MIRABEAU
Mirabeau, La Fayette et les hommes qu'on nomma Orléanistes auraient pu passer pour des chefs de parti, si, dévoués à une idée politique quelconque, bonne ou mauvaise, vraie ou fausse, ils s'étaient associés à sa fortune et consacrés à son triomphe. Mais si, déconcertés par l'imprévu et entraînés par les événements , ils se mirent, comme nous allons le montrer, au service des doctrines les plus diverses, et même les plus contraires; si, dirigés, non par des principes, mais par les passions les plus misérables ou les plus honteuses, lis se contentèrent de tourner au profit de leur avidité ou de leur orgueil les malheurs et les crimes qu'ils n'avaient su ni prévoir, ni * prévenir, ni réparer, ils ne pourraient avoir, aux yeux de l'équitable histoire, d'autre titre que celui de chefis de faction.
II agirait fallu, en effet, aux hommes diversement doués et diversement influents qui dirigèrent l'Assemblée constituante, un bon sens porté Jusqu'au génie pour échapper à la chance de devenir des déclamateurs et des factieux.
L'ensemble des réformes proposées et préparées par Louis XVI comprenait, non-seulement beaucoup plus d'améliorations financières, administratives, civiles et politiques que la France n'en demandait, mais encore peut-être beaucoup plus qu'elle n'en poovait recevoir à la fois, sans en être profondément troublée et accablée. Des hommes pratiques et modestes, dévoués à la patrie et oublieux n'eox-mêmes, se seraient contentés d'approprier ces réformes aux anciennes institutions de la France, comme un bon père de famille consolide sa maison et relève les ruines de son foyer. Mais des hommes en quête d'argent, de places et de renommée, et pour lesquels les révolutions sont un amusement, une célébrité ou un patrimoine, ne pouvaient pas rester dans le cercle des idées libérales, mais conservatrices de Louis XYI. II était donc à peu près certain que les meilleurs
esprils de la Constituante en sortiraient; et comme ce cercle embras^ sait, ainsi que nous l*avons dit, tout ce qui alors était possible et yrai sans désastres, on n'en pouvait sortir sans tomber dans la déclamation et dans la faction.
C/est ce qui arriva à tous les hommes qui, groupés autour de Mirabeau, de La Fayette et du duc d'Orléans, sacrifièrent la France à leur cupidité, à leur amour-propre ou à leur rancune. Ils semblaient d'ailleurs si fatalement réservés au bouleversement de leur patrie, qu'ils n'avaient pas la moindre notion des difficultés et des périls sans nombre de leur entreprise, et que, la plupart du temps, ils allèrent, sans le comprendre, à l'opposé du but qu'ils s'étaient marqué. Aucun d'eux, nous le ferons voir, n'avait le dessein prémédité de renverser l'ancienne monarchie ; ils n'y voulaient des changements que dans la mesure qu'en réclamait leur ambition ; et s'ils rompirent l'arbre, ce ne fut qu'en courbant avec trop de précipitation et de violence les rameaux dont ils convoitaient le fruit.
Aussi, quel ne fut pas l'étonnement de ces hommes lorsqu'ils virent à terre cette monarchie si antique et si respectée dont ils s'étaient faits, en rêve, les intendants, les généraux, les ambassadeurs et les ministres ! comme ils rejetèrent sur le hasard, sur l'imprévu, presque sur le miracle, une Révolution qu'ils n'avaient crue ni désirable, ni possible, et qu'ils avaient pétrie de leurs mains et animée de leur souffle, sans la comprendre !
II n'y eut pas jusqu'à Mirabeau lui-même, le plus osé et le plus violent de tous, qui s'écria, dans l'adresse aux commettants, lue à l'Assemblée le 5 octobre et applaudie par elle : « Une grande Révolution, dont le projet nous eût paru chimérique il y a peu de mois, s'est opérée au milieu de nous; mais, accélérée par des circonstances incalculables, elle a entraîné la subversion soudaine de l'ancien système ; et, sans nous donner le temps d'étayer ce qu'il faut conserver encore, de remplacer ce qu'il fallait détruire, elle nous a tout à coup environnés de ruines. »
Etaient-Us des hommes d'Etat ceux qui, faisant la Révolution Française, ne savaient pas qu'ils la faisaient? Etaient-ils des réformateurs et des philosophes ceux dont les principes et les travaux engendr^ent inopinément des bouleversements si formidables que, trois semaines auparavant, on les eût trouvés inouïs, et dont, peu de mois à l'avance, le projet même eût paru chimérique? Etaient-iLs des chefs de parti ceux qui, chargés d'une mission de quelques mois pour maintenir, conseiller et secourir la monarchie, continuèrent deux ans et demi leur mandat, à l'aide de sophismes indignes d'esprits éminents et de cœurs loyaux '? N'étaient-ce pas plutôt des factieux qui, voyant
* Oo croyait, en 1789, que le travail de la Consiitulion serait fini sons peu de mois ;— Voy. n^^ deGenlis, Mém.— Ccsl pour cela que la plupart des cahiers jugèrent inulUe de fixer un terme au mandat des députés. Néanmoins , cinq d'entre eux, et notamment celui de Paris, sur lequel Siéyès, Duport el le duc d'Orléans avaient exercé une grande influence,
crouler sovs leurs pieds la monarchie a laquelle ils comptaient Imposer leurs services , perpétuèrent leur puissance usurpée afin de les imposer à la Révolution ?
Mirabeau avait bruyamment étalé, pendant sa jeunesse, des passions et des vices extrêmes, sans aucune de ces convictions fortes ou de ces TOlontés droites et fermes, qui sont toujours une atténuation et quelquefois une excuse. On connaissait ses dettes, ses maîtresses et ses scandales ; on ne connaissait ni ses opinions, ni son but. En effets il n'en avait pas ; car on ne saurait appeler opinion le rugissement de la colère enchaînée dans les prisons d*£tat ; et ce serait outraefer la nature humaine que d'assigner la crapule vile et Torgie immonde comme un but à une noble créature de Dieu. Mirabeau était ainsi une sorte de monstruosité rayonnante, moitié grand seigneur, moitié bohème. II convoitait avec violence, avec frénésie, la richesse, le pouvoir et la gloire, et il s'offrait avec fracas et avec cynisme aux hommes, aux doctrines et aux événements, quels qu'ils fussent, qui lui donnaient ou même qui lui promettaient tout cela. Il eût donc fait, au moyen âge, un de ces aventuriers mercenaires qui vendaient indifféremment leur épée au roi de France, à l'empereur ou au pape ; mais la trempe de cette épée était formidable et son poids était décisif.
Audacieux et éloquent comme il l'était, Mirabeau ne pouvait pas se jeter dans un parti, ou en sortir, sans lui causer des oscillations profondes; car, semblables au géant de Sicile couché sur son lit de soqfre, les grands hommes ébranlent le monde quand ils changent de c6té.
Quelques classifications qu'on ait essayées pour y comprendre les doctrines politiques de Mirabeau, elles ont toutes été vaines. M. de Bouille le disait monarchique, et M. de Ferrières aristocrate. La vérité est qu'il était tout cela à la fois, et beaucoup d'autres encore, c'est-àdire qu'il n'était rien de déterminé, de réfléchi et de sûr.
En 1787, pendant la durée d'une mission que M. de Galonné lui avait donnée à Berlin, il écrivait, en apprenant la convocation des Notables, « qu'il se croirait mille fois honoré d'être le dernier secré?-
limitèrent les pouvoirs des députés à un an. — Voy. Monileur. — Necker lui-même, dans son discours sur les finances, du 7 août 1789, dit ù l'Assemblée que la Constitution serait probablement terminée dans deux mois, — Mounier disait également à TAssemblée, le 9 août, que la Constitution pourrait être terminée dans deux mois; — el une motion avait été faite, à la séance du 14 juillet, pour que TAssemblée restât en permanencc,ttt»{< et jour, jmqu'à ce que la Constitution fût terminée, — Yolney proposa, le 19 septembre 1789, et Cazalës renouvela, le 17 février 1790, une motion pour engager TAsseinblée à se dissoudre et à renouveler ses pouvoirs. — Voy. 'Moniteur, — Mirabeau combattit les deux propositions avec ce singulier argument, que TAssemblée ne pouvait pas se séparer parce qu'elle était liée par le serment éajeude paume. Assurément, ce prétendu 8erment,que les dépotés s'étaient foi t gratuitement prêté à euxmêmes, ne les liait pas le moins du monde; mais ceux qu'il liait encore moins, c'étaient les électeurs. L'argument était donc ridicule, mais l'Assemblée avait ses raisons pour le trouver excellent.
taire de cette Assemblée * ; » et il s'appliquait à justifier son ambition par des maximes assurément fort sages, mais qu'il eut bien rite oubliées.
«c 11 ne faut pas; disait-il, faire présenter au peuple des soulagements financiers ayant d'être sûr des remplacemeDts.
» Malheur, ajoutait-il, malheur à qui bouleverse sans préparations.
» Un royaume annonce sa prompte décadence , disait-Û encore , quand on le sape par tous les endroits à la fois, quand on diminue les moyens de recette, quand on affaiblit Tarmée, quand on s'entoure de la canaille. »
Certes , cette politique était censée et prudente , mais Mirabeau en avait une nouvelle pour toutes ses situations. Qu'était devenu ce ménagement des ressources financières de l'Etat, lorsque, après avoir voté, le 17 juin, la déclaration d'illégalité de tous les impôts, il offrait au ministre des finances, le 7 août, son crédit personnel pour faire face aux engagements du trésor '? Qu'était devenue cette recommandation de ne rien bouleverser sans préparations, après l'abaissement de l'autorité royale , après l'usurpation de tous les pouvoirs, pohtiques ou administratifs, par l'Assemblée, après l'orgie révolutionnaire du 14 et du 15 juillet, qui u entraîna la subversion soudaine de l'ancien système, sans laisser le temps ni d'étayer ce qu'il fallait conserver encore, ni de remplacer ce qu'il fallait détruire ^? Qu'était devenu ce respect de l'armée, si nécessaire aux empires, quand il poursuivait, le 8 et le 15 juillet, des invectives les plus odieuses les fidèles r^iments qu'il n'avait pas encore pu corrompre, et que, deux ans plus tard, il voudra rappeler autour du trône pour réparer le mal qu'il avait fait à la royauté?
Enfin, qu'était devenue cette horreur de la canaille, c'est-à-dire de Tignorance, de la bestialité et de l'envie, lorsqu'il recevait les caresses des prostituées du 5 octobre, et qu'il se constituait, avec Barnave et Robespierre , l'associé de Maillard? Hélas ! tel était Mirabeau, tout à son impression, à sa pensée, ou à son intérêt du moment ; enthousiaste de l'ordre comme de l'anarchie, et baisant avec le même transport la main de Tbéroigne de Méricourt et celle de Marie-Antoinette.
En 1788, Mirabeau servit M. de Brienne, comme il avait, un an plus tôt, servi M. de Galonné. Cette fois , la thèse était un peu changée. Il . ne s'agissait plus de consulter et de flatter les Notables, mais de soulever contre leurs principes , et surtout contre les parlements qui les soutenaient , l'intérêt et les passions de la bourgeoisie des provinces.
* Mirabeau, BisL secrète du Cabinet de Berlin, Lettre du 13 janvier
< a Offrons notre crédit individuel ; voilà ce que nous devons à nousmêmes et à la cliose publique. » Moniteur, — Combien de crédits individuels semblables aurait-il fallu, pour réaliser les trente milUons que demandait Necker, surtout si Ton considère que trois mois à peine séparaient Mirabeau du jour où il avait été réduit à mettre une boucle de col au Mont-de-Piéte ? — Yoy. Camille Desmoulins, RévoL de France,
* Disc, de Mirabeau, du 3 octobre 1780, Moniteur.
- ao5 —
Mirabeau fut donc enrôlé, comme Yolney, dans cette levée d*hommes de lettres que rarcbevèque de Sens et Necker après lui dirigèrent contre la magistrature, contre le clergé et contre la noblesse. C'était à la fin de 1788 que Mirabeau insultait les nobles , et c*est au com* mencement de 1789 quUl s'ofiFrait pour être leur représentant.
£n sollicitant le suffrage des électeurs, Mirabeau ne cherchait pas une doctrine à défendre, mais un r61e à jouer. Peu lui importait son caractère ou son genre ; il se promettait bien de le composer lui-même sur le théâtre ; et l'essentiel était pour lui d'y monter. Il s'adressa tout à la fois, pour agrandir ses chances , à la noblesse et au tiersétat de la sénéchaussée d'Aix, tandis qu'une pléiade de disciples, dans laquelle brillaient au premier rang Lieutaud , Brémont Julien, £sménard et Barbaroux, lui ménageait une troisième candidature auprès du tiers-état de Marseille >. C'est dans celte dernière ville, au témoignage de Camille Desmoulins , son confident et son ami , qu'il ouvrit une boutique de marchand de draps pour se séparer avec beaucoup plus d'éclat de l'aristocratie ", lorsque déjà elle s'était séparée elle-même d'une si désastreuse renogimée. Elu par le tiers état d'Aix et par celui de Marseille, il opta pour sa propre sénéchaussée; et l'ouverture des Etats Généraux le trouva dans l'état moral où Jugurtha captif avait trouvé Rome : conscience à vendre, pourvu qu'elle trouvât un acheteur !
Une certaine tradition historique, fondée sur des préjugés révolutionnaires, fait de Mirabeau et des autres esprits éminents de l'Assemblée constituante autant de paladins marchant à la conquête des institutions modernes. La vérité est qu'ils n'avaient ni plan , ni doctrine; que les réformes de Louis XVI avaient fait toute leur éducation libérale, qu'ils allaient solliciter et non renverser la monarchie ; que les plus loyaux d'entre eux , Lally Tollendal, d'Autraigues , Meunier et Necker, s*éloignèrent navrés et consternés quand ils l'eurent brisée sans le vouloir; et si Mirabeau, lia Fayette, les Lameth et tant d'autres restèrent , c'est qu'ils étaient de ces ambitieux au cœur sec et égoïste qui se consolent des distinctions et des bienfaits qu'accordent les royautés vivantes par la succession et les dépouilles que laissent après elles les royautés mortes.
Arrivé à Versailles, Mirabeau n'éprouva qu\in seul embarras, celui de choisir l'homme ou le parti auquel il irait offrir son concours; et il se tira de cette difficulté eu l'offrant à peu près à tout le monde. Au mois de juin, il se laissait pressentir par la reine pour une ambassade ^; au mois de juillet, il pressentait lui-même M* le duc d'Orléans sur la lieutenance générale du royaume 4; au mois d'octobre, il donnait un appui visible et scandaleux à Maillard et à ses bandes, venues à Versailles pour accomplir des desseins sinistres; et en même
* Lautard, Marseille depuis \7Sd jusqu'en 1815.
i Canaille Desmoulins, Révol. de France,
i Mm» Campan, Mém.
^ Meunier, Jppe là l'opinion publique.
team, il écritait on billet à Monsiear, afin qu'il se tlet prêt à prendre la régence ■• Au mois de novembre 1789, il négociait un ministère a?ec Necker ■; et au mois de juin 1790, il était aux subsides de Louis XYI 3.
Toute la carrière de Mirabeau ayant été dominée et influencée par ses rapports avec la Cour, il devient nécessaire à Fintelligence, comme à la moralitéde sesdiseourset de ses actes, de rechercher de quelle manière et à quelle époque ces rapports furent établis et sanctionnés.
C'est immédiatement après la réunion des Etats, c'est-à-dire vers le mois de juin, que Mirabeau discuta avec la Cour ses conditions de concours. Wéber, M">" Campan et Dumouriez le déclarent et les faits le confirment 4. « La reine savait, dit Wéber, que Mirabeau, couvert de dettes et avide de célébrité, voulait de l'argent et des places. Elle insista auprès des ministres pour qu'on éloignât ce turbulent démagogue en acquittant ses dettes et en lui donnant l'ambassade de Constantinople où celle de Philadelphie. Malheureusement, M. Necker crut pouvoir lutter corps à corps avec lui. » Necker fut donc cause que Mirabeau n'appartint pas à la Cour dès l'ouverture des Etats et ne disparut point, par une mission lointaine, de la scène politique.
Cette opposition de Necker donne la seule explication plausible de la guerre inattendue, soudaine et violente que Mirabeau lui fit a la fin de juillet. Avant la réunion des Etats, Mirabeau était au nombre des plus ardents preneurs du directeur général. Il ne se sépara point le 15 juillet des regrets et des éloges emphatiques prodigués à Necker par la constituante, et il s'y associa le 14 ^ ; et lorsque le ministre, rappelé de l'exil par le roi et par l'Assemblée, venait reprendre, le 30 juillet, la direction des affaires publiques, Mirabeau l'accueillit, au milieu de son triomphe, par des paroles de blâme ^. Le 7 août, il combattit ouvertement et violemment le projet d*un emprunt, porté par Necker à l'Assemblée ; et comme M. de Clermont-Lodève en proposait l'adoption, Mirabeau s'écria qu'il demandatt la proscription de ce vil esclave i.
Cependant, l'opposition de Necker parut fléchir. Pendant le mois d'octobre, Mirabeau eut, à Paris, une entrevue avec la reine, au sujet non plus d'une ambassade, mais d'un ministère qu'il s'agissait alors
^ Camille Desmoulins, Rémi, de France.
« Le 7 de ce mois fut rojetée la motion qu'il avait faite pour qu'un ministre pût assister aux séances de TAssemblée. Moniteur,
* Jcte d'accusation de Louis XV 1^ pièce no 3 ]-- Pièces trouvées dans l'armoire de fer ,
* Wéber, itfiéiif. *- Mme Campan, Mém, — Dumouriez, JHém,
* Moniteur.
* Il traita àHnconsidérée la démarche de Necker faite à Phôtel de ville en faveur de M. de Besenval, et de très-estimable Témeute des dislricts qui en annula les effets. — Moniteur.
^ Ferrières,y!fé//i. — Mounier, Exposé de ma conduile.^Le Moniteur ne rapporte pas les paroles de Mirabeau.
de loi donner ^ Aussi, les attaques dirigées contre Necker araentelles bit place, en moins de six semaines, à la plus ylve admiration et au plus ardent enthousiasme. Necker demandait alors non pas un emprunt ordinaire de 50 millions, mais une contribution forcée du quart du revenu de chaque citoyen. C'était énorme et odieux , et cependant Mirabeau, qui a?ait voulu faire proscrire M, de Clermont- Lodève pour Temprunt, prononcera, en faveur de la contribution forcée, son discours le plus véhément et le plus beau. C'est que les circonstances étaient bien changées. Necker donnait un ministère I aussi avait-il du génie; aussi devait-on bénir ses succès^ et lui accorder la déférence la plus entière et la confiance la plus docile; aussi avait-il « une popularité prodigieuse, conquise par des services éclatants, une longue expérience, la réputation du premier talent de financier connu, et, s'il fallait tout dire, une destinée telle n*échut enr partage à aucun mortel. »
Hélas! ces honteuses flagorneries furent perdues; la fière indé^ pendance de Mirabeau, dont il avait fait tant de bruit le 18 août, venait d'être inutilement prostituée. Necker ne donna pas le ministère, tt M. de Mirabeau a déjà été trompé, écrivait au roi M. de La> porte, le 2 mars 1791. Je suis sûr qu'il disait, il y a un an, que M. Necker lui avait manqué de parole deux fois *• » Néanmoins, le refus de Necker n'avait été ni prompt, ni péremptoire. Mirabeau comptait encore sur son portefeuille le 6 novembre, puisqu'il renouvelait sa motion du 29 septembre, demandant pour les ministres le droit de présence et de discussion aux Assemblées ; et c'était si bien pour lui qu'il agissait, qu'il ne put pas, dans sa colère, se retenir de le dire à la tribune; lorsque sa motion fut presque unanimement rejetée le lendemain.
liOrsque le décret du 7 novembre 1789, qui frappait, en même temps que Mirabeau, Volney, son collègue en pamphlets de 1788, eut rendu les honneurs inaccessibles, il fallut bien se résigner aux simples profits. Qu'elle était la seconde promesse faite par Necker à Mirab^u, avant le mois de mars 1790, et qui n'avait pas été tenue? C'est ce qu'aucune pièce connue ne dit jusqu'à ce moment ; mais il est certain que dès le 29 juin. Mirabeau avait conclu son pacte d'argent et appartenait à Louis XVI, comme le prouve ce billet du roi écrit à Jia Fayette : « Il faut, disait-il, se servir d'un homme qui ait du talent, de l'activité^ et qui puisse suppléer à ce que, faute de temps, vous ne pouvez pas faire. Nous sommes fortement persuadés que Mirabeau est celui qui conviendrait le mieux, par sa force, ses talents et l'habitude qu'il a de manier les affaires de l'Assemblée. Nous désirons, en conséquence, et exigeons du zèle et de l'attachement de M. de La Fayette qu'il se prête à se concerter avec Mirabeau sur- les objets qui intéressent le bien de l'Etat, celui de mon service et de ma personne ^. »
* Mme campao, Mém,
% JùHd'accusaPion de Louis xri, pièce n»/» — ' làid. no 3.
Âssirëment, Louis XVI n'aurait pa s ainsi disposé de Mirabeau s*il n'en ayait pas eu le droit. Cependant, les secours qu'il lui donnait déjà ne suffisait pas à sa situation, puisque, le 5 août suivant, M. d'Angivillers, écriTait au roi : l'oubliais de dire à Votre Majesté que Je suis informé que M. de Mirabeau est très-embarrassé de ses dettes. Peutêtre que des effets perdants qu'on lui remettrait lui procureraient-ils des ressources sans gêner Votre Majesté ■•
Toute l'année 1790 fut donc, pour Mirabeau, une époque de satis* faction pour ses longues et véhémentes espérances. Ce n'est plus avec Necker qu'il traitait, c'est avec le roi. C'est aussi dès ce moment qu'il devint l'agent actif, sinon dévoué, de la politique à laquelle se rattachaient alors les conseils de Louis XVI, et que nous aurons à expliquer plus loin. Un billet du roi à M. de Bouillé,.à la date du â février 1791 , fait connaître une partie du chiffre des sacrifices que Mirabeau avait exigés. « Quoique ces gens-là ( en parlant de Mirabeau et de quelques autres personnes de cette trempe ) ne soient pas estimables, disait Louis XVI, et que j'ai payé le premier très-chèrement, cependant Je crois qu'ils peuvent me rendre service ■. »
C'était M. le comte de Lamarck qui avait été chargé d'aller, au nom du roi et de M. de Montmorin, entretenir M . de Bouille à Metz des projets dont Mirabeau était l'âme. « H m'assura, dit M. de Bouille, que Mirabeau était maintenant entièrement dans les intérêts du roi, et qu'il y aurait été depuis longtemps sans les oppositions que M. Necker y avait mises. Il ne me laissa pas ignorer que le roi lui avait donné depuis peu six cent mille livres, qu'il lui en payait cinquante mille par mois, et qu'il lui avait fait, en outre, des promesses fort étendues dans le cas où il rendrait de grands services. » Un rapport de M. de Laporte au roi, du â mars suivant, fait connaître que Mirabeau avait stipulé, pour l'avenir, un revenu assuré en rentes viagères sur le trésor, ou en immeubles ^.
Quelles étaient donc ces personnes désignées par les mots de ces gens-lày dans le billet de Louis XVI à M. de Bouille, et qui trempaient dans l'œuvre simoniaque dont Mirabeau était le chef? Hélas ! c'étaient les noms les plus célèbres et les plus honorés de l'Assemblée constituante, et ils appartenaient tous à ce parti si libéral, si philosophique et si bruyant qui avait, au fond, bien plus pour but de rançonner que de réformer l'ancienne monarchie! C'était l'évêque d'Autun, c'étaient les Dandré, les Chapelier, les Beaumets et autres ^ lesquels répondaient d'ailleurs fort mal, fait observer au roi l'intendant de la liste civile, aux engagements que l'on croyait leur avoir fait prendre 4,
Le côté gauche de l'Assemblée, celui qu'on désignait spécialement sous le nom de patriote^ se précipitait avec ardeur à la curée ; et c'est à mourir de honte pourThonneur des partis politiques, lorsqu'on
* Pièces trouvées dam V Armoire de fer. no243.
* M. de Bouille, Mém,
» Acte d'accusfition de louis JCn, nièce n^ 7. — *Ibid.,n 1
voit par quelles mains et dans quel but la France a été lancée dans ia ▼oi^des Révolulions.
«c L'ordre que Sa Majesté nous a fait donner, dit un mémoire officiel et authentique, adiressé au roi par un agent chargé des rapports secrets du gouvernement avec FAssemblée, de suspendre le rapport de l'affaire des pensions au moment où toutes les dispositions étaient faites pour le succès du projet du comité, nous a paru combiné si prudemment, que notre premier devoir a été de l'exécuter avec autant de secret que de promptitude.
» Mais nous venons actuellement en remplir un second en mettant sous les yeux de Sa Majesté quelques inconvénients et quelques embarras qui en résultent. Les inconvénients sont pour l'affaire, et les embarras nous touchent personnellement.
» 11 est d'abord incontestable que les membres qui ont for mêla majorité dans le comité ont rempli plus des trois quarts de leur mission. Ils nous ont procuré le premier succès, le projet de décret favorablCy c'est-à-dire l'opinion que l'Assemblée est toujours présumée devoir adopter ; et nous ne pouvons nier que cette besogne n'ait été pour eux extrêmement laborieuse.
» Voilà pour les membres du comité; et nous devons cette première victoire au zèle de M. de St-L,.,, qui n'a pas craint de se compromettre en contractant nettement avec quelques-uns d'entre eux.
» Quant aux membres de l'Assemblée qui doivent soutenir le projet de décret et qui se sont distribué d'avance les arguments les plus persuasifs, c*est nous qui les avons directement engagés par nos promesses. C'est par eux que nous avons remonté et fortifié le comité craintif. Ces membres sont, sans contredit, les plus forts du côté gauche y les opinionnés dans la partie prétendue patriote» Nous en avons montré la liste, et certainement elle a dû paraître aussi importante que décisive.
» Mais, en leur annonçant aussi inopinément la nécessité de ce retard, il nous a fallu leur promettre de leur en expliquer les motifo,et c'est oi!i notre embarras va commencer. m
» Tous se persuaderont qu'on n'a eu d'autre idée que de sonder leurs dispositions et qu'on se contentera d'avoir acquis la mesure de leur vénalité pour les discréditer et les perdre, dans la supposition de l'exécution des projets indiqués ci-dessus.
» La crainte de cette opinion et des indiscrétions qui pourraient en résulter va les rendre plus malveillants, plus détestables que jamais, et plus jaloux de se signaler dans les mesures les plus exagérées pour prévenir les soupçons dont ils se croiront investis.
» Un seul moyen se présente pour obvier à ces inconvénients ; et nous osons supplier instamment Votre Majesté de l'adopter : // consiste à leur distribuer dès à présent un tiers de la somme promise ». »
^ A^ d'accusation de Louis JFI, pièce n» 48.
- FoUi l€i coHaboratearf de Mirabeau. CVlaîenf , comme dit fauteur de ce rapport, les membres les plus forts, c'est-à-dire les plus exahés du c6lë gauche, et les plus opfnionnéSy c'est-à-dire les plus réputés du parti patriote. Et ces hommes étaient assez nombreux pour déterminer une majorité dans une Assemblée composée de douze cents représentants ! Ils étaient venus arec des paroles amères et injurieuses contre le gouvernement de Tancienne France; ris avaient attaqué avec colère et avec mépris son administration prodigue et corrompue ; ils avaient traîné dans la fange les notns des pensionnaires de Louis XVI, arrachés de force des pages secrètes du Livre Bouge; et ces beaux mouvements, ces indignations, ces insuites avaient abouti à un encan ignoble, où ces fiers réformateurs et ces austères philosophes se vendaient à l'épreuve et livraient la France pour des à-comptes aux courtiers de la liste civile!
Quelle était donc la politique à laquelle Mirabeau et les membres les plus forts et les plus patriotes du côté gauche s^étaient associés? Quelles doctrines voulaient-ils faire prévaloir? Quelles solutions aux grands problèmes de ce temps avaient-ils préparées? Nous allons le montrer tout-à-l'heure ; mais, disons-le à l'avance, quoique ce fùl la destruction à peu près complète de tout ce qu'ils avaient édifié depuis deux années, le sentiment de l'égolsme et l'esprit de faction les dirigeaient autant dans l'œuvre réparatrice qu'ils les -avaient dirigés dans l'œuyre révolutionnaire, et il n'y avait pas plus de sincérité dans leur repentir qu'il n'y avait eu de conviction dans leur faute.
Mirabeau avait caractérisé lui-même, avec une sévérité que Thisteire ratifiera, la part qu'il avait prise et celle qu'il prenait encore, avec tous ses complices, aux troubles de son pays, u Si je ne sers pas utilement la monarchie, avait-il dit le 13 mars 179t à M. de Laporle, je serai, à la fin de tout ceci, dans le nombre des huit ou dix intrigants qui, ayant bouleversé le royaume, en deviendront l'exécration, et auront une fin honteuse quand ils auraient, pendant Un instant, fait ou paru faire une grande fortune '. » Toute la question est donc de savoir si Mirabeau servit utilement la monarchie ; et c'est ce que nous allons examiner.
Quelque indulgence que l'on apporte dans l'examen des actes, des discours et de toute la conduite politique de Mirabeau, on arrive nécessairement à cette parole dure, mais juste de Mounier, qu'il ne fut jamais véritablement utile qu'aux factieux. La Providence, qui lui permit de commettre bien des fautes, ne lui accorda ni le temps, ni les moyens d'en réparer aucune.
Deux choses sont en efiet singulièrement frappantes dans sa carrière politique. D'une part, tandis que Louis XVI, en proposant les administrations provinciales, la suppression des traites, l'impôt sur les terres nobles et ecclésiastiques, la réforme des tribunaux, des lois et de l'instruction publique politique, l'abolition des lettres de cachet, la liberté de la presse et l'égale admission aux emplois, ouvrait sous
* Joie d'accusation de louiê XF/, pièce no 2.
les pas de la France use voie féconde et ifflmeiise d*Miiëiioralioiw et de progrès, Mirabeau et les autres chefs des factions de la Constituante n'ourraient que des Yoies de désordre, de rérolte et de désorganisa* tioQ. D'une autre part, lorsque Mirabeau et ses complices, qui d'abord afaient cru trouver leur intérêt à ébranler et à détruire l'ancien gouvernement, crurent qu'ils le trouveraient bien plus sûrement à se rapprocher du tr6ne, non-seulement ils s'aperçurent qu'il follail doanerune autre direction a leurs efiPorts, mais ils purent se convaincre qu'ils avaient précisément renversé tous les principes sociaux, et qu'avant d'entreprendre le bien qu'ils voulaient faire, il fallait d'abord réparer le mal qu'ils avaient fait.
On ne trouverait donc pas un seul moment de la carrière politique de Mirabeau employé au profit réel de la société. De 1789 à la fin de 1790, il fait des ruines ; dès les premiers mois de 1791 , il les déblaie; mais la mort rend tous ses plans stériles, et il disparaît sans avoir rien édifié.
Suivons pas à pas le tribun dans sa marche fiévreuse et rapide, et comptons les coups qu'il porte, moins encore aux abus de l'ancien gouvernement qu'aux supports même de Tordre et de la société.
Il commence par demander l'éloignement des troupes placées autour de Paris et de Versailles, et qui faisaient obstacle au plan qu'il avait formé d'asservir 4a royauté. Il prétexte d'abord de la liberté nécessaire aux assemblées délibérantes, comme si l'Assemblée n'avait pas été mille fois plus libre sous la garde de l'armée que sous la pression des clubs ; mais la vérité est, et l'événement le prouva, qu'il voulait placer le roi d'abord, et l'Assemblée ensuite, sous la domination de l'émeute, qu'il inspirait, afin d'arracher à l'une et à l'autre le pouvoir, qu'il convoitait. £t en quels termes demanda-t-il l'éloignement des troupes? En termes de factieux, avec des outrages ]>otu' les soldats, cette portion si nécessaire et si pure de la force publique.
Ainsi, la présence des troupes à Versailles souillait le sanctuaire de la liberté '; ainsi, les régiments de Fontenoy étaient des hordes étrangères ; ainsi, il soulevait le peuple contre l'armée, en disant que la manne tombait au soldat, sans qu'il eût besoin de songer au lendemain, tandis que le peuple n'obtenait rien qu'au prix de sueurs douloureuses; ainsi enfin, il soulevait l'armée contre le gouvernement et les lois en lui disant que jamais elle nedeviendrait à ce point automate, que jamais elle ne ï*enoncerait à ce point à ses facultés intellectuelles, que d'exécuter les ordres de ses chefs légitimes sans les discuter. £tait-ce là le langage d'un législateur, qui demandait seulement la liberté nécessaire à ses décisions, ou le langage d'un révolutionnaire, qui travaillait à la désorganisation et à la ruine de tous les pouvoirs publics ?
H obtient, le 15 juillet, de la bonté et de la loyauté de Louis XVI, le renvoi des troupes, et il travaille dès lors à placer le gouvernement et l'Assemblée sous la domination de Paris. Dès le 8 juillet, il avait
« Moniteur du 8 juillet 1789.
demandé le rétabUssement des anciennes gardes boorgeoises ' ; mais ce qu'il Youlait, ce n*était pas une sorte de sauvegarde donnée à la régénération de la France à Taide de ce que la ville de Paris contenait A*homaies honorables, moraux et éclairés; c'était l'intervention armée des faubourgs aux ordres de sa dictature, car il ne perdit pas une occasion de donner l'appui de sa parole aux émeutiers, aux voleurs et aux assassins.
Ainsi, les émeutiers qui avaient forcé la prison de FÂbbaye, pour délivrer quelques soldats des gardes françaises, obtenaient le tribut de son admiration et de son respect, u Le peuple, disait-il, après une émeute dans la capitale, a donné un exemple de subordination infiniment remarquable dans les circonstances. Un mot de clémence, une invitation du roi ont calmé le tumulte, et fait ce qu'on n'aurait jamais obtenu avec des canons et des armes ; tant la raison seule est puissanté ! tant le peuple est disposé à tout faire, lorsqu'au lieu de le menacer et de l'avilir, on lui témoigne de la bonté, de la confiance! » Ainsi, les pillards et les repris de justice qui envahirent et qui saccagèrent Thùtel de M. de Castries, pour le punir d'avoir blessé d'un léger coup d'épée M. Charles de Lametb, qui était alors le héros populaire, étaient de sa part l'objet des plus grands éloges. Ils avaient, disait-il, accompli un acte de patriotisme et d* honneur ^ ils avaient témoigné le plus grand respect pour le portrait du roi, tandis qu'il n'y en avait aucun ; ils avaient prodigué les plus grands égards à M°>« la maréchale de Castries, tandis qu'elle était à Lausanne; et surtout, ils n'avaient commis aucun détournement, tandis qu'ils avaient naturellement tout volé s.
