‹ Histoire des causes de la révolution françaiseChapitre 9 sur 15 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

noiSlàllE &ÉV0LUT10ir de PAAM , OPiRjfcs PAR LÀ coMmrvB

AV VAOFIT DES HONTAGirAEM.

u II est grand dommage, disait M°*« Roland après le 10 août, que le Conseil soit gâté par ce Danton qui a une réputation si mauvaise. Placer Danton , c'est inonder le gouvernement de ces hommes qui le tourmentent quand ils ne sont pas employés par lui , qui le dété^

rioreat et Tavilissenl dès qu'ils participent à son action U

commencent les fautes des patriotes >. n M""* Roland oubliait que ceux qu'elle nommait les patriotes avaient appelé à leur parti, pour livrer bataille au pouvoir, les auxiliaires les plus vils et les plus infâmes ; et comme ces auxiliaires étaient , en définitive , les plus forts, ils n'attendirent pas qu'on leur assignât leur part; ils se la firent.

Dans un système qui avait pour base la violence , ce procédé était inattaquable. On n'avait donc pas eu à placer Danton ; il s'était fort bien placé lui-même. Mais le fait capital et décisif du 10 aoùt^ c'ett la formation de la nouvelle commune , qui va devenir aux mains des montagnards , et avec bien plus d'énergie encore, ce que le premier club des Jacobins avait été contre les constituants, et ce que le second fut contre les girondins '.

Les quarante-huit sections de Paris, en vue de l'insurrection du 29 août, avaient nommé des commissaires qui devaient s'emparer de la commune et y constituer une nouvelle municipalité après le Iriomphe de l'insurrection. Il est d'ailleurs bien entendu que ces commissaires n'étaient pas une représentation légale et régulière des sections elles-mêmes , mais seulement le produit passionné, exalté de ce que les sections contenaient de plus factieux , et, on peut le

^ Mmi^oland, JSfém.

' La formation du club des Feuillants, en enlevant au club des Jacobins tous les membres de rAssemblée,à Pexception de dix ou douie, changea complètement le caractère de ce dernier. On peut donc dire Qu'il y eut deux elubs des Jacobins ; le premier commençant le 6 octobre 1789 ; te-second, le 17 Juillet 1701.

dire, de ce miVlles ataient de plus impur. Ces commissaires avaient eoTahi rhôtel de Tille vers minuit ; mais ils ne se constituèrent prudemment en municipalité qu*à 9 heures du matin, après la victoire '.

F^a première opération des commissaires fut de suspendre tout Fétat-major de la garde nationale , qui était à la nomination de la commune ainsi que le Conseil général. Ils ne maintinrent provisoirement que le maire, qui était Pétion , le procureur, qui était Manuel , et les seize administrateurs. Là suppression faisait donc disparaître les trente-deux membres du Conseil municipal , les quatre-vingtseize membres du Conseil général , et les deux substituts du procureur de la commune.

Nous avons expliqué plus haut comment la municipalité de Paris avait échappé seule à la destruction des anciennes justices féodales, ce qui lui nécessitait un procureur et des substituts pour requérir. Jusqu'en 1789, ce ministère public du tribunal de la municipalité portait le nom de procureur du roi près Thôtel de ville; depuis 1789, il s'appela procureur de la commune; et, par le décret du 14 frimaire an ii, il prit le nom d^agent national.

Considérée sous Tun de ses principaux aspects, la commune de Paris constituait donc un tribunal réel. Deux décrets, du 11 juillet et du âl septembre 1791, l'avaient même divisée en deux sections distinctes, l'une prononçant en. matière de police, l'autre en matière correctionnelle. Qu'on juge de la puissance d'un corps insurrectionnel ayant juridiction, dont les membres étaient à la fois émcutiers et magistrats, et endossaient l'une sur l'autre la carmagnole et la toge !

A peine installée, la commune du 10 août entre en fonctions d'une manière décisive. A sept heures, elle fait assassiner Mandat, commandant général de la garde nationale, et à neuf, elle le remplace par Santerre, commandant du bataillon de la section des Enfants-trou- ▼éf*.

Comme elle ne se trouve pas parfaitement logée avec l'ancien mobilier de la bourgeoisie, elle envoie chercher les meubles des Tuileries, qui étaient la propriété de l'Etat '. Elle mande Roland , ministre de l'intérieur, dans son sein, comme l'eût mandé le roi quand il régnait 4. IjC lendemain, 11, eHe donne aux fédérés l'argent pris aux Tuileries et qui appartenait au trésor public ^. Sur la motion d'un membre, elle décrète que M. Duport Dutertre, accusateur public, a perdu la confiance de la nation. Le 12, elle fait arrêter tous les journalistes modérés, et distribue leurs presses et leurs caractères entre les imprimeurs patriotes, qui sont mandés à cet effet *.

* Barbaroux, Mém, — * Jbid. — Procès-cerbaux de ta Commune, * » Ibid. - * Jbid. - « Ibid.

* ProcèS'Verbaux, — Treize jours plus tard, le 25, à 8 heures du soir, Durosoy, rédacteur de la Gazette de Paris, ouvrait la série des journalistel guillotinés. Suleau était déjà mort le tO, mais il avait été assassiné dam la rue. ~ Voy. Prudbomme, Révot. de Paris,

A lui seoU Marat fait enlerer quatre presses à rimprimerie royale et les fait porter chez lui '.

Les girondins avaient décrété que le roi serait transféré au palais du Luxembourg; la commune renferme dans la prison du Temple; les girondins avaient décrété qu'on donnerait un gouverneur au prince royal ; la commune lui donne un geôlier *. Ainsi, deux jours après leur triomphe, les girondins voyaient crouler et tomber en poussière leurs projets, leurs plans et leurs illusions !

Une fois établie chez elle, et bien chaudement assise dans les moelleux fauteuils des Tuileries, la commune s'occupe de sa première grande affaire : voler !

Jamais rafle, pillage, sac de ville conquise ne s'exécutèrent aussi complètement, aussi magnifiquement. Elle fait voler le Garde-Meuble, sans oublier le régenty estimé six millions 3. Elle fait Toler Us pala» qui étaient propriété nationale, et enlever d'un seul d'entre eux trois cent mille francs 4. Elle fait voler les maisons des émigrés qu'elle déménage; et, pendant longtemps, ce ne sont que voitures et charrettes transportant des meubles, de l'argenterie, des effets précieux dans la caverne officielle de l'hôtel de ville ''. Quand les hommes n'eurent plus rien, elle vola Dieu. Un arrêté du 20 ordonna d'enlever foule l'argenterie des églises, même celle qui était sur tes autels ®.

La commune rendit-elle au moins compte de cet amas de richesses? -^ Jamais! -^ La Convention eut beau demander des états; on ne voulut, ou plutôt on ne put point lui en fournir un sent. Lasse à la fin d'un si honteux cynisme, elle nomma des commissaires pour vérifier les dépôts de Ihôtel de ville. Que trouvèrent-ils? — Le voici : K Le Conseil, préposé pour l'épurement des comptes, après avoir délibéré, considérant que les soustractions, dilapidations, malversations que présentent les résultats des comptes contre les citoyens administrateurs du comité de surveillance du 10 août et jours suivants ; que les scellés apposés sur partie des effets déposés audit comité ont été pour la plupart brisés ; que les réponses des administrateurs entendus contradictoirement sont en opposition les unes avec les autres et présentent un ensemble de violation de dépôt et dln-

* Mme Roland, Mèm,

' Procès-verbaux de la Commune,

* Prudhomme, Hist. impartiale des RévoL — « Le vol du Garde-Meuble s'effectua ; dos millions passèrent aux mains de gens qui devaient s'en servir pour perpétuer Tanarchie, source de leur domination. »— M«>« Roland, Mèm.

* « Des individus , revêtus d'une écharpe municipale, se présentent dans différents hôtes appartenant à la nation ; ils on font enlever les meubles et tout ce qu'il y a de précieux. Dans une seule maison, on en a pnîevé pour cent mille écus. — Prudhomme, RévoL de Paris. ^ Rapport de Roland à la Convention, du 16 août.

» Les comptes de la commune du mois d'août contiennent plusieurs mandats à divers Toiluriers ou commissionnaires employés au déménagement des maisons des émigrés,

* Procès-verbaux de la Commune,

fidëiitë^ ^ arrête que le tableau de la situatien des comptes do comité de suffeillance de Tépoque du 10 août, ensemble copie des pièces justificatÎTes déposées. dans le registre du Conseil général, seront envoyés au Conseil exécutif '.

Dans quel bagne fivent confinés ces administrateurs coupables de soustraction, dilapidation, malversation, bris de scellés, et violation de dépôt 7^Paris les nomma députés à la Convention nationale.

liOrsque la commune eut rempli ses coffres, ses bureaux, ses salles, sesgaletals, et surtout ses poches, elle s*occupa de sa seconde grande affaire, tuer !

La pensée des massacres de septembre était arrêtée dans les résolutions de la commune, dès le 17 août. Ce jour-lè, elle ordonne la nomination de nouveaux magistrats chargés de satisfaire la ven^ geance du peuple *. Le 18, elle fait arrêter les femmes et les enfants des émigrés. Le ^, les projets combinés depuis huit jours se réalisent : Danton et Manuel sont entendus sur les mesures de rigueur à prendre. I^e premier propose de faire, dans chaque section, un état des citoyens nécessiteuxy et de leur fixer une paie ; le second propose de consigner tous les habitants de Paris chez eux, et d'opérer à domicile l'arrestation des suspects.

Ces deux propositions sont aussitôt votées ; et, dans cette fraternité d'assassins, Danton fournissait les bourreaux et Manuel les victimes.

En conséquence, la caisse est battue vers midi dans toutes les rues. liCs citoyens sont tenus de rentrer immédiatement chez eux. 11 est ordonné que toutes les maisons seront éclairées la nuit prochaine. En même temps, ordre est envoyé au tribunal criminel de suspendre le jugement des affaires ^. Â quoi bon jiiger aujourd'hui, puisqu^on doit massacrer demain ?

Danton, Manuel, Tallien, Robespierre, Marat, Marat surtout avaient fait les listes 4. Le nombre des victimes était compté, u On sait le nombre des victimes, dit un commissaire de la commune au président de la section des Quatre-Nations ; et s'il en manque quelqu'une, votre tète en répondra ^. » Les girondins ne trempaient pas dans la préparation et dans l'accomplissement du crime, mais ils le savaient. Brissot et Pétion envoyèrent à Corsas, le 4 septembre, la note laudatire

* Priulhorome, RévoL de Paris. —Rapport au minisire de l'intérieur du mois de février 179S. — La première demande de comptes adressée paria Convenlion à 1â commune est du 10 octobre 1703 ; la seconde du 30. — Voir le détail très-curieux d^une partie des objets volés dans une noie authentique rapportée parPrudhomme.

