CHAPITRE XIV
GOUVERIfSStENT DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC.
Considérées comine principes de gouvernement, les doctrines des diverses factions qui ont accompli la Révolution Française ne peuvent être équitabiement jugées que par les actes du comité de Salut public. Les Constituants, les Girondins et les Montagnards en expriment sans doute des portions importantes; seul, le comité de Salut public les résume exactement et complètement. La prise de la Bastille, au 14 juillet, la captivité du roi, au 10 août, la proscription des Giron* dins, au 51 jnai, nous dévoilent bien ce que pensaient Mirabeau, Brissot et Danton ; mais ce n'est que par le comité de Salut public que nous pouvons connaître la pensée de la Révolution elle-même. Ce conseil célèbre représentait et personnifiait toutes les volontés révolutionnaires, et non-seulement celle de ses membres, mais encore celle de la Convention, celle de la commune de Paris et celle des clubs. Il était la voix par laquelle les doctrines nouvelles se révélaient souverainement à la France, et la main avec laquelle elles la conduisaient ou régaraient.
L*étude des factions, de leurs théories eC de leurs actes, Tétude des soulèvements, de leurs causes et de leurs excès suffisent donc pour faire connaître comment la Révolution bouleversait, ruinait et ensanglantait la France ; mais il faut Tétude du comité de Salut public pour connaître comment elle la gouvernait. L'histoire exige ce suprême examen des œuvres de ces esprits orgueilleux, afin que la postérité les connaisse, et la morale Texige également, afin qu'elle les juge.
Le comité de Salut public, formé de neuf membres, élus au scrutin par la Convention, et nommés pour un mois, fut créé le 6 avril 1795, sur le rapport dlsnard. Ce comité devait délibérer en secret, surveiller et accélérer le travail des ministres, suspendre leurs arrêtés, en prendre lui-même et les faire exécuter, et décerner des mandats d'arrêt ou d'amener contre les agents de la force publique. Ses propres agents étaient à la charge du trésor public, où il avait, à cet effet, un crédit ouvert de 100 mille francs par mois.
Les membres de ce comité de Salut public, nommés le jour même de son institution, furent Barrère, Delmas, Bréard, Cambon, Jean de
Bry, Dinton, Guitton-Morreaus, Treillard et Lacroii. Jean de Bry n/ayant pas accepté sa nomination, fut remplacé le lendemain par Robert Lindet.
Ce n'était point là le premier essai qu'eût fait la Convention pour se donner un centre d'action administrative et reconstituer un peu le pouvoir. Elle avait déjà un comité dit de Défense générale, dans lequel les ministres venaient apporter leur travail ; mais comme il était nombreux et que ses séances étaient devenues publiques, les députés y étalaient leurs prétentions, leurs jalousies et leurs haines ; tout 8*y passait en récrimmations et en luttes, et le travail ne se faisait pas. Ce fût pour écarter ces inconvénients, devenus intolérables, que la Convention décréta, le S3 mars, sur la proposition de Qiiinette, l'établissement d'un comité de Défense générale et de Salut public, composé de vingt-cinq membres et délibérant en secret. Les membres de ce comité furent nommés le 26. L'expérience prouva bien vite qu'ils étaient encore trop nombreux. Les factions opposées de la Gironde et de la Montagne qu'il contenait y recommencèrent leurs disputes, et la Convention se vit obligée de le remplacer, le 6 avril, par le comité de Salut public de neuf membres , dont nous venons ae faire connaître la composition.
La haine insensée des révolutionnaires contre le pouvoir n'avait fiait donner au comité de Salut public qu'une durée d'un mois. 11 devait donc, aux termes de son institution, être renouvelé le 7 mai. Cambon demanda, en effet, ce jour-là, son renouvellement; mais comme ses membres commençaient à posséder la tradition des affaires, et mettaient déjà un peu d'esprit de suite dans les mesures, la Convention le maintint. Cependant , le crédit naturel qu'il donnait à ses membres leur avait suscité des rivalités et des jalousies; la proscription des girondins au 31 mai et au 2 juin avait augmenté les prétentions du parti de la Montagne ; Camille Desmoulins et Drouet attaquèrent le comité, le 10 juillet, et son renouvellement par appel nominal fut décrété et accompli le jour même. Le scrutin désigna Jean-Bon Saint-André, Barrère, Gasparin, Couthon, Turiot, Saint- Just, Prieur de la Marne, Héraut de Séchelles et Robert Lindet. La santé de Gasparin ne lui ayant pas permis de conserver ses fonctions, il se démit. Robespierre fit solliciter, par Couthon et Saint-Just, son admission au comité % et celui-ci le proposa, le 91 juillet, à la Con> vention qui le nomma.
Le comité de Salut public était devenu ainsi une institution permanente. Les nécessités de la guerre, qui était l'affaire capitale du gouvernement, firent désirer le concours d'hommes capables, en état d'organiser et de diriger les armées. Barrère proposa donc à la Convention, et fit agréer par elle, le 14 août, l'adjonction au comité de Salut public de Carnot et de Prieur de la C6te-d'0r. Enfin, le parti de la Montagne, devenu tout à fait le maître de la Convention et de la France, voulut avoir une part encore plus grande et plus directe
< Barrère, ifém.
dans la conduite des aflPaires, et trois membres nouveaux, Billaut« Varennes, Collot-d^Herbois et Granet, furent, le 6 septembre, et sur la Diotion de Dantbn, réunis au comité, dont les membres se trou- Tèrent ainsi portés à douze, Carnot et Prieur lui étant seulement adjoints, en raison de leur spécialité, mais n'en faisant pas intégralement partie.
C'est donc du 6 avril au 6 septembre 1795 que le comité de Salut public reçut son entière organisation, telle qu'il la conserva jusqu'à l'établissement de la Constitution du 5 brumaire an m. Barrère, qui fut, avec Robert Lindet, le seul que la Convention y maintint jusqu'au 9 thermidor , distingue trois comités de Salut public, qui seraient celui du 6 avril, celui du 10 juillet et celui qui, le 51 juillet 1794, remplit les vides faits par la guillotine, et remplaça par de nouveaux membres, le 5 novembre 1794, Collot-d'Herbois, Billaut- Varennes, Robert Lindet et Barrère '. Cette distinction ne repose sur aucun fondement sérieux. Sans doute, le comité de Salut public, expression des votes de la Convention, varia, comme elle, dans ses doctrines et dans ses mesures ; il fut, comme elle, un peu girondin jusqu'au 51 mai, tout à (ait montagnard jusqu'au 9 thermidor, et réactionnaire après la chute de l'horrible triumvirat de Couthon, de Saint-Just et de Robespierre; mais ces variations tenaient à la fluctuation des partis et non à des changements survenus dans la constitution du comité ; elles éclataient partout, dans le public, dans les clubs, dans la commune et dans l'Assemblée ; mais elles ne rompaient point l'identité du mouvement révolutionnaire, et il n'est pas plus exact de dire qu'il y eut trois comités de Salut public qu'il ne le serait de prétendre qu'il y eut trois Conventions.
Le comité de Salut public formula donc et personnifia le gouvernement révolutionnaire dans ses conceptions les plus libres et les plus extrêmes. Il eut dans ses mains le sort des finances, de la guerre, de l'administration, de la direction religieuse et morale à donner aux esprits, en un mot, de la France entière. Les ministres n'étaient que de simples commis, venant humblement , chaque soir, ouvrir leur portefeuille au comité. Barrère et Héraut de Séchelles y formaient un comité des afi^aires étrangères ; Billaut- Varennes et ColIot-d'Herbois, un comité de l'intérieur; Robert Lindet et Prieur de la Marne, un comité des approvisionnements et des subsistances ; Carnot et Prieur de la Côte-d'Or, un comité militaire ; Jean-Bon Saint-André y prit pour lui la marine ; Robespierre et Saint-Just s'y attribuèrent les lois constitutionnelles. Quant au paralytique Couthon, il allait rarement au comité *.
Voilà les grands inquisiteurs que la Révolution avait élevés au pouvoir suprême, qui constituèrent le véritable gouvernement jusqu'à la chute du régime de la terreur, et auxquels il faut, par conséquent, demander compte des destinées de la France à cette époque.
11 faut reconnaître que l'Assemblée constituante était la cause pre-
* Barrère, Mém. — * IMd,
va. 5iS4 -
nière el priiieipftte de la désoiifaiiisaftion des fisanees, OMnne de la déiorgaiiiflatioD de rarmée, de l'adminîstration publique et des euUes. Mirabeau fut aussi révolutioiuiaire que Robespierre ; tome la dif éreuce qu'il y eut enire eux, c'est que l'un posa les principes avec des restrîetioos meutales, et que l'autre tira les conséquences «yec une hardiesse cynique. La Constituante avait créé un fantôme 4e roi, un fantôme de religion, un fantôme d'administration publique et un fantôme de crédit ; ces quatre apparitions s'évanouirent dans la piatique du gouvernement, et l'on tomba, sans l'avoir ni vouIh, ai cr«i, au milieu de la r^ublique, de l'athéisme, de l'anarchie et d^ Ja misère.
C'était en effet une singulière illusion que l'édifice financier élevé par l'Assemblée constituante.
D'un côté, c'était un budget des recettes calculé sur un produit d'environ 430 ou 440 millions, à savoir :
Contributions foneières et mobilières 500,000,000 1.
Patentes 20,000,000
Earegistrement 53,000,000
Timbre 23,000,000
Hypothèques 5,000,000
Forêts 11,000,000
Douanes 18,000,000
Postes et messageries 5,000,000
Monnaies, poudres et salpêtres . . 1 ,400,000
Salines 3,S00,000
Total 437,600,000 1.
De l'autre côté, c'était un budget des dépenses calculé sur un chiffre de ^82,700,000 liv. >. Il j*estait donc un découvert de 145,100,000 livres, destiné à décroître successivement par Textioction graduelle de la dette viagère. En face de ce découvert, se plaçait un budget extraordinaire des recettes de trois milliards , représentés par les biens du clergé , sur lesquels on tirerait successivement les lettres de change nommées assignats ^ selon les besoins du trésor, au fur et à mesure des ventes. N'était-ce pas là une magnifique situation financière; et la Constituante n'avait-elle pas raison de poursuivre de quolibets et d'injures les ministres dissipateurs de l'ancienne monarchie ?
Malheureusement, l'avenir vint montrer la part qui, dans ces calculs, appartenait aux chimères, et cette part dépassait delieaucoup celle de la réalité.
D'abord, le budget des recettes, qui devait produire 440 millions, en produisit à peine 200. Les rôles des contributions foncières et mobilières n'étaient pas encore faits au bout de trois ans, et leur produit, â la fin de 1792, n'était que de 114 millions. Les patentes, au
* Prudhomme, RétooL de Paris. ^
lien de dO nitfiofls, en donnaîa^ 6 ; fenregistremenl, au Heu de 93, D'en donnait que 46; le timbre, au lieu de 23 n^en donoait que % ; les hypothèques, au lieu de 3, en donnaient à peine 3 ; les douanes, au lieu de 18, s'élevaient à peine à 14; et tout le reste était insignifiant. En outre,.ki guerre, les réquisitions, la misère uniVerselle, l'émigralion des familles riches, les exeès de tout genre commis par les commissaires du gouyei*nement avaient naturellement pour résultat de restreindre les affaires, de diminuer la consommation, et par conséquent d'amoin(hrir le produit des impositions indirectes.
Ensuite, le budget des dépenses, qu'on avait porté à moins de 600 milHons, se trouvait, par l'abolition des offices, chargé d'un remboursement d'au moins un milliard, savoir en nombres ronds :
Pour la magistrature 450,000,000 liy.
Pour la finance 118,000,000
Pour les cautionnements .... 200,000,000
Pour le militaire 36,000,000 « ^
Pour les gouvernements et leurs lieutenants 4,000,000
Pour les dîmes inféodées .... 100,000,000
Pour la maison du roi 52,000,000
960,000,000 liv.
Sans compter la finance des charges municipales, dont nous n'avons pas pu connaître le chiffre. »
£n présence de nécessités pareilles, restait la question de savoir si des ventes aussi considérables des propriétés du clergé ne déprécieraient pas les assignats dont elles étaient le gage, et, par conséquent, ne réduiraient pas, dans une proportion considérable, les valeurs dont le gouvernement disposait pour faire face aux services publics.
Cinquante ans de paix au dehors, de sécurité, d'ordre, de travail, de prospérité, d'économie au dedans, auraient à peine suffi à liquider Théritage financier de la Constituante: il est dès lors aisé de prévoir ce qu'il deviendra entre les mains de légataires qui vont mettre le feu à l'Europe, anéantir le commerce, piller et exterminer les populations.
La Convention marcha à pas de géant dans la voie ouverte par la , Constituante, c'est-â-dire qu'elle augmenta de plus en plus les dépenses et diminua de plus en plus les recettes.
Premièrement, elle imagina un grand système de commissaires, les uns envoyés au nom de la commune de Paris, les autres au nom du pouvoir exécutif, d'autres enfin au nom de l'Assemblée. Ces commissaires, dont il serait impossible de dire le nombre, furent ainsi autant
^ C*est par erreur que nous avions donné un chiffre beaucoup plus
élevé.
de fooctionnaires publics, ajoutés â tous les autres, et beaucoup plus grassement payés qu'eux.
Deuxièmement, comme la France se montrait froide, indifférente, presque hostile à l'égard d*une République qu*elle n'avait nulleraeol demandée, les scrutins des élections se trouvaient déserts. On imagina, pour stimuler le zèle des électeurs, de leur donner une indemnité, et elle fut de 5 francs par jour et de 15 sous par lieue '.
