CHAPITRE XIL
T ACTION DU 20 JUIN ET DU 10 AOUT 1793. — LES GIBONDINS. PÉTION. — BRISSOT. — ROLAND. — VERGNIAUD.
Les hommes qu'on a nommés girondins ont laissé un souvenir noble et touchant dans l'histoire pour des causes qui, mieux étudiées, les eussent fait couvrir de honte et de malédictions. C'étaient des es-
* Moniteur du 35 wars 1795, séance des Jacobins du ^.
* Prudhomme, Hiêt. des HévoL
5 Moniteur duAaf)rU 1704 ; tribunal révolutionnaire du 2. ^ Sénart, Mém,
prits ambitieux et chimériques, ee qui, daus un temps d*innoTatioD8 politiques, les fit passer pour capables ; et c'étaient des courages vulgaires, ce qui, dans un temps de forfaits exécrables, les fit passer pour modérés. C'est donc sur une erreur historique que repose rinté* rèt Toué à leur mémoire. La vérité et l'iniquité commande de montrer que s'ils se distinguèrent des autres factions, ce fût en imaginant des doctrines plus folles pour perdre la France, et en montrant des cœurs moins fermes pour la sauver.
A l'exception de trois ou quatre hommes plus ou moins lettrés, plus ou moins voués à l'étude de ce qu'on appelle la philosophie, le parti des girondins se composait déjeunes avocats sans expérience et sans études, et à qui le temps avait manqué pour tout apprendre, même leur état. Quel savoir, quelle- maturité, quelle connaissance des afixiires particulières de la France et des affaires générales de l'Europe pouvaient apporter aux assemblées des avocats de bailliage et de sénéchaussée âgés de 52 ans, comme Péiion ou Vergniaud, âgés de â5 ans, comme Fonfrède, âgés de 24 ans, comme Barbaroux, ou des commis de libraire âgés de SI ans, comme Louvel? Aujourd'hui, toutes les questions politiques ont été mille fois posées, discutées et résolues dans la presse périodique; et le premier venu peut, avec un peu de tact et d'intelligence, se composer une apparence de doctrine avec ces lambeaux cousus entre eux ; mais la Révolution surprit ces hommes au milieu de leur procès, de leurs madrigaux ou de leurs romans, et ils n'eurent rien à mettre au service de leur patrie, rien que leur ambition, leur insuffisance et leur orgueil.
C'est donc dans trois ou quatre noms, dans Condorcet, dans Roland, dans Brissot, plus spécialement voués â l'étude, qu'ils fout aller chercher ce que le parti des girondins possédait de doctrines politiques ou morales ; et l'on rapporte, malgré soi, de cette recherche, la certitude matérielle qu'il n'y eut jamais d'esprits plus inexpérimentés, plus fantastiques et plus extravagants.
Ainsi, le philosophe Condorcet, passant de ses spéculations fféométriques à une organisation nouvelle de la société française, demandait en 1790 que les femmes, introduites dans la vie administrative et politique, eussent voix non-seulement dans les conseils de la commune, mais encore aux Assemblées constituantes ou législatives >.
Ainsi, le philosophe Roland ressuscitant, on ne sait trop par quelle lubie, une institution de TEgypte primitive, demandait l'établissement d'un tribunal pour juger les morts; et, méconnaissant ce qu'il y a de pietix et de sacré dans le respect voué par tous les peuples aux restes mortels des hommes, il rédigeait un mémoire pour conseiller aux familles de faire de l'huile avec la chair de leurs parents morts, et de l'acide phosphorique avec leurs os '.
* Nous citons cette opinion de Condorcet d'après Pradhomme, Révoi. de Pari», — Pradhomme Pavait extraite d*un article de Condorcet dans un numéro du Journal du Club de 1780, qu*il nous a été impossible de nous procurer.
* Le mémoire de Roland, dont il est ici question, avait été communi-
Aioiî, la phiUtafrfM BrmoU défMisaat âè Uauooiip le Tél4pàe de Pechmëja, les doctrioet de Mably et toutes les utopies des socialistes étrangers, écrivait, en ces termes, la théorie et l'apologie du vol :
« La mesure de nos besoins doit être celle de notre fortane; et si ouarante écus sont suffisants pour conserver notre existence, posséder deux cent mille écus est un vol évident, une injustice. La propriété exclusive est un véritable délit dans la nature.
» Le besoin est le seul titre de notre propriété. Il résulte de ees principes que lorsqu'il est satisfait, l'homme n'est plus propriétaire.
» Dans la société, la propriété s'étend au delà des besoins naturels, parce que l'homme s'est créé une infinité de besoins factices. Nos institutions sociales punissent le vol, action vertueuse commandée par la nature même.
» Citoyens dépravés, quels sont vos titres ? Vous avez acheté, payé, dites-vous, vos propriété? Malheureux! qui avait droit de vous les vendre? Elles ne sont ni à vous, ni a vos vendeurs <. »
Et comme si voler le bien d'autrui n'était pas encore, aux yeux de Brissot, une atteinte assez grave portée aux sots préjugés de la justice et de la morale, il allait jusqu'à conseiller de se nourrir de chair humaine, ajoutant a la théorie du vol celle de l'antropophagie.
« Les booinies, se dit- il, peuvent-ils se nourrir de leurs semblables?
» Un seul mot résout cette question, et ce mot est dicté par la nature même. Les êtres ont le droit de se nourrir de toute matière propre à satisfaire leurs besoins.
» Si le mouton a le droit d'avaler des milliers d'insectes qui peupleni les herbes des prairies, si le loup peut dévorer le mouton, si l'homme a la faculté de se nourrir d'autres animaux, pourquoi le mouton, le loup et l'homme n'auraient-ils pas également le droit de faire servir leurs semblables à leur appétit?
» Les antropophages, qui ne sont point guidés par les institutions sociales, ne font que suivre l'impulsion de la nature *. »
Par Condorcet, qui voulait faire des femmes des conseillers muni-
qué par lui à H. Guillon, abbé de Koolléon, qui le lut et en causa avec Mb* Roland. On trouvera des détails curieux à ce sujet, ainsi que sur la proposition de Roland faite à Tacadémie de Lyon de choisir pour sujet de prix l'éiablîssemeni de tribunaux pour juger les morte dans l'abbé Guillon de Honlléon, Mémoire pour servira VHist, de la viUede Lyonpen-' dtmi la HévûL
* Brissot de Warville. Recherches philosophiques sur le droit de propriété et sur le vol considérés dans la nature. Chartres 1780, in-13.-- Le bibliographe Quérard dit que ce livre fut tiré à très-petit nombre d'exem* plaires. Il a été reproduit avec un recueil d*écrits de Brissot dans la SihUothèque philosophique et législative. L*abbé Morellet en avait publié une réfutation dans le Journal de Paris, et c'est d'après les extraits rapportés par Morellet, au t. 5 de ses Mélanges, que nous avons transcrit les passages ci-dessus, se rapportant au tome 6 de la Bibliothèque philMOphique.
* Brissot de Warville, Bibliothèque philceophique.
eipaux et det députés aux Assemblées législatiTes oii cenveotloo^ Délies; par Roland, qui Toulait faire juger la mémoire des morts^ distiller leurs chairs et calciner leurs os ; par Brissot, qui foulait que chacun eût le droit de voler son Yoisin et de manger son fils ou son père, on peut juger si les autres girondins, moins instruits, moins expérimentés qu'eux, s'épargnaient les idées les ^us burlesques, les plus odieuses ou les plus in^mes. Nous ne citerons donc que pour mémoire, et afin de caractériser la profonde dépravation d'esprit de ce parti, le mépris qu'ils faisaient tous de la religion, et ces {n^ten* tieuses et ridicules paroles qu'écrivait Barbaronx, au sujet du baptême de son fils : « Je fus avec ma mère, avec quelques amis, pi-éseoter mon fils à l'église, car les o£5ciers publics n'étaient pas encore établis. Le baptême n'est rien aux yeux des philosophes ; mais la céré* monie, quelle qu'elle soit, par laquelle on transmet son nom à son fils, est bien intéressante pour un père '. »
Des hommes si arrogamment insensés et absurdes étaient donc merveilleusement propres à pousser à ses extrêmes conséquences la Révolution Française, si l'on considère qu'ils apportaient plus d'idées folles que d'autres pour l'allumer, et moins ae courage pour Féteiodre.
Quoiqu'ils passent vulgairement pour les premiers, les plus ardents et les plus intelligents promoteurs des idées républicaines, la vérité est que la Révolution trouva tous les hommes du parti de la Gironde voua sans arrière-pensée aux principes royalistes. £t il n'y a rien d'extraordinaire dans ce fait, car en 1789 et en 1790, totit le monde était royaliste, même ceux que la peur, l'entraînement ou l'ambition fireM plus tard de sanguinaires terroristes.
Assurrâent, s'il y eut jamais des sans-culottes voués au culte de la démagogie, ce furent Antoine, de Metz, membre du comité insurrectionnel du 10 août; Merlin, de Douai, auteur de la loi des suspects, et Lepelletier de Saint-Fargeau, qui égala la popularité de Marat. Eh
^ Barbaroux, Mém. •— Voici comment Camille Desmoulins faisait inscrire son fils Horace sur les registres de la mairie de Paris, le 8 juillet 1702 : « Louis-Siroplice Camille Desmoulins... a déclaré...
« Que la liberté des cultes étant décrétée par la Constitution , et que par un décret de l'Assemblée nationale législative, relatif au mode de constater Tétat civil des citoyens autrement que par des cérémonies religieuses, il doit être élevé dans chaque municipalité de chef-lieu un autel sur lequel les pères, assistés de deux témoins , présenteront à la patrie leurs enfants ; le comparant, voulant user des dispositions de la loi eonsiitutiounelle, et voulant s'épargner un jour, de la part de son fils, le reproche de ravoir lié par serment à des opinions religieuses qui ne pouvaient pas encore être les siennes, et de l'avoirfait débuter dans le monde par un choix inconséquent, entre les 900 et tant de religions qui partagent les hommes, dans un temps où il ne pouvait seulement pas distinguer sa mère.
« En conséquence, il nous requiert, etc., etc. » — - Extrait des regis' très de Vhàlel ds ville de Paris,
bien! AotoîDe, Merlin et I^epelletter étaient, en 1789 et en 1790, des royalistes fort sincères.
Antoine écrivait, le 25 septembre 1789, au Journal de Paris : « Votre assertion accuse directement l'Assemblée nationale de n'aroir ' ni amour pour la personne du roi, ni les plus simples notions en politique. Les ennemis de la nation ont osé dire que Ton mettait en question la sûreté de la personne du roi, et que l'on voulait priver M. le Dauphin de la succession au trône. Apprenez sans relard à la France que la saine partie de l'Assemblée est aussi disposée à soutenir les droits du trône que ceux de la liberté nationale >• »
Merlin donnait^ le 28 septembre 1789, mille francs de contribution patriotique à prendre sur ses gages de secrétaire du roi^ charge nu'il avait achetée et qui lui donnait la noblesse, et il espérait pouvoir donner davantage dès qu'il serait rendu à ses travaux,.ce qui implique qu'il comptait rester secrétaire *.