• Procès-verbaux de la Commune, — ' Ibid.

^ Les historiens oui généralement exonéré Robespierre de la responsabilité des massacres de septembre. C'est une erreur. Pétion affirme positivement être allé le trouver à Thôlel de ville, pendant les niasaaeres,ci lui avoir reproché sa part très-grande dans les dénonciations et les arrestations. — Voy. Prud homme, Récol, de Paris.

' Âfémoires sur les Journées de septembre, ^Déclaration du citufen Jour dan.

qoi se tnme dmis son Cowri^ des 83 MpartêmêmU >. Peadant les égorgcments, une bande de tueurs Tint chei le BMire réeiamer son salaire; Pélion leur fit donuer du tïd, et ils burent k sa saDlé.

Le 30 a(Mlt, les prisons de Paris étaîent pleines, et plusieurs maisons religieuses avaient serTt de succursale aux prisons. I^a commune décide que les 48 sections, érigées en autant de tribunaux, examineront ei Jugeront f sous leur responsabilité^ les citoyens arrêtés la nuit précédente *. Après deux jours de préparatilis suprêmes, pmdaat lesquels la commune complète les arrestations et encombre de plus en plus les ge61es, les comités des sections, conformément i l'arrêté du 30, se portent à leurs prisons respectives et se mettent à juger j c^est-éAlire à massacrer.

Les tueurs avaient généralement un louis par jour, prix fixé par fi/7/and de Yarennes. *, Voici un mandat de payement : d Mandat du 4 septembre, signé N...., Je..., L...., commissaires de la commune, Tisé Méhée, au profit de Gil.... Vei.*.. pour prix du temps qu'ils ont mis, lui et trois de ses camarades, à l'expédition des prêtres de Saint-Firmin pendant deux jours, suivant la réquisition faite auxdils commissaires par la section des sans-culottes, qui les a mis à touvrage, ci... 48 liv. *. » Ces tueurs-là avaient travaillé à raison de six francs par jour, et ils avaient égorgé soixante-dii*septprê* très; ce qui mettait les assassinats à douze sous pièce. C'était pour rien«

A mesure qu'on égorgeait, on avait soin d'ôter aux cadavres leurs boueles, leurs bagues, leurs montres, leur argent ; et tout cela était jeté pèle-mèle, maculé, sanglant, immonde, dans un sac béant qu'on apportait sous scellés à la commune. Par un premier arrêté du 6 septembre, le Conseil général, en ordonnant au trésorier de la ville de payer les frais des égorgements, avait ajouté •< qu*il se rembourserait de ses avances sur les sommes provenant des effets de toute espèce qui se trouvaient dans les prisons, et dont le procureur syodic (Manuel) était chargé de presser la vente ^. » Par un second arrêté du 10, le Conseil général, voulant éviter les interprétations individuelles, ajoutait que u tous les effets des prisonniers morts depuis le 2 dudit mois appartenaient à la nation. »

Ces pauvres morts payaient donc les frais de leur massacre ; et c*est au milieu de cette orfèvrerie fétide, parmi ces perles et ces diamants mêlés de lambeaux de chair humaine, que les citoyens ^ administrateurs venaient renouveler la vieille défroque de leurs joyaux ?.

^ Procès des vingt-deux, Déposition de Chabot. — * Ibid,

' lïïém, sur les Journées de sept. — Déclaration du citoyen Jourdan,

* Mémoires sur les Journées de septembre,— Comptes de la Commune.

^ Procès-verbaux de la Commune.

' La commune venait de décider, par arrêté du 31 août, que monsieur

et malfamé seraient proscrits et remplacés par citoyen et citoyenne. —

Procès— fjeyb/i'u/F ' Voir la lettre ignominieuse dans laquelle Sergent explique comment

il a choisi, ainsi que d'autres, divers bijoux dans le sac aux sanglantes

dépouilles. — Prudhommei RévoL de Paris,

Comme il hut un prétexte â toute cbose, on en avait naturellement donné un & ces massacres. Les journalistes de cette horrible époque n'eurent pas honte de dire qu*i1 y avait dans les prisons une immense conspiration, ourdie par les émigrés et par les prêtres contre les patriotes de Paris ; et qu'aussitôt que les volontaires seraient partis pour les armées tous ces évèques, tous ces yieillards, toutes ces femmes deraient, â un signal donné, venir égorger, dans une nuit, leurs en- | fants et leurs familles sans défense.

Cette extravagance se répète encore. Or, on a vu que c'est principalement à la suite des visites domiciliaires, opérées dans la nuit du SO au 50 août, que les prisons et les dépôts furent encombrés ; et les massacres commencèrent le 2 septembre. Quelle conspiration aurait donc pu ourdir , dans les prisons, des malheureux égorgés quaranlehuit heures après y avoir été jetés?

 quel nombre s'élevèrent les victimes? Il serait bien difficile de le dire avec précision. Les chiffres donnés par les contemporains varient. On a cherché, de notre temps , à préciser ce nombre en recourant aux écrous des prisons ; mais ce calcul ne mérite aucune confiance, parce qu'il est parfaitement établi que le désordre qu'entratna la quantité prodigieuse des arrestations, opérées à la hâte, ne permit pas d'inscrire sur les livres d'écrou la moitié des prisonniers '. Des raisons sérieuses autorisent à penser qu'on est le plus près possible de la vérité en adoptant les chiffres de Prudhomme. Ce contemporain porte le nombre total des victimes de septembre à quatorze cent trente-trois, dont il donne les noms et les prénoms, souvent la profession et l'âge *.

N'oublions pas que les massacreurs se portèrent par bandes au Temple ; et ce ne fut qu'avec des peines infinies, après de longues et de mortelles angoisses, qu'on les empêcha d'y pénétrer 3.

Que firent les ministres girondins pour arrêter les massacres ? — Absolument rien ! Que firent l'Assemblée législative et la commune ?

— Rien de sérieux. Elles envoyèrent chacune une députation aux tueurs, avec la mission d'aller haranguer le peuple. Les députations vinrent à l'Assemblée, en disant qu'elles n'avaient pu rien obtenir ; et les massacres durèrent £/âr /ourdr / Pétion, le premier magistrat de la ville, chargé par un décret de rendre compte, chaque joury de l'état de Paris, écrit à l'Assemblée le 6 seulement : « Permettez-moi

^ Prudhomme atteste, avec des détails, qu'il y avait à TAbbaye des salles entières de prisonniers qui n^étaient portés sur aucun livre d'écrou.

— Hist. impart, des RévoL ~ Senart atteste formellement le même fait pour toutes les prisons en général. — et, le 16 septembre 1792, Roland envoya un rapport à la Convention portant que, sur 500 prisonniers mis dans les prisons depuis les massacres, soil par ordre de la commune, soit par ordre des sections, soit par ordre de simples individus sans caractère, il n'y en avait pas un seul qui fût inscrit sur un Uvre d'écrou, — Prudhomme.

1 Prudhomme, ffisi, impari. de$ RèvoL * Ferrières, Uém,

de jeter un vmie sur le passé, d*ëloîgner de vos regards oes setees qui contristent l'âme: espérons qu'elles ne se reproduironi plus /... Un moment de crise est salutaire dans les maladies politiques ■-! n — Ainsi regorgement de quatorze cent trente*trois per* sonnes était, aux yeux de Pétion, une chose salutaire /

Qiund les massacres furent terminés, la commune de Paris en fit un éloge magnifique, et elle eut Thorrible courage d'adresser cette abominable apologie aux quarante mille municipalités de France, et les invitant à imiter l'exemple que Paris venait de leur donner. « La commune de Paris, disait cette circulaire, qui interdit à tout jamais aux républicains le droit de parler de la Saint-Barthélémy, se hâte d'informer ses frères de tous les départements qu'une partie des conspirateurs féroces détenus dans les prisons a été mise à mort par le peuple;... et sans doute la Nation s'empressera d'adopter ce moyen si utile et si nécessaire. • Cette pièce infâme était signée Duplain, Panis, Sergenty Len/ant, Marat, Lefort et Jourdeuily administrateurs du comité de surveillance de la iflairie ; et ce fut Danton, ministre de la justice, qui l'expédia sous son couvert *•

La lâcheté que les girondins avaient montrée en face de tant et de si grands crimes était leur démission. Un parti qui obéit aux coupetêtes n'existe plus. Aussi, la puissance de la Gironde était-elle déjà anéantie partout, à la commune comme au ministère.

A la commune, Pétion avouait que tous les fils de l'administration étaient brisés dans sa main, et qu'il était totalement séquestré de ses fonctions 3. Au ministère, Roland n'échappait que par hasard à un mandat lancé contre lui par le comité de l'hôtel de ville, et une bande, qui n'avait pas été prévenue du retrait de ce mandat, se présenta le â septembre, les bras nus et armée de piques, pour l'exécuter 4. if Dans les derniers temps du ministère, dit M"** Roland, les conjurations et les menaces s'étaient tellement multipliées que souvent nos amis nous pressèrent d'abandonner l'hôtel durant la nuit. Deux ou trois fois nous cédâmes à leurs instances. » Quel était donc le pouvoir d'un ministre qui découchait pour ne pas être assassiné?

Ainsi, les insurrections du âO juin et du 10 août, et toute la politique ambitieuse et violente des girondins , avaient abouti au triomphe de la commune, de même que,deux ans auparavant, les insurrections du 14 juillet et du 5 octobre, et toute la politique idéologique et subversive des constituants, avaient abouti à la domination des jacobins.

Une fois maîtresse de Paris par l'irrésistible autorité dont elle s'était investie, la commune du 10 août marcha droit au gouvernement suprême de la France en confisquant à sou profit l'action du ministère et celle de l'Assemblée. Elle atteignit complètement son but, â

' Prudhomme, Hist. impari, des RévoL

* Hm« Roland, Métn,

' Prudhomme, RévoL de Paris»

^ Hn« Roland, JUém,

— no — *

Taide de deux moyens alors nouTeinix et parfaitement efieaces.

lie premier de ces moyens fut l'envoi dans les départements d'environ quatre cents commissaires^ chargés d'aller instruire leurs frères des événements et de la signification du 10 août.