Ainsi enfin, les lâches meurtriers qui avaient assassiné Flesselles, Delaunay, le major Salbray, Berthier et Foulon, trouvèrent dans Mirabeau un homme qui composa, en leur honneur, non-seulement l'apologie, mais encore la théorie des vengeances populaires. Nous raconterons, dans ce chapitre, lea sanguinaires exhortations que Marat adressait à la populace ; et le lecteur jugera si, depuis longtemps, Mirabeau ne les avait pas devancées et égalées.
(t II faut des victimes aux nations, disait-il, le 20 juillet, à^M. de Lally proposant des mesures pour arrêter les assassinats ; on doit s'endurcir à tous les malheurs particuliers ; ce n'est qu'à ce prix qu'on peut être citoyen 3. » £t il s'était si bien endurci aux incendies, aux pillages déchaînés alors sur la France, qu'il avait l'inimaginable cynisme d'en écrire la justification dans la dix-huitième lettre à ses commettants.
« Que l'on compare, disait-il, le nombre des innocents sacrifiés par
4 Moniieur duS Juillet \7B9,
* Mounier, Appel au Tribunal de Vopinion publique.
* Cette phrase de Mirabeau, conservée parM. de Ferrières,ne se trouve pas au Moniteur ; mais le Moniteur n*a pas rapporté non plus la phrase bien plus célèbre que les mêmes crimes inspirèrent à Barnave, et qui est pourtant d'une incontestable àulheniicité. — Voy. Ferrièrcs, Mém»
les méprises et les sanguinaires maximes des tribanaox arec les
soudaines et impétueuses vengeances de la multitude ; et qu'après, on décide de quel côté se trouve la barbarie !
n 11 faut, disait-il encore, que le peuple soit essentiellement boA pour que la révélation des atrocités des ministres < ne Fait pas rendu aussi cruel qu'eux-mêmes, et n'ait pas fait verser plus de sang.
» Le peuple, ajoutait-il, .a puni un petit nombre de ceux que le cri public lui désignait comme auteurs de ses maux.
» Ces cruautés, ajoutait-il enfin, sont loin d*atteindre aux solennel/es férdcités que des corps de justice exercent sur des malhéU" reux que les vices du gouvernement ont conduits au crime '. >•
Marat est aussi féroce, mais il n*est pas plus anti-social. Marat n'a jamais comparées regrettables et rares méprises des magistrats avec l'homme qui porta le cœur saignant de Berlhier au comité de Thôtel
sang ycrsc ic i*», «; ** t* «^ -aw juimivi,, ««»>»» » » j»«é» %••!, .|« »«.* ^v».
verneur de château, son major, son chirurgien, un contrôleur des finances resté en place huit jours, étaient les auteurs des maux du peuple; surtout, Marat n'a pris nulle part, contre les tribunaux, la défense des voleurs, des faussaires, des meurtriers et des parricides, en justifiant leurs crimes par les vicesdu gouvernement. Marat voulait, par toutes les voies, même par la voie du sang, un gouvernement Selon ses vues ; mais il voulait un gouvernement; et les principes de Mirabeau les excluaient tous.
Ce n'était donc point la partie saine, honnête, éclairée de Paris que Mirabeau voulait donner pour sauvegarde aux travaux de la Constituante. L'apologie qu'il fit de l'émeute, du vol et de l'assassinat, le montrèrent bien ; et la part qu'il prit à l'attentat du 5 et du 6 octobre le montra mieux encore.
Ecarter l'armée avait été le premier soin de Mirabeau, et remplacer son action morale et tutélaire par la pression des masses insurgées et la terreur des assassinats avait été le second. 11 ne restait plus qu'à aborder directement l'œuvre révolutionnaire. Mirabeau le fit, d'abord en détruisant tout le pouvoir réel de la royauté, ensuite en donnant, contre le vœu formel de la nation, un pouvoir dictatorial à l'Assemblée,
Mirabeau présente ceci d'étrange, qu'il n'est guère de question sur
laquelle il n'ait soutenu le pour et le contre, avec la même véhémence et, on peut le dire, avec la même sincérité. C'était un esprit «ssentiellement dominateur et volontaire, et jaloux de tous les succès, même de ceux de l'erreur. On citerait donc des circonstances solen-
* Ces atrociiés étaient la découverte, dans la Bastille , de sept prisonnierSjdont quatre faussaires, un fou,el un homme détenu a la demande de sa famille. — Moniteur.
« Mirabeau, 18n»e leUre à mes commeltants, Moniteur.
' Ferrières, Mém. — Prudhomme, RétoL de Paris.
Délies et de beaux discours dans lesquels Mirabeau a éuergiquement défendu rautoritë et la majesté royales ; mais on en citerait encore un bien plus grand nombre dans lesquels il les a foulées aux pieds.
Le 15 juin 1789, il soutenait que le pouvoir royal devait nécessairement intervenir dans toutes les réformes du pays, dans tous les actes extérieurs de l'Assemblée, ne fûl-ce que pour en être lié, et que Tautorité du monarque ne pouvait pas sommeiller un seul instant. Le 16, il disait que la sanction royale était tellement nécessaire, qu'il aimerait mieux vivre à Constantinople qu'en France, si elle n'existait pas s Le 1^^ septembre, il caractérisait ainsi la part qu*il attribuait à la royauté dans la puissance législative :
« Ce n*est point pour son avantage particulier que le monarque intervient dans la législation, mais pour l'intérêt même du peuple ; et c'est dans ce sens que l'on peut et que l'on doit dire que la sanction royale n'est point la prérogative du monarque, mais la propriété, le
domaine de la nation Le prince est le représentant perpétuel du
peuple, comme les députés sont ses représentants élus à certaines époques.
» N'armons donc point le roi contre le pouvoir législatif en lui faisant entrevoir un instant quelconque où l'on se passerait de sa volonté, et où, par conséquent, il n'en serait que l'exécuteur aveugle et forcé. Sachons voir que la nation trouvera plus de sûreté et de tran-
Suillité dans les lois expressément consenties par son chef que dans es résolutions où il n'aurait aucune part Ce mépris reviendrait
enfin à la personne, et le dépositaire de toutes les forces de Terapire français ne peut pas être méprisé sans les plus grands dangers. »
Enfin, et quoique les jacobins l'eussent obligé à abandonner ses premières idées, à biaiser, à composer avec les clubs, on pourrait dire qu'il fit encore, le 20 juin 1790, dans la question du droit de paix et de guerre, une part assez large pour le temps et pour les préjugés â l'initiative royale ',
Hais, soit versatilité d'esprit, soit faiblesse de caractère, soit nécessité de tribun obligé de faire la part de la populace, soit influence des diverses négociations qu'il poursuivit sans cesse avec la Cour, soit enfin envie et besoin de briller par la diversité et par la soudaineté des thèses, Mirabeau fit contre l'autorité royale encore plus de discours qu'il n'en avait fait pour elle.
Le 16 juillet 1789, répondant à Mounicr, qui ne voulait pas que l'Assemblée s'immisçât dans le choix des ministres, Mirabeau soutint que l'Assemblée représentait et personnifiait tous les pouvoirs : u Vous oubliez, disait-il, que c'est au souverain que vous disputez le contrôle des administrateurs ; vous oubliez enfin que nous sommes les représentants du souverain, et que devant nous sont suspendus tous les pouvoirs, même ceux du chef de la nation s'il ne marche point d'accord avec nous. »
Le 18 septembre, il déclara que les décrets du 4 août n'avaient pas
« Moniteur. - « /bid.
besoin de la sanction royale , et qu'il fallait demander au roi « non son consentement mais leur promulgation. »
Le 25 septembre, il insista pour faire déclarer dans la Constitution que le pouvoir législatif appartenait essentiellement à l'Assemblée, comme le pouvoir exécutif appartenait au roi.
Le 26 mars 1790, il disait que l'inviolabilité de la personne du roi était une faveur purement idéale.
Le 20 mai, il donnait au roi le nom (Vexécuteur de la volonté nationale j et il admettait le cas où il pourrait monter sur Téchafaud ».
Qu'étaient devenus, dans ces cinq derniers discours, les principes d'après lesquels le roi était le représentant perpétuel du peuple ; d'après lesquels l'autorité du monarque, nécessaire à tout acte extérieur de l'Assemblée, ne pouvait pas sommeiller un seul instant; d'après lesquels Tintervention du roi dans les actes législatifs était fondée sur l'intérêt du peuple même, et était la propriété et le domaine de la nation ; d'après lesquels, enfin, le dépositaire de toutes les forces de l'empire ne pouvait pas être dépouillé de pouvoir et de respect sans danger?
Lesquels, des premiers ou des derniers discours, exprimaient véritablement la pensée de Mirabeau? — Hélas! on le verra-, ni les uns, ni les autres.
Hais c'est principalement par ses actes que Mirabeau attaqua et mina l'autorité royale. Arrivé aux Etats Généraux avec des passions ardentes, des besoins immenses, des projets gigantesques et vagues, qu'aucun événement n'avait encore ni éprouvés, ni déconcertés, il se mit d'abord à rêver d'un changement de roi, ou même d'un changement de dynastie. « Bonhomme que vous êtes, disait-il à Mounier en juillet 1789, en présence de Buzot et de Robespierre, je suis aussi attaché que vous à la royauté; mais qu'importe que nous ayons Louis Xyil au lieu de Louis XVI, et qu'avons-nous besoin d'un bambin pour nous gouverner? » Et comme Mounier exposait les conséquences terribles d'un changement de dynastie et demandait quels flots de sang avait fait couler Louis XVI pour justifier un tel châtiment : u Savez-vous, reprenait Mirabeau , que la manière dont les membres des communes ont été repoussés du lieu de leurs séances, avant la déclaration du 25 juin, était un acte bien coupable, et qu'il y aurait là un beau prétexte pour un manifeste * ? »
M. le duc d'Orléans fut d'abord celui sur lequel se portèrent ses vues. II voulut, comme bien d'autres, le faire prétendant malgré lui. « J'ai rencontré hier, disait-il vers la même époque à Bergasse, à Duport et à Mounier, monsieur le duc d'Orléans, à qui j'ai dit : Monseigneur, vous ne pouvez pas nier que nous ne puissions avoir bientôt Louis XYII au lieu de Louis XVI ; et, si cela n'était pas ainsi, vous seriez au moins lieutenant-général du royaume. Le duc d'Orléans m'a répondu, messieurs, des choses fort aimables, n
^ Moniteur. — » * Mounier, Jppel au Tribunal de l'opinion publique.
Cependant, dès le If octobre, c'est-à-dire avant réjpoque a laquelle il se plaignait hautement, publiquement, avec le cynisme habituel de sa parole, du peu de docilité de M. le duc d'Orléans, il songeait à Monsieur, comte de Provence, pour la régence du royaume ; il consignait ses idées à ce sujet, c*est lui-même qui le déclare, dans un billet adressé à Tun de ses collègues, et il se concertait avec M. de Lamark pour avoir une audience du prince dans le cas où le roi aurait quille Versailles '. Enfin, le 5 octobre, pendant que les bandes parisiennes marchaient sur Versailles, Mirabeau o£Frit, en pleine Assemblée, de dénoncer la reine aux fureurs de la populace % cetle reine aux pieds de laquelle il devait, plus tard, tomber avec emphase, de même qu'il faisait assurer Louis XVI de son attachement sans bornes après avoir voulu le détrôner.
L'abaissement de l'autorité royale ne pouvait avoir qu'un objet aux yeux de Mirabeau, c'étaient l'élévation et l'extension des pouvoirs de l'Assemblée, qu'il espérait dominer et qu'il dominera en effet jusqu'à sa mort. 11 construisait et il armait ainsi une forteresse du sejn de laquelle il comptait traiter d'égal à égal avec la monarchie.
Il commença par aider l'abbé Siéyès à faire annuler les mandais impératifs, le 8 juillet 1789, ce qui ne l'avait pas empêché de les considérer comme inviolables, le 15 juin, et qui ne l'empêchera pas non plus de s'appuyer sur eux pour repousser l'emprunt de Neckcr, le 7 août. Même, après avoir soutenu la lettre impérieuse des mandats contre Necker, il la baffoua contre d'Eprémesnil, le 27 août, en disant que « si la doctrine des mandats impératifs eût prévalu, il aurait pu se contenter d'envoyer son cahier, ce qui eût privé l'Assemblée du plaisir de l'entendre. »
C'était assurément une étrange doctrine que celle qui armait une assemblée élective de pouvoirs absolument contraires à ceux qu'elle avait reçus, et qui l'autorisait â briser l'institution spéciale et le mandat exprès auxquels elle devait sa propre existence ; mais celle doctrine était nécessaire aux factieux qui voulaient établir leur dictature sous le prétexte de la liberté. L'autocratie, le pouvoir absolu et indépendant de l'Assemblée était donc un point important à établir; et Mirabeau, qui trouvait de la passion et de l'emportement pour toutes les thèses, soutenait celle-là en ces termes, le 19 avril 1790 :
u Je ne puis me défendre d'un sentiment d'indignation, lorsque j'entends, pour entraver, pour arrêter les efforts de l'Assemblée nationale, qu'on la met sans cesse en opposition avec la nation, comme si la nation, qu'on veut ameuter d'opinion contre l'Assemblée nationale, avait appris par d'autres qu'elle à connaître ses droits!... On a demandé comment, de simple députés de bailliages, nous nous étions tout à coup transformés en Convention nationale? Je répondrai nettement : Les députés du peuple sont devenus Convention nationale le jour oi!i, trouvant le lieu de l'Assemblée des représentants du peuple
* Mounier, Appel au Tribunal de V opinion publique,
* Moniteur, — Déposition de M. de Digoine du Palais.
hérissé de baïonnettes, ils se sont rassemblés, ils ont juré de périr plutôt que d'abandonner les intérêts du peuple ; ce jour où Ton a vonlu, par un acte de démence , les empêcher de remplir leur mission sacrée, ils sont devenus Convention nationale pour renverser l'ordre de choses où la violence attaquait les droits de la nation. Je ne demande pas si les pouvoirs qui nous appelaient à régénérer la France n'étaient pas altérés^ si le roi n'avait pas prononcé le mot Régénération ; si, dans des circonstances révoluliônnaires, nous pouvions consulter nos commettants ; je dis que, quels que fussent alors nos pouvoirs, ils onl été changés ce jour-là ; que s'ils avaient besoin (Fextension^ ils en ont acquis ce jour-là ; nos efforts, nos travaux, les ont assurés ; nos succès les ont consacrés ; les adhésions tant de ft)is répétées de la nation les ont sanctifiés ». n
Deux raisons nous dispensent d'examiner ce que valent de telles déclamations. Premièrement, le lecteur sait déjà que Louis XVI, loin d^avoir jamais empêché ou voulu empêcher les députés du tiers-état de remplir leur missian sacrée, fit précisément les efiforts les plus paternels et les plus loyaux pour qu'ils restassent fidèles à cette mission, qui était d'établir les réformes par lui-même proposées. Deuxièmement, Mirabeau comprenait mieux que personne à quel point de telles paroles étaient insensées, car nous montrerons tout à. l'heure que nul ne saurait les réfuter plus péremptoirement qu'il ne le fit. C'était une nécessité de la situation qu'il s'était créée d'être membre d'une assemblée plus forte et plus souveraine à la fois que le pays et quela royauté. C'estpourcela qu'avant de prétendre, le 19 avril 1790, que son autorité était sans bornes, il avait déjà prétendu, le 17 février, qu'elle était sans fin «; mais lorsque, dans un instant, l'intérêt lie sa situation voudra qu'il soutienne l'autorité de la monarchie, il proposera hardiment de dissoudre et de disperser l'Assemblée, malgré son omnipotence et son éternité.
Les négociations de Mirabeau avec la Cour, qui avaient commencé, comme nous l'avons vu, aussitôt après la réunion des Etats Généraux, n'avaient été définitivement sanctionnées que vers les premiers mois tie 1790. Dès le mois de juin, Louis XVI disposait du tribun, et cherchait à l'unir à La Fayette. Ce rapprochement, ou ne s'opéra point, ou fut de courte durée ; car, dès les premiers jours de février 1791, Mirabeau mandait à M. de Bouille de se défier de La Fayette ; et, le !•) mars, ille signalait au roi comme le plus dangereux ennemi de leurs êommuns projets 3,
Mûris pendant les derniers mois de 1790, les projets que Mirabeau avait conçus, pour le rétablissement de l'ordre en France, avaient
^ JUoniieur.
' Voici ce quMl disait : « Nous sommes liés par le serment mémorable ^t solennel de ne pas nous séparer que la constitution ne soit terminée. li est impossible dMndiquer le moment où elle sera faite ; il est donc impossible de décider celte question : quand finira-t-elle ? » Moniteur,
' Acte (Vaccmalion de Louis XV l^ pièce no 2.
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pris un corps et étaient formulés au commencement de 1791. M. de Montmorin les avait discutés ; le roi les avait approuvés ; et nous allons les eiposer, soit d'après les documents authentiques trouvés, après le 10 août, aux Tuileries, soit diaprés le témoignage de M. de Bouille et de Dumouriez, qui devaient jouer, le premier surtout, un grand rôle dans leur exécution.
JiC projet de Mirabeau en faveur de la contre^révolutton > avait quatre parties distinctes, juste autant, et juste les mêmes que son projet en faveur de la Révolution.
Premièrement, Mirabeau se mit en quête des meilleures troupes de l'armée, c*est- à-dire des plus sûres, de celles que l'esprit de désordre et les conseils des sociétés populaires n'avaient pas encore gangrenées. C'étaient les régiments de cavalerie, les dragons, les hussards, l'iofanterie allemande et suisse, enfin, ces mêmes soldats que Mirabeau appelait, le 115 juillet 1789, des hordes étrangères y et dont le voisinage souiiiait, disait-il, le sanctuaire de la liberté. Il faisait demander à M. de Bouille un choix dans ces troupes, et il le chargeait de les tenir prêtes, sous sou commandement, à Compiègne ou à Fontainebleau '. '
Deuxièmement, Mirabeau annulait complètement l'action exercée par les factions et par la populace parisienne sur le gouvernement et et sur les lois. Deux mesures étaient combinées dans ce but. Par Tune, il fermait les clubs, et il faisait tomber les principaux factieux, qui étaient les chefs des jacobins 3. Par l'autre, il enlevait le roi des Tuileries« et il le transportait au milieu de Tarmée de M. de Bouille. La sortie de Paris du roi et de la famille royale était considérée par Mirabeau comme d'une absolue nécessité. Tant que Leurs Majestés resteraient dans cette ville, il y avait, disait-il, impossibilité de rétablir l'ordre 4.
Troisièmement, Mirabeau rendait au roi sa liberté et son pouvoir. Dans quelle mesure ce pouvoir et cette liberté étaient-ils rendus à la royauté? Les documents ne le disent pas d'une manière expresse; mais ils suppléent, d'ailleurs, très-largement à ce silence. D'une part, prié de faire connaître au roi son sentiment sur les divers partis de l'Assemblée, Mirabeau déclare que le parti dit constitutionnel était trop imbu du premier système de la Révolution ^. D'une autre part, sur la question de savoir si la Révolution était nécessaire, Mirabeau répond, peut-être; et il ajoute : ««il faut réparer le mal qui m a été la suite; il faut rétablir l'ordre. » Enfin, Mirabeau devait être premier ministre de Louis XVI, placé au milieu d'une armée fidèle^; et ceci explique mieux que toute autre chose quelle mesure de liberté et de puissance il entendait lui rendre.
Quatrièmement enfin, Mirabeau attaquait la dictature de l'Assemblée en la dispersant, non par la force des armes, mais par la force *
^ C*est le mot omployé par Dumouriez, Méin,
s M. de Bouille, Mém.
» Ade d'accusation de Louis XFI, pièce n© 7.—* Jbid* n© 2.—» Ibid»
" Dumouriez, Mèm,
de la volonté nationale, au-dessus de laquelle il Tavait si longtemps plac^. D*après sa nouvelle doctrine, « les représentants du peuple à l'Assemblée n'avaient pas été investis des pouvoirs nécessaires pour changer l'ancienne constitution du royaume; ce changement était contraire aux cahiers que toutes les provinces avaient donnés à leura députés aux Etats Généraux, cahiers qui n'avaient été ni changés, ni rcToqués ; et enfin, le roi étant privé de la liberté, n'avait pu revêtir de son autorité les lois nouvelles qui avaient été établies, i»
N'avions-nous pas raison de dire qu'il était superflu de répondre au véhément discours dans lequel Mirabeau soutenait, le 19 avril 1790, que les pouvoirs des députés, quels qu'ils fussent, avaient reçu, le 20 juin, tous les changements et toute l'extension nécessaires, et surtout que les adhésions tant de fois répétées de la nation les avaient sanclifiées : Quelles objections aurions-nous pu trouver, contre ce discours, plus nettes, plus directes et plus péremptoires que celles de Mirabeau fui-même?
La dissolution de l'Assemblée devait être opérée à la suite d'une adresse des électeurs de toute la France, soutenue et exécutée par le peuple de Paris. Depuis six mois environ, Mirabeau s'était donné un intelligent et puissant collaborateur dans M. Talon, lieutenant civil au Châlelet. M. Talon était chargé de préparer Paris, et Mirabeau s'était réservé de préparer les provinces '. Le 4 février 1791, lorsque M. le comte de Lamark précisait les détails du plan de Mirabeau à M. de Bouille, de la part du roi, Mirabeau faisait déclarer qu'il disposait déjà de trente-six départements, et qu'il était sûr de Paris '. Cependant, Mirabeau ajoutait, le 15 mars, qu'il serait fâcheux que l'Àsserablée fût bientôt dissoute, «t Le moment n'est pas encore arrivé, disait-il, mais il sera important de le saisir ^, n M. Talon constatait en effet qu'au 2 avril, le travail des provinces n'était pas encore fait *. Cependant, dès le 28 février, Mirabeau avait commencé sa campagne contre les jacobins en les traitant de factieux, et en imposant silence aux trente voix qu'ils avaient à l'Assemblée, u La rupture est déclarée, disait un rapport au roi, entre M. de Mirabeau et les chefs des jacoiMns. Ceux-ci paraissent décidés à le pousser à bout, dans l'espérance de le regagner en l'effrayant. Cet avis me vient de leur directoire secret. Il n'est donc question que de soutenir M. de Mirabeau, dans la résolution qu'il paraît avoir prise, de son côté, de rompre toutes les mesures de ces forcenés. J'irai prendre demain matin les ordres de Votre Majesté ^. »
* Jcie d'accusation de Louis XFfj Rapport de M. Talon au roi, pièce DO I .
' M. de Bouille, Mém.
» j^cle d'accusation de Louis XV I, Rapport de M, de Laporte au roi, pièce no 2.
* Jcte d'accusation de Louis XVI, Rapport de M, Talon au roi, pièce no l .
* Acte d'accusation de Louis XVI ^ Rapport de M, de Laporte au roi, pièce no 5.
Le lecleur sait comment la mort rompit, le S avril, toutes ces trames, enleva au roi une espérance, épargna à Mirabeau une épreuve solennelle, et aux factions qui opprimaient Paris et désolaient la France une lutte ouverte et violente, dans laquelle leurs chefs auraient peut-être succombé. Ce n*est pas une vaine curiosité de Thistoire de chercher à connaître, sinon quels événements possibles cette mort refoula dans le néant, du moins quelles chances probables et sérieuses de réussite avaient les projets que nous venons de faire connaître. La catastrophe du 2 avril leur enleva Tappui qui pouvait les /aire réussir, mais elle leur laissa le caractère qui doit les fa ire juger. La mort de Mirabeau fut-elle, comme la tradition commune renseigne, un coup fatal porté à la monarchie? Etait-il en son pouvoir de réaliser les plans qu'il avait conçus, de rétablir Tordre qu*il avait troublé, et de relever le trône qu'il avait abattu ? Nous ne le croyons pas ; quelque chose rendait fausse et stérile toute la situation de Mirabeau vis-à-vis de Louis XVI; c'était sa situation vis-à-vis des jacobins.
JiCS légendes sont pleines de personnages à l'esprit audacieux et à rame impie, qui font des pactes avec le génie des ténèbres pour qu*il leur livre, en retour de leur éternité, la richesse, le plaisir ou la gloire. On voit, en efPet, ces hommes sacrilèges impuissants à épuiser leurs trésors, à compter leurs harenfs, et fatiguant, sans la rompre jamais, la lyre des poètes. Mais leur pacte les condamne à subir sans relâche la domination de l'enfer, à proclamer ses maximes et à pratiquer ses œuvres. Qu'un mouvement fugitif de révolte ou de dégoût contre ce joug fatal vienne à poindre dans leur pensée, la terre s*ouvre aussitôt et les dévore. Tels sont les hommes révolutionnaires.
Ils font un pacte avec le génie des factions, et ils se donnent à lui en échange de la domination et de la renommée. On les voit donc briser les lois, courber les sceptres et changer les dynasties ; ils peuvent soulever les nations, ébranler les armées, incendier les villes; ils peuvent emplir leurs coffres de millions, leurs palais de statues et leurs boudoirs de femmes; il n'y a qu'une, seule chose qu'ils ne puissent jamais, c'est se dérobera la puissance du principe fatal qu'ils ont pris pour guide et pour maître, et cesser un seul instant d'être des factieux. Hs sont enchaînés aux ruines qu'ils ont faites, comme Prométhée à son rocher. Eux seuls, dans l'humanité tout entière, ne peuvent être ni justes, ni modérés, ni cléments; eux seuls ne peuvent ni s'affliger des malheurs, ni se repentir des fautes. Âipsi le veut le pacte insensé dans lequel leur orgueil a livré la raison, la conscience, la vertu contre l'empire que donnent les multitudes égarées, et qui fait du pouvoir des révolutions la plus implacable et la plus abrutissante des servitudes.
Tant qu'il n'avait fallu que grossir les torts de la royauté, pallier les crimes des émeutes, et justifier le despotisme de l'Assemblée, Mirabeau avait largement suffit à cette œuvré, dans laquelle il avait pour auxiliaires toutes les passions qu'il excitait au désordre, et toutes les ambitions qu'il poussait à la curée. Les démolisseurs dont il faisait
la besogne ne le chicanaient ni sur ses sophismes, ni sur ses contradictions. En échange des positions inespérées qu*il livrait à leur avidité, et des perspectives qu'il ouvrait à leurs espérances, ils lui prodiguaient les applaudissements à la tribune, la popularité dans la rue, et la dictature dans le pays. Journaux, clubs, banquets, la Révolution employait tout pour augmenter lepouvoir et pour exalter la gloired*un homme éminent et redoutable qui s'était offert à elle, qu'elle avait fait son pontife, et qui s'était fait son esclave. Mais si Mirabeau, changeant tout à coup ses maximes, sa conduite et son but, avait voulu conserver pour luimême le crédit et l|i renommée qu'il devait aux révolutionnaires, et leur ravir ouvertement et violemment tous les avantages dont sa propre grandeur n'était que le prix, une telle félonie l'eût isolé à l'instant des passions, des préjugés et des hommes qui faisaient sa vraie force, et il eût senti pénétrer dans ses chairs l'ongle rougi de ce génie de la révolte auquel il s'était donné, eiqms'appela'iilecluà des Jacobins.
Mirabeau devait tout aux jacobins. Celaient eux qui avaient conjuré, par leurs manœuvres, les suites du décret du Ghâtelet, au sujet des attentats du 5 et du 6 octobre, et ils l'avaient sauvé pour sauver la Révolution <. C'étaient eux qui avaient préparé et amené sa présidence de l'Assemblée nationale. » C'est à l'éponge des jacobins, c'est à Danton, disait encore Camille Desmoulins, qu'il doit d'avoir été élu d'abord du département, puis du Directoire. » C'étaient les feuilles des clubs qui l'avaient appelé à satiété le grand Mirabeau, Démosthène Mirabeau , Mirabeau Tonnerre , Hercule Mirabeau , et même Saint Mirabeau ; et son secrétaire faisait quelquefois deux lieues pour aller demander les éloges ou conjurer les critiques de ces journaux jacobins, u Ce n'est que du milieu de cette société, lui disait Charles de Lameth à la tribune du club, que Mirabeau peut remuer le levier de l'opinion ; hors de cette enceinte, toute sa force ne lui sert de rien '. »
La puissance de Mirabeau était donc soumise à cette condition fatale, imposée à tous les révolutionnaires, qu'il ne pourrait pas l'employer à réparer le désordre, et à rasseoir la société ébranlée. Mirabeau le sentait très-bien, et la Cour le soupçonnait un peu. Quoique acheté par son or, et enlacé dans ses projets, elle semblait redouter de le voir s'échapper a chaque instant. « C'est un homme violent, disait un rapport au roi du 2 mars 1791 ; il est aujourd'hui en fureur contre le triumvirat , qu'il appelle le triumffueusat. Je pense qu'il faut saisir le moment pour le porter à des démarches qui ne lui permettent plus de s'y rallier ^,n
La soirée du â8 février avait fait douloureusement sentir â Mirabeau le poids des chaînes que les factions imposent. Soit pour donner aux éternels principes de la liberté un éclatant témoignage, soit pour
^ Voir le discours prononcé aux jacobins par Alex, de Lameth, son en* nemi.— Camille Desmoulins, Bévol. de France,
s Camille Desmoulins, RévoL de France,
' Jcte d'accusation de Louis XFI, Rapport de M. Laporie au roi, pièce no 7.
ft'euayer à la guerre qu'il s'était engagé à faire aux réTolutienuaires, il repoussa, et il fit repousser par l'Assemblée, le 28 février 1791, ua projet de loi contre les émigrantSy c*est-à*dire contre des hommes et des familles qui allaient demander à Texil la sécurité qu'ils ne troufaient plus dans leur patrie. Yernier , Merlin, Muguet de Nantou , Rewbell, Prieur et Robespierre avaient vivement réclamé la loi , s'appuyant sur un passage de J.-J. Rousseau où il était dit que, dans les moments de troubleSyles émigrations pourraient être défendues. Mirabeau maintint avec énergie, et fit prévaloir, malgré les cris, la liberté de fuir devant Fincendie et devant le meurtre ; et appliquant répithète de factieux au coin des Jacobins, oii siégeaient comme chefs les Lameth, Duport, Barnave, il commanda arrogamment le silence aux trente voix dont il était composé. Une telle apostrophe était un sanglant outrage , car ces trente jacobins étaient tous les collègues et presque tous les amis du club de Mirabeau.
Le soir, à 7 heures, la salle des Jacobins était comble et frémissante, comme aux plus grands jours delà Révolution. Duport occupait la tribune, racontant au public indigné le scandalede la journée, lorsque Mirabeau entra. 11 venait dans cette société dont il était toujours membre ; il y venait pour s'y défendre, ce qui montre bien le prix qu'il attachait à son estime et à son appui.
Le discours de Duport contre Mirabeau fut vigoureux, celui de Charles de Lameth, qui le suivit, fut violent; et le tribun, humilié, immobile et muet à sa place, sentait de grosses gouttes de sueur inonder son visage '. Mirabeau, sommé de répondre, se montra devant les représentants de la révolte ce qu'il avait toujours été, leur flatteur et leur complice. » Peut-on, dit-il, me prêter le dessein absurde de présenter comme factieux les jacobins, qui tous les jours réfutent si bien cette calomnie par leurs réponses et par leurs séances publia ques '? » II termina ses protestations en jurant qu'it mourrait Jacobin, et qu'il resterait parmi eux jusqu'à l'ostracisme» Quelques jours après cette rude expiation, il se plaignait à Camille Desmoulins de réloignement du parti populaire, dont quelques-uns lui disputaient la confiance ; et, faisant une hypothèse, il ajoutait : v Us seraient bien embarrassés alors ; moi seul j'ai dans ma tète un plan de République, et je puis faire face à tout 3.
Voilà Mirabeau. Le même jour, il promet à Louis XVI de lui rendre sa couronne, il jure devant les jacobins de leur rester fidèle, et il se réserve, le cas échéant, l'honneur de constituer la République !
Laquelle de ces trois promesses Mirabeau aurait-il tenue? Probablement aucune. Il eût été emporté par la tourmente révolutionnaire, comme fut emporté La Fayette, comme fut emporté Dumouriez, comme furent emportés les girondins, comme fut emporté Danton, comme seront emportés tous ceux qui, après l'avoir excité et lâché, voudront museler le tigre démagogique.
Quelque grande et désirable que soit la gloire acquise dans les tra-
* Camille DesmouUns, RévoL de France. — ^ Ibtd, -^^Ibid.
vaux ^e la politique, celle que donnent les lettres et l'éloquence sem ble encore plus éclatante et plus enviée, et il y a peu d'hommes d*Etat qui ne s*en soient montrés jaloux. Mirabeau parlait avec fierté à l'Assemblée constituante de ses trente volumes ' ; et ce serait laisser un grand vide dans le tableau de son orageuse carrière que de n'y point placer ce qui le touche comme orateur et comme pensetir.
Il serait impossible de ne point remarquer deux choses, quand on élndie Paction exercée par Mirabeau sur l'Assemblée constituante. D'un côté, l'entraînement réel, incontestable et prodigieux produit par son éloquence, de l'autre, l'impossibilité où l'on se trouve aujourd'hui ({^expliquer une telle puissance par les travaux qui restent de lui. Ses livres, le très-petit nombre de ses livres dont le public sait les noms, tombent véritablement des mains ; et à quelques exceptions près, dans lesquelles ses discours ont encore plus d'emportement que de force, plus de lueurs que de lumières, et plus de colère que d'éloquence, les Assemblées délibérantes nous ont offert cent exemples de luttes oratoires qui ont bien dépassé ce mérite sans atteindre cette renommée. Il fa donc là un problème à la fois politique et littéraire dont il est du devoir de l'historien de chercher la solution.
La première explication qui se présente est de dire que nous n'avons pas les véritables discours de Mirabeau, et que ce qui porte ce nom dans les feuilles contemporaines est le squelette décharné et mutilé de ses harangues, auxquelles l'inexpérience des premiers sténographes a 6ié l'ampleur, le coloris et la vie.
Cette explication est malheureusement inexacte, et il est certain au contraire que nous avons les véritables discours de Mirabeau, recueillis, retouchés et transmis à la postérité par ses propres soins. Mirabeau publia jusqu'au 14 juillet 1789, sous le titre de Lettres à mes commettants, et, à partir de celte époque, sous le titre de Courrier de Provence, un journal destiné à rendre compte des travaux de l'Assemblée constituante. Ce journal contient le tableau le plus fidèle des luttes, des discussions et des orages de cette célèbre Assemblée ; et c'est à sa source qu'en l'an it la réimpression du Moniteur a puisé, pour suppléer ce que ce compte-rendu avait d'incomplet, depuis le K mai 1789 jusqu'au 5 février 1790.