Quant à Lepelletier, il proposait à la constituante, lé 24 août précédent, pour la fête du roi, une adresse remplie d'adulations et où il disait : u Sire, le monarque dont Votre Majesté porte le nom révéré, dont la religion célèbre aujourd'hui les vertus, était, comme vous, l'ami de son peuple. Comme vous, sire, il voulait la liberté française. Il la prot^ea par des lois qui honorent nos annales ; mais il ne put en être le restaurateur. Cette gloire, réservée à Votre Majesté, lui donne un droit immortel à la reconnaissance et à la tendre vénération des Français. Parler à son roi de l'amour et de la fidélité des Français, c'est s'occuper d'un intérêt vraiment national, c'est remplir le plus pressant de leurs vœux '. n
Et non-seulement ces croyances monarchiques étaient générales aa commencement de la Révolution, mais elles se maintinrent à peu près dans leur intégrité jusqu'au mois d'août 1792. « Les plus fermes républicains, dit M"** Roland en parlant du 10 août, ne voulaient que la Constitution de 1791 pour l'instant, et ils auraient attendu des améliorations de l'expérience et du temps 4. » Et ce qui confirme bien ce témoignage, c'est que la veille même du 10 août Robespierre soutenait encore la monarchie dans son journal le Défenseur de la Constitution,
Si donc tout le monde était royaliste, de 1789 à 1792, il n'est pas surprenant que les girondins le fussent, et ils le furent réellement. Nous nous bornerons à le montrer pour Pélion, pour Brissot et pour Roland, qui étaient les trois hommes les plus considérables du parti.
La première profession de foi royaliste de Pétion est du 27 août 1789, et elle est aussi explicite que profession pût l'être. La voici analysée par le Moniteur : « M. Camus demande qu'on passe à la discussion des articles relatifs à la monarchie, qui sont le résultat presque unanime de tous les cahiers... M. Pétion de Villeneuve s'oppose â ce que
* Prud homme, Hévol, de Paris.
« Moniteut\ — » Ibid,
* M»« Roland, jtfém.
les articles soient délibérés arec précipitation. Il dit que parmi les articles, il en est d'une utilité évidente pour le peuple français y pour sa tranquillité, comme le maintien de la monarchie, la succession au trône de mâle en mâle et l'exclusion des femmes >. » Pétion entendait d*aillears que le pouvoir royal fût sérieux et efficace dans ses justes limites et ne pût point être envahi par le pouvoir des assemblées, car il disait le 1*' septembre : « L'on vous a dit qu'en conservant seuls le pouvoir législatif vous vous empareriez bieotût du pouvoir exécutif; mais tout le monde sait la vérité contraire '. » Enfin, Pétion complétait sa pensée sur la royauté, le 7 octobre, en répondant à ceux qui craignaient que le vote annuel de i'impût ne compromit la liste civile : « toute distinction entre les divers pouvoirs publics serait illusoire. Pouvons-nous soupçonner qtie les législatures soient tentées de refuser la liste civile ou les intérêts de la dette. »
La monarchie héréditaire était donc, aux yeux de Pétion, la garantie du bien-être et de la tranquillité de la nation française, et il repoussait la pensée qu'elle pût jamais être ou affaiblie, ou déconsidérée, ou dépouillée par les autres pouvoirs publics.
D'un autre côté, quoique appartenant à cette école politique qui place tons les pouvoirs et tous les droits dans la nation, Pétion condamnait néanmoins l'insurrection d'une manière absolue. Le K septembre, il la condamnait comme contraire aux principes de la morale, en disant : « Tous les moyens que Ton nous a indiqués n'auraient que des inconvénients, puisque ce n'est que l'insurrection que Ton voudrait opposer au prince, et l'on ne songe pas qu'elle n'est que pour le méchant, et qu'elle punit l'homme de bien ; le S décembre, il la condamnait comme contraire aux principes de la politique, en disant : u Le peuple ne peut se réserver aucun pouvoir, quoiqu^il possède tous les pouvoirs; et je conviens qu'il faut qu'il les délègue tous. »
Sans doute, les principes de Pétion vont changer, à mesure qu'il y sera convié par les intérêts de son ambition, par les intrigues de ses amis et par l'incurable faiblesse de son caractère; maisjl serait impossible de nier qu'il ait appartenu d'abord aux principes de la royauté aussi complètement, aussi sincèrement qu'il appartint plus tard auji principes de la démagogie. Il finit par boire avec les assassins de septembre ; mais il avait commencé par condamner et par exclure absolument l'insurrection.
C'est précisément en raison des sentiments modérés et monarchiques étalés par Pétion à l'Assemblée constituante que lorsqu'il fallut, en novembre 1791, renouveler le maife de Paris, le roi et la reine
1 Moniteur du 26 au 98 août 1789.
* Moniteur du 31 août au 2 septembre 1789.— C'était alors aussi Topioion de Camille Dismoulins; Mirabeau seul prévoyait et redoutait le cas d*une assemblée quis^empareraitde tou$ les pouvoirs et ferait de la royauté un instrument.
nliëittèreiilpai à sèiitenir sa candidature contre celle de La Fayette; et ce fat naaifestemeirt à l*appai de la Cour qu'il dut les Toix qui k portèrent à la place de Bailly >. Jusqu'au mois d'avril 1792, Pétion resta à peu près fidèle à ses anciene principes; mais alors les girondins, maîtres du ministère et de Paris, s'organisèrent en faction pour ▼atncre les résistances qu'opposait lAHiis XVI, non pas à la Constitution, comme ils eurent la lâcheté et la bassesse de le faire accroire au peuple, mais â leurs idées téméraires et chimériques.; et Pétion suivit dès lors ses amis. Il ne cessa pas néanmoins d'être monarchique, mais il admit, dans ses vagues projets, un changement de roi, et même un (Rangement de dynastie.
Une fois entrée dans cette âme faible et flottante, Fambition y fit éclore des dissentiments de dissimulation et de duplicité qui, deux ans plutôt, Teussent peut-être révoltée. Roland, Brissot, Louvet, Guaaet avaient organisé avec les fonds secrets du ministère un système de presse périodique manifestement dirigée contre Louis XYI, et Pétion voulut prendre sa part à cette basse trahison.
tt Pétion n'avait aucun Fonds, dit Dumouriez, pour conduire la police de Paris ; il fit demander par les girondistes, par les ministres, et il vint demander lui-même qu'on lui attribuât trente mille livres par mois pour sohier la police.
» Avant d'accorder cette demande, qu'il trouvait juste, en supposant, comme on le lui promit, que cet argent serait employé à découvrir les complots des agents étrangers, et assurer la tranquillité de Paris, Dumouriez alla le proposer au roi qui, connaissant mieux le maire de Paris, lui dit : « Pétion est mon ennemi ; vous verrez qu*il emploiera cet argent à faire des écrits contre moi ; mais si vous le croyez utile, accordez-le. n Le ministre crut que ce prince écoutait des préventions...... et fit porter cette somme à Pétion. Ayant reconnu
que le roi avait eu raison, il n'a payé qu'une fois '. *«
Ces fonds que Pétion demanûaii pour découvrir les complots des agents étrangers et pour assurer la tranquillité de Paris devaient, au contraire, être employés contre Louis XYI et contre sa politique. C'est ce qu'explique M™* Roland avec une naïveté qui montre à quel point Tesprit de faction avilit les âmes les plus nobles.
« On avait senti le besoin, dit-elle, de balancer l'influence de la Cour, de l'aristocratie, de la liste civile et de leurs papiers par des instructions populaires d'une grande publicité. Un journal placardé en affiches parut propre à cette fin. Il fallait trouver un homme sage et éclairé, capable de suivre les événements et de les présenter sous leur vrai jour, pour en être le rédacteur. Louvel, déjà connu comoe écrivain, homme de lettres et politique, fut indiqué, choisi, et accepta ce soin. Il fallait aussi des fonds, et c'était une autre afl'aire. Pétioo lui-même n'en avait point pour la police. Il eût été difficile d'en obtenir de TAssemblée. La demande n'eût pas manqué de donner réveil
« Bertrand de Mollevtlle, Mém.
* Dumouriez, Mém,
aux partisam de la Cour et de reneoatrer des «Iwla^ei» Oo: imagina que DuflMmriez, qui arait, aux affaires étranges, des fofids pour dépenses seerètes, pourrait remettre une somme par mois au maire ile Paris pour la police^ et que suc cette somme seraient prâevés les frais du journal en affiche que surveillerait le minisire de Tintérieur. Vexpédient était simple^ il fut arrêté. Telle a été Torigine de la Sentinelle '. n
Voilà quels hommes et quels politiques étaient les girondins. Prévariquer dans l'emploi des fonds publics; organiser traîtreusement dans le ministère un système d'attaque et de diffamation contre le chef de TEtat, c'était là ce qu*ils appelaient un expédient simple; et ils combinaient un grand et honteux mensonge pour le pratiquer.
Chose inouïe! Après que Louis XVI, poussé à boul par Tintolérabie tyrannie des girondins, eut renvoyé du ministère Roland, Servan et Clavière, Pétion et ses amis n'eurent pas honte d'aller demander de l'argent au nouveau ministre des affaires étrangères pour l'employer encore au même usage, c'est-à-dire à faire des journaux dirigés contre le roi, quoiqu'on eût toujours soin de mettre en avant les nécessités de la police. « D'Âbancourt, dit M™« Roland, ne voulut rien faire de lui-même ; mais il prétendit que c'était une chose à faire goûter au roi. Le roi ne goûta pas la proposition, et répondit, en propres termes, qu'il ne donnerait pas des verges pour se fouetter *. »
Malgré cette lutte acharnée et déloyale contre Louis XVI, Pétion était toujours royaliste. Seulement, il était alors avec la faction qui rêvait l'élévation du duc d'Orléans au trûne, et il dévoilait ses vues dans cette pétition des quarante-huit sections, lue par lui à TAssem* blée législative le 5 août, et dans laquelle il disait qu7/ était dou^ teux que la nation eût encore confiance en la dynastie actuelle. Le 10 août, il était royaliste encore, car il avait concouru avec les autres girondins à rédiger cette déclaration de la commission extraordinaire où il était dit que les pouvoirs de Louis XVI étaient suspendus, et qu'il serait nommé un gouverneur au prince royal.
Aucune conviction, aucun penchant ne détermina Pétion à devenir républicain. Il oublia ses constantes doctrines quand il crut que l'intérêt de son ambition lui conseillait de ne plus s'en souvenir, et il poursuivit, sous les nouvelles couleurs que les événements lui avaient données, ce que sa personnalité étroite, égoïste et mesquine lui avaient toujours montré devant lui, un nom à tirer du néant et une fortune à faire aux dépens de la logique, de la morale et de l'honneur.