Troisièmement, les montagnards firent décréter rétablissement de IK) mille comités révolutionnaires, destinés à couvrir la France entière et à servir d'organes et dMnstruments aux comités de Sûreté générale et de Salut public. Les membres de ces comités, pris dans la populace la plus dégradée, n'ayant aucun moyen de vivre, depuis que la Convention les employait, durent être payés. Leur indemnité, d'abord de 5 fr., fut portée à 5 fr. le 18 brumaire an h, et il y eut âS mille 500 de ces comités, composés de cinq membres chacun, organisés et payés ».
Voilà donc 1â7 mille sans-culottes recevant 5 fr. par jour, 6 millions au moins d'électeurs recevant 15 sous par lieue , et un nombre indéfini de commissaires ou de représentants en mission dont il serait impossible de calculer les dépenses ; le tout ajouté aux frais ordinaires de l'administration générale.
Enfin , et pour combler la mesure, la Convention, sous prétexte d'abolir les tyrans et de forcer le monde à recevoir, comme dit Dumouriez, à coups de sabre et de baïonnette le régime des réquisitions, des spoliations et des assassinats dont jouissait la France, déclara la guerre à l'Europe ; et celte guerre, au dire de Cambon , ministre des finances, coûtait, dès le printemps de 1793, la somme de deux cents millions par mois '.
En face de ces dépenses, croissant d'une manière si fabuleuse que le budget d'un seul déparlement atteignait deux milliards et demi, que devenaient les recettes? Elles subissaient naturellement le contrecoup de tous ces désordres. Que pouvaient produire les douanes, lorsque la Convention faisait la guerre à l'Angleterre, à la Hollande, à la Prusse, à l'Autriche et au Piémont, et bloquait toutes les frontières avec ses armées? Que pouvaient produire les postes, en un temps où toutes les lettres étaient ouvertes et lues, et où c'était un crime capital d'écrire à un noble, à un prêtre ou à un émigré? Que pouvaient produire les messageries, en un temps où l'on ne pouvait pas sortir sans une carte de civisme, et où la population aisée, celle qui voyage, était parquée dans des villes déterminées, par des décrets, quand elle n'était pas entassée dans les prisons ?
Et d'ailleurs , que représentaient les produits des impôts, quels qu'ils fussent ? Des tas de papiers sans valeur dont il fallait quelquefois 30, 40, 60 fr. pour payer une livre de pain.
* Prudhomme, RévoL de Paris.
* Voy. Barrère, Mém.^ où il déclare avoir tenu les éj^ts de payement. » Voy. Dumouriez, JUém., où II rapporte ses entreltSis avec Cambon
sur les dépenses de la guerre.
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Entre «il biiéget des âépj^Be^ mcnastraeui, incessamment acerù, ' et un budget des recettes inftfgtfiBant, sans eesse amoindri, quepouyjnX faire la Convention flani(!^e dans sa voie èt.ne voulant pas reculer? rr. £1(6 ne pouvait faire qu*ujii8 chose, se créer un budget des recettes f^xtraordinaire, te plus gros\^ossible, réi>iriser ; et, à bout d*effort8 . et de ressources, après avoir tue le comiivei*ce, abéanâ les traiisac- ' àùn»,.. poussé la misère publiée à son dei*nter période^ mourir elle* ^èmésur une banqueroute de ^ milliards. C'est ce qu'elle fit f^ ..;..;.. . Lf .budget extraordinaire que la Convention se composa 1É>mpre^' liait neuf chapitres, qui étaient: les biens d|i clergé, Tes biens^es émi- ^éîi ks emprunts forcés, ies taxes révolutionnaires, la confiscation ^ tiens des. condamnés, la réquisition frauduleuse des animaux ou. . "^îp* denrées, là saisie des métaux précieux, la préhension j selon le liiQt heureux de Barrère, de Targenterie dçs églises, des couvents el d^s châteaux, et enfin la liquidation des créaJEtces par l'assassinat des 'firéâBiBiers. Le comité de Salut public puisa largement à toutes ces- »)i]i>ces«
'\*Les biens du clergé, étant d'un produit de plus de 10Q: millions, Représentaient au moins un capital de 5 milliards.
^les^biens des émigrés, déduction faite des dettes, furent estimés 3
mîliia^s par le ministre des finances, le \^ février 1793 >.
.. -*' La Convention décréta un emprunt f6rcé de 1 milliard, le 19 mat
17d3, sans, compter un emprunt forcé de 18 millions, levé par la ville
^âe.Pâris, et un très-grand nombre d'opérations semblables, plus ou
raoinf.fbrtes, pratiquées par diverses municipalités.
■ 'l^es. taxes révolutionnaires étaient des impositions arbitrairement frappées par des commissaires en tournée ou des représentants en JUissiOn, tantôt sur une personne, tantôt sur plusieurs. C'est ainsi que Bourbpn de l'Oise en levait à Valognes sur les riches au mois d'àvrjl 1793 ^ C'est ainsi qu'un agent, nommé Lemoissant, en frappait sur une veuve, à Thionville. le 10 frimaire an ii. Voici en quelle fdrme et en quels termes ces taxes se demandaient et se levaient : « Sous peine d'être traitée réroluHonnairementj la nommée veuve Vayer versera, dans trois heures^ à la caisse de la commission révolutionnaire, entre les mains du citoyen Lemoissant, la somme de trois mille livres, ^ » Et pour que rien n'y manquât, ce mandat était écrit avec de l'encre rouge. De pareils percepteurs couvraient la France entière, et personne ne savait au juste, pas même le trésor public, les Iributs qu'ils avaient levés. Le pillage était organisé dans les ministères d'une manière si générale que Cambon signalait , le S6 brumaire ^n II, le vol de plus d'un million commis par des agents du département de l'intérieur et des commissaires en tournée.
Que produisirent les condamnations prononcées par les tribunaux révolutionnaires lorsque, selon le motde Cambon, le grand financier
^ Prudhomme, Aévo/. </e Pai'fV.
^ Correip. inid, du comité de SaM public,
' Pièces iroutées ches Robespierre, n«» 38.
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de la Terroir, lecomilë de Salut publk battait moftiaie avec k balancier delà guillotiae sur la place dé là Révolution ^ ? 11 serait ionpossible de le dire ; mais la somine dea* valeurs confisquées dut être immense, si Ton songe, que toutes les illustres et opulentes familles payèrent iaraement leur tribut à l'éctiafaud.
Les réquisitions de cbevaux et dé denrées se faisaient, pour le compte du gouvernement, avec une Fraude avouée et honteuse. « Nous avons fait prendre les meilleurs chevaux de luxe des riches égoïstes, écrivaient au comité de Salut public les représentants Bernard et Guimberteau, et nous les avons donnés aux gendarmes, à chai^ ^ payement Âur estimation qui, nous facottona^ ne paraît pas gréveuse pour ces derniers, car les propriétaires s'en plaignent- beaur coup. Mais, comme ce sont des riches, entachés du soupço/î d'aristocratie ^ nous ne trouvons pas mauvais qu*on ks oblige à gueiques petits dons patriotiques \ » Ailleurs, c'étaient Duhéni et Lesage-SenauU voulant imposer aux négociants en grains de Cambrai les prix absurdes du maximum pour rapprovisionnemenldes armées, et reculant néanmoins devant la ferme résolution des pay^aati^ qui déclaraient aimer mieux faire consommer leurs produits .que .de. se ruiner à les vendre ^. Ailleurs enfin, c'étaient encore des repréAptants faisant arrêter des prêtres aimés des campagnes et écrivant au comité de Salut public : « I^e peuple les redemande, et croit avoir perdu le paradis. Faul-il les kii rendre contre du bco grain et d^s denrées ?» ...
A combien s*éleva Forfévrerie d*or et d'argent enlevée aux couvents, aux églises, aux châteaux, et versée dans la caisse sans fond des finances révolutionnaires ? Nui ne le saura jamais, non plus que là valeur des chefs-d'œuvre de ciselure et de sculpture que tant de trésors devaient renfermer. Au mois de novembre 179:2, les cloches $e(t* les avaient produit pour 17 millions de gros sous, ce qui n'empêchait pas le général Chapuy de se plaindre, le 6 déeembre 1795, de ce que les cloches de Bouchain u pendaient encore dans les clochers, et étourdissaient les patriotes ^^ »
Enfin, le Comité de Salut public imagina, vers la fin de 1793, de solder les comptes de toutes les compagnies financières de l'ancien régime, fille fit arrêter, le 3 frimaire an ii, les fermiers et les receveurs généraux, ainsi que les intendants; et, le 8, le 10, le 14 mai 1793, elle en fit guillotiner trente-quatre ^; ce qui, à l'avantage de ne point payer ce qu'on leur devait, réunissait encore celui de leur prendre leur fortune.
Voilà les neuf branches de revenu extraordinaire que la Révolution s*était créées, en dehors du budget annuel, et que le comité de Salut
* Ce mot est réclleraent de Gambon et non de Barrère, à qui on Vi inexactement allribué. — Voy. Ba rrère, ifé/M.
* Corresp. inéd. du comité de Salut public, — ■ * /bi<h — * Ibid.
* Prudhomme, liéi^o/. c/e Parîs.
puUic exploita largement. Elles embrassaieot, d'abord six milliards de propriétés territoriales, sauf les ventes faites de 1790 à 1795, un milliard â*empruDt forcé, le chiA*e incaleu table des taxes révolutionnairea, des réquisittoos et des confiscations, et, enfin, la planche inépuisable des assignats.
A répcffue du 9 thermidor, il y avait en eireulation pour six milliards d*ffîsignats,et l'on en avait brûlé pour 9 milliards S68 millions, ce qui' portait, en comptant l'emprunt forcé, à 9 milliards et demi environ les ressources extraordinaires que le gouvernement de la Révolution avait absordées, sans y comprendre encore les taxes révolutionnaires, les réquisitions et les confiscations. . Il faut remarquer maintenant qu'à Tépoque du 9 thermidor, les grandes dépenses occasionnées par la guerre générale avaient à peine commencé. Elles prirent, pendant la fin de 1794 et le courant de 179S, un développement si prodigieux que l'émission des assignats fut fixée le 1«' décembre de cette dernière année à la somme de 40 milliards s Un signe monétaire fictif de sa nature et dépourvu de toute représentation réelle , puisque son émission dépassait de sept fois le gage primitif des biens du clergé sur lesquels il avait été assigné, devait nécessairement subir une dépréciation énorme et progressive, quelle que fût la sévérité des lois destinées à maintenir son cours. L'histoire des cotes de la bourse de Paris, depuis qu'une loi du ââ novembre 1795 eut suspendu la vente des biens nationaux, montre en effet combien fut rapide l'écroulement de ce système financier, fondé sur le vol et la spoliation exécutés de haute lutte.
A la boiprse du !«' décembre 1795, le louis d'or valait 5,500 livres en assignats. A la bourse du 1*' janvier 1796, il valait 4,000 livres. A la bourse du 1*' février, il valait 5,500 livres ; et enfin, à celle du 1^ mars, il valait 71,â09 livres. Au 15 juillet, les assignats étaient complètement tomtiés et ne circulaient plus. Il en avait été fabriqué pour pJtts de 40 milliards, car à l'époque où Danton était ministre de la justice, la fabrication se foisait sans indication de série. « Je lui en fis l'observation, dit un contemporain, en lui démontrant Hmpossibilité de jamais pouvoir se rendre compte pour établir la dette nationale. 11 me répondit : lorsqu'une révolution est terminée , la meilleure manière de régler lés comptes est de brûler les registres^.»
Voilà àquel résultat aboutirent les plans financiers de 1789, poussés à leur dernière conséquence par le comité de Salut public. Toute la science qu'ils supposaient \ians ceux qui les mirent en pratique se réduisait à fabriquer des valeurs fictives, à soutenir leur circulation par la guillotine, à dépenser, sans compter, des sommes fabuleuses en dehors des ressources ordinaires du budget,et à terminer, au bout de sept années, une série d'opérations monstrueuses ou extravagantes par une banqueroute comme le monde financier n'en vit et n'en verra jamais de pareilles.
* Prudbomme, ffiêtoirê dês Révalutions, ' Frudhoiniiie,lt^c«/. c^ftParta.
Pour agrandir la France de plus d*iin tiers, pour créer et armer toutes ses places fortes, pour creuser ses ports, ouvrir ses canaux, fonder ses manufoctures et ses académies, construire les plus belles flottes qui aient existé, et soutenir cinq énormes guerres de principe contre toute TËurope, Iiouis XIII, I^uisXIV, Louis XV et liOuisXVl, en un siècle et demi, dépensèrent euTiron un milliard KOO millions en dehors des ressources ordinaires. Les financiers réyolutionnaires, en sept années, consommèrent, sans compter le budget, près de sept milliards de propriétés, un milliard d'emprunt forcé, tout Tor, tout l'argent des couvents, des églises et des châteaux, et plus de 40 milliards de papier-monnaie auquel ils avaient donné cours forcé. — Et si Ton cherche les œuvres nationales produites à Taide de tant de trésors, on trouve Bédouin, Toulon et Lyon démolis, Tagriculture et le commerce détruits de fond en comble, un demi-million d^hommes égorgés sur Téchafaud , et la France entière couverte de sang, de cendres et de ruines.
« Peuples, s'écriait en 1789 Camille Desmoulius, on ne lèvera plus sur vous d'impositions royales j mais nationales^ et pas un denier au-delà des besoins de TEtat, au-delà des besoins de Tannée. liC trésor sera national >. n J^e trésor fut national en effet; on vient de voir ce que la nation y avait gagné.
