LES VILLES
» Il faut leur procurer des armes, les colérer, les éclairer ^. » Il faut EXALTER l'cnthousiasme républicain par tous les moyens possibles. »
Voilà donc expliquées toutes les réticences de Robespierre. Le peuple^ à qui la société devait toute la protection nationale, c'étaient les sans-culottes; les ennemis du peuple, à qui la société ne devait que la mort, c'étaient les bourgeois, les riches et les lettrés. Expliqué en deux mots, son gouvernement était le pillage pour but, et l'assassinat pour moyen.
11 est d'ailleurs remarquable qu'il ne se mêle rien de théorique et d'organisateur à ce brigandage. Robespierre ne laisse percer nulle
^ Rapport de Courtois à la Convention, Pièces trouvées ches Robespierre, no 44, écrit de sa main. — ^ Ibid., n» 43, écrit de sa main. — » Ibid., no 43, passage raturé par Robespierre. ^ * Ibid,, n» 45.
" Robespierre ditcommcnt il fautéc/atVer le peuple ; c'est en répandant de bons écrits à profUsioft, — Ibid , n» 43. -— Or, veut-on savoir ce que Robespierre entendait par les Inms écrits ? — C'étaient le Père Ducttéke, le Journal des hommes libres, le Journal universel, payés à très-grand nombre d'exemplaires, sur les fonds secrets du comité de Salut public.— Pièces saisies chez Robespierre, no âC. —Laurent, représentant du peuple en mission, écrivait au comité de Salut public, le 14 octobre 1793 : « Mon dernier mot est une prière pour l'envoi à Péronne et à Cambrai de buUeiins et papiers publics. Il faut éclairer le peuple, Télectriser. Faites-moi passer des nouvelles de la guillotine. •— Corresp, inédite du comité de Salui public.
pari qu*il ait en vue quelque combinaison sociale où les rapports des hommes entre eux reposeront sur quelque base nouvelle; et l'anéantissement des riches, des bourgeois et des lettrés n'est pas, pour lui, le remaniement nécessaire d'une société mal construite, ou l'enfantement sanglant et douloureux d'un monde meilleur. Il tue les riches pour s*en débarrasser, et il prend leurs biens pour les avoir; voilà tout. Que deviendra cette société nouvelle, baptisée dans le sang? Peu lui importe ; en attendant, ses coupe-jarrets sont repus ; ils dorment, et il gouverne.
Tout était stiipide, féroce et bestial dans cette politique révolutionnaire dont Robespierre était la plus digne et la plus réelle personnification. Né et resté essentiellement obtus, il ne savait rien imaginer, pas même le crime. Il suivit successivement quatre systèmes, et il n'en imagina aucun. Il y avait donc toujours une tète qui pensait pour lui, et un* bras qui agissait. En ce moment, le bras, c'était Hanriot ; la tète, c'était Saint-Just.
Saint-Just n'avait que vingt-cinq ans en 1795. II fut, avec tous les autres révolutionnaires, une exception à cette loi de la nature qui veut que la jeunesse soit vive, audacieuse, turbulente, mais brave, loyale et miséricordieuse. Robespierre, Camille Desmoulins, Saint- Just, reçurent beaucoup d'affronts ou beaucoup d'injures ; ils ne se battirent ni ne pardonnèrent-jamais. Ils renvoyaient leurs cartels à Sanson, et faisaient de la Place de la Révolution leur champ-clos. Peu de ces tribuns imberbes égalèrent la froide cruauté de Saint-Just. « Il est taciturne et observateur, disait de lui Robespierre, mais j'ai remarqué qu'il a beaucoup de ressemblance avec Charles IX ■• » C'était assurément une calomnie, car Saint-Just n'aurait pas laissé vivre Henri IV.
Fanatique réfléchi, sophiste compassé, orateur sententieux et dogmatique, Saint-Just avait une tète de feu et un cœur de glace. Ses haines n'étaient pas des sentiments, c'étaient des opinions. Elles étaient raisonnées et implacables. Acharné à la destruction de toutes les anciennes et puissantes familles, pour enrichir les sans-culottes, il voulut très-sérieusement, en octobre 1795, faire travailler tous les nobles qui étaient alors en réclusion à creuser les canaux et à percer les routes \ ktrèié par l'indignation du comité de Salut public, il s'en alla aux armées du Nord faire rouler à toute force la guillotine^ suivant l'expression de Joseph Lebon ^, Ce n'est pas que ses doctrines républicaines fussent très-sincères, ni très-anciennes. Simple électeur du Nivernais, il écrivait à Robespierre, en 1790, pour conserver les privilèges de son village 4, et il faisait partie, en 1792, de cette faction criarde et avide qui avait pris le faible et malheureux duc d'Orléans pour drapeau. Il avait donc été secrètement royaliste avec Pé-
* Barrère, Mém. — * Ibid,
^ Les secrets de Joseph Lebon, par GufFroy .
* Papiers trouvés chez Robespierre, n» 25.
tioD, €bab«t, Camille DesmouliDS et Deoton S et il devint républicaio comme eux, quand il y eut avantage à i'ètre. Il ne parait pas précisément qn*il ait montré cet instinct de la rapine qui s'allia, dans le ccBur de tant d*autres, avec Tinstinct du sang ; cependant, et ce sont là des autorités graves et considérables, Barrère, en présence du comile de Salut fAjblic et du comité de Sûreté générale réunis, lui reprocha de n'avoir pas toujours défendu la patrie sans intérêt personnel, et Buzot le présente comme ayant commis des crimes pour en avoir le profit.
Un peu plus lettré, un peu plus inventif que Robespierre, Saint- Just lui cherchait et lui élaborait (ks plans de gouvernement. Il Fut comme le Siéyès de la Terreur. Il ne lui suffisait pas d'avoir préparé, avec Héraut de Séchelleset Barrère, la Constitution de 1793, Constitution si parfaite^ dit naïvement Tun de ses auteurs, qu*on ne put jamais l'appliquer ' ; il eut la pensée d'organiser la France d'après un grand système j divisé en deux parties, dont l'une créait le gouvernement, et dont l'autre créait les mœurs. Il donna généreusement la première à Robespierre, qui s'en para dans son rapport'du SS décembre, et il se réserva la seconde, que la réyolution du 9 thermidor l'empêcha de réaliser.
