‹ Histoire des causes de la révolution françaiseChapitre 2 sur 15 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LOUIS ZTI IBI8UB6B LB PBUPLB, ET SUSCITB LBS HOMMES DE UCTniBt COUTRE les PARLEMENTS, LA IfOBLESSE ET LE CLERGÉ.

Déjà, depuis plus d'une année, la Révolution s'avance à grands pas; les résistances les plus séditieuses paralysent Paction du gouvernemeni de Louis XVI ; une foule de réformes, ordonnées par les ministres, et repoussées par les Cours souveraines, tiennent les populations en suspens entre des autorités rivales; la machine administrative ne fonctionne plus ; la royauté est désarmée et manifestement compromise; et cependant, le lecteur faura certainement remarqué, nous n*avons> vu apparaître encore ni Tintervention du peuple, ni celle des philosophes.

Nous avons vu le§ parlements lutter; mais pour maintenir leur droit d'enregistrement facultatif, c'est-à-dire leur prétention à mettre le mortier au-dessus de la couronne.

Nous avons vu la noblesse lutter; mais pour conserver ses immunités fiscales et ses privilèges provinciaux.

Nous avons vu le clergé lutter; mais pour préserver ses anciennes formes administratives, et pour conjurer l'égalité devant rimp6t.

Seuls, les deux agents auxquels les préjugés historiques attribuent rinitiative et l'accomplissement de la Révolution Française, le peuple et les écrivains ne se sont pas encore montrés ; et, en effet, ils n'avaient que faire de paraître dans une lutle oii l'opposition était moins libérale que le pouvoir. Nous nous trompons néanmoins au sujet de l'un d'eux. Le peuple de Paris avait fait des émeutes au palais pour soutenir la loi salique et les anciennes constitutions du royaume, et le peuple de Grenoble avait couronné de roses M. de Bérulle, parce qu'il défendait contre le gouvernement central du pays l'antique oligarchie de sa province.

Ainsi la Révolution Française commence et s'étend, sans le peuple et sans les philosophes; et même les premiers soulèvements se font en faveur des traditions féodales. Cependant, le moment est arrivé où ces deux formidables influences vont intervenir dans les affaires publiques; mais cette intervention au lieu d'être spontanée, sera factice et artificielle, et c'est le gouvernement de Louis XVI qui va la provoquer en excitant les premières émeutes et en payant les premiers libelles.

n faut d*abord noter la position de Louis XYI. Elle était cniHIe el réroltanle. Ses ministres offraient au pays, depuis seiie moiê, un eosemble de réformes équitables et magnifiques, ayant toutes Fégalité et la prospérité publiques pour objet. Le peuple, auquel, en définitive, ces réformes profitaient, assistait avec une indiflPérence désespérante aux luîtes qu'entraînait leur établissement, quand il ne les combattait pas de la manière la plus ingrate et la plus stupide. Bien évidemment, le peuple ne pouvait agir ainsi que par une ignorance complète de ses vrais intérêts et par une suite de sa condescendance séculaire 'envers le clergé, les parlements et la noblesse. 11 était donc assez naturel que ie gouvernement de Louis XVI songeât à Téclairer ; mais il ne fallait pas que ce désir, très-légitime, allât jusqu'à le révolutionner. L'ignorance vaut encore mieux que Tanarcbie, parce qu'il est plus aisé de vaincre Tune, que d'arrèler l'autre.

M. dé Brienne fut celui qui conçut et qui fit agréer au roi l'idée de soulever le peuple contre les privilégiés afin de s'appuyer sur lui pour briser leurs résistances. » La magistrature, la noblesse, le clergé, dit un contemporain, avaient résisté : on médita Tanéantissement de ces Gotp^poli tiques ; et comme un pareil coup d'Etat était au-dessus des .foices de l'autorité royale, on appela le tiers-état pour le charger du s6in de la vengeance. Jusqu'alors, l'union avait régné entre tous les ordres de citoyens ; tous faisaient cause commune contre le ministère*' ; on résolut de leur supposer des intérêts différents, d'exciter le liers-état à la défiance, à la jalousie, à Tambition ; de lui rappeler sou nombre, sa force ; de lui faire envisager ses droits politiques comme devant être proportionnés à ceux de la nature. Ou ne doutait pas qu'après avoir anéanti les corps et les ordres, qui formaient dans Ja menarchie le pouvoir intermédiaire, les chefs populaires ne $e montrassent toujours dociles et favorables, ou que leur résistance ne fût •faèilc'à prévenir ou à écarter... Dès lors, jusqu'à l'ouverture des Etats-Généraux, on va voir le roi sur la même ligne que les factieux, "professer leurs principes, corrompre l'opinion publique, et appeler k peuple à la sédition. »