Recherchons maintenant ce que furent Toi^anisalion militaire de la Révolution, Pesprit et l'effectif des armées, et ramenons aux limites de l'exacte vérité les exagérations accréditées, à ce sujet, par une tradition sans discernement et sans critique.
Dans Ta rmée, comme dans toutes les branches des services publics, la désorganisation commença sous la Constituante. Les appels deMirabeau à la révolte des soldats, les encouragements publics de La Fayette à la désertion des gardes françaises, les excitations horribles de Marat à l'assassinat des o£Bciers avaient amené des insurrections dans les régiments de ligne; fieisunce, Dillon, Désilles avaient été massacrés, et l'énergique marquis de Bouille avait eu à réprimer, avec un formidable déploiement de forces, la redoutable révolte de la garnison de Nancy. La société des jacobins s'était créé des correspondances secrètes avec ce que les régiments contenatenf de plus turbulent, et l'Assemblée constituante commit l'insigne folie de sanctionner tous ces désordres, en autorisant, par son décret du 89 avril 1791, les soldats à assister aux clubs.
Dès ce moment, il n'y eut plus d'arnfée. L'ascendant de quelques noms illustres maintint, pendant un certain temps, quelques fractions des troupes; mais elles échappèrent successivement toutes à l'action des généraux les plus obéis ; M. de Bouille s'en vit abandonné au mois de juin 1791, La Fayette au mois d'août 179S, et Dumouriez au mois d'avril 1793. Elles n'appartenaient plus qu'à l'anarchie la plus honteuse et à la démagogie la plus féroce.
* Camille Desmoulins, La France libre du mois de juin 1789.
Ce que la Constituante a?ait commencé avec la plus déplorable imprudence, la Législative et la Convention l'avaient poursuivi avec la plus coupable préméditation. Un homme que son intelligence, sa moralité, ses principes d*bonneur auraient dû éloigner de toute participation à de honteux désordres, Carnot, rédigea, le 10 août, le décret en vertu duquel des commissaires, pris dans les rangs de Témeute, furent envoyés aux quatre armées du Nord, du Midi, du Rhin et du Centre, avec des pouvoirs illimités pour suspendre, destituer et même arrêter les officiers d*état-major et les officiers généraux. Les casernes, transformées en clubs, retentirent de dénonciations et de plaintes ; le soldat, poussé à la révolte par le gouvernement lui-même, brisa toute discipline et toute tradition militaire jusqu'à ce que la Convention, obéissant à la démagogie, dont elle était l'expression et l'instrument, rendit le décret insensé du 26 février 1793, qui introduisit le suffrage universel dans la constitution de l'armée, et remit le choix des officiers au vote des soldats. Dès lors, Tinstruction, l'aptitude, les services, tout fut mis de côté ; les grades se conférèrent le plus souvent dans les cabarets, au milieu des plus sales orgies ; l'avancement fut en grande partie le fruit de l'intrigue, de la corruption, des instigations des clubs, de la plus lâche condescendance a l'insubordination ; et l'armée française, ces mêmes régiments qui avaient obéi à Turenne, à Condé, à Villars, à Maurice de Saxe, furent commandés plus d'une fois par des aventuriers, par des ivrognes, ou par des voleurs.
Pendant près de deux ans , l'armée fut systématiquement tenue et plongée dans la plus immonde crapule. L'exemple partait du ministère de la guerre, et descendait, sans interruption, jusqu'à la chambrée. Dès la fin de 179â, dit Dumouriez, «< Thôtel de la guerre était devenu une caverne indécente où quatre cents commis , parmi lesquels plusieurs femmes, affectant la toilette la plus sale et le cynisme le plus impudent, n'expédiaient rien, et volaient sur toutes les parties.... On n'y travaillait qu'en bonnet rouge, on y tutoyait tout le monde, même le ministre, qui , affectant l'extérieur le plus négligé, faisait sa cour à la canaille de Paris en s'assimilant à elle. On voyait le même tableau dégoûtant dans les bureaux de la marine, d'où l'on avait chassé tous les honnêtes gens et les commis instruits pour les remplacer par des jacobins ignorants et furieux qui, au travers de cette grossièreté iroquoise, ont fait de grandes fortunes.... Pache, homme d'esprit, très-malhonnête homme, très-ignorant, et aveuglément livré au parti des jacobins..., s'était associé un jacobin ridicule par sa rusticité autant que par sa coquinerie, nommé Hassenfratz, sobriquet qu'il s'était donné pour déguiser le nom de Lelièvre sous lequel il avait été ignominieusement connu, et un nommé Audouin, vicaire de Saint-Ëustache, qui a épousé la fille du ministre. On chassa tout ce qui restait des anciens bureaux de la guerre, qu'on remplit de ceux qui s'étaient distingués dans les massacres des six premiers jours de septembre. »
Sous l'administration de Bouchotte, qui eut, après le noble Beur-
mmyille, la succeftsion de Pacbc \ rarmée continua de respirer cette atmosphère d*ignoininie et de rapines, et elle descendit encore plus bas dans son cloaque d*ignominie. Il faut même que la pudeur publique permette à rhistoite de reproduire, dans l'horrible argot de cette époque, les hontes de la société ré?oIulionnaire, comme elle permet a la science de toucher, sans en être salie, les plaies les plus rebutantes du corps humain. I/administration de Bouchotte sera donc suffisamment caractérisée par celte lettre que Duquesnoy, représentant du peuple en mission, écrivait au ministre le 17 dfécemhre 179$ : « Tu dois te rappeler que lors de mon dernier voyage à Paris, je t'ai écrit (|ue tu étais un honnête homme, mais que tu étais
encore entouré de jean f Tu n'as pas répondu à cet article de
ma lettre ; eh bien ! je te le répète encore, et si tu ne chasses pas tous les intrigants qui se trouvent encore dans tes bureaux, ils finiront par te perdre *• »
On avait fait, et Ton appliquait à l'armée, dans toute sa rigueur abrutissante, une théorie d'après laquelle le talent, l'instruction étaient parfaitement inutiles, et pouvaient être très-avantageusement remplacés par les principes démagogiques. Cette théorie était hautement professée dans les documents officiels et pratiquée dans les actes de radministration.
Ainsi, le ministre de la guerre, Bouchotte, écrivait au général Bouchard : u Les renseignements qui ont été donnés sur l'adjudantgénéral Jarry ne permettent pas de l'employer. Songez que la machine ira beaucoup mieux avec de véritables sans-culottes, qu'avec ces prétendus hommes à talent, qui, ayant sans cesse la République sur les lèvres, ne Font point dans le cœur ^. » Conformément à cette doctrine, la plupart des généraux, pris en. flagrante démonstration d'ineptie, ne manquaient jamais de se justifier en alléguant l'exaltation de leurs principes : «< Je vois bien, citoyen ministre, disait le général en chef de Tannée de l'oiiest, Léchelle, que mon sans-culotlsme m'a fait des ennemis. On accuse mon défaut de talents : je l'avoue, je n'ai que ceux que m'ont donnés 14 ans de services comme soldat et coname officier, depuis qu'il est permis aux sans-culottes de prétendre â ces places 4 ; mais j'offre à ma patrie des intentions pures, un républicanisme ferme et une volonté indéfinie de servir la cause delà liberté et de l'égalité jusqu'au dernier soupir. » Ce n'est pas autrement que le général Cbapuy, menacé dans sa place, se défendait auprès du comité de Salut public : » Je n'ai pas, disait-il, de talents bien transcendants, ni comme général, ni comme homme public; mais je puis me flatter hautement qu'aucun républicain n'est transporté d'un zèle plus pur que le mien, et dans quelque endroit
* Beurnon ville fut nommé à la place de Pache, le 5 février 1793; et Bouchotte à la place de Beurnonville, le 10 avril suivant. ' Cvrrêtifiond. inéd, du comité de Salut publie ^—^ Ibid, ^ C*est-à-dire que le citoyen Léchelle, grâce à la sans-coIot(erie, était devefiy, de spldat, général en ctief «n ta mois environ.
que l'oB me mette pour réprourer, la Répubfique verra que je suis UD vrai sans^culolle.
Chose étrange, mais qu'explique néaumoins ie langage du gouvernement lui-même, les représentants envoyés en mission font partout une guerre aeharaée à rinielligence. « L'adjudaat^uéral Yeraon, écrivait le représentant Duquesnoy au oomité de Safait publie, a infiniment de connaissance et d'activité dans ce qu'il l^it, mms il a dw^ yeux qm ne me plaisent pas '. » Carnot lui-même, cet illustre officier softi des anciennes écoles militaires, se signalait, ckms ses tournées, par des délatious contre le talent : « Nous avons ici, man* dait-il au comité de Sakit public, dans un des postes les plus essen* tiels, Buzot, frère du traître; c*est un homme d'esprit, qui fait bien son service, qui, dit-on, ne partage point les opinions de son Frère, mais qui est très-circonspect dans sa conduite et ses paroles. Je ne veux rien faire, à ce sujet, sains votre avis. »
Bejetée, par cette proscription systématique de l'expérience et des lumières, dans la stupidité démagogique et terroriste, l'armée était encore corrompue et dépravée par des écrits infâmes, qu'aulorisait et que payait le comité de Salut public. C'étaient le Père Duchéne de l'ignoble Hébert, le Joum&l des hommes Itàfees^ par Duval, et le Journal universel, pa^ Audouin'. Ces journaux avaient pour objet, écrivait Boucbotte à Robespierre, d' empêcher les soldats de s'en* gouer d€S généraux ^, c'esi-à-dire, en d'autres termes, de prêcher rinsuboixUaalion et de détruire la diseiptiue. Naturellement, l^ifèt de ces publications était désastreux, et les généraux le signalaient, mais bien en vain, au gouvernement. « Hier, on a arrêté au camp, écrivait Gustine^ deux particuliers se disant commissaires du pouvoir exécutif pour prêcher le bon ordre et la discipline dans les armées. Je vous laisse à juger s'ils pouvaient faire mieux pour y parvenir que de semer, comme iis l'ont fait, avec uike profusion vraioMnl incroyable, le n^ 28 du Journal de la Montagne et la feuille inlituiée : Grande colère du Père Ouchéne. Il a fallu toute la prudence des officiers peur contenir l'indignation du soldat. » De son côté, le général de division Tourville écrivait : u Je y.im% euvoie le n? 26§de cet Hébert, masqué sous le nom de Père ffuckàne, visiblement payé par les ennemi^ pour tout désorganise!*. VTous en jugerez vousf n^ie, si vous avez la patieoce de lire un aussi sale écrit. Vous jugerez s'il n'est pas mfioiment dangereux qu'il circule daçs l'armée »
Les conséquences d'un pareil système, suivi pendant près de deux
* Correspond, inéd, du capiiié de Salui public.
1 Pièces trouvées chez Robespierre, n» 27. — Les registres de la trésorerie du mois de juin 1793 portent comme données au Père Duchéne 135 mille livres ; ceux du mois d'août, iO mVLt 1-ivres ; ceux du mois d*06tobre, 60 mtlN livres; total 905 milii» Uvres en 1^ mois.-^Yoy. CamiHe Besmoulins, 4 e Fiew^ Corde^sr, n^li.
* Pièces trouvées chez Robespierre, n*^ 26.
* Corre^. inéd, du comité de Salut public*
ans â r^ard de l'arinéè, sont facilement présumées. Les régiments étaient tombés dans le brigandage et dans la débauche. Des myriades de femmes suivaient les troupes, apportant avec elles I*indiseiplioe, la démoralisation et les maladies. « H y a à la suite des bataillons, écrivait de FOuest un commissaire au comité de Salut public, une féurmilière de femmes qui corrompent ou amolissent le soldat, le portent au pillage et désorganisent Tarmée '. » De son côté, Carnet écrivait du Nord : « Dn fléau terrible détruit uos armées. C*est le troupeau de femmes et de filles qui sont à leur suite. Il faut compter qu'il y en a autant que de soldats. Les casernes et les cantonnements en sont engorgés, et la dissolution des mœurs y est à son comble. Elles énervent les trouoes et détruisent, par les maladies qu'elles y apportent, dix fois plus de monde que le feu de Fennemi. Nous ne doutons pas que ce ne soit la principale cause de rafl^aiblissement du courage. A Douai, où nous avons vu dans un temps la garnison réduite à SKO hommes, il y avait près de 3,000 femmes dans les casernes. »
Cette débauche odieuse et générale entraînait avec elle tonte sorte de crimes et d'abominations. » Le général Stetcnboffen a évacué Furnes, écrivait Carnot : Nous présumons qu'affligé des brigandages qu'il n'a pu empêcher, il a préféré la retraite au coup de main qu'il pouvait tenter sur Nîeuport, ou sur Ostende. » Ailleurs, il ajoute : « Nous pouvons plus que probablement emporter Ostende de vive force. Le ferons-nous, oui ou non ? Avec des troupes sages, il n'y aurait point à , hésiter ; mais voici ce que nous avons à craindre des nôtres : elles vont, aussitôt que l'assaut sera donné, se répandre dans les maisons, piller et s'enivrer, au point que deux heures après on les égorgera, comme des veaux, à tous les coins de rue. Il faut aussi nous dire ce que nous devons faire de l'immense quantité de voleurs et de receleurs qui ont été mis en état d'arrestation. Il serait sans doute très-à-propos de faire des exemples ; mais il y a tant de coupables qu'on est très embarrassé *. »
L'exemple de ces infamies était donné par les officiers et par les généraux eux-mêmes. » Dès que nos soldats sont entrés dans un village, écrivait le représentant Levasseur, les plus lâches s'y portent au pillage, au meurtre et au viol, comme à Menin. J'ai vu des officiers donner l'exemple du pillage. Je les ai sabrés comme les autres ; j'ai arraché leurs hausse-cols, et aux grenadiers leurs épaulettes. » Tantôt, c'était Duhem, signalant le général Ronsin comme surpris en flagrant délit de vol de â millions; tantôt enfin, et ce détail doit clore cette liste infamante, c'était l'adjudant-général Plaideux signalant un gêné' rai de brigade qui arrêtait les diligences : u Je fus bien étonné, ditil, de voir que, dans un banquet, on fltGougelat général de brigade. Le même jour, fier de son grade, il s'est soûlé, el, en se rendante sa destination, il a arrêté une messagerie ^ »
Le dernier degré d'un tel abrutissement, c'était la lâcheté. Les troupes y furent conduites par un gouvernement qui avait pris à tâche
* Correêp. inéd. du comité de Salut public,— « Jbid, — » Jbid.
d'étouffer, dans le cœuf du soldat, toute idée d'ordre, dé dignité et d'honneur. La correspondance des commissaires du comité de Salut public est pleine de témoignages sur cet afFaiblissement du courage français, si tristement constaté par Carnot ; et, à la fin de 1795, l'armée française, battue au nord, au midi, et dans l'ouest, liyrée à de crapuleux imbécilles qui avaient gagné leur généralat au club des Jacobins, n'avait plus que le souvenir lointain de TArgonne, de Valmy et de Jemmapes pour se consoler de ses défaites.