C'étaient en effet les idées de Saint-Just que Robespierre développait dans son rapport sur les principes du gouvernement révolutionnaire. Déjà, dans son discours du 10 octobre, Saint-Just avait très-nettement proposé la grande théorie de l'assassinai et du pillago.
« Les maximes de paix et de justice naturelle, disait-il, sont bonnes entre les amis de la liberté; mais, entre \t peuple et ses ennemis, il n'y a rien de commun que le glaive» » — Voilà pour l'assassinat.
« Il faut appauvrir les ennemis du peuple, disait-il encore,
* Voiries détails donnés par Barrère, JUém.
^ Yoy. Barrère, Mém., où il dit: u Cette constitution était trop parfaite. Les Athéniens même, qui valaient mieux que nous, neTauraient pas supportée, i^ -^De telles paroles sont de Thistoire, et caractérisent mieux qu*an traité, les folies de ce temps. — Ainsi plus les lois étaient abstraites, systématiques, inapplicables, plus elles étaient parfaites. Leur [)erfection résidait alors, non dans leur appropriation aux besoins et aux mceurs, mais dans leur idéalité.— Ainsi, les Français du xviii« siècle passaient pour valoir moins que les Athéniens, dont la société politique était barbare, puisqu'elle reposait sur Tesclavage, et dont la société civile Tétait bien plus encore, puisque les frères épousaient les sœurs, puisque les fils étaient les tuteurs de leurs mères, puisque les filles faisaient partie de la succession du père, devenaient les épouses de PhérUier el pouvaient, quoique mères de famille^ être enlevées à leurs maris, par un procès, si la succession se trouvait avoir été mal partagée. — Des philosophes, ayant appris Thistoire dans Bfably, el la morale dans Voltaire , pouvaient seuls trouver la société chrétienne iuférieure à la société payenne.
pour qu'Us n'enlrent pas en concurrence avec lui, » •— Voilà pour le pillage ».
Du reste, le peuple el ses ennemis étaient, aux yeux de Saint-Just, la même chose qu'aux yeux de Robespierre. Le peuple, c'étaient les patriotes; les ennemis du peuple, c'étaient les riches. Robespierre n'avait ni précisé, ni conclu; et par conséquent, le système ne marchait pas. C'est pour cela que Saint-Just Tint, un mois après Robespierre, le 26 janvier 1794, reprendre l'organisation du gouvernement révolutionnaire. Il fut, lui, très-explicite et très-net :
u La Révolution nous conduit à reconnaître ce principe y que celui qui s'est montré Yennemi de son pays ne peut y être propriétaire.
» Les propriétés des patriotes sont sacrées ; mais les biens des conspirateurs sont là pour tous les malheureux ^ »
Rien, comme on voit, d'aussi simple que \e principe révolutionnaire de Saint-Just, si ce n'est celui de Robespierre. 11 consistait à exterminer les bourgeois et les riches, et à donner leur patrimoine aux assassins. Quant aux moyens d'extermination, on y avait largement pourvu avec les tribunaux révolutionnaires. Il n'y en avait qu'un à Paris, Robespierre en proposa quatre ^.
Saint-Just ajoutait : u Les révolutions marchent de faiblesse en audace, et de crime en vertu,., ce n'est guère que par le glaive que la liberté d'un peuple est fondée... Osez! ce mot renferme toute la politique de notre révolution. »
La Convention osoy à force d'épouvante, et elle rendit, le même jour, 24 janvier 1794, le décret suivant :
u Les propriétés des patriotes sont inviolables et sacrées. Les biens des personnes reconnues ennemies de la révolution 4, seront
' Rapport de Saint-Just à la Convention, du 10 octobre 1793, sur le gouvernement. — Barrère, Mém,
' Rapport de Saint-Just à la Convention, du^ janvier 1794; stir les personnes incarcérées,
3 Au commencement de thermidor an lii.— Voy. Barrère, Mém.
^ Voici comment on était reconnu ennemi de la Révolution : — La loi du 17 septembre 1793, volée sur la motion de Danton et de Legendre, instituait cinquante mtV/e comités révoiutionnaires,avec le droit de dresser des listes de réclusion el de déportation. Les membres de ces comilés étaient payés. Sur le nombre lolal, vingt-cinq mille cinq cents fonctionnèrent. — Voir Barrère, Mém.
Voici maintenant comment procédait, par exemple, la commission populaire de la section du Muséum, à Paris ; nous copions son rapport :
MTASSàii, ex-noble. — Très-suspect. Ayant conservé le fûl espoir de faire reprendre la livrée à ses gens.
Pautier. — On trouva chez lui des tasses à café à l'effigie du dernier tyran, et de Nccker... avec un chapelet d'une forme extraordinaire.
De Lauw ay.— Veuve d'un receveur général.— Aristocrate.— Ne voyant que des gens comme il faut.
De St-Chahars. — Agée de 15 ans. — Sœur d'émigré. — beaucoup prononcée en fanatisme et contre la liberté, quoique très-jeune. — Voilà
séquestrés au profit de la République. Ces personnes seront déienues jusqu'à la paix, et bannies ensuite Jusqu'à perpétuité, n
On le voit, ce que Robespierre et Saint-Just appelaient le gouvernement de la France, ce n'étaient pas des projets, des théories, des rêves: c'étaientdes mesures étudiées, méditées, praticables, et ils les pratiquaient. Ce qu'étaient ces mesures, le lecteur vient de le voir de ses propres yeux.
Ainsi, de quelque côté qu'on examine le mode de gouvernement conçu et réalisé par Robespierre, et à quelque balance qu'on le pèse, il se réduit toujours à ces deux horribles choses, l'assassinat et le pillage. Il y a ni poésie, ni sophisme, ni indulgence qui puisse s'égarer, s'abuser ou s'aveugler sur des faits aussi clairs, aussi positifs, aussi implacables. Qu'on tourne comme on voudra cette théorie de gouvernement; de quelque côté qu'on l'examine, on trouvera ces deux mots écrits à toutes ses pages : tuer ! voler ! Et quelque titre que la philosophie du désordre veuille donner à Robespierre dans l'histoire des hommes qui ont conduit des empires, il ne sera jamais que ce qu'il a voulu être, un détrousseur de grand chemin.