Brissot, dit de Warville, qui se faisait gloire, le 4 septembre 1792, d'avoir toute sa vie attaqué les rois, avait été encore plus royaliste que son compatriote Pétion. Pour Pétion, avocat médiocre au bailliage et présidial dé Chartres, la monarchie était un principe national en France, et il le respectait par raison et par habitude, comme on respecte les choses qui ont vécu longtemps et avec éclat. Pour Brissot,
* M«n« Roland, Métn» — * Ibid,
homme de lettres superficiel et vaniteux, la monarchie était un pouvoir glorieux, entourée de courtisans, de femmes et de poètes, assez généreuse pour récompenser ses amis, assez faible quelquefois pour acheter ses adversaires.
Pétion, qui n'avait rien attendu de la Cour, avait aimé la monarchie dans Tintérèt de la France ; Brissot, qui avait pu espérer des grâces ou des pensions, l'avait aimée pour lui-même. Versailles, l'OEil de Bœuf, les carrosses du roi étaient pour lui des choses dignes de Tambition des hommes; et lorsque, dès les premiers jours d'août 1789, le roi eut accordé les entrées familières de sa chambre au président de l'Assemblée constituante, il écrivit dans le Patriote Français que cette distinction était une faveur infiniment précieuse pour les représentants de la nation ^
Fils d*un cuisinier de Chartres, Brissot, qui avait Tesprit tourné vers les choses aristocratiques, s'était fait noble et homme de cour autant
Su'il l'avait pu, d'abord en ajoutant à son nom celui du hameau 'Ouarville *, ensuite en épousant une jeune personne attachée à la maison d^Orléans, ce qui le fit entrer à la chancellerie du prince ^. 11 y avait bien dans sa vie quelques pénombres, et les papiers de la police publiés par Manuel ne le laissaient pas très-net des infâmes libelles publiés â Londres contre la reine; mais enfin la Révolution le trouva un lettré bien mieux établi que Loustalot et Camille Desnioulins, et un plan de municipalité qu'il proposa pour la ville de Paris, à cette époque de 1789 où la manie générale consistait à penser que le monde entier était à refaire, lui donna une existence ofiiûielle et un pouvoir sérieux, en le faisant l'âme du comité des recherches de la commune.
Quoique d'un esprit fort léger, fort inconséquent et fort mobile, Brissot fut un des derniers à renier ses principes royalistes. Au mois de juillet 1791, c'est-à-dire à l'époque où la fuite du roi avait soulevé les questions de déchéance et même de république, on voit Brissot tenir toujours bon pour la monarchie.
« La seule question qui nous divise, en apparence, disait-il le 10 juillet à la tribune des jacobins, se réduit à ceci : le chef du pouvoir exécutif a trahi ses serments, a perdu la confiance de la nation. Ne doit-on pas, si on le rétablity ou si on le remplace par un enfanty les investir d'un conseil électif qui inspire la confiance si nécessaire dans ces moments de troubles?
» Les patriotes disent oui; ceux qui veulent disposer, ou d'un roi méprisé, ou de son faible successeur, disent non et crient au républicanisme, afin qu'on ne crie pas contre eux à la^ liste civile. — Voilà, Messieurs, tout le mystère ; voilà la clé de cette accusation ridicule de républicanisme *. »
^ Brissot de Warville, Patriote Franco f$, 8 août 1789.
* Voy. des détails sur Brissot dans les Révol» de Pan'$. s M«e Roland, Mém»
* Camille Desmoulins, Révot, de France,
Cooiine on le voit, Brissot n^admeUait, le 10 juillet 1791, ^ue deux solutions à la situation politique du moment ; et ces solutions étaient toutes les deux monarchiques. D'un côté, c'était Louis XYI ou le Dauphin, régnant sous la surveillance d'un conseil de gouvernement électif; de Tautre, c'était l'un ou l'autre de ces deux princes, r^nant avec le seul conseil des ministres comme par le passé. Au dire de Brissot, les royalistes purs voulaient cette dernière combinaison ; mais les patriotes acceptaient la première.
Les sentiments royalistes de Brissot, quoique hostiles à la personne de Louis XVI, éclatèrent néanmoins d'une manière encore bien énergique le 16 juillet 1791, dans la rédaction de la pétition des jacobins où a disait : v Les Français soussignés,.... demandent formellement et spécialement que l'Assemblée nationale ait à recevoir, au nom de la nation, l'abdication faite le 21 juin par Louis XVl de la couronne qui lui avait été déléguée, ei à pourvoir à son remplacemefU par tous les moyens constitutionnels, » Il est bien vrai que M™* Roland exonéra plus tard Brissot de la responsabilité de celte pétition royaliste, en disant : c Laclos, raisonnant avec lui de la rédaction, proposait, comme dernier article, je ne sais phis quelle clause qui rappelait la royauté et ménageait la porte à d'Orléans. Brissot étonné la repoussa vivement; et l'aulre, fort habile, l'abandonna avec l'air de n'en avoir pas pesé toute la conséquence; il sentait bien qu'il pourrait toujours l'y faire glisser, et véritablement elle s'est trouvée dans l'imprimé qu'on a répandu comme projet arrêté par les jacobins '. »
Mais celte réserve faite dans l'intérêt de Brissot, à une époque où il était bon de n'avoir pas été royaliste, n'avait aucun fondement. D'abord, au moment où la pétition fut publiée, Camille Desmoulins, alors l'ami de Brissot, la publia sous son nom avec la phrase textuelle que M°><> Roland attribue à Laclos ' ; ensuite, Laclos lui-même déclara n'être absolument pour rien dans la pétition, dans le Journal de Paris du 21 Juillet 1791 •
Brissot était donc incontestablement royaliste en 1791, à l'époque de l'événement du Champ-de-Mars ; il Tétait encore incontestablement un an plus tard, le 215 juillet 1792, lorsqu'il disait à la tribune de l'Assemblée législative que « s'il existait des hommes trataitlant à établir la république sur les débris de ta Constitution, le glaive de la loi devait frapper sur eux comme sur les contrerévolutionnaires de Coblentz ^ ; il l'était le 5 août, lorsque Pétion venait demander, au nom des sections de Paris, un changement de dynastie; il Tétait enfin le 10 août, lorsqu'il rédigeait avec Yergniaud et avec la commission extraordinaire, comme il s'en vante, la déclaration qui, en suspendant Louis XYI, nommait un gouverneur au dauphin *.
* M»« Cami an, iifém.
« Voy. Camille Desraoulins, RévoL de France.
s Moniteur du "i:! juillet 1702, séance du 35.
* Brissot, lettre à tous les répubticains de France, du âiao^L 179S.
Le 4 septembre, il est yrai, Brissot n'était plus royaliste, et il écrivait au Moniteur qu'a était l'éternel ennemi des rots > ; mais alors, Brissot avait peur, parce qu'on massacrait les royalistes dans Paris, et parce que, pour garder le pouvoir, il était, en bon girondin, résolu à se dire tout, même républicain.
Ainsi, Brissot se montra toujours, et autant quMl le put, un véritable royaliste ; mais ce qu'il se montra peut-être plus encore^ ce fut un véritable intrigant.
Nous touchons ici à une accusation neuve et délicate, car les malbenrs des girondins semblent avoir lavé toutes leurs faulef; et la tradition s'est montrée jusqu'ici oublieuse de leurs erreurs et de leurs crimes pour ne se souvenir que de leur lutte contre la démagogie stupide et féroce qu'ils avaient pourtant eux-mêmes déchaînée. Eh bien ! l'accusation qui s'offre en ce moment devant nous, et sur laquelle notre droit et notre devoir d'historien nous obligent de prononcer avec une sévère impartialité, s'adresse à la probité politique et même à la probité privée des chefs du parti de la Gironde ; et elie nous ordonne de rechercher si, dans leur déchaînement contre Louis XVI, ces hommes ne furent pas, comme tant d'autres, aveuglés et conduits par une basse et honteuse cupidité.
Les témoignages que nous allons produn*e ne nous semblent malheui*eusemeni laisser aucun doute â cet égard; soit pour les girondins en général, soit pour Brissot en particulier.
Certes, c'est une chose naturelle, juste et morale, que le chef d'un gouvernement associe à sa fortune les hommes de courage ou de talent qui l'ont aidé noblement et loyalement dans son œuvre; et jamais h doctrine la plus austère n'a recherché, ni blâmé les honneurs, les distinctions ou les richesses qu'Alexandre, Charlemagne ou Napoléon versèrent sur leurs lieutenants. C'était la patrie elle-même qui récompensait et qui élevait, par la main de ces héros, les dévoûmenfs purs et les intrépidités glorieifses dont, la première, elle avait rc' cueilli les sacrifices. Il sera donc toujours licite, juste et honorable de grandir avec la cause à laquelle on a voué sa vie^ et de revenir à son foyer avec la considération ou avec la richesse qui ont été le prix du triomphe ou le dédommagement de la lutte.
Mais l'histoire n'aura jamais assez de mépris, ni la justice des hommes assez d'ignominie pour ces âmes fangeuses et cupides qui sr vendent à tous, sans jamais se livrer à personne ; pour lesquelles l'or et les faveurs rendent toutes les causes justes ; qui sacrifient le repos public, la patrie et la civilisation à la rancune que donnent une somme ou une place refusées, et qui éprouvent la basse avidité de Judas, sans en éprouver le repentir.
11 y aurait même une souveraine injustice à condamner les gouvernements pour les moyens de corruption qu'ils sont réduits à employer quelquefois afin de maîtriser les natures corrompues. Chaque bête fauve a son genre de piège auquel elle se prend, et que le cbas-
* flîoniteùr du 7 septembre 1702.
seur est obligé d'employer pour en débarrasser les campagnes. Ua philosophe ancien se justifiait d'avoir battu un homme au lieu de loi foire entendre raison, en disant qu'il faut parler aux gens à Tendroil où ils ont les oreilles, et que ce n'était pas sa faute si cet homme avait les siennes aux épaules. Ëh bien, ce n*est pas la faute des gouvernements si certains hommes politiques, dont l'action peut être utile pu nuisible à la société, ont les oreilles et l'honneur dans la bourse.
Louis XVI n'aurait pas défendu la royauté contre Brissot et contre ks girondins avec de l'or, s'ils avaient voulu se contenter d'autre chose.