Yoilà où la démagogie avait conduit Tarmée; voilà cequ*en avaient fait ces compagnons orfèvres, comme Rossignol, ces clercs de procureur, comme Vincent,ces dramatui^es de galetas,comme Ronsin >, et ce tas de clubistes sans nom, qui mettaient les opinions républicaines fort au-dessus de l'intelligence, parce qu'on peut singer le sansculotisme et qu'on ne saurait singer le talent. L'armée était donc perdue, dissoute, déshonorée, lorsqu'une sorte de hasard la sauva. Deux officiers sortis des anciennes écoles de Louis XVI, et perdus dans les rangs de la Convention, furent désignés par Barrère pour diriger, auprès du comité de Salut public, les opérations militaires. Ces deux officiers, qui commencèrent leurs opérations le 1 4 août 1 795 , et qui réorganisèrent l'armée, c'étaient Carnot et Prieur de la Côted'Or *, l'un et l'autre capitaines dans l'arme du génie avant laRévolution.
Carnot, qui avait contribué plus que tout autre à la désorganisation des troupes, par l'odieux décret du 10 août 179â, et qui avait vu par lui-même ce qu'étaient les officiers sans-culottes substitués, dans les cabarets, aux officiers formés par l'ancienneté ou par les écoles militaires, parut prendre à tâche de réparer les fautes qu'il avait commises. Il décida bien, en prenant l'administration, qu'il serait fait des levées nouvelles et importantes ; mais ces levées n'eussent servi à rien si elles n'avaient dû que grossir les rangs d'une armée désorganisée et démoralisée. Il prépara donc deux lois fondamentales qui devaient tout changer, et qui en effet changèrent tout.
C'était, premièrement, le décret du 27 pluviôse an ii, portant que « aucun citoyen ne pourrait être promu aux emplois qui viendraient à vaquer, depuis le grade de caporal jusqu'à celui de général en chef y s'il ne savait lire et écrire, »
C'était, deuxièmement, le décret du !«' thermidor au ii ( 19 juin 1794), modifiant profondément celui du 26 février 1795; et portant qu'à l'avenir les nominations aux grades seraient ainsi faites : un tiers des vacances serait donné à l'ancienneté, un tiers à l'élection, un tiers au choix du gouvernement.
Ces deux décrets, exécutés par une main ferme, permettaient de rétablir dans l'armée l'intelligence, la moralité, la discipline, l'honneur, le courage, et de remplacer l'esprit démagogique par l'esprit militaire. On doit à leur habile exécution, plus encore qu'aux réqui-
* Ronsin avait composé une tragédie d'Jréfaphile, dans laquelle Thérolne s'empoisonne pour se défaire d*un tyran.
* Barrère, Jlfém.
sUionc et «UK levéei en mue, les «leriseiUeiHM «a^ipipm de la fia de 1794, de 170iS et de 1796, car la France ne réueaU à ▼ainere l'Evrope qu*après avoir vainca la Terreur.
Venons naintenant à la création de ces armées héroïques, et montrons qu'elles n'acquirent une organisation solide et d'éclatants triom* pbes que lorsque Robespierre et Tabominable régime qu'il personnifiait cessèrent d'abrutir et de démoraliser la France,
Une tradition, fondée sur tous les livres composés par des hommes mêlés à la Eévolution, et même sur des documents officiels, produits à la tribune de la Convention par le comité de Salut pubjic, veut que la Convention, après avoir déclaré la guerre à r£urope, ait lancé à la f6is quatorze armées, de cent inillc hommes chacune, sur quatorze points divers de la frontière '. Queù|ue spécieuse que puisse paraître une tradition si bien assise, elle n*en est pas moins une fable grossière, imaginée et propagée par le gouvernement révolutionnaire pour abuser la France sur ses ressources. 11 n'y eut jamais, i aucun mo* ment de la Révolution, ni quatorze armées, ni quatorze cent mille hommes, et encore moins le comité de Salut public eut-il eu l'honneur de créer à la fois des forces militaires aussi prodigieuses* Voici, en effet, la stricte vérité à ce sujet.
11 y avait, le 10 juillet 1793, quatre armées, c'est-à-dire l'armée Française avait été divisée en quatre corps, d'un effectif total de 190 mille hommes, savoir: à l'armée du Nord, 48,000 hommes^ à l'armée du Centre, 47,000; à l'armée du Rhin, S5,000; et endo, à Tarmée du Midi, 40,000; sans compter 17,000 hommes dans les colonies, 11,000 sur les côtes maritimes, et 53,000 dans les places; total général, 271,000 hommes, tant troupes de ligne que volontaires nationaux .
Le 36 janvier 1793, le comité de Défense générale proposa, par~ l'organe de Dubois de Crancé, son rapporteur, d'éleyer Teffèctif des troupes à 303,800 hommes, et de les diviser en huit armées, dont 3 au Nord, trois au Midi et deux au Sud-Est; sans compter un corps de réserve a Châlons et un corps d'observation sui* les cètea de la Manche. La Convention n'adopta, pour le moment, que le cbifiFi*e de l'effectif; cependant, le 1^ mars suivant, le comité de Salut public distribuait les troupes de la République en neuf armées distinctes, ainsi qu'il suit :
V Armée du Nord, aux ordres du général Dumouriez, 30,039 hommes.
3° Armée des Ardennes, aux ordres du général Valence, 33,737 hommes.
Z^ Armée de la Moselle , aux ordres du général Beuroonville , 33,461 hommes.
' Entrf les divers documents qu'on peut citer au sujet de ces quatorze armées, nous nous bornerons à mentionner Prudliomme, ffisL dei ilévo/., et le rapoort de Harrère, à la Co^ivcntion, au nota du comité de Salut public, le 7 gërroinal an ii (34 mars 1794).
* Rapport du ministre de la guerre le 10 juillet 1792.
4» Arnëcdu Rëâi, mx oi^dTCS du jféttéralCwtiiic^ Â^JÊt^ liomtnes. ^ Année des Alpes, aux ordres da général Ketlermafm, 50,S(y8 faofDines.
6"* Armée d'Italie, aux ordres du général Biron, 31,819 bonmes. 7^ Anfiée des Pyrénées, aux ordres da général Servan, 50,566 hommes.
S^ Arnéedes côtes, aax ordres du général Laboordonnaye, 41,9i< hommes.
9^ Armée de réserye, aux ordres du général Berrayer, encore â former*.
L'effectif de ces armées ne s'élcTait, comme on Toit, qu'à 296,555 hommes, sans compter Tarmée de réserve, qui i/étail p»s encore Ibrikiée, et ^e Dubois de Crancé avait portée à 26,000 hommes.
Le 5 avril 1793, un décret nonvean fut rendu par la Convention en ces termes : « I^es forces de la République seront divisées en once armées sous les dénominations suivantes : Armée du Nord, âeê Ardeones, de la Moselle, du Rhin, des Alpes, d'Italie, des Pyrénées- Orientales, des Pyrénées-Occidentales, des côtes de la Rochelle, dès côtes de Brest et des côtes de Cherbourg. » Le décret ajoutait qu'il serait formé, en outre, deux nouvelles armées de réserre pour Tintérieur.
L'efiPectif de ces onze armées 8*était assez sensiblement élevé ; cependant on va voir qn*il n'atteignait encore qu'a» chiffre de 409,000 hommes. En voici le détail, tel que Pavait consigné Saint- Jnst dans un registre relatif à ses missions miblaires, et qui fut saisi dans son bureau, au comité de Sakit public, le soir du 9 thermidor.
Armée du Nord 92,000 h.
Armée des Ardennes 16,000
Armée de la Moselle 83,000
Armée du Rhin 100,000
Armée des Alpes 3ifr,000
Armée d^ltalie 96,000
Armée des Pyrénées-Orientales ....... 33,000
Armée des Pyrénées^Occidentales S0,000
Armée des côtes de la Rochelle • 55,000
Armée des côtes de Brest ........ 15,000
Armée des côtes de Cberbonrg 10,000
Quoique ces chiffres forment un total de 479,000 hommes, l'effectif de ces onze armées n'était pourtant qne de 409, en raison d'un déficit de 70,000 hommes que Saint-Just avait constaté, et qu'il indique arec détail. En outre, ce chiffre comprend non-seulement les soldats présents sous la toile, mais encore les troupes des garnisons *.
Quoique le décret du 30 avril, qui avait divisé les troupes en onze armées, eût ordonné qu'il en serait formé deux de réserve pour Pintérieur, on peut remarquer qu'elles n'existaient pas encore à la fin
* Prudboœme, BévoL de Paris,
^ Yoy. le registre de Saint-Just dans Barrère, JHém,
du moif â*«oùt, qioqiie à laquelte s'arrêtent les observations de Saint- Just. Néanmoins, ces deux nouvelles armées avaient été formées dès le 29 décembre 1795, ainsi que le ai* state le cérémonial qui fut suivi à cette époque pour la fête des Victoires.
Le comité de Salut public, voulant profiter de Tenthousiasme qu'avait produit la prise de Toulon pour retremper le moral des troupes, décida qu'il serait donné, le premier décadi de nivôse an ii (50 décembre), une fête nationale aux armées. En conséquence, chacune d'elles envoya à Paris douze délégués ; et, suivant 14nvariable cérémonial imaginé par le peintre David, on recommença la promenade des chars antiques, environnés de jeunes filles et précédés de l'image de la Bastille et des Tables de la loi '.
Le premier char, portant douze défenseurs de la patrie, et environné de quarante jeunes filles vêtues de blanc, avec des ceintures tricolores, et tenant à la main une branche de laurier, était celui de Tarmée révolutionnaire.
Le second char/orné et entouré de la même manière, était celui de l'armée du Haut-Rhin.
Le troisième, était celui de l'armée du Bas-Rhin.
Le quatrième, celui de l'armée de la Moselle.
Le cinquième, celui de l'armée du Nord.
Le sixième, celui de l'armée des côtes de Cherbourg.
Le septième, celui de l'armée des côtes de Brest.
I^ huitième, celui de l'armée de l'Ouest.
Le neuvième, celui de l'armée des Pyrénées-Occidentales.
Le dixième, celui de l'armée des Pyrénées-Orientales.
Le onzième, celui de l'armée du Var.
Le douzième, celui de l'armée des Alpes.
Le treizième, celui de l'armée de Toulon, suivi de la Convention en masse.
Le quatorzième char était celui de la Victoire. Il portait la statue de la déesse, et marchait entouré, dit le programme, de cent braves sans-culottes, en bonnets rouges«
Tous les détails qui précèdent exigent maintenant quelques réflexions générales qui tes résument.
Premièrement, on aura remarqué le procédé à l'aide duquel le comité de Salut public créait les armées : ce procédé consistait à diviser les troupes en corps dont le nombre était successivement augmenté, sans augmenter en proportion l'effectif des forces générales. Ainsi, des quatre armées du 10 juillet t79â, il fit d'abord les huit armées du âO janvier 1795, puis, les neuf armées du 1*' mars, puis, les onze armées du 50 avril, puis, enfin, les treize armées du 50 no-
^ Voici, d'après un journaliste de l'époque, le jugement que le peuple de Paris portait sur ces cérémonies : « Il se lasse de promener dans les rues les Tables de la loi et quelques pierres de la Bastille comme de vaines reliques sans vertu, et il se dit enfin : croit-on nousembêier longtemps encore? — Prudhomme, BévoL de Parié.
▼embre ; et quoique le nombre des armées eût plus qae triplé, en deux années, l'effectif n'avait été augmenté que de ]a moitié et porté de 271 mille hommes à 420 m. ; environ.
Deuxièmement, il ne serait pas exacte comme on yoit, de dire que le comité de Salut public avait créé les treize armées du 10 nivôse an II. Elles n'étaient que le fractionnement des armées antérieures, légèrement augmentées, et elles avaient toutes pour noyau l'armée de Louis XVf .
Troisièmement enfin,, et quoi qu'on fasse, on ne saurait découvrir nulle part les quatorze armées de cent mille hommes chacune dont une tradition irréfléchie a gratifié le gouvernement révolutionnaire.