.D'où avait pu venir à M. de Brienne une pareille pensée? Les contemporains, qui la constatent, ne l'expliquent pas. Voulut-il pousser Loui} XVI dans la voie où avaient marché Louis le Gros, Louis XI et Louis XIII, et faire faire un quatrième et dernier pas à l'autorixé royale? Cela se i)eut bien. Néanmoins, il nous parait plus probable de supposer qu'il procéda très -légèrement en cette circonstance, comme dans les autres, c'est-à-dire, qu'il rêva une alliance s'opérant d'elle-même entre le trône et le peuple, comme il avait rêvé des réformes politiques, fiscales, administratives et judiciaires s'opérant avec le concours des vieux intérêts et des vieux préjugés qu'elles rui-

* Comme on le voit, tous les ordres, même celui de la bourgeoisie, avaient, jusqu'alors, fait cause commune contre les réformes. Dès ce moment, le tiers-étal va se séparer du clergé et de la noblesse; et c'est le gouvernement qui aura opéré celte séparation.

naient. Toujours est-il que poussé, vers la fin de mai, aux dernières mesures par les résistances universelles des parlements, du clergé et de la noblesse, « il conçut dès ce moment, dit Wéber, l'idée de soule? er le tiers contre les deux premiers ordres et dVn faire un rempart autour du trônic... Il employa dès lors toute son influence à susciter les^prétentions du tiers contre Tordre de la noblesse, et les principaux dépositaires de l'autorité du goufemement eurent l'ordre de diriger les esprits vers ce mouTement, et de former une alliance défensive . entre le peuple et la couronne. »

Le plan conçu, dans ce but, par M. de Brienne, était vaste, complet; et bien ordonné. Il comprenait deux parties principales et distincies.' La première avait pour objet le soulèvement direct, tumultueux, r^. volutionnaire des classes populaires contre les classes privilégiées, au moyen de libelles et de journaux répandus dans les provinces ;.la. seconde se proposait l'élaboration de la divulgation des grands principes de réformes professés par Louis XVl, à l'aide d'écrits ef deToKé- . moires demandés à tous les écrivains du royaume. \ < * •. *

L'esprit est saisi de surprise et d'épouvante en présence d'Sng en*t treprise aussi téméraire et aussi factieuse. On se demande juajtjvàT'.

Suel point allait l'impéritie ou l'aveuglement d*un ministre capatSe * e mettre le feu aux intérêts et aux passions d'un grandpays dans l'es^^^ poir de surmonter le désordre partiel par le désordre total ; et Voq ûçcomprend pas commentLouis XVI, un prince si sage, si réservé/5i«ii-I mide, qui perdit vingt fois le trône pour n'avoir pas osé résister sr.ÛA^'. seule émeute, put se résoudre à faire de Témeute même un moyt^ de: gouvernement. Il fautdonc les preuves les plus nettes,les plusfqrtép,^ les plus nombreuses, pour ajouter foi à la réalité des mesures pÀlfit-* i ques que nous exposons à cette heure, et qui montrent d'une mamège/ si victorieuse, contrairement aux opinions historiques universelftmelt « accréditées, non-seulement que la Révolution n'est pas Vœuyri du peuple et des philosophes, mais encore qu'elle a coûté au gouVe^^- vment de Louis XVI des peines infinies pour l'organiser et lui dopne( • le branle. . • •

L'envoi des écrivains en province commença vers la fin de m^ ^

i'aaivée 1788. Nous trouverons et nous signalerons tout à rhfture.'.' eur passage, u Des écrivains connus par leurs talents, dit Mt de. Bouille, par leur esprit factieux et révolutionnaire, furent envoyés^ dans les provinces pour enflammer le peuple et répandre, par leur^ discours et leurs écrits, les principes d'égalité et de liberté qui 'À)uvaient le soulever contre les ordres privilégiés et le préparer à feigr destruction. A cet efi^et, Mirabeau fut en Provence; Volney fut en** / Anjou et en Bretagne; d'autres, moins connus, se répandirent dans « différentes provinces. Paris était inondé d'écrits incendiaires et révolutionnaires, tolérés par le gouvernement, et dont les auteurs étaient ouvertement protégés >. »