£n abandonnant à Robespierre la partie la plus vulgaire de ses idées, c'est-à-dire l'organisation des pouvoirs publics, Saint-Just s'était réservé la partie qu'il prisait le plus, et qu'il considérait comme la plus transcendante, c'est-à-dire ce qu'il appelait les Institutions et les mœurs, « Nous avons un gouvernement, disait-il dans son rapport du 24 janvier ; mais les institutions nous manquent Dans une monarchie, il n'y a qu'un gouvernement; dans
une république, il y a, de plus, des institutions^ soit (lour comprimer les mœurs f soit pour arrêter la corruption des lois et des hommes. » Robespierre n'avait donc pris des hommes que leur fortune et leur tête ; Saint-Just avait pris en outre leur esprit et leur cœur.
Sur quoi s'appuyait, pour empêcher la corruption des lois et des moeurs, ce rimeur obscène de VOrgant, poème brodé en 1789 sur les immondes libelles d'une voleuse marquée à l'épaule et qui mérita l'infâme distinction d'être réimprimé, en 179â, sous le titre du Poème Lubrique <• Quel nouveau dogme devait remplacer et corriger l'Evangile ? Quel enseignement jusqu'alors inconnu allait faire pâlir et s'éteindre l'enseignement des douze pêcheurs de Galilée?— Hélas! c'étaient des rêves d'écolier, des extraits de Plutarqueetdes rognures de vieux thèmes, que Saint-Just érigeait en code de morale, destiné à renouveler le monde. Mais ici, l'orgueil est trop grand, la prétention trop révoltante, l'extravagance trop audacieuse, pour que le lecteur n'ait pas besoin de voir avec ses propres yeux. Voici donc comment Saint-Just organisait les institutions et réglait les mœurs.
Les institutions rêvées par Saint-Just portaient sur douze points
des listes d'ennemis de la Révoluiion auxquels on ne devait que la mort ! Papierê saisis chez Robespierre, n» 34.
* Qtférard, France litfér,, verbo Saint-Just.
foiKlamentaux, qui étaient les fondions publiques ^ Péconomiepo* Hiiguey Vimpôiy l'éducation^ les affections y le mariage^ les contrats^ les cultes, les vieillards, Cagriculture, l'armée et les censeurs. Tous ces points avaient été traités et réglementés par lui d*une manière brève et iinpérative, et ils formaient comme autant de pièces du vêtement de fer dans lequel il prétendait obliger les hommes à vivre et à mourir.
l/cs Fonctionnaires de Saint-Just étaient un peu plus que des brutes, beaucoup moins que des hommes. « Quiconque est magistrat, dit-il, n*est plus du peuple. Les autorités ne peuvent affecter aucun rang dans le peuple. Lorsqu'on parle à un fonctionnaire, on ne doit pas dire citoyen : Ce titre est au-dessus de lui. >» Voilà ce qu'étaient, dans la société de Saint-Just, les hommes chargés de gouverner le pays.
VEconomie politique de Saint-Just supprimait Tindustrie, les manufactures et le commerce, comme des occupations qui dégradent et qui apauvrissent Tespèce humaine. «< Je défie, dit-il, qu*il n'y ait plus de malheureux, si l'on ne fait en sorte que chacun ait des terres. 11 ne peut exister de peuple vertueux et libre qu'un peuple agriculteur. Un métier s'accorde mal avec le véritable citoyen ; la main de l'homme n'est faite que pour la terre ou pour les armes ^» Ainsi, au lieu d'employer les hommes selon leur génie, leur aptitude et la contrée qu'ils habitent, au lieu de les aider et de les poussera faire ce qu'ils se sentiront capables de faire le mieux, afin de tirer, dans l'intérêt de la richesse particulière ou commune, tout le parti possible de leur intelligence et de leur force, Saint-Just voulait qu'on fit toujours et partout de l'agriculture, même dans les contrées où elle est ruineuse et où l'industrie est profitable; même quand les hommes auraient plus d'avantage et plus de satisfaction dans un autre travail.
V Impôt rêvé par Saint-Just devait être payé par les contribuables tout à la fois et en un seul jour ; comme si la terre, qui eût produit les revenus de ces contribuables, les eût donnés aussi tout à la fois et le même jour, et comme si le propriétaire de vignes eût cueilli sa récolte le même jour que le propriétaire- de champ. £n outre, le signe de cet impôt devait être te( qu'il fût inaliénable à l'étranger *, comme si les valeurs versées à l'Etat par les particuliers n'étaient pas remises immédiatement dans la circulation générale par l'Etat, et comme si une monnaie inaliénable à l'étranger n'était pas une ruine pour ses détenteurs, surtout dans un pays impérativement et exclusivement agricole, et obligé de se pourvoir au dehors de tous les objets manufacturés.
VEducation de la jeunesse était, aux yeux de Saint-Just, ce qu'avait dû être aux yeux de Séleucus Nicanor le haras d'Apamée, où il nourrissait vingt mille cavales et où il élevait cinquante mille étalons. Voici ses principes :
« Les enfants appartiennent à leur mère jusqu'à cinq ans, si elle
^ Saint-Just, Fragmenté iur Uê imUMUmê rèpul^lieainss. -*- * Ibid.
les a nourris, et è la République eniuile jusqu'à la mort. On les ëlèTe dans l'amour du silence et le mépris des rhéteurs. Ils sont formés au laconisme du langage... Les enfants mâles sont élevés depuis cinq jusqu'à seize ans par la patrie... depuis cinq jusqu'à dix, ils apprennent à lire, à écrire, à nager. On ne peut ni frapper, ni caresser les enfants ; on leur apprend le bien ; on les laisse à la nature. Depuis dix jusqu'à seize ans leur éducation est militaire et agricole. Depuis seizejusqu'à vingt etun ans,ils choisissent une profession, qu'ils exercent chez les laboureurs, dans les manufactures ou sur les navires, Depuis seize jusqu'à vingtetun ans, ils auront le costume d'ouvrier; depuis vingtetun ans jusqu'à vingt-cinq, celui de soldat, s'ils ne sont pas magistrats, lis ne pourront prendre le coslume des arts qu'après avoir traversé, aux yeux du peuple, un fleuve à la nage '•» Les femmes n'étaient donc, dans les idées de Saint-Just, que des femelles destinées à la production et à l'allaitement de la matière civique. Cette matière, c'est-à-dire ces enfants, on en faisait tout ce qu'on voulait, excepté des créatures humaines, libres, morales, maitresses de leur cœur et de leur âme, aimant leur famille, vénérant leur mère, adorant Dieu. Nous n'examinons pas d'ailleurs ce qu'étaient ces étranges citoyens, dont la nation était la principale a£Faire, même
2uand ils habitaient l'Auvergne, les Cévennes, les Pyrénées ou les ipes.