D'abord, on vient de voir que leur nombre ne s'élevait qu'à treize. On arriverait bien à quatorze en y ajoutant l'armée navale, qui était relativement la plus belle ; mais d'un côté il faudrait toujours en retirer l'armée révolutionnaire de Paris, qu'on ne saurait donner pour une armée véritable, parce qu'elle n'était qu'un ramassis de coupejarrets destinés à promener la guillotine sur toute la France, et que d'ailleurs, si l'on comptait celle-là, il faudrait compter également les cinq ou six autres pareilles qui désolaient les départements et qui furent dissoutes par le décret du 14 frimaire an ii. Ainsi donc, ou il il n'y avait pas quatorze armées, ou il y en avait plus de vingt*
Ensuite, les militaires décideront si, dans la tactique moderne, l'on peut donner le nom d'armée à des corps de 16 mille hommes, comme l'armée des Ardennes; à des corps de 15 mille hommes, comme Tarmée des côtes de Brest ; à des corps de 10 mille hommes, comme l'armée des c6les de Cherbourg ; et enfin, à des corps de 4 mille hommes, comme l'armée révolutionnaire de Paris. Ce dernier corps, décrété le 2 juin 1793, sur la motion de Lacroix, devait se composer de 6 mille hommes, payés à raison de 40 sous par jour prélevés sur les riches; mais dans le rapport de Barrère au 7 germinal an ii (27 mars 1794), relatif à la dissolution de cette horrible bande, il est dit que son effectif ne dépassa jamais 4 mille hommes, et que le comité de Salut public lui avait constamment refusé les guillotines ambulantes et montées sur des roues, sans cesse réclamées par Ronsin, son digne général.
Que si nous poursuivions encore plus loin l'histoire des forces militaires, nous nous éloignerions de plus en plus du chiffre des quatorze armées. En 1794 commence une concentration qui fond ces petits corps les uns dans les autres. L'armée de Toulon se fond dans l'armée d'Italie ; l'armée des Ardennes se fond dans l'armée de la Moselle, et il n'y a bientôt plus que trois grandes et belles armées, celle de Rhin-et-Moselle, celle de Sambre-et-Meuse, au nord, et celle d'Italie, au midi.
£n.somme, les faits sincèrement étudiés prouvent que jamais, à aucun moment, malgré les réquisitions, les levées en masse, les commissaires et la guillotine, le comité de Salut public ne réussit à mettre sur pied cinq cent mille hommes; et le désordre était tel dans l'organisation de l'armée, que, malgré les deux cent millions qu'elle coûtait
par$HoUf les MrQU|ies 9efi4C«ii( jiiiiiaÂs ni habiUée«, oi noarries, ni l^ajées. C'eit pour effrayer l'Europe, pour rassurer la France, et surtout pour couvrir la honte de sou admiDistration, que le comité de S^lut public apportait à la tribune la fable de ses quatorze armées ; qu'il faisait décréter, le 30 juin, six ceot raillions de récompenses territoriales aux soldats dont ils ne touchèrent pas une obole, et qu'il déclarait, le 2tt septembre suivant, par l'organe de C<mthon, que l'effectif était porté à un million huit cent mille hommes, £t telle était U maladlresse de ces charlatans politiques, qu'après avoir annoncé un effectif d'un million huit cent mille hommes, ils ajoutaient un instant après : vous voyez que notre situation est loin d'être désespérée ■•
Il nous reste enfin à montrer a l'aide de quels moyens le comité de Salut public arriva aux résultats que nous venons d'indiquer; moyens monstrueux et bien dignes d'une époque où la nation entière était sacrifiée aux folies et aux fureurs d'une trentaine de médiocrités sangujnikires qui s'étaient imposées au pays.
De^x mesures violentes et dévastatrices furent décrétées par la Convention pour alimenter les armées que sa politique de destruction avait rendues nécessaires, la réquisition du âO février et la levée en masse du 17 août 1705. La première soumettait tous les célibataires et les veufs sans enfants, de 18 à 40 ans, à la formation d'un contingent de 300 mille hommes ; la seconde était.générale, et mettait à la disposition du comité de Salut public toutes les générations comprises entre 18 et 23 ans. Garnot, qui la décida, avait voulu avoir, d'un seul coup, sous la main, dit Biurère, tout ce que les armées pourraient consommer. Danton ne trouvait pas la jeunesse fauchée assez près de terre ; il avait vivement insisté pour que la réquisition commençât à 16 ans '.
La première réquisition avait déjà littéralement vidé des faoïilles et des communes. Le contingent se décidait au scrutin entre les concurrents (lu içème territoire, et le parti qui avait la majorité décimait ses adversaires. « On a dégarni des maisons entières de tous les cultivateurs, écrivaient au comité de Salut public des représentants en mission. Dans quelques paroisses, on a profité de l'occasion pour en tirer tous [es meill^rs patriotes. Dans d'autres, on a désigné tous les employés aux douanes, afin de n'avoir plus de surveillants ^. » Qu'on juge de ce qui resta, lorsque, six mois plus tard, Garnot vint prendre, sans compter les huit générations dans lesquelles le scrutin de février avait déjà fait des brèches si profondes ! Quel désastre pour les populations rurales que les guerres de raucienue France avaient toujours respectées, ne demamiant des soldats qu*aux vocations volontaires, et laissant à l'agriculture les bras nécessaires à ses travaux! »
^ Mùniteur du 27 neptembre 1794, séance du 25. ^ s Barrère, Mém,
3 Corresp» inéd, du comité de Salut public.
El'ï^^âêriil, te* hioj^ns, q^ équWalafettt à une VéritàMè d^pùlariibn; dès réquîflitîoas mnombrables et arbitraires, Ifràppant les hommes sans distmctfon, iéis animaux, tes tivres et les fourrdgfes, et phis de deux eems millions par mois, deut milliards et demi par an, jetés au miiDistre de là gfuerre; tout ceïa, manïé par un goiivernemeiil "quî avait, au lieu d*épée, la gfuîllotine au côté, n'amva à prodnh*e, nous t'avons dit, qu'urre armée à pefhe égale en nombre et fort inférieure en rnstr\ieUon et en discipline à celles que la France lève et entrëlient, eii pleine paix, depuis vmgt ans ! Taul il est vrai que Tordre seul est fbrt et fécond, et qu'il est de FeSsaice de Taharchiè de tout affaiblir et de tout srértiiser !
Venons maintenant à Paction morale exercée par le gouvernement du comité de Salut publie sur les esprits et sur les âmes, et, en général, à la direction qu'il imprima à ta société.
Considéré danè ses rapports avec les idées, tes sentiments et les croyaucte, on peut dire que le gouvertiewient de la Révolution Fut la dëgradatiôn et Fabrutissement de Tespèèe humaine, systématiquement appliqués à la France. Arts, scrénces, lettres, poésie, religion, yre dû foyier et du kiioude, h démagogie foula et écrasa tout de son pied b<mdix et sanglant. La société avait été si profondément et si complèteraeï>t bouleversée que tout ce qu'elle avait de raseux, de putréfié et d'immonde était monté et se tenait à sa surface. La stupidité cifFrorrlée, ta crarpule grossière, le pillage cynique se prélassaient aux lieux où l'oBtl de l'Europe contemplait autrefois Tbonneur, réiégànce et le génie; si bien que lorsque la providence jirgea qu'il était temps de rétat^ les lois morales du moh^, il n'y eut que ces dèùx cboses à fskhe : vider les |^iais danis lés geôles, et les geôles dans les palais.
Le plus grand crime qu'un gouvernement puisse commettre envers une nation, c'est de luiôter ses croyances. Prendre à une faiOitle son ftls, son pam, sa nvaison, c'est attaquer sa richesse; mais lui prendre sa foi, c'est àrtfaci«êr sa vie. Le peuple surtout n'a que la religion pour nourrir sa pensée, pour éclairer son âme, pour diriger sa conscrence. Il ne peut pas, avec Flàton, Sénèque ou Leibnit2, remonter à l'auteur dé tout par fè sublime effort de l'idée pure. Il a besoin que Dieu s^indine juâ^rr^n niveau de ses mains tendues vers lui ; et puisqu'fl n'a point, pour pénétrer les pt*of6ndeurs du cid, Fesprit qui raisonne et qui affirme, é'e^t bien te moins qu'on liii laisse le cœur qui se soumet etqui^roit.
Bëmè à part ce qu'elle a d'incomparable et de divin dans sa natoré, la religion, conisidérée comme simple véhicule des idées civilisatrices, est bien supérieure à toutes les philosophies du monde. Si gfrande, si éfevée cfu*on la Suppose, une doctrine philosophique ne s'adresse jamais qu'à quelques intell^ences d'élfte, fécondées pair le travail et mûries par la réRefxion. La rdigion, au contraire, s'adresse à tous les esprits, les pénètre avec la même facilité et les gouverne avec ïé mëtÈie ebàfpire. Voilà pourvoi lés disciples d'une philosopliie tiennent toujours dans une école, tandis que les disciples de la religion couvrent l'univers. ^
Cétait donc bieD i la vie même de la France que le gouTemement de la Révolution s'était attaqué en poursuivant ranéantissement des croyances religieuses; il savait qu'en frappant là le coup était mortel.
Les populations des villes, en général plus amoncelées, plus corrompues, plus faciles à réunir et à influencer, et la population de Paris en particulier, furent Tobjet des premiers essais des révolutionnaires contre les cultes. Ces essais furent rudes, car les racines de l'antique foi étaient profondes. Tandis que vers le mois de juin 179S la bourgeoisie de Paris, plus voltairienoe, commençait à ne plus se marier aux églises et à ne plus faire baptiser ses enfants, le peuple, plus pieux, s'obstinait à suivre les processions de la Fête-Dieu dans les rues. 11 forçait les esprits forts à se découvrir, et amenait au district le boucher Legendre qui avait voulu rompre les rangs des fidèles avec sa charrette ensanglantée. Au commencement de décembre , dit un journaliste philosophe, les ^lises étaient pleines et les assemblées primaires désertes ; et, le soir de Noël, tout Paris courut à la messe de minuit ^ Le scandale parut monstrueux aux journalistes. Ces mêmes hommes, qui réclamaient pour eux la liberté de la presse, attaquaient dans les autres la liberté de la conscience; et la section des Graviliicrs, organe de cette intolérance philosophique, s'empressa de faire fermer, selon l'expression de Chaumette, toutes les boutiques à prêtres.
Ce n'était donc pas le peuple qui était irréligieux, c'étaient ceux à qui la providence avait donné la mission de le conduire et qui prirent la tâche de le corrompre. C'était cette presse, fière de sa fausse science, et cette administration, modelée sur la représentation nationale. Quel pays ne succomberait, lorsque la d^radation lui vient de son propre gouvernement ?
Dès les premiers mois de 1793, la guerre au catholicisme était ouverte. Le costume ecclésiastique était proscrit par un décret. Quelques prêtres courageux osaient le porter encore sur la charrette fatale, en accompagnant les victimes à Téchafaud; et de misérables journalistes, encore plus lâches qu6 féroces, trouvaient que cet appareil n'annonçait pas les mœurs d'une nation éclairée, humaine et libre '. Apparemment qu'il y aurait eu plus d'humanité à priver un homme àt sa consolation suprême, et que la raison de la France se serait montrée avec plus de lustre, si les patients avaient été traités comme des animaux qu'on traîne au charnier.
La Convention et la commune de Paris s'étaient partagé l'œuvre infâme de la démoralisation publique. Encore était-ce la commune qui prenait Tinitiative ; la Convention obéissait. La commune fit un dieudeMarat, et, par un arrêté du 23 octobre 1793, elle le plaça dans les divers sanctuaires élevés à Marie ; la Convention alla faire son apothéose, et se mêla aux litanies que les jacobins chantaient à son honneur.
Pendant les derniers mois de cette sanglante année s^accomplirent
^ Prudhomme, Kévol. de Paris; — * Ibid.
les trois plus grands outrages que la Révolution ait commis contre les mœurs publiques : rétablissement du culte de la Raison, Tabjuration du clergé et des sections de Paris, et la profanation des objets employés au culte.
C'est principalement une sorte de niais, à grandes prétentions phi* losopbiques, nommé Ghaumette, procureur général de la commune, qui fut le promoteur du culte de la Raison. G*est lui qui en requit et qui en obtint l'établissement du conseil de la commune et de celui du département. La Convention ne fit que sanctionner cette nouvelle religion, lorsqu'elle décréta, le 20 brumaire an u (10 novembre 1795), sur la motion de Thuriot^ que la basilique de Notre-Dame serait consacrée à son culte. Le jour même eut lieu la cérémonie. Une montagne avait été dressée dans la nef, portant, à son sommet, un temple avec son inscription : ▲ la philosophie. Une prostituée, vêtue en déesse, une pique à la main et coiffée du bonnet rouge, sortait du temple, s'asseyait sur une sorte de nuage et recevait Fbommage de deux rangées déjeunes filles habillées de blanc. À ses pieds brûlait, sur un fût de colonne, une lampe qui était le flambeau de la térite; et un hymne était chanté par tous les sans-culottes présents, accompagné, dit un journal, d'une musique républicaine '. La Convention n'ayant pu assister le malin à cette indécente parade, elle fut recommencée le soir en sa présence.