Des témoignages contemporains, précis et spéciaux, ne permettent

* Marquis de Bouille, Mém .

pas de mettre en doute Taffirmation générale qui précède, «c Un journal , la Sentinelle du Peuple ^ rédigé à Rennes par un écrivailleur arrivé de Paris, dit H. de Chateaubriand, fomentait les haines '. » Or, eet écrivailleur était précisément Volney, nommé par H. de Bouille, car c'était lui qui , a?ec^Monsodive , rédigea les trente numéros de /a Sentinelle, adressés au trers-état de Bretagne, et publiés du 10 novembre au S5 décembre 1788. Quant à Mirabeau, sa coopération à Fœuvre de Ht. de Brienne se trouve consignée dans •bn pamphlet en forme de comédie, sous le titre de Cour plénière,

• pnblié.en juin 1788, et dans lequel le. principal ministre s'exprime *^3Î : «J'ai fait recrue des plus beaux esprits du siècle. Linguet, JUvarol et le banal Mirabeau ont reçu des arrhes *• »

' •'•;Cêtte œuTre générale et systématique d'un journalisme révolution-

.■ajre, agissant en province sous la direction de M. de Brienne, est

40ifipre établie soit par des témoins contemporains et irrécusables,

I jN^it^pIsù; les journalistes eux-mêmes. Ainsi , une brochure publiée en

^•jAîl«jf8&, dans l'intérêt des ordres privilégiés, blâme, en termes

^ffiglf^fi fondés, la conduite du ministère. « On corrompt les jour-

~^ ^ïS, dit-elle, pour les engager à séduire une partie de ta nation

i*fàux exemple du consentement de l'autre au sacrifice de ses

(s it \de ses libertés ; et, par Une conduite si peu digne de la majesté

trOne, on se flatte de parvenu, bientôt à faire plier nos têtes sous

^|l}ps affreux despotisme ^, » Ainsi enfin , un de ces journalistes ,

lé Hangourit, caractérise en ces mots l'esprit et le but du jour-

|u'il.eut ordre de répandre en Bretagne, sous le titre de Héraut

i Nation : « Les ministres du roi, le cardinal de Brienne et

Lamoignon , protégèrent cet ouvrage périodique. Point d'or-

;privilégiés; plus de parlements; la nation et le roi ; tel fut le

je au Héraut de la Nation 4. »

. Jiîitefois, ce n'était pas seulement par des journaux que M. de

friA^ travaillait à soulever le peuple contre les classes privilégiées.

( ]^m{f|pya également un très-grand nombre de brochures. On pour-

tfait^igniAer celles qui portent pour titre : Au peuple, sur ses vrais

• Até^éts, lé Catéchisme des parlements, VA vis au Public etprin-

iKaractérisentee genre de publications. Une note de XAvis au peuple • ^rjk'^uc cet écrit, envoyé de Paris à Dijon, y fut réimprimé à S,000

.'••'JÏSWrfeaubrlancr, Mèm. d* Outre-Tombe.

..> ^ &a dernière édition de la Cour plénière, sans nom d*auteur ni d*im-

^•prineur. — Mirabeau y est indiqué comme Tauteur de la Réponse aux jilhrmeê d*un bon citoyen.

* Remontrances du peuple au rot, juin 1788.

. * Desehiens, Bibliographie des Journaux. —Cesi donc par suite dUine étrange méprise que n. Louis Blanc, Bist. de la Révolution Franc., a signalé le Héraut de la Nation comme Tun des journaux que les philoso-

' ph«s de 1788 dirigèrent secrètement contre la monarchie.

! 1' :; «empiafréii et diitribu^. du 18 au 1;^uin, par la •ot.oi defi^rt^.