Les Aff^ctianSj ou ce que Saint-Just nommait ainsi , étaient la charge la plus lourde de sa singulière société. « Tout homme âgé de vingt ans, dit-il, est tenu de déclarer dans le temple quels sont ses amis. Cette déclaration doit être renouvelée tous les ans, pendant le mois de ventôse. Si un homme commet un crime, ses amis sont bannis. Celui qui dit qu'il ne croit point à l'amitié, ou qui n'a point d'amis, est banni. » Étrange manie, d'6ter à un homme sa vraie famille de frères pour lui imposer une famille factice d'amis !
Le mariage^ d'après Saint-Just était l'organisation régulière de la production humaine au profit de l'Ëtat. « L*homme et la femme qui s'aiment sont époux. S'ils n'ont point d'enfants, ils peuvent tenir leur engagement secret ; mais si l'épouse devient grosse, ils sont tenus de déclarer au magistrat qu'ils sont époux. Les époux qui-n'ont point eu d'enfants pendant les sept premières années de leur union, et n'en ont point adopté, sont séparés par la loi et doivent se quitter '. Saint- Grégoire de Nazianze parle des règlements que faisaient les riches grecs de son temps pour la multiplication de leurs chevaux et de leurs chiens : Saint-Just devait les avoir lus quand il rédigea le code de son mariage.
Les Contrats tels que les concevait Saint-Just n'avaient d'autre avantage que de supprimer les notaires : » Ce sont les amis, dit-il, qui reçoivent les contrats, n II supprimait aussi les tribunaux en supprimant les procès, car il voulait que u celui qui perd son procès fût privé du droit de citoyen pendant un an.
^ %'émi'}fà%%^ Frai(fment9îmrle9 initiiutioHirèpublicaiim» --^Jtid,
Les Cultes étaient tous Clément permis et protèges par Saint- Just, mais avec des conditions qui les excluaient tous, excepté celui dont il se fût fait le grand-prètre : « Les temples publics, dit-il, sont ouverts à tous les cultes. L'encens fumera nuit et jour dans ces temples, et sera entretenu tour à tour, pendant vingt-quatre heures, par les vieillards âgés de soixante ans. L'hymne à TEternel est chanté par le peuple, tous tes matins, dans les temples. » Nous ne savons quelle est la religion qui se serait accommodée d'un tel culte, ni quel est le peuple assez désœuvré pour aller, tous les matins, chanter dams le temple C hymne à l'Etemel,
JiCs Vieillards étaient les citoyens les plus malheureux de la République de Saint-Just, tant à cause de la besogne dont ils étaient écrasés que du ridicule dont ils étaient couverts. « Les hommes qui auront toujours vécu sans reproche, dit-il, porteront une écharpe blanche à soixante ans. Les vieillards qui portent Técharpe blancne doivent censurer, dans les temples, la vie privée des fonctionnaires. Le plus vieux d'une commune est tenu de se montrer dans le temple tous les dix jours et d^ exprimer son opinion sur la conduite des fonc^ tionnaires. Les fonctionnaires accusés dans les temples par les vieillards n'y peuvent parler ; mais leur réponse, écrite par eux-mêmes, est lue avec décence par un de leurs amis. » Pauvres vieillards et pauvres fonctionnaires !
V Agriculture de Saint-Just ne peut s'expliquer que par un enthousiasme immodéré pour la race ovine. Tout propriétaire, dit-il, sous peine d'être privé du droit de citoyen pendant l'année, est tenu d'élever quatre moutons en raison de chaque arpent de terre qu'il possède ». Et encore est-on forcé de se demander ce que la France aurait fait de ces milliards de moutons, puisque Saint-Just défendait de manger de la chair le troisième, le sixième, le neuvième jour des décades, et que les enfants n'en devaient pas manger avant seize ans.
L* Armée de Saint-Just était inexplicable sans le projet de conquérir le monde, et encore eût-elle été inexplicable après sa conquête. (c II faut, dit-il, entretenir huit cent mille homme en temps de paix, » Son système de récompenses militaires n'avait peut-être pas non plus toute I efficacité possible, puisqu'il se bornait à permettre à chaque soldat de porter une étoile dor à Vendroit oh il aurait reçu des blessures»
Enfin, la Censure, conçue à l'imitation de Rome, couronnait Tédifice de Saint-Just. » Il sera établi, dit-il, dans chaque district et dans chaque armée de la République, un censeur des fonctionnaires publics. Il est interdit aux censeurs de parler en public. »
Voilà quel plan de société Saint-Just avait imaginé et fait accepter à Robespierre. Le lecteur n'attend certainement pas de nous que nous examinions ce que valent ces ineptes extravagances, rêve décousu d'un professeur d'humanités en délire. C'était pourtant pour réaliser ces
' Saint-Just, Fragments sur les institutions républicaines.
intttlutioos que Saint-Just et Roliespierre préparaient le coup d*Etat dont rannonce fit éclater la crise du 9 thermidor.
Les idées religieuses et morales et leur rapport avec le gouverni^*ment des hommes, sont le quatrième et dernier aspect sous lequel riotelltgence de Robespierre veut être examinée. Ce côté de sa pensée est encore de beaucoup le plus défecteux et le plus étroit.
fjorsque Ghaumette et son parti firent une guerre d'extermination au catholicisme, et inaugurèrent à Notre-Dame le culte de la Raison, Robespierre prononça, le 1*' frimaire an ii, au club des Jacobins, un discours très-hardi et très-étrange dans sa bouche en faveur de la liberté de conscience. «< On a supposé, dit-il, que la Convention avait proscrit le culte catholique. Nou, la Convention n*a point fait cette démarche téméraire ; la Convention ne la fera jamais. Son intentioa est de maintenir la liberté des cultes qu'elle a proclamée, et de réprimer en même temps ceux qui en abuseraient pour troubler Tordre public. On a dénoncé des prêtres pour avoir dit la messe ; celui qui veut les empêcher est plus fanatique que celui qui dit la messe '. »
Peut-être pourrait-on croire en lisant ces paroles que Robespierre, bien supérieur à Hébert et à Chaumette,se sentait profondément indigné à l'aspect des outrages prodigués à la religion par de fangeux imbéciles, et qu'il voulait protester, autant que le lui permettaient les passions contemporaines, en faveur d'un culte auquel les sociétés modernes doivent la liberté civile et politique et le sentiment de la dignité humaine. Nous montrerons plus loin que cette supposition, toute à l'honneur de Robespierre, n^aurait aucun fondement. Il n'avait pas pour les idées religieuses en général, ou pour le catholicisme en particulier, moins de préventions et moins de haine qu'Hébert et que Chaumette. Seulement, le culte de la Raison donnait à Chaumette un ascendant et un crédit dont Robespierre était jaloux, et il créait à la commune de Paris sur les masses égarées ou corrompues un patronage moral qui pouvait contrebalancer l'autorité du comité de Salut public. Ce n'est donc pas pour le respect que lui inspirait la messe que Robespierre la défendait ; mais pour la crainte que lui causait la popularité de la commune.