Ce fut trois jours avant cette fête, le 17 brumaire, que Gobel, évêque constitutionnel de Paris, vint, avec ses douze vicaires, déposer ses lettres de prêtrise sur la tribune de la Convention. Ce malheureux vieillard, qu'une première faute conduisait à une seconde, avait opposé une longue résistance et d'abondantes larmes à cette honteuse action. Mais la faction athée et révolutionnaire, qui voulait abattre les croyances, avait besoin d'un éclatant exemple pour efi^rayer ou pour entraîner le clergé. Momoro, président du département, Lhuiilier, procureur général, Ghaumette, Hébert, CoUot-d'Herbois et trois ministres protestants, parmi lesquels était Jullien de Toulouse, se rendirent, le 16, A onze heures du soir, chez Gobel, et voulurent lui imposer une abjuration. Pour éviter la mort, dont ils Te menacèrent, Gobel consentit à renoncer à ses fonctions. La Terreur lui arracha plus encore, car voici une partie des paroles qu'il prononça le lendemain : «> La volonté du peuple souverain est ma loi suprême, et mon premier devoir ma soumission à ses ordres. C'est cette volonté qui m'avait élevé au siège de l'évêché de Paris... Aujourd'hui, qu'il ne doit plus y avoir d'autre culte public et national que celui de la liberté et de la statue de la sainte ëgalitëy je viens vous déclarer hautement que, dès aujourd'hui, je renonce à- exercer mes fonctions de ministre du culte catholique. Les citoyens, mes vicaires, ici présents, se réunissent à moi. En conséquence, nous vous remettons tous nos titres.
^ Prudbomine, RèfooL de Paris, où sont rapportés tous les détails relatifs à cette fête, avec une gravure représentant le Temple de la Philo- Sophie, la Déesse de la Raison et son entourage.
llm 32.
Ce n*éuit peut-être pas tout à fait une apostàsfe, mm c'^it àéanmoins une insigne lâcheté. Plusieurs ecclésiastiques, évèques et prêtres, Timitérent. Deui méprrsabtes renégats la dépassèrent. Coupé de rOise, et JuUien de Toulouse, Fun é?èque constitutionnel , Tâutre mitiistre protestant, s'embrassèrent â la tribune et déclarèrent, BTec des i*tres éhontés, que leur ministère n'ayaJt été qu*un pur charlatanisme. La lâcheté de Gobel ne le défendit pas de la fin tragique qu'il atail redoutée, car il périt stir TéchsTfand, le 15 avril 1794, avec ces mêmes athées qui Tarraient déshonoré.
La faction athée avait calculé juste. L'action de Gobel entratna Fa plus grande partie de ce clergé ôejureurs dont la Constituante avait affligé la France. Des juifs, des protestants, des catholiques constitutionnels apportèrent à la commune de Paris les objets consacrés â leur culte ' ; et cette ignominie des rabbins, des ministres et des prêtres poussa le malheureux peuple encore plus avant dans la dégradation morale. Des députations des sections de la Maison Commune, de Bonne-Nouvelle, de Beaurepaire, des Quinze- Vingts, des Lombards, des Gravilliers, de THonime Armé, de Guillaume-Tell, de Mucîus Scaevola, des Piques, de TArsenal, de Montreuil, des Marchés, de la Fi^aternrté et des Invalides, vinrent tour à tour à la Commune àfbjurer la ibi de leurs pères, et déclarer qu'elles entendaient suivre désormais le culte de la Raison *.
De son c6té, là Convention sapait, avec une infernale opiniâtreté, les derniers et faibles appuis de ce qui restait de religion. Le 19 juillet 1795, elle avait rendu un décret condamnant â la déportation les évèques qui s'opposeraient au mariage de leur prêtres. Le 10 novembre, elle rendait un décret nouveau assurant une pension aux prêtres qui abjureraient leurs croyances, et le 25, elle chargeait toutes tes autorités de recevoir ces apostasies. L^article 7 de la Constitution de 1795 garantissait le libre exercice des cultes : était-ce respecter le culte catholique que d'intervenir dans sa discipline par des décrets comminatoires, de profaner ou de fermer ses églises, et de travailler à 5^1 destruction par des récompenses dont le prix était imposé aux catholiques eux-mêmes. Surtout était-ce respecter la liberté du catholicisme que d'encourager publiquement les profanations par lesquelles se termina cette guerre faite aux croyances?
Pendant la fin du mois de frimaire an ii, et pendant tout le mois de brumaire, les jacobins et les sans-culottes se promenèrent dans les rues de Paris, velus de surplis et de chasubles, et allèi*ent amonceler au pied de la Convention, qui battait des mains, les croix, les calices, les ornements du culte, et tous les vases sacrés des églises qu'ils avaient dépouillées et profanées. « 11 était réservé aux habitants de Paris, s'écriait le président de la Convention, de donner encore ce grand exemple à la République entière. >» Hélas ! de quelle
* Vdir les procès -vci Baux de la commune, brutoaire an ii. Loin me, Récol. de PaïU. — • Ibfd,
— Prud-
erreur, de quelle fbfîe, de quel crtme ceffe malbeufreiKe tille n^niteRe pas d^'à scandalisé hi France! Heureuse encore, la-I^nce, si te
S lus sanglant despotisme n'aTait pas érigé en lois ces nombreuses et irerses abominations !
L'Europe entière se souleva de dégoût contre ces turphodes. Le comité de Salut public, faonteux lui-même d*excès aussi bas, et crai* gnant peut-être de ne plus conserver d'empire sur des hommes à ce point dorades, chargea Robespierre d^apporter à la tribune une protestation publique. Cette adresse aux puissances étrangères, du 1 9 frimaire an h, et le décret sur la liberté des cultes dont elle fut accompagnée, ne changeaient et ne pouvaient rien changer au cours des choses. Ni Robespferre, ni le comité de Salut public n'étaient en* dore assez forts pour arrêter la dépravation des mœurs, qu'ils avaient constamment encouragée. Aussi le décret, sans déroger aux lois précédentes, et sans improuver ce qui s'était fiiit Jusqu^â ce jour, se bornait-il à une invitation faite aux citoyens de s'abstenir de disputes théologiques ! comme s'il y avait de la théologie dans le fait des portefaix, habilités en évèqnes,qui foulaient aux pieds Tes vases sacrés enlevés aux tabernacles, dans la salle même de la Convention.
Quelques mois plus tard, lorsque Robespierre, après avoir abattu Tes factions rivales, dut Se croire et se crut en effet le maître de la Révolution, il Sentît aisément, quoique esprit médiocre, qu*on ne saurait gouverner un peuple d'athéfe§,si un tel peuple pouvait exister. 11 avait envoyé â récbafaud Chauthette, Clooiz, Momoro et tous les inventeurs du culte de la Raison comme corrupteurs de la morale publique; mais tout ce que le désonire révoItitionOaire lui permit de faire, dans sdn célèbre discours du 7 mai 1794 sur les croyances rettgieuâes, cte fut de substituer une forme d'athéisme à une autre. Quelle différence y à^vaît-il entre Tîltre-Suprème de Robespierre et ta Raison die Chatimeite ? Aucune. Quelle différence y eut-il entre lâ mascarade du 20 brumaire à Notre-Dame et la mascarade du 90 prairial aux Turîeries? Aucune, si ce n'est que les hymnes de Robespierre étaient moins ridicules que ceux de Chaumette, et sa musique un peu meilleure. Quant aux deux théologies, elles se valaient bien.
La dépi*avation u*un peuple par Panéântissementde ses croyances est derfainement la plus prompte, la plus complète et la plus sûre ; mais le gouvernement de la Révolution les employait lotîtes, celle de l'esprit comme celle du cœur. Il n*ôtait pas seulement au chrétien ses égh'ses, il ôtait encore à l'enfant ses écoles, et au lettré ses académies.
II n'y avait pas encore, à la fin de 1795, une ^etile école piimaii*e ôUvêrfe éh France. Lés familles réclamaient en vain. Le déci^etdu 50 mai qui les créa, et celui du 9 brumaire an ii, qui les organisa, augmentèrent le nombre de ces lofs inutiles dont lïi Convention iuon-* dait les départements. On avait brûlé tous les anciens livres servant à Féducaiion de la jeunesse, parée qif'Ms ^parltient de la religion et de la royauté. Les pères de famille de la section dti Muséum députèrent
i la commune, le SO brumaire, pour demander que ces ouvrages fussent remplacés, ne trouvant pas que la déclaration des droits de l'homme, dont l'impression avait été ordonnée, remplit suffisamment cet objet. Les rares écoles d'adultes étaient également privées de livres. Il était défendu d'y enseigner l'histoire de France et Tfaistoire sainte. On n*y tolérait que des extraits de l'histoire grecque et de l'histoire romaine, et les autorités révolutionnaires y faisaient de fréquentes recherches pour détruire les Bibles qui pouvaient y avoir été conservées'.
Un système général de dévastation, dirigé contre les arts et les monuments, avait couvert la France de cendres et de ruines. Tous les édifices o£Frant des armoiries sculptées ou peintes avaient été renversés par ordre des sociétés populaires. La Convention ne trouvant pas que c'était assez ordonna, le 13 pluviôse an ii (2 janvier 1794), la démolition générale des, châteaux; et, portant la fureur de la destruction jusqu'au délire de l'extravagance, elle voulut, par le même décret, que la dénomination de château^ donnée autre fois à la demeure de quelques particuliers^ restât irrérocablement supprimée^ oubliant que la tyrannie peut bien abattre des tours et tuer des hommes, mais qu'elle est sans force contre les mots et contre les langues.
Tous les livres, tous les manuscrits qui, par leurs reliures ou leurs enluminures rappelaient la science héraldique, la religion ou la monarchie, étaient détruits. La commune de Paris avait décidé de brûler la bibliothèque royale, lorsque la Convention épouvantée la sauva par le décret du 12 brumaire an ii, qui suspendait le brûlement des parchemins et livres jusqu'à ce que le comité d'instruction publique eût prononcé sur leur destination '.
Ainsi marchait et s'étendait cette dévastation universelle, s'attaquant à toutes les formes de l'intelligence, détruisant des valeurs immenses, créées par les arts, comme ne le prouva que trop bien le rapport fait à la Convention par Grégoire, le 51 août 1794, et rendant de plus en plus profond ce sommeil de l'esprit que signalait Pétion dès le mois de décembre 1792. u Dans le mpment où nous allons donner un nouveau gouvernement à la France, disait-il, fondées sur les bases éternelles de la morale et de la philosophie, les lumières semblent s'éloigner au lieu de s'avancer. On ne fait pas assez d'attention à ces pas rétrogrades et à l'empire que prend insensiblement l'ignorance. Je ne parle pas du sommeil léthargique qui s'est emparé des arts... Je parle de ces ténèbres qui se répandent, qui s'épaississent, qui, chaque jour, semblent obscurcir de plus en plus l'horizon de nos connaissances morales et politiques, et envelopper dans leur étendue et les sciences de goût et les sciences utiles. »
Pouvait-il en être autrement, lorsque Robespierre, l'homme le plus considérable de la Révolution, déclarait, en principe, qu'il fallait proscrire les écrivains comme les plus dangereux ennemis de
* Voy. à ce sujet, des détails donnés par M»« Campa n, Corresp. ^ Voy. Barrère, JHém,
la paMe > ? Lorsqve la commune de Paris, cédant aux réclamations . d'un journalisme infâme, brisait et dispersait, le 10 août 1793, les antiques et funèbres monuments de Saint*Denis ' ? I..orsqu'un lâche artiste présentait la destruction des statues des rois comme un triomphe de la raison sur les préjugés, lui qui avait déjà accepté les bienfaits du roi de France, et qui devait accepter plus tard les bienfaits du roi de Prusse ^7 Lorsque Fadministration de la capitale faisait défense de représenter, au Théâtre-Français, d'autres pièces que des tragédies sur Brutus, sur GaYus Gracchus, sur Guillaume Tell? £nfin lorsque, pour briser la tradition des lettres, un arrêté municipal fermait les Académies le 5 août 1795?
Que pouvait-il rester, après ces actes sauvages, accomplis au nom delà philosophie? Une société de brutes sanglantes; une commune qui écrivait aux ministres de supprimer de leurs dépèches le mot de Monsieur, et d'y substituer le mot de citoyen ; une convention qui invitait tout le monde à se tutoyer ; des législateurs qui, le jour du premier anniversaire de la mort de Louis XVI (S pluviôse an u], allèrent en corps sur la place de la Révolution, et, au milieu de danses et de cris horribles, assistaient au supplice de quatre victimes 4, et qui, le 10 juin suivant, paraissaient à la fête de l'Etre Suprême, vêtus de culottes de peau d'homme chamoisée ^, n'ayant reculé que devant la proposition de Brissot d'établir des boucheries de chair humaine.
Quand la malheureuse ville de Paris fut complètement dégradée et avilie; quand ses habitants eurent été chassés des temples, dépouillés de leurs vêtements honnêtes et affublés de carmagnoles impures; quand il ne leur resta plus un coin de leur maison , pour vivre en repos ; quand on les eut forcés d'écrire leur nom, leur profession et leur âge sur leurs portes, et de dîner en pleine rue; en un mot, quand le gouTernement de la Convention et du comité de Salut public n'eurent rien laissé debout ni de la liberté, ni de la dignité, ni de la
* Piècea trouvées cheai Robespierre, no 43.
* Voy. les pages révoltantes dans lesquelles Prudhomme demande, dès janvier, ces honteuses profanations. — RévoL de Paris,
' Peu d'hommes ont montré, pendant la Révolution, un caractère plus odieux et plus lâche que celui du peintre David. —Voir dans Prudhomme,^ Jffist, des RévoL^ les outrages qu'il commit envers M»* Elisabeth : dans Barrère, Mém,^ les offres qu'il avait reçues et acceptées en 1814 du prince de Hardenherg, au nom du roi de Prusse ; et au Moniteur^ le discours qu'il prononçable 17 brumaire an ii,sur la destruction des statues.