■ Ce pamphlet fut imprimé à Nanlei, ^^(^ j Versa îljtèl.-iii^ïiiihrtsî, .. 'i et passé de Versailles à Paris, par moi,3ani^êcaTrossedti31<Te';fâtu';' y-; de* sceaux Ijoioignon, et dans celui Sf M. Berlraiid «ïe. XoitfffiUël- 'dernier intendant de Bretagne*. » ï . •■""•;.--"! .A v , .^ Jamais rien ne fut donc plus nettement et plK3.«Q)!derB«ni^l4l>lt t .''que ce 80uiè»emeut systématique et ûniTersel.du peuple çofÂié l«^v' .^: "classes privilégiées, fomenté par rauloTilé rôyaie, (|UDiC|iie w'Ii^r^^ . '.':. capital et si caractéristique, ait d'atlleuts çaîse'-inapêrçii (MHlrWiiii^< ;'' ' toriens de la Révolution. C'est m|!iae paç eni^f ras dàtis Te cbpi^.âleL'' preuves que nous n'avons pas réùfli'é lQiires.'cell.es4[utpréèè3éÀt-'ïe|^' . ■■ témoignages de M"" de Slael eldeM;-dè. Baféntiù, l'un deà g^i^^.' ,' i des attemix de Louis XVI '. Cepenàant,;!! importe au but de.cBi^)|Ç|^ ' ^' .d'arr^r encore un instant IVsprâ ^ jécteur sur des ril'conUilraS^* *'■ d'une importance aussi sigDilicaiiveit *'; '-.:' "'' -.j .' ■;. ■ 'SI les prouvant que le gouverrtenlcnt.de I^uisXVl prépaiii' '«V; '•'- manièlé ré^^hit cl eReclua lui-méra.e ('inlervenlion de la.pô^i, '^'•' ^""''■'^ '^^ements de la Bév<)lutT<^j fïg'n de se faire de cell^l ■rr^'*! jenliotfune armé contre les parleoïéi^tïï Ta ntfbiBse e[ le'dt-* , ' ■" guéspourpfpousser lesréforiiiés.^* ' £^.:- \ " ^^ Elles prouvent qu'au niomcntcl^S^^IS-^VteXcJta le peupIeàlJi- Tolle contre les premiers' érdrps:,'li^1b't(c!'£ngàgée par M. de Gâ^ -rr en faveur de réalité deVaùlt rimjiôr.èlJ^erinierïeiition du pajs. ';; l'administration deseS a^Ws, durait séjà depuis près de rfeuj '" ■ nées; çt que le.pci^e, ày^-ofii piutic^ier de qui ees granilr fcrm.es deVaient.4'w«ttiéri'n!iiv-si'iilt'(neàl DcJi-"s avait ni dera'ai . ,■ Bisppu;féei, ni'ccitoprise'Sjiiiim qu'il' p*ait nitme, en plusiei éonStàiàmV^ppiJ^é 'p^r hi vioknce Iç3 pi^eDlioiis féodales île' ^p. lèçralie. ; -^j .,j , .ï.iElles prouvent que les premières jnanîfesialions de l'esprit^ lii ' ,\''. , -liOnnW^eFuretil l'œuvre de la royauté et non celle des écrilsiÂel ihL, !JfV.*-H^i*K ou des elfortsiles déinocraies, et que, comme le djl.Sa l(;rt| ■Vi^fti^itis^VI corrompit l'opinion publique et appela le peuple à^séi| ,

ferou-vent enRn, si Une Idiepreuveétait encore nécessaire^^udo^ft^t ..^lAonlaaénient'impoï^lesIibertés qu'on lui duimr "■■" — ^ ^fifl^éiait tnémc pas mûr pour celles qu'on lui ulfr

que«ôU(!jï^

* VÀviê'au peuple l^it partie d'une collection de brurhure poïséilofw, [oifl« pufiliÉcB en 1788, et (Ormant 7 vol. iu-K".

' OKiA'ieni, £iiiliograpàiB dei Journaux. • -,-. ;

. » jMiBt (leSlaei, Cotuiil.tufla Révol. Franc. — TS. de B.irtnli[j,M*i/,-* ■ ■' ■ '* Le- JVDitiVeur du 5 aoûLITSS, dans son arltcle^oUliqueilu joiii^^itj. .'.. '(^Hii.jCivtQiueiibservatibn EvtTn peuple ne ciiaDgepQlnteh vlÔBt^qt^ei^ * bivrmi^turloiiiquaiuIHn'èxiilepasun ^ngviénuiUiiti^iviilw^AS'^'.'r f« amfi^Ktt mUrgpour la Sépoluiioti etlàwirti qu'on veut Infl^^Mf-, ■__ .. V '''*|. de Pion. -., >::'?:*• " i'-ri;--""* -■

et qu*ai] lieu â*avoir donné Fimpulsion à la société, c'est lui qui la reçut du gou?ernement de Louis XVI.