C'est au commencement de 1792 que commencent les traces des relations financières de Brissot et des girondins avec le gourernement de Louis XVI. «i J^a grande influence des journaux sur l'opinion publique, dit Bertrand de Molleville, fit juger au ministre qu'il était important d'assurer au moins leur silence si on ne pouvait pas obtenir leur approbation. Cette question fut discutée à fond chez M. de Gerville. M. de Narbonne se chargea de négocier avec Brissot, rédacteur du Patriote Français, et avec Condorcet, auteur de la Chronique de Paris, Il en résulta que ces deux journalistes chantèrent les louanges de M. de Narbonne, et attaquèrent M. de Lessart et moi avec une nouvelle violence. Nous en fîmes l'observation à M. de Narbonne, qui nous répondit qu'il leur en avait déjà fait des reproches, et qu'ils lui promettaient tous les jours de changer de style. »
Ainsi, dès les premiers jours !de janvier 1792, un ministre du roi s'assurait par des voies de corruption le concours des deux girondins les plus lettrés et les plus éminents, et c'est un autre ministre, pré* sent au conseil au moment où cette mesure était résolue, qui l'affirme.
 la même époque, la Gironde elle-même, dans ses chefs les plus illustres, se mettait en vente d'une manière ignominieuse, car il nous parait impossible de détruire la masse des faits qui se réunissent pour attester son avidité.
u Lorsque l'agent dont j'ai omis le nom, dit encore Bertrand de MoUeviile, qur eut, avec M. de Monlmorin et M. de Lessart, la confidence de toutes ces transactions, apprit de M* de Laporte que le roi m'avait confié des opérations secrètes dans lesquelles il était employé, il vint chez moi, et après avoir fort exagéré ses services, il m'assura que vers la fin de décembre 1791 , M. de Lessart l'avait chargé de faire des propositions aux députés Brissot, Vergniaud, Guadet, J'abbé Faûcbet et un autre, encore vivant et dans l'Assemblée, dont je passerai, pour cette raison, le nom sous silence. Ces députés avaient, dit-il, consenti à vendre au ministre leurs voix et leur influence dans l'Assemblée pour la somme de six mille livres par mois. Il ajouta que M. de Lessart avait trouvé la somme trop forte et que comme ils n'en avaient rien voulu rabattre, la négociation avait été rompue et n'avait servi qu'à irriter les cinq députés contre ce ministre.
w Si on trouvait surprenant que ces députés eussent consenti à confier uu secret si important à un homme de cette espèce, tout ce que
je pourrais certifier, d*après ma connaissance personnelle, c*est que les députés en question se montrèrent depuis les implacables enoemis de M.'de I^essart; mais quant au fait, je n'ai point d*autre antorité que la déclaration de Fagent >. »
La loyauté avec laquelle Bertrand de Molleville atténue lui-même les faits qu*il allègue, quand il n'en a pas été témoin direct, ne permet donc pas de conserver un doute sur la vénalité de Brissot et de Condorcet, dont il a eu une connaissance personnelle ; et ce que nous allons ajouter, d'après lui, sur la vénalité du côté gauctie de rAssemblée, ue permet guère dVn exempter les girondins, nommément désignés par l'agent dont parle le ministre, et qui avait déjà entamé et fait réussir les négociations conclues avec Danton.
« J'étais alors occupé (en février 1792) avec Regarde des sceaux et M. de Lessart d'une mesure très-importante. Nous tâchions de former secrètement, dans l'Assemblée, un parti eu faveur du roi, et nous avions déjà gagné huit à dix membres des plus marquants du côté droit, c'est-à-dire du parti modéré. Il ne s'agissait plus que de leur fournir les moyens d'influencer le parti des indépendants ou des indécis, qui votaient tantôt avec les modérés, et tantôt avec les enragés.
n Plusieurs d'entre eux passaient pour n'avoir d'autre but que d'annoncer qu'ils étaient à vendre, et qu'ils se livreraient au parti qui les payerait le plus cher. D'après la composition de l'Assemblée, personne ne doutait que la grande majorité des membres ne fussent susceptibles d'être gagnés avec de l'argent, ou par les promesses de placer avantageusement leurs parents et leurs amis. Et comme chaque ministre avait la nomination d^s places qui dépendaient de son département, il était nécessaire de les informer de ce plan, afin qu'ils concourussent à son exécution.
» En conséquence., nous nous réunîmes chez M. de Narbonoe, où nous dînâmes avec un personnage intimement lié avec un grand nombre de députés, qui devait être un des principaux agents de cette afl\aire. Pour que ce dluer fût plus secret; U. de Narbonne nous recul dans sa petite maison. Après le dîner, le personnage dont je viens de parler nous présenta les propositions des metnbres avec lesquels il avait entamé des négociations, et nous convînmes des articles suivants :
ji lo Qu'aucun desdits députés ne communiquerait directement avec les ministres, mais seulement par l'entremise du susdit agent;
» S<> Qu'il ne leur serait jamais proposé de faire ou de soutenir une motion contraire à la Constitution ;
» 3° Que dans toutes les occasions où le roi désirerait qu'ils appuyassent une mesure, l'agent les en avertirait vingt-quatre heures d'avance; qu'il informerait les ministres de leurs objections, s*ilsen avaient à faire, et qu'il leur rendrait la réponse des ministres ;
» 4* Que les moyens d'influencer l'Assemblée seraient absolumeot
Bertrand de MolUvUte, Mém.
abandonnés à leur discrétion, et que cet article ne souffrirait aucune
restriction.
» Les fonds qui devaient fournir à cette dépense consistaient : l^'dans la somme de 1,500,000 livres allouée au département des affaires étrangères pour les dépenses secrètes dont le ministre de ce département ne rendait compte qu'au roi ; 39 dans .les fonds libres que quelques-uns des autres ministres avaient à leur disposition; 3*> dans la liste civile.
» La conférence finit vers les dix heures. Les ministres, en se séparant, convinrent de garder le plus grand secret sur cette affaire, dont la nature faisait assez sentir la nécessité de cette précaution. Malheureusement, M. deNarbonne, en nous quittant, rencontra Mathieu de Montmorency et un membre de l'Assemblée qui l'attendait. Il ks informa de ce qui venait de se passer. A onze heures et demie, le même soir, la nouvelle s'en répandit dans toute l'Assemblée, qui tenait encore sa séance. Elle y fit grand bruit; les membres intéressés furent très-irrités, et l'affaire devint impossible <. n
Si l'on considère que la réalité, la base et les conditions de ce marché, accepté par un très-grand nombre de membres indépendants de l'Assemblée législative, ne sauraient être contestées ; si l'on rapproche de ce récit de Bertrand de Molleville, relatif à l'Assemblée, son récit relatif à Condorcet et à Brissot, et si l'on remarque qu'une lettre adressée à Lacroix par M. de Narbonne, le 30 septembre 1793, déclarait formellement que ce député avait reçu précédemment du ministre de la guerre des sommes considérables, partagées entre lui, Lacroix, Albittc, Thuriot, Delmas, Chabot et Gensonné ', il devient impossible de ne pas considérer comme très-réelle la vénalité du côté gauche de la législative, et très-difficile de ne pas considérer comme fort probable le marché honteux proposé à M. de Lessart par cinq chefij du parti de la Gironde, dont étaient Brissot, Yergniaud, Guadet et l'abbé Fauchet ^
En ce qui touche Brissot personnellement, le doute n'est déjà plus possible ; mais, le fût-il encore, qu'il disparaîtrait entièrement devant le fait nouveau et monstrueux qu'il nous reste à constater.
A la fin de juillet 179â, les girondins avaient déjà organisé Tinsurrection du 10 août, et ils la laissaient entrevoir au roi comme une mesure comminatoire, pour obtenir la rentrée au ministère de Roland, de Servan et de Clavière. Yergniaud, Guadet et Gensonné avaient déjà écrit leur fameuse lettre au roi, pour lui proposer ces conditions. Louis XVI, pressenti à ce sujet, répondait, le 28, dans
* Voy. Bertrand de Molleville, Mém^oti se trouvent de longs détails sur celte affaire, qui entraîna la retraite de M. de Narbonne.
* Moniteur du 3 octobre 179â, séance du 30 septembre.
' Mous n'avons même pas mentionné un fait très-grave de corruption imputé par Bertrand de Molleville à ces mêmes députés et à Pétion, au sujet des colonies, Mém, quoique, dans Tacte d'accusation des Girondins, il soit dit que Taccusateur public avait, sur ce fait, dos preuves /tV/éra/et.
HO bilkt adreisë à Bertrand de Molletille : «' Je ne changerai jamais d*avis sur la proposition des chefs de la Gironde '. »>
I^e refus du roi détermina donc les girondins à risquer Tinsurreclionf et le jour fut définitivement fixé au 9 ou au 10 août. Louis ÎVI en était très*ezactement informé, non-seulement par les rapports de sa police, mais par le secrétaire de Condorcet, qui lui avait tout révélé *. IjCS amis du roi, effrayés avec raison pour le salut de sa personne et de sa famille, avaient préparé divers plans d'évasion. Au moment de les exécuter, le roi, qui avait déjà fait ses préparatifs, parut hésiter; et comme son ancien ministre de la marine lui témoignait ses inquiétudes, le roi lui répondit par le billet suivant :
M Je sais de bonne part que Tinsurrection est moins prochaine que vous ne Timaginez; tV est possible encore de rempécher, ou du moins de la retarder ; Je prends des mesures à cet effet. Il ne s'agit
3ue de gagner du temps. J*ai des raisons pour croire qu'il y a moins e danger à demeurer qu*à fuir. Continuez de veiller avec exactiUide et de m'écrire régulièrement '. »
Sur quoi donc reposait la confiance qu'exprimait Louis XTI de |K>uvoir empêcher Tinsurrection du 10 août, et quelles étaient les mesures qu'il prenait à cet efiet? Les voici :
» J'ai su depuis, dit Bertrand de Molleville, que le 9 même on traitait avec Pierre Brissot ; qu'un agent secret, autorisé du roi, bataillait sur les conditions ; que, pour arrêter le complot, cet infâme de* mandait douze millions en espèces ou en lettres de change, et im passeport pour quitter le royaume. On eût probablement consenti, si la liste civile avait eu cette somme ; mais il est vraisemblable qu'on n'eût acheté qu'un délai 4. n
C'est là une imputation si odieuse que, quelle que soit l'autorité du témoignage de Bertrand de Molleville, l'historien épouvanté se demande si un pareil fait aurait quelque part sa confirmation . Hélas ! Voici ce que contient la séance de la Convention du 8 juin 1792; et si l'on trouve que ce n'est pas là une confirmation formelle, on confessera néanmoins que cette révélation y ressemble beaucoup.
— » C/iabdjt. Camboulas m'a dit, en présence de témoins, que le 1â août, le ci*devant roi avait fait distribuer six millions entre les membres de la législative, ceux de la municipalité et une partie de la garde nationale, pour empêcher l'insurrection du 10, ou }H)ur la faire tourner au profit de la Cour. Il ajouta que Manuel était le seul qui avait bien gagné son argent.
» Oui, je le répète, Camboulas, qui était instruit de cette corruption faite par des parents du ci-devant roi, Camboulas, qui savait que Pétion, Manuel et plusieurs autres avaient tout fait pour empêcher l'insurrection du tO, ne doit point s'étonner de celle du 51 mai.
— » Camboulas,,. Jusqu'ici, je n'ai point parlé de moi; mais, interpellé par Chabot, je vais répondre. ^\
* Bertrand de Molleville, Mém. — * làid, — 3 jhid. — * Ibid,
Au lieu de répondre, Camboulas entame un parallèle entre Tinsurrection du 10 août, qu'il approuve, et celle xiu 51 mai, quil blâme.