* « Quelques députés, les Réool. de Paris^ voulurent sortir de l'en» ceinte que les citoyens armés formaient autour d'eux ; mais le peuple les retint. » La Convention presque tout entière assista donc volontairement au spéciale de sang qui lui fut donné.— -Après tout, ajoute le même journal, les représentants du peuple sont-ils donc d'une sensibilité plus exquise que celle du peuple — RèvoL de Paris,
^ « Tous les députés étaient en habit bleu de roi, avec des culottes de peau de daim ; mais plusieurs en avaient de peau d'homme^ conformes à celles qui furent envoyées à Barrère par un général de la Vendée. » -^ Prudhomme, Hist, des Révol,
pQdeiir, — il eut Ute dé ploto^er àtm le mMie atffissélliènt là fntitct entière.
Paris araît en beau Yoinir les cominissaires de la cbmiaaoé et les feuilles d*Hébert, les campagnes étaient longtemps restées calmes, laborieuses et résignées. Elles ne comprenaient rien â ces orgies de la capitale, sinon qu'il n*y avait plus là ni liberté, ni morale, ni rel^ifon . Enes cachaient leurs prêtres déguisés au fond des bois ou des bruyères, et des émissaires muets allaient prévenir les ftiinilles des saints mystères qui se célébraient la nuit dans de nouvelles catacbmbtt. Tout le monde travaillait, priait et se taisait, eicepté dans ces héroïques et saintes provinces de TOuest où la fol, la patrie et Thonnenr retrouvaient leurs légions fulminantes.
Cette résistance des campagnes aux folies et anx crimes de Paris éclate dans la correspondance de tous les missionnaire^ de désordre, chargés de les traraiUer rëtolutionnairement ». • En général , écrivait au comité de Salut public Prieur de la Mart^, les villes sont patnotes; mais les campagnes àont à cent lieues de la Révolution ; et tout, jusqu'à lenr maintien, leur costume, et surtout leur fangage, annonce assez qu'il fiau(h*a de graihds effbrts pour les mettre à ia hautenroh elles doivent être. » Ces ignobles jacobins dé Paris étaient scandafisés de rencontrer des paysans qui n'avaient ni effronterie, ni bonnet rouge, et qui savaient mieux leurs vêpres qne fee ça ira,
« Le laboureur est estimable, écrivait de son côté à la Convention le district de Cotbeil, mais il est fort mauvais patriote en général >. n Ce district de Corbeil demandait qu'on établit un mùximum sur le pHx des blés, et il blâmait fort Vincivisme des laboureurs, qui ne se souciaient pas d*ètre ruinés.
« lV>us ces habitants dn Nord, ajoutait nn imbécille féroce, nommé Dufresse, chef d'une armée révolutionnaire opérant â Duneiibre (Dunkerque), semblent isolés de la République. Les signes de la liberté existent à peine; le peuple n^ est pas instruit sur le bonheur que notre constitution nous prcfmet, La ville, depuis que nous avons commencé nos travaux révolntionnaires, commence à devenir un des sanctuaires de la liberté. Toutes les églises sovkX fermées, IjC temple de la morale, qui va s'ouvrir â la prochaine décade, Éçv9i désormais le seul lieu où le peuple viendra entendre la vérité. C'est un grand pas de fait pour le progrès de la philosophie, »
Enfin, le représentant du peuple Laurent mandait à son tour : u Je me propose de faire ça et là des courses dans les campagnes pom* éiectriser le cultivateur. S'il we veut pas se rendre à la rai^son, il faudra malbeureusement le faire rendre à la force, n
Voilà quel langage parlaient au comité de Salut public lés agents qu'il envoyait dans les provinces chargés de missions civiques. Ils témoignaient tous unanimement de la profonde horreur qu'inspiraient anx campagnes les maximes et les excès de k capitale, et ils
* L*expréssioh est do représentant DuqireSrfoy. Prudliomme, Hévol, de Paris.
éMîflK ch^rgA de \f^ sovnettre, co^ptupe disait Laiireul, à la raison ou i la force, c^esi-à-dire de les corrompre ou de le$ rava|[er.
I/hifttoire ne saurait assez dire ce qu'étaient ces coupe-jarretsf, qiii* s^appelaieat missioanaire^ Jacobins ^ ei que le gouvernement changeait ^éiectniser les campagnes* « Nous menons avec nous, écrivait Tallien, plusieurs bons citoyens que nous enverrons dans les cam* p«^oes comme missionnaires pour détruire le Fanatisme et Taristocri^ie. » Et un peu plus tard, Tallien rendait compte ainsi ue ses succès : <i Nous ^ous sommes adjoint pour cette mission civique d|e bons et chauds patriotes. Discours révolutionnaires, proclamations énergiques, écrits patriotiques répandus avec profusion, rien ne sera négligé de notre part pour éclairer les esprits et détruire le mal affreux qu*ont fait les journaux prétendus modérés. » Et pour que le lecteur sache comment les esprits étaient éciairës, Prieur de la Marne écrivait : u J'ai fait la chasse à ces scélérats de prêtres, comme pn la fait aux loups.» Carrier écrivait: «Tout ira, mais, f;....!' i( faut dès ex^ipples terribles I. » Duqueisnoy écrivait, et c'était le début de sa
lettre : « Je vous envoie quatre j... f à raccourcir *. » C'était au
comité de Salut public, c'est-à-dire au gouvernement de la France lui-même, que ces infâmes dépêches étaient adressées, et ces choses-ià se lisaient autour de la table du Conseil ?
Souvent, Tignoble se mêlait à Tatroce. Un de ces misérables proconsuls écrit : « Notre tribunal révolutionnaire va toujours bien. Le fameux ÏG^uichard, miroitier, a porté avant-hier sa tête à la guillotinç. — Du moment oit f aurai pu me procurer les bas pour Robeè^ pierre, je te les ferai passer ^. » L'affreux M aignet écrit à Cou thon : ic II n'y a plus qu'une chose que je vous demande, c'est de m*autoriaer à former un tribunal révolutionnaire. Je porte à douzeou quinze mille hommes ceux qui ont été arrêtés. U faudra faire une revue, afin de prendre tous ceux qui doivent payer de leur tête leurs crimes; et comme ce choix ne peut se faire que par le jugement, il faudrait tout amener à Paris. Tu vois l'impussibilité. D'ailleurs, tV/af^^ épouvanter. — Ton sucre, ton café, ton huile d'olice sont en route; tu recevras le tout sous peu dç jours 4. » Ces cannibales n'avaient, on le voit, qu'une férocité froide, sans entraînement ni enthousiasme; ils parlaient guillotine, comme on parle ménage, et ils mêlaient leur sucre et leurs bas avec les têtes coupées.
Le comité de Salut public imposait donc aux provinces la démoralisation et les excès de tout genre qui souillaient Paris. Quant à Paris lui-même, le comité suivait beaucoup plus ses révolutions intérieures qu'il ne les dirigeait.
^ Corresp, inéd, du comiiè de Salut pubHs, — ' Ihid.
' Lettre dePilot à Gravier. Pièces trouvées chez Robespierre, no 104.
4 Maignet à Coùthon. Pièces trouvées chez Bobespwrre, n» 10g.— Sur cette lettre de Maignet fut établi le tribunal révolutionnaire d'Oraoge, où ces douze à quinze mille hommes furent jugés révolutionnairement, c'est-à-dire sans instruction écrite et sans assistance de Jurés, — Voy. Pièces trouvées chez Robespierre, n» 109.
Ses membres les plus capables étaient des hommes sans conylctioDs réfléchies et auxquels une ardente ambition avait tenu lieu de principes. Tout gouvernement leur allait, pourvu qu'ils en fussent ; et tout crime leur était vertu, pourvu qu*il les servit.
Tant que le pouvoir de Louis XVI avait paru solide, Robespierre sYlait montré ardent royaliste, et c*était la république qui ravait rendu républicain. Barrère soutenait la féodalité et les justices seigneuriales, en 1788, contre M. de Lamoignon ; il fit des figures de rhétorique, sous la Terreur, à la gloire de la guillotine; il servit Tenipereur, en 1804, dans les petites choses, et ce ne fut pas sa faute s'il ne le servit pas dans tes grandes. Carnot, le plus honnête de tous, s'il peut y avoir de Thonnéteté dans le sang injustement répandu, avait acheté une charge de capitaine, sous l'ancienne monarchie, lorsque ces charges se vendaient; il avait largement pris sa part dans les désordres et dans, les excès, quand le pouvoir était à ce prix '; et lorsque la mode des titres et des décorations revint, cet austère sansculotte fut pair de France, s'appela Monsieur le comte, et reprît sa croix de St-Louis, sans la moindre difficulté. Ce n'étalent donc pas là des hommes politiques, ayant la passion de diriger leur pays dans la voie de quelque grande et nobje idée; c'étaient des ambitieux subalternes, flattant tous les genres d'anarchie pour leur arracher le pouvoir, et ayant de la domination une envie si basse et si dér^lée qu'ils aimèrent mieux être tyrans de leur pays avec honte, que sujet de leur roi avec honneur.
Le comité de Salut public n'eut jamais qu'une règle certaine et inflexible, ce fut de briser, sans distinction, tous les obstacles qui s'opposèrent à sa marche, et de rester, même au prix des plus grands crimes, â la tète de la Révolution. Rien ne l'arrêta, ni la religion, ni les mœurs, ni la propriété, ni la pensée, ni la liberté, ni la vie des citoyens. Il fit de toutes ces choses saintes la litière de ses stupides et féroces proconsuls.
Nous avons vu que lorsque la religion lui avait disputé l'empire des âmes, il avait chassé les chrétiens dés églises, et traqué les prêtres comme les loups. Nous avons vu que lorsque les mœurs avaient repoussé ses abrutissantes doctrines, il les avait corrompues. La propriété, rintelligence, la liberté, la vie des hommes n'obtinrent pas de lui plus de respect.
Lorsqu'il voulut réduire Lyon, soulevé contre la sanglante tyrannie des jacobins, il imagina d'aiguiser par l'appât du vol la colère des démagogues, et il fit présenter par Couthon,ie11 juillet 1795,1e décret qui ordonnait la séquestration des biens des aristocrates ^ et leur distribution ultérieure entre les patriotes indigents et opprimés. Ce décret suspendait même le payement de toutes les sommes dues, soit par des particuliers, soit par l'Etat, à la ville bu aux habitants de
^ Carnot déclara à la tribune de la Convention, le 1«>- avril 1795, qtie «I te comité c/« Salut public avait commis des crimes, il devait en réclamer sa part. — Voy. sur sa croix de St-Louis, Barrèrè , Mém.
Lfon, sans s^inquiëter ni des droits des tiers, qui étaient violés, ni du commerce, qui était anéanti. Aussi bien la persécution et la destruction du commerce entraient-elles dans ses plans ; et c*est en vertu de ses instructions que Carrier écrasait le négociantisme à Nantes, comme Jullien Pavait écrasé à Bordeaux ^ Et comme cette application du vol ayait réussi, comme elle avait fait accourir sur la malheureuse cité les bandes affamées et hurlantes de la démagogie, le comité de Salut public voulut la renouveler contre Toulon. Barrère, ce même Barrère qui , le 17 mars 1795, avait fait décréter la peine de mort contre quiconque proposerait la loi agraire, ou toute autre loi subversive des propriétés territoriales, commerciales ou industrielles, fit décréter, le 25 octobre, que la loi relative à la séquestration des biens des aristocrates lyonnais serait applicable aux biens des aristocrates toulonnais*
Kt ce ne fut pas la faute du comité de Salut public, si la ville de Lyon ne disparut pas du sol, comme Bédouin. « Nous démolissons à coups de canon, et avec l'explosion de la mine, autant qu'il est possible, » écrivait ColIot-d'Herbois le 15 frimaire an ii '; mais il fallut renoncer à ce projet, parce que la démolition coûtait 400,000 livres par décade ^ ; et alors naquit Fidée de disperser la population lyonnaise sur tonte la surface de la France. « Il t'appartient, Couthon, écrivait Collot, de développer ces idées. J'en ai déjà parlé à Robespierre. Concerte-toi avec lui pour finir le décret concernant cette commune qui ne peut subsister sans danger. La population licenciée, il sera facile de la faire disparaître, et de dire avec vérité, Lyon n'est plus 4 ! }»
Et la pensée, avec quel brutal dédain n'était-elle pas traitée! La police avait repris la censure des pièces de théâtre ^ comme sous l'ancien régime; seulement, elle y mettait infiniment moins de formes, et ses examinateurs n'étaient pas des académiciens. Chaque journal était soumis à un censeur, ainsi que le révéla la discussion du â juin 1795 à la Convention nationale; et une com'nission, établie à l'Administration générale des Postes, faisait d'une manière publique et officielle l'ouverture des lettres, au nom de la commune de Paris. « Les ordres pour la visite des lettres sont toujours les mêmes, écri"* ▼ait au comité de Salut public le chef de ce comité ; mais on a ajouté Tordre d'examiner les lettres qui viennent du contre-seing de la Convention ^. n Tel était l'empire de l'arbitraire et du despotisme dont le gouvernement révolutionnaire donnait l'exemple, que les corps admi*
* Lettre de Jullien à Robespierre et à Saint-Just. Pièces trouvées chez Roheepierre, n<» 107 (i) et 107 (k).
^ Lettre de Collet à Duplay. Pièces trouvées chez Bobespierre, no 86* ^ Lettre d*Achard à Gravier. Pièces trouvées chez Robespierre, no 86.