Le Courrier de Provence, fait, sinon par Mirabeau lui-même, au moins par ses collaborateurs, a donc recueilli, avec la plus grande exactitude, ses travaux parlementaires. Tous ses grands discours étaient écrits, ce qui ajoute encore à la difficulté de comprendre l'effet immense que leur lecture produisait à la tribune; et lorsque Mirabeau improvisait un morceau important, ce qui était rare, il refaisait soigneuisemenl son improvisation, la changeait souvent, y retranchait ou y ajoutait, et la livrait à son journal avec une physionomie quelquefois méconnaissable pour ceux qui l'avaient entendue.
* Moniteur, — Certrente volumes sont fort réduits, depuis que le public en a retranché les livres obscènes publiés en Hollande, et les brochures de circonstance publiées en France.
-- àâ4 —
Il faut donc chercber ailleurs Texplication des triomphes oratoires de Mirabeau; et nous croyons qu'elle se trouve dans trois circonstances que nous allons indiquer.
La première est Tengoùment littéraire et la tournure d*esprit académique qui caractérisent la génération du xyiii^' siècle, au milieu de laquelle la Révolution éclata. Nous n'avons aujourd'hui aucune idée de l'estime dans laquelle se plaçait alors un homme en état de tirer de son esprit une conversation abondante, spirituelle et finie, et de sa poche une ode, une tragédie ou un discours. Une phrase bien réussie, une règle bien observée, une difficulté habilement vaincue, excitaient des acclamations unanimes ; et Ton s'émouvait alors d'une période, d'une rime ou d'une césure, comme on s'émeut à peine aujourd'hui d'une révolution.
L'Assemblée constituante était donc, en même temps qu'un corps politique, une société littéraire et polie, tenant en grand honneur le culte du style, et pour laquelle, dans les commencements surtout, chaque discours contenait un événement. Tout lui était une source d'émotions et d'enthousiasme, un rapport, une harangue, un procèsverbal; et, quand ils lui paraissaient avoir bien écrit, bien résumé, ou bien lu, elle applaudissait avec les mêmes transports ses orateurs, ses rapporteurs et ses secrétaires.
L'histoire des séances de cette Assemblée, au point de vue des travaux et des succès académiques, offre des traits d'un étrange et curieux enseignement. A la séance du 10 juillet 1789, le Moniteur s'exprime ainsi : « On lit le procès-verbal de la veille. M. de Clermont-Tonnerre l'avait rédigé avec tant de précision ^ et une simplicité si éloquente, qu'il s'est attiré les plus grands applau^ dissements '. Le lendemain, ce n'est plus le procès-verbal de son secrétaire que l'Assemblée remarque et applaudit, c'est son accentuation et sa lecture. Une adresse avait été présentée au roi. u M. de Clermont-Tonnerre a fait lecture de cette adresse, dit le président ; il Va lue avec cette noblesse et cette fermeté que vous lui connaissez. » Un peu plus tard, le 5 août, Fréteau, un autre secrétaire, w réclame l'indulgence de l'Assemblée pour son procès-verbal, fait en si peu de temps y » et dans lequel, dit le Moniteur ^ V amour de la patrie et la sensibilité paraissent tour à tour.
Une assemblée qui attachait un si grand prix au mérite littéraire d'un procès-verbal, en attachait , comme on le pense, un bien plus grand encore au mérite d'un discours. Aussi accueillait-elle avec une ivresse et des transports qu'il nous serait aujourd'hui difficile de comprendre, les œuvres dans lesquelles elle croyait reconnaître les conditions fondamentales de l'art oratoire. « M. de Lally, dit le Monitejuf* du 6 au 8 juillet 1789, a été écoute avec ce recueillement, ce silence respectueux, tribut ordinaire que l'on paie à l'éloquence et au génie. •• A peine a-t-il terminé que tout le monde applaudit avec l'enthousiasme des sentiments que son discouc3 vient d'inspirer. »
* Moniteur,
Les soiù^ante-çutnze lignes lues par M. de Lally sont imprimées à côléde ces éloges qu^Eschine et Démosthènes eussent enviés au Pnyx, Cieéron et Hortensius au Forum; et Ton y trouverait avec peine Véloquence et le génie qu'on y trouvait à la salle des Menus. Mais nos académies elle-mèmes ne sauraient, sous le rapport du culte rendu aux lettres, être comparées à une assemblée tellement affamée de discours, qu'elle faisait relire à sa tribune ceux qui avaient été lus dans d'autres enceintest Ainsi, elle fit répéter, le 16 juillet, le discours que M. de Lsjlly avait prononcé le 15 à l'hôtel de ville, et elle fit répéter, le 51 , le discours que Necker y avait prononcé le 50, discours vrai^ sublime et attendrissant^ si l'on s'en rapporte au jugement du Moniteur*
La seconde circonstance qu'il est nécessaire de signaler , c'est le caractère déclamatoire et théâtral des séances de l'Assemblée constituante, la valeur qu'y acquéraient, ou les proportions qu'y prenaient les idées les plus simples, les événements les plus ordinaires, et quelquefois les moins dignes d'être placés sous les yeux d'une telle réunion. D'abord, le moins que les orateurs crussent pouvoir faire, c'était déparier hautement de leur gloire ', de se croire sous les regards de la postérité «, et de s'écrier, à propos des choses les plus vulgaires, et souvent fausses : « c'est une vérité éternelle que je vais prononcer 3. » Les désœuvrés de Versailles, attroupés à la porte de l'Assemblée s'appelaient la nation ^ ; et une petite table, gardée par M. de Virieu, et sur laquelle les députés déposaient les boucles de leurs souliers, s'appelait l'autel de la patrie.
Ensuite, ce goût de l'émotion factice et du faux grandiose entraînait l'Assemblée à des démonstrations ou à des exhibitions qui étaient alors d'un effet immense, et dont le récit ampoulé attire au plus un sourire sur les lèvres du lecteur d'aujourd'hui, plus calme, plus sincère et plus simple. Ainsi, le 15juin 1789, toute l'Assemblée du tiersétat embrasse avec transport trois curés du Poitou, qui se présentaient, à\sd\tuiA\%^ précédés du flambeau de la raison et appelés par la votas de la patrie. Ainsi, le 15 août, l'Assemblée tout entière écoute avec admiration l'adresse d'un citoyen qui avait envoyé un bouquet d'épis de blé, mêlés de grenades, cueilli des mains de son épouse; ainsi, le â5 octobre, un vieillard de cent vingt ans se présente au milieu de la salle des séances, marchant avec des bé^ quilles j conduit et soutenu par sa famille* L'Assemblée tout entière s'était levée à son entrée, sur la motion de l'abbé Grégoire, tandis qu*un assistant , M. Bourdon de la Crosnière, directeur d'une école patriotique , demandait à s'emparer de Vauguste vieillard, pour le faire servir par les jeunes gens de tous les rangs, et sur-
* Discours de M* de lallx, Moniteur,
* Discours de M, Dupont, de Bigarre, Moniteur,
* Discours de M, Dupont, de If amours, Moniteur,
* Discours de Bamave, Moniteur,
- Sd6 -
Éoui par ies enfants dont les pères avaient été tués à V attaqua de la Bastille >•
L'habitude des débats parlementaires, loin de donner aui assemblées délibérantes de la Révolution plus de simplicité, plus de gravité et plus de calme, sembla même augmenter ce goût pour l'inattendu et pour le dramatique. Dès les premiers mois de l'Assemblée législative, les pétitionnaires admis étaient souvent accompagnés d'un corps de musique, qui jouait des symphonies ou des marches. Dès les derniers mois, et notamment le 20 juin 1799, les pétitionnaires dansèrent durant plusieurs heures devant TAssemblée; et, sous la Convention, la plupart des députations envoyées par les troupes ou par les sociétés populaires obtenaient Thonneur de chanter à la barre des chansons patriotiques 'ou des romances. L'usage de chanter des couplets à la Convention dura même jusqu'au 16 mars 1794, époque où il fut aboli sur la motion de Danton *.
Toutes ces scènes, beaucoup plus théâtrales que parlementaires, l'extrême sensibilité de l'Assemblée qu'elle rappelait avec affectation 3, et enfin cette circonstance notable, que les matières politiques étaient alors dans toute leur nouveauté, que jamais, en France, on ne les avait publiquement et solennellement discutées en présence de tribunes ardentes, intervenant dans les débats par leurs applaudissements ou par leurs huées. Toutes ces considérations, tous ces détails, montrent que les orateurs de nos premiers débats législatifs parlaient dans des conditions qui sont entièrement changées, et expliquent l'effet de certains discours, tout puissants quand ils s'adressaient à des préjugés maintenant dissipés, à des passions depuis longtemps éteintes, et qui ne sont plus pour nous que des déclamations sans éloquence, une lettre morte et sans vertu.
Ce ne fut pas sans effort que Mirabeau conquit son empire sur l'Assemblée, mais celte conquête fut rapide. Il se défendait déjà, le 18 août, du pouvoir que divers orateurs lui attribuaient d'entraîner l'Assemblée dans les partis les plus contraires. Sa parole était plus rude que persuasive,. plus emportée que véhémente, et contenant plus de violence que d'entraînement. « Son éloquence rude, sauvage, mais rapide, animée, remplie de métaphores hardies , gigantesques , dit M. deFerrières, maîtrisait les délibérations de l'Assemblée. Son style dur, rocailleux, mais expressif, abondant, gonflé de mots sonores, semblable à un fort marteau entre les mains d'un artiste habile, façonnait à ses volontés des hommes qu'il ne s'agissait pas de convaincre, qu'il fallait étourdir et subjuguer. Mirabeau leur imprimait toutes les formes, tous les mouvements, toutes les passions 4. »
* Moniteur. — Ce M, de la Cro«»/ére devint plus tard le hideux terroriste nommé Léonard Bourdon.
* Moniteur du 17 mars 1794, séance du 16.
* On ne compterait pas, dans le Moniteur, les circonstances dans lesquelles TAssemblée parle de sa sensibilité, mot fort à la mode en 1789, et qu'on trouve dans tous les discours de cette époque.
* Ferrières, Mém,
Mirabeau împroTisait rarement et avec effort ■• Ses discours, composés et écrits a TaTance, étaient des traités méthodiques, souvent accompagnés de noies nombreuses, et dans lesquels la discussion prenait des formes syllogistiques et quelquefois pédantes. Un grand nombre de ces discours n'étaient même pas de lui, et il l'avouait tout le premier '. Il avait fondé comme une manufacture de mémoires et de harangues dont le travail était principalement fait par Duroyeray, Etienne Dumont et Clavières, irois genevois chassés de leur pays par les révolutions, et qui coopérèrent activement à la nôtre. On ne peut même expliquer que par cette collaboration du protestantisme, enté sur la démagogie, les opinions de Mirabeau contre les testaments, pour le divorce, pour le mariage des prêtres, et pour la constitution civile du clergé. Camille Desmoulins raconte que Mirabeau avait voulu l'enrôler parmi ses collaborateurs; mais, malgré l'amitië, l'amour de la gloire l'emporta , et Camille Desmoulins aima mieux fabriquer pour son compte. Mirabeau venait donc lire ces discours à la tribune, oii il les soutenait ensuite par de courtes répliques ; et il en avait toujours un grand nombre de prêts, car il en remit cinq, la veille de sa mort, à Févêque d'Autun, savoir un contre les testaments, un pour le divorce, un pour le mariage des prêtres, un sur l'éducation nationale, et up sur les académies '•
£n somme, Mli abeau eut des facultés plus encore que des talents. II lui manqua l'étude qui féconde, le temps qui mûrit, l'expérience qui corrige et qui perfectionne ; et, par dessus tout, la sauvegarde des principes religieux et moraux qui maintient l'esprit dans sa droiture et le cœur dans sa dignité. Les passions contemporaines firent son nom, et lui, il fit ses œuvres. Voilà pourquoi son nom est grand et pourquoi ses œuvres sont petites.
Il avait lui-même, et un mois avant sa mort, formulé le jugement que la postérité prononcerait sur sa carrière politique. Nous avons déjà cité ces paroles sévères et mémorables ; nous les répéterons néanmoins, parce qu'elles sont la sentence de laquelle relèvera sa mémoire :
« Je suis porté à servir le roi par attachement à sa personne, par attachement à la royauté, mais également pour mon propre intérêt. Si je ne sers pas utilement la monarchie, je serai, à la fin de tout ceci, dans le nombre des huit ou dix intrigants qui, ayant bouleversé le royaume, en deviendront l'exécration et auront une fin honteuse, quand ils auraient, pendant un moment, fait ou paru faire une grande fortune 4. »
* Mn« de Staal, Consid. 8ur la RévoL Franc.
* « Il employait les écrits propres à sccooder è^ vues ; il en abandonnait rhoaneur à ceux qui les lui avaient communiqués: leur permettait de dire : c'est moi qui ai fait ce plan^ qui ai dressé ee mémoire, et les associait ainsi à ses triomphes dans la tribune, en les y faisant, pour ainsi dire, monter avec lui. » Ferriëres, Mém. •— Mm< de Staél atteste également le fait, Comid, sur ta Révol. Franc,
* Camille Desmoulins, RévoL de France,
* Rapport de M, de Laporte au roi, Acte d'accusation de Louis Xri, pièce no 2.
LA. VATBTTE.
La Fayette fut du nombre de ces redoutables ambitieux que leurs complaisants ou leurs dupes croient avoir pleijiement justifiés quand ils en ont dit qu'ils restèrent purs, et qu'qn ne les vit jamais demander aux troubles publics de réparer ,ou d'agrandir leur patrimoine. Ceux qui jugent ainsi les révolutionnaires oublient que l'argent n^st pas ce
3ue les nations ont de plus précieux, et qu'elles perdraient moins à onner leurs trésors qu'à donner leur honneur et leur repos. Il eût bien mieux valu, pour la France, que La Fayette souhaitât le ministère, comme Brienne, et Robespierre l'opulence, comme Danton. Au moins, dans les pactes que les pays font avec ces sortes d'ambitieux, si l'on ne sait pas au juste ce qu'on reçoit, on sait toujours ce que l'on donne , tandis qu'avec ceux qui se prétendent désintéressés, et qui dédaignent l'or, parce qu'ils convoitent la dictature, avec ceuxlà, l'alliance est toujours ruineuse, car il faut la payer au prix de ce qu'ils rêvent de folies, ou de ce qu'ils imposent de crimes.
Si donc nous voyons La Fayette affecter , dans sa carrière politique, un grand dédain des traitements , nous ne concluerons pas de ce fait qu'il était très-pur, mais seulement qu'il était très-riche ; d'autant plus qu'il ne se montrera avare ni de sollicitude, ni de vœux, ni d'efforts pour acquérir et pour conserver les avantages sur lesquels il comptait édifier sa domination suprême.
La longue carrière de La Fayette donna l'exemple de la contradiction la plus constante et la plus systématique qui se soit peut-être jamais vue. Il passa toute sa vie à prôner la République et à pratiquer la monarchie, a parler pour l'une et à agir pour l'autre, et à prouver peut-être qu'il était également incapable de les comprendre et de les servir utilement toutes deux.
Ce n'est pas. en effet, une chose aisée de discerner la véritable croyance politique de La Fayette, parmi les diverses opinions que les circonstances l'amenèrent à exprimer. Dans une lettre écrite de Magdebourg, le S7 mars 1795, au chevalier d'ÂrchenhoIz, il lui dit qu'en 1789 il avait sacrifié des inclinations républicaines aux circonstances et à la volonté de la nation «. D'un c6té , ses inclinations républicaines ne pouvaient pas être bien vives, puisque , pendant la tenue des premiers Notables, il avait émis l'avis d'accorder à Louis XVI l'impôt territorial qu'il proposait s'il voulait promulguer une charte constitutionnelle ' ; et de l'autre, sa déférence pour le vœu de la nation n'avait pas été bien profonde , puisqu'il avait rejeté les réformes formulées par Louis XVI, malgré Jeffèrson, quiJui conseil-
* Dumouriez, ilfé;n.
* Wéber, Mém,
lait de les accepter, et malgré les bailliages, qui lui ordonnaient de les voter '. Ainsi, quelles étaient, à la réunion des Etals Généraux, les Téritables idées de La Fayette? Etait-il réellement républicain par sentiment, et royaliste par circonstance? II l'affirme; mais les faits autorisent à penser qu'il se faisait illusion, et qu'il n'était, au fend, ni Tun ni l'autre.
Peu à peu, la pratique des affaires, les difficultés du commande^ ment; les conséquences atroces mais naturelles des principes de désordre qu'il professait, parurent le ramener au système monarchique. Le 6 octobre 1789, il jurait au comte d'Ëstaing que les crimes de la journée l'avaient rendu royaliste '; le SO juin 1790, il écrivait à M. de Bouille qu'il venait de triompher du parti républicain ; au mois d'avril 1791 , il rédigeait et remettait au roi un plan de Constitution tout à fait monarchique, en disant qu'il réunissait ses devoirs et ses sen^ timents ^ ; au mois de juillet, il tentait de gagner Danton au même système des deux Chambres 4; et au mois de septembre, il unissait sa voix à la presque unanimité des suffrages qui offraient de nouveau la couronne à Louis XVI ^. Du mois d'octobre 1789 au mois de septembre 1791, La Fayette avait donc fait taire ses inclinations républicaines pour se rallier à la monarchie? Peut-être!
Le 21 juin 1791 , au milieu des questions de toute sorte que posait la fuite du roi, le marquis du Châlelet faisait afficher sur la porte de TÂssemblée constituante une adresse aux Français pour les engager à proclamer la république ^. Or, le marquis du Châtelet, colonel d'un régiment i|e chasseurs, était l'aide-de-camp, l'ami et le confident de 1^ Fayette. Le plus vulgaire bon sens autorise doiic à penser que La Fayette n'était pas absolument étranger à la grave démarche de son aide-de-camp, et que l'adresse était, avec son concours, ou de son aveu, un essai tenté sur l'opinion publique. Ce que le bon sens suggère, M. de Ferrières l'affirme de la manière la plus explicite en ajoutant que La Fayette n'ayant point vu des chances ii la république, s'était réuni aux constitutionnels pour rétablir Louis XVI 7. Ii^ul ne saurait affirmer en 1791 comme en 1789 si La Fayette était sérieusement royaliste ou républicain.
Enfin, un an plus tard, en juin 1792, il se concertait avec MM. de l^ally, de Clermont-Tonnerre et Malouet, de francs royalistes, pour sauver la monarchie à l'aide d'une intervention militaire 8; le 16 juin,
* La correspondance de Jefferson, publiée après sa mort, contient une ieUre adressée à La Fayette en 1815, et lui rappelant qu'au mois de juin 1789 jl lui avait conseiUé de se contenter des réformes proposées par Uuis XVÎ.
s Moniteur .
^ Acte d'accusation de Louis XFI, pièce n» 8.
^ Camille Desmoulins, Rèvol, de France,
* Lettre au chevalier d'Archenholz, Dumouriez, mém. ^ Barrère, Mém,
' Ferrières, Mém.
' Bertrand de Molleville, Mém.
il ilënonçait la faction jacobine pour sea attaques contre la n^uté ; le S8, il Yenait noblement protester à rAssemblée contre les outri^es prodigués, le fO, au roi et a la fomille royale ; et le 10 Juillet, il adressait, par M. de Lally, une lettre â Louis XVI pour lui offrir de renlercr des Tuileries, et de le placer, soit à Compiègne^ soit dans le nord de la France, au milieu de son armée '• Pour cette fois, au moins, le collaborateur de Lally ToUendal, de Ciermont-Tonnerre et de Malouet, et rémule de Bouille, sera décidément acquis au principe monarchique ? — Hélas ! pas davantage.
En attaquant les jacobins ; en dénonçant, au nom de son armée, l'émeute du 20 juin; en faisant arrêter, après le 10 août, les commissaires d*une assemblée opprimée, qui Tenait de prononcer la déchéance du roi, La Fayette ne luttait que pour une affaire de fdrme. ji Si, en assurant Fiodépendance des élections et des délibérations, écrivait-il en 1795, la nation aurait voulu revoir Tacte constitutionnel, m*en serais-je plaint; moi le premier, le plus opiniâtre défenseur des Conventions '? »
Ainsi, il n'y a pas un seul moment de la vie de La Fayette où il soit possible à l'historien de saisir et de tenir sa foi politique. Et comme il était de sa destinée de mourir dans le système de contradictions où il avait vécu, il écrivait, le 26 novembre 1850, « qu'il avait cru encore devoir aux circonstances de se relâcher de sa préférence bien connue et de tout temps proclamée ^. » En vérité, a-t-on bien le droit d'affirmer qu'on a des opinions et des préférences lorsque, pendant quarante-trois années, on les a invariablement sacrifiées aux événements ?
Ce n'est donc pas, en parlant de La Fayette, l'histoire d'une opinion que nous avons a faire, mais l'histoire d'une ambition et d'une vanités L'ardeur de l'une et Timpuissance de l'autre les rendirent factieuses; car, après avoir consommé la ruine des institutions séculaires de sa patrie avec une précipitation qu'auraient pu à peine excuser des plans sages et pratiques, tenus depuis longtemps en réserve, La Fayette, lorsque Texil vint l'emporter, ne put pas se dire qu'il laissait quelque chose à la France, pas même les chimères que sa présomption avait rêvées et dont il avait cru faire des lois. Il partait, laissant la Constitution brisée, le roi captif et le bourreau en permanence. Etait-ce là une œuvre de réformateur ou une œuvre de factieux ?
Un travers étrange, que La Fayette partagea avec les Noailles, les Montmorency, les d'Aiguillon etl>eaucoup d'autres gentilshommes, ce fut d'attaquer avec violence, ayec injustice même, les privilèges de l'ancienne noblesse, après en avoir usé et profité tant qu'ils durèrent ^.
> Bertrand de MoIIeville,^ém.
* La Fayette au chevalier iVJrchenhoU, Ouraouriez, Mém.
' La Fayette au comte de SurtUtiers, rapportée par Sarrans jeune, La Farelte et la Révol, de 1830.
* Voir le plan de Constitution proposé au roi par La Fayette, le 1i avril 1791. — jéefed^accusation de Louis XF/, pièce a» 8.
il eût été bien plus simple à'y renoncer et de s'en taire; mais on y eût perdu ce que rapportaient alors les déclamations.
Après sa première campagne, plus romanesque qu'héroïque, La Fayette revint aux Etats-Unis, faisant partie cette fois d'un corps de troupes avoué par la France. Un an après ce retour, le 16 octobre, 1781, La Fayette était nommé maréchal de camp. Quels travaux, quels combats, quelles actions éclatantes avaient mérité un avancement semblable, obtenu après un an de service ; et combien d'officiers de fortune La Fayette ne laissait-il pas en arrière, qui avaient sans doute moins d'aïeux, mais qui avaient plus de titres que lui ?
Et quand la paix l'eut ramené en France, où fut-i^ pressé d'aller se montrer, parfumé de l'ambre des ruelles >, et illustré par les madrigaux de la ville ? A la cour de Versailles, et dans les chambres du roi et de la reine, où il obtenait les grandes entrées le 29 mai 1785. Tout autre officier moins né que La Fayette serait resté dans TOEil de Bœuf, ou se serait tenu, pour faire sa cour, sur le passage de la chapelle; mais il avait le droit, lui, et il en usait, d'entrer dans la chambre de Leurs Majestés, parce qu'il avait fait ses preuves de 1400 devant M. Cbérin, etqu*il était monté dans les carrosses du roi.
Il est vrai, et ses biographes en ont fait trop de bruit, que La Fayette refusa de la Cour, en 1789, Tépée de connétable '; mais deux raisons puissantes l'y avaient engagé.
D'abord, c'eût été une ridicule bravade adressée à toutes les armées de l'Europe. Il eût fait beau voir ajouter à la liste des Montmorency, des Du Guesclio, des Clisson, des Bourbon et des I^esdiguières un officier brave assurément, mais qui, en définitive, n'avait jamais commandé une armée, n'avait jamais vu une bataille rangée, et n'était encore que maréchal de camp. La Fayette avait trop d*esprit et de dignité militaire pour oser se parer de Tépée de connétable aux yeux de tout ce qui restait des vieux soldats de la guerre de Sept Ans. Et ce qui prouve bien que ce n'étaient pas les grades en eux-mêmes, mais les grades outrés et impossibles qu*il refusait , c'est qu'il accepta, le 30 juin 1791, celui de lieutenant-général.
Ensuite, la dignité de connétable était une dignité monarchique. Se dire connétable, c'était se proclamer le défenseur du trône, maintenir l'ancienne autorité militaire des rois; c'était pour La Fayette se rattacher aux idées féodales qu'il avait combattues, et dédaigner les idées libérales qu'il avait caressées. Une telle détermination Teût isolé de l'opinion publique et détourné de son but. 11 acceptait des mains de la royauté les faveurs et les grades qui augmentaient son crédit et qui fondaient sa puissance; mais il refusait tout ce qui l'aurait associé
* Nous ne ferons pas, comme Marat, un crime capital à La Fayette de sa vie galante. — Yoy. Slarat, VJmi du Peuple, n<» 440, 441 ; mais un républicain réformateur n'aurait rien perdu à afficher moins i^ scan-
> M. de Bouille, Mém.
à ses destinées. Il recerait de la moaarchle, mais il ne lai donnait rien, pas même sa gratitude.
Chose singulière ! La Fayette ne montra aucun empressement et ne prit aucune initiative dans les premiers pas d*une révolution dont il essaya ensuite de s^approprier les résultats. Lorsque, en 1788, M. de Brienne voulait soumettre la Bretagne et tous les pays privilégiés à l'égalité des impôts, dans quels rangs était, signait et protestait La Fayette? Dans les rangs des gentilshommes bretons >. Lorsque, le 20 juin 1789, le tiers-état se réunissait au jeu de paume, dans quels rangs se tenait La Fayette ? Dans les rangs de Tordre de la noblesse. Lorsque, le S3 juin, en tei*minant la séance royale, Louis XYI dit à l'Assemblée : « Je vous ordonne. Messieurs, de vous séparer tout de suite, et de vous rendre demain chacun dans les chambres affectées à votre ordre, » que fit La Fayette? Il sortit avec toute la noblesse et laissa le tiers-état immobile sur ses bancs. Lorsque, le âl$ juin, quarante-huit gentilshommes, se détachant de leur ordre, vinrent dans la salle du tiers-état pour faire vérifier leurs pouvoirs en commun, quel parti prit La Fayette? Il resta dans la chambre de la noblesse avec ceux qui voulaient le maintien du vote par ordre '. Le 11 juillet, trois jours avant la prise de la Bastille, La Fayette n'avait pas encore accepté, et c'est lui-même qui le déclare^, la réunion des trois ordres ordonnée par le roi dès le 27 juin ; c'est-à-dire qu'il avait été, le 27 juin , au nombre des députés de la noblesse qui protestèrent, au nom de leurs commettants, contre le vote par tète.
La garde nationale elle-même ne dut à La Fayette ni sa conception, ni sa formation; et s'il en reçut le commandement, ce fut certainement par un hasard, et peut-être par une intrigue.
Le gouvernement de Louis XVI avait établi, \Hi\i de temps avant la réunion des Etats Généraux, un corps de milices bourgeoises dans la plupart des villes du Languedoc. Il doit donc être considéré comme le véritable fondateur des gardes nationales modernes. C'est en vue de cet essai déjà tenté qu'un électeur de Paris proposa, le 25 juin, la formation d'une garde bourgeoise, et que Necker en entretint Baiily, le 1" juillet 4. Mirabeau en fit la motion le 8, les électeurs de Paris en délibérèrent le 12, etGuillotin présenta leur pétition à l'Assemblée nationale le 15 ^. La Fayette se contenta d*appuyer par quelques paroles la motion de Mirabeau. Le soir du 13 juillet, la terreur des brigands, qui menaçaient Paris de pillage, détermina le comité des électeurs à faire armer deux cents hommes par district. Le commandement de ces gardes bourgeoises fut offert à M. le duc d'Âumont, maréchal de camp, qui demanda 24 heures pour accepter ^, et, à son défaut, le commandement provisoire fut donné au marquis de La
* Wéber, Mém.
« Moniteur, — 3 /bid,
* Baiily, ,Vém.
^ Moniteur.
« Baiily, JUém.
Salle. Si le duc d'Aumont eût accepté le 13, La Fayette n*eùt pas été nommé le 1K. Il y eut donc au moins du hasard dans sa nomination; Toici qui prouvé qu'il y eut peut-être de Fintrigue.
M. de Ferrières présente la nomination de Bailly li la place de maire, et celle de La Fayette à la place de commandant général des milices parisiennes comme le résultat d*un accord entre les meneurs révolutionnaires. Ce qui donne à cette affirmation un poids considérable, c'est que, dès le 12 juillet, trois jours avant l'assassinat de M. de Flesselles, Bailly savait que les clubs du Palais Royal lui destinaient la mairie '. Le 14, La Fayette faisait aux électeurs de Paris, venus à Versailles, cette étrange recommandation, « de se déOer des officiers généraux que le gouvernement mettrait à la tète de la milice bourgeoise; » et les électeurs consignaient ces paroles dans leur procès-verbal *. Le ll>, c'est seulement après tous les discours de la députatioD chargée d'annoncer à l'hôtel de ville la prochaine visite du roi, «f et au moment où les députés se préparaient à sortir ', » qu'une voix proposa et que toutes les autres proclamèrent La Fayette commandant général des milices. Il est vrai qu'il demanda, le 18, la confirmation des districts ; mais ce n'était là qu'une formalité après la proclamation du comité de l'hôtel de ville.
La Fayette commença, dès le lendemain de sa nomination , a travailler à l'organisation de la milice , à laquelle il proposa de donner le nom de garde nationale, par opposition au nom de gardes françaises et de gardes suisses que portaient les troupes chargées de maintenu* l'ordre dans Paris. Il la composa de 43,787 hommes fermant deux catégories distinctes. L'une comprenait un corps d'infanterie soldée, s'élevant à 8,751 grenadiers ou chasseurs, et un corps de 813 gendarmes â cheval ; l'autre comprenait 37,223 gardes nationaux citoyens. Cette garde nationale formait six divisions et soixante bataillons. Le 19 août, La Fayette obtint 1,200,000 fr. de la ville pour habiller les citoyens 4, sans compter cinq voitures de drap appartenant au gouvernement, c'est-à-dire aux contribuables, et que, par une espièglerie familière aux administrateurs de cette époque, la municipalité de Paris vola, en plein jour, le 9 août. « Cela venait à merveille pour rhabillement de la garde nationale, dit Bailly; cela fut de bonne prise, et envoyé à l'Arsenal et aux Célestins. Ce qu'il y eut d'assez bizarre, c'est que le district de St-Gervais s'y opposa 5« >> Singulier temps que celui où an maire de Paris trouvait la probité une chose bizarre !
L'esprit d'exagération et de désordre qui aveuglait alors les Parisiens ne leur permit pas de se contenter de cette garde nationale. Un avocat au parlement demanda qu'on fit un bataillon de bOO vieillards ^ ; d'autres demandèrent qu'on fit d'abord un bataillon d'en-
^ Bailly, Mém,
' Procès-verbal des étecieurs. — • Jbid.
* Bailly, Mém, — » Ibid,
* Camille Desmoulins, RévoL de France.
fants, et pu» deux. La Fayette se prêta ^ toutes ces félies; si bien qu*iodépendamment des 46,787 hommes qu'il avait sous ses ordres, ce général commandait encore un corps de vieillards et un corps d*eafBDts. Ces derniers formaient deux bataillons ; le premier sous le nom de Bataillon des élèves de l'espérance de la patrie, et le second sous le nom de Bataillon des élèves défenseurs de l'autel et de la patrie. Tous ces bataillons faisaient un service régulier ^
Rien ne saurait dispenser l'histoire de raconter avec quel oubli des principes sociaux et avec quel mépris des lois militaires La FayeUe organisa les compagnies soldées. Tout son esprit politique se révèle et se résume dans cette œuvre de courtisannerie populacière, et alors commença cette série de-faiblesses honteuses qui tirent de lui le prisonnier bien plus qqe le chef de ses soldats. ,
Le 13 juillet au soir, le comité des électeurs de Thôtel de ville envoya une députation dans les casernes des gardes françaises pour \t$ féliciter d'avoir désobéi à leurs chei^. C'était là une démarche aveugle et irréfléchie qu'explique, sans l'excuser, un moment de révolution ; mais on ne comprendra jamais qu'un ofElcier, un chef de corps, chargé de maintenir la paix publique, ait fait de l'insubordination et de la révolte la base d'une organisation militaire. C'est ce que fit néanmoins La Fayette, en provoquant, en récompensant la désertion des troupes de la garde ou des troupes de ligne pour composer les compagnies soldées de sa garde nationale.
La commune du 14 juillet avait désorganisé la moitié du régiment des gardes françaises. Ces soldats, traîtres à leurs serments et a leurs chefs, étaient accueillis par les Parisiens insensés comme des héros ; et ils vivaient, répandus dans les cabarets et dans les mauvais lieux de la ville, dans un état honteux de désordre et de débauche, «i Le district de St-£ustache , dit Bailly, outre ce qu'il avait payé , a dû longtemps 14,000 livres pour du vin et des cervelas '. •> Certes, c'était déjà beaucoup d'encourager la démoralisation ; La Fayette trouva que ce n'était pas assez, il voulut l'honorer, et il demanda pour ces soldats une médaille ^.
Le bruit de cette vie d'abondance, de plaisir et de gloire facile faite aux déserteurs des gardes françaises ne tarda pas à se répandre dans l'armée. 11 y fit des ravages afipreux. Des bandes de soldats quittèrent leurs corps, se présentèrent à Paris, et y furent admises au r^ime commun de la crapule et de l'indiscipline. « Des déserteurs ! disait alors La Fayette à des officiers plus rigides , et c'est Bailly qui rapporte le propos, des déserteurs ! Les seuls déserteurs sont ceux qui. n'ont point abandonné leurs drapeaux 4. » £l joignant la pratique
^ Mmanach royal de '1792. — Le peuple de Paris, beaucoup plus sensé que les avocats, que les académiciens et que les. philosophes qui Téga raient, se moquait fort du bataillon de vieillards et du bataillon d*enfanls. Il avait donné au premier le nom de Roxal'PiiuUe, et au second, le n om de Royal-Bonbon. — jictes des Àpàtres,
* Bailly, Mém. — s Ibid. — ^ Jbid.
am. mnimes, il déterminait, le 18 Juillet, rassemblée de l'hôtel de Tille à promettre à tous ces soldats leur admission dans la garde na« tiooale, et il obtenait du roi , le âl , une lettre qui sanctionnait cet appel audacieux Fait à la révolte et à la dissolution complète de l'armée ^ Ce qu'il était bien facile de prévoir arriva ; la désertion devint si considérable que La Fayette fut obligé de faire prendre les armes, le 19 août, pour repousser par la force les soldats qui arrivaient de tous càtés '.