Exposons maintenant les conséquences de cette excitation du peuple à la révolte contre toutes les autorités qu'il avait jusqu'alors respectées, et auxquelles il devait, en définitive, les pas si nombreux qu'ils a?ait Taits jusqu'alors vers le bien-être, la moralité et la civilisation. Ces conséquences furent terribles et désastreuses, moins encore par le sang qu'elles firent répandre, que par l'atteinte profonde qu'elles portèrent aux principes de toute société.

D'abord, et naturellement^ le sang coula dans les luttes que le gou- Ternement avait excitées et qu'il favorisa, u Effrayé des troubles auî s'étaient renouvelés en Bretagne, dit le marquis de Bouille, et des scènes sanglantes qui se passaient à Rennes >, où les Etats de la pro* TJQce étaient alors rassemblés, et où la bourgeoisie, ainsi que celle de plusieurs autres villes qui s'y était réunie ', s'était armée et attaquait ouvertement les nobles, auxquels elle avait livré plusieurs combats dans les rues, j'en parlai au comte de Montmorin, ministre des affaires étrangères, qui avait commandé dans cette province l'année précédente. Il était mon ami et mon parent. Je lui représentai avec franchise et avec liberté la nécessité de faire cesser promptement ce désordre par l'interposition de l'autorité royale et de la force mili^ taire. Je lui fis apercevoir les conséquences qui pouvaient résulter de oe pas étouffer, dès ce moment, ces semences de guerre civile et d'anarchie. Il me répondit, à mon grand étonnement : Le roi estirop mécontent de la noblesse et du parlement de Bretagne pour les protéger contre la bourgeoisie, justement irritée de leur violence et de leurs vexations. Qu'ils s'arrangent entre eux ; mais le gouvernement ne s'en mêlera pas ^. »

Ensuite, et ceci fut de beaucoup le c6té le plus grave de cette Jacquerie morale, le mot d'ordre donné partout au peuple, par le gouvernement, fut l'assaut livré aux privilèges de toute nature^ ainsi qu'à l'existence des Cours souveraines. L'un des instruments de l'insurrection nous l'a dit: « Point d'ordres privilégiés; plus de parlements ; la nation et le roi ; tel fut le thème. » Or, un thème semblable balayait à peu près l'ensemble des institutions, car nous avons montré qu'il 7 en avait bien peu qui n'eussent pas le privilège pour base. Les im-

* Voir le détail de ces scènes dans M. de Chateaubriand. Mém,d*Ouir&' tombe,

' Voir V Arrêté des jeunes gens d'Angers, du 4 février 1789, qui s'étaient portés au secours da MM* les étudiants en droit et en médecine et de MM. les membres de la basoche de Rennes, pour combattre VaristO' cratie que quelques nobles voulaient établir; et Tarrélé encore plus curieux des mères, sœurs, épouses et aniantes de ces jeunes citoyens d*AQ« gers, du 6 février, dans lequel ces mères, sœurs, épouses et amantu après avoir témoigné de leur respect et de leur obéissance envers l» roi, déclarent qu'elles périront plutôt que d'abandonner leurs amants^ leurs époux, leurs fils et leurs frètes. — Introd, au Moniteur.

* Marquis de Bouille, Mmn.

p6t8, Tadministratioa, le clergé, la justice, Tarmëe, le prifil^e atait tout pénétré; et la guerre populaire, séditieuse, faite au privilège, défait tout anéantir.

Louis XVI avait donc préparé, plus violemaient et plus aveuglément que personne, cette démocratie royale, dont Thistoire fait honneur à l'Assemblée constituante. C'est lui qui, par une guerre de plume et d'émeute, d'écrivain et de bandit, de calomnie et d'assassinat, guerre universelle et incessante, faite sur tous les points du territoire, avait sapé, miné, ébranlé toutes les institutions séculaires de la France.