Roland rédigea les instructions données à ces commissaires y et les chargea « de visiter les sociétés patriotiques, de leur remettie des imprimés , de parcourir les petites villes et les campagnes éloignées des routes; de tâcher d'y découvrir des patriotes zélés, curés, recteurs d'écoles, juges de paix , qui se chargeassent de recevoir les papiers et de les Kre; d'exciter l'énergie du peuple par toutes les raisons puissantes qui devaient en relever l'effet , et d'engager les citoyens à transfèrmer en armes leurs pelles, pincettes, chenets et autres ustensiles '. n

Mais Danton avait demandé et obtenu de s'attribuer la part principale dans cette mesure, qui était le choix et la désignation des commissaires eux-mêmes. « C'était, dit M°>« Roland, un essaim d'hommes peu connus, intrigants de section ou braillards de club, patriotes par exaltation, et plus encore par intérêt, sans existence, pour la plupart, que celle qu'ils prenaient ou espéraient acquérir dans les agitations publiques, mais très-dévoués à Danton, leur protecteur, et facilement épris de ses mœurs et de sa doctrine licencieuse *. » Pétion n'exprimait pas un autre jugement sur ces commissaires : « Les membres les plus brouillons de la commune , dit-il , partirent dans les départements ; on sait le fléau qu'ils y portèrent, »

Voilà donc ces quatre cents intrigants de section et braillards de club s'abattant , copime un fléau , sur les provinces , prêchant l'insurrection, excitant le peuple, aiguisant les convoitises , faisant des visites domiciliaires, et surtout volant, même dès leur début, avec une telle effronterie que le ministre de l'intérieur fut obligé, dès le 15 septembre, de les signaler à l'Assemblée ^ ; et celle-ci, n'osant pas attaquer nommément la commune de Paris, se borna à rendre, le 14, un décret qui interdisait aux municipalités de faire des réquisitions , ou d'envoyer des commissaires hors de leur territoire 4.

Le décret ne mit d'ailleurs un terme ni aux excitations , ni aux vols ; les administrations départementales et communales firent parvenir leurs plaintes à l'Assemblée législative jusqu'à ce qu'enfin les populations indignées, finissant par où elles auraient dû commencer, arrêtèrent partout les commissaires de la commune ^. Mais alors la commune avait atteint son but ; les sociétés populaires étaient généralisées ; elles avaient reçu l'esprit du 10 août, et les élections de la Convention étaient faites.

* Moniteur du 12 septembre 1792. — Instruct. destinées à dirigerl conduite des commissaires patriotes envoyés dans les départements.

« H»« Roland. Mém,

> Moniteur du 14 septembre 1792, lettre de Roland.

^ Moniteur </m 16 septetnbre 1792,^ance du 14.

* Moniteur du ^\ septembre 1793, séance du 19.

Le second moyen de domination, imaginé et employé par la commune, ce ftit la dtslribiiiion universelle des emplois à ce qu'on appelait les patriotes. Déjà, par un arrêté fort étrange, rendu le 12 août, le Conseil de la commune avait décidé , de son autorité souyeraine , que « tous les amis de La FayeUe étaient déclarés incapables de remplir des fonotioiis publiques; » mais il fallait obtenir de FAssemblée qu'elle ebangeât cet arrêté en décret. Elle y réussit pleinement, quoique en trois reprises. Le 18 août, l'Assemblée décréta la destitution et le remplacement des commissaires du roi près les tribunaux civils » ; le 24, elle accorda an pouvoir exécutif le droit de conférer les grades et commandements militaires sans se conformer aux règles de la hiérarchie ; et le 12 octobre, sur la proposition du comité de législalUm, la Convention prononça la destitution en masse et le rempla> cernent de tons les corps administratifs, judiciaires, municipaux, des juges de paix , de knrs assesseurs , des tribunaux de commerce, des bureaux de conciliation , des suppléants déjuges , ainsi que de tous les secrétaires et gr«flSers ^.

C'était donc plus d'un million de places que la commune de Paris avait offertes, par ses commissaires, à tous les patriotes des départements , et qu'elle leur faisait distribuer fidèlement par l'intermédiaire des sociétés affiliées du club des Jacobins, devenu tout à fait le satellite de la commune. De le!s moyens d'action , employés avec une énergie faussée jusqu'à la brutalité et jusqu'au cynisme, devaient naturellement rendre la commune de Paris maîtresse absolue de la France par les élections, et des élections par les sociétés populaires. Elle dominera «n effet à peu près partout, et à Paris plus qu'ailleurs. Marat y dressera la liste des candidats ; « et cette liste , dit Pétion , sera «uivie sans qu'on ose même intervertir l'ordre dans les choix qu'il avait prescrits ^, »

Mais ce qui aida, bien plus que tout le reste, la commune dans ses usurpations , ce fut l'insigne faiblesse avec laquelle les girondins , royalistes de la veille, se proclamèrent républicains le lendemain, proposèrent des doctrines et des mesures de désordre incompatibles avec toute société régniière, s'abaissant jusqu'à cette ignominie , de trouver des excuses et même des -éloges aux massacres des prisons.

Quelques heures après la suspetisiqn du roi , le 19 août , Carnot ayant fait la motion d'envoyer des commissaires aux armées, on voit Gensonné demander €ft faire décréter que ces commissaires fussent investis de pouvoirs illimités, avec la faculté de suspendre, de destituer el même d'arrêter tion-'seulement tous les officiers d'élat-major et tons les générât», mais encore tous les fonctionnaires civils et mi-

' Moniteur du 20 août 1702, séance du 18.

' Le ilfoniVeur ayant complèlement passé sous silence cetimporlant décret, dans le compte-rendu de la séance du 12 octobre, il faut recourir au compte rendu de Prudhomme, RèwL de Paris, où il se trouve rapporté.

' Prudhomme, HévoMions de Paris,

Ittaîrcs '• Ce fiit donc la gironde qui, par l'organe de I\iii de ses principaux membres , donna la première l'exemple de sacrifier les droits acquis, les serrices rendus, l'aptitude, l'intelligence, la Rioralité à la convoitise des faclieui et des fainéants ; de faire pénétrer dans le pays tout entier, et jusqu'au fond du plus pauvre village, les commotions générales et supérieures de la politique , et de donner pour appât aux appétits révolutionnaires l'immense curée des emplois publics.

Le 15, Condorcet commença la série des hontes de la Gironde en écrivant, dans V Adresse aux Français, décrétée sur sa proposition, l'apologie de la populace du 10 août, oui devait le proscrire. D'abord, il s'éleva contre « ces écrivains soudoyés par la liste drile^ cherchant, par de lâches calomnies, à rendre les Parisiens odieun ou suspects au reste de la France ; » et puis, il exalta « l'union fraternelle des habitants de Paris avec les citoyens des départements. »

Mais ce n'était là que le premier pas dans cette carrière d'ignominie que toutes les factions sont providentiellement condamnées â parcourir pour l'enseignement des peuples. La Gironde atteignit son dernier terme le 3, le 4 et le 17 septembre, en la personne de Roland, de Pétion et de Vergniaud.

Le premier osa excuser, louer même les massacres des prisons ; et il faut citer ses paroles pour que la postérité y croie' et les flétrisse. «c Hier, écrivait-il le 5 septembre à l'Assemblée, hier fut un jour sur les événements duquel il faut peut-être laisser un voile. Je sais que le peuple, terrible dans sa vengeance, y porte encore une sorte de justice; il ne prend pas pour victime tout ce qui se présente a sa fureur.; il la dirige sur ceux qu'il croit avoir été trop longtemps épargnés par le glaive de la loi '. » Et comme les assassins avaient été froissés par ces paroles, où Télexe ne leur semblait pas assez explicite, Roland y ajoutait celles-ci, dans une adresse aux Parisiens. « J'ai admiré le 10 août ; j'ai frémi sur les suites du 3 septembre. J*ai bien jugé ce que la patience longue et trompée du peuple , et ce que sa justice avait dû produire ; Je n'ai point inconsidérément blâmé un terrible et premier mouvement ; j'ai cru quil fallait ^riY^r ^a continuité. » Le 6 septembre, Pétion, le premier magistrat de la cité, demandait à l'Assemblée de lui permettre àe jeter un voile sur le passé ; ei le 16, Vergniaud, déclamant sur les massacres, disait à l'Assemblée qu'ils avaient été l'œuvre des satellites de Coblentz ^ !

On ne sait ce qui mérite le plus de mépris de tant de mensonges ou de tant de lâchetés. Certes, les girondins haïssaient le despotisme de la populace de Paris ; certes, ils savaient bien qu'il n'y avait aucune sorte d'union fraternelle entre cette populace et les départements ; certes, Vergniaud n'ignorait pas que Marat, Osselin, MéhéCi

' Moniteur du 19 août^ séance du 10.

^ Moniteur du 5 septembre, séance du 3.

> Moniteur Un 19 septembre, supplément à la séanco.du 16.

Jourdeuil n'ëtaîent pas les satellites de rëmlgration, et que les prineei D*aTaieDt pas Ait massaerer la princesse de Lamlialle, M. de MootmorîD, les gardes du roi, les Suisses, et taot d*é?èques,et tant deprètres, et tant de Tieillards,et taot de femmes ; et Ton peut même Âiire à PéiioD et à Roland ThooDeur de penser qu'au fond de l'âme, ils auraient voulu punir les massacres, et qu'ils ne (rouTaient pas une ombre de justice dans les crimes de septembre. Encore quelques jours, en effet, et la Gironde tout entière demandera le châtiment ne ces crimes et tentera de soulever les départements contre la sanglante domination de Paris. D*où viendra donc cette contradiction honteuse, et comment la Gironde osera-t-etle maudire et ces mêmes Parisiens qu'eiie avait vantés, et ces mêmes massacres qu'elle avait excusés ?

Ah ! et c'est là la destinée de toutes les factions ; lorsque Condorcet vanrait l'union fraternelle de Paris et des provinces ; lorsque Roland proclamait ce qu'il y avait de juste dans les massacres ; lorsque Pëtion demandait à les couvrir du voile de l'oubli ; lorsque Vergniaud« mentant à sa conscience, accusait l'émigration de les avoir conçus et exécutés, c'est que la Gironde avait trois ministres dans le conseil, c'est qu'elle était maîtresse (}es affaires , c'est qu'elle avait hérité de tous les pouvoirs de la monarchie, c'est qu'elle espérait dominer la Convention comme elle avait dominé la Législative. Elle admirait donc le 10 aoùtf parce qu'il lui avait donné l'empire ; et elle excusait les crimes de septembre, parce qu'elle en profitait.

Mais lorsque sa politique de désordre aura porlé ses fruits naturels ; lorsque, ne croyant abattre que le roi, elle aura abattu la monarchie ; lorsque, n'ayant voulu faire de l'émeute qu'un auxiliaire, elle s'en sera fait un tyran ; lorsque les passions populaires, qu'elle avait exaltées, lui auront enlevé l'opinion publique; lorsque la com^ mune de Paris , qu'elle avait honorée > , lui aura enlevé la Convention , alors , la Gironde , n'ayant plus de raison pour mentir , dira loute la vérité ; alors , elle demandera le châtiment des assassins de septembre; alors, elle soulèvera les départements contre la dominalion de Paris ; alors, le crime lui fera horreur, parce que d'autres en auront le profit et elle la honte.