Aussi, quel corps que les compagnies soldées de la garde nationale de Paris, en 1789, et quelle autorité que celle de leur chef! Deux crimes affreux et un abominable attentat furent entrepris et consommés au milieu même de leurs rangs ; combien La Fayette en put-il empêcher ? Aucun.
Le 22 juillet, La Fayette laisse assassiner Foulon en sa présence. « Je suis connu de vous, dit-il à ses soldats , vous m'avez nommé pour votre général ; et ce choix, qui m'honore, m'impose le devoir de vous parler avec la liberté et la franchise qui font la base de mon caractère. Vous voulez faire périr sans jugement cet homme qui est devant vous ; c'est une injustice qui vous déshonorerait et qui me flétrirait moi-même ^, » Et ! bien, cette injustice fut commise, et La Fayette fut flétri. Quand le discours, où il parlait aussi de ses exploits dans le Nouveau Monde, fut terminé, Foulon fut saisi et pendu par la populace, en présence de La Fayette muet et de ses soldats immobiles. Et certes, ce n'est pas le temps qui manqua pour sauver cette malheureuse victime. La corde cassa deux fois ; et Foulon dut attendre, au pied du réverbère, qu'un bourreau amateur allât en acheter une neuve 4.
Le 2*7 juillet, La Fayette laisse assassiner Berthier. La veille, il avait harangué, on vient de voir avec quel succès. Le lendemain, il harangua encore; mais imaginant sans doute qu'il ne s'était pas montré assez faible, il crut devoir s'abaisser un peu plus , et il se mit à genoux. « M. de La Fayette accourt, se jette à genoux, dit le Moniteur, et, prosterné devant le peuple, implore sa miséricorde. » Il obtint de ces assassins ce qu'on obtient des assassins quand on leur parle à genoux, et il monta au comité de l'hôtel de ville, pour y reprendre l'expédition des affaires courantes, pendant qu'à trois pas de lui ont égorgeait Berthier. « Aussitôt, dit Bailly, un dragon est entré portant un morceau de chair ensanglantée, et a dit : Voilà le coeur de Berthier. Nous avons détourné la vue^eiou Va faitretirer. Ensuite, la nouvelle nous est venue qu'on apportait sa tèle, et qu'elle était déjà sur l'escalier. Nous avons envoyé dire qu'on n'entrât pas, parce que ressemelée était occupée d'une délibération. Alors , il fallait prendre des prétestes pour se refuser à ces atrocités. »
Et pour qu'on sache bien si La Fayette doit être exonéré de sa part de tolérance envers des crimes si horribles, voici comment lui avait
* Bailly, Mém. — « Jbid. - » Ibid.
* Moniteur,
été appris la mutilation de Berthier : « Une personne effrayée entre au comité, dit Gorsas ; ses yeui? hagards cherchent M. de La Fayette. --^Monsieur le marquis y s'écrie-t-elle, i7* veulent vous apporter son cœur,.^ M. de La Fayette, à ce mot, troublé, hors de lui-même,
PRIB C^T HOmilE DE LEUR DIRE QUE l'ON EST A DÉLIBéRER ;
que... il est interrompu. Un second arrive : — Monsieur le marquis y ils vous apportent son cœur,,» I) n'avait pas prononcé ce mot qu*un troisième se précipite, tenant dans ses mains sanglantes ce cœur encore palpitant : — Foilà, dit-il, voilà le cœur,,, ; c'est moi qui l'ai arraché!,;. Un dragon, un fer étincelant d'un main, pi*omène de Fautre la tète sanglante pour Texposer à tous les yeux. -^Cest moi y s'écrie-t-il, c'est moi qui l'ai coupée /... Us se retirent Tun et Tautreen prononçant ces mots, et laissent le comité dans la stupeur >. » — Le comité était dans la stupeur et non dans l'indignation ; La Fayette et Bailly tremblants faisaient semblant de délibérer ; ils ne se levaient pas, ils n'allaient pas ou mourir dans l'accomplissement de leur devoir, ou exterminer ces misérables !
Siècle maudit, où la conscience publique a pu permettre qu'on honorât de tels hommes ! Malheureuse ville, dont les magistrats détournaient la vue du spectacle des crimes, afin de ne pas compromettre leur misérable popularité en les punissant!
Enfin, et nous l'avons déjà raconté, le S octobre 1789, après cinq heures de discours et de prières, La Fayette obéit à ses troupes, qui lui criaient : A Versailles ou à la lanterne! Et, le 18avriil791, il leur obéit encore, lorsque, soulevées par Marat, elles empêchent la famille royale d'aller à Saint-Cloud et la retiennent prisonnière aux Tuilerfes.
Ainsi, l'ordre, les lois, la paix publique ne purent pas, une seule fois, compter sur l'appui de la garde nationale que La Fayette avait organisée ; et il ne se commit pas un attentat, ou un crime, en présence duquel sa voix fût écoulée. Comment en aurait-il été autrement, lorsque la partie vraiment militaire et prépondérante de ce corps avait été recrutée par voie de sédition et de révolte; lorsque, pour former celte armée de la loi, on avait accueilli avec des récompenses les déserteurs de tous les régiments, et ces faux vainqueurs de la Bastille, vagabonds de tous les pays, qui méritèrent les huées et le mépris de Marat lui-même ^ Ainsi conçue, ainsi composée, ainsi commandée, cette garde nationale n'était pas une institution ; c'était une horde.
* Gorsas, Courrier de Fersailles à Paris, n© 17. . * On ne trouve pas dans les contemporains vingt noms de personnes qui aient réellement non pas pris la Bastille mais reçu la soumission de la petite garnison. Cependant tel fut, dit Bailly, le relâchement de la commission nommée le 10 août, qu'elle admit 800 ratn^uetir^, tandis que les commissaires n'en avaient réellement reconnu que deux.— Voy. Bailly, Jtiém. — Marat ne cessa de faire une guerre furieuse à ces vainqueurs, dont plusieurs furent chassés de la gardé nationale. — • Voy. VJmidu Pci#p/e, n» 367.
Ce fat là Fidée que parut en avoir l'Assemblée constituante, lorsqu'une motion de Target souFera dans son sein, le 9 janrier 1790, la question du serment que la garde nationale devait prêter. Target roulait que la garde nationale jurât de maintenir la Constitution. Tous les partis de l'Assemblée, depuis M. de Virieu jusqu'à Robespierre, $7 opposèrent ^ M. de Virieu fit observer que u le maintien de la Constitution ne devait pas appartenir à un corps armé qui, par le nombre et la force, serait le maître de la conserver ou de la bouleverser à son gré; » et il voulut que la garde nationale jurât simplement d'être fidèle à la Constitution. Tel fut aussi le sentiment de M. de Montlosier, de M. de Clermont-Tonnerre et de Robespierre luinètne.
Ne dirait-on pas que l'Assemblée, instruite par l'attentat du 5 octobre, pressentait ceux du 20 juin, du 10 août et du 51 mai? Le jour de sa formation spontanée, la garde nationale n'avait été qu'une sorte de maréchaussée municipale, opposée aux tentatives des pillards; mais le temps, les factions, les ambitieux en avaient fait peu à peu un instrument politique, et il n'était pas sans intérêt de nfontrer les préoccupations que causait déjà à l'Assemblée constituante ce corps singulièrement conçu, qui a la force comme le soldat, la liberté des opinions comme le citoyen, sans être précisément ni l'un ni Fautre.
La garde nationale, sa formation, son équipement, son instruction occupèrent La Fayette pendant la fin de 1789 et le commencement de 1790. Quoique étrangement rempli, et peut-être à cause de cela, ce commandement lut donna une position personnelle considérable et une action profonde sur les affaires. Il avait remplacé Necker, cette ifieiite idole reléguée dans sa niche, sans adorateurs et sans culte ', et il était devenu, selon le mot de M. de Bouille, le chevalier de la Constitution. Ce fut là le plus beau temps de sa vie. Il rêvait. Que voulait-il au juste ? Il n'en savait rien, et il ne le sut jamais; mais il l'ignorait alors plus qu'à aucune autre époque de sa carrière, parce que nul événement ne l'avait encore ni instruit, ni désabusé. Cependant, il exprimait de temps en temps ses idées, telle quelles. « Je voulais, disait-il le 15 novembre 1789, la liberté par le peuple et avec le peuple, et je veux maintenant le rétablissement du crédit, l'affermissement d'une liberté constitutionnelle, le retour de Tordre, et une forte mesure de pouvoir exécutif '. » On le voit, il voulait vaguement ce que veulent tous les brouillons, quand ils ont fait une révolution, acquis un rang élevé, un grand pouvoir ou une grande fortune; il voulait ce qu'avait voulu Mirabeau et ce que voudra Danton; mais la divine providence n'accueille jamais ces vœux impies, et ne permet pas qu'on moissonne l'ordre quand on a semé l'insurrection.
Toutefois, ses illusions ne tardèrent pas à recevoir de rudes altein-
* Moniteur.
* Ferrières, Mém.
' Lettre de M, de Bouille, Mém.
tes. La fédération du 14 juillet 1790, conçue et organisée par les jacobins, dans le but de surprendre aux provinces l'approbation solennelle de toutes les usurpations de Paris , empoisonna les troupes en leur inoculant les principes des sociétés populaires et la fameuse maxime de La Fayette, que ^insurrection est le plus saint des devoirs '. Dès ce moment, les idées de désordre prirent plus d'étendue et d'empire. La Fayette commençait k se sentir débordé et emporté. «Voici le moment, écrivait-il leSaoûtà M. de Bouille, où nous pouvons commencer rétablissement de l'ordre constitutionnel qui doit remplacer l'anarchie révolutionnaire. » La fin de cette année ne fit qu'augmenter ses inquiétudes ; il se rapprocha sensiblement du trône; eut, en février 1791, une conférence avec Mirabeau, et présenta au roi, le 16 avril, le plan de Constitution très-monarchique trouvé au Tuileries, après le 10 août. « Il m'est doux, sire, disait-il dans cette étrange pièce, en combattant deux factions acharnées contre moi, d'un côté les ennemis de la liberté, de l'autre les ennemis de l'unité monarchique et de la branche régnante..., de penser que tous mes devoirs et tous mes sentiments sont réunis *. »
Le 21 juin fut, pour La Fayette, une crise redoutable. Ses engagements vis-à-vis du roi, son retour sensible vers les idées d'ordre lui avaient rendu les jacobins odieux ; et cependant il avait tout à craindre d'eux s'ils lui imputaient publiquement la fuite de la famille royale et l'en rendaient responsable devant les sociétés populaires. Il fit comme avait fait Mirabeau le 38 février : il alla aux jacobins. Danton Faccabla, et il fut humble jusqu'à la platitude. « Je viens me réunir à vous, dit-il aux jacobins, parce que je crois qu'ici sont les vrais patriotes. Je suis patriote aussi ; c'est moi qui ai dit le premier, pour qu'un peuple soit libre, il suffit qu'il veuille l'être.» Alexandre de Lameth le cautionna auprès des clubistes et somma Danton de déclarer s'il ne lui avait pas toujours dit que La Fayette se ferait tuer à la tête des patriotes dans le cas d-une contre^révolution ^. C'est toujours la même couardise des factieux convertis, qui ont le désir mais non le courage de rompre avec leurs anciens complices. Mirabeau avait juré aussi, le S8 février, qu'il mourrait jacobin.
La Fayette fôt sauvé le 21 par la terreur profonde que la fuite du roi avait causée aux chefs des jacobins. Marat, plus mort que vif, annonçait qu'il allait ayoirpour tombeau un four ardent^, Robesf
* Cette célèbre phrase de La Fayette est devenue un problème historique ; elle n'est plus au Moniteur, — Les biographes de La Fayette les mieux informés disent qu'elle fut prononcée en 1700, dans uo discours sur la répression des émeutes. — D'un autre côté, la phrase est citée dans un numéro des Actes des Apôtres du mois d'août, no 154. Elle est donc antérieure, et doit avoir été prononcée ou le 11 mai, ou le 16, ou le 30, ou le 23 février, époques où La Fayette parla en effet sur les troubles. — Voy. Moniteur.
* Acte d'accusation de Louis Xn, pièce n» 8.
' Camille Desmoulins, Révol. de France,
* Marat, VAmi du Peuple, no 497.
pierre, désespéré, s'écriait : « Je receyrai presque comme un bienfait une mort qui m'empêchera d*è|re témoin des maux que je yois inévitables '. I» On s'attendait en effet à Toir Louis XYI revenir à la tète d'une armée, reprendre sa puissance, chasser l'Assemblée, et yenger d'une manière éclatante les looprues insultes prodiguées à sa dignité. u II est clair, disait Robespierre aux jacobins, qu'un roi qui avait 40 millions de rentes, qui disposait encore de toutes les places, qui avait encore la plus belle couronne de Vunivers^ et la mieux affermie sur sa tête, n'a pu renoncer à tant d'avantages, sans être sûr de les recouvrer •.
Le 22, à dix heures du soir, les chaudes alarmes des jacobins et de La Fayette furent dissipées par la nouvelle de l'arrestation de la famille royale à Yarennes. Le général essuya ses dernières larmes ', et Marat écrivit que ses transes mortelles se changeaient en chants d allégresse.
La Constitution faite, l'Assemblée nationale dissoute, La Fayette se confdrma à la conduite de Washington qu'il avait pris pour modèle : il se retira dans ses terres. U avait adressé, le 8 octobre, ses adieux à cette garde nationale parisienne au sein de laquelle il avait déposé le germe des désordres qui en firent, dans un an, l'armée de Santerre, dans deux celle d'Henriot* Il partit dépassé, presque oublié. Ses derniers partisans voulurent le porter à la mairie contre Pétion : il échoua.
La déclaration de guerre du 20 avril alla le chercher dans sa solitude. Il en sortit avec assez d'ardeur pour demander à Dumouriez, alors ministre de la guerre, le commandement général des troupes. Il dut lui être refusé, en raison du scandale qu'il y aurait eu à mettre sous ses ordres Luckner et Rochambeau, non-seulement ses anciens de grade mais qui venaient d'être faits maréchaux 4. Il eut un beau commandement sur la Sambre, In Meuse et la Moselle; mais son armée, forte de 38 mille hommes, n'eut, dit M. de Bouille, u ni revers, ni succès, résultat de sa conduite circonspecte en guerre comme en politique. »
Cependant, La Fayette, qui tenait bien son armée et qui s'en était fait aimer, recommençait avec elle les rêves qu'il avait faits d'abord avec la garde nationale, ensuite avec la constitution. Lally ToUendal revint d'Angleterre, et, de concert avec Malouet et le comte de Clermont*Tonnerre, il discuta avec La Fayette des combinaisons qui avaient iK)ur but de sauver la famille royale, manifestement compromise ^. Ce plan avait deux parties : la dissolution des jacobins et l'enlèvement du roi. C'était, comme on voit, l'ancien plan de Mirabeau. La Fayette passait par la même expiation que le tribun. Après avoir
* Camille Desmoulins, hkml. de France. — * Ibid.
> « Hoitié parcourait les rues à la tète de 800 alguasils à cheval, en saluant de droite et de gauche, un mouchoir à la main, dont il essuyait ses larmes, car il les fait couler à voIonté.-^Marat, VAmi du Peuple, iv» 498.
* Dumouriez, Mém,
* Bertrand de Molleville, Mém,
ovTerl ks clubs, il les tonnait ; après avoir écarté rarmée de la personne du roi, il l'y rappelait.
Le 16 juin, La Fayette adressa à TAssemblée législative une lettre contrôles factieux. Elle élait nette et énergique. «Pouvez-vous vous dissimuler, disait-il, qu'une faction, et, pour éviter les dénomiDations vagues, que la faction jacobite a causé tous les désordres? C*est elle que j'en accuse hautement. Organisée comme un empire à part dans sa métropole et ses affiliations, aveuglément dirigée par quelques autres ambitieux, cette secte forme une corporation distincte au milieu du peuple français dont elle usurpe les pouvoirs en subjugant ses représentants et ses mandataires. C'est la que, dans les séances publiques, l'amour des lois se nomme aristocratie, et leur infraction patriotisme. Là, les assassins de Desilles reçoivent des triomphes; les crimes de Jourdan trouvent des panégyristes ; là, le récit de l'assassinat qui a souillé la ville de Metz vient encore d'exciter d'infernales acclamations.
« Que le pouvoir royal soit intact, car il est garanti par la constitution ; qu'il soit indépendant, car cette indépendance est un des ressorts de notre liberté; que le roi soit révéré, car il est investi de la majesté nationale... Enfin, que le règne des clubs, anéanti par vous, face place au règne de la loi ^ »
C'était digne, c'était fier, et même c'était beau ; mais c'était étrange sous la plume du même homme qui, le 21 juin précédent, disait de sa propre bouche à cette même faction jacobite, à ces mêmes panégyristes de Jourdan-Coupe-tête : Je viens me réunir à vous, parce qu'ici sont les vrais patriotes et que je suis patriote aussi !
Malgré ces paroles, qui pouvaient passer pour des menaces, étant écrites au milieu d'un camp, les jacobins firent envahir les Tuileries quatre jours après. Le 28, après s'être assuré de l'adhésion de ses troupes, La Fayette vint à Paris, écrivit à l'Assemblée pour être admis à sa barre; et là, avec un courage qui n'était ni sans périls ni sans gloire, 11 se fit l'écho de l'indignation et de l'horreur que l'attentat du âO juin avait inspirées à la France, et il en demanda le châtiment. Malheureusement, La Fayette n'était qu'un rêveur. Il n'agissait pas. Guâdet releva sa provocation avec violence; il resta rouet et disparut. Le 10 juillet, il écrivit au roi par Lally, lui proposant de l'enlever avec ses troupes : Louis XVi, qui le connaissait et qui avait de bonnes raisons pour ne pas croire à son énergie, remercia poliment et refusa '.
Un mois plus tard éclata l'attentat du 10 août: Louis XVI terminait son règne dans la prison du Temple, et La Fayette son roman dans la prison d'Olmutz ; terme logique et fatal auquel les maximes factieuses de cet esprit vaniteux et chimérique devaient conduire le roi
* Prud homme, Révol. de Parts, ' Bertrand de Molleville, Mém,
et devaient le condalre hii-mème. Seulement, et la différence est énorme, La Fayette se sauvait et le roi restait !
LB DUC d'oRLÉÀNS.
Camille Desmoulins voulant expliquer, dans ses Fragments de l'Histoire secrète de la RévolutioUy l'étrange nature de ce qu'on appelait le parti orléaniste, écrivait ces paroles : « I! serait fèrt singulier que Philippe d'Orléans ne fût pas de la faction d'Orléans ; mais la chose n'est pas impossible ^ » Sous une forme paradoxale et fantasque, cette affirmation renferme une vérité d*une grande portée, sans l'intelligence de laquelle tout seraitombre et mystère dans la con* duite des partis les plus ardents qui travaillèrent à la Révolution.
11 y eut en effet , sous le nom de parti orléaniste , non pas un groupe d'hommes professant des idées plus libérales, ayant une conduite plus hardie, nourrissant des espérances plus téméraires, mais quatre factions successives et très-distinctes, n'ayant ni les mêmes doctrines, ni les mêmes hommes, ni le même but. Naturellement, M. le duc d'Orléans ne put pas soutenir et ne soutint pas en effet ces quatre systèmes contradictoires. Possesseur d'un beau nom, maître d'une immense fortune, éloigné de la Cour pour des causes qui ne doivent pas toutes lui être imputées, un concours singulier et fatal de circonstances fit de lui une influence séditieuse et un instrument de guerre que tous les partis se disputèrent et furent jaloux de posséder l'un après l'autre.
M. le duc d'Orléans ne fut donc ni l'organisateur , ni le chef des quatre factions dont se composa le parti orléaniste ; il en fut seulement l'occasion, le jouet et la victime. Il n'eut ni la peine, ni le mérite de les former ; il n'eut que le malheur et la honte de les subir.
Voilà comment Camille Desmoulins avait raison de dire qu'il n'était pas impossible que tout le monde eût été du parti orléaniste, excepté le duc d'Orléans.
D'abord, ce furent les parlementaires qui , en 1787, associèrent M. le duc d'Orléans à leur lutte contre M. de Brienne, et qui firent de lui le pivot d'une résistance factieuse aux réformes générales de Louis XVI, et à l'égale répartition de l'impôt. Les premiers orléanistes furent donc de purs aristocrates ligués pour le maintien des privilèges.
Vinrent les Etats Généraux , et des factieux d'une autre espèce recherchèrent l'attache de M. le duc d'Orléans, le patronage de son nom et l'appui de son influence. C'étaient Mirabeau , les Lameth, Siéyès,
' Camille Desmoulins, Fragments de l'Histoire seeràte de la Révohh tien.
Chapelier et Barnave, des ambitieux ayant beaucoup moins des vues politiques que des desseios persoonels. Mais comme M. le duc d*Orléaus, nature timide, hésitante, se laissait bien rechercher, mais ne se laissait guère entraîner, ces nouveaux partisans le quittèrent un à un, à mesure qu'ils firent leur paix ou leur marché avec la Cour.
Après eux arrivèrent les brissotins et les girondins, auxquels étaient encore mêlés Danton, Marat, Robespierre et tous ceux qui parla suite portèrent le nom de Montagnards. Cette troisième espèce d*orléanistes ne demande au prince que ce que lui avaient demandé les deux autres, c'est-à-dire une dénomination, une formule extérieure, un drapeau, sans compter un peu d'argent, qu'il fallut bien également donner à tous. Ceux-ci l'abandonnèrent comme les autres, lorsque l'établissement de la République leur rendit un chef royal inutile et leur permit de travailler directement à leur propre élévation.
Enfin, aux hommes de la Gironde succédèrent les hommes de la commune, Hébert, Chaumette, Sergent, le limon du flot révolutionnaire. Ceux-ci rêvaient des combinaisons extravagantes de régime municipal mêlé de dictature. Il leur fallait, aux yeux de la populace, un peu de prestige qui fit pardonner le scandale de leur élévation, et ils avaient pensé qu'ils pourraient faire du duc d'Orléans un triumvir ou un dictateur, comme Mirabeau avait pensé qu'il pourrait en faire un régent, et Brissot de Warville un roi.
eux
savait contre la Cour, et qui ne fut pas toujours illégitime ; tous enfin, et les trois derniers surtout , cherchèrent et trouvèrent en lui, non une doctrine, ou même une volonté et un caractère, mais un grand nom pour la France, et une caisse libérale pour eux.
Trois choses sont également incontestables au sujet du parti orléaniste.
D'abord, il a réellement existé sous les quatre formes que nous avons indiquées. La conduite du duc, depuis la lutte du parlement avec M. de Brienne jusqu'à la convocation des Etats Généraux, le prouve pour la première ; les Mémoires de Bailly et Tenquête du Châtelet le prouvent pour la seconde ; les Fragments déjà cités de Camille Desmoulins et les Mémoires de Sénart le prouvent pour la troisième, et la pétition portée par Hébert à la Convention, à la tète des 48 sections de Paris, le 19 décembre 179â, le prouve pour la quatrième.
Ensuite, toutes ces factions ont été, non pas directement soldées par M. le duc d'Orléans, mais plus ou moins entretenues à l'aide de sacrifices que leurs chefs lui demandaient, lui imposaient, ou lui arrachaient. Les preuves des appels incessants faits par les factieux à la générosité du prince, ainsi que du succès de la plupart de ces demandes, sont nombreuses et authentiques. Santerre demeura convaincu, lors de son arrestation par le comité de sûreté générale, d'avoir distribué aux ouvriers du faubourg St-Autoine des sommes provenant
des libéralités da duc d'Orléans* Marat lui arait demandé dix mille francs quelques jours après le 10 août, mais sans avoir pu les oble- Dîr ' ; et c*est en raison des sacrifices de fortune quHl avait faits à la cause populaire que Sergent contribua puissamment à le faire nommer à la Convention *• Un très-grand nombre de personnages considérables, mêlés au diverses phases de la Révolution Française, avaient aussi arraché des sommes considérables au duc d*OriéaDs. Les' dossiers et les reçus constatant ces versements furent, lors de Tarrestation du prince, transportés avec les autres papiers de la famille au comité de surveillance de la commune, et de là au ministère de la police, où le duc deRovigo les trouva plus tard; et c'est après en avoir pris connaissance que Fempereur ordonna à Savary de les brûler, afin d'anéantir des documents dont la publication ultérieure aurait fort compromis nombre de familles qui occupaient un rang éminent à la Cour 3.
Enfin, quoique servant de drapeau à ces factions, le duc d'Orléans resta positivement étranger à leurs desseins. Elles se formèrent toutes à l'ombre de son nom, sans qu'une seule fût éciose sous l'influence de sa pensée. C'était un homme du monde d'alors, élevé et façonné dans la société des femmes où il passait sa vie, n'ayant aucune intelligence des questions politiques, et man(|uant surtout de cette volonté ferme qui fait les chefs de parti. Même, a l'époque où le duc d'Orléans avait consommé toutes ses fautes, où il siégeait sur la Montagne, votant avec elle et justifiant le nom que Camille Desmoulins lui avait donné de Robespierre par assis et levé, le parti qui alors empruntait son nom agissait en dehors de lui. « Ce qu'il y a de remarquable, dit Sénart, en parlant des causes du 31 mai, c'est que le parti d'Orléans se sépara du chef et resta uni, et que Robespierre était de toutes les intrigues. » Du temps d'Hébert, comme du temps de Brissot, l'observation de Camille Desmoulins fut donc toujours vraie. Tout le monde était du parti orléaniste, excepté le duc d'Orléans.
Les torts du prince furent si réels et si grands que ses plus mortels ennemis n'ont pas besoin de lui en chercher d'imaginaires. L'histoire doit donc écarter de ses récits tout ce que l'ardeur de la lutte, l'injustice des partis, le ressentiment des victimes y ajouta d'irréfléchi, de passionné et d'inexact. Lorsque le duc d'Orléans siégeait sur la Montagne, tandis que Louis XYl, Marie-Antoinette et leur famille étaient gardés et outragés au Temple par les sbires de la commune, le spectacle d'une telle insensibilité en face d'une telle infortune mettait toute l'admiration d'un côté et tout le mépris de l'autre. Le blâme que méritait alors ce petit-fils d'Henri lY , frayant avec des assassins, était si énergique et si légitime, qu'on était dispensé à son égard de
* « J*ai eu la preuve, de la bouche même de Marat, que le duc lui refusa dix mille livres que Marat lui demanda peu dejours après le lOaoût.* — Revue RétrospecUve, Notice sur les Mmmnents du \0 aoûl 1793 et des âOe/ 21 juin prècMents^ par M. Sergent Marceau. — s Ibid,
* Duc de Rovigo, Méin,
compassion et même de justice ; et ses écarts étaient si odiciii, qu'ils couvraient et anéantissaient ses eicuses.
Mais aujourd*liui que toutes ces tètes si augustes ou si hautes, rangées par la main du bourreau sur les marches du trône de Dieu, y oat reçu leur part équitable de colère et de clémence, Tbistoire est bien Tenue à se montrer calme et impartiale pour tous. Elle n'affaiblira pas le culte de respect et de piété dû aux qualités et aux malheurs de Louis XVI et de Marie-Antoinette, en recherchant les fautes r^rettables qui leur aliénèrent le premier prince de leur sang ; de n^me qu*elle laissera tout entier le sévère jugement de Tavenir en racontant les iqjustices qui égarèrent le duc d'Orléans et les fatalités qui le perdirent.
Né avec la plus belle figure et avec la plus grande distinction person* n lie, Louis-Pbilippe-Joseph compromit un peu dans les infâmes sociétés qu'autorisaient les mœurs de cette époque les qualités qui, mûries par le temps, eussent fait de lui un prince accompli et un homme rare. Une fois sur la pente, on descend bien vite ; et rien ne put rarrèter, pas même la douceur, la vertu et les larmes de Tiocomparable fille du duc de Pentbièvre, quUl avait épousée en 1769. Cet oubli un peu trop public des devoirs attachés aux grandes situations, exploité par celte rivalité traditionnelle des deux branches,' envenimé surtout par le zèle des gens qui voulaient faire leur cour, tint le prince constamment éloigné de la société intime de Marie-Antoinette. Peutêtre fut-ce là un tort de la part de la reine. Le même sentiment des convenances de famille qui l'avait portée, n'étant qqe Dau*>
S bine, à diner avec M^»'' Dubarry, aurait dû lui conseiller un peu plus 'indulgence à Tégard d'uu prince du sang si rapproché d'elle, et dont elle admettait d'ailleurs les confidents et les compagnons >. De cette défaveur, aigrie des deux parts, naquit une lutte regrettable qui fut bien fatale à la maison de Bourbon et à la France.
Le désir de conserver à ses enfants la charge de grand amiral, qu'avait le duc de Pentbièvre, et qu'avait eue avant lui le comte de 'Toulouse, déterminèrent le duc d'Orléans à choisir la carrière de la marine. Il y entra comme garde de marine à bord du vaisseau VMexandre, le 5 mai 177â. Il devint, après un service régulier, capitaine de vaisseau en 177S, chef d'escadre en 1776, et fut fait lieutenant-général des armées navales à la promotion de janvier 1777. C'est à ce dernier titre qu'il pi'it part, le 27 juillet 1778, au combat naval d'Ouessant, sous les ordres du comte d'Orvilliers. 11 y montait le vaisseau de 61 canons le Solitaire, et avait l'illustre Lamothe-Piquet pour capitaine de pavillon.
Cette belle affaire de mer, où le duc d'Orléans prit, comme gentilhomme français et comme soldat, la part la plus honorable et la plus brillante, fut l'une des sources des malheurs de sa vie. On ne sait quelle absurde calomnie, détruite cent fois par le rapport de l'amiral aOrvilllers et par le témoignage des officiers de la flotte, vint à par-
* Par exemple, le baron de Bésenval. — Voy. Bésènval, Mém.
1er de signaux qu'il n'aurait pas roulu cemfMreBdre, at non-seulement Ma au prince la juste renommée que mérifaient ses services mais fit pousser et hérissa autour de lui une broussaille d*épigrammes et de chansons qui aurait fait saigner Fâme la plus fière. Le dégoût s'empara de lui ; il demanda au roi, avec ragrément de quitter le service de mer, la charge de colonel général des hussards, deux choses qui lui furent accordées : et Tignorance où le public fut laissé sur la lettre dans laquelle le prince sollicitait cette double grâce la fit considérer comme un châtiment, et, plus que cela, comme une nouvelle épigramme, et comme la plus amère de toutes.
Tels étaient les sentiments d*aigreur légitime et de colère latente dans lesquels les premières luttes des Notables et des parlements trou vèrent le duc d'Orléans. Les chefe de cabale en profitèrent pour s'autoriser de son nom et se fortifier de son patronage ; et c'est ainsi qu'ils lui arrachèrent l'acte d'hostilité de la séance royale tenue au parlement de Paris, le 19 novembre 1787. Cependant, ce n'était pas encore là un acte bien grave. M. le prince de Conti, qui ne saurait être soupçonné, faisait alors à la politique de Louis XYI une bien plus ardente opposition.
L'attentat du 5 et du 6 octobre donna un degré de gravité extrême aux rapports déjà hostiles du duc d'Orléans et de la Cour. On ne saurait contester que cet attentat n'eût été motivé par un parti de l'Assem» blée , qui rêvait un changement de roi, sinon un changement de dynastie, et qui avait laissé percer, dans des paroles irréfléchies et indiscrètes, le but de ses désirs. On ne saurait non plus nier que ce parti ne renfermât 4^s hommes, qui comme Mirabeau, se serraient autour du duc d'Orléans, et fondaient de vagues espérances sur son concours éven* tuel. Mais de cet abus du nom du prince, commis par des ambitieux, à sa participation directe à une attaque à main armée contre le châ«teau de Versailles il j avait un abtme. La calomnie vulgaire n'aurait pas pu le franchir, -si elle n'avait eu pour soutien la plus énergique et la plus violente de toutes les passions, qui est la haine politique.
Indépendamment de l'enquête du Chàtelet, qui réduit l'accusation dirigée contre le duc d'Orléans à des on dit ridicules ou à des contradictions flagrantes, sa conduite en cette circonstance a pour garant la prière que lui fit le roi de se rendre à Londres avec une mission temporaire. Sans aucun doute, cette absence du prince avait pour objet avoué dans la pensée du roi, le désir d'ôter aux factions Pappui d'un nom dentelles s'étaient servies ; mais Louis XYI avait tropde probitéel trop de dignité pour donner, sous un prétexte quelconque, ses pou-r voirs à un homme qui eût été, à ses yeux, le complice volontaire de Jourdan-Coupe-Tête et de Maillard.
Louis-Philippe-Joseph ne trempa donc nullement dans l'infâme at* tentât du K et du 6 octobre, dont force mémoires écrits sans discernement ont chargé son souvenir. Il commit une faute moins odieuse, quoique aussi grande, et que personne ne lui a reprochée : ce fut de croire que l'agitation populaire, les déclamations contre le pouvoir, l'apologie de réformes vagues écrites dans les livres n'étaient pas le
plus mnd de tous les dangers; ce Ait de penser que la maison de Bourbon avait trop de toutes ses forces pour résister à des théories rationnalistes ennemies de toute autorité ; ce fut de penser peut-être que l'idéologie distinguerait entre les races royales, et d*espérer qu'une branche peut Tivre lorsque le tronc de Tarbre est brisé. Mais cette faute, une faute immense, était celle de la noblesse de son temps qui avait appris le jargon des philosophes sans approfondir leurs doctrines, et qui croyait allier les privilèges féodaux avec le Contrat social.
Quoique aveuglé par ses idées fausses des choses, entraîné par les conseils intéressés des factions, et plus encore par les jalousies subalternes qu'attisaient les familiers du Palais Royal et de Versailles, Louis-Philippe- Joseph se souvenait de tempsen temps qu'il était prince et Bourbon ; et ces retours fréquents et sincères font regretter d'au* tant plus que des amis véritables de la monarchie n'aient pas, dans rintérèt même de la France, étouffé les querelles intestines de cette aàtique maison.
Le 15 août 1789, au milieu de la lutte des trois ordres, le MonU teur nous montre le duc d'Orléans allant, avec toute sa famille, faire sa cour au roi. Le 18 février 1790, quatorze jours après la séance mémorable où le roi vint donner, au milieu de l'Assemblée, son adhésion publique aux principes de la Constitution, le Moniteur nous montre encore le duc d'Orléans écrivant de Londres pour se réunir à tous les sentiments d'affection, de respect et de gratitude que la conduite de Louis XVI avait inspirés '.