C'était si bien là sa pensée secrète qu'il ne put pas s'empêcher de la laisser percer dans son. discours aux jacobins, u De quel droit , s'écria-t-il, des hommes inconnus Jusqu'ici dans la carrière de la Révolution viendraient-ils chercher, au milieu des événements, les moyens d'usurper une fausse popularité^ d'entraîner les patriotes même à de fausses mesures, et de jeter parmi nous le trouble et la discorde? De quel droit viendraient-ils troubler la liberté des cultes au nom de la liberté, et attaquer le fanatisme par un fanatisme nouveau ? Pourquoi leur permettrait-on de se jouer ainsi de la dignité du peuple, et d'attacher le grelot de la folie au sceptre même de la philosophie *. » Ce n'était donc pas, comme on voit, l'intérêt de la
* Moniteur, séance des Jacobins du 1«r firimaire an ii. — * IMd.
messe qui guidait Robespierre ; il ne défendait pat le culte, mais le pouvoir.
Cependant, l'exemple même de Chaumette lui avait prouvé qu'on ne peut pas laisser un peuple sans religion, et que les nommes, insfioctivement avertis de leur faiblesse, cherchent un appui quelque part, même dans l'erreur. D'un autre c6té, l'horrible impiété de Paris, transportée par les sociétés populaires dans les provinces, y avait soulevé, parmi les simples populations des campagnes, un sentiment d'horreur et de dégoût. Robespierre, qui voulait le pouvoir, trouvait donc un double avantage dans l'anéantissement de la faction de Chaumette; d'un côté, il se débarrassait d'une autorité rivale a Paris, de l'autre, il amoindrissait les légitimes préventions des provinces.
C'est dans cet esprit qu'il avait conçu le projet de décret du 18 frimaire an II, pour assurer la liberté de tous les cultes, et qu'il avait rédigé, au nom du comité de Salut public, le manifeste aux peuples étrangers dû' 15 frimaire, où il disait : « Peuples, vos maîtres vous disent que la natiou française a proscrit toutes les religions, qu*elle a substitué le culte de quelques hommes à celui de la divinité : ils mentent. Le peuple français et ses représentants respectent la liberté de tous lès cultes et n'en proscrivent aucun. Ils condamnent les extravagances du philosophisme, comme les folies de la superstition '• »
Toutefois, la liberté pure et simple des cultes pouvait avoir trois graves inconvénients pour Robespierre. D*abord, elle permettait au culte catholique de se relever avec l'ardeur et l'enthousiasme que.les persécutions inspirent ; ensuite, elle devait violemment choquer tous ceux qui s'étaient compromis, à divers degrés, dans la guerre foite au catholicisme; enfin, elle ne donnait pas cette gloire de fondateur de culte, que l'exemple de Chaumette avait montrée f>ossible, et qui pouvait devenir très-naturellement le marchepied d'un fondateur de gouvernement. Toutes ces considérations déterminèrent Robespierre à abandonner le décret sur la liberté pure et simple des cultes, et à fonder, le 18 floréal an ii (7 mai 1793), le culte de l'Être Suprême.
Le rapport dont il fit précéder le nouveau projet de décret peut être appelé l'alcoran de Robespierre, en ce qu'il formule sa doctrine religieuse.
La religion de Robespierre portait sur deux dogmes, l'immortalité de l'âme et l'existence d'un Etre Suprême.
Sur quoi fondait-il l'immortalité de l'âme ; quelle était, à ses yeux, l'essence de l'âme ; à quelles destinées était-elle réservée ; quel emploi devait-elle faire de cette immortalité qu'il proclamait? Il n'en dit rien, et très-probablement il eût été fort embarrassé d'en dire mielque chose. De telles questions dépassaient de beaucoup la taille du petit avocat d'Ârras.
L'Etre Suprême de Robespierre n'était pas entouré de moins de nuages. Il ne dit ni ce qu'il était, ni ce qu'il voulait. Etait-il un refuge de la vertu et un vengeur du crime?. Avait-il une loi morale qu'il eût
* Moniteur, séance du 15 frimaire an u. ^
révélée aux hommes, comme règle du juste et de Tinjuste? Annonçait-il, dans une vie future, des récompenses et des châtiments? Robespierre n'en parle pas ; et il se borne, pour toute définition, à expliquer en ces termes ce que doit être le culte de l'Etre Suprême : •( Rappeler les hommes au culte pur de l'Etre Suprême, c*est porter un coup mortel au fanatisme. Toutes les fictions disparaissent devant la vérité, et toutes les folies tombent devant la raison. Sans contrainte, sans persécution, toutes les sectes doivent se confondre ellesmêmes dans la religion universelle de la nature M » '
Le culte de la nature de Robespierre di£Férait-iI bien essentiellement du culte de la Raison de Chaumette ? Nous ne le voyons pas, si l'on considère d'ailleurs qu'ils étaient l'un et l'autre le culte de la créature, et qu'ils ramenaient l'homme à Fidolâtrie et au polythéisme.
Toi^'ours est-il qu'une conception aussi misérable et aussi ridicule donne la mesure de l'intelligence de Robespierre. Ce qu'on appelle un philosophe, c'est-à-dire un homme que l'orgueil et l'estime de soi ont hébété, peut bien se mettre à genoux devant cette vague généralité qu'on nomme la nature ; mais les peuples modernes en général, auxquels le christianisme a appris d'une façon si simple et si sûre l'essence et la destinée des choses, ne consentiront jamais à invoquer comme un Dieu la nature, c'est-à-dire la pluie qui les mouille, la bise qui les gèle, le feu qui les chau£Fe et la boue qui les salit. Ils ne sont pas assez philosophes pour s'élever à ces sublimes inepties.