— « Quelques membres dans Fextrémité de la partie gau» che : Venez donc aux six millions !
— M Camboulas : Après avoir dit ces vérités, je viens au fait. Chabot vient d'avancer que je lui avais dit que, le 12 du mois d'août, la somme de six millions avait été distribuée à des membres de l'Assemblée législative et aux puissances d'alors; que Manuel seul avait été honnête homme et avait bien gagné son argent.
» D'abord, Chabot est un lâche d'abuser d'une chose que j'aurais pu dire confidentiellement.
» Au reste, ce que j'ai dit, ce que j'ai écrit, est la vérité ; et ma vertu, mon amour pour la patrie vous sont un sûr garant que là où il y aura des coupables je prononcerai contre eux, et j'avoue que je vois des intrigants partout.
— » Plusieurs membres : Nommez-les.
— u Chabot : Camboulas ne m'a point dit ce fait confidentiellement, puisqu'il existe trois témoins s'il le nie.
— » Legendre : Camboulas n'a rien nié.
— » Chabot : Voilà le fait tel qu'il m'a été rapporté par Camboulas en présence de témoins :
K Si tu crois connaître ce qui s'est passé le 10 août et avant, tu te trompes. Je tiens d'un homme qui est fort bien avec la cour, que le ci-devant roi avait promis six millions à distribuer entre les membres de l'Assemblée législative, les membres de la municipalité et de la garde nationale d'alors, à condition qu'ils empêcheraient l'insurrection ou qu'ils la feraient tourner au profit de la cour. L'insurrection a eu lieu ; elle a tourné contre les royalistes, et cependant ces messieurs demandèrent à être payés. Le ci- devant roi fut consulté le 12 dans la loge du Logotacfiy graphe pour savoir si les six millions seraient comptés, et il dit : Ils ont fait tout ce qu'ils ont pu, il faut les payer. »
Jusqu'ici, la version des Révolutions de Paris, que nous avons suivie, est à peu près littéralement conforme à celle du Moniteur, Maintenant, sur les nouveaux détails donnés par Chabot, la réponse de Camboulas varie dans les deux journaux.
Voici la version du Moniteur : — » Je n'aurais jamais pensé que la scélératesse pût ourdir des chefs d'accusation contre des citoyens détenus. Je déclare que le fait allégué par Chabot est faux^ et je le démens devant les trois témoins qu'il dit avoir. »»
Voici la version des Révolutions de Paris : — « Je n'aurais jamais cru que la scélératesse pût aller aussi loin. Après avoir cherché, fouillé partout des chefs d'accusation contre des hommes avec lesquels je n'ai aucune relation, et n'en avoir pas trouvé, on vient aujourd'hui vous mentir; car, citoyens, /e fait tel qu'il vient d'être avancé par Chabot est faux^ )e le démens 4m et tous les
témoins qu*il cite. Au reste nommez un tribunal, j'y comparaîtrai ». «
11 suffit d'une simple lecture pour reconnaître que la yersiondes Jièco/uli'ons de Paris est évidemment la vraie. D'abord, elle est la plus naturelle dans ses termes, la plus développée, la plus complète. Ensuite, le Moniteur fait dire à Gamboulas qu*il dément le fait allégué par Chabot devant les trois témoins qu'il dit avoir ^ ce qne Camboulas ne peut pas avoir dit. T<es témoins, en effet, n'étaient pas devant Camboulas, puisque quelques lignes plus bas Chabot demande qu'ils soient mandés et entendus à la barre. Enfin, Camboulas n*a pu démentir que le fait tel qu'il venait d'être rapporté par Chabot dans sa seconde version, plus détaillée que la première. Camboulas, en effet, n'avait pas d'abord nié la révélation de Chabot relative à la promesse et au payement de six millions; il ne nie donc que les détails qu'y ajoute Chabot lorsque, prenant la parole une seconde fois, il annonce le fait tel que Camboulas le lui a rapporté.
Du reste, Chabot demande avec instance Taûdition des témoins ; mais Philippeaux, Levasseur, Duperret, Lacroix, Ducos, c'est-à-dire des girondins et des dantonistcs probablement compromis avec eux, réclament et font adopter Tordre du jour.
Pendant le procès des girondins, le 25 octobre 1795, Chabot revint sur sa révélation et la compléta en ces termes :
» S'il en faut croire Camboulas, que je prie le tribunal de faire assigner, parce qu'il a varié à cçt égard dans la Convention, la cour avait fait consigner six millions qui devaient être distribués dans FAssemblée, dans la garde nationale et la municipalité, pour empêcher l'insurrection du 10, ou pour la faire tourner à son proCt. Son but ne fut pas rempli, et cependant les brissotins eurent Timpudeur de demander les six millions à Thierry. Celui-ci parut indigné de leur demande; mais il promit d'en parler au roi. Le roi répondit que ces Messieurs avaient gagné leur argent en faisant leur possible pour remplir ses vues ; et, le 12 août, il ordonna de compter les six millions déposés. C'est du payeur même que Camboulas tient l'anecdote; et, s'il la niait, je citerais les témoins devant lesquels il me l'a dit *. »
Avec les mœurs des partis qui exploitèrent la Révolution Française, la révélation de Chabot, fût-elle toute seule, et réduite à la propre autorité de son auteur, ferait très-fortement soupçonner qu'il y eut en effet, de la part des girondins, une négociation ignoble et horrible pour empêcher l'insurrection du 10 août ; mais cette révélation, rapprochée de l'affirmation si nette de Bertrand de Molleville et du billet de Louis XVI, ne peut laisser aucun doute à cet égard, même dans les plus indulgents ou les plus prévenus.
C'étaient donc des avantages personnels, c'était de l'argent que les hommes de la Gironde cherchaient dans le bouleversement de leur patrie ; et, au moment même où ils soulevaient contre elle, pour la
* Voy. Mùniieur du 21 juin 1793, et Bévol. de Paris. . « Prudhomme, RévoL de Paris, — Procès des vingt-deux.
dtraièrc Ms, les fflubonrgs de Paris, Brrssot tarifait è douze millions b raison de la moDarehie!
Roland, Texpression la plus complète de ce parti bavard, écrivassier et philosophiquement factieux de la Giroude, afaiteu, comme fils de famille, une jeunesse fort orageuse, pendant laquelle il avait dissipé la partie la plus claire de son patrimoine. Doué d*un esprit aetif, iBais superficiel et vaguement curieux, il s*était principalement épris de Téconomie politique et de la chimie, deux choses qui^ de son temps, n'étaient déjà plus des rêves, mais n'étaient pas encore des sciences. Ce fut celte vocation qui le décida à placer les débris de sa fortune dans Tachât d'une place d'inspecteur des manufactures et il allait prendre sa retraite et rentrer, à 58 ans, dans son petit clos de la Plâtrière, à Ville-Franche en Lyonnais, lorsqu'il épousa, ea 1780, Manon-Jeanne Phlipon, fille d'un graveur du quai des Lunettes. Ce mariage fit désormais toute sa destinée ; et l'histoire de sa vie se réduit, dès ce moment, àThistoire de sa compagne.
Manon Phlipon, née avec les qualités les plus rares de la femme, avec une grande beauté, une intelligence plus grande encore, un coBor honnête et un caractère noble et ferme, vit fondre et s'évanouir tous ces trésors qu'elle tenait de la providence par les efforts même qu'elle fit pour les conserver et pour les augmenter. Il y a ainsi des natures qui apportent avec elles toutes les perfections réunies, et chex lesqudles le travail et la culture détruisent au lieu d'édifier. Née dans une autre maison, loin des livres, loin des arts, loin des sciences, Manon fût restée une belle et adorable jeune fille, devinant avec son cœur toutes les choses qu'elle n'etH pas apprises avec son esprit ; conservant la douceur, la simplicité, la foi, trois choses qui couronnent les âmes ordinaires et qui ornent même les plus grandes ; et elle eût parcouru, avec le rayonnement attaché aux vertus de la famille et aux mérites du monde, la longue et honorable carrière d'une femme distinguée, au lieu de remplir, avec les luttes, le sang et la boue des révolutions, le rûle triste et rapide d'un factieux médiocre, qui joue le plancher du trône contre le plancher de l'échafaud.
Ce qui perdit Manon, ce fut, avons-nous dit, l'effort même qu'elle fit pour cultiver et pour étendre les facultés éminentes avec lesquelles elle était née. Après avoir reçu et cultivé, dans sa tendre jeunesse, cet enseignement de la religion qui inculque aux intelligences les plus humbles, sur toutes les questions de Dieu, de l'âme et du monde, de cette vie et de l'autre, sur tout ce qu'il faut croire, sur tout ce qi\iH faut combattre, des doctrines si belles, si justes, si sublimes qu'on a besoin de l'étude et de la comparaison des écoles les plus célèbres pour en comprendre mieux encore la grandeur et la majesté, Manon, livrée à elle-même, avide de choses nouvelles et inconnues, se jeta avec une ardeur fiévreuse au milieu des livres ; elle en lut une quantité immense, et elle les lut tous mal, même les bons.
D'abord, et pour tromper l'attention de sa famille, elle emporta Pluiarque à l'église, en guise de Semaine Sainte, et cette lecture la rendit républicaine. La pauvre enfant n*avait personne pour lui dire
â quel point s'égarait son enthousiasme , et combien les paroles qui tombaient de la chaire qu'elle n'écoutait pas enseignaient aux peuples modernes des doctrines supérieures aux dogmes désolants de c«s sociétés antiques, objets nouveaux de son aveugle admiration. Elle pleurait de douleur et de r^ret de n'avoir pas appartenu à ces sociétés de Sparte, d'Athènes et de Rome , où il lui semblait qu'elle aurait été plus grande, plus forte et plus respectée; et, dans ce même livre où elle trouvait des peintures si décevantes, elle ne savait pas voir les peintures fidèles et immondes de moeurs dont il a fallu le sang du Christ pour laver l'horrible impureté.
£lle ne voyait pas dans Plutarque que Manon, fille lacédénionienne, eût été enfermée dans un bazar de luxure avec d'autres compagnes; que, la nuit, des hommes, marchant à tâtons, seraient venus toucher, manier, comparer cette marchandise humaine, et que la main qui aurait fini par s'arrêter sur elle aurait été celle de son fiancé ; elle n'y voyait pas que Manon, épouse romaine, se serait peut-être vue empruntée pour un an , ainsi que celle de Caton, par quelque voisin de son mari, comme un fermier emprunterait un animal de basse-cour pour en avoir une ventrée; elle n'y voyait pas que Manon, mère Spartiate, aurait été forcée d'ouvrir son berceau au conseil des Ëphores ; et si son doux et cher enfant, affaibli par quelque cause mystérieuse, n'était pas devenu assez rose, assez fort, assez beau sous ses baisers et sous ses larmes, le Conseil l'eût fait noyer ou écraser, comme un être ne valant pas le prix de sa nourriture; enfin, Manon n'y voyait pas une société dont la moitié était achetée au marché par l'autre; une famille, où le mari plaçait l'épouse dans le même gynécée que la concubine ; où le père donnait son fils ou sa fille au fisc pour acquitter l'impôt ; une religion dans laquelle les passions les plus brutales et les plus odieuses étaient divinisées, et qui plaçait sous la protection céleste les crapuleux , les adultères et les voleurs.