A la fin de 1791, lorsque déjà le présent était si agité et l'avenir si sombre, le duc d'Orléans parut comprendre ce qu'il y avait de tristement odieux dans un r6\e qui faisait de lui le chef d'une faction redoutable, et il résolut sincèrement de le quitter. Il venait d'être nommé amiral, le 16 septembre, sous le court ministère de M. Thévenard, et il crut devoir aller porter ses remerclments à Bertrand de Molleville, nouveau ministre de la marine. Ceci constitue une des plus notables circonstances de la vie du prince, et l'histoire manquerait à ses plus vulgaires devoirs si elle oubliait de la noter.
« Le duc d'Orléans, dit Bertrand de Molleville, ne se contenta pas de m'écrire qu'il acceptait le rang d'amiral ; il me fit de plus une visite. Après m'avoir entretenu de différentes choses, il m'assura qu'il attachait le plus grand prix à la faveur que le roi lui accordait, parce qu'elle lui donnerait les moyens de faire connaître à Sa Majesté à quel point ses sentiments avaient été calomniés. Il me fit cette déclaration avec le ton de la franchise et de la sincérité, et il l'accompagna de protestations de loyauté faites avec la plus grande chaleur.
)» Je suis bien malheureux, dit-il, sans l'avoir mérité. On m'a mis sur le corps mille atrocités dont je suis absolument innocent. On m'en a supposé coupable, uniquement parce que j'ai dédaigné de me justifier de crimes dont j'ai la plus profonde horreur. Vous êtes le premier ministre auquel j'en aie dit autant, parce que vous êtes le
< Moniieur.
seul dont le caractire m'ait toujours inspiré de là confiance. Vous aurez bientôt une occasion favorable déjuger si ma conduite dément en rien mes paroles.
» Il prononça ces derniers mots avec l'accent d'un homme qui les croyait une réponse nécessaire à l'air d'incrédulité avec lequel je l'écoutais. Je lui répondis : Je crains tellement d'affaiblir la force de vos expressions en les rapportant au roi, comme tous le désirez, que je vous invite à exprimer vous-même vos sentiments à Sa Majesté.
» C'est précisément ce que je désire, répliqua-t-il ; et si je pouvais me flatter que le roi voulût me recevoir, j*irais demain lui faire ma cour,
» Le soir même, au Conseil, je rendis compte au roi de la visite du duc d'Orléans et de tout ce qui s'était passé entre nous. J'ajoutai qu'il m'était impossible de me défendre de la conviction de la sincérité de ses protestations. Le roi résolut de le recevoir, et le lendemain il eut avec lui une conversation de plus d'une demi-heurCi dont il parut très-satisfait.
» Je suis de votre opinion, me dit-il. Il revient à nous sincèrement, et il fera tout ce qui dépendra de lui pour réparer le mal fait en son nom et auquel il est très-possible qu'il n'ait pas eu autant de part que nous l'avions cru.
» Le dimanche suivant, le duc d'Orléans vint au lever du roi ; les courtisans ignoraient ce qui s'était passé, et les royalistes, qui venaient ce jour-là faire leur cour à la famille royale, lui firent la plus mortifiante réception. Us se pressèrent autour de lui en affectant de lui marcher sur les pieds et en le poussant vers la porte. Lorsqu'il se rendit à l'appartement de la reine, le couvert était déjà mis. Dès qu'ils l'aperçurent, ils crièrent tous : ne laissez approcher personne des piais, insinuant par là qu'il pourrait y jeter du poison.
» Les murmures insultants excités par sa présence le forcèrent i se retirer sans avoir vu personne de la famille royale; on le poursuivit jusqu'au haut de l'escalier, et pendant qu'il le descendait, on cracha sur lui. Il se hâta de sortir du palais, la rage et l'indignation dans le cœur, et convaincu que le roi et la reine étaient les auteurs de ces outrages, que non-seulement ils ignoraient mais dont ils furent même extrêmement fâchés quand on les leur apprit.
n Dès ce moment, le duc d'Orléans s'abandonna tout entier à une haine implacable et jura de se venger du roi et de la reine. Affreux serment auquel il n'a été que trop fidèle. J'étais à la Cour ce jour-là, et j*ai été témoin oculaire de la scène que je viens de raconter ■. »
Il n'y a personne qui ne doive être pénétré de la plus vive douleur en présence des circonstances déplorables qui empêchèrent le sincère repentir du duc d'Orléans d'avoir toute l'efficacité et tout l'éclat de celui de d'Ëprémesnil ou de Barnave. Il n'en serait mort, comme eux , que plus promptement et plus sûrement ; mais la différence serait .
^ Bertrand de Molleville,^ém.
(i;rande pour I*histotre de son pays ; il y aurait laissé un noble souvenir, au lieu d'y laisser une tache.
Ni ces indignes outrages, ni les regrets qu'il eut quand il fut trop tard pour en avoir, ni les larmes amères qu'il répandit sur sa conduite coupable, rien en effet, rien ne put absoudre son Tote du 16 janvier 1795, pas même la menace de Danton, de Manuel et de Marat, de faire massacrer sa famille, s'il ne prenait, comme eux, sa responsabilité du sang innocent ^ Nos proches, nos enfants, toutes ces précieuses et saintes choses appartiennent, avant nous, à celui qui nous les donne et qui nous les reprend selon le mystère de ses vues. La providence veut qu'on les aime et qu'on les défende au prix de sa vie, mais non au prix d'un crime ; et le duc d'Orléans ne croyait pas Louis XVI coupable *.
Il n'est donc pas possible d'excuser la conduite de Louis-Philippe- Joseph, quelques motifs qu'on réussit à lui donner. Hais il est possible, et même il est nécessaire de l'expliquer. On le doit à l'avenir par un sentiment de vérité, et au prince par un sentiment de justice. En outre, cette explication profitera également à l'histoire et à la morale. A l'histoire, en reléguant parmi les mille bruits. inconsidérés que la tradition accueille les principes de conduite attribués à M. le duc d'Orléans ; à la morale, en montrant que le mal entre quelquefois dans les âmes par les côtés qui semblaient les mieux défendus, et que renoncer aux joies pures de la famille, c'est s'ôter bien des fois non- ^seulement une félicité désirable mais encore une garde fidèle et une préservation salutaire.
C'est une erreur très-accréditée, mais c'est une erreur profonde de croire que H. le duc d'Orléans ait jamais sérieusement songé à usurper, ou même à prendre la couronne de Louis XVI. Les diverses factions qui le choisirent pour drapeau eurent certainement toutes cette pensée ; mais nous avons déjà dit qu'il fut toujours non leur chef mais leur dupe. Elles disposèrent toutes, sans lui, les plans dans lesquels sa place était marquée, se réservant, quand le moment serait venu, de la lui offrir ou de la lui imposer. Telle était la malheureuse faiblesse du caractère de ce prince, telle était surtout la profonde inexpérience avec laquelle il jugea les questions politiques, que les factieux qui le perdirent lui donnèrent au moins cette excuse devant Dieu de ne lui avoir jamais laissé la pensée et l'initiative de ses fautes.
Si jamais occasion se présenta favorablement à quelqu'un qui aurait sérieusement désiré une couronne , ce fut le départ du roi, le 20 juin 1791. Peut-être M. le duc d'Orléans était-il le seul qui pût, au moins pour quelque temps, réunir en un faisceau toutes les tendances politiques alors divergentes. Les feuillants auraient accepté le
* \oir dsinsV Histoire des Révolutions, les explications données à PruJhomme par le duc d^Orléans sur les menaces dirigées contre sa famille pour le forcer à voter la mort de Louis XVI.
t « Il prétendit me prouver, raconte Prudhomme,que c'étaitcontre
sa conscience qu'il avait voté la mort du roi. » ffist* des Révol»
èat cTOriéaDt i eaaae de la CttOstitaiioB , et les jteobiiis annieiit «e-
ceplé la Coostitution à cause du duc d*0rléans. Eh bien ! cette pensée Tint alors à tout le monde, exeepté au duc d'Orléans, oui la combattit.
À la demande de déchéance proposée^ au sein de l'Assemblée constituante, conti*e Louis XVI, Louis-Philippe-Joseph répondit : « Tant que le roi est sur le territoire, lui seul est roi. »
Aux rumeurs générales et sourdes du public qui le portaient au tr6ne, et qui se formulaient déjà hautement dans la presse, Louis- Philippe-Joseph répondit sans hésiter, le 36 juin, par une lettre adressée ail journal V Assemblée nationale, et qui formulait avec la netteté la plus extrême des sentiments dont il ne se départit jamais. « Je suis prêt, disait-il, à servir ma patrie sur terre, sur mer, dans la carrière diplomatique, en un mot, dans tous les postes qui n'exigeront que du zèle et un dévouement sans bornes au bien public ; mais, s'il est question de régence, je renonce dans ce moment , et pour toujours, aux droits que la Constitution m'y donne. J'oserai dire qu'après avoir fait tant de sacrifices à l'intérêt du peuple et à la cause de la liberté , il ne m'est plus permis de sortir de la classe de simple citoyen où je ne me suis placé qu'avec la ferme résolution d'y rester toujours, et que l'ambition serait en moi une inconséquence inexcusable '• »
S'être opposé, le âl juin, à la déchéance du roi ; avoir renoncé pour toujours, le 26, au droit que la Constitution lui donnait à la régence, c'était, de la part du prince, et en un tel moment, donner le fond de sa pensée et montrer bien clairement qu'il n'y avait germé aucune ambition dynastique. On se demande même à quel doute possible répondait le duc d'Orléans lorsqu'il déposait sur la tribune, le St$ août suivant, sa renonciation formelle et signée à tous ses droits de membre de la dynastie, déclarant s'en tenir à ceux de simple citoyen que nul ne pouvait lui ravir K
C'est donc une confosion des choses les plus distinctes, c'est-àdire du duc d*Orléans et des divers partis orléanistes, qui a pu faire penser que le prince avait conspiré en vue de parvenir au trône. Ces partis ont eu à peu près tous cette pensée; lui seul ne l'eut jan^ais. Ces partis voyaient dans son nom un drapeau populaire, et ils ayaient iotérèt à le faire passer pour leur chef afin de se fortifier et de se grandir; mais quant à lui, sa conduite eut d'autres mobiles; et s'il peut être vrai qu'il écouta quelquefois un sentiment de vengeance, les faits soigneusement étudiés prouvent qu'il n'écouta jamais un sentiment d'ambition.
La conduite de M. le duc d'Orléans pendant la Révolution se rattache à deux ordres de causes très-diiférentes. Dans l'un, il y a plus de sa faute personnelle; dans l'autre, il y a plus de ces événementi
* JiêembtéenaHotwle,n9t%9.
* Moniteur du 96 moûij séance du 2$.
inattendat, étranges et tinii très qu'on appelle du nom général de fatalité.
Les événements de la première espèce se rattachent tous â une origine intime et domestique. Louis-Philippe-Joseph avait eu le malheur de perdre par sa faute Taffection et la considération de M'*'' la duchesse d'Orléans. Cette mésintelligence remontait à 1784. La noble et vertueuse fille du duc de Penthièvre, qui arait épousé le duc d'Orléans par amour, qui lui avait donné cinq enfants, ne supportait pas sans un désespoir profond les écarts publics de son mari. Cette âme, d'ailleurs si pure et si élevée, ne trouva pas dans ses sentiments religieux et dans ses sentiments de mère assez de force pour vaincre ses douleurs d*épouse outragée; et, après plusieurs années de lutte désespérée, elle quitta le Palais-Royal et se retira près de son père, le Itf avril 1791.
Ces dissensions intérieures avaient priré le prince de ces conseils si sages, de ces lumières si sûres que suggèrent et que donnent la prudence et Taffection du foyer. La retraite de M?** la duchesse Fabandonna sans défense aux influences égoïstes, basses et factieuses qui le perdirent. Jamais Hébert, Sergent et Marat n'auraient eu de prise sur un esprit dans lequel une épouse comme M"" la duchesse d*Orléans aurait r<^né. Jamais un petit-fils d'Henri IV n'aurait donné ce scandale à son pays de siéger sur la Montagne à côté des voleurs de la commune et des assassins de Tabbaye, s'il avait dû, en descendant, ûter son bonnet rouge devant une petite-fille de Louis XIV.
liCS désordres domestiques de M. le duc d'Orléans furent donc la première cause des malheurs de sa vie ; et les torts de l'époux amenèrent à son insu les fautes du citoyen.
Toutefois, il faut le reconnaître et le constater, l'imprévu et le fatal exercèrent une influence constante sur la destinée de ce malheureux prince, et l'on se demande avec angoisse quel noble cœur n'aurait reçu aucune atteinte d'aussi étranges événements.
M. le duc d'Orléans avait fait, durant les premiers mois de 1792, les efforts les plus opiniâtres pour se dérober aux partis et se réfugier dans l'armée. Au mois d'avril, il demanda de servir dans la marine, à l'occasion des armements qu'allait entraîner la déclaration de guerre à l'Autriche. Il fut refusé. Au mois de juillet, il demanda d'aller servir comme volontaire à l'armée du Nord, où étaient ses deux fils aines, les ducs de Chartres et de Montpensier. A peine y était-il rendu que l'autorisation lui fut retirée '. Une rancune aveugle autant qu'insensée le rejeta donc dans le tourbillon politique auquel il avait eo le bon sens de se dérober. Du sein de l'armée, qui était encore le refuge de l'ordre et de l'honneur, le prince eût jugé avec plus de discernement les criminelles factions qui cRchiraient la capitale; ei ses deux enfants, placés à ses côtés, eussent fait prévaloir sur son
* Voy. Tournois, ffiêi de louis'Philippe'Joseph, duc d'Orlèam, ott lli correspondance du prince avec les ministres est rapportée.
ime irrésolue les sages conseils qu'ils loi adressèrent Taînement plus tard.
La fatalité de sa destinée ne s*arrè(a pas la. Deux flottes mirent à la voile pour observer la Méditerranée, Tune le 15 août, l'autre le S septembre; et quoique le prince eût demandé un commandement, et que ce commandement lui revint de droit, puisqu'il était le seul amiral valide et en état de servir, par le grand âge et les infirmités du duc de Penthièvre, du comte Duchaffault et du comte d*Estaing, la première flotte fut donnée au contre-amiral Truguet et la seooode au contre-amiral de liatouche-Tréville. C'étaient donc deux d^rés de la hiérarchie militaire que les conseils de Louis XVI venaient de franchir pour écarter le duc d'Orléans. Et cependant quelle néfaste inspiration ils avaient eue! Les flottes ne rentrèrent qu'à la fin de Tannée 1793; et si le duc d'Orléans avait commandé l'une d'elles, d'abord il n'aurait probablement pas été élu à la Convention, lé 19 septembre ; ensuite, et dans tous les cas, il aurait été hors de France pendant le jugement de Louis XVI.
Quelques jours plus tard, le 15 septembre, la main du malheur s'appesantissait encore sur lui. Un arrêté ministériel des premiers jours de septembre 1792 inscrivait sur la liste des émigrés tous les Français qui se trouvaient hors de France. M"« d'Orléans, que M*»* de Genlis, sa gouvernante, avait conduite en Angleterre dans l'intérêt de son éducation, se trouvait donc menacée de figurer sur les fatales listes; et le prince se rendit le 15 à l'hôtel de ville pour exposer les causes de l'éloignement de sa fille et demander sa radiation.
La commune avait alors pour procureur cet ampoulé et ridicule Manuel, auteur de la lettré où il disait à Louis XVI : 5?>e, /e n'aime pas les roiSy et les Bourbons encore mains. Manuel prétendit, au Conseil général, qu'une pétition ne pouvait pas être valablement présentée au nom d'un Bourbon ; qu'il n'y avait plus de Bourbons depuis le 10 août; et, se tournant avec l'emphase de cette époque vers la statué de l'Egalité, il demanda au duc d'Orléans de la prendre désormais pour marraine. Il s'agissait de sauver la vie de sa fille ; le prince n'hésita pas à changer son nom. Quel père eût hésité, ayant afPaire à la commune de Paris du 10 août et à son procureur-syndic?
Manuel, fier de «a victoire, fit insérer au Moniteur du 17 sep* tembre l'extrait suivant des délibérations du Conseil général de la commune du 15 :
« Sur la demande de Louis-Philippe-Joseph, prince français, le Conseil général arrête : Louis-Philippe-Joseph, prince français, et sa postérité porteront désormais pour nom de famille Egalité. »
Or, le lecteur a déjà vu comment Louis-Philippe-Joseph avait demandé à changer son nom , et il va le voir encore mieux par les paroles de Sergent, membre du Conseil général et témoin oculaire :
« J'ai vu le duc d'Orléans hausser les épaules en recevant le nom d'Egalité, qui lui fut donné par le procureur de la commune de Paris, Manuel. Il m'en parla avec une pitié ironique lorsque, sortant ensemble de l'hôtel de fille où je me trouvais en ce moment, je lui dis
et riant : Conme cela foat n Men ! la im« d'me njmfk^^ è rmnr colonel de hussards el avec des moustaches noires I II me répondit : Vous me rendes la justice que ie ne suis pas nenu à la commune pour changer mes noms^ et quei'on m'a in^^é celui-là. Vous aTei entendu les tribunes applaudir ce lourd Manuel. Que pouvais-je direct faire? Je Tenais solliciter pour ma fille, qui Ta être déclarée émigrée, et j*ai dû sacrifier à ce puissant intérêt ma répugnance â prendre ce nom burlesque pour moi ■• »
Ce ne fut pas encore assez pour la commune. I^e malheureux duc d'Orléans fut obligé, pour obtenir la promesse de la radiation de sa fille, d'écrire une lettre dans laquelle il se félicitait d'aTOir reçu le nom à' Egalité * ; et quand cette lettre lui eut été arrachée, M*^ d'Orléans Alt maintenue sur les listes et encourut, par conséquent, la peine de mort portée par le décret de la ConTcntion du 9 octobre, rendu sur la proposition de Guadet.
Jamais homme ne fut donc conduit plus fatalement que le duc d'Orléans dans la Toie du malheur et de la honte. Voici le dernier pas qu'il y fit.
liCS Tîngt-trois premiers députés de Paris à la GouTcntion étaient nommés le 18 septembre. Il n'y aTait plus à nommer que le Tingt* quatrième et les huit suppléants. Voici le résultat que donna le scrutin du 19:
YoUnts 592
Majorité absolue 297
Le duc d'Orléans 297
Lhuillier 171
Le duc d'Orléans fut donc nommé député â la GonTcntion à la stricte majorité absolue. Une Toix de moins, et il n'était pas nommé! Eh bien ! il lui manquait probablement cette TOix. Le procès-Tcrbal d'élection porte qu'une contestation s'élera, sur ce que les deux scru* tateurs trouvaient S97 suffrages acquis au duc d'Orléans, tandis que le secrétaire, qui était l'illustre Fourcroy, ne lui en trouvait que S96. Gomme la soirée était aTancée, les scrutateurs ne Toulurent pas re* commencer l'opération, et ils proclamèrent le nom du duc d'Orléans au milieu des protestations les plus énergiques.
Si l'opération eût été annulée, Lhuillier, l'ami et le camarade de collège de Robespierre et de Danton , eût certainement triomphé le lendemain, car les électeurs du duc d'Orléans, effrayés des troubles de la Tcille^ n'osèrent pas rcTcnir , et Lhuillier ftit nommé premier député suppléant par 556 Toix sur 560 Totants. Lhuillier n'entra à ta GouTcntion que le 14 juillet 1795, après la mort de Marat. Le duc d'Orléans, nommé è sa place, n'aurait donc pas pris part au jugement de Louis XVL
* BmfueBétro9peoiivetlfotieêkUioHqueeurleêMiiemênt$du\^aeA^ 6/ ciM 20 0# SI Juin précédente^ par M. Sergent-Marceau.
* Cette lettre se trouve dans le 3n« volume des Mémoireê de Ferrièm*
deslkiée de ce pHnoe^ q«M qu'à eût pu feire, à difcrset repriMS, pour échapper à leur» fuaesles influeBces. II porta au roi le repentir de ses fautes ; if sollicita avec opiaiàlreté la faculté de se réfugier sur la flotte ou dans l'armée pour se soustraire aui suggestions des partis. Toutes les issues lui furent impitoyablement fermées, et une p«H lîtique aveugle k rejeta dans l'arène sanglante et boueuse d'où les meilleures et les plus nobles natures ne sortirent pas sans tache. Dieu Ta jugé ; peut-être les hommes doivent-ils le plaindre !
liOrsque, le 6 novembre 1795, le tribunal de sang prononça son arrêt de mort, il l'accueillit avec la plus grande dignité, et demanda à Fouquier-Tbinville la faveur de ne pas attendre le coup fatal vingtsquatre heures. Fouquier ne refusait jamais ces sortes de services, et le duc d'Orléans fut conduit presque immédiatement au supplice. L*abbé Lotbringer, qui se trouvait dans les cachots de la Conciergerie, le confessa, et il reçut la mort avec le courage de ceux de sa race.
Les partis orléanistes commencent, nous Tavons dit, aux aristocrates de 1 787, et finissent aux sans-culottes de 1795. Ils vont de d*Epré-. mesnil à Hébert. Toutefois, trois hommes, par suite d'affinités plus royaUstes, restèrent presque toujours groupés autour de M* le due d'Orléans : c'étaient Camille Desmoulins, Marat et Danton.
CAMILLE DBStfOULUra.
Un lieutenant civil du petit bailliage de Guise, en Thiérache, homme lettré et érudil, père de plusieurs enfonts , écrirait à Tun d'eux , au mois de janvier 1790, la lettre suivante empreinte d'une prophétique désolation :
« Au milieu des ruines qui m'entourent et que l'Assemblée nationale semble avoir détachées de mon existence ( mon office devenu préeaire, mon syndicat qui m*éohappe avant le terme, le fil de tous mes errements absolument coupé, toute ma société frappée des mêmes foudres ), ce qui me console et allège beaucoup le mal de ma position , c'est l'espoir que mon fils, avec des principes plus modernes et qui me paraissent poiu>tant toujours bien hardis, sera un des premiers ouvriers de l'arche qui doit sauver ses frères et lui du nrafrage de leur père commun. Je vous vois du petit nombre des élus qui, avec les imprimeurs et les libraires , restez debout au milieu de la Révolution, qui met tout parterre et renverse votre famille. Je trouve immense la tâche dont vous êtes chargé, et je ne sais comment vous pouvez y suf fire. On me parle de vos succès, et je n'y suis i^as insensible ; mais les dangers que vous courez m'affectent encore davantage ^ »
Le jeune homme, dont ce vieillard trouvait les principes pluê nvo-
* Camille Besmoulins, Rivol. 4i9 France.
lu 22.
4mMt.qiie hs il6M, et siirlMt bien hÊfikj était Ctmnie DesnoulîBt, arocat Inscrit au tableau dn parlement de Paris, et, depuis la sospension des parlements, ëmeutier et journaliste.
Ce respectable magistrat, syndic de sa compagnie, qui avait passé de longues années à foire prévaloir les principes fondamentaux du tien et du mien, et qui, stimulé sans doute par la gloire de son compatriote Denisart, mettait la dernière main a sept ou huit volumes infolio sur la belle science du droit, devait trouver fortétranges les brochures dans lesquelles son fils annonçait le pillage comme un des plus grands résultats de la Révolution ' ; et il fallait toutes les illusions de la tendresse paternelle pour croire que de pareilles doctrines seraient Tarche dans laquelle son atné sauverait ses autres enfonts.
La Révolution surprit en même temps à Paris deux esprits pareillement disposés à soutenir ses principes les plus exagérés, et à détruire ses conséquences les plus lointaines, Loustalot et Camille Desmoulins. Loustaloty avocat stagiaire du parlement de Bordeaux, discutait un jour dans un café du Palais Royal ; Camille Desmoulins s*y trouvait, et les relations forent aussitôt établies. Ces deux jeunes gens, également étrangers à Tesprit des affaires politiques, également épris des vaines déclamations de cette époque, étaient également ambitieux et violents. IjC premier rédigea les Révolutions de Paris , le second, les Révolutions de France et de Brabant.
Il serait impossible de se faire aujourd'hui, sans une lecture à peu près complète de ses œuvres, une idée exacte de ce journalisme parisien, éclos à la chaleur du premier zèle révolutionnaire. C'est la plus incroyable ignorance rehaussée de la plus risible vanité. De jeunes avocats sans expérience, des hommes de lettres façonnés à Tode ou à répltre, se virent tout à coup recherchés par les libraires, et, sans études d'aucune sorte, abordèrent les questions alors entièrement neuves d'une complète réorganisation sociale. Par une suite du goût de leur temps, et aussi par une nécessité de leur situation, ces journalistes novices se jetèrent sur les livres de Rousseau, de Diderot et de Raynal, et délayèrent en articles les principes et la morale du Contrat social y de Jacques le fataliste et de V Histoire philosophique. C'est donc par eux que commença , lorsque la Révolution était déjà plus qu'à moitié accomplie, la divulgation des écrits de ces philosophes auxquels la Révolution est si gratuitement attribuée. Ces écrits intervinrent, en effet, dans la Révolution, non pas , comme on voit, pour la faire, mais pour ajouter à ses erreurs, à sa violence et à ses folies.
Quelque nombreux et divers que puissent être, de notre temps, les points de vue du journalisme parisien, ils l'étaient bien encore davantage en 1789. Les meilleurs esprits se seraient perdus au milieu de ce tiraillement de systèmes indécis et de doctrines mal définies. D'un côté étaient les patriotes , les jacobins purs, avec Marat, Carra, Camille Desmoulins et Iioustalot; de l'autre» les membres du club de
* Camille Desmoulins, Révol, de France. >
1789, lès pMôsopfaei norateurs, afee Condoreet, Chamfirt, Brissot, Cénitti et Grouvelle. Le parti de la monarchie tempérée et de la* Constitation anglaise avait pour principaux organes Serran et Mallet- Dupan ; et le parti de la monarchie pure Suard, Rulhières, Benjamin du Rozoy, Tabbé Royou et Suleau.
A proportion que la Révolution marcha , la liberté de la pensée disparut, et les nuances du journalisme s'effacèrent. L'émeute du 10 août et rétablissement de la république ne laissèrent debout que des journaux sanguinaires et immondes, qui se firent, par conviction ou par lâcheté, les pourvoyeurs du bourreau.
De tous les journalistes, Camille Desmoulins fut l'un des plus spirituels et Tun des moins estimables. Il avait lui-même de sa profession une idée fort basse, qu'il exprimait avec le cynisme habituel de son style. « Je continue, disait-il à ses abonnés*au mois d'avril 1791 , mon journal en journal permanent, et j'invite mes chers cousins et amés souscripteurs, dont l'abonnement expire, à le renouveler, non plus à mon bureau, rue de Seine, n» 115, chez M. Gaillard, le bail de notre ferme générale, dont il était preneur, expirant ; mais chez moi, rué du Théâtre-Français , où je continuerai de cultiver une branche de commerce inconnue Jusqu^à nos jours ^ une manu* facture de révolutions '. » C'étaient en effet de vrais manufacturiers que ces journalistes démagogues ; et, comme tels, ils fabriquaient pour tout le monde.
Camille Desmoulins s'était signalé dès le 12 juillet 1789. « C'est moi, dit-il, qui, au Palais Royal, le dimanche 12 juillet, monté sur une table environnée de dix mille citoyens, et montrant un pistolet à ceux qui ne pouvaient m'entendre, appelai tout le monde aux armes. » Il était dès lors et resta jusqu'à la fin de 1790 l'un des satellites de Mirabeau. 11 commença son journal intitulé Révolutions de France et de Bradant après l'attentat du 5 et du 6 octobre, auquel il prit^ ainsi que Marat et Danton, une part considérable; et, dès le mois de décembre, il s'était déjà livré à la Cour, comme Mirabeau, et pour les mêmes causes, f Quelques-uns, mais pour un moment, dit M. de Bouille, entre autres Danton et Camille Desmoulins, avaient été achetés par la Cour ; et ce qu'il y a de particulier, le roi donnait, sur la liste civile, quelque argent à La Fayette, qui le flattait de lui procurer des partisans, et qu'il répandait sur la plupart de ces écrivains, plutôt [K>ur se soutenir lui-même que pour servir la cause du roi ». >»
Ou trouve en effet, dès le mois de décembre, des éloges exagérés de La Fayette dans les Révolutions de France et de Brabantj ainsi que de M. le comte d'Artois , que Camille Desmoulins voulait faire porter à la présidence des jacc^ins '. Mais, ce ne fut, comme te dit M. de Bouille, que pour un moment ; Camille Desmouiins reçut
' Camille Desmoulins, BèwL de France.
' M. de Bouille, ^éifi.
> Camille Desmouiins, Bé9oL é$ Frtmee.
bita t piM faifeiit poar attaiiiMr La Fayatte qu'il D*«ii«Taîft reço pour le défendre, et il ae déclara contre hii. « Malgré les florins de la Prusse, et les guinées de TÀDgleterre, et les ducats de la UoUande, dit-il lui»mènie, que j*aTais touchés pour médire du Cheval Bianc, je courais aussi rapidement que Louis XVi à rinsolrabilité et i Tinéligibilité '.
Voilà les hommes qui travaillaient, par leurs écrits, à Féducation politique et morale de la France. C'étaient de misérables aventuriers, vendant leur encre et leur bile au plus offrant et dernier enchérisseur ; meute galeuse et affamée que les factions lâchaient ou enchaînaient à leur gré. « I^es patriotes de rAssembiée nationale, dit Camille Desmoulins, voyant que quatre ou cinq vauriens de ministres ne passaient leur temps qu'à mettre des bâtons dans la roue, ne savaient comment s'en défaire. Marat, Carra, Gorsas, Brissot, l'orateur du peuple (FréronK et tous les journalistes patriotes leur ont été tour à tour lâchés aux jambes. J'ai fait le coup de dent comme un autre.» Et encore s'ils n'avaient mordu que ceux dont ils ambitionnaient les places! Mais leur rapacité n'avait pas plus de discernement que de bornes, et ils prenaient sur tout et sur tous. Ecoutez plutôt le marseillais Barbaroux se plaignant de ces corsaires :
« Camille Desmoulins, dit-il, trafiquait de ses insertions, et il avait rqeté ma lettre parce que je n'y avais pas joint une somme de deux cents livres. Cela s'appelle ie tour du bdlon, que ce journaliste recevait indisthictement des aristocrates et des patriotes , des joueurs dont il s'était fait l'avocat, et des préposés de la police qui le pourchassaient, de d'Orléans et de La Fayette, du garde des sceaux Duport et des jacobins, des Autrichiens et des Brabançons. » Quoique cette liste soit longue, on voit que Barbaroux a encore oublié les Anglais.
Le lecteur devine sans peine quelles pouvaient être les doctrines sociales ou politiques de semblables journalistes. Quant aux premières, Camille Desmoulins professait la spoliation, le pillage et Tassas* sinat; quant aux secondes, il était de l'école de Danton, et nous expliquerons tout à l'heure ses principes.
Dès les premiers mois de 1789, Camille Desmoulins avait déposé, dans sa France libre, les doctrines qu'il prenait pour drapeau. 11 faisait un appel à ceux qu'il nommait les patriotes, et il les intéressait au succès de la Révolution en leur annonçant qu'il allait y avoir incessamment une multitude de châteaux et de terres à se partager : « Jamais, disait-il, plus riche proie n'aura été offerte aux vainqueurs. Quarante mille palais, hôtels, châteaux ; les deux cinquièmes des biens de la France à distribuer, seront le prix de la valeur. Ceux qui se prétendent nos conquérants seront conquis à leur tour. La nation sera purgée *. »
Cette doctrine ne cessa jamais d'être la sienne. « Va, va, disait-il le
* Camille Deêmoulins aies abonnés, Prudliomme.
* Camille Desmoulins, ia Framoe Ubm.
M aoèt m finii Prtiâiomiiie, «faat qiiîiiM j^im iei ptIrMfltiHMr» ront dioisir cbaeun on bMel au fiiuliourg St-Gernain *. n C«tte idée du pillage le mettait en bonoe Immeur et loi doonait de Tesprît. LùTsque la popolace alla piller et dévaster, le 15 novembre 179#, rhôtel do maréchal de Castries, rue de Varennes, Camille Desmoulina trouva que « cette mémorable descente de justice s*était faite avee unegalté qoi n'appartiem qu'aux jugements du peuple, » et il donna les plus grands éloges à ce tribunal de cassatiotîT et à ces Jurés» briseurs *. Un mois après, le 13 décembre, les elubs d'Aix, jakmi de la gloire des meurtriers de Foulon et de Flesselles, assassinèrent M. de Gniraman, ancien officier de cavalerie, H. ée la Roquette, ho^ norable gentilhomme de la sénéchaussée, et Pascalis , l'honneur du barreau de Provence, le premier qui eAtpris, en 1788, la détosedn tiers-état. La nouvelle de ces trois meurtres remit Camille DesuKMilins en yeinede calembourgs ; et, parodiant un des hymmes les plut beaux de l'église ciAholique, il s'écria dans son journal : Fic^mœ Paschali l€ntdes l
Peu d'hommes, dans cette génération de jeunes révolutionnaires, se montrèrent plus sensibles que Camille Desmonlins à l'odeur du sang. Il n'eut garde de manquer l'occasion du 2 septembre ; et il se plongea aussi avant que Danton dans les abominations de ces six fours. Prudhomme, épouvanté des rumeurs qui couraient par la ville le S au matin, eut hâte d'aller à l'hôtel du ministre de la justice pour s'informer. En ce moment, Camille 0esmoulîns entrait : « Tiens I lui dit Danton, Prudhomme vient me demander ce que l'on va Aiire. — Tu ne lui as donc pas dit, reprit le journaliste, qu'on ne conféndra pas les innocents avec les coupables? n Et comme Prudhomme insii* tait pour que le corps législatif et les autorités se répandissent dans la ville et haranguassent le peuple : « Non, non , répondit GaBÛlie, cela serait dangereux, car le peuple, dans son premier courroux, pourraltt^ireéésvictimesdans la personne de ses plus chers arais'.w Si Loustalot n'était pas mort au commencement de 1790, après son soixantième numéro, Dieu seul sait à quel point il eût poussé la fé* rocîté du journalisme révolutionnaire, car il emporta dans sa tombe l'amitié enthousiaste du boucher L^endre, l'hôte fidèle de Marat 4.
Tous les systèmes politiques convenaient é C«nille Desmoulins, comme à Danton, pourvu qu'ils y trouvassent, leur avantage. Au commencement de 1790, il admettait la monarchie constitutionnelle, « La nation veut un roi, disait-il ; puisque cela est décrété, je n'ai rien i dire. » Le 16 juillet 1791» il n'admettait pas seulement la royauté, il la demandait, car il fut de ceux qui signèrent une pétition
' Prudhomme, Hiêt des BévoL ^
* Camille Desmoulins, MvoL de France, > Prudhomme, Hist. des Métxd.