Quoique les mesures prises, le 10 août, par l'Assemblée législative, sur la proposition de Yergniaudet de Guadet, eussent laissé toutes leurs chances au maintien de la monarchie et à la proclamation du prince royal, sous le nom de Louis XVII, il était visible néanmoins que Topiniori publique à Paris déviait vers la République, entraînée par la commune, par les clubs, et par cet élan communiqué, dès le 20 juin, aux passions populaires. On comprendrait que des hommes essentiellement portés au désordre eussent, dès ce moment, tenté d'accélérer ce mouvement, de prévenir le jugement prochain de la Con4

* « La^commune provisoire a rendu de grands services, disait Roland, pendant les massacres, et n'a pas besoin de mon témoignage à cet égard; mais je le lui rends avec effusion de cœur. •^Monileurdu 5 septembrêp séance du 3.

iWBliaD, 6t de s'inmoser aux cireonstaoces en proclamant ptr aranëe les résultats qu'elle devait prochainement et natureltenient amener.

Si donc Chabot, liScroix, Thuriot ou quelqu'autre de ces médiocrités Tiolentes et hargneuses arait pris TinitiatiTe de Tabolition de la royauté, Thisloire pourrait l'admettre comme une chose simple et logique ; mais que les royalistes de la Gironde aient pris les dorants sur les démagogues, et qu'ils aient eu bâte de proclamer la République afin de s*en emparer, Thistoire ne peut l'admettre qu'à titre de diose ^ange et honteuse.

C'est pouilant ce qu'ils firent le 4 septembre. Henri I^arivière, Fauchet et Guadel, ce même Guadet signataire de la lettre adressée à Louis XYI par l'intermédiaire du peintre Bose, firent voter une sorte de déclaration portant que «jamais, de leur consentement, aucun monarqueni étranger, ni français, nesouillerait la terrede la liberté;» et, comme si cet engagement ne lui avait pas suffi, Fauchet ajoutait encore : « Quand même la Convention nationale rétablirait le roi sur le trône, nous aurions encore le droit de ne pas nous soumettre à la royauté et de fuir un pays qui consentirait à vivre sous le joug des tyrans >• »

Il n'y avait pas encore trois mois que Guadet avait écrit à Louis XVI pour lui proposer les moyens les plus propres à consolider la royauté*; et il n'y en avait pas encore cinq que l'abbé Fauchet, ancien prédicateur du roi, avait apporté et lu avec eniphase à l'Assemblée l^fistetive une adresse des habitants de Nancy, où il était dit que les intérêts de la nation et les intérêts de la royauté étaient les mêmes. De quel droit la Gironde eût-elle blâmé le désordre dans les rues quand elle donnait l'exemple d'un tel désordre dans les esprits?

Brissot ne dut donc étonner personne lorsqu'il écrivit, le 4 septembre, qu'il était « l'éternel ennemi des rois, et qu'il n'avait pas adeodu 1789 pour manifester sa haine à leur égard. » Puisqu'il n'y avait pas un homme en France pour jeter à la face de Fauchet son adresse du 30 avril, et à la face de Guadet sa lettre du ^ juillet, il ne pouvait pas y en avoir un pour relire à Brissot le discours dans lequel il disait aux jacobins, le 10 juillet 1791, qu'il fallait remplacer Louis XVI par son fils, avec un Conseil de régence composé de patriotes ', et le discours dans lequel il disait à l'Assemblée législative, le SIS juillet 179i : » S'il existe des hommes qui trayaillent à établir la République sur les débris de la Constitution, le glaive de la loi doit frapper sur eux comme sur les amis actifs des deux Chambres, et sur les contre-révolutionnaires de Coblentz. »

Quelle pouvait donc être la cause de ces éclatantes palinodies ? Hélas! les élections de la Convention nationale étaient commencées d^Miis le â septembre ; les girondins, dans la rédaction primitive du

' Moniteur du 6 septembre 1703, séance du 4.

* La lettre écrite au roi par Guadet , Vergniaud et Gensonné était da .28 ouxlu 29 juillet. — Voy. Bertrand de MoUeville, Mém. ' Camille Desniou]ins,/{évo/. de France.

— wts —

décret qui sMoatt sur k coiiToeatioii de cette AssemMée, a?aîettt Toulu que les deux tmi de la législatife en fissent partie de droit > ; mais la dameur publique afait dû les forcer au respect de la souveraineté populaire; et, ne voulant pas aroir renversé Louis XVI pour que d^autres héritassent de sa puissance, ils se signalaient parmi la défflagf^es, afin d*en être distingués et élus.

Les girondins avaient déjà un redoutable adversaire, qui était la commune de Paris ; et ils étaient forcés d*aUer aussi loin qu'elle dans le désordre pour n*ètre point dépopularisés.

Cependant, les comités de la commune, dirigés par Danton, par Robespierre et surtout par Marat, repoussaient impitoyablement des listes tous les noms mis en avant par les journaux ou par les amis de la Gironde. Siéyès, Pétion, Cia?ière, Louvet, Condorcet, Brissot, Fauchet, Grangeneuve, Buzot, Lassource, Gensonné, Isnard, Kersaint, Yergniaud furent écartés à Paris > ; et le Triumvirat^u S septembre 3 fit nommer la liste suivante : Maximilien Robespierre, Danton, Gollot-d*Herbois, Manuel, Biliaud-Varennes, Camille Desmoulins, Harat, Lavicomterie, L^endre, Raffront, Panis, Sergent, Dussaulx, Fréroo, fieauvais, Fabre d'Ëglantine, Osselin, Augustin Robespierre, David, Boucher, Laignelot et le duc d'Orléans, auquel la commune avait imposé, le 1S septembre, le nom d'Egalité.

C'était le noyau du parti de la Montagne qui allait, dans quelques mois, opprimer et ensanglanter la France, comme déjà il opprimait et ensanglantait Paris.

Le 21 septembre, la Convention, n'étant encore composée que de 571 membres, abolit la royauté sans discussion, par assis et levéi et au moment de lever la séance^ sur la motion de Collot-d'Herbors. Certes, un mois plus tôt, la Gironde aurait trouvé d'ardentes paroles pour prévenir ou pour combattre un tel vote. C'était une chose bien monstrueuse que d'abolir la royauté sans discussion et sans attendre, même un jour, les 5â9 membres de la Convention qui n'étaient pas encore arrivés ; et c'était une chose bien extravagante que d'imposer la République à la France, quelques minutes après avoir voté le décret portant u qu'il ne peut y avoir de constitution que lorsqu'elle est acceptée par le peuple ^. n

Certes, Yergniaud qui avait refusé, le 10 août, «à une députatton armée de prononcer la déchéance de Louis XVI, déclarant que sa suspension provisoire était une mesure assez grave; Guadet, Gen-

^ Prudhomme a conservé celle rédaction primitive du décret du 10 août, Hist, des RévoL

' Voir dans les RévoL de Paris, les divers candidats qui se présentaient pour être élus à la Convention.

^ Robespierre, Danton et Marat dirigèrent les élections de Paris. Ils dissimulaient si peu leur domination, qu'on les accusait publiquement de vouloir s'emparer du gouvernement de la France. « Robespierre , Ban ton et Marat, disaient les RévoL de Paris, du 15 au S2 septembre, prenei-y garde; la calomnie vous désigne pour les triumvirs de la liberté. «

* Moniteur du^ septembre 17»3, séance du 31.

Moné et Briâsotf rédacteurs du décret de ce même jour portant qu'il serait nommé un gouverneur au prince royal ; enfin, Guadet qui avait fait décréter, au nom de la commission extraordinaire, que le choix des nouveaux ministres ne serait que provisoire, parce que le roi qui pourrait être nommé par la Convention nationale aurait le droit de les confirmer ou de les renvoyer * ; les hommes du parti de la Gironde, enfio, ne pouvaient pas avoir sérieusement perdu de vue, le SI septembre, leurs principes du 10 et du 11 août; mais il leur avait fallu suivre le désordre après TaToir conduit ; leur serment du 4 septembre les liait, et tous ces royalistes avaient assisté, impassibles, à Técroulement de la monarchie, abattue sous le pied d'un histrion.

Cependant, l'illusion des girondins ne fut pas longue, et ils furent peu. de temps à s'apercevoir qu'ils ne profiteraient pas de la révolution qu'ils avaient faite. Les trois ministres qu'ils avaient dans le Conseil étaient sans crédit ; Pétiôn était annulé à la mairie ; les sections devenaient ingouvernables ; et la commune de Paris marchait à grands pas vers la suprême domination. D'un autre côté, les départements, qui avaient conservé le bon sens et l'honneur, deux choses oblitérées par Tambition chez les hommes de la Gironde, exprimaient fort crûment l'indignation que leur inspirait la dictature de Paris, et répondaient par le cri de la plus profonde horreur à l'invitation d'imiter et de propager les massacres que la commune leur avait adressée sous le contre-seing de Danton ^.

Les girondins se trouvaient donc placés entre leur conscience ré- Tdtée et leur ambition déçue; entre la honte publique d'un échec et ia honte secrète d'une apostasie. Us résolurent alors de tenter la guerre contre Paris et sa commune, qui leur ravissaient un peu plus chaque jour le fruit de leur sédition ; et ne pouvant pas, comme Mirabeau ou comme La Fayette, s'appuyer sur l'armée qu'ils avaient corrompue, ils essayeront de s'appuyer sur les départements, où Roland n'avait pas encore eu le temps de détruire tous les principes d'ordre avec ses innombrables et absurdes circulaires.

Lanjuinais commença Fattaque le ^ octobre. Les sections de Paris étaient en pleine révolte contre la Convention, dont elles refusaient d'exécuter les décrets au sujet de l'élection du maire. Il proposa de donner à l'Assemblée une garde tirée des départements , afin de la défendre contre les entreprises des factions parisiennes '• La motion, décrétée en principe, fut renvoyée au comité militaire , au nom duquel Buzot fit, le 8 octobre, un rapport favorable, proposant de lever quatre fantassins et deux cavaliers par député , de telle sorte que la garde départementale s'élevât à un total de 4,470 hommes.

I^a création de la garde départementale était une question de vie

^ Prudhomme, Bévol. de Paris.

* Voir la réclamation de la municipalité d*Amiens, Moniteur du 18 .Mptembre 1703, séance du 17.