Manon s'était donc enthousiasmée de Plutarque sans le comprendre, et elle regrettait de n'avoir pu être ni Romaine, ni Athénienne, ni Spartiate, sans savoir qu'elle serait morte de douleur et de honte, si son voeu avait pu être exaucé.
Il en fut de même de ses autres lectures. Descaries, Mallebranche, Voltaire, Helvétius, Diderot, d'Alembert, Condillac, Raynal, Boulanger, Jansenius, Arnault, Pascal, Bossuet, l'abbé Bergler, Abbadie, lord Holland, Clarke, Burlamaqui, Fermât, le père Mersenne; toutes les spéculations religieuses, depuis le mysticisme jusqu'au panthéisme; toutes les spéculations morales, depuis la fatalité jusqu'à la grâce efficace; toutes les spéculations rationalistes, depuis l'ontologie jusqu'à Talgèbre, cette enthousiaste jeune fille avait tout recherché, tout étudié, tout entrevu; mais hélas! elle n'avait rien compris. Son esprit était comme une main qui se remplit trop et à laquelle tout échappe.
Elle n'avait ni réfiexion, ni doctrine, ni foi pour se défendre contre les livres qu'elle affrontait.*£lle manquait surtout de cette défiance de soi-même, qui est le bouclier du cœur et de l'esprit, et qui préserve
des dëfeites en éritant les luîtes. Elle fartait donc chaque jour, â tra- < vers ses livres, à la conquête de quelque nouveau système, et, contre son attente, c'était le système qui la conquérait. Elle restait ainsi pri-
■ sonnière de saint Augustin ou d*ArnauU, jusqu'à ce que Malle* ! branche vint la délivrer ; mais elle ne faisait que changer de vainqueur; et les doutes dans lesquels sa pensée s'était entin perdue,
I étaient comme les plaies faites à son âme par toutes les chaînes qu'elle
i avait successivement portées.
A force de vivre ainsi dans la pensée des autres, Manon avait donc
I désappris de vivre avec son âme et avec son cœur, et elle avait cessé
: d'être une femme sans réussir à être un philosophe. Elle avait beau-
I coup perdu et fort peu gagné dans le travail incessant qui dévora sa
■ jeunesse; car elle n'en avait rapporté que des doutes, après y avoir '■ laissé ses illusions.
N'attendez d'elle, maintenant qu'elle va entrer dans la vie de la
I famille et du monde, aucune de ces émotions, aucun de ces enthousiasmes qui troublent ou qui transportent les jeunes femmes ; elle sera
' épouse et mère sans surprise, sans crainte et sans joie, comme si les philosophes, les théologiens et les géomètres sur lesquels son jeune front s^était si longtemps incliné lui avaient communiqué leur impassibilité et leurs rides..
La seule chose que Manon avait rapportée entière et même forti-
' Me de ses lointains voyages dans le pays des systèmes, c'était sa volonté et son esprit de domination, dus principalement aux habitudes de sa vie solitaire. Devenue M""» Roland, elle s'inocula les manies de son mari pour lui imposer son empire, et elle l'habitua, dit-elle, à ne savoir se passer d'elle pour rien au monde , ni dans aucun instant. Miraculeux et formidable résultat dans lequel on ne saurait
: dire si elle mit plus d'égoYsme ou plus de force d'âme, car il eut pour conséquence de l'obliger à rédiger avec Roland les pages miasmatiques et mortelles de V Encyclopédie méthodique^ variées, comme distraction récréative et fortifiante, d'un traité sur VÂrt du Tourhier ».
Volontaire et dominatrice comme elle l'était, la première pensée politique de M*»" Roland devait être de s'introduire de vive force dans les rangs les plus élevés de la société de son temps, comme elle avait pénétré dans le sanctuaire des philosophes et des géomètres. Cette l^lle du graveur Phlipon, qui avait eu vingt-six ans pour horizon le quai de la Ferraille ; cette lectrice enthousiaste de Plutarque, qui avait pleuré de douleur de n'avoir pu être citoyenne d'Argos ou de Sparte, fut prise tout à coup d'un furieux désir d'être noble et de monter un jour dans les carrosses du roi. Roland avait bien une vieille voiture et une vieille livrée, restes incomplets d'une noblesse viagère éteinte avec les grands parents qui l'avaient achetée au bureau des parties casuelles avec leurs charges ; mais M*»" Roland voulait un blason et des titres tout reluisants et tout neufs, et elle raconte avec une calme
^ M«>« Roland, Uèm,
— St2 -
résignation le vofage infruclueux on'dle fit à Paris en 1794, arec Tespoir d*en rapporter à ses enfeots des pririlëges héréditaires ^ Elle n*eD revint pas titrée comoie elle l'aTatt pensé; mais elle en rerint paisible et confiante. Je Jugeai^ dit-elle, q$iê c'était une idée à laisser dormir ^ et je ne poussai point les tentatives. Ce sommeil de M'"*' Roland dura cinq ans ; et quand elle se réveilla, la cherrheuse de parchemins était devenue démagogue.
Comme M"* Roland se croyait un grand philosophe pour avoir lu tous les livres de philosophie, et pour avoir été tour a tour janséniste, cartésienne, stoïcienne et déiste ', elle se jeta au milieu des déclamations factieuses par lesquelles furent inaugurés les premiers troubles de 1789, comme un vieux pilote se jette au milieu des flots d*une mer longtemps parcourue. Que lui importaient les matérielles réalités de la vie l)ouleversées de fond en comble }>our elle qui s'était retirée dans le monde serein et inabordable au vulgaire de ce qu'elle afipelait les principes? Manon, la fille du graveur, M"** Roland, la femme de l'inspecteur des manufactures, avaient complètement disparu ; et il ne restait plus que la sybille du Clos de la Plàtrière envoyant les feuilles où étaient gravés ses oracles à Lanthenas ou à Brissot. « Nos opinions, dit-elle, car elle parle toujours d'elle au pluriel, parce que sa personnalité comprenait essentiellement celle de son mari, nos opinions indisposèrent â Lyon beaucoup de gens qui, habitués au calcul du commerce, ne concevaient pas que, par phiiosophie, l'on provoquât et applaudit des changements qui n'étaient ' bons qu'aux autres ^. »
Une fois mêlée, autant qu'elle pouvait s'y mêler, aux premières luttes des factions, M*"* Roland y porta son caractère absolu et impérieux, et elle voulut commander aux partis, comme elle commandait à son ménage. Ses petites lettres aux philosophes parisiens devinrent rudes, ardentes, farouches. C'étaient des lettres de clubiste ^ effréné, dictées par une âme que la passion politique avait conquise â son tour ; des lettres où flamboyaient les jurons antici|>és du Père Duchéne, et où nul n'aurait reconnu la main d'une femme, car elles n'avaient ni sexe, ni âge, ni pudeur.
Le 26 juillet 1789, elle trouve que Finsurrection et les assassinats du 14, du â2 et du 23 ne sont pas assez, et elle écrit à ses philosophes :
x Vous n'êtes que des enfants ; votre enthousiasme est un feu de paille ; et si l'Assemblée ne fait pas en règle le procès de deux têtes illustres, ou que de généreux Decius ne les abattent^ vous êtes tousf.....!
» Si cette lettre ne vous parvient pas, que les lâches qui la liront rougissent en apprenant que c'est d'une femme, et tremblent en songeant qu'elle peut faire cent enthousiastes qui en feront des nillious d'autres 4. »
* M™« Roland, Mém, - * Ibid. — 3 /6,y. ^*Ibid.
Le 4 septembre, elle se révolte à Tidée que ]a France peot rester fidèle au culte de la beauté et du malheur, et elle reprend ainsi ses philosophes, coupables de 8*èlre laissés attendrir par la reine, qui avait présenté son fils aux législateurs de la France :
« Nous sommes plus près que jamais du plus affreux esclavage (resclavage féodal où elle avait voulu plonger les habitants de Thésée en obtenant lettres patentes de seigneurie), si Ton se laisse aveugler par une fausse confiance.
i> Les Français sont aises à gagner par les belles apparences de leurs maîtres ; et je suis persuadée que la moitié de l'Assemblée a été assez bête pour s'attendrir à la vue d'^nioineiie lui recommandant son fils ! Morbleu ! c*est bien d*un enfant dont il s*agit I. » — Et cette femme était mère f
Le 27 septembre, Fi m patience et la colère concentrée la suflFoquent, et elle demande à grands cris la lanterne et l'insurrection.
«c Brtssot parait dormir ; Loustalotest mort, et nous avons pleuré sa perte avec amertume ; Desmouiins aurait sujet de reprendre sa charge de procureur général de la lanterne... Pourquoi ne réclamezvous pas contre la lâcheté de ce comité vendu qui ose défendre les dettes de d'Artois? L'orage gronde, le mauvais parti triomphe, et l'on oublie que l'insurrection est le plus sacré des devoirs lorsque la patrie est en danger ' ! »
Le 29 janvier 1790, son cœur se dilate. Il y a eu pillage à Paris et assassinat en province. A la bonne heure 1 cela va fouetter et faire aller ses philosophes.
« Je pleure le sang versé ; on ne saurait être trop avare de celui des humains (le roi et la reine, dont elle voulait qu'un généreux Decius abattit les tètes, n'étaient pas des humains) ; mais je suis bien aise qu'il y ait des dangers. Je ne vois que cela pour vous fouetter et vous faire aller. La fermentation règne dans toute la France;- ses degrés sont combinés avec les mesures extérieures ; la force publique n'est point organisée, et Paris n'a point encore assez influencé V Assemblée pour } obliger de faire tout ce qu'elle doit, »
On le voit, la studieuse Manon du Quai des Lunettes, la M»' Roland du Clos la Plâtrière en quête de parchemins, la janséniste, la cartésienne, la stoïcienne, la déiste même, tout a disparu ; et de celte jeunesse, de cette grâce, de cette aristocratie, de ce savoir, il ne reste que l'âme et le langage d'une tricoteuse.