Il ne faudra donc ps^ s'étonner si ces mêmes parlements qui, pendant deux siècles, avaient tenu trois rois en échec, sont un jour fermés sans résistance; à Paris, par un maire, dans les provinces, par un intendant; il ne faudra pas s'étonner si les dtnés, les censives, les banalités, les grueries, les justices seigneuriales, les droits^ les privilèges de tout genre qui, depuis l'administration romaine, constituaient l'existence civile de la noblesse, disparaissent dans une seule nuit ; enfin, il ne faudra pas s'étonner si les trois ordres eux-mêmes qui se disaient, la veille encore, plus vieux que la monarchie, qui avaient tenu avec elle tant d'Etats Généraux, s'écroulent en un instant, le 20 juin 1790, devant une mascarade de Turcs, de Polonais, de Cbaldéens, d'Espagnols, d'Indiens, d'Arabes, de Russes et de Brabançons, costumés avec la défroque de rO|)éra, et présidés par un imbécille, qui avait pris le titre d'Orateur duçenre humain '. Toutes ces choses si antiques, si vénérées, et naguère encore si puissantes, étaient, depuis deux ans, sourdement attaquées et détruites. Leur esprit, leur sève, leur vie étaient disparus ; et il n'en restait plus que les ombres, quand la Révolution les renversa.

4insi disparurent, dans un naufrage depuis longtemps préparé par des ministres imprudents, les pouvoirs intermédiaires qui équilibraient et qui maintenaient l'ancienne société française. Ces ministres voulurent qu'il n'y eût désormais que le roi et la nation ; mais, cette nation, ils eurent le malheur de l'agiter, de l'égarer, de lui inspirer le goût et l'habitude du désordre ; et lorsque le peuple et le roi, gravissant chacun la pente du pouvoir, se rencontrèrent seuls, ce ne fut hélas ! ni à Versailles, ni aux Tuileries, ni au Louvre, mais sur le plancher de l'échafaud.

Toutefois, ce n'était pas encore assez pour M. de Brienne d'avoir ^soulevé le peuple contre les ordres privilégiés et d'avoir ainsi brisé leur résistance dans le présent ; il voulut encore, après avoir fait accorder la prochaine réunion des Etats Généraux à l'aveugle et stupide insistance des parlementaires,il voulut que la noblesse, le clergé et la magistrature fussent dominés et vaincus, au sein de ces Etats« par le déchaînement des théories philosophiques. En conséquence^ il fit prendre au roi, en Conseil des Dépêches, le ^ juillet 1788, l'arrêt dont

Moniteur du 91 Juin 1790.

D0D8 avons d^ dénué as lecteur les dtsposltioiis prioefifales', et doM nous ne rappellepoos que l'article ^ :

« Sa Majesté iwite tous les savante et personnes Msin$ites de son royaume.. •• à adresser à M. le garde des sceaux tous les renseignements et mémoires sur les objets contenus au présent arrftt ; » — c'est-à-dire sur la réunion des Etats Généraux la plus nationale qui fût possible.

Mais comme M. de Brienne, en même temps qu'il consultait les savants et les personnes instruites du royaume, établissait, ainsi que nous Favons prouvé, la liberté de la presse, ce n'est pas an garde (ies sceaux, comme le demandait Louis XYI, mais au public, conHue il fallait s'y attendre, que les savants et les personnes instruites adres* sèrent leurs renseignements et leurs mémoires. Par ses journalistes et par ses pamphlétaires, M. de Brienne n'avait fàft attaquer que los ordres privilégiés ; mais par l'arrêt du IS juillet, il fit, en réalité, tout attaquer, même le trône.

Nous exposerons tout à l'heure les efifets de ce déplorable arrêt en ^sant connaître le monstrueux amas de brochures incendiaires qn^tl produisit; mais il convient de caractériser auparavant la politique réritablement insensée qui les ayait occasionnées.

D'un c6té, il y avait réellement de la folie dans le fait d'un gou-» rernement qui, tout à coup, se prenait à dire au pays : « Nous ne savons comment conduire les affaires, et nons prions les citoyens de nous donner leurs conseils ; » et il est prodigieux que le pays, au lieu de répondre par cent brochures niaises, n'ait pas répondu par trois lignes sensées, disant : it Si vous ne savez pas gouverner, allez^ Tous-en, et laissez la place à d'autres, n L'arrêt du 5 juillet était donc, de la part de Louis XVI, une abdication. En demandant au public de l'aider de ses lumières, pour l'organisation future du royaume, il jeta sa couronne dans ia rue ; et les passants la ramassèrent.