> Monitsur du 7 M/o&r«.1799, séance du 5.

ou de mort pour la commune, car il s'agissait' de savoir si la Gon- TeDtion représentait réellement les besoins, les vœux, les principes de la France entière, ou si elle ne serait, suivant l'expression dlsnard, qu'une machine à décrets entre les mains d'une faction *. La commune eut donc recours au grand moyen employé pendant la Révolution, les pétitions menaçantes et armées, apportées à la Convention par des bandes tumultueuses, et lues, au milieu des clameurs des tribunes, par des orateurs qui prétendaient représenter les sections ou les fau* bourgs. Ces pétitionnaires étaient invariablement les mêmes, et servirent à toutes les journées de Paris, du 13 juillet 1789 au 18 fructidor an T. C'était ce fond vaseux et immonde des grandes capitales, eutrefenu à l'état de garde prétorienne par les factions diverses , et servant à toutes l'une après l'autre, depuis celle du club Breton jusqu'à celle du Directoire.

Les girondins, écoutant leurs rancunes plus qu'ils ne calculaient leurs forces, ne se contentèrent pas de cette première attaque contre les entreprises -de la commune. Ils en tirent une seconde, le 18 octobre, contre le chef alors le plus redoutable des factions de Paris. Roland rendit a la Convention les comptes de son ministère, et expliqua avec une telle netteté l'emploi de la part qu'il avait eue dans les deux millions de fonds secrets accordés au Conseil, que Danton, contre qui toute cette austérité était dirigée, fut obligé de confesser qu'il n*était en état de rendre aucun compte, si vague qu'il pût être, et qu'il avait dépensé ses fonds secrets selon qu'il l'avait jugé nécessaire*. Assurément, Danton aurait eu raison, au moins dans la forme, si, pourvu régulièrement de fonds secrets, il les avait employés conformément au vœu de TAssemblée ; mais il n'était pas d'usage que le ministre de la justice eût de pareils fonds à sa disposition ; l'Assemblée ne lui en avait point donné; mais seulement au Conseil, sans compter ceux qui étaient traditionnellement accordés aux ministres des affaires étrangères et de la guerre.

Le Conseil exécutif avait reçu deux millions de fonds secrets, sur la motion de Vergniaud, indépendamment des deux millions du ministre des affaires étrangères, et des deux millions du ministre de la

guerre.

« Danton dit à ses collègues, rapporte M™« Roland, qu'il fallait que chaque minisire pût en user dans son département ; mais que celui des affaires étrangères et celui de la guerre ayant déjà des fonds pareils, il convenait que ceux-ci (les deux millions accordés par la Convention) restassent â la disposition des quatre autres. Roland s'éleva fortement contre celte proposition ; il prouva que Tinlention deFAsserablée avait été de donner au pouvoir exécutif, dans ces moments de crise, tous les moyens dont il pouvait avoir besoin pour agir avec célérité ; que c'était le Conseil collectivement qui devait dé-* terminer l'emploi de ces fonds, d'après la demande et pour les ob-»

* Moniteur du^ mars 1792. séance du 5.

% Moniteur du 20 oetobre Î79^, séance du 18»

jeti présentés par chacun. Danton répliqua, jura, comme il avait coutume de faire , parla de ré?oIution, de grandes mesures, de secret, de liberté ; les autres, séduits peut-être par le plaisir de tripoter chacun à sa fantaisie, se rangèrent de son avis. Danton se pressa de toucher cent mille écus au trâor public, dont il fit ce que bon lui sembla, ce qui ne Tempècha pas d'obtenir de Servan soixante mille livres, de liCbrun davantage, sur les fonds secrets de leurs départements, sous différents prétextes.

u Jamais il n*a fourni de compte à l'Assemblée ; il s'est contenté de lui attester qu'il l'avait rendu au Conseil; et à ce Conseil, il s'est borné à dire qu'il avait donné vingt mille francs b tel, dix à tel autre, ainsi du reste , pour la Révolution , à cause de leur patriotisme, etc. C'est ainsi que Servan me l'a répété <• »

La situation de Danton, comme dispensateur de fonds secrets, était donc exceptionnelle et irrégulière; et à c6té de la tache de sang^ de septembre, c'était une tache de boue que les girondins lui imprimaient. *

Voilà donc la commune et Danton attaqués ; c'étaient deux formidables adversaires pour la Gironde. Elle eut l'air de trouver que ce n'était pas assez, et elle y ajouta la demande d'une instruction judiciaire et d'une poursuite contre les machinateurs et les complices du massacre des prisons.

Cette demande fut faite dans le langage violent et furieux de cette époque de lutte, à la suite de la lettre suivante, adressée le âO janvier 1795, par Kersaint, à la Convention : « Ma santé, depuis longtemps affaiblie, me rend l'habitude de la vie d'une Assemblée aussi orageuse que la Convention impossible. Mais ce qui m'est plus impossible encore, c'est de supporter la honte de m'asseoir dans son enceinte avec des hommes de sang, alors que leur avis, précédé de la terreur, l'emporte sur celui des gens de bien, alors que Marat remporte sur Pétion. Si l'amour de mon pays m'a fait endurer le malheur d'être le collègue des panégyristes et des promoteurs des massacres du 2 septembre, je veux au moins défendre ma mémoire du reproche d'avoir été leur complice *. »

La pression de la Commune et de ses bandes, qui venaient d'imposer à la majorité de la Convention la mort de Louis XVI, était alors plus énergique et plus odieuse que jamais. Barbaroux se mè!a à la discussion soulevée par la lettre de Kersaint, et obtint avec Gensonné un décret ordonnant au ministre de la justice de poursuivre devant les tribunaux u les complices et provocateurs des assassinats et brigandages commis dans les premiers jours de septembre ^.

La commune se trouvait ainsi attaquée par ses trois points les plus accessibles et les plus dangereux. La garde départementale liait les mains à ses chefs; les comptes de Roland les déshonoraient, et la poursuite dirigée contre les massacres de septembre les conduisait à

* M«e Roland, ilfém.

* Moniteur du 2A Janvier 1793, séance du 20. — * Ibid

réchafiaud. Rien n'était plus aisé en eifet que de remonter aux coupables. Les massacres s'étalent faits publiquement et officiellement ; les assassins avaient donné quittance de ieur salaire à ceux qui les avaient mis à l'œuvre ; et cette immonde comptabilité était aux archives. La bataille était donc sérieusement engagée, et il s'agissait, pour la commune, d'écraser les girondins ou d'en être écrasée.

C'est bien ainsi qu'elle le comprit. Elle recourut, avec la plus grande énergie, au moyen employé pendant dix ans, par toutes les factions, et toujours suivi d'un succès complet, c'est-à-dire aux pétitions armées. Elle débuta par une pétition générale présentée, le 19 octobre, par toutes les sections de Paris. C'étaient les éternelles bravades des faubourgs , appuyées d'un envahissement de la salle. « On vous a proposé, disait l'orateur, de vous mettre au niveau des tyrans en vous environnant d'une garde soldée. Paris a fait la Révolution, Paris a donné la liberté au reste de la France, Paris saura la maintenir ', » Les girondins avaient trouvé ce langage superbe, quand ils le faisaient adresser û Louis JCVI ; ils le trouvaient infâme, depuis qu'il s'adressait à eux.

A la pétition générale des 48 sections succéda, le 19, la pétition spéciale du faubourg St-Antoine apportée par Gonchon, célébrité rivale de Santerre, et ancien complice des girondins, qu'il avait abandonnés; puis vint la menace d'une invasion de la part des ouvriers armés du camp de Montmartre ; et quoique le décret sur la force départementale eût été exécuté en partie, et que des bataillons de Marseillais et de Brestois fussent déjà arrivés à Paris, il fut impos* sible aux Girondins de résister à une ville entière , à chaque instant soulevée; et ce fut l'un d'eux, Boyer Fonfrède, qui proposa, le S mars 1795, un décret qui dissolvait et dispersait la garde départementale '. Voilà donc la première attaque repoussée.

Celle qui était dirigée contre Danton ne réussit pas mieux. Si Danton n'était pas en état de rendre compte des sommes employées en vue de ses desseins secrets, Roland n'était pas moins empêché que lui de rendre compte de celles qu'il avait employées à inonder la France de proclamations, d'adresses, de placards et de journaux. Robespierre lui demanda aussi, le âl janvier, les comptes relatifs à celle propagande; et, à la suite de celte demande, le bureau de l'Esprit Public, créé par Roland au ministère de l'intérieur, fut supprimé ^,

Restait le décret relatif à la poursuite des massacres. C'était l'atlaqne des girondins la plus redoutable, et celle que la commune devait le plus énergiquement repousser. Elle en chargea le club des Jacobins. Une députation se présenta, le 8 février, avec Tallitude et le langage que Paris affectait vis-à-vis des Assemblées. « Si la morale l'éprouve les massacres, disait l'orateur, la politique les justifie ; et,

* Moniteur du 21 octobre 1792, séance du 19.

' Moniteur du 6 mars 1795. séance du 5.

^ Moniteur du ^6 janvier 1793, séance du 21 .

comme l'a dit un de ?os membres, Isnard, les ?engeances populaires sont un supplément au silence des lois. » Une discussion violente s'établit sur la demande des pétitionnaires ; et, malgré tout ce que les girondins purent faire, le décret ordonnant la poursuite des assassins de septembre fut rapporté.

Les girondins étaient donc vaincus ; et, comme exemple à montrer aux factieux, la providence avait permis qu'ils le fussent par leurs propres armes.

Lorsqu'ils avaient voulu s'entourer d'une garde pour résister aux entreprises violentes des faubourgs, on leur avait opposé le^ discours à Taide desquels Vergniaud, Guadet et Lassource avaient fait licencier, le 29 mars 179â, la garde constitutionnelle du roi.

Lorsqu*ils avaient voulu flétrir Danton pour l'usage politique qu'il avait fait des fonds secrets, on leur avait opposé les raisons à Taide desquelles Vergniaud, le 19 avril, avait fait accorder six millions de fonds secrets au ministère girondin , malgré la résistance de Danton lui-même.

Lorsqu'ils avaient voulu exciter l'indignation de TAssemblée contre la domination de la populace insurgée, on leur avait opposé le discours dans lequel, le 20 juin, Vergniaud avait vanté le civisme de l'émeute qui était à la porte de la salle , et le discours dans lequel Guadet avait soutenu que cette émeute avait le droit d'entrer en armes dans la Convention.

Enfin, lorsqu'ils avaient voulu maintenir les poursuites comment cées contre les auteurs des massacres de septembre, on leur avait opposé les paroles dans lesquelles Roland, Isnard et Pétion les avaient excusés, et le rapport dans lequel Vergniaud les avait ïillribués aux satellites de Coblentz.