Après divers voyages, M"« Roland s'établit à Parisen décembre 1791, dans un troisième étage de la rue de la Harpe. Elle venait y diriger le peuple en dirigeant les philosophes, car elle s'imaginait encore à cette époque que les doctrines anarchiques, qui ont le pouvoir de soulever et d'égarer les masses, ont le pouvoir de les maîtriser, n Ce ne sont pas nos représentants, écrivait-elle quelque temps auparavant, qui ont fait la Révolution ; à part une quinzaine, le reste est au-dessous d'elle ; c'est l'opinion publique, c'est le peuple, qui va toujours
4 M«« Roland, Mém»^ part 4. — * Ibid^
bieo quand cette opioion le dirige avec justesse. C'est à Paris qu'est le centre de cette opinion >, h Sa mauvaise étoile voulut qu'elle Fût servie à souhait; moins de trois mois après son arrivée à Paris, elle put diriger Topinion publique et le peuple à sa guise, car elle était ministre de l'intérieur, le S5 mars 1792, en la personne de son mari.
Jamais philosophe ne fut exaucé si complètement et n'eut une plus magnifique occasion de pratiquer ses théories. Autorité, fonctionnaires, écrivains, journaux, elle eut à la fois tout dans la main. On va voir ce qu'elle en fit.
M"" Roland, qui raconte avec fierté qu'elle a été théologienne, philosophe, géomètre, même un peu algébriste, et qu'elle a mis la main jusqu'à Vj^ri du Tourbier, a peur de paraître ridicule si elle raconte qu'elle a été ministre de l'intérieur. Elle proteste donc à pinsieurs reprises qu'elle a constamment refusé de se mêler des affaires ; mais on sent, a la manière dont elle parle, qu'elle serait désolée dètre prise au mot, et elle fait au lecteur ses confidences administratives. Elle partageait les travaux de Roland ; elle écrivait ses circu^ laires, ses instructions, ses écrits importants ; elle prenait la plume, qu'elle avait plus que lui le temps de conduire, et son mari n^ avait nen à perdre en passant par ses mains; avec eile^ il produisit plus de sensation, parce qu'elle mettait dans ses écrits ce mélange de force et de douceur, d'autorité de la raison et de charmes du sentiment qui n'appartiennent qu'à une femme sensible (on a vu plus* haut un échantillon de celle douceur, de ce sentiment et de cette sensibilité). Elle écrivait surtout la fameuse lettre de Roland au roi, du mois de juin, et elle le déterminait à l'envoyer à l'Assemblée. Ce souvenir lui était cher. Rêvenor^s à la lettre, qui fut tracée d'un trait, comme à peu près tout ce que je faisais de ce genre *. Voilà ce que faisait M<"« Roland au ministère de l'intérieur, lorsque son mari n'allait pas la consulter dans son cabinet, ou lorsqu'elle n'assistait pas aux conférences des ministres ; et elle l'apprend incidemment à ses lecteurs, en protestant qu'elle ne se mêla jamais de rien.
Que produisirent cette philosophie, ces circulaires, ces instructions, ces écrits, ces journaux, ce bureau de l'esprit public qu'elle et Roland fondèrent au ministère de l'intérieur, toutes choses qui eurent pour effet de substituer l'intervention passionnée et tumultueuse des masses à l'action calme et forte du gouvernement? i^e voici en trois dates, car cette histoire est fort courte et fort claire.
Les philosophes dont W^^ Roland était l'Egérie réussirent à soulever Paris, le 20 juin, pour ressaisir trois portefeuilles repris par Louis XVI. Ils le soulevèrent encore, le 10 août, pour punir le roi de sa résistance à leur ambition en couronnant le dauphin. Mais les faubourgs, qu'ils avaient conduits comme une meute à la curée, méconnurent promptement leur voix et rom|)irent leur laisse ; le 2 sep-
i Mnc Roland, Jlfé/?«.
* Mn« Roland, Mém.^ part 1.
(embre, Tautorité de M arat a? ait remplacé la leur auprès de la populace; Roland, l'inventeur de Tagitation philosophique, échappait par miracle à une bande qui Tenait pour le massacrer jusque dans son ministère; et M*"" Roland, qui avait reproché aux Parisiens un en> tbousiasme de feu de paille, qui avait vanté la lanterne et l'insurreo* tien, découchait pour n'èlre pas assassinée, et dormait dans sa retraite incessamment changée avec des pistolets sous son chevet *•
Jusqu'ici, et depuis qu'elle étudiait dans sa chambrette du quai (les Lunettes, M"« Roland avait rêvé. Il lui semblait que la vie du monde était idéale comme la vie des livres, que l'abandon d'un système pour un autre n'était qu'un pas de plus fait dans le domaine de la pensée ; que le peuple, soulevé par les philosophes, serait toujours respectueux et docile pour leurs doctrines, et que de même qu'elle était devenue, sans trop grand inconvénient, de janséniste cartésienne, de cartésienne stoïcienne^ de stoïcienne déiste, la France n'avait rien à risquer à changer aussi ses mœurs, ses habitudes, ses croyances. Les massacres de septembre, paisiblement accomplis pendant six jours au milieu d'une ville immense^ lui révélèrent pour la première fois toute l'étendue de son erreur et toute la gravité de sa faute.
Ici, Manon reparaît avec son âme tendre, sa pensée pure, son caractère noble et élevé. Le repentir ravive de sa flamme cette intelligence d'élite que la fausse science avait gâtée et flétrie; elle s'étonne et elle s'indigne d'avoir tant aimé des livres et des doctrines qui avaient de la boue et du sang à leur dernier feuillet, et elle s'écrie avec l'enthousiasme de ses premières études :
« Sublimes illusions, sacrifices généreux, espoir, bonheur, patrie, adieu ! Dans les premiers élans de mon jeune cœur , je pleurais à douze ans de n'être pas née Spartiate ou Romaine ; j'ai cru voir dans la Révolution Française l'application inespérée des principes dont je m'étais nourrie. Rrillantes chimères, séductions qui m'aviez charmée, l'effrayante corruption d'une immense cité vous fait évanouir.
» Je dédaignais la vie; votre perte me la fait haïr, et je souhaite les derniers excès des forcenés. Qu'attendez-vous^ anarchistes, brigands? Vous proscrivez la vertu, versez le sang de ceux qui la professent. Répandu sur cette terre, il la rendra dévorante , et la fera s'ouvrir sous vos pas *, »
On le voit, le malheur n'avait pas encore entièrement purifié cette âme, oiî toutes les erreurs humaines avaient, pendant près de trente ans, déposé leur limon. Elle se croyait vertueuse, parce qu'elle n'assassinait pas, elle qui avait demandé qu'on assassinât le roi et la reine; elle, qui avait raillé Marie-Antoinette sur son amour maternel ; elle, qui avait célébré, dans l'horrible argot d'Hébert, les bienfaits de la lanterne ; elle, qui n'avait pas le droit de reprocher un seul crime à la Révolution, pas même celui qui avait failli l'atteindre.
Néanmoins, elle dut se trouver plus heureuse d'être la victime de
< Nne Rolanii, Mém. — * Ibid.
U RévoliiiioB ^juc d*étre sa eempliee. Arrêtée par la eoiiimune iosurrectmineUedu 31 mai, après la chute des girondins, elle ne chercha pas à se soustraire à sa destinée, et elle entendit avec assez de calme les cris des femmes qui accompagnaient sa voiture, en criant : ^ la ffUi'éioHnel Elle plaignait ce peuple égaré qu'on trompait et qu'on ^oi^eait dans la personne de ses amis, et l'idée ne lui venait pas de se dire qu'avant d'être trompé par Marat, ii avait été trompé par elle!
Prisonnière pendant près de six mois à l'abbaye et à Ste-Pélagie, elle y rédigea ses mémoires déjeune fille et l'histoire de sa vie politique avec une liberté d'esprit et une fermeté d'éme que les plus grands caractères n'auraient pa» surpassés. Sa nature était pour beaucoup dans ce courage ; mais son orgueil y était aussi pour quelque peu. «< Devant vous, disait au prisonnier Riouffe la femme qui la servait, elle rassemble toutes ses forces; mais dans sa chambre, elle passe quelquefois trois heures, appuyée sur sa fenêtre, à pleurer '. x
Chose triste et qui montre à quel point les qualités les plus rares de ce noble esprit avaient été altérées par l'orgueil des faux systèmes, on ne trouve pas, dans les moments où les souvenirs du passé et les tortures du présent devaient le plus émouvoir et pénétrer son âme, qu'il s'en soit jamais échappé un de ces élans de passion par lesquels les affections profondes se traduisent. £lle aima son mari et sa fille avec bienséance ; elle ne parait avoir aimé que ses livres avec ardeur.
Elle raconte ses premières inquiétudes, ses premiers embrasements de jeune fille sans cynisme, mais pourtant sans chasteté, et comme le ferait un médecin bel esprit. Son mariage ne fut qu'une collaboration encyclopédique; et, à moins que les soins qu'elle recevait de Servan, ministre de la guerre, et que Dumouriez caractérise avec le langage de cette rpo(|ue, n'aient caché la paésion dont elle perle éàt^ ses JHemôiren^ on ne saurait trouver nulle part en elle la trace d'une tendresse éprouvée pour rien, ou pour personne. Elle avait rintelligenee, elle n'avait pas le cœur. £lie admirait, elle n'aimait pas.
Dans les -derniers moments qui précétièrenl sa comparution au tribunal révolutionnaire, cette âme ^arée, sentant que le monde lui échappait, voulut instinctivement retourner à Dieu. L'infortunée ne sut même pas prier!... « Divinité, s'écria-t-elle, Etre suprême, Âme du monde, principe de ce que je sens de grand, de bon et d'heureux, toi dont je crois l'existence, parce qu'il faut que j'émane de quelque chose de meilleur que ce que je vois, je vais me réunir à ton essence * ! » (Combien ce seul cri, mon Dieu ! sorti d'une poitrine brisée; combien un seul repentir échappé du cœur et tomijé avec une larme eussent été plus éloquents que ce pathos manichéen, déiste et panthéiste !
Elle s'habilla de blanc pour mourir, le 19 brumaire, comme la reine qu'elle avait renversée, ne soupçonnant pas qu'elle renversait avec le trône l'ordre et les lois qui protégeaient sa vie. Â la place de
* Riouife, Mémoire d'un détenu pour tervir à thiHoire de la fyrati' nie de Robespierre,
* M»« Roland, Mém.
la RévolutioD, elle s'mcUDa devant la HattM de la LHberfé, placée sut TaDcien piédestal de la statue de Louis XV, et elle prononça ces paroles, que Riouffé a oonsenrées : O liberté^ que de crimei on commet en ton nom !
A quelques fours de là, Roland finissait par un suicide, sur la grande roule de Paris à Rouen. Sa compagne avait su être noble; lui, ne sut être que déclamatoire. Il mit sur lui un papier où il avait tracé ces paroles que la solennité du moment n'empêchait pas-d*ètre ridicules : PassantSy respectez tes restes d'un homme tertueux; et il se tua.
Le suicide ou Técbafàud étaient donc les deux termes auxquels aboutissait la sagesse girondine.