* Voir le discours très-bref et très-signîftcatif prononcé par Legendre aux funérailles de Loustalot. •- Caullle MsmouliDS, Bévol. ée Franoê*
Kar hknpHmMe» la déobëanee de Loula ZVI et raTénenekit du uphin*. Un an plus tard, Camille Desmoulins, Fabre d*Eglantine et Danton allaient consulter le vieux Prudbomme sur Texécution du 10 août. « Cette.... ' de Révolution n*a rien produit aux patriotes, disait Danton. —C'est-à-dire, faisait observer Prudbomme, que vous voulez faire fortune au nom de la liberté et de Tégalité ! Comment entendei-vous renverser la monarcbie?... ^ Par un coup de main, répond Danton. <— Et qui mettrez-vous à la place de Louis XVI? — Le duc d^Orléans, dit Camille. »
Une aussi honteuse ambition et d*aussi infâmes doctrines conduir sireot Camille Desmoulins là où la théorie du vol et du meurtre conduisaient à cette époque. Les clubs de Paris renvoyèrent à la Convention entre Billaud-Varennes et Marat. Il n'y joua aucun rdle, ni politique, ni oratoire. Il suivit Danton et Robespierre, qu'il avait toujours soutenus et vantés, lorsqu'ils se séparèrent des girondins ; et il montra contre eux, après le 31 mai, une haine de bète fauve. Craignant sans doute que Danton, Robespierre et Marat ne lâchassent leur proie, il composa contre eux , pendant qu'ils étaient en prison, une brochure où respire la délation la plus atroce et la plus vile, et il disait en riant à Prudbomme : « Je suis bien convaincu que ce que je dis contre eux les conduira à la guillotine ^. » il les y conduisit en effet, mais ils ne l'y précédèrent que de six mois.
Comme Camille Desmoulins ne fut jamais que Tinstrument d'un homme, d'abord de Mirabeau, ensuite de Robespierre, et enfin de Danton, ce n'est pas ici le lieu de raconter comment la faction dantoniste se sépara du comité de Salut public, soumis à la triple influence de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon. Ce détail trouvera un peu plus loin sa place naturelle. Seulement, Camille Desmoulins fut l'agent principal employé contre le comité par la faction dantoniste, après sa séparation ; et c'est en vue de saper sa puissance qu'il publia, du mois de frimaire au mois de pluviôse an II, son nouveau journal le yieux Cordelier 4.
La Terreur étant, depuis le 5 septembre 1795 , la base du gouvernement du comité de Salut public, le seul prétexte plausible qu'il y eût pour l'attaquer^ c'était la clémence. Danton, Camille Desmoulins, Cbabot, Lacroix , Bazire et les autres assassins de septembre imaginèrent donc de se montrer cléments. C'était une ruse de guerre, comme la démonstration fraternelle préparée^ le 10 août, par les girondins, comme toutes les ignobles comédies que jouèrent successivement les factions pour se renverser et pour se dévorer. Pendant que les dantonistes prêchaient la clémence, par l'organe du Fieux
^ Camille Desmoulins, Rèvol, de France.
* La plume se refuse à reproduire le langage de ce successeur de d*Aguessau et de rHospital.
> JPrudhomme, Hiêtoire des Révolutions.
* Les Révolutions de France et de ^rotenf avaient cessé de paraître en août 1701, fondues dans les Révolutions de PaHs^ de Prudhorame. Le Fiem» Cordelier n*eut que sept numéros.
CnrdeHêr, ils dénonçaient à la Confention et livraient au bourreau Hébert, Ronsin, Vincent et Momoro, la plus fine fleur du club des Cordeliers. Voilà comment Danton et Camille Desmoulins étaient cléments.
Le Fieux Cordelier est le meilleur ouvrage de Camille Desmoulins. Ce serait un chef-d'œuvre de polémique révolutionnaire et débraillée, s'il y avait autant de courage que d'esprit, de souplesse et de verve ; mais on sent à chaque ligne que la main du journaliste tremble, et l'on tremble pour lui-même , parce qu'il joue avec la mort. C'était une si étrange chose d'entendre Camille Desmoulins et Danton parler de clémence, que personne ne s'y trompa. On fit bien que les dantonistes voulaient, non pas détruire le gouvernement de la Terreur, mais s'en emparer. Le parti de Robespierre souleva le club des Jacobins, et l'orage y fut terrible. T^ club voulait chasser Camille de son sein. Roliespierre défendit le journaliste, mais demanda que le journal fût brûlé. — Brûler n'est pas répondre, s'écria Camille Desmoulins ; tu n'es pas encore roi !
Le Vieux Cordelier s'adoucit, s'excusa, se rétracta ; mais il étak trop tard. Le solennel Saint-Just ne sou£Frait pas qu'on dtt qu'il portait sa tète comme un Saint^Sacrement. Le 51 mars , sur son rapport au comité de Salut public, Camille Desmoulins et les dantonistes furent arrêtés dans la nuit et écroués au Luxembourg *• En ce temps4à, être arrêté constituait une situation fort simple, u £h ! bien, qu'en penses-tu, demanda Danton à Lacroix , en lui tendant l'acte ^'accusation ? -r Ce que j'en pense, répondit Lacroix ? je vais me couper les cheveux, afin que Sanson n'y touche pas. »
Deux aventures étranges avaient fait de Camille Desmouiins un homme prédestiné à la guillotine. Au mois de janvier 1790, il eut un procès avec le bourreau; au mois d'août, il le défia. Il avait donc touché à la hache.
Le sieur Charles-Henri Sanson, exécuteur des jugements criminels, demeurant à Paris, rue Neuve St-Jean, paroisse St-Laurent, fit donner assignation, le 15 janvier 1790, au sieur Camille Desmoulins, demeurant à Paris, rue de Tournon, n® 42, à comparoir le lendemain, i dix heures du matin, au tribunal de police, sis à l'hôtel de ville, pour répondre d'un article des Révolutions de France et de Brabani, article dans lequel le sieur Sanson était qualifié de bourreau^ contrai-
< « Robespierre, dit Lavicomlerie, avait un tel empire sur ses collègues que moi,tn mon particulier, j'hésitais à me rendre aux assemblées qui réunissaient les comités de sûreté générale et de Salut public, dans la crainte de me trouver avec Robespierre. Un jour, nous fûmes convoquas pour entendre un rapport sans nous dire sur quelle matière. St-Just tire de sa poche des papiers : Quelle est notre surprise d'entendre le rapport contre Danton, Camille et autres , pour les mettre en arrestation. Le discours était8iséduisant,Saint-Ju8t le débita avec tant d'âme! Après la lecture, on demanda s'il y avait quelques membres qui voulussent parler. Non ! non ! L'on mit aux voix ; elles furent unanimes! -« Prudhomme, Histoire de$ Bévolutions.
rMMDl i r«rrèt du Gaoïttl da 18 j«o^ 1787 >. Bo préseBce d'une telle partie, CMiiUe Desmouliot, sans accorder précisemeat la réparation d*h<mneur qui lui était demandée, retira l'article qui afait offèoflé Sanson, et le procès n'eut point lieu.
Au noif d'aoûtauivant, Camille DesmouUns se trourant à dîner chef le suisse du Luxembourg, fut violemment provoqué par Naudet et Desessarts, deux acteurs du Théâtre-Français, et refusa de se battre, « On peut braver la mort pour la liberté, pour la patrie, dît Camille Desmoulins en racontant cette provocation, et je me sens la force de passer le col hors de la litière, et, comme l'orateur romain, de tendre la gorge au glaive d'Antoine. Je me sens la force de mourir sur un échafaud avec un sentiment mêlé déplaisir. Voilà cette espèce de courage que j'ai reçu, non de la nature, qui frissonne totqours à cet aspect, mais de la philosophie. Je mourrais avec honneur, assassiné par Sanson ; mais Tètre par le spadassin qui me provoquait, c'est mourir provoqué par la tarentule *• »
Hélas! il fut fait comme il l'avait dit; il eut son duel sur l'échafaud «veb ce Sanson qu'il avait insulté et bravé ; et le malheureux ne montra, en ce moment fatal, ni le courage de la philosophie, ni criui de la nature. 11 fut fier, tant qu'il fallut parler; et quand le président du tribunal révolutionnaire lui demanda son âge, il répondit avec emphase : « L*âgede Jésus-Christ lorsqu'il mourut, trente-trois ans, âge fatal aux révolutionnaires ^ ; » mais cette énergie plâtrée d'une philosophie sans consolation et sans espoir s'évanouit en présence de l'horrible instrument de mort sur lequel il avait fait ou publié tant de vaudevilles ^. Quelle n'aurait pas été l'amertume de son âme s'il avait su que sa jeune et courageuse femme, la belle Lucile Duplessy, monterait, huit jours après, sur le même échafaud I
Ainsi s'éteignit une intelligence que Dieu avait foite grande et élevée, et que la Révolution traîna dans la boue avant de la noyer dans le sang. Pour tant d'outrages faits à la providence, à la morale et à la justice, dans l'intérêt d'une ambition méprisable, Camille Desmoulins ne reçut de la démagogie, i laquelle il avait tout sacrifié, que deux choses : de la main du bourreau une mort hideuse, et de la plume de Uarat l'épithète plus hideuse encore de PaiUaêse de la Liberté *.
^ Voy. Bévoluiionê de France, où se trouve rapportée la citation de Moson:
t Camille Desmoulins, Révolutions de France,
' Prudhomme Histoire des Révolutions. Encore Camille Desmoulins avait-il menti au tribunal, pour faire une phrase à effet, car dans la lettre à sa femme, écrite du Luxembourg avant son jugement, H lui dit : Je meurs à trente-quatre ans,
* Voir les détails donnés sur la mort de Camille Desmoulins par V. Ar- Bault,il9t#twfiirs d*un sexagénaire.
' Xarat, VÀmidupeupte^ n» 449.
HARAT.
Le nom de Marat est devenu l'expression et le symbole de doctrines si horribles et si immondes que la tradition révolutionnaire a cru devoir leur chercher deux explications, presque deux excuses : un amour ardent de la république et une austère pauvreté.
Nous allons arracher les deux masques placés sur cette face d'hjëne, et montrer que Marat n*était ni républicain^ ni pauvre.
Marat n'était pas républicain , ne voulait pas la république, ne la croyait point possible; et il proposa, prôna, soutint jusqu'à sa mort le gouvernement d'un seul, soit monarchique, soit même dictatoriaL C'est là un fait mis hors de toute contestation et par les écrits de Marat lui-même et par le témoignage de ses propres amis.
Nous ne voulons point rappeler ici le temps où Marat était chirurgien des écuries du comte d'Artois, et où il publiait des écrits en faveur de Monsieur, comte de Provence ^ Comme c'était avant la Révolution et que personne ne l'avait ni désirée, ni prévue, on pourrait dire que Marat se tenait alors dans la voie de tous, et que ses sympathies en faveur du gouvernement républicain ne devaient naturellement éclater qu'à l'époque où il devint possible. Nous prendrons Ma* rat au moment où la Révolution avait déjà fourni plus de la moitié de sa course, où la presse était libre depuis deux ans, où le club des Jacobins avait couvert la France d'affiliations, où Marat avait déjà demandé assez de tètes pour en paver les rues, le moment enfin où la république avait déjà été publiquement proposée et discutée. Voici la première profession de foi de Marat; on n'en fit jamais de plus explicite, ni de plus nette :
« J'ignore si les contre-révolutionnaires nous forceront h changer la forme du gouvernement; mais je sais bien que la monarchie trèslimitée est celle qui nous convient le mieux aujourd'hui, vu ia dépravation et la bassesse des suppôts de l'ancien régime, tous si portés à abuser des pouvoirs qui leur sont confiés. Avec de pareils hommes, une république fédérée dégénérerait bientôt en oligarchie.
» On m'a souvent représenté comme un mortel ennemi de la royauté,et je prétends que le roi n'a pas de meilleurami que moi. Ses mortels ennemis sont ses parents, ses ministres , les noirs et les ministériels de l'Assemblée nationale, les membres du club monarchique, les prêtres factieux et les autres suppôts du despotisme, car ils l'exposent continuellement par leurs machinationsà perdre la confiance du peuple, et ils le poussent par leurs conseils à jouer la couronne, que j'afiFermis sur sa tète, en dévoilant leurs complots, en le pressant de les livrer au glaive des lois.
* Prudhomme, ifdt, 4u MtoU
Il Quant à la personne de Louis XVI, je crois bien qu*il n*a que les défouts de son éducation, et que la nature en a fait une excellente pâte d*honime, qu*on aurait cité comme un digne citoyen s*il n*avait pas eu le malheur de naître sur le trône; mais , tel qu*il est, c'est, à tout prendre, le rot qu*il nous faut. Nous devons bénir le ciel de nous l'avoir donné, nous devons le prier de nous le conserver. Avec quelle sollicitude ne devons-nous donc pas le retenir parmi nous ' !
Telle est la ligne politique que Marat s'était tracée, et de laquelle il ne s'écarta jamais. On va voir qu'il ne cessa ni d'écrire, ni d'agir pour l'établissement et le maintien du goufernement d'un seul. Il pensait, comme Barrère, que le gouvernement républicain est impossible en France, à cause de la prétention des sots et l'avidité des ambitieux. « Je pensais au 21 juin 1791, dit Barrère, comme jepense encore depuis les diverses phases de la Révolution, que la république ne convient pas mieux aux Français que le gouvernement anglais ne convient aux Ottomans; et je me rangeai dans la majorité de l'Assemblée nationale, qui ne croyait devoir obtenir des lumières du siècle et de la force des événements autre chose qu'une constitution monarchique ou une monarchie constitutionnelle *.
Le â mars 1791, Marat s'érige en défenseur de Louis XYI et de Marie-Antoinette contre les procédés odieux de La Fayette. « Le perfide Motié, dit-il, qui prend à tâche d'épouvanter la famille royale, est monté aux appartements du roi, où était Antoinette, et leur a dit qu'il ne savait plus à quel saint se vouer , que tout le peuple criait
3u'ii y avait longtemps que le roi et la reine le trahissaient. A l'ouïe e ces impostures, le roi et son épouse se sont trouvés mal. Ne se trouve-t-il donc pas, parmi les personnes qui abordent la famille royale, un seul homme honnête pour désabuser le roi sur le compte du peuple ' ?
Le âO avril, Marat reproche amèrement a Condorcet « de calomnier sans pudeur le club des Jacobins et de l'accuser perfidement de vouloir détruire la monarchie. » Le 13 juin, il attaque ceux qui violeot le serment prêté lors de la fédération, parce que « défendre la Constitution ce n'est pas autre chose que d*être fidèle à la nation, à la loi et au roi, »
Le 21 juin, la fuite de la famille royale fit subir une crise aux opinions de Marat. Ce n'est pas qu'il cessât de croire le gouvernement d'un seul nécessaire, il le jugea au contraire plus indispensable que jamais ; mais l'idée de voir revenir f jOuis XYI à la tête d'une armée pour le mettre, lui Marat, dans un four ardent^ lui causa une de ces terreurs formidables, comme Robespierre et lui en éprouvaient seuls. Il cessa donc de parler de la bonhommie de Ijouis XVI depuis qu'il avait cessé d'y croire ; mais il se mit à demander un dictateur, et il le demanda jusqu'à sa mort.
< Marat, VAmi du Peuple, no 374, 17 février 1791.
* Barrère, Mém.
* Marat, l'Jmi du peuple, no 387. «- * Ibid.^ no 497.
« n feut avant toat, ditait-îl déjà le 16 juin *, que le peuple se; nomme un tribun militaire, un dictateur suprême, et qu'il ne choisisse qu*un citoyen dont la vertu soit sortie pure de toutes les épreu- Tes; » mais le 22 juin, la dictature devint pour lui l'ancre de salut et le cri de ralliement.
« Un tribun, un tribun militaire, écrivait-il, ou vous êtes perdus sans ressource. Jusqu'à présent, j'ai fait pour vous sauver tout ce qui était au pouvoir humain. Si vous négligez ce conseil salutaire, le seul qui me reste à vous donner, je n'ai plus rien à vous dire, et je prends congé de vous pour toujours. » Et le lendemain il ajoutait : « Citoyens, je ne reviens pas sur ma parole; si aujourd'hui vous n'avez pas nommé un tribun militaire, non un hypocrite de la Cour, ou un suppôt masqué de l'ancien régime, mais l'homme du peuple qui s'est le plus distingué par set lumières,sa prévoyance,son dévouement à la patrie, sa fermeté dans les temps de crise, et si vous le nommez pour autre chose que pour marcher à votre tète et vous marquer les traîtres à abattre, votre perte est assurée. »
Marat tenait ce langage et demandait avec cette énei^ie désespérée le gouvernement d'un seul, au moment même où La Fayette, chef du parti constitutionnel, faisait ou laissait demander, par son aide-decamp le ci-devant marquis du Chàtelet, l'établissement de la république. Et ce qu'il y a de remarquable, c'est que le lendemain du jour où, contrairement à sa conviction, la république fut proclamée par la Convention nationale, Marat écrivait dans son journal cette prophétie que les événements ont déjà à moitié justifiée :
tt N'attendez plus rien de cette Assemblée ; vous êtes anéantis pour toujours ! Cinquante ans d'anarchie vous attendent, et vous n'en sortirez que par un dictateur, vrai patriote et homme d'Etat '. »
Un an après avoir vu la Convention et la république à l'œuvre, Marat reproduisait et maintenait son opinion : « Toutes les mesures prises jusqu'à ce jour par les Assemblées constituante, législative et conventionnelle, pour établir et consolider la liberté, oitt été irréfléchiesy vaines et illusoires, si tant est qu'elles fussent de bonne foi. La plupart paraissent même avoir eu pour objet de. multiplier les abus, de perpétuer l'oppression, d'amener l'anarchie, la disette, la misère, la famine; de fatiguer le peuple de son indépendance, de lui rendre la liberté à charge, de lui faire détester la Révolution par l'excès du désordre; de l'épuiser de veilles, de fatigues, de besoin, d'inanition, de le réduire par la faim au désespoir, et de le ramener au despotisme par la guerre civile. Tel est l'état où les choses sont
^ La fuite du roi était, bien avant le 21 juin, la préoccupation suprême de Marat. Il Tannonçait depuis quelques mois ; et soit information exacte, soit hasard, il l'annonça précisément dans son numéro du mardi 31. «- Marat, l'Ami du Peuple, no 4(>6«
* Nous citons ces paroles d'après Prudhomme, qui les a liltéralement extraites de l'Jmi du Peuple, et qui les rapporte, Histoire des Révolutions, — La collection complète du journal de Marat est si rare qu'il ne nous a pas été possible de trouver et dUndiquer ce numéro.
r«« jiuqD*i ce qu'il phiM an cid d'aecorder aux Frtiiçaia un graia de sens commun et de dépouiller les sots de la démaugeaisoo de se produire. »
De tels témoignages, empruntés aux écrits de Marat lui*mème, sans que jamais il se soit donné un démenti sur ce point, établissent avec toute autorité et toute évidence qu'il n'eut jamais des sentiments républicains. Nous pourrions donc, à ce sujet, en rester là de nos preuves. Nous y ajouterons néanmoins celles que fournissent les contemporains amis de Marat, afin de bien foire voir que c'étaient là, non des opinions intimes et spéculatives, mais des opinions publiquement et systématiquement professées, et que Marat était, ou passait pour être l'allié et l'organe des aristocrates et des royalistes.
Dès le mois de janvier 1790, Camille Desmoulins disait de Marat : « Je ne lui ai pas dissimulé qu*on répandait le bruit qu'il était l'instrument d'aristocrates qui l'employaient à semer le trouble et à soulever le peuple contre toute espèce d'administration >• » Alors, cette accusation n'était encore qu'un bruit ; mais deux ans plus tard, Louvet ajoutait : « Aujourd'hui, Marat est reconnu royaliste '. »
Vers la fin de juillet 1791, Marat envoya à Barbaroux un ouvrage destiné à être distribué aux Marseillais dès leur arrivée, v L'ouvrage, dit Barbaroux, nous parut abominable. C'était une provocation aux Marseillais de tomber sur le corps législatif. Il follait, disait- il, sauvegarder la famille royale, mais exterminer une assemblée évidemment contre-révolutionnaire ^, » Barrère, qui fut mêlé intimement à tous les événements de la Révolution, et que sa position officielle mit à même de connaître tant de secrets sur les hommes et sur les choses, explique en ces termes la mission de V^mi du Peuple : « Marat fut l'agent secret de Pitt et du comte de Provence pendant la crise révolutionnaire. Il avait été indiqué au ministre anglais et au prince par M» de Calonne, qui avait connu Marat à Paris pendant la première assemblée des Notables, et qui dirigea la plume de cet écrivain. C'est de Marat que M. de Calonne dit un jour au libraire du foubourg Saint- Germain, qui le lui avait fait connaître : Ah! les Notables veulent des révolutions, je leur en ferai. Votre homme me sera fort utile 4. n
Enfin, Cambon, membre du comité de Salut public* déclara que rinsurrection du 31 mai avait été concertée dans un but monarchique, et qu'il avait été question, entre Danton, Robespierre et Marat, réunis à Charenton, de rétablir le fils de Louis XVI. « Danton dissimula; mais, pressé par le comité, il convint de ses projets en assurant que la liberté ne courait aucun danger ^. » Isolées, de pareilles preuves pourraient sembler insuffisantes ; réunies aux doctrines constamment soutenues par Marat, elles sont péremptoires; car avec qui donc
* Camille Besmoulins, RévoL de France.
* Louvet, Mém,
> Barbaroux, Mém.
* Barrère, Mém,
" PrUdbomme, Hiêtoire des RévoMione.
deTail iiaturell(NiiaQt sympathiier et conspirer un homme dumpioa déclaré Ju gonvernement monarchique, si ce n'est avec des monarchistes?
Ainsi, Marat ne fut jamais partisan du gouTcrnement répuMicain^ pas même en théorie. Il ne le crut ni souhaitable comme La Fayette, ni même possible comme Mirabeau. Il ne l'accepta, ni ne le subit jainais sans protestation. On ne trouve à cet égard, dans son esprit, ni illusion, ni doute. Au moment même où la Convention Timpose à la France, Marat s'écrie : u Cinquante ans d'anarchie vous attendent, et TOUS n'en sortirez que par un dictateur? »
On volt donc qu'il a fallu une histoire bien distraite et une tradition bien aveugle pour faire croire que Marat avait nourri un ardent amour de la république; et Ton va voir qu'il fallait la même tradition et la même histoire pour faire croire qu'il s'était complu dans la pauTreté.
La tradition relative à l'austère pauvreté de Marat repose sur des faits qui manquent de certitude ou qui ont besoin d'explication. Si l'on ne trouva chez lui qu'un assignat de vingt-cinq sous le jour de sa mort, cela ne dit pas qui avait pris les autres ; si la Convention décréta qu'elle payerait ses dettes, cela n'explique pas comment il les avait faites ; s'il invitait quelquefois ceux qui doutaient de sa vertu à venir le voir diner % cela ne prouve point qu'il donnât véritablement son heure; et quant à la saleté afiFectée de sa tenue, elle n'est pas plus concluante que la vieille ficelle crasseuse avec laquelle Barrère affectait d'attacher ses cheveux *, ou que le morceau de pain noir avec lequel Pache venait déjeuner dans les bureaux de Roland '• La ficelle n'empêchait point Barrère de toucher trente-six livres par jour 4, avec lesquelles il aurait pu acheter du ruban ; et le pain dur n'empêchait point Pache d'acquérir de belles propriétés nationales qui lui en produisaient de très-frais s. Il est donc nécessaire de faire la part de la réalité dans les apparences et de dégager le mensonge de cette comédie.
Marat posséda toujours une fortune qui lui eût procuré une trèshonorable aisance ; mais il la dérangea perpétuellement par les travers de son esprit ou par les désordres de sa conduite.
Lorsqu'il cessa, vers 1788, d'être médecin des écuries du comte d'Artois, il se trouva naturellement en possession du prix de sa charge. Il serait fort difficile de savoir ce que lui rapportait son journal en 1789; mais on apprend de lui-même qu'il se ruinait, en 1790, à faire construire des instruments de physique ^. Cela durait,
< Lettre à Camille Desmoitfins, Révol, de France,
* Prudhomme, Bist. des Révol, ' Mn« Koland, JHétn.
* Il touchait 18 livres comme membre de la Convention, et 18 comme membre du comité de Salut public. — Barrère, Mém.
* Prudhomme, ffiêi. des Béwfl. — t M»* Roland, /^im. Lettre à Camille Deatnoulins, Révol. de France,
lu 2#«
dit-il lai-mème, depuis plusieurs années, et ses amis le r^rdaient comme un original. Un pareil emploi de l'argent était assurément louable, surtout s*il eût été contenu dans des limites raisonnables ; mais cela proure au moins que Harat en avait.
L'année suivante, on trouve Harat gêné, chagrin, tourmenté de ses affaires, quoique son journal eût pris un grand développement; mais il fait connaître les causes de ce malaise et de ses inquiétudes, et elles ne sont pas toutes à l'honneur de ses principes.
Ce sont d'un cûté des sommes dilapidées par des éditeurs; d'un' autre, ce sont des sommes volées par des patriotes, chez lesquels il avait reçu un asile*; ajoutez-y des détournements importants, opérés par des gens chargés de ses affaires, et enfin un amour ridicule, dit-il, ainsi qu'une dame dont il était ia vache à lait. C'étaient assurément là beaucoup plus de malheurs et de désordres qu'il n'en fallait pour expliquer les chagrins qu'il expose à M"« F"*^*; mais ces chagrins prouvaient seulement que s'il y a des inconvénients dans le métier de journaliste, il y en a aussi dans le métier de troubadour.
Cependant, Marat avait encore un reste des débris de sa fortune après tous ces déboires, et il allait, disait-il le 21 septembre, l'abandonner à ses créanciers *. Qu'on ne pense pas d'ailleurs qu'il supportât cette gène avec courage; il en était au contraire consterné et indigné. Son dévouement à la cause qu'il avait embrassée lui causait des regrets cuisants; il reprochait à son parti la perte qu'il avait faite de son état et de son aisance, et il déclarait tout haut qu'il ne pouvait pas se résigner à vivre dans la pauvreté.
« Vjémi du Peuple , s'écriait-il en colère, a l'honneur de vous donner avis qu'il est sur le point de renoncer à la folle entreprise de s'immoler au salut public, pour ne plus songer qu'à refaire sa fortune, s'étant réduit à la besace dans la poursuite de ce projet insensé. On lui conseille donc de faire le métier de courtier expéditionnaire. En conséquence, il vous prie de vouloir bien l'honorer de vos ordres pour son correspondant 3. »Ce nouvel état de courtier réparat-il envers Marat les fautes de son esprit et de son cœur? c'est ce que son journal ne dit pas ; mais l'année 1 792 et la république l'en consolèrent largement.
D'abord, la commune Insurrectionnelle du 10 août fit de Marat son Journaliste officiel. Il eut, seul, une tribune dans la salle du Conseil; et son journal fut, jusqu'à sa mort , répandu à plus de dix mille exemplaires aux frais du trésor municipal *, Marat trouva donc dès ce moment dans sa plume subventionnée une source al)ondante de revenus; et, pour fournir les exemplaires que lui prenait la commune, afin de les envoyer aux armées, il ne lui fallait pas moins
* maraifl'J mi du Peuple.
* Marat, VAmidu Peuple, m^^SM,^^ Jbid,^ no549« ^ Prudhomme, Hiét. des BévoL
que les quatre presses enlevées par son ordre â rimprimerie royale ».
Ensuite, Marat fût nommé député de Paris à la Conrention nationale, et il ajouta ainsi à ses bénéfices de Journaliste ses 18 livres par jour, sans compter, comme il le disait, le tour du bâton *.
Enfin, Marat avait tant de fois parlé des sangsues publiques et des avale-royaumes y nourris avec les fonds secrets des ministres, qu'il lui prit fantaisie d'en tâter. Il écrivit, en conséquence, dès les premiers jours d'octobre, à Roland, ministre de Tinlérieur, et lui demanda quinze mille francs sur les cent mille que la Convention lui avait donnés pour ses services secrets. Roland trouva la somme un peu forte pour un début. Marat cria, se fâcha, publia partout IVncivisme du ministre qui lui refusait quinze mille livres ; et, à la fin, il fit tant de tapage que Danton fut chargé par le Conseil de lui donner satisfaction ^,
Marat nagea donc en plein Pactole, à partir du 10 août. Aussi invita-t-il désormais les gens non plus à venir le voir dîner mais à dîner ; et Chabot en reçut, disait-il, des repas de général d'armée 4. Il se peut bien, comme l'assure le procès-verbal du Conseil général de la commune, du 27 juillet 1795, qu'on n'ait trouvé chez Marat qu'un assignat de 25 sous ; mais cela prouverait tout au plus que l'expérience du passé ne lui avait pas été très-utile, qu'il n'avait pas su trouver des caissiers plus fidèles, ni calmer les orages de son cœur. La Convention, en payant ses dettes, fit donc un acte fort utile à ses créanciers mais fort étranger à la morale publique.
L'extérieur cynique de Marat n'étaU pas un signe de détresse. C'était l'uniforme de la démagogie; on le portait partout, et le plus ignoble était le plus applaudi. Cela s'appelait la carmagnole et caractérisait la fleur des patriotes. Louvet, qui fut obligé de la revêtir un jour, la décrivait ainsi : « Je portais , dit-il , un lai*ge pantalon de laine noire, la courte veste pareille, un gilet tricolore, une perruque jacobine à poils courts, plats et noirs, enfin le bonnet rouge, l'énorme sabre et deux terribles moustaches. » C'est dans ce costume que l'on siégeait â la Convention ; mais, quand on était rentré chez soi et hors de la vue de la populace, on reprenait, avec des habits décents, les moelleux tapis et les riches tentures. Marat lui-même ne conservait, dans son intérieur, que la moitié de sa saleté, comme s'il eût été impossible de la séparer complètement de sa nature. Là, il était aristocrate comme il le pouvait, et avec ce qui permettait la distinction, avec la soie, les fleurs et les dorures. Voici la description que donne M»« Roland de sa personne et de son salon, sur le récit' d'une dame qui lui avait rendu visite :
« 11 avait aux jambes des bottes sans bas, portait une vieille culotte
^ M»* Roland, Mém»
* Marat, l'Jmidu Peuple, n» 551.
* Mn« Roland, Mém,
^ Lettre de Camille De$moulin$ A Prudhomme, RèvoL de Paris.
de peau, une veste de taffetas blane* Sa chemise crasseuse et ouTerte laissait ?oir une poitrioe jaunissante ; des ongles longs et sales se dessinaient au bout de ses doigts, et son affreuse figure accompagnait parFaitement ce costume bizarre. Il prend la main de la dame, la conduit dans un salon très-frais, meublé en damas bleu et blaoc, décoré de rideaux de soie élégamment relevés en draperies, d'un lustre brillant et de superbes vases de porcelaine remplis de fleurs naturelles alors rares et de haut prix. 11 s'assied à côté aelle sur une ottomane voluptueuse, écoute le récit qu'elle vient lui faire, s'intéresse à elle, lui baise la main, serre un peu ses genoux, et lui promet la liberté de son cousin... Le soir même, Marat fut au comité, et le cousin sortit de l'abbaye le lendemain ; mais, dans les vingt-quatre heures, YJtni du Peuple écrivit au mari de la dame en lui envoyant un sujet auquel il s'agissait de rendre un service qu'il fallut bien ne pas refuser *. >»
C'était là sans doute ce que Mairat appelait le tour du bâton. Chabot et Fouquier^Thinville avaient aussi XtVLt bâton, mais d'un diamètre effroyable. Le tour du bâton de Chabot était de 50 mille livres, moyennant lesquelles il faisait sortir M. de Castellane; et le tour du bâton de Fouquier était de 80 mille livres, moyennant lesquelles il faisait... parfaitement bien guillotiner M. de Hony, menaçant M™« de Rochechouart, qui avait payé la somme, de lui fermer la bouche si elle se plaignait de l'inexécution du marché *.
La carrière de Marat ne saurait donc ni s'expliquer par l'exaltation de sk^^ principes républicains, ni s'excuser par l'austère pauvreté de sa vie ; il put quelquefois manquer d'argent, il ne sut s'en passer jamais, et il l'aima toujours. Il fut besogneux, il ne fut point pauvre. Quant à la république, il la' combattit incessamment, après comme avant qu'elle se fût établie ; et loin de la trouver désirable, il Joe la crut pas même possible.
Ainsi, il ne faut chercher aux doctrines et aux actes de Marat ni explication qui les pallie, ni excuse qui les couvre. Il n'y a dans les unes et dans les autres que le crime avec son audace et sa laideur.
Les doctrines de Marat étaient d'une effrayante simplicité. Elles consistaient à vouloir une forme de gouvernement idéale, avec le despotisme en haut et la liberté en bas ; et puis de l'établir et de le maintenir par l'extermination immédiate des partis contraires* « La liberté ne doit exister que pour les amis de la patrie; les fers et les supplices pour ses ennemis ^. » Voilà son code politique, duquel Robespierre fera sortir toute sa théorie du gouvernement révolutionnaire, formulée dans cet axiome : « Aux bons citoyens, il doit toute la protection nationale; aux ennemis du peuple, il ne doit quels
M»" Roland, Mém, * M"e Roland, Mém.
> Marat, VAmi du Peuple^ n« 991.
Qort '. » Marat a doM été lluventeor ▼érilri>le du sjMme de la
Terrcup.
DaDs la politique de Marat, on ne cherchait ni la vérité, ni la jus* tice, ni la pitié; on y marchait au but, comme Saint-Just disait qu'il se plairait à marcher, les pieds dans le sang et dans les larmes *. £t comme les formes de la justice auraient été trop lentes, et les écha* fauds trop peu nombreux, Marat ne comprenait, ne conseillait et ne demandait que des assassinats en masse.
Les moyens d'extermination en grand oJQFraient une véritable diffi* culte, et Marat chercha divers moyens pour la vaincre. Il proposa d'abord, et avec instances, la formation d'une compagnie de tueurs, sous le nom de Fengeurs de la loi ^. Il ne (>ut pas réussir à la former. Il se mit alors à regretter ces masses de bandits qui avaient servi en 1789 à commettre les meurtres de Delaunay, de Flesselles, de Berthier et des gardes du corps. « Les indigents, disait-il, à qui la Révolution n'ofiFre aucun avantage, pouvaient et voulaient seuls nous a£Fraochir de nos oppresseurs en les glaçant d'effroi par le supplice des plus coupables. Nous avons stupidement arrêté le cours de leurs salutaires vengeances 4. » Ne sachant que faire pour organiser l'assassinat, il s'adressa aux sociétés populaires, dont les jacobins avaient couvert la France, et il s'efiforça de leur persuader qu'elles avaient le droit d'être « non-seulement délibérantes mais agissantes, mais réprimantes, mais punissantes, mais massacrantes ^. »
L'arrivée des Marseillais à Paris, le 30 juillet 179â, parut à Marat une meryeillense circonstance pour réaliser ses plans. Il écrivit i Barbaroux qui alla le voir. « Donnez-moi, lui dit-il, deux cents Napolitains armés de poignards et portant à leurs bras gauche un manchon en guise de bouclier. Avec eux, je parcourrai la France, et je ferai la Révolution ^. » Quant aux objections que soulevait ce système, Marat ne s'y arrêtait pas. On tuerait sans doute quelque patriote dans la précipitation et dans la mêlée, mais il n'y voyait pas grand mal. « Si, sur cent hommes tués, disait-il, il y a dix patriotes, qu'importe ! C'est quatre-vingt-dix hommes pour dix ! Et puis, on ne peut pas se tromper; tombez sur ceux qui ont des voitures, des va* lets, des habits de soie, ou qui sortent des spectacles : vous êtes sûrs que ce sont des aristocrates ?.