C'est donc bien vainement qu'on voudrait chercher en Robespierre ces signes auxquels se révèlent les grandes intelligences. Tout ce qu'il put faire, ce fut d'aller glanant dans les livres aujourd'hui profondément inconnus et dédaignés qui constituaient le bagage moral et philosophique de son époque, et de mettre en apostrophes et en progoposées les pages déclamatoires et vides que sa main y dérobait. Ce n'était donc pas, comme nous disions, un homme de talent ; voyons «s'il était un homme de courage.
Ceci ne veut que trois mots.
Robespierre, Marat et Danton, les trois hommes les plus féroces de la Révolution, en furent aussi et naturellement les plus lâches. Le courage est toujours clément et miséricordieux. Il n'y avait entre ces trois poltronneries que cette nuance : Danton se sauvait, Marat se cachait, et Robespierre chantait sa mort future comme le cygne. Cependant, il ne négligeait pas non plus les caves, de même que Marat et Danton, surtout quand elles étaient profondes.
La première terreur de Robespierre éclata le ââ juin 1791, après la fuite du roi. Son imagination le lui représentait revenant à la tète d'une armée, et châtiant les patriotes. » Je sais, s'écriait-il, au club des Jacobins, qu'en accusant la presque universalité de mes confrères d'être contre-révolutionnaires, j'aiguise mille poignards, et je me dé* voue A toutes lei haines; je sais le sort qu'on me réserve; mais je
* Moniteur du 8 mai 1794, séance du 7.
recevrai presque comme un bienfoit une mort qui m'empêchera d'être témoin des maux que je vois inévitables >. » Et Camille DesmouHns, qui n'était pas plus rassuré que lui, ajoutait, en rapportant ces paroles : C'était en effet comme son testament de mort qu'il venait de déposer dans les archives des Jacobins»
Le second accès de terreur qui saisit Robespierre éclata le 18 juillet, le lendemain du seul quart d'heure de fermeté que La Fayette et Bailly montrèrent de leur vie, et qui amena l'affaire dite du Champ* de-Mars. Robespierre, plus ou moins compromis dans la pétition des jacobins, se crut perdu, et il disparut avec une énergie que la peur seule est en état de communiquer à un homme.
« Je ne connais pas, dit à cette occasion M"*« Roland, d'effroi comparable à celui de Robespierre dans ces circonstances. On parlait effectivement de lui faire son procès, probablement pour l'intimider. On disait qu'il s'ourdissait une trame aux Feuillants contre lui et les commissaires à la rédaction de la pétition des jacobins. Nous nous inquiétâmes véritablement sur son compte, Roland et moi. Nous nous fîmes conduire chez lui au fond du Marais, à onze heures du soir, pour lui offrir un asile ; mais il avait déjà quitté son domicile. Nous fûmes trouver Buzot pour lui dire qu'il ferait peut-être bien d'entrer aux Feuillants, pour défendre ceux qu'on voulait persécuter. Buzbt hésita quelque temps; je ferais tout, dit-il, pour sauver ce malheureux jeune homme, quoique je sois loin de partager l'opinion de certaines personnes sur son compte. Il songe trop à lui pour tant aimer la liberté. »
Enfin, le 10 août, pendant que les aveugles girondins excitaient l'émeute, et renversaient la monarchie au profit de la Montagne, les trois chefs futurs des sans-culottes, Danton, Robespierre et Marat attendaient, tapis dans leurs caves respectives, que les partis imbéciles leur livrassent la France atterrée ; et cette ignominieuse lâcheté des trois maîtres de la patrie de Duguesclin, de Bayard et d'Henri lY était un fait si public et si notoire que Robespierre n'osa pas la nier, quand Yergniaud la lui jeta à la face, le 10 avril 1795, en pleine Convention "*.
Ce n'étaient donc ni le talent, ni le courage qui étaient les titres de Robespierre à la domination suprême : voyons enfin si c'étaient les principes.
De tous les hommes que l'égolsme, la soif du pouvoir et les hasards de la Révolution rendirent républicains et terroristes, Robespierre fut celui qui resta royaliste^ le plus longtemps et avec le plus d'opiniâtreté. La réunion des Etals Généraux le trouva dévoué aux principes monarchiques ; il le demeura quatre ans, du commencement de 1789 à la fin de 1793, et il fut peut-être celui auquel les idées républicaines causèrent le plus de répugnance et le plus d'étonnement.
1 Camille Desmoulins. RévoL de France,
* Yoy. Moniteur duXA avril 1795, séance du 10.
Rdbcflpîerre élaU-il ne? eu de DamwB, comne les Acies des Apôtres lui reprochent de s*en vanter, et comoie d^autres coatemporains Taffirment également? C*est ce qu'il ne nous a pas été possible de vérifier ; mais une telle parenté n*avait rien ôté a son sang de sa sève royaliste, et c'est dès Tannée 1770, lorsqu'il n'était encoi-e qu'écolier de rhétorique au collège de Louis-le-Grand, que Maxiœilien de Robespierre inaugurait sa carrière politique en complimeiHant, au nom de l'Université, Louis XYI et Marie-Antoinette, à l'occasion de leur entrée solennelle à Paris, après le sacre. Sans doute, de telles harangues sont beaucoup plus la fleur de l'esprit que le fruit de l'opinion ; mais l'âme de la jeunesse est franche et loyale ; les calculs de l'ambition ne l'ont pas encore altérée, et Maximilien n'eût pas appelé, à seize ans, les bénédictions du ciel sur deux couronnes encore humides de l'huile sainte s'il avait senti poindre, au fond de sa pensée, le vague pressentiment qu'il ferait couper, à trente-quatre, les deux tètes qui les portaient.