Voilà ce qu'étaient les fortes tètes de la Gironde, car Condorcet n'était qu'un géomètre, et Yergniaud qu'un rhéteur mélancolique. Pendant que les acteurs du théâtre antique récitaient, en les grossissant sous le masque, les vers d'Euripide ou d'Eschyle, un joueur de flûte, placé à cèté d'eux, les accompagnait d'une mélodie plaintive. Yergniaud était ce flt^teur de la Convention. Lorsque Marat, Fournier l'américain et les autres assassins du 10 mars 1795 jouaient leur drame sauvage, Yergniaud leur peignait le soleil briilant de glotte et s'awançant dans l'immensité de l'espace, quand les hommes se prosternèrent devant lui pour V appeler père de ia nature, et il répondait à la section de Bon Conseil, qui demandait sa tète, en comparant la Révolution à Saturne qui dévora successivement tous ses enfants >. Encore Yergniaud ne pouvait-il pas improviser, et écrivait-il dans son cabinet ces comparaisons mythologiques, qui étaient absurdes, car nul mieux que lui ne devait savoir que la Résolution dévora ses pères et non pas ses enfants.
On vient de voir les hommes de la Gironde ; montrons rapidement le parti.
Le parti de la Gironde tout entier était royaliste le 10 août, c'està-dire le matin même du jour où il renversa la royauté sans le vouloir et sans le savoir. Il avait soulevé, pour prendre le ministère, une émeute qui brisa le trône.
Quoique, pendant leur procès, les Girondins aient commis l'inutile lâcheté de se prétendre républicains de vieille date, tant de preuves attestent leurs principes monarchiques, même à l'époque du 10 août, que le plus léger doute sur ce point n'est pas possible. « Cinq ou six jours avant le 10 août, dit Garât, les girondins soupçonnaient à peine qu'il y avait quelques vues de république dans la législative; et, à ce soupçon, qu'ils venaient de concevoir pour la première fois, ils frémirent d'indignation et de colère comme des hommes de bien qu'on veut rendre complices d'un grand attentat'. » Garât avait raison; les girondins avaient donné jusque-là de tels gages à la monarchie que leur foi politique devait être odieusement choquée par les nouveautés
* Moniteur du 16 mars 179i, séance du 15.
' Garât, JVoiice sur la vie de Suard,
républicaîDes ; d*autant mieux oue, dans la prérision d*un changetnent de roi, ils avaient préparé a Ta? ance les décrets qui assuraient la succession au dauphin. Cest ce que Brissot a déjà déclaré, et ce que Barbaroux confirme en ces termes : « Vergniaud quitta le fauteuil pour proposer la suspension du roi et la réunion d*une couTenlion, dans un rapport préparé depuis quelques jours y ce qui prouva bien que le comité de défense générale avait prévu les événements et trouvé les moyens de sauver le peuple. »
Deux décrets, dont Tun tout entier est au Moniteur ^ et dont Tautrey a laissé des traces visibles, montrent même toutes les précautions que les girondins avaient prises, le 10 août, dans Tintérét de la monarchie.
Le premier est celui que Vei'gniaud proposa au nom de la commission des Vingt-un, et qui, en suspendant provisoirement le roi, le logeait au Luxembourg et disposait qu'il serait nommé un gouverneur au prince royal '.
Le second, proposé par Guadet, portait dans une de ses dispositions que la nomination des nouveaux ministres né serait que provisoire y parce que le roi, qui pourrait être nomniépar la Convention nationale, aurait le droit de les confirmer ou de les renvoyer.
Cette disposition importante et curieuse manque au décret proposé par Guadet tel qu*il est rapporté par le Moniteur, Néanmoins, son authenticité n*en est pas moins incontestable. D'abord, en rapportant le décret de Guadet relatif à Torganisation du ministère, le Moniteur a soin de dire qu'il le donne en substance^ ce qui montre qu'il n'en a pas cité tous les termes ; ensuite. Chabot rappela plus tard, dans le procès des Vingt-deux, que les républicains avaient forcé la commission extraordinaire à rapporter les décrets royalistes, en la menaçant de la colère du peuple *, ce qui explique pourquoi le Moniteur ne les a pas tous reproduits ; enfin, le texte même que nous avons cité se trouve dans les Révolutions de Paris, dont nous avons déjà plus d'une fois constaté l'exactitude.
Tel était ce parti, aveugle, bavard, imbécile de la Gironde! Royaliste, il préparait lui-même la chute ôfi la monarchie ! Adversaire constant, public de la République, il se donnait la peine d'organiser les difficultés et les émeutes qui allaient donner le pouvoir aux républicains ! Il faisait secrètement un décret qui donnait au trène le dauphin, et au dauphin un gouverneur. Â quelques heures de là, ce trône était un cachot ; et à quelques mois de là, ce gouverneur était Simon !
Les Girondins un parti ! Mais ils ne méritaient même pas ce nom. C'était une cohue d'hommes passionnés et avides, se méprisant, se déchirant, se trahissant, et se donnant les uns aux autres les noms et les injures que les Montagnards leur donnaient à tous.
Ecoutez-les devant le tribunal révolutionnaire. Fouquier-Thin ville
' Moniteur du 12 septembre 1792, séance du 10.
^ Prudhommc, fftet, des RévoL — Procès des Fingl-deus.
Tient de lire leur acte d'accusation, ce roman sanglant et stopîde qui s'appelait un acte d'accusation devant la justice de ce temps. La étaient retracés, comme autant de crimes, tous iesactes de la politique d'ordre qu'ils avaient accomplis depuis le triomphe de la Montagne. Vous croyez qu'ils vont s'en enorguillir? Vous ne les connaissez pas.
Non-seulement ils les désavouent, mais ils en rejettent toute la responsabilité sur Pétion, sur Roland, sur Guadet, sur Barbaroux, c'est-à-dire sur leurs amis absents >. La garde départementale destinée à protéger la Convention contre les faubourgs ? Vergniaud et Carra déclarent qu'ils l'ont repoussée. La commission des Douze, dans lar quelle ils tenaient tète à la tyrannie de la commune? Yjgée déclare qu'elle a été instituée par une intrigue. Gardien attaque ses collègues pour se défendre, et Vigée attaque Gardien. Brissot avoue que Roland avait de fausses doctrines. Vergniaud certifie qu'il n'a jamais eu de relations étroites ni avec Brissot, ni avec Gensonné. Fonfrède atteste que tandis que ses collègues attaquaient la commune de Paris, lui Ta défendue. Grangeneuve traite tous les girondins d'intrigants ; il dit que Brissot a une mauvaise figure et une mauvaise réputation, que ses trois collègues de la Gironde sont des intrigants et des ambitieux, et que Gensonné est le plus hypocrite de tous. Lassonrce rejette sur Isnard la demande d'un décret réclamé, avant le 10 août, contre Robespierre; et Ducos avoue à Fabre et à trois autres personnes que, de tous les girondins, Gensonné était le plus scélérat.
Qu'on le dise : est-ce là un parti, ou est-ce une bande ?
£t devant le tribunal, quelle honteuse et inutile lâcheté, puisqu'elle ne pouvait avoir d'autre résultat que leur dégradation, et qu'à moins d'être idiots, ils ne pouvaient pas douter qu'ilis ne fussent condamnés à l'avance.
Boileau confesse qu'il a longtemps été abusé sur la Montagne, mais qu'enfin le bandeau qui couvrait ses yeux est tombé, et qu'il est maintenant un franc montagnard.
On demande à Vigée pourquoi il a siégé du côté droit, et il répond très-sérieusement : i» Parce que je suis sourd de l'oreille gauche '. »
Au reproche qu'on fait à Duchàtel de s'être rendu à Caen à l'époque où les girondins Fugitifs y organisaient la résistance départementale, il donne l'assurance qu'il n'y serait pas allé s'il l'avait su.
Duprat atteste qu'il a eu d'abord des préventions contre le 51 mai, mais qu'il l'approuve entièrement aujourd'hui.
Sillery, auquel on objecte son courageux rapport fait à la Constituante sur l'insurrection de Nancy, en 1790, confesse qu'il fut trompé à cette époque par la municipalité gangrenée de cette ville.
Le cœur se soulève de dégoût en lisant les justifications de Carra. On lui reprochait d'avoir proposé à la tribune des Jacobins le duc dTork pour roi de France. Il répond : « C'est que je voulais, en parlant du duc d'York, donner des espérances à celte maison . Ima-
< Prudhomme, Hist, des RévoL — Procès des Fingi-deuaP. * Procès des Fingt-deux.
ginet ^pid coup de pied on eèt doiiiié tux Bourbons d'Espagne et de Naples !•»• C'ëtaU un pîége que Je tendais aux rois en les plaçant dans mes Annales que je savais qu*iis lisaient. C'était un ?rai plat de machiaféiisme ; je flagornais Brunswick, que je connaissais pour un Téritablerodomont '. »
Néanmoins, parmi toutes ces âmes tremblantes et affaissées, Vergniaud fut celui qui s'abaissa le pbis. Jamais rhéteur sans courage et sans confiction n*aYilit à ce point la dignité humaine. Habitant de Lyon sous Caligula, il eût donné Teiemple de se jeter à genoux pour emcer ses écrits a?ec sa langue tremblante.
I^a déclaration de la commission extraordinaire du 10 août, qui nommait un gou? erneur au prince royal ? Lorsqu^il rédigea cet article y le combat n* était pa$ fini ; la victoire pouvait favorieer le deapotieme^ et^ dans ce cas, le tyran n'aurait pas tnangué de faire le procès aux patriotes. — Son refus digne et énergique de déclarer la déchéance de Louis XVI? L'opinion n'était peu encore formée ; il chercha à temporiser , non pour écarter cette mesure j qu'il désirait aussi, mais pour avoir le temps d'y préparer les esprits, — L'insurrection du 31 mai, qui avait livré l'Assemblée aux outrages d'Hanriot, qui l'avait décimée, qui avait proscrit les girondins, et qui Renvoyait, lui Yergniaud, à la mort? Pénétré d'admiration de la conduite qu'avaient tenue, dans cette Journée, les habitants de Paris, il avait fait décréter qu'ils avaient bien mérité de la patrie, — Marat, qui l'avait poursuivi, lui et ses amis, sans trêve et sans relâche, du S septembre au 2 juin ? // n'avait parlé qu'une seule fois contre lui, et il avait repoussé la demande du décret d'accusation.
Et pourquoi celte épouvante, ces mensonges, ces apostasies ? Pour conserver une lueur de l'espoir absurde d'échapper à Fouquier-Thinville. M"'*' Roland avait bien raison de le dire : « Celui-là qui compte sa vie pour quelque chose en révolution ne comptera jamais pour rien la vertu, l'honnenr et la patrie. »
Que vient-on alors nous dire de la sérénité et de l'éloquence des
Sirondins h leur dernière heure? Que vient-on nous raconter de leur ernier banquet, où ils parlèrent avec enthousiasme de l'immortalité de l'âme et de la vie future ? Que pouvait-il y avoir dans ces hommes lâches, hargneux et avitles, si ce n^est l'avarice, la trahison et la peur?
« Prttdhomme, ffisi. dus Révol. — Procès des Flngt-deux.