N'ayant jamais pu réussir à exécuter en grand son plan général de massacres, Marat se donne au moins la satisfaction de les conseiller. Le 29 juillet 1790, il conseille de couper six cents têtes ^ ; le 18 août, il propose de dresser huit cents potences dans la cour des Tuileries
' Discours de Robespierre sur te gouvernement révolutionnaire, Prudhomme, Bist, des Révol.
* Courtois, Rapport sur les papiers de Robespierre.
» Marat, l'Ami du Peuple, no« 560 , 366 , 570. — * Jbid,, no 369. — * Ibid., no 389.
* Barbaroux, iifém. — ^ Ibid.
* Camille Desmoulins, Révol de France,
poar y pendre autant de députés ; le 14 février 1791, il engage les soldats â chasser leurs officiers ou à lent mettre la baïonnette dans le ventre; et le conseil lui semble si bon, qu'il le réitère le 15 juin ; le 27 février, il prie les forts de la halle d'aller faire des visites domiciliaires; « et si Bailly^ dit-il, a l'impudence de se montrer avec sa face blême pour vous calmer, donnez-lui son paquet ; il y a longtemps que ce misérable a mérité la corde; » le 6 mars, il invite les faubourgs à descendre à Tbôtel de Hassiac, et à donner une danse à tous les gueux d'aristocrates qui s'y trouvent; le 18 mars, il indique l'adresse d'un de ses ennemis aux forts de la halle, afin qu'ils aillent l'assommer *; le 9 avril, il demande en grâce qu'on aille mettre en croix I^a Fayette, Baiily, les ministres, les députés et tous les bureaux des administrations ; il renouvelle sa motion le 21 , le 22 et le 20 juin ; et il attachait un si grand prix à la mort de La Fayette qu'il l'aurait voulue, disait-il, dùt-il lui en coûter un bras.
De temps en temps, Marat mettait ses forts de la halle et son public aux manches retroussées au service des vengeances ou des vols de ses amis ; et il se faisait, pour eux, juge, recors et gendarme. Ainsi, il imprime dans son numéro 360 : « Si le sieur Petit ne rembourse pas immédiatement 12 livres au sieur Lasalle, et 3 livres à son domestique, je le traînerai dans la boue jusqu'à ce qu'il soit expulsé de sa place comme un infâme. » Ainsi encore, il imprime dans son numéro 368 : « Nous invitons le sieur Berthereau, ci -devant procureur au Châtelet, député à l'Assemblée nationale, et membre du comité des pensions, à vouloir bien signer chez M. Ifartin, notaire, rue de Seine, l'arrangement qui lui est proposé, à lui et au sieur Mougin* Nous aimons à croire qu'il ne nous donnera pas lieu de foire connaître au public les motifo de son refus. »
Voilà ce qui remplit le journal de ce misérable, de la boue, quand ce n'est pas du sang. Ce journal était pourtant l'organe officiel de la commune de Paris après le 10 août, et il devint celui du gouvernement de la république après le 31 mai. Après la mort de Marat, le comité de Salut public remplaça son journal par l'horrible Père Duchéne, qui fut envoyé gratuitement aux administrations et aux armées *. Ne faut-il pas que la main de Dieu ait bien profondément gravé son empreinte sur le cœur de l'homme, pour que la France ait résisté aux moyens de dépravation et d'avilissement employés par le gouvernement révolutionnaire?
Deux choses devraient surprendre dans Marat, si une pareille nature avait pu rester étrangère à une formé quelconque de la honte. Ce tueur insatiable, ce cannibale qui avait toujours àim de chair humaine, avait une peur effroyable et ridicule de la mort ; et cet Ami du Peuple ne cessa jamais de lui témoigner son mépris et de lui prodiguer ses injures.
< ISM^i^VAmi du Peuple.
* Courtois, Rapport sur les papiers saisis che» Robespierre, pièce • 26.
La poltronnerie de Marat était une de ces peurs héroïques à rendre Thersite jaloux. Thersite était lâche, mais au moins il était fanfaron. Marat ne sauvait même pas les apparences ; uon-seulement il sentait la peur, mais il Favouait, la proclamait et hmprimait. Il disait à ses ennemis : Je me cache ! avec autant de solennité que le Cid disait aux Maures : Paraissez !
Le 8 octobre 1789 commença les terreurs de Marat, avec le décret de prise de corps lancé contre lui par le Châtelet pour fait de calomnie. En même temps commença ce qu'il nommait, et ce qu'on nomma sa vie souterraine. On l'accusait, au commencement de 1791, de soutenir des intrigues anglaises, et il répondit : « Vendre la France à l'Angleterre ! cela n'est pas maladroit, pour un homme caché depuis sept mois dans un souterrain '. » Il fut donc convenu, dès ce moment, que Marat rédigeait et imprimait son journal dans une cave, de même qu'on imagina, dès le mois de juillet de la même année, que Camille Desmoulins s'était retiré en Provence parce qu'il avait dit, dans son journal, qu'il était u à Marseille, le seul endroit où l'on pût parler le langage de la liberté '. n
La vérité est que Camille Desmoulins était caché à Bourg-la-Reine, et Marat rue des Boucheries-Saint-Germain, dans une chambre que le boucher Legendre lui avait donnée, au second étage de sa maison. Il se cacha ensnite dans la rue Saint-Honoré, chez un certain Daubigny, tt espèce d'avocat, dit Barbaroux, puis jacobin, puis voleur; » et enfin chez une femme, aux environs de la place de Grève, où la révolution du 10 août alla le prendre pour le porter un an après au Panthéon '. La veille même de cette révolution, qui allait faire de Marat le véritable maître de la France, sa peur était arrivée au paroxisme qui touche à la folie. Il conjura Barbaroux, par trois lettres successives, du 5, du 7 et du 9 août, de le conduire à Marseille sous un déguisement de jockey. « Je ne promis rien, ajoute Barbaroux, je craignais de faire un trop mauvais présent à mon pays. Cependant, croyant que sa douleur dérangerait davantage sa tête, je lui donnai quelques consolations 4. u Quelle idée un homme qui avait un tel effroi du danger devait-il avoir des angoisses des malheureux qu'il livra au bourreau !
Marat se proclamait l'ami du peuple, et son amour pour lui devait être immense s'il était égal a son mépris. « Non, non, disait-il,U liberté n'est point faite pour une nation ignare, frivole et l^ère;
* Marat, l'Ami du Peuple^ n» 359.
* Prudhomme, Révol de Paris.
* Peut-être cet asile est-il celui à propos duquel le secrétaire du comité de Sûreté générale s*exprime ainsi : « Marat trouva un asile chez un graveur de son quartier. Cependant, la mort fut la récompense de celui qui l'avait sauvé et nourri. — Harat, par reconnaissance, le vola, et ensuite lui enleva sa femme ; le malheureux, ayant osé se plaindre, fut arrêté et incarcéré à Saint-Lazare. Alors,on punissait de mort quiconque avait mal parlé de Marat. » Sénart, Mém.
^ Barbaroux, iféf».
pour des citadîos ëlerës dans la crainte» la dissimulatioii, la fourbe, le mensonge; nourris dans la souplesse, Tintrigue, la flagornerie, TaYarice, Tescroquerie ; ne subsistant que de friponneries et de rapines, ne soupirant qu'après les plaisirs, les titres, les décorations, et toujours prêts à se vendre pour de For ". » Et ailleurs, il ajoutait : «( Le moyen de faire entendre raison à un courtaud de boutique, à un marchand de fromage, à un vendeur de choux, à un clerc de notaire, à un mitron, à un limonadier, lorsqu'on leur prouve que leurs bonnets, leurs casques, leurs épaulettes jont perdu la chose publique ?
» Doucement donc, faisait-il dire encore à celte garde nationale de 1791, doucement, pères conscrits. Sapez, tant qu'il vous plaira, la liberté publique par ses fondements ; enchaînez ses défenseurs ; — mais laissez-nous nos épaulettes, nos panaches, nos casques, nos bonnets ! » Et quand il était au bout de sa colère, il criait à son peuple : u Eternels badauds, de quelles épilhètes ne vous accablerais-je pas, dans les transports de mon désespoir, si j'en connaissais de plus humiliante que celle de Parisiens ^ l »
L'exemplaire de VAtni du Peuple dans lequel nous avons étudié la doctrine de Marat est là, ouvert devant nous, portant sur plusieurs de ses pages de larges diaprures de sang. Â quel coup de poignard, à quel coup de hache, à quel assassinat, à quelle danse, à quel pa- ^««^ donné par les amis de Marat sont dues ces taches immondes? De quelles douleurs, de quel désespoir ces pages gardent-elles, depuis cinquante-huit ans, la douloureuse et funèbre confidence? Nous ne savons ; mais ce que nous éprouvons, au fond de notre âme con* iristée, c'est que le dégoût que nous inspirent ces souillures n'approche pas de l'indicible horreur que nous a fait éprouver cet abominable journal.
Marat était le maître de la France depuis un an, lorsqu'une jeune fllle lui plongea un couteau dans le cœur, le 1 5 juillet 1793, vers sept heures du soir.
Charlotte Corday d'Armans , née à Saint-Saturnin, près de Séez, avait alors 25 ans. C'était un de ces calmes et nobles courages qui tombent comme Ârrie, en disant : Cela ne fait pas de ifial ! Elle n'avait jamais vu Marat ; mais elle avait compté ses crimes ; et quand la mesure fut comble, elle partit. La lâcheté des hommes de ce temps l'avait indignée, et elle avait traversé, en venant à Paris, les rangs des pâles girondins fuyant devant le spectre de la guillotine. Cette jeune fille accomplit ce qu'elle croyait sa mission avec une sérénité d'âme que rien ne put altérer, ni les mégères qui voulaient ses lambeaux, ni les insultes de la populace ameutée, ni l'arrêt du tribunal de sang, ni la chemise rouge que lui mit le bourreau pour la conduire au supplice. Elle écrivit de sa prison une lettre éloquente à Barbaroux pour lui racontet* son action. « 11 est peu de vrais patriotes, lui disait-elle, qui sachent mourir pour leur pays. » Ces paroles simples durent
Maraty VJmidu Peuple, — t Ibid,
frapper le tribun fagttif beaucoup plus avant que le fer qui le tua '.
La mort de Marat montra, dans tout ce qu*il avait de hideux, Tavilissement de Paris , et Ton connut, ce jour-là , le dernier degré où poissent descendre la lâcheté et l'abjection humaines. Alexandre, César, Charlemagne, Coudé, Fénélon n'avaient eu que des larmes : Marat eut des autels. Nous ne parlons pas du Panthéon, qu'il avait appelé une niche à coquins *, et où il avait formellement déclaré qu'il ne voulait pas être mis '. Nous parlons de l'autel qu'on hii dressa au Luxembourg ; nous parlons des sanctuaires d*où l'on chassa la Vierge-Marie pour l'y placer ; nous parlons enfin des montagnes que les jacobins firent élever en son honneur dans quatre mille communes de France 4.
Sur cet autel, devant lequel tout Paris alla faire la génuflexion, le cœur de Marat resta longtemps exposé, au milieu de fleurs et d'encens, dans un vase d*agathe antique choisi au garde-meuble. On y chanta des litanies où l'on disait :
cor Jesu ,
cor Marat,
Cœur sacré de Jésus,
Cœur sacré de Marat,
Vous avez les moines droits à nos hommages !
Et encore le jacobin Brochet s'écria-t-il que Marat n'était pas fait pour être comparé à Jésus ^ ! >»
Paris Tit, Paris entendit ces sales infamies et leur battit des mains. 11 fit plus encore ; car la colère est un mouvement du cœur qui a sa noblesse, et de pareils misérables, saouls de vin et de démagogie, ne méritaient que le mépris. Paris vit et entendit Boissy-d'Ânglas, chargé par la Convention de diriger l'apothéose de Marat, écrire et prononcer ces paroles : » Le jour consacré à célébrer les victoires
* Voir la lettre de Charlotte Corday à Barbaroux et son interrogatoire, Prudhomme, Histoire des Révolutions» .
' Maral, l'Ami du Peuple, no 648.
s « Si jamais la liberté s'établissait en France, disait-il le 6 avril 1791, et si jamais quelque législateur, se souvenant de ce que j*ai fait pour la patrie, était tenté de me décerner une place à Sainte-Geneviève, je proteste ici hautement contre ce sanglant affront. Oui, j*aimerais mieux cent fois ne jamais mourir que d^avoir à redouter un aussi cruel outrage. » -— Marat, t'Jmi du Peuple, no 421.
^ Le Conseil de la commune arrête « que la Vierge de la rue aux Ours sera remplacée par le buste de Marat, et que les rois de France seront délogés du portail de Notre-Dame et mis en pièces. » — Voy. Prudhomme, HévoL de Paris.-^Cel arrêté fut exécuté aux applaudissements du peintre David, qui ne savait pas que les prétendus rois du portail de Notre-Dame étaient des personnages de PAncien Testament.
" Prudhomme, ffist, des Révol, — Ce Brochet présidait le club des Jacobins en décembre 1793, et il fit partie du jury qui condamna les girondins.
nationales sera le jour où les mânes de VAmi du Peuple entreront avec plus de satisfaction dans le temple consacré à rhumantté. Console-toi de ce retard, peuple ami de Marat ; les complots de ceux qui ne t*aimaient pas, de ceux qui, envieux de sa gloire sans imiter ses vertus, voulaient arriver à son immortalité sur les débris de la liberté renversée, ont été découverts * ! <*
Qu'avais-tu donc fait, ce ]our-là, de ton cœur et de Ion âme, bé« rolque Boissy-d*Anglas? Serait-il donc vrai qu'il faut moins de courage pour braver la mort que pour résister «u stupide égarement d'une grande cité en délire?
DARTOir»
Comme tous ceux qui entrèrent dans la politique de 1789, comme Pétion, comme Robespierre, comme Barrère, Danton y arriva avec des idées monarchiques. A cette époque, les principes républicains n'étaient encore rien, pas même une utopie. Les plus hardis voulaient une constitution, les factieux allaient jusqu'^un changement de monarque ou de dynastie. Personne n'allait au delà de la royauté.
ta Révolution avait trouvé Danton avocat aux conseils du roi depuis 1787. Il était u chargé de dettes plus que de causes, et sa femme disait que, sans le secours d'un louis par semaine qu'elle recevait de son père, elle n'aurait pu soutenir son ménage '. » Les réunions des districts lui parurent favorables pour se signaler à l'attention publique ; et comme il élait remarquable par une haute stature , une grosse voix, et beaucoup de ce qu'il appelait audace, et qu'on eût pu tout aussi bien appeler effronterie, le district des Cordeliers, auquel il appartenait^ le nomma son président après le 14 juillet.
Danton n'était alors, comme on le verra, qu'un royaliste; seulement, il élait de ceux qui, comme Mirabeau, Robespierre et les Lameth, se groupaient autour du duc d'Orléans pour lutter contre la Cour, et arriver, par la popularité, aux places et à la fortune. Il passa donc cette année de 1789 a faire ce que faisaient alors les hommes de son parti. Il proposa, pendant le mois de juillet, au district des Cordeliers, de demander, pour H. le duc d'Orléans, le commandement des gardes françaises ^ ; il aida puissamment Marat à pousser à Versailles les bandits du ^ octobre 4, et il acquit, dit M"** Roland, une sorte d'aisance dans le cours de cette année sans qu'on vit de travail
* Prudhomme, Hiêloire des RévoL s V»e Roland, Mém.
* Barrère, Jl/ém.
* Camille Desmoulins, Rét^ol, de France^
qui àét la prvcurer. M. de Bouille explique très-clairement cette aisance de Danton ; elle provenait de subsides versés par le roi entre les mains de La Fayette, et à l'aide desquels celui-ci 8*était attaché Camille Desmoulins et le grand motionnaire des cordeliers ^
Ni cette attache publique du parti orléaniste, ni cette participation odieuse à Tattentat de Yersaillea, n'avaient donc détaché Danton de ses principes monarchiques, qui étaient alors les principes de tout le monde. 11 en donna même, le 4 février 1790, une preuve éclatante. Il était Tun des cinq membres qui représentaient le district des Cordeliers à l'Assemblée générale de la commune. La démarche faite par Louis XVI à l'Assemblée nationale avait rempli les esprits d'enthousiasme. Un membre de la commune proposa de députer vers le roi {MMir lui porter l'hommage de la ville de Paris. Dn autre proposa de renouveler le serment d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir la Constitution décrétée par l'Assemblée. Toutes ces propositions furent unanimement accueillies; mais Danton trouva que ce n'était pas assez , et il proposa, pour signaler son zèle, d'admettre a la même cérémonie tout le pnblic des galeries, hommes et femmes. ce qui fut, dit le Moniteur, également reçu et admis avec applaudissements *.
L'année 1791 montra ce qu'était véritablement Danton, un factieux ébonté et avide, se jetant à la tète de tous les partis qui lui offraient du pouvoir et des richesses, leur jurant fidélité avec emportement et se parjurant avec cynisme.
Au milieu de la secousse violente que la fuite du roi avait communiquée aux esprits , Danton s'unit à Brissot pour proposer la république anx jacobins. Si une pareille forme de gouvernement lui avait réellement paru la meilleure, sa démarche eût été fort excusable ; mais il n'était pas républicain, il le déclarera lui-même, et il n'avait joué, le SI juin , qu'un rôle de coureur d'aventures. En effet, après avoir demandé la république avec Brissot, le 21 juin, il demanda encore avec Brissot, le ID) juillet, la déchéance de Louis XVI et la proclamation du Dauphin sous un conseil de régence électif ; et il était au Champ-de-Mars, le 17, soutenant de ses poumons la pétition de Laclos et de Brissot, qui demandait également le remplacement de Lams XVI par tous les moyens constitutionnels '.
Sans doute, Danton désavoua plus tard toute participation à celte demande de déchéance ; nous allons voir uu'il agit alors comme royaliste, et qu'à un mensonge il ajouta une lâcheté. Ce n'était pas rare alors. Camille Desmoulins, qui n'avait pas quitté Danton le 17 juillet,
< H. de Bouille, Mém, ]
* Moniteur,
> C*esl de là, et après la décharge opérée par les ordres de La Fayette, que Danton prit cette course désespérée qui ie transporta d*un trait â Fonienay-sous-Bois. — Voy. Camille Desmoulins, RévoL de France, où il étaMit que Danton avait soutenu, le 15, la déchéance et le remplacement de Louis XYI.
qui afait joué ub rèle d*émeutier de bas étage, qui avait, dit*i] liiimême, fortifié la voix publique de sa quote-part de gosier j et passé son temps ati;r Jacobins et au Champ-de- Mars pour attiser topinion ; qui était enfin, ajoute-t-il ailleurs, un des dia: républicains de collège qu*il y eûtà Paris, au mois de juillet 1789 < ; Camille Desmoulins compris, comme Danton, comme Fréron, comme Legendre, dans les poursuites dirigées contre les pétitionnaires, déclara avec Brissot que l'imputation d'idées républicaines était, quant à lui et à ses amis, une ridicule et coupable calomnie '. Seulement, ce qui avait fait parler ainsi Camille Desmoulins, c'était la peur; et ce qui faisait parler Danton, c'était Tinlérèt.
Danton sortit, en effet, pendant le mois de décembre de l'année 1791, de la tourbe des ambitieux subalternes pour devenir substitut du procureur de la commune de Paris. Comme situation financière, c'était modeste, car la place n'avait que 4,000 francs de traitement ^ ; mais commesitualion politique, c'était considérable,puisqueM. Cahier de Gervilie,auqnel Danton succédait, venait d'être appelé au ministère.
Dès ce jour, Danton parut se considérer comme un homme auquel les voies régulières et honot*ables de la fortune et des honneurs étaient ouvertes. Appelé par la Constitution au maintien des lois , il avait à effacer son passéi sali dans les clubs et dans les émeutes, et à engager son avenir dans la cause de l'ordre, de la liberté et de la monarchie. Il fit l'un et l'autre comme il faisait tout, c'est-à*dire avec étalage et avec fracas ; et il ajouta ainsi gratuitement à la honte de son désaveu comme à celle de son parjure.
D'un côté, la confession de Danton fut complète et son retour éclatant. 11 avoua que, u dès les premiers jours de notre régénération, il avait consenti à paraître exagéré pour n'être jamais faible; » il démentit toute « participation à une pétition trop tragiquement célèbre; ') il déclara que la nation, « après avoir brisé ses fers, avait conservé la royauté sans la craindre, et l'avait épurée sans la haïr »; il ajouta enfin de sa voix la plus tonnante : « oui. Messieurs, quelles qu'aient été mes opinions individuelles lors de la révision de la Constitution, sur les choses et sur les hommes, maintenant qu'elle est jurée, j'appellerais à grands cris la mort sur le premier qui lèverait un bras sacrilège pour l'attaquer, fût-ce mon frère, fût-ce mon ami,
* Camille Desmoulins, Fragm. d'une ffist. secrèlç de la RévoL—Yolci, du reste, comment Camille Desmoulins était républicain, au mois de juillet 1789 : • Louis lYI repartit au bruit des canons et des trente mille voix qui le comblaient de bénédictions et qui appelaient sur sa tête sacrée les dons du ciel. Le roi triomphe, la nation triomphe, la félicité du peuple étant la victoire d*un bon roi. i» — La France libre, juillet \7%9,
' Camille Desmoulins. — Disc, de Brissot aux Jacobins.
> La place de procureur, qu'eurent Manuel et Chaumelte, donnait 8,000 fr. ; celle de substitut, qu'eurent Dauton et Hébert , en avait 4,000; celle de greffier, qu'eut Tallien, avait 5,000 fr. La place de maire conserva sous Pélion, Chambon, Pacbe et Fleuriot les 60,000 fr. qu'elle avait sous Bailly. — Voy. Moniteur.
ffti-ee mon propre fils. Tels sont mes sentiments ^ » Il dëpouillait donc entièrement le vieil homme, et il ne restait plus rien ni du Danton du club des Cordeliers, qui avait poussé Jourdan Goupe-tète à Versailles, ni du Danton du club des Jacobins, qui avait demandé la république le S! juin, ni du Danton du Champ-de-Mars, qui avait demandé, le 17 juillet, la déchéance de Louis XVI et l'établissement d'une r^ence.
D'un autre c6té, Danton s'engagea au service de la monarchie et de Tordre aussi irrévocablement qu'un avocat de sa sincérité pouvait être engagé par des paroles. « J'ai été nommé, dil-il, pour concourir au maintien de la Constitution , pour faire exécuter les lois jurées par la nation. Eh bien ! je tiendrai mes serments, je remplirai mes devoirs, je maintiendrai de tout mon pouvoir la Constitution^ rien^que la Constitution , puisque ce sera défendre tout à la fois régaIité,Sa liberté et le peuple. Celui qui m'a précédé dans les fonctions que je vais remplir a dit qu'en l'appelant au ministère, le roi donnait une nouvelle preuve de son attachement à la Constitution. Le peuple, en me choisissant, la veut fortement aussi la Constitution. Il a donc bien secondé les intentions du roi. Puissions-nous avoir dit, mon prédécesseur et moi, deux éternelles vérités ! Les nations ne changent, ou ne modifient jamais leur, gouvernement, que quand l'excès de l'oppression les y conduit. La royauté constitutionnelle peut durer plus de siècles en France que n'en a duré la royauté despotique '. »
Pétion, qui était maire, et, en cette qualité, président du tribunal de la commune, répondit à Danton : uNous n'avons plus, dit-il, de Constitution à faire; mais, ce qui n'est pas moins difficile, nous en avons une à conserver. Tous les bons citoyens la veulent. Le magistrat du peuple qui a fait serment de la faire exécuter serait le plus infânae des parjures s'il ne remplissait pas religieusement cet engagement sacré. »
Le maire de Paris avait fait, le 19 décembre, le même serment que Danton. Us le violèrent l'un et l'autre le 10 août, en ajoutant la sédition au parjure.
Le Danton de la tradition révolutionnaire est une sorte de gladiateur athlétique, audacieux et passionné. Son regard enflammait les cœurs, son éloquence entraînait les âmes, et lorsque, semblable au cyclope d'Homère, il avait poussé ce rugissement titanique dont s'ébranlaient les cavernes des faubourgs, on voyait paraître, tourbillonner et écumer ce flot noir et mugissant de l'émeute qui allait battre les murs de Versailles ou des Tuileries, et noyer dans son remou les royautés arrachées de leurs trônes.
Le Danton de l'histoire est bien différent. C'était un avocat médiocre, bavard et poltron. Il lâchait de payer en phrases boiteuses et emphatiques son écot révolutionnaire, se tenant soigneusement à l'écart des bagarres que son ambition avait suscitées, et attendant au
' Discotif 8 prononcé par Danton le jour de son installation au par* quel de la commune, — Prud homme, Hist, des Révol. — * Jbid,
fùfiâ d'une cave que les imbédles qu'il avait laneës dâni la rue lui cassent conquis le ministère ou la dictature. Danton eût donc pu être pour les natures prudentes on timides un précieux rémilateur. Lorsqu'il partait subitement pour Arcis-sur^Âube, c'était le signe de quelque bataille prochaine; mais, dès qu*on le rojalt paraître armé, a la mode de 95, d'une espingole ou d*un sabre, on pourait être rassuré. Cette attitude guerrière annonçait le calme des idées, comme rhirondelle annonce le printemps.
Il sentait si bien lui-même à quel point sa nature verbeuse et déclamatoire répugnait aux actes énergiques et périlleux, qu'il tâchait tou- Iours d*effrayer ses adversaires avec sa voix rauque ou avec sa liideuse figure, comme les Indiens se peignent le visage et le corps de couleurs «t de signes bizarres pour intimider leurs ennemis. Quand il parvenait à mettre ses gens en fuite avec ces armes innocentes, il trouvait que c'était autant de gagné sur les chances de la lutte.
Ce n'est même pas un spectacle médiocrement comique de voir le soin avec lequel ce capitaine Paroles grossissait la voix ou fronçait le sourcil. (( La nature, disait-il emphatiquement à son auditoire de la commune, la nature m'a donné en partage les formes athlétiques et la physionomie âpre de la liberté ' . » Pour ceux qui avaient peur de cette physionomie et de ces formes, celte plu'ase le dispensait de tirer son courage du fburreau. Quelquefois, lorsque ses adversaires hi" saient bonne contenance, il leur diAit, comme le 1«' avril 1793: « J*ai cru longtemps que, quelle que fût l'impétuosité de mon caractère, Je devais tempérer les moyens que la nature m'a départis '; * quelquefois, quand un ennemi devenait menaçant, il tâchait de l'arrêter en lui criant, comme à Guadet, le 13 avril : « Âh! tu m'accuses, toi!... tu ne connais pas ma force! » Hais lorsque, malgré ces faofaronnades, il voyait l'adversaire s'avancer résolument, comme La Fayette, le 17 juillet 1791, le capitaine Paroles prenait énergique ment son élan ; une première course l'emportait h Fontenay-sous- Bois, et une deuxième à Arcis-sur-Aube K Si jamais Danton lut Homère, le passage qu'il admira le plus dut être celui où les dieux franchissent le monde en trois pas.
C'est précisément pour se dispenser d'être hardi dans sa conduite que Danton affectait d'être violent dans ses discours ; et il avait si souvent recommandé, comme le â septembre 1799, d'avoir de l'audace, encore de l'audace, et toujours de l'audace, qu'il était parvenu â acquérir une réputation d'intrépidité rare, lui qu'il avait fallu traîner de force aux conciliabules de l'émeute la veille du 10 août, et qui passa cette mémorable journée, comme Robespierre, dans les ténèores discrètes d'un caveau 4.
' Diicours prononce par Danton lors de son installation au parqua de Vhôfel de ville.
' Moniieur du 3 avril 1798, séance du !•'.
' Camille Desmoulins. -- Rapport de Saint-Just, t«r avnl 1704. ^ • Danton, qui 8*étaU aeché psndant le combat, parut, après la vie-
C'est en effist ainsi, et non sous les traits belliqueux de la tradition révoifiUoBnaire, que tous ceux qui ont bien connu Danton l'ont représenté, u II n'avait, dit Prudhomme, d'autre énergie que la force de ses poumons, avec quelque peu d'esprit naturel. Il était dépourvu de lumières acquises ; il était trop paresseux pour en acquérir. L'étude au cabinet ne lui convenait pas. Il ne méditait que par boutade et n'écrivait jamais. Les cordeliers le regardaient comme leur oracle, et ils avaient raison. Aucun d'entre eux ne le valait. Environné, barcelé par des mauvais sujets qui le jugeaient digne d*étre leur chef, il se déclara en faveur de tous les brigands et meneurs de tripots. Il se mit à la tète de tous ceux qui ne virent dans la Révolution qu'un patrimoine à s'adjuger. Marat regardait Danton en pitié comme un ignorant. »
En somme, il ne faudrait cbercber en Danton rien au delà des idées, du savoir, de la jactance, de la boursouflure d'un avocat aux conseils du roi qui était plein d'ambition et qui n'avait pas réussi. Ses discours étaient une exagération de cette emphase vide et ridicule dont la Constituante avait donné le modèle. C'était habituellement au nom de la postérité qu'il demandait que ses propositions fussent adoptées. Il stipulait pour les races futures ; l'univers le contemplaity et il était sur, en périssant, </è laisser un nom illustre ^ Ce n'était donc rien qu'un tribun verbeux , sanguinaire et couard, aussi laid d'âme que de visage, imitateur grotesque de Mirabeau, et n'ayant de lui que deux choses, la vénalité et la petite vérole.
Danton s'était très-exactement défini lui-même en s'appelant un rétolutiotmaire immuable. Il justifia bien celte définition par sa conduite pendant toute l'année 179â, car on ne vit jamais d'aussi monstrueuses évolutions, et en aussi grand nombre, opérées dans l'espace de quelques mois avec un tel cynisme.
Il accepta d'abord la position d'agent secret et salarié du ministère, trahissant son propre parti pour de l'argent. C'était bien son ancien rdle de 1790, lorsqu'il était avec Camille Desmoulins l'agent de La Fayette; mais, en 1790, il n'était encore expressément enrôlé dans aucun parti, et, en servant La Fayette, il pouvait croire servir ses propres doctrines. 11 n'en était plus ainsi en 1792. Danton était lié à la politique des jacobins, et l'argent qu'il recevait pour les tromper était dès lors le prix d'une lâche trahison.
a Le roi, dit Bertrand de Molleville, me confia l'inspection d'un autre^ établissement de la même espèce, mais beaucoup plus dispendieux, à la tète duquel était un intrigant dont, pour quelques raisons, je tairai le nom. M. de Montmorin avait commencé à l'em* ployer en qualité d'agent des secrètes négociations du ministère. Il avait assez bien rempli sa mission, et reçut des récompenses proportionnées à ses services... Bien des gens apprendront peut-être avec
toire, armé d*ua grand sabre, et marchant à la têtetlu bataillon marsell lais, comme s'il eût été le héros du jour. » — - Louvcl, Mém. * Moniteur du 5 aotU 1795, séance du 1^>-.
surprise que ce fut par rentremise de cet agent que le fomeux patriote Danton reçut cent mille écus du ministère pour proposer ou appuyer différentes motions dans le club des Jacobins. Il remplit avec fidélité ses engagements en se réservant toujours la liberté d'em* ployer les moyens qu'il croyait les plus convenables pour faire passer ses motions. Sa méthode ordinaire consistait à les assaisonner de violentes déclamations contre la Cour et contre les ministres, afin d'éviter le soupçon de connivence.
« Après la retraite de M. de Montmorin, M. de Lessart, qui continuait à employer le même agent, se trouvant un jour au comité chez le garde des sceaux, le rompit brusquement en disant qu*il avait donné rendez-vous à quelqu'un pour traiter une affaire de la plus grande importance. Je le descendis chez lui, et, dans le trajet, il me dit que l'affaire en question consistait à donner une somme de 24 mille livres à une personne qui les porterait à Danton pour l'engager à faire passer une certaine motion dans le club des Jacobins '. »
Ainsi, au commencement de 179â, Danton vendait les jacobins à l/ouis XVI. On va voir que vers le milieu de l'année il voulait vendre Louis XVI au duc d'Orléans.
C'est vers la fin de juillet que le projet de détrôner Louis XVI fut sérieusement discuté et arrêté entre la faction de la Gironde et ceux qui devinrent, après le 10 août, les chefs de la faction de la Montagne. Les sections de Paris et le club des Jacobins furent chargés de prendre l'initiative au moyen de pétitions qui demandaient la déchéance. Ce mouvement commença le S et le 3 août; et les sections de Mauconseii et des Gravilliers délibérèrent qu'elles ne reconnaissaient plus le roi ''.
Néanmoins, l'honneur de porter le grand coup fut réservé aux sections réunies. Pétion se présenta à leur tête, le 5 août, devant l'Assemblée; et non-seulement il demanda, en leur nom, la déchéance de Louis XVI, mais il alla jusqu'à indiquer très-clairement que le duc d'Orléans devait être son successeur.
(( Nous demandons la déchéance de Louis XVI, avait-il dit. Cette grande mesure une fois prise, comme il est très-doutetix que la nation puisse avoir confiance en la dynastie actuelle y nous demandons que des ministres solidairement responsables, nommés par l'Assemblée législative, mais hors de son sein, exercent provisoirement le pouvoir exécutif, en attendant que la volonté du peuple soit fëgalement prononcée devant une Convention nationale 3. »
Quant à la part qu'avait Danton à ce changement de dynastie, elle ne saurait être mise en doute. <( La rédaction de cette pétition, dit Prudhomme, a été faite chez Danton et soumise aux ministres disgraciés Roland, Servan et Clavières, à Pétion, à des députés de la Gironde et à Brissot, Vergniaud, etc. 4. »
^ Bertrand de Molleville, Mém.
^ Prudhomme, iftst, des BévoL ' Moniteur du 5 août 1792, séance du 3.