Les montagnards se servaient donc, pour abattre les girondins, des armes dont ceux-ci s'étaient servis pour abattre les constituants ; et tout le monde pouvait avoir le droit d'en blâmer l'usage, excepté les girondins, qui les avaient employées.

Avec la violence des passions révolutionnaires, être vaincu^ cela voulait dire être mort. I /extermination des girpndins fut donc résolue par la commune; et des indices infaillibles l'annoncèrent comme imminente dès les mois de janvier et de février 1793.

Paris vivait aux dépens de la France depuis plusieurs années. Le gouvernement de Louis XVI y maintenait le prix du pain à un taux accessible aux pauvres, au moyen d'achats de grains qui étaient revendus avec perte ; et celte perte ne s'élevait pas, en 1789, à moins de 18,000 livres par jour ^ Ce fut bien pire par la suite, sans que la population indigente de Paris soupçonnât même ce qu'elle devait aux provinces. « Depuis la Révolution , dit Bailiy , les subsistances n'avaient pas coûté un écu à la ville de Paris. Tout était payé par le gouvernement ; mais il était imprudent de le déclarer publiquement devant les départements qui pouvaient le trouver mauvais ^ »

* Bàilly, Mém. - « Ibùl.

Ces traditions ne cessèrent pas cVètre religieusement conserrées ; la cofflmnne de Paris reçut sept millions pour les subsistances au mois de féTrier 1795 > ; et c'est sur ces fonds qu'elle prenait la solde des émeutes *.

C*est contre les girondins qu'étaient manifestement dirigées les ex* citations de la commune. Marat les poursuivait dans son journal ; Hébert les insultait dans le sien ; les tribunes menaçaient leurs orateurs du bâton, au sein même de TAssemblée ^, et ils n*élaient plus eo sûreté dans leurs maisons. « Depuis trois mois, disait Louvet au sujet de Tinsurrection du 10 mars, comme la plupart de mes amis, je ne vivais qu'au milieu des périls, continuellement poursuivi, me* nacé, outragé, forcé d'avoir des armes pour ma défense, et de découcher toutes les nuits. » Voilà où en étaient, après sept mois, les vain* queurs du 10 août.

C'est au 10 mars 1795 que fut fixée l'exécution du coup de main qui devait exterminer la Gironde. Comme d'habitude, le complot s'était tramé aux Jacobins; comme d'habitude, il devait être exécuté par les meneurs des sections, avec le branle du tocsin et la ferineture des barrières ; et il avait pour âme une partie seulement de la commune.

La mort de Louis XVI avait ouvert des horizons sans bornes aux factieux, et il n'était pas de petit intrigant de section qui n'aspirât à être chef de parti. Trois ou quatre misérables qui, en temps ordinaire, auraient pourri dans les bagnes, Fournier l'américain, assassin des prisonniers d'Orléans, Lazousky, assassin des prisonniers de septembre, Desfieux, banqueroutier escroc de Bordeaux, étaient les chefs d'une combinaison assez mal dirigée, moitié municipale, moitié roya* liste, dans laquelle il n'y avait encore de clair, au 10 mars, que l'assassinat du tiers environ des membres de la Convention 4, et l'organisation d'une nouvelle commune, plus infâme encore que celle du 10 août, et qui fut celle du 51 mai.

Toutefois, le complot avait des confidents et des complices au sein de la Convention elle-mème.'^Dès le 8 mars, Duhem et Jeanbon-Saint- André avaient demandé la suppression des journaux hostiles en général, et du journal deGorsasen particulier; ce qui fut exécuté dans la nuit du 9 au 10 par une bande armée, qui brisa les presses et détruisit l'imprimerie de Gorsas, de Garnery et de Fiévée ^. En outre,

* Prudhomme, Révolution» d» Paria»

* Meillan, Mém.

* Mm« Roland, Mém.

* Voir à ce sujet, dans les Mémoires de Sénart, secrétaire du comité de sûreté générale, les détails très-curieux qui expliquent la confusion ei le but des idées des divers meneurs des attentats du 10 mars et du SI mai.

" Prudhomme, RévoL de Parts, — Il y avait, dans cet attentat, une sorte d'enseignement providentiel. Les presses de Gorsas étaient celles dt l'abbé Royou. La commune du 10 août les avait volées à Técrivain royaliste pour en gratifier récrivain patriote, — Voy. Moniteur duW mars 1793, séance du 8.

•- IM -

CrâinoQ, inspecteur de la salle de la Gon?ention, et membre de FAssemblée, ayant déDoocé, le 10, les projets d'assassinat dirigés contre plus de deux cents membres, tous les conjurés s^étcfèrent contre lui, déclarèrent que sa dénonciation n'était qu'une imposture, et Tobligèrent au silence à force de tumulte et de cris.

C'était pourtant une chose très-réelle et très-sérieuse que ce projet de massacre. Dès le 9 mars au matin, plusieurs conjurés vinrent recommander aux sentinelles, placées à la porte de la Conyentiod, de ne laisser entrer aucune femme dans l'Assemblée , parce qu'il de?ait s'y faire une expédition. Les sentinelles n'ayant tenu aucun compte de cette recommandation, les conjurés allèrent eux-mêmes aux tribunes et firent sortir les femmes, qui ne reparurent pas de deux jours ^ Une femme Payen, tenant un café dans lequel le but de Vexpédition avait été très-clairement indiqué, déclara, dans un interrogatoire, qu'elle consistait à couper la tête à plusieurs députés.

Le complot, organisé dans le comité secret des jacobins, y fût développé dans la séance publique du 9. La femme de Louvet, qui assistait a la séance, courut avertir son mari qui prévint les girondins. Quelques centaines d'assassins partirent, avec de grands cris, pour aller solliciter les cordeliers de se joindre à eux, afin de se porter ensuite à la Convention et dans les divers h6tels des ministres. En même temps, une députation se rendait au Conseil général de la commune, pour obtenir un décret qui fit sonner le tocsin et fermer les barrières.

Quatre causes que les conjurés n'avaient pas prévues firent avorter le projet.

Premièrement, les girondins, avertis par fiOuvet, ne se rendirent pas à la séance. Fournier l'américain entra, vers minuit, à la Convention, et attendit le -signal que l'absence des victimes empêcha de lui donner '.

Deuxièmement, les députés voués à la mort avaient été mis sur leurs gardes. Kervélégan avait couru au fond do faubourg St-Marceau pour amener le bataillon des fédérés du Finistère, et les membres de la droite étaient résolus à vendre chèrement leur vie. » Nous n'étions plus que quarante-trois, dit Meillan. Il fallait prendre un parti ; et il fut résolu par la plupart d'entre nous de s'élancer au premier mouvement contre la Montagne, et d'en égorger, en périssant, le plus grand nombre possible. Depuis quelque temps , nous étions presque tous armés de sabres, de pistolets et d'espingoles. »

Troisièmement, la commune résista aux sollicitations des factieux qui ne formaient qu'un parti dans son sein, le parti d'Hébert et de Chaumette, et qui voulaient remplacer Santerre par Fournier. 11 n'y eut donc ni tocsin sonné, ni barrières fermées ; et les sections qui s'étaient déclarées en insurrection permanente furent obligées de rentrer, pour le moment, dans le devoir ^.

* Moniteur du 13 marB, séance du 10. Discours de Gamon.

i Barrère, Mém,

s Manit, du 13 mars 1793, séance du Conseil général de la commune.

Qaatrièmefflent, la pluie, cet auxiliaire puissant des administrations parisiennes, dispersa les rassemblements. Loutet eut beau aller chez Pétion pour remmener dans Tasile secret où ses amis devaient passer la nuit ; il refusa de le suivre. « II alla vers sa fenêtre, qu*il ouvrit; puis ayant examiné le ciel, fV pleut y dit-il, il n'y aura rien '. » Pétion avait été maire; et il savait qu*un émeutier, qui ne recule pas devant le sang, recule devant la pluie.

Les girondins furent donc préservés le 10 mars ; mais ils purent, dès ce moment, constater deux présages également sinistres. D'abord, lis étaient voués à Textermination , puisqu'une adresse de la section des Quatre-Nations avait demandé leurs tètes * ; ensuite, il j avait un parti publiquement organisé pour leur anéantissement, parti évidemment appuyé sur les jacobins, sur les cordetlers, sur la commune et sur une partie de la Convention elle-même. Ainsi, ils étaient tous menacés, dès ce moment, d'une lin violente et prochaine ; et il ne pouvait y avoir d'incertain pour eux que le jour de leur assassinat.

Un troisième résultat également redoutable avait été le fruit de la commotion du 10 mars, c'était la création du tribunal révolutionnaire. Diverses sections l'avaient demandé ; Carrier convertit ces demandes en motion, Bourdon de l'Oise l'appuya, Levasseur en formula le principe, et Danton le fit décréter '.

L'insurrection du 10 mars n'avait évidemment échoué que parce qu'elle n'avait pas été suffisamment préparée. En outre, elle avait manqué d'un de ces prétextes plus ou moins plausibles, plus ou moins vagues, à l'aide desquels on soulève et l'on entraine les multitudes. C'était donc à recommencer et à perfectionner.

Les meneurs commencèrent par organiser les sections de Paris en comité de Salut public correspondant avec les départements 4. C'était le grand projet de Chaumelte, d'Hébert et de Vincent, consistant à couvrir la France de petites municipalités soumises à la municipalité de Paris, comme les anciens muuicipes de l'Italie avaient été soumis à Rome. Le plus étrange de cette combinaison, c'est qu'elle avait été imaginée par les girondins. L'abbé Fauchet l'avait proposée, et Brissot Pavait soutenue. Une fois les communications établies, on se réservait de procéder à l'excitation des esprits et au soulèvement des masses par voie de pétitions successives.

Robespierre commença l'attaque le 5 avril, en demandant un décret d'accusation contre Brissot. Quand Robespierre , qui était loin d'être brave, se risquait ainsi, il fallait qu'il eût bien assuré ses derrières. £n effet, les pétitions commencèrent à tomber aussi drues que lorsque les girondins en faisaient signer contre Louis XVI.

Le 9 avril, ce fut la pétition de la section de Bon Conseil, demandant l'acte d'accusation contre les girondins ; le 15, ce fut celle des

* Louvet, Mém.

t Monlieur du 15 mars 1795, séance du 12.

' Moniteur duW etduX^ mars 1795, séanees du 9 et du 10.