* Lettre de Collot à Couthon. Pièces trouvées chez Robespierre, no 08. ^ Lettre de Payan à Robespierre. Pièces trouvées chez Robespierre,
no 55. ^
* Voy. la iéanee de la Convention du^Juin 1793.
nistratîFs, quand ils avaient pour eux la force, se mettaient sans façon au-dessus de lui.
Et la liberté individuelle, qu*en avait fait le comité de Salut public? Qn*était devenu le bon temps où il n'y avait qu'une Bastille, quatre ou cinq prisons d*l£tat, et où il fallait être au moins gentilhomme, conseiller au parlement, ou poète, pour en faire les honneurs pendant quelques mois? Maintenant, toute maison était geôle, et tout homme était gendarme. « Il y avait, c'est Prudhouime qui compte, quarante-quatre mille comités révolutionnaires, et quarantequatre mille chambres d'arrêt. Quatre mille municipalités pouvaient décerner des mandats, cinq cent soixante-six districts jouissaient des mêmes prérogatives, ainsi que quatre-vingt-quatre administrations départementales, ce qui pouvait produire, y compris Paris, guo" rante-huit mille sept cent tingt-quatre prisons >. » Et cela ne suffisait pas, car Paris avait fait des prisons supplémentaires avec quelques hôtels particuliers et avec la plupart des anciens collèges.
Et quoique la pompe aspirante de la guillotine travaillât sans cesse à vider les prisons, elles étaient habituellement bien garnies, souvent pleines, quelquefois combles. La loi du 16 avril 1794, qui ordonna de transférer à Paris toutes les personnes qui donneraient de fom" brage, fit des prisonniers un véritable corps d'armée, double de l'armée révolutionnaire. Le 30 décembre 1793, les prisonniers de Parts s'élevaient déjà à 3,â43 personnes; mais le 1" mai 1794, ils s'élevèrent à 8,418. Ces prisonniers, destinés au bourreau, ne font pas d'ailleurs double emploi avec les personnes arrêtées en vertu de la loi des suspects j du 16 septembre 1793, et dont Camille Desmoulins, vers la fin de cette année, portait le nombre à deux cent mille '.
Ce qu'on appelait le tribunal révolutionnaire n'était qu'un horrible abattoir où, pendant plus de seize mois, le bourreau ne manqua pas, un seul jour, d'aller prendre son chargement de chair humaine, «i Je suis venu, citoyen, disait Samson à Fouquier-Thin^iHe, vous demander combien il faut de voitures aujourd'hui? — Huit, dix, douze, dixhuit, vingt-quatre, trente : il y a trente têtes pour aujourd'hui, répondit Fouquier, avant l'audience ^. » Et les choses marchèrent de ce pas du mois de mars 1793 au mois d'août 1794. Vers la fin de cette tuerie, tout infâme qu'il fût, Fouquier en était troublé. « Je ne vis pas tranquille, disait-il à Sénart, secrétaire du comité de Sûreté générale; je suis tourmenté par les ombres de ceux que j'ai fait guillotiner; ils ont dû mourir; le système l'exigeait. »
Le tribunal révolutionnaire fut créé par décret du 10 mars 1793 sur la motion de Carrier et avec l'appui de Danton. Il était composé de dix juges, divisés en deux sections, d'un accusateur public assisté de deux adjoints et de douze jurés , avec trois suppléants. Ces vingthuit soi-disant magistrats ou jurés étaient vingtrhuit assassins char-
* Prudhomme, Bisl, des Révol,
* Camille Desmoulins, le Fieux Cordetîer^ n» 4.
* Sénart, ;1féin.
gës, à raison de 18 francs par jour, d*appliquer les plans du gouvernement révolutionnaire. Et afin ite ne point encourir le reproche de sévérité dans notre appréciation, voici ce qu'en pensaient et ce qu>n disaient les révolutionnaires eux-mêmes : « Lebon est revenu de Paris, écrivait Tun d*eux, transporté d*une sainte Fureur contre Tinertie qui entravait les mesures révolutionnaires. Tout de suite un jury terrible, à Vinstar de celui de Paris, a été adapté au tribunal. Ce jnrj est composé de soixante bougres à poil. La guillotine, depuis ce moment, ne désempare pas; les ducs, les marquis, les comtes et les barons, mâles et Femelles, tombent comme grêle, Lebon n*est occupé qu'à rédiger des actes d*accusation, et nous à interroger et Faire des visites domiciliaires. Nous ne dormons plus. 11 n'y a pas un de ces coquins-là qui n'ait mérité àéternuer dans la besace ». » Voilà ce qu'était le tribunal révolutionnaire d'Arras, à l'instar de celui de Paris, Et ils se ressemblaient tous.
La mort était employée à si Forte dose par le comité de Salut public que les populations s'y étaient habituées. On riait d'elle, du bourreau et de son triangle. Plusieurs personnes en eurent Fantaisie, et se la passèrent, u Hier, écrivait Collot. un spectateur revenant d'une exécution, disait : Cela n'est pas trop dur; que Ferai-je pour être guillotiné '? » Pendant que Charlotte Corday passait sur sa charrette, allant au supplice avec sa chemise rouge, un délëjg;ué de Mayence, nommé Adam Lux, se sentit une telle envie de mourir qu'il alla écrire immédiatement à Fouquier-Thinville de vouloir bien le comprendre dans une fournée prochaine, comme admirateur de Charlotte ; et Fouquier l'y comprit ^. En ce temps-là, on demandait un service à la guillotine, et elle en rendait, pour peu qu'on Fût lié avec ceux qui la faisaient Fonctionner.
« Héron, député et employé du comité de Sûreté générale, vint me trouver, dit Sénart, dans le cabinet où je travaillais aux rapports. Il médit d'un ton mielleux : Je voudrais vous prier de me rendre un service important, vous le pouvez. Si vous Faites ce que je vous demande, je vous remettrai à l'instant un elfet de six cents livres ; j'ajouterai un présent de trois mille livres, je vous payerai dix huit ceot& livres, et vous Ferai avoir une place fixe de dix mille livres. Enfin, il termina sa proposition par m'inviter à insérer dans mon rapport le nom de sa Femme, afin de la. Faire guillotiner 4. »
TouteFois, dans cet assaut de plaisanteries qui se livrait autour de la mort, si la gatlé des victimes était noble, celle des bourreaux était infâme. On applaudit à Lamourelte définissant la guillotine, une chiquenaude sur le cou^; mais on maudit Vaudier et Vouland dépensant tout ce qu'ils avaient d'esprit dans ce dialogue de cannibales :
V Lettre de Darthé. Pièces trouvées chez Robespierre, no 85.
* Lettre de Collet au comilé de Salut public. Pièces trouvées chez Robespierre, no 88.
> Prud homme. Histoire des Révol.
* Sénart, Mém,
' Prudbomme, ffist, des Révol.
— Vadibr : mais je vous aï vu sur la place de la Révolution, près de la guillotine ! — Youlaiio : j'ai été rire de la mine que ces gueui-iâ font â la fenêtre. •— Vadibr : Oh ! le plaisant passage que le vasistas ! Ils vont là éternuer habilement dans le sac ! » Quand le tour de ces misérables venait d^élernuer aussi, ils mouraient tous comme meurent les assassins, lâchement.
Comme la besogne du tribunal révolutionnaire de Paris était effroyable, surtout depuis la loi du 16 avril 1794, Robespierre, Saint- Just et Couthon firent rendre la loi du 22 prairial (10 juin) , dont fartice 12 supprimait l'instruction, et larticle 16 la défense ^Dès ce moment, la tuerie marcha comme la foudre; et peut-être que fiarrère eût été obligé de faire exécuter sa guiilotme à sept fenêtres % si le 9 termidor 727 juillet) n'eût arrêté l'élan du bourreau. Voici, en e£Fet, le travail ae la guillotine parisienne en neuf mois : en novembre 1793, il j eut23 guillotinés; en décembre, 2Ï5S; en janvier 1794, 131 ; en février, 102; en mars, 99; en avril, 173; en mai, 273; en juin, 497 ; en juillet jusqu'au 27, 151^5; total jusqu'au 9 termidor, depuis l'établissement du tribunal révolutionnaire, 4,200 personnes, dont près de 1,200 femmes ^.
£t quelles étaient ces victimes qu'abattait ainsi la hache révolution* naire ? Des ducs, des marquis, des comtes, des barons, mâles et femelles, comnH' disait Darthé? Oui, sans doute, la noblesse paya largement sou tribut ; mais le peuple ne fut pas plus épargné qu'elle. « Au commencement de la prochaine décade, écrivait un membre du tribunal révolutionnaire d'Orange, soixante chiffonniers seront traduits en jugement, et jugés à la même séance. Un pareil nombre les suivra peu de jours après 4. » £t si l'on fait le dépouillement des
^ Les éditeurs des Fragmenta sur les institutions républicaines ont placé, en têle de l'œuvre de Saint-Just, une note du citoyen ***^ qui prétend avoir vu son ami verser des larme» alnmdantes sur la violence du gouvernement révolutionnaire, et témoigner son indignation à la ieC" ture de la loi du 33 prairial. Le citoyen *** était un peu trop naïf. Il
du comité de Salut public; que celni-ci voulut en demander la révocation, et qu'il y eut , à ce sujet, -une violente dispute dans laquelle Saint- Jusl menaça Caruot de la guillotine. Yoir,^ là-dessus, les détails donnés par Barrère, témoin oculaire, ilfm. SainWust fut peut-être Thomme le plus féroce de la Révolution, parce qu'il l'était à froid et de dessein prémédité. Lui seul pouvait écrire qu'H marcher ait volontiers les pieds dan^ le sang et dans les larmes; et ce n'est pas pour rien qu*un de ses subor^ donnés s'exprimait ainsi sur son compte : « II était temps que Sainl-Just vînt auprès de cette malheureuse armée. Il a tout vivifié, ranimé, régé^ néré. Sainte Guillotineestdans la plus brillante activité. Quel maître bougre, que ce garçon-là ! » Lettre de Gatteau, Pièces trouvées che» Robespierre, no 39.
* Villate, les Mystères de la mère de Dieu dévoilés.
3 Prudhomme, Histoire des Révol.^ t. 8. passim.
^ Lettre de Viol à Payau. Pièces trouvées chez Robespierre^ n» 90 (b).
cinq énormes Yoliimes consacrés par Pruâhomme à la liste des personnes envoyées à la mort par les tribunaux révolutionnaires, on verra que plus du tiers des suppliciés étaient des ouvriers, des soldats, des servantes ou des couturières.
Dans quel but, et pour quel résultat s'accomplissaient donc ces actes infâmes ? On ne sait, et leurs auteurs ne le savaient pas euxmêmes. La France épouvantée subissait en la maudissant celte politique horrible et ceux qui la mettaient en œuvre la condamnaient au fond de leur cœur. « La révolution est glacée^ écrivait Saint-Just peu de temps avant sa mort ; tous les principes sont affaiblis; il ne reste que des bonnets rouges portés par f intrigue, » Ainsi, les hymnes, les fêtes, les hurlements excitésautourdei'échafaud, tout ce fracas révolutionnaire était factice; au fond, tous les principes sociaux étaient détruits, et les porteurs de bonnets rouges, les Monge, les Grégoire, les Garât, les Thibaudeau , les Merlin, les Jean-Bon- Saint-André, les Carnot n'étaient si pressés d'abattre les comtes et les barons que pour prendre leur place dans le livre d'or de la Chancellerie.
Ainsi, la Révolution allait devant elle, sans savoir où, mais avec la conscience de ses crimes, et surtout avec la volonté ferme de les continuer. Il n'est pas encore temps de faire le bien, écrivait Saint- Jusl, vers le 9 thermidor. Il faut attendre un mal général assez grand'y pour que l'opinion éprouve le besoin de mesures pro^ près à faire le bien '. » Cinq milliards de propriétés confisquées, deux cent mille personnes emprisonnées comme suspectes, un tribunal de sang jugeant sans instruction et sans débats, la Terreur comme système, et la guillotine partout dressée comme moyen, ce n'étaient pas là des maux assez grands aux yeux du plus profond penseur du comité de Salut public. Il fallait beaucoup plus encore, afin d'appliquer les Institutions qu'il avait rêvées, et que le 9 thermidor empêcha d'éclore.
T avait-il au moins dans l'avenir un terme aux confiscations, aux emprisonnements et aux massacres? Le principal philosophe du comité de Salut public n'en était pas bien certain, car il avait pleinement prévu et admis l'hypothèse contraire. « Le jour où je serai convaincu, écrivait-il, qu'il est impossible de donner au peuple français des mœurs douces, énergiques, sensibles, Je me poignarderai. n Saint-Just, l'âme du triumvirat renversé par le 9 thermidor, n'entendait donc faire qu^une expérience politique aux dépens de la France; il brûlait, il pillait, il tuait, dans l'intérêt d'une hypothèse sociale, comme un chirurgien <%orge des chiens, écorche des grenouilles et dépèce des cadavres dans l'intérêt d'une question anatomique. Seulement, Saint-Just promettait de se poignarder s'il ne réussissait pas. C'était là, il faut en convenir, une belle avance et une grande consolation pour ceux qu'il guillotinait !
Voilà ce qu'était le système du comité de Salut public, commt
< Saint-Just, Fragments sur Us institutions républicaines.
coaceplion politique, — une expérience qui pouvait échouer l comme gouTernement et comme administration, c'était moins encore, au dire de Barrère qui le savait bien, car il répondait un jour à quelques personnes, qui le plaignaient de Texcès de ses travaux : « la Guillotine fait tout, c'est elle qui gouverne *• »