Lorsque l'Assemblée constituante sapa les bases de la monarchie en croyant lui donner, dans des maximes ictéales, uo fondement inébranlable, Robespierre fut de ceux qui s'imaginèrent pouvoir allier la doctrine de la royauté héréditaire avec la doctrine de la souveraineté inaliénable et imprescriptible des individu»; mais cette doctrine était celle des plus purs royalistes, et de Mouoier lui-même. D'ailleurs, il était plein de respect pour le tr6ne. Le 8 octobre 1789, il proposait pour la formule de la promulgation des lois : Louis, par la grâce de Dieu et par la volonté de la nation, roi des Français ' ; et si, le 25 mai 1790, il lui échappa de nommer le roi commis et délégué de la nation^ il se hâta de dire aux interrupteurs qu'on le soupçonnait à tort de manquer de respect à la majesté royale, puisqu'elle n'était autre chose que la majesté nationale y et que, dans son intention, ses termes avaient eu pour but d'en donner la plus magnifique idée «.
Le 7 juin 1790, Robespierre, signalé par Camille Desmoulins comme ayant tenu publiquement uu propos qui manquait de réserve à l'égard du dauphin, se hâta d'écrire pour protester, et il signa m KOBESPiBBRE, justc douzc jours avant le décret du 19 juin qui abolissait les litres et les qualifications nobiliaires ^^ mais au mois de juillet 1791, et quelques jours après les événements du Champ-de- Mars, c'est-à-dire lorsque des pétitions avaient déjà publiquement demandé la république, Robespierre, dans une Adresse aux Français, faisait encore plus nettement en ces termes sa profession de foi monarchique : « Quant au monarque, /& n'ai point partagé l'effroi que le titre de roi a inspiré a presque tous les peuples libres. Pourvu que la nation fût mise à sa place, et qu'on laissât un libre essor au patriotisme que la nature de notre Révolution avait fait naître,
* Moniteur du ^ octobre 1789.séancedu 8.
« MonHeurdu\9mai 1790, séance du 18.
' Voy. la lettre de Robespierre dans les Révol. de France.
je ne crBàgnms pas ia royatsiéy et même VhéréûHé des fmc' tions royales dans une famUle >. » Robespierre ^aît donc à la fin de 1791 un royaliste constUutionnd de très-bonne fm, et il le demeura jusqu'au 10 août 1792.
£a €^t, c'est le 1« juin 1791 qu'il avait commencé la publication de son journal kvtitiilé le Défenseur de ia Constitution, dont H
je me suis toiijears borné à en rédamer Vexécution fidèle cette Constitution du 13 septMibre 1794 répondait si bien aux yœux de Robespierre qu'il parlait de recourir au]^ armes pour la défendre. « On doit être content, dtsait-il dims $pn discours sur le mode d'acceptation qui en serait faite par le roi, des changements qu'on a obtenus de nous dans la Constitution. Âbl que ron nous assure du moins les débris qui nous restent de nos premiers décrets. Si l'on peut atta<pier notre Constitution après qu'elle a été reçue deux fois, que nous reste-t-il à faire que de reprendre nos fers ou nos armes? »
Toutdèis, le 10 août 1792, Robespierre, quoique toujours royaliste, ne r^ait pas de la même manière. lia douzième lifralson de son Défenseur de la Constitution contenait un avis annonçant que le journal allait désormais changer de titre, et il le continua en effet, jusqu'au 13 mars 1793, sous le titre de Lettres de Maximilien Robespierre à ses commettants.
Les événements du 10 août rendirent Robespierre orléaniste. 11 fut en effet à cette époque l'allié apparent et public de Marat et de Danton, et il enleva peu à peu la commune aux influences de Pétion, tandis que Danton enlevait le ministère aux influences de Roland. M. de Rouillé expose avec précision à quel point Robespierre contribua par ses conseils et par ses promesses à <^arer le duc d'Orléans ', et ce qui ne peut laisser aucun doute sur l'étroite union qui exista, du 10 août à la fin de l'année 1793, entre les Orléanistes et Robespierre, c'est que le 16 décembre, lorsque les girondins firent prononcer l'expulsion des Rourbons, tandis que Marat avait défendu le duc d'Orléans a la Convention^ Robespierre le défendit le soir même aux jacobins, et le décret du 16 était rapporté le 19 en ce qui touche le prince.
Voilà donc déjà deux évolutions politiques opérées par Robespierre. Jusqu'au 10 août 1792, il est royaliste constitutionnel. Après le %fi août, et jusqu'en 1793, il s'allie à la faction d*Orléans. Maintenant il va devenir républicain. Pourquoi? L'histoire n'en sait rien ; et assurément Robespierre ne le savait pas davantage.
Lorsque, au mois de juin 1791, la fuite du roi ouvrit des horizons
* adresse de Maximilien Robespierre aux Français. ^ Deschiens, Bibliographie des journaux .
' M. de Bouille, Mém.
sans nombre et sans fin aux factieux, quelques-uns de ceux qui 8*appeièrent plus tard Girondins discutaient chez M»** Roland les c*hances de leurs projets. Robespierre assistait à ces réunions. Pétion et Rrissot s'applaudissaient de la fuite du roi;» Ils disaient, raconte H"** Roland, que cette fuite était sa perte ; qu'il était éfident pour chacun, par ce seul fait, que le roi ne voulait pas delà Constitution qu'il avait jurée ; que c'était le moment de s'en assurer une plus homogène, et qu'il fallait préparer les esprits à la^ république. Robespierre^ ricanant à son ordinaire et se mangeant les ongles j demandait ce que c'était qi^une république! Le projet du journal intitulé le Républicain^ et dont il n'y a eu quedeux numéros,fut alors imaginé. Dumont le genevois, homme d'esprit, y travaillait ; du Châtelet, militaire, y prêtait son nom,etCQjidorcet, Brissot, etc., se préparaient à y concourir '. »
Robespierre se moquait, comme on voit, de la république, et il ne la comprenait même pas, au mois de juin 1791 ; et certes, il était alors parfaitement sincère, puisque même au mois de septembresnivaut, il parlait de prendre les armes pour défendre la monarchie constitutionnelle. Ne pas comprendre ce que pouvait être une république, c'était évidemment, de la part de Robespierre, déclarer que ce genre de gouvernement n'était, pour la France, ni désirable, ni possible, ainsi que le pensait Barrère, et comme il l'a écrit formellement.
En effet, la quatrième forme de gouvernement à laquelle s'attacha Robespierre, quand il eut abjuré ses croyances monarchiques, ce fut la dictature ; et il travaillait manifestement à rétablir lorsqu'il fut renversé le 9 thermidor.