^ Prudbomme, Aépo/. de Paris,

lii 17.

quarante-huit sections, signée au roulement du tambour par les carrefours de la TÎile, demandant leur exclusion de TAssemblée, et présentée par le maire Pache, en personne, Fancien ami et l-ancien commis de Roland ! La providence foulait qu'aucune mesure vio* lente, imaginée précédemment par les girondins, ne leur fût épargnée é eux-mêmes. Les sections demandaient leur expulsion de TAssembiée quatre mois après que fiuzot et ses amis avaient proposé et fait décréter Texpulsion du duc d*Orléans >.

La violence faite à la Convention par la populace de Paris était devenue si brutale, si odieuse, si horrible, que Guadet et Vigée demandèrent, le 30 avril, que TAssembiée se transférât à Versailles. Etrange retour de ceux qui avaient applaudi à Tattentat du 6 octobre 1789 et qui avaient organisé ceux du 20 juin et du 10 août 1792 !

Le système général de pétilionnement organisé contre les girondins pendant le mois d'avril, et repris encore le \i mai par les sections de l'Observatoire, du Finistère, des Sans-Culottes et du Panthéon, avait donc suffisamment préparé les esprijs, enflammé les passions, aiguisé les colères. Les meneurs parisiens se préparaient à frapper un grand coup et ne s'en cachaient pas. « Quoi qu'on dise , quoi qu'on fasse, quoi qu'il puisse en coûter, ck ira! s'écriait, le 11 mai, le journal de Prudhomme. Il faut que la Révolution s'accomplisse; rien ne prévaudra contre elle, et c*esl Paris qui aura la gloire de la terminer, comme il a celle de lui avoir donné la première impulsion. » Tout était donc prêt, et il ne manquait plus que le prétexte. 11 se présenta le 24 mai.

Le journal d'Hébert, rhorrible.P^re Duc/iéne, poussait très-vigoureusement au nouvel accès de révolution dont il avait les plus intimes confidences. La commission exti-aordinaire des Douze, chargée de surveiller les conspirations et composée de girondins, fît arrêter Hébert dans la nuit du 24 au 25 mai et l'envoya à l'Abbaye. Moitié terteur, moitié rage, la faction municipale entra inimédiatementen lutte ouverte contre ses adversaires.

Cette formidable bataille commença le 25. La commune vint à la Convention réclamer, avec des menaces, la liberté d'Hébert. Seize sections appuyèrent, le 26, et vingt-neuf sections, le 27, la réclamation de la commune, demandant en outreque la commission des Douze fut cassée et traduite devant le tribunal révolutionnaire. Dans uneséance prolongée jusqu'à minuit, livrée au plus effroyable tbmulte, et pendant laquelle les pétitionnaires avaient envahi la salle, un décret fût rédigé, on ne saurait dire voté, qui mettait Hébert en liberté, et cassait Ta commission des Douze. Le lendemain 28, le décret fut de nouveau mis aux voix et rapporté; mais il avait déjà reçu son exécution quant à Hébert ; et le Père Duchène, porté en triomphe au Conseil général de la commune, y avait reçu de ses dignes admirateurs une cou* ronne civique.

* Le IG décembre 1791. Les sections, conduiles par Hébert firent rapporter le décret le 17.

Comme on le pense bien, Hébert Tainqueur, populaire et triomphant, reprit la lutte en sortant de la Conciergerie avec Tardeur nourelleque lui donnait la yengeance. Le parti dont il était Tâme foulait que cet eCFort fût le dernier, et il y mit toute son énergie.

Le maire Pache, le mannequin Pachey comme l'appela it M"** Roland, mettait tous ses soins, depuis quelques mois, à ne pas voir la conspiration qui se tramait autour de lui. Le soir du 30 mai, il feignit un grand étonnement en apprenant que des délégués des sections s'étaient réunis à I*archevèché et y délibéraient. Il se rendit, selon le ?œu du Conseil général, au milieu de cette municipalité usurpatrice dans le but de la ramener à Tordre et au respect des lois.

Naturellement, les représentations de Pache furent inutiles, et il revint annoncer que les délégués des sections avaient déclaré Paris en insurrection, qu*ils allaient faire fermer les barrières et sonner le tocsin. En elTèt, le lugubre bourdon de Notre-Dame s'ébranla dès trois heures du matin.

A six heures, le 51 mai, la commune insurrectionnelle de Tarchevèché se présenta à Tbôtel de ville, au nom de la majorité des sections dentelle avait reçu des pouvoirs illimités. EUecassa tous les pouvoirs constitués et rétablit immédiatement par des arrêtés ternaire Pache, le procureur Chaumette, le subtitut Hébert et le greffier Tallien, c'està-dire les principaux conjurés. Comme celle du 10 août, la commune du 51 mai était réellement étrangère aux tendances, aux vœux, aui besoins de la population de Paris ; mais les honnêtes gens, effrayés par les bandits, n'allaient pas aux assemblées des sections, et les délibérations y étaient dirigées et emportées par quelques audacieux coquins, la plupart Polonais, Espagnols, Belges, Autrichiens, qui les avaient conquises.

Une fois maltresse de l'hôtel de ville, la commune insurrectionnelle prit le gouvernement de Paris. Hanriot, ancien commis aux barrières, ancien domestique, ancien voleur, ancien lueur de septembre, était nommé au commandement général de la garde nationale devenue les sections armées ; une commission populaire s'était emparée de l'hôtel des Postes; les courriers étaient arrêtés, et les lettres ouvertes devant les commissaires de la section de Bon Conseil. Et pour avoir sous la fflaiii des bandes prétoriennes toujours prêtes, la commune avait armé les indigents et les ouvriers sans ouvrage, en leur donnant une paie de quarante sous par jour. Chacun d'eux reçut six francs le !<»' juin' . L'ennemi était à la Convention, et c'est là qu'il fallait le frapper. Les pouvoirs insurrectionnels de la commune y envoyèrent une longue aie de pétitionnaires, apportant, selon les paroles de Danton, les Justes réclamations de Paris *. C'était une bonne et belle bande

^ Voir, pour les détails relatifs aux événements du 31 mai, les procèsverbaux de la commune et les séances de la Convention, Moniteur du 31 mai, du H", du 2, du 5, du A et du ^ juin 1793.

* Voir, dans les Hévot. de Paria; le discours de Danton , plus exactement rapporté que dans le Moniteur,

d*ëmeutiers,bien hargneuse, bien grossière, bien bruyante, eomme les girondins savaient les préparer de leur temps contre les constituants et contre Louis XVI. Les tribunes étaient encombrées de brigands et de tricoteuses, faisant écho au tumulte de la salie, et les épitbètes de traître^ de charlataUj de menteuVy de coquin, de scélérat roulaient d'un banc à Tautre, échangées avec plus de véhémence que d'habitude entre les législateurs de la France, qui discutaient précisément la constitution de 92.

La harangue des pétitionnaires était fort courte, et portait sur les points habituels. Elle rappela it,com me s*il avait été possibled'en douter, que les hommes du 31 mai étaient les mêmes que ceux qui avaient fait le 10 août et le 14 juillet; hideux et sanglant mobilier que les factions se sont légué Tune à Tautre pendant un demi-siècle. Puis, arrivant nettement au but de leur démarche, les pétitionnaires demanda ient impérieusement sept choses: la levée d'une armée révolutionnaire centrale de sans-culoUes, payée par les riches à raison de quarante sous par jour; un décret d'accusation contre la commission des Douze et contre vingt-deux girondins dénoncés par les sections ; la réduction du prix du pain à trois sous la livre, dans toute la France, au moyen de sous additionnels imposés sur les riches pour payer la différence; l'armement général des sans-culottes; l'exclusion des nobles de tous les emplois ; une proclamation aux provinces destinée à venger Paris des calomnies dont cette ville était Tobjet ; et enfin, des pensions aux familles des défenseurs de la patrie.

La Convention, votant sous le poids de l'émeute, accorda immédiatement trois choses: la suppression de la commission des Douze; l'armée révolutionnaire avec quarante sous par jour, et la proclamation déclarant à la France que les séchons de Paris avaient bien mérité de la patrie. L'histoire est obligée de pardonner â Barrère, rédacteur de cette proclamation, le mensonge grossier et impie qu'elle consacre, en songeant que Vergniaud avait eu la lâcheté de l'appuyer «. Quant au décret d'accusation contre les vingt-deux girondins et contre la commission des Douze, la Convention le renvoya au comité de Salut public, avec promesse d'une décision sous trois jours.

Attendre trois jours une vengeance était un acte de magnanimité dont Hébert se sentit incapable. Il passa toute la journée du samedi 1" juin à organiser son émeute, aidé du reste par une partie de l'Assemblée et par Danton, qui avait à prendre pour lui la succession de la Gironde. La pétition de la commune, lue par Hébert le 51 mai, était même l'ouvrage de Danton, qui l'avait rédigée en secret dans un bureau du comité de Salut public *.

* Moniteur du Zjuîn 1703, séance du ler.-^cequi prouve bien à quel point les concessions que rambition mal conseillée ou la faiblesse de caractère font aux factions sont inutiles , c^est que la commune persifla la conduite de Vergniaud,

• Voy. Barrère, JUém. où il expose la part qu^eurent Danton et Lacroix à rinsurreclion du 51 mai.

Lf dimanche 2 juin, tout fut prêt de bonne heure. J^a générale, battue dans tous les quartiers de Paris, rassembla les sections armées. Toutes les compagnies dévouées à la commune furent placées aux portes de la Convention, aux grilles du Carrousel ou des Tuileries ; et les autres, tenues, à distance, devaient ignorer même le monstrueux abus de la force dont on allait les rendre complices involontaires. Quand la Convention fut bloquée de toutes parts, et que le commandant Hanriot eut fait charger et pointer ses pièces, une députation des pouvoirs insurrectionnels pénétra dans l'Assemblée et lui apporta les ordres de la commune.

Ces ordres étaient précis. Ils portaient l'acte d^accusation immédiat de trente-cinq députés. Les pétitionnaires rappelaient qu'ils n'avaient pas quitté les armes depuis quatre jours ; ils déclaraient qu'ils venaient exposer leurs réclamations pour la dernière fois ; ils terminaient, en disant que « le peuple était las d'ajourner sans cesse l'instant de son bonheur, et que, si l'Assemblée ne le sauvait pas à l'instant, il allait se sauver lui-même '. »

L'expédition du château des Tuileries au 10 août, et celle des prisons au â septembre, faisaient suffisamment connaître comment le peuple armé par la commune entendait son bonheur et son salut. Il fallait donc, pour échapper à la pression étouffante de l'émeute, tenter d'aller se mettre, au dehors, sous la protection de la force armée qui environnait les Tuileries. Barrère le proposa , et toute la Convention sortit , son président en tête, ignorant qu'on allait tomber de Carybde en Scylla, c'est-à-dire de la commune à Hanriot.

u Tout le parti du c6té gauche était dans le secret, dit Barrère, le comité de Salut public seul ne savait où Ton voulait nous conduire. Hérault de Séchelles s'approche poliment de Hanriot et lui demande de la part de la Convention le sujet de ce mouvement militaire. Hanriot lui répond qu'il vient au nom du peuple de Paris demander l'arrestation et l'éloignement de trente-deux députés... L'Assemblée alla en m^se vers les différentes grilles ou issues des Tuileries ; elles les trouva garnies de troupes dé Hanriot, ayant défense de laisser sortir personne. Marat était triomphant et souriant comme le tigre qui va tomber sur sa proie. Il força par ses cris les députés à rentrer dans la salle; et dès lors, la liberté publique fut perdue « »

Certes, la liberté était perdue depuis bien longtemps. Elle le fut le jour où la Constituante appela les égarements et les violences de la rue à son secours ; mais le propre de chaque faction est de proclamer la liberté sauve aussi longtemps qu'elle l'usurpe ; et elle ne la oroit perdue que lorsqu'une faction contraire vient la lui arracher à son lour.