* Prudhomme, Histoire des RévoL
C'est précwànent à cette époque qu'eut lieu cette conyersation que nous avons déjà rapportée entre l'auteur des Révolutions de Paris , Danton , Camille Desmoulins et Fabre d*Eglantine , conversation qui fait si bien connaître les hommes et les choses , et qu'il nous parait nécessaire de reproduire avec de plus grands détails,
tt Vers la fin de juillet, dit Prudhomme, je reçus la visite de Dan- Ion, Camille Desmoulins et Fabre d'£glantine. Danton dit dans le langage trivial qui lui était familier :
Nous venons , petit j... f , té consulter comme un vieux patriote,
malgré que tu ne sois plus à la hauteur; mais comme tu as souvent bien prévu les événements et leurs résultats, nous voulons avoir ton opinion sur un plan d'insurrection.
Comment pouvez-vous consulter un homme qui n'est plus, ditesvous, à la hauteur ? Je ne vous entends pas. Je veux peut-être plus que vous la liberté, mais par égale portion pour tous les citojens. Au surplus, que désirez- vous de moi ?
— Danton, Nous voulons renverser le tyran.
— Lequel?
— Celui des Tuileries. Cette g.... de Révolution n'a rien produit aux patriotes.
— C'est-à-dire, messieurs, que vous voulez faire fortune au nom de la liberté et de l'égalité. Comment entendez-vous renverser la monarchie ?
— - Par un coup de main.
— Quoi,démolir le château des Tuileries ? Prenez-y gardé ; il pourrait tomber des pierres sur vos tètes. Je vous conseille de ne pas vous presser. Depuis que le roi est prisonnier au château des Tuileries, il n'y a plus de monarque. C'est un gouvernement sans ressort, sans consistance. La faiblesse du roi le mène à sa perte. Les émigrés sous les armes, la coalition des princes d'Allemagne accéléreront la chute de la monarchie en France avant six mois. C'est alors que vous verrez le parti qu'il faut prendre. Votre plan est l'ouvrage d'une coterie des jacobins et des cordeliers. Vous ne connaissez pas les intentions des habitants de Paris et la majorité de ceux des départements.
— Fabre d Eglantine, Nous avons le mot de cent députés, girondins et brissotins, et des agents dans toutes les sociétés populaires de France.
Je n'insistai pas moins dans mon opinion. Vous voulez renverser le monarque. Que mettrez-vous à sa place ?
— Le duc d'Orléans, dit Camille.
— Danton, Nous verrons après ce que nous ferons. £n révolution, c*est comme sur un champ de bataille, il ne faut pas prévoir le lendemain. Je me charge de faire mouvoir la canaille des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau ; les Marseillais seront à leur tète; ils ne sont pas venus à Var'is pour des prunes,
— Pour moi, messieurs, je ne saurais dissimuler mes craintes. Vous pouvez faire beaucoup de victimes et perdre la France , et vous-mêmes payer de vos (êtes, malgré un succès.
«« Fé^fte étBfflantine ajouta : En réroTniion, pf)înt de cm»îâératioD. La pitié et la vertu sont des crimes en politique >. »
Et, comme si Barbaroux avait assisté à la conyersation et avait voulu faire connaître ies chances que Danton avait réservées dans ses réticences, il dit, en parlant de ces projets et de ces hommes : u \\ était akn's beaucoup question , dans Paris, de la déchéance du roi. Cette mesure, en donnant le trône au prince rofai, eût porté Philippe d*Orléans à la régence. Aussi son parti la réclamait-il avec emportement. On voyait ses créanciers, ses gagistes, ses commensaux, Marat et ses corddiers, tous les escrocs, tous les hommes perdus d'honneur et de dettes, parcourir les lieux publics, provoquant cette déchéance, avides qu'ils étaient d*or et de places sous un régent leur complice et leur mannequin *. »
C'était très-prudemment que Danton avait dit : Nous verrons après ce que nous ferons. En révolution^ c'est comme sur le champ de bataille ^ il ne faut pas prévoir le lendemain. Nul, en effet, n'aurait pu prévoir, pas même lui peiiKètre, cequeserait ce lendemain de Danton travaillant à la chute de Louis XYÎ, et réussissant à Topérer; car ce devait être précisément le rétablissement sur son trdne de ce même Louis XVI déjà prisonnier dans fa tour do Temple.
Des ambitieux de bas étage, des hommes qui ne voient dans un bouleversement social qu'un bon coup à faire,' une fèrtune à ramasser rapidement à Faide de faux décrets ou de fausse monnaie, comtne Danton etFabre, peuvent ne songer jamais au lendemain d'une révohition. Les ambitieux qui ont de Pnitelllgence et du bon sens y songent toujours. Ils savent que ce n'est pas tout de prendre des positions, mais qu'il faut encore les garder, et que rien ne dure de ce qni est placé en ddiors des conditions fondamentales de Tordre, de la justice et de la morale.
Dumouriez, qui ne concevait une grande situation que dans un grand gouvernement et au sein d^une société régulière , voulait profiter de la popularité que lui avait acquise sa campagne si hardie et si heureuse de i'Argonne , pour tirer Louis XVI du Temple et le ramener aux Tuileries. I/Cs girondins, ces hommes flottants et irrésolus, avaient eu de leur côté, vers la fin de septembre et le commencement d'octobre 179â, une pensée analogue, u Ne pouvant pas abattre la faction des jacobins à Paris, craignant peut-être un jour de succomber, ils avaient projeté de profiter de la conslematfon causée par l'approche des Prussiens pour transférer le roi et la Convention de l'autre côté de la Loire où ils auraient été les plus forts ^. » Toutefbis, un homme était nécessaire pour emporter une telle mesure ; aux yeux de Dumouriez , cet homme était Danton , et il n'avait aucun doute ^ur la possibilité d'obtenir son concours.
* Prudhomme» BisU des Révol.
* Barbaroux, Âtém.
' Dumouriez, Mém.
« Vm seul homme, dit le gféoéraU pousaît soute^it les girottâÎD^i, sauyerleroietsa patrie; mais ils achevèrent de l'aliéner, quoique Dumourîez eût danné le conseil de le luéoager et de se lier atee ktu Cet bomme était Danton. Avec une figure hideuse, un cœur dur et vie« lent , très-ignorant et très-grossier, il a beaucoup d'esprit naturel et un caractère très-énergique. Lui seul, dans le plus grand danger des Prussiens, n*avait point perdu courage, n'avait point partagé la consterna lion publique ', s'était opposé à ce qu'on transférât la Coqvckition et le roi de l'autre côté de la Loire, et avait forcé la Cooventi«a et les ministres à déployer toutes les ressources nationales. 14 avait rendu des serrices aussi importants à Paris que Dumouriez en Champagne ; et si les girondins avaient eu le bon esprit de se coaliser avec lui, il aurait abattu l'atroce faction de Marat ; il aurait ou dompté ou anéanti les jacobins, et peut-être Louis XYI lui aurait dû la vief loais on l'a poussé à bout, et il a tout sacrifié à sa vengeance *• »
Et quand il associait ainsi Danton à ses projets de restauration monarchique, Dumouriez ne mettait pas sa coopération en doute, car il l'avait initié, avec Lacroix et Westermann, au secret du projet qu'il avait conçu d'enlever LouisXyiduTempleà mainarmée^etaedisfMrrser la Convention ^.
Danton fut l'un des plus ardents à faire mourir ce malheureux roi que, dans une circonstance donnée , il eût aidé à remettre sur sou (rûne, et il prit sa tète avec ce même empressement cynique qui lui avait fait prendre son argent. Ce fut lui qui, dans la séance du 16 décembre, détermina la Convention à prononcer le jugement de Louis XVI à la simple majorité, comme un décret ordinaire ; comme si l'Assemblée, constituée en Cour de justice, avait pu s'écarter de la loi criminelle qui exigeait les trois quarts des voix pour une condamnation I
Toutefois, ce procès du roi dut être un moment redoutable pour Danton qui avait à craindre des révélations foudroyantes.
u Quand le procès du roi fut mis d'abord en délibération, dit Ber* trand de lHoIIeville, Danton, l'infâme Danton, dont la liste civile avait acheté si chèrement les serviqes, Danton fut un de ceux qui montrèrent le plus de violence. J'en rus vivement alarmé. Sa popularité lui donnait une infiuence prodigieuse. Mes vœux ardents pour le salut du roi me faisant réfléchir sans cesse à tout ce qui pouvait rassurer, je ne fis aucun scrupule d'employer le mensonge pour calmer la
* Dumouriez, Mém, ^ Dumouriez explique un peu plus loin, cl*où venait, en cette circonâtance,Ie courage de Danton. Les girondins, qui voulaient transférer PAssemblée sur la rive gauche de la Loire, pour la soustraire à la dictature de la populace parisienne , exagéraient à dessein le danger de Tarrivée des Prussiens; Danton, au contraire, qui était plm fort qu'eux sur le pavé de Paris, et qui voulait maintenir TAssemblée dans la capitale, pour l'y dominer, affectait la plus grande confiance. C*était donc de part et d'autre une comédie qui se jouait; les girondins faisaient semblant d*avolr peur, et Danton faisait semblant d'être brave.
• Dumouriez, Ittém, — ^Ibid,
Airie d*an monstre, et je lai écrivis le 11 décembre ainlsi qu'il suit :
« Tous De devez pas, monsieur, ignorer plus longtemps que M. de Montmorin m*a confié au mois de Juin plusieurs papiers très-importants. Je les ai emportés avec moi, et j*y trouve la preuve des sommes que vous avez reçues sur les dépenses secrètes des affaires étrangères. L*objet, la date de ces remises, toutes spécifiéesen détail, ainsi que le nom du négociateur. Tos liaisons avec cette personne y sont clairement constatées par une lettre de votre main, jointe à celte note que H. de Montmorin a écrite lui-même.
» J*al différé jusqu*à ce moment de faire usage de ces papiers ; mais je vous avertis qu*il sont tous joints à une lettre destinée par moi au président de la Convention. Un de mes amis a tout reçu et doit tout remettre, imprimer et placarder, si vous ne vous comportez pas, dans le procès du roi, comme un homme aussi bien payé doit le faire. Si au contraire vous servez le roi autant que vous en avez le pouvoir, vous ne serez point sans récompense. La lettre que je vous adresse est un secret entre vous et moi.
» Signé, Bert^aho.
» Ija vérité est que M. de Montmorin m'avait effectivement communiqué toute cette affaire et les pièces, mais jamais il ne me les avait remises. Danton cependant , qui savait mon intimité avec le comte de Montmorin , ne pouvait douter , sur ma lettre , que je n*en fusse dépositaire. Il ne me répondit pas ; mais je vis que deux jours après celui où il devait avoir reçu ma lettre, il se fit donner une mission pour les départements du nord. Il ne revint à Paris que la veille du jour où Ton condamna le roi. li vota pour la mort dans Tappel nominal; mais, contre son usage, son opinion ne fut soutenue d'aucun discours I.
Chose monstrueuse, et qui devrait paraître folle avec d'autres que Danton, il parait certain que, même à Tinstant où il prononçait la mort contre Louis XVI, ce misérable tribun marchandait son salut contre des millions ! Voici deux témoins qui l'attestent, tous deux d'une probité et d'une moralité incontestées, et l'un d'eux ardent et pur républicain et ami de Danton :
« Pendant le procès de Louis XVI, dit Prudhomme, un ambassadeur étranger trouva le moyen de faire proposer à Danton de sauver le roi. Il convint de s'en charger moyeiinant huit millions espèces, étant obligé , dit-il , de donner de fortes sommes à des individus de confiance. Dantou observa qu'il fallait laisser prononcer le jugement, et qu'il répondait de faire enlever le roi dans la nuit du jour de l'exécution. Les autres ambassadeurs écrivirent de suite à leurs cours; mais la lenteur de la correspondance de celle d'Espagne a fait man-
* Bertrand de Molleville, Mém, — Ces détails sont d'aiUeurs confirmés par les journaux contemporains. Ainsi, Danton est porté absentpar mission dans le vole du 15 décembre; et les paroles qu'il prononça danz rappel nominal du 16 ne tiennent que six lignes au ^Honiteur. Dumouriez ajoute néanmoins que des papiers envoyés par Bertrand auraient perdu Lacroix et Danton ; et que ces deux'chefs, réunissant leurs efforts, firent disparaître ces témoignages et entraînèrent la mort du roi pour se sauver.
mej Texécution de ce projet, que je puis attester* M. LecouUeux de Ganteléu, banquier, puis sénateur, qui avait une grande confiance dans ma discrétion, me Va assuré, et m'a déclaré que lui-même devait procurer deux millions », »
Ainsi finit pour Danton l^année 1792 qu'il avait commencée en jurant, de sa plus grosse voix^ quMI appellerait la mort à grands cris sur celui qui tenterait de violer la Constitution, fàt^ce son frére^ fut-ce son ami, fût-ce son propre fils. Il se baissa pour ramasser huit millions dans le panier de la guillotine ; mais la négligence de l'ambassadeur d'Espagne fut cause qu'il n'y trouva que des caillots de sang.
Deux choses remplirent sa vie pendant l'année 1793 : il se fit riche et puissant; riche, en mettant la Belgique au pillage; puissant, en exterminant les girondins.
Danton demanda, le 51 janvier 1792, la réunion de la Belgique à la France. C'était une proie immense que les partis se disputaient. Danton la voulait pour lui, les girondins pour leurs idées.
« L'intérêt de Danton et de Lacroix , dit Barnère , avait pour soutiens la commune de Paris, le club des Cordeliers et la force armée, ' qui fut, en 1793, confiée à Henriot, aventurier capable de tout. L'intérêt de Gensonné et de Brissot s'appuyait sur les départements et sur beaucoup de membres de la Convention qui haïssaient la députatioii de Paris. Mais, d'un côté, la Belgique était le premier objet de la convoitise de Danton et de Lacroix pour acquérir des richesses et se rendre maîtres de la Révolution à Paris ; de l'autre, le principal objet du parti Gensonné et Brissot était d'avoir à sa disposition un général et une armée, pour ensuite organiser la France en fédération comme aux Etats-Unis, et neutraliser ainsi la force gigantesque et corrompue de la capitale '. »
Danton l'emporta et il eut la Bekique. Toutefois, Cambon lui fit comprendre, en habile financier, qu'il fallait faire le sac de la Belgique avant de la réunir à la France , parce qu'un reste de respect humain obligerait bien de la ménager un peu lorsqu'elle serait annexée à la république.
u La Convention, dit Dumouriez, y avait envoyé des commissaires pour l'exécution de l'odieux décret du 15 novembre qui mettait tous les biens en séquestre^ et qui éloignait par sa tyrannie la possibilité de réunir ces belles provinces à la République française, quoique ce projet fût le but de cette tyrannie. Mais on voulait se presser d'en tirer tout le numéraire avant d*opérer celte réunion. C'était le projet du financier Cambon, et il s'en vantait.
n Les commissaires employés à cette opération étaient les plus propres â la faire manquer par leur caractère immoral et féroce. Danton, homme d'une grande énergie, sans éducation, aussi hideux au moral qu'au physique; Lacroix, escroc, homme de plaisir, spa-
^ Prudhomme, Ht'«/. dts Révol, ■ Barrère, Mém»
diMiD, sani aocun principe... Il se commit beaucoup de pillages dans la saisie e( fa Tente des objets appartenant aux émigrés, et qui furent eonflsqués au profit de la France. Lacroix, et Danton, qui arri- Tarent à Bruxelles, en chargèrent une bande de Jacobins affa^ mes y accourus de Paris, qui commirent de grands désordres. Oo en tira peu de profit pour la nation , et ce fut encore une ressource perdue pour l'entretien de Farmée '. »
Od comprend sans peine ce qu'avait d'importance pour des pa^ triotes tels que Danton un pays entièrement neuf, où la commune de Paris n'avait pu toucher ni aux châteaux, ni aux églises. Les vœux ardents des cordeliers pour le bonheur du peuple belge n'avaient de point de comparaison que dans leur enthousiasme pour les cuillers d'argent, les pendules, les montres, les ostensoirs, les croix et les calices. En eil^t, Danton aima tant la Belgique qu'il en rapporta les qnatorxe cent mille francs de dot reconnus par lui à sa seconda femme *, après que la première fut morte de douleur et de honte,
r^ur la part que son mari avait prise aux assassinats de septembre \ moins qu'il ne dût une partie de cette fortune aux deux fabriques de faux assignats élevées et soutenues par lui et par Lacroix, â Liège et au château de Mérode, ainsi que l'affirmait avec des détails le général M iaainsky dans une lettre lue et conservée par Sénart aûcomité de Sûreté générale 4.
Ici commence, pour Danton, la première crise qu'amena sa politique tortueuse. Il lui fut impossible de cacher si bien sa complicité dans les projets de restauration monarchique de Dumourîez qu'elle n'éclatât aux regards de ses ennemis intéressés à le perdre. Lassource dénonça ses projets le 5 avril, et la dénonciation se fût, au besoin, étayée de tant de preuves, que Danton, poussé à bout, chercha et trouva son salut dans deux mesures extrêmes, qui montrent ce qu'il y a de sincérité et de justice dans l'âme des conspirateurs.
D'abord, Danton se sépara avec éclat de Du mouriez en afitctant de regretter qu'il eût été longtemps sa dupe ^; ensuite il demanda que le duc d'Orléans lût traduit au tribunal révolutionnaire ^. C'était, de sa part, une double ingratitude et une double lâcheté; mais de cette manière il rendait invraisemblable toute accusation de royalisme en frappant à la fois les combinaisons monarchiques basées sur le nom de Louis XVI, ainsi que celles qui étaient fondées sur le nom du duc d'Orléans. Quant au point de vue moral, le sang innocent était la rançon de sa propre tète; mais n'avait-il point pour principe que la morale n'est bonne à rien en révolution?
Cette preniière mesure sauvait donc Danton dans le présent; mais restait l'avenir, que la haine tardive et intéressée des girondins contre
* Dumouriez, Mém.
* Mn« koland, Métn,
' Yoy. les détails donnés à ce sujet par Prudhomme.
* Sénart, iifém.
B âionUeurdu 5 avril 1795, séance du 1». — • fbid.^ séance du 12.
loi rendait plein de périls ; el il résolut de lei pardM» Four cela, il fellait ^u'ii s'allièt afec Marat et a?ec la dëpqtatioQ de Paria qse let girondins avaient vivement poursuivie, el il proposa très-babilement ce traité d'alliance le l** avril, en récriminant contre Lassoiirce.
— « Voulez-vous, s*écria-C-il, entendre un mot qui paye pour tous?
— » Oui, oui! hurlèrent Marat et la Montagne.
— Eh [lien ! je crois qu'il n'est plus de trêve entre la Montagne, entre les patriotes qui ont voulu la mort du tyran, et les lAdies qui, en voulant le sauver, nous ont calomniés dans la France 1 »
Toute la Montagne, debout, accueillit avec transport ces paroles qui lui livraient la Gironde; et dès lors, tandis que Marat et Hébert la proscrivaient le 31 mai, lui, délivré désormais de ces anciens alliéa, devenus des ennemis redoutables par tous les secrets dont ils avaient la confidence, put renouer à loisir et en silence les fils épars et brisés de ses vieilles trahisons.
Danton aspirait au but de tous les révolutionnaires, qui est de s'em* parer du pouvoir. Il sentait néanmoins avec raison qu'il fallait commencer par constituer ce pouvoir lui-même afin que sa conquête payât les efforts qu'elle aurait coûtés. C'est dans ce but qu*il demanda, le 1*' août, que le comité de Salut public fût érigé en gouvernement provisoire, avec cinquante militons de fonds secrets, • et la faculté de les dépenser tous en un Jour, s'il le jugeait né^ cessai re >. Danton s'engageait bien à ne point faire partie de ce gouvernement provisoire ; mais que lui importait d'en être membre puisqu'il se proposait d'en être le chef? N'avait-il pas d'ailleurs la rei-^ source d'y introduire ses créatures? N'avait-il pas fait nommer, le âl juin, Deforgues, son ancien clerc, ministre des affaires étrangères, el ne fit-il pas nommer, le 21 août. Paré, son autre ancien clerc, ministre de l'intérieur?
Toulefèis, Danton échoua dans cette entreprise, conçue, dit Barrère, dans le but de discréditer et d'affaiblir |e gouvernement en le portant à des mesures extrêmes. Il fallut donc recommencer le 5 septembre ; et, dans cette hideuse journée, Danton fit décréter le gouvernement de la Terreur nar le comité de Salut public, afin de li* vrer ce dernier deux mois plus tard au Fieux Cordelier de Camille Desmoulins.
Ce qui doit frapper le plus dans la séance de la Convention du S septembre, c'est moins l'audace à peine dissimulée avec laquelle Danton faisait réclamer par Chaumette sa propre dictature, que la froide férocité avec laquelle ce tribun faisait mettre la Terreur à Tordre du Jour deux mois avant de demander qu'on y mit' la dé* mence.
Ijorsque Chaumette, porteur de la pétition délibérée le tf par le Con* seil général de la commune avec la classe respectable des indigents qui remplissaient le lieu de ses séances et la place de la
* Moniteur du S août 1795, Séance du 1«'.
maiêonx&mmune % disait à la Conrention: «Vous commandez aux arts, et les métaux se changfent en armes tyrannicides ; mais où est le
bras qui doit tourner ces armes contre la poitrine des traîtres;^
vous remettez aux administrations les clés des greniers ; mais où est le poignet robuste qui tournera avec rigueur cette clé fotale aux traîtres;... tous les jours, nous apprenons de nouveaux forfaits, de nouvelles trahisons; mais où est Tètre puissant dont le cri terrible réveillera la justice assoupie, ou plutôt paralysée, et la forcera enfin à frapper les tè(es criminelles; où est Tétre fort qui écrasera tous ces reptiles qui corrompent tout ce qu'ils touchent ; n il désignait trèsclairement, très-nettement Danton à Tenthousiasme de la multitude, amoncelée dans la salle; et les cris de cette multitude, qui empêché*rent longtemps Danton de parler, lorsqu'il parut à la tribune, le désignèrent encore mieux.
Chef de ces bandes du 15 septembre, comme il Tavait été de celles du 31 mai, Danton demanda, au milieu des applaudissements frénétiques des pétitionnaires, que les comités révolutionnaires fussent épurés, que les membres des sections fussent payés à raison de 40 sous par jour, que le tribunal révolutionnaire, divisé en plusieurs sections, pût faire tomber par jour une tète aristocrate, et qu'une armée révolutionnaire, organisée à Paris, et suivie d'un tribunal et d'une guillotine, parcourût la France pour faire livrer de force des subsistances au peuple et anéantir ses ennemis. Le comité de Salut public fit immédiatement des décrets de toutes les propositions de Danton ; et, enfin, selon l'expression de Barrère, qui trouvait des fleurs de rhétorique pour toutes les infamies, il exécuta ce grand moi ^u*on de* voit à la commune de Paris : Plaçons la Terreur a l'ordre du jour''.
Deux phrases, prononcées à cette séance du 8 septembre, résumeront mieux quêtons les discours l'esprit de sang et de pillage qui l'avait remplie : « La superbe ville de Paris, s'était écrié Gaston, député de l'Âriége, la superbe ville de Paris, comme le mont Etna, doit vomir l'aristocratie calcinée de son sein. » Et Drouet, l'ancien maître de poste de Sainte-Ménéhould, député de la Marne, ajoutait : «puisque notre rertu, notre modération, nos idées philosophiques ne nous ont servi de rien, soyons brigands pour le bonheur du peuple; soyons brigands ^! » Hélas ! qu'étaient-ils donc depuis quatre années?
Lorsque Danton crut le gouvernement du comité de Salut public bien exécré pour sa tyrannie et bien méprisé pour sa basse férocité, oubliant que c'était lui qui, en l'armant de ses pouvoirs odieux, avait contribué plus que personne à cette férocité et à cette tyrannie, il commença par l'attaquer au nom de la clémence.
* Moniteur du 7 septembre 1 793, séance du 5; Discours de Chaume*
* Moniteur du 7 et du % septembre 1973, séance du 15.— Le grand mot avait été prononcé le 5. dans une pétition des commissaires des sections et des délégués des jacobins.
' Moniteur du 7 septembre 1795, séance du 5.
0e toates les comédies de Danton, c'était assurément la plus cynique. Danton clément! L'instigateur du 31 mai, clément! Celui qui avait demandé que le tribunal révolutionnaire fût divisé en quatre sections, pour tuer plus de monde, clément! Mais la clémence était une base excellente pour une opposition dirigée contre le système de la Terreur; et Danton se mit a crier : de la clémence, encore de la cléaience, et toujours de la clémence, comme il avait crié, le 2 septembre : de l'audace, encore de l'audace, et toujours de l'audace I
Ce fut Philippeaux, député de la Sarthe, et surtout Camille Desmoulins que Danton, incapable d'écrire, chargea d'attaquer le système de la Terreur, en demandant l'établissement d'un Comité de clémence chargé de préparer les mises en accusation devant le tribunal révolutionnaire. Camille, homme vain, spirituel et batailleur, sans initiative politique, ayant toute sa vie été l'instrument d'une am* bîtion et d'une pensée étrangères, se chargea très-inconsidérément de cette œuvre périlleuse, et commença son Vieux Cordelier le IS décembre 1793.
Ce n'est pas une des moindres curiosités de cette époque d'idées fausses et de passions factices que Filhision à laquelle arrivèrent ces étranges conspirateurs. Fabre, Danton et Camille, ces trois assassins de septembre, à force de parler entre eux de clémence, s'exaltèrent au point de se croire pleins de miséricorde, et ils se mirent à larmoyer en lisant les épreuves du premier numéro du Vieux Corde^ lier. Aussi, Saint-Just, qui ne comprenait rien à de pareilles tendresses, les releva-t-il avec raillerie dans son rapport du 31 mars 1794 contre la faction.
« Camille Desmeulins, dit-il, qui fut d'abord dupe, et finit par être complice, fut, comme Philippeaux, un instrument de Fabre et de Danton. Celui-ci raconta, comme une preuve de la bonhommie de Fabre, que, se trouvant chez Desmoulins, au moment où il lisait à quelqu'un l'écrit dans lequel il demandait un comité de clémence pour l'aristocratie, et appelait la Convention la cour de Tibère, Fabre se mit à pleurer. Le crocodile pleure aussi * / )•
Dès le troisième numéro du Vieux Cordelier, la faction terroriste réclama avec violence. Hébert dénonça le journal au club des Jacobins, et déclara dans son Père Duchéne que Camille Desmoulins n'était qu'un misérable inlrtgailleur et un viédase à mener à la guillotine *, Au quatrième numéro, Camille vint à la société pour s'y défendre, et commença la série de ses défaillances en sacrifiant Philippeaux. Robespierre affecta d'excuser paternellement le journaliste en attaquant le journal, et en demandant qu'il fût brûlé au milieu du club. Camille eut beau s'écrier, comme Rousseau : brûler n'est pas répondre ! l'esprit des jacobins était contre lui ; et Dan-
* Moniteur du 1«r avril 1704, Bapport de Saint- Just,
* Moniteur du 30 décembre 1793, séance des Jacobins du 96. — Le Vieux Cordelier, no 5.
ton luiHnème le crut obii|^ d*appuycr radoMnattatiOQ de R(^espterre >.
Camille put comprendre dès lors avec quelle légèreté il s'était laiMé entraîner par Danton, qui rabaodonnaitdéjà. Cet esprit fantastique et mutin chercha quelqu un pour décharger sa colère, et il choisit Hébert, u Attends-moi, Hébert, s'écrie-t-il au milieu de son cinquième numéro; je suis à toi dans un moment. » Et alors il s*acharne sur le Père Duchéne auquel il reproche, non-seulement les cent Tingt mille francs reçus de Bouchotte, non-seulement les saignées à douze sous qu*il faisait quand il était un respectable fraler^ mais encore la honte d*avoir été chassé pour toI, il y arait deux ans, du théâtre des Variétés, à la porte duquel il était receveur de contremarques ^ Mais son audace contre Hébert ne rachetait pas sa faiblesse envers les jacobins. Au sixième numéro, Camille déclarait qu'en demandant un comilé de démence^ il avait entendu demander un comité dejwf' tice; et au septième, il suspendait le Fieux Cordelier ^.
Les choses étaient trop avancées pour que les faiblesses du principal organe des dantonistes pût les sauver. Déjà, dès le 8 janvier, Robespierre avait indiqué au club des Jacobins les projets de la faction à sa manière, c'est-à-dire par des accusations vagues, indirectes, mais transparentes; et cinq jours après, le 13, Fabre d'Eglantine élaii arrêté dans la nuit et réuni à la conspiration de Chabot pour avoir falsifié un décret relatif à la liquidation de la compagnie des Indes.
La crise, et une crise décisive, approchait visiblement pour Danton, car il avait affaire à la faction terroriste qui tenait les comités par Saint-Just, Coulhon et Robespierre, la force armée par Hanriot, et le tribunal révolutionnaire par Herman et Fouquier-Thinville. Le système de clémence prêché par des hommes couverts de sang n'avait fait que braver et irriter la Montagne ; personne ne crut à sa sincérité, pas même ceux qui l'avaient proposé, car, tout en le soutenant, ils poussèrent les hébertistes à Téchafaud d'une manière très-tnclémente, selon l'observation de Saint-Just ; et Camille Desmoulius poussa la férocité jusqu'à les faire insulter par la populace pendaot qu'ils allaient au supplice 4.
u Les amis de Danton, dit Prudhomme, voulurent le réconcilier
* Moniteur du lO^afirter 1794, séance des Jacobins du 8.
* Le Fieux Cordelière n© 5.
> Le premier numéro est du 14 frimaire an ii, 5 décembre 1795 ; — 1« dernier est du 15 pluviôse, 5 février 1794.
* Voici ce trait de la clémence de CamUle : « Le jour du jugementd'flébert, le 94 mars 1794, dit Prudhomme, je rencontrai Camille Uesmoulins sur le Pont-Neuf. Je sors, dit-il , de la mairie pour savoir si Ton a pris les mesures nécessaires afin que le supplice de ces scélérats d*héberttsles ne manque pas. Je leur prépare un vilain tour pour animer le peuple contre eux ; j*ai donné Tidée de porter au bout d'une pique les fburnaux du Père Duchène, • — La o^mance de Danton était dans le même genre; car, le jour de son dîner avec Robespierre, U disait à Prudhomme, en parlant des condamnations pourtant assez effroyables du tribunal révîoJu
avec Bûbespicrre, et rancien locataire d€ ce derDier fiit chargé de donner, rue Saintongc, au Marais, un dinar de réunion. Ce fut d'Au* biçny, protégé de Robespierre, qui combina ce rapprochement entre les deux coryphées de la Révolution.
}• Danton dit a Robespierre : il est juste de comprimer les royalistes ; mais nous devons, dans notre justice nationale, ne pas confondre rinnocent avec le coupable. Bornons notre puissance à ne frapper que de grands coups profitables à la République; pour cela, il ne faut pas guillotiner les républicains. — Robespierre en fronçant le sourcil, ne répliqua que ces paroles : Qui vous a dit que l'on ait envoyé à la mort un seul innocent?
» Le diner se prolongea jusqu*à huit heures. On y sabla beaucoup de Champagne. Robespierre, qui ne s*enivrait jamais, buvait cependant bien. Les convives se quittèrent sans être trop contents les uns
des autres. Robespierre sortit le premier. Danton dit alors : F ,
il faut nous moqtrer; il n'y a pas un instant à perdre '. »
Danton avait plus raison qu'il ne le pensait de dire qu'il n'y avait pas un instant à perdre. La discussion soulevée au club des Jacobins par le Fieux CordeUer avait paru ne pas l'atteindre, et rester tout entière concentrée sur Camille Desmoulins. Mais une discussion nou- ▼elle, et plus violente, soulevéeau club des Cordeliersletf mars, avait dénoncé une nouvelle faction brissotline, une nouvelle faction modérée; et Hébert, élucidant par un commentaire beaucoup plus clair ces généralités encore vagues, avait nominativement et très-violemment attaqué Paré et Deforgues, ces anciens clercs de Danton, devenus, grâce à son appui, ministres de l'intérieur et des affaires étrangères *. Danton ferma vainement la bouche à Hébert le S4 mars, en l'envoyant à la guillotine; restait Robespierre qui, le 25 mars, en plein club des Jacobins, annonçait la prochaine catastrophe en termes tellement clairs qu'il fallait avoir la stupide confiance des conspirateurs pour s'y méprendre.
« De ce que je viens dédire, il ne faut pas conclure, faisait observer Robespierre dans une réponse à Tallien, qu'il faille refroidir l'indignation publique envers les modérés et détourner l'attention du peuple de dessus la faction des modérés, qui n'est pas nouvelle dans la Révolution, mais qui existe depuis longtemps sous la protection des puissances étrangères.
» Ce n'est pas assez d'en étouffer une; il faut les écraser toutes ; il faut attaquer celle qui existe encore avec la même fureur que nous avons montrée en poursuivant l'autre (celle des girondins).
» Oui, il existe une faction : ce n'est pas celle des aristocrates de Coblenz ; il y a longtemps qu'elle est dévoilée. Ce n'est pas celle des Lameth et des La Fayette; il y a longtemps qu'elle n'est plus à crain-
tionnaire : Leur plan de tuer à coups d'épingle ne vaut rien ; à la bonne heure, une bonne saignée tutiionale de vingt-quatre heures ! — Prudhomme, Révol. de Paris.
* Prudhomme, Révol. de Paris,
< Moniteur du! mars 1794, séance du club des GordeHers.
dre. Mats la ftiction d*auJourd*hui est caractérisée par ses forfaits, elle est dénoncée par la férocité des faits qui ont éclairé le peuple. Le moment de la dévoiler viendra, ce moment n'est pas éloigné. Le comité de Salut public Ta promis, la CoDTentioD et le peuple lui en ont imposé la loi. Il remplira son devoir. Il périra, ou le peuple sera sauyé >•
Des hommes moins aveugles que Danton, Camille Desmoulias, Lacroix, et Héraut de Séchelies auraient compris, sur de telles paroles, que leur tour de guillotine était venu. En effet, ils étaient arrêtés six jours après, le 51 mars, et ils montaient sur l'échafaud le 5 avril. Lorsque Camille préparait, le 24 mars, le convoi d*Hébert, il ne soupçonnait pas que dix jours seulement le séparaient de son propre supplice !
Le sentiment le plus amer que Danton éprouva de sa chute, ce fut l'humiliation d*avoir été vaincu par Robespierre, u Je n'aurais jamais cru, s'écria-t-il, que ce coquin-là m'aurait escamoté ainsi '. n Cette nature grossière ne voyait dans la vie que le succès. Interrogé au tribunal révolutionnaire sur son nom et sa demeure, il répondit : Ma demeure sera bientôt dans le néant. Quant à mon nom, tous le trou^ verez dans le panthéon de l'histoire ^. » Et comme il allait monter dans la hideuse charrette. « Qu'importe, dit-il, si je meurs? J'ai bien joui dans la révolution, j'ai bien dépensé, bien ribotté, bien caressé des filles ; allons dormir 4 ! )>
C'étaient-là les régénérateurs de la France.