Robespierre et ses amis songeaient à la dictature même avant la chute de Louis XVI; et ils sondaient déjà les événements et les hommes qui pouvaient les aider à l'établir. Barbaroux, invité, pendant le mois de juillet 1792, à une conférence chez Robespierre, en reçut la confidence formelle. « Robespierre, dit-il, parlant de la Révolution, se vanta beaucoup de l'avoir accélérée; mais il soutint qu'elle s'arrêterait si quelque homme extrêmement populaire ne s'en déclarait le chef et ne lui imprimait un nouveau mouvement. Je ne veux pas plus d'un dictateur que d'un roi, lui répondit brusquement Rebecqui, et la conversation fut rompue. En sortant, Panis nous serra la main : vous avez mai saisi la chose, nous dit-il, il ne s'agissait que d'une autorité momentanée, et Robespierre est bien l'homme qui conviendrait pour être à la tête du peuple *. » Beaucoup plus tard, au mois de mars 1793, Barbaroux rappela ces faits à Robespierre dans une conférence démembres de la Convention, en présence de Meillan, qui les rapporte ^ ; et l'une des causes principales de la mort d'Hébert, au mois de mars 1794, fut précisément la c^fideoce
t M»« Roland, JHém»
* Barbaroux, ^éift.
' Meillan, jlfém.
d'oo projet de dicCatare que Robespierre lui a?aU faite, et è laquelle Hébert ne crut pas devoir s'associer.
Là dictature fut en effet, depuis la chute de la monarchie, la pensée constante et suprême de Robespierre ; c'est pour rétablir qu'il avait préparé avec Saint-Just et avec Coutbon le coup d'état du 9 thermidor, que les événements firent tourner contre lui. C'est là un fait désormais acquis à l'histoire, et que la publication des importants Mémoires de Rarrère a mis dans tout son jour.
« Dans les premiers jours de thermidor, dit Rarrère, Saint-Just et Robespierre demandèrent une assemblée extraordinaire pour des propositions essentielles qui exigeaient la réunion des deux comités de Salut public et de Sûreté générale. La séance s'ouvrit à deux heures du matin. Robespierre propose d'abord l'établissement de quatre tribunaux révolutionnaires. Cette proposition indigne tout le monde, mais on écoule l'orateur. On ne fait ressortir que les principales raisons qui s'opposent à de si terribles mesures. Cependant, pour connaître toute sa pensée et ses projets ultérieurs, on demande si c'est à ce plan d'établissement pénal que doivent se borner les délibérations.
» Pressés dans leurs retranchements, Lebas et Saint-Just prennent successivement la parole pour exposer la nécessité de réprimer avec force les ennemis du peuple qui sont au moment de triompher et de renverser l'oeuvre de la liberté. C'est Saint-Just qui parle en second lieu, mais ses termes sont moins vagues.
» Le mal est à son comble, dit-il ; vous êtes dans la plus complète anarchie des pouvoirs et des volontés. La Convention inonde la France de lois inexécutées, et souvent même inexécutables. Les représentants près des armées disposent à leur gré de la fortune publique et de nos destinées militaires. Les représentants en mission usurpent tous les pouvoirs, font des. lois et ramassent de l'or auquel ils substi' tuent des assignats. Comment régulariser un tel désordre politique et législatif ? Pour moi, je le déclare sur mon honneur et ma conscience, je ne vois qu'un moyen de salut : ce moyen, c'est la concentration du pouvoir, c'est l'unité des mesures de gouvernement, c'est l'énergie attachée aux institutions politiques dont les anciens firent un si utile usage.
» L'impatience gagnait déjà tous les membres des deux comités. Expliquez-vous ; où roulez-vous en venir? s'écrie- t-on de toutes parts* Saint-Just reprend avec ce flegme qui est le caractère du machiavélisme et de Tanibilion concentrés :
» Eh bien, je m'explique. Il faut une puissance dictatoriale autre que celle des deux comités; il faut un homme qui ait assez de génie, de force, de patriotisme et de générosité pour accepter cet emploi de la puiswnce publique ; il faut surtout un homme doué d'une telle habitude de la Révolution, de ses principes, de ses phases, de son action et de ses divers agents, qu'il puisse répondre de la sûreté publique et du maintien de la liberté ; il faut enfin un homme qui ait en sa faveur l'opinion générale, la confiance du peuple, et qui soit en efi^et un ci-
tojreii Tertiieux et inflexible autant qu'ineorruplible. Cet homme, je déclare que c'est Robespierre, Lui seul peut sauver TEtat.
H Je demande qu'il aoit investi de la dictature, et que les deux comités réunis en fassent, dès demain, la proposition a la Convention. »
u Nous trouvâmes, ajoute Barrère, les dictateurs un peu précoces. Après une discussion vive et courte, les dictateurs, honteux et dépités, se virent éconduits â Tunanimité, déboutés de leur proposition de dictature par un ordre du jour^ qui fut comme une déclaration de guerre.
« En effet, trois jours après, le 8 thermidor, les dictatoriaux dressèrent leurs batteries à la Convention par un discours très-mielleux de Robespierre '. » On sait comment les hommes ouvertement menacés de la mort par les futurs dictateurs se révoltèrent, et comment, au lieu de nrendre le gouvernement de la France, Robespierre, Saint- Just, Coutnon, avec leur faction tout entière, montèrent le 9 thermidor et les jours suivants sur l'échafaud.
On s'est demandé, pendant cinquante ans, quelle avait été la pensée secrète de Robespierre : la voilà, très-simplement et très-nettement expliquée. Il voulait le pouvoir pour lui-même, et par tous les moyens qui le donnent ; depuis la monarchie de Ijouis XVI jusqu'à sa propre dictature, en passant par deux combinaisons intermédiaires, qui furent la royauté du duc d'Orléans et la République. Ce fut donc un factieux vulgaire, moins courageux et moins capable que les autres, et par cela même plus dissimulé, plus prudent et plus heureux.
Si le coup d'état du 9 thermidor avait eu un résultat contraire, la république française aurait fini à Robespierre, au lieu de finir à Napoléon ; car, une fois maître du pouvoir, il l'aurait exercé dans des conditions de modération, de fermeté et d'ordre qui rendent seules le pouvoir possible. Seulement, Robespierre était un avocat médiocre, tandis que Napoléon était un homme d'Etat de génie, et il est permis de croire que la France aurait subi la dictature sans la Compensation de la gloire et des institutions que l'empereur lui a données.
^ Barrère, Mém.