La Convention, repoussée dans la salle de ses séances par les baYonnettes d'Hanriot, se vit donc obligée de consommer le sacrifice. Ce ne

^ Moniteur du Ajuin^ séance du 2.

* Barrère, Jlfém.

fut pas long;. Barrère proposa , au nom du comité de Salut public, un terme moyen consistant dans Texclusion volontaire des girondins au moyen d*nne démission. Quelques courages fléchirent dans cette rude épreuve. Isnard, Fauchet, Lanthenas et le vieux Dussaulx donnèrent leur démission. Boyer Fonfrède fit plus encore, il protesta contre la conduite de ses amis de la commission des Douze et les blâma < . Mais Marat protesta contre le moyen dilatoire ofiFert aux girondins en disant quHl fallait être pur pour offrir des sacri" fices à la patrie. II demanda donc le décret d'arrestation pur et simple, en ajoutant à ta liste Fermontet Falazé^ qui n'y étaient pas, et en rayant Ducos, Lanthenas et Dussaulx, qui ne de^ voient pas y être «,

Les ordres de Marat furent immédiatement exécutés, et la Convention rendit le décret qui mettait en arrestation chez eux Gensonné, Yergniaud, Guadet, Brissot, Buzot, Barbaroux, Salles, Louvet, Gorsas, Pétion, Chambon, Biroleau, Lassource, Lanjuinais.Grangeneuve, Lesage, Valazé, Lehardi, Lidon, Rabaut St-£tienne, Doulcet et tous \t& membres de la commission des Douze, Fonfrède et Si-Martin exceptés.

£t dans la crainte que la France, lasse du despotisme sanglant de Paris, ne fût tentée de se lever pour en tirer vengeance, La Montagne victorieuse organisa officiellement le mensonge. Le Moniteur reçut, ainsi que tous les journaux, un compte-rendu matériellement faux de la séance du 2 juin, avec ordre de Timprimer. Tous Fimprimèreot, et la commune insurrectionnelle s^appuya ensuite sur ces impostures publiques dans Texposé des événements du 51 mai et du 2 juin qu'elle adressa aux départements ^,

Quoique les girondins eussent tous, du premier au dernier, cent fois juré à la tribune qu'ils mourraient à leur poste, la plupart d'entre eux essayèrent de se sauver, et ils firent, du reste, fort bien après le décret qui les mettait en arrestation chez eux. Quelques-uns prévinrent ainsi leur arrestation par la fuite, comme Lidon, Buzot^ Lassource, Rabaut-St-£tienne, Brissot, Salles, Ghambon, Gorsas, Grangeneuve, Lesage, Vigée, Louvet, Henri Larivière, Pétion, Barbaroux, Cussy, Rergoing, Giroust, Meillan, Girey-Dupré, RiouiTe, Guadet, Valady, Duchâtel, Kervélégan, et Môllevaut ; les autres furent d'abord gardés dans leurs logements ^, et puis transférés à la Conciergerie.

' Le Moniteur ne rapporte pas ces paroles honteuses de Fonfrède. II faut les lire dans le compte-rendu de Prudhomme, Révol, de Parié, où sont consignés également les murmures dUndignation avec lesquels ses amis les accueillirent.

* Ce curieux détail est incomplètement rapporté par le Moniteur, •— Voy. Révol. de Paris,

* Il faut lire dans Prudhomme, RévoL d$Paris,\a vérité sur la séance du 9 juin, ainsi que dans Barrère, Mém,

* On trouve l'adresse des maisons que les girondins occupaient, dans 1 C9 RévoL de Paris,

i peu près tous périrent, même ceux qui s'étaient enfuis, Ceux qui s'étaient laissé prendre à Paris moururent victimes d'une confiance stupidedans Téquité du tribunal révolutionnaire, comme s'ils avaient ignoré que Danton et Marat ne Tavaient érigé que pour continuer, sous la sauvegarde de la loi, les assassinats de septembre; ceux qui étaient parvenus à gagner les provinces y trouvèrent également la mort, par l'effet des idées factieuses qu'ils y avaient propagées. Partis avec le dessein d'aller soulever les départements contre la capitale, ils avaient eux-mêmes rendu ce soulèvement impossible en couvrant la France de sociétés populaires, et en pervertissant partout l'esprit public par l'envoi de commissaires démagogues et de circulaires factieuses à une époque où ils s'appuyaient sur la révolte pour s'emparer du pouvoir. Tous ces patriotes des provinces, élevés par les girondins en serre-chaude, n'avaient que trop, selon le désir de Roland, converti en armes leurs chenets f leurspelles et \eurs pincettes; car ces armes, ils les tournèrent contre eux. Cette faction avide, orgueilleuse et imprudente trouva donc dans les départements ce qu'elle y avait organisé, c'est-à-dire l'émeute avinée et le jacobinisme féroce; et elle y disparut en peu de temps tout entière, dévorée par la guillotine et par les loups.

Ainsi, tous les efforts,tous les travaux, tous les crimes des girondins servirent àamener et à élever les montagnards comme la cause amène l'effet.

Qu'étaient et que voulaient ces montagnards? Nous l'exposerons plus loin. Danton, qui était le chef, les définissait : un tas cf ignorants, qui ne sont patriotes que quand ils sont saouls » ; ei, pour compléter sa pensée, il ajoutait dans son langage cynique : » Je suis de la Montagne. Nous ne formons qu'une faible majorité de l'Assemblée, et nous ne sommes qu*un tas de gueux bien inférieurs en talents aux girondins. Ils nous feraient guillotiner si nous avions le dessous, en nous faisant un crime du 10 août, des journées deseptembre et de la mort de Capet dont ils ont été d'accord. Nous avons plus d'audace qu'eux, et la canaille est à nos ordres. »

Voilà quels maîtres les girondins venaient de donner à la France !

Ainsi que nous l'avons exposé au commencement de ce chapitre, toute la Révolution se résume dans les trois systèmes politiques inaugurés successivement par les émeutes du 14 juillet et du 6 octobre, du 20 juin et du 10 août, du 10 mars et du 51 mai, si Ton peut donner le nom de système à des passions violentes, personnelles, égoYstes, qui n'ont rien fondé de durable, et dont toute la puissance fut une puissance de négation, de désordre et de ruines. Or, c'est la ville de Paris qui fit toutes ces émeutes ; et, par conséquent, il est strictement vrai de dire que la ville de Paris a fait la Révolution Française, l'a faite tout entière, et l'a constamment dirigée à travers les trois périodes de déclamation, de sang et de boue qu'elle a eues à traverser l'une après l'autre.

* Prudhomme, ffiat» des Révol.

— aoo —

11 est bien vrai que les trois factions, dont ces émeutes firent triom-

Eber FégoYsme, n^avaient demandé à Paris que de les aider ; mais, semlabiés aux routiers du moyen âge, les routiers de Paris furent des auxiliaires le premier jour, et des maîtres le second ; si bien que les partis vainqueurs n'eurent jamais que l'apparence du pouvoir, et que la France fut réellement et tour à tour gouvernée par le Palais Royal, par les jacobins et par la commune, sous le nom des constituants, des girondins et des montagnards.

Et non-seulement Paris a fait la Révolution Française, mais il Ta faite à Taide et au nom de ce qu'il contenait de plus violent et de plus immonde. Pas une extravagance, pas une obscénité, pas un crime ne germa dans l'imagination d'un écrivain des charnières, sans que les faubourgs ne l'apportassent au club, le club à l'Assemblée, et Vassemblée à la France. Pendant dix années, les bouges de Paris furent les législateurs suprêmes. Quand ils ne voulurent plus de monarchie, il fallut immoler liouis XYI ; quand ils ne voulurent plus de christianisme, il fallut dévaster les églises et chasser les prêtres ; quand ils ne voulurent plus de famille , il fallut honorer et pensionner la prostitution ; et quand ils ne voulurent plus ni goût, ni manières, ni décence, il fallut prendre le bonnet rouge, la carmagnole, et se tutoyer.

Il n'y eut donc jamais, dans les trois sortes de politique imposées à la France par les bas-fonds de la population parisienne, ni théorie, ni système. On n'abattait pas la monarchie au profit de la République, mais au profit du désordre ; on n'abattait pas le christianisme au profit de la philosophie, mais au profit de l'inepte et bestial athéisme ; et si Ton proscrivait les souvenirs et les formes de la vieille société française, ce n'est pas qu'on voulût être simple,' c'est qu'on ne savait être que grossier.

Il en fut de même des trois grands partis qui appelèrent l'insurrection à leurs secours, et qui, croyant travailler à l'affermissement de leur domination, ne firent que préparer et organiser la dictature de la populace parisienne, C'est à tort que l'histoire leur fait honneur de convictions et de doctrines qui, sans les absoudre des malheurs dont ils accablèrent leur patrie, seraient néanmoins une excuse de leur bonne foi. Aucun de ces partis, et même aucun de ces hommes n'eut jamais une doctrine nette et loyale, lis eurent tous pour guide leurs intérêts et leurs passions; ils se mirent successivement au service des idées les plus diverses. Robespierre avait été royalisle, et, au besoin, Mirabeau eût été ré))ul)licain.

Les constituants, les girondins et les montagnards furent donc moins des partis que des factions ; ils eurent moins en vue une politique à établir que la passion du pouvoir à satisfaire. Nous allons les montrer tous recevant du hasard des circonstances, et non de leurs convictions, les rôles qu'ils jouèrent ; empruntant aux vues sa^jes, pratiques, réformatrices de Louis XYI le peu de bien qu'ils firent en le gâtant; et recevant du Palais Royal, des jacobins ou de la commune les rêves, les folies et les crimes qu'ils imposèrent à la France.

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