Ces passants, c'étaient tous ces avocats qui, n'ayant pas à discuter des affaires privées, mettaient dans leur dossier les affaires publiques ; tous ces faiseurs de poèmes inédits, qui couraient les soupers et les raeiles; tous ces marquis désœuvrés de province, qui reliaient en yeau leurs rêves sur la prospérité publique. C'était, pour tous ces oisif», pour toutes ces intelligences de rebut, une bonne fortune admirable que d'avoir à faire, de la part du roi, des plans de constitution.

Que les Polonais eussent écrit à Rousseau, que les Américains eussent écrit à Mably pour solliciter de ces philosophes- un plan de gouvernement, c'était plus ou moins romanesque et renouvelé des Grecs ; un peuple sérieux est toujours lui-même le meilleur juge des institutions qui lui conviennent; mais qu'une monarchie de quatorze siècles, comme la monarchie française, qui avait trouvé le pays couvert de forêts et qui le laissait couvert de moissons et de viHés ; qui avait pris la nation formée de vignerons, de pâtres et de porchers, et qui la rendait formée de manufacturiers, de navigateurs, de commerçants efcde lettrés ; qu'une monarchie qui avait produit tant de magis-

trats renommés, tant de gardes des sceaux illustres, et qui ayait eu des ministres immortels ; que la patrie de Poyet, de Duprat, de FHospital, de du Yair et de d'Aguesseau ; que la France du cardinal d*Âmboise, de Richelieu, de Colbert, de Choiseul et de Turgot fût abaissée par son gouTcrnement au point de consuiter les cuistres de collège et les beaux esprits de café, voilà qui était yéritablement ridicule, avilissant et infâme.

D'un autre côté, que pouvait-on attendre des savants et des personnes instruites sur des questions que les intendants, les conseillers d*£tat, les maîtres des requêtes, et même les simples commis connaissaient bien mieux que les poètes, les philosophes et les académies ?

Jusqu'alors, en effet, les hommes de lettres avaient été tenus loin des affaires, exclusivement réservées soit à la noblesse de robe, soit à répiscopat, soit aux familles patriciennes. Les lettrés ne les savaient donc pas, parce qu'ils n'avaient pas eu la possibilité de les voir de près et de les étudier ; et dès lors, il était tout simple qu'ils ne fussent pas en état d'en parler d'une manière simple, nette et pertinente. Tout ce qu'ils pouvaient faire, et nous verrons que c'est ce qu'ils firent, c'était d'introduire dans la politique, et finalement de mettre à sa place de certaines théories, de certaines hypothèses philosophiques et morales, dont nous aurons plus loin l'occasion d'expliquer les principes et de juger la valeur.

C'est ainsi, du reste, et pour des raisons exactement pareilles, qu'avaient dû procéder les philosophes antiques qui se mêlèrent de toucher aux matières du gouvernement. Relégués dans les disputes de l'école, ils inventèrent et ils propagèrent une politique idéale, 'conçue au point de vue de leurs systèmes et placée en dehors des faits. Les quatre grandes conceptions philosophiques du monde ancien, celles qui dominèrent parmi les lettrés le plus efficacement et le plus longuement, c'est-à-dire la doctrine de l'Académie, celle du Portique, l'Ëpicurisme et le Péripatétisme, ne léguèrent à la science politique et gouvernementale que des systèmes généraux et absolus, dépendants d'une philosophie dont ils formulaient les conséquences sociales. Avec cette philosophie, qui était la cause, devait disparaître cette politique, qui était l'effet ; et les grands systèmes dont nous par- Ions n'ont plus, en effet, depuis plus de mille ans, qu'une valeur de document, pour servir à Thistoire des idées humaines.

Il n'était donc pas possible de se faire rarsonnablement illusion sur le résultat de l'appel adressé aux hommes de lettres par le gouvernement de Louis XVI ; cet appel ne pouvait rien produire de pratique, d'utile et de sensé, et il ne produisit rien en ce genre. Seulement, il fut l'occasion d'une centaine de brochures plus ou moins vides, plus ou moins déclamatoires, plus ou moins factieuses ; et après avoir, si l'on peut ainsi parler, mis le feu aux hommes, M. de Brienne mit encore le feu aux idées.

Prudhomme ne porte pas à moins d'une centaine lés brochures que suscitèrent Tarrêtdu Conseil du 5 juillet et la liberté d'imprimer

• qaîenfct la snite. Vlntrodnction au MoHiieur^qat les mentionne. D'en cite que vingt-cinq environ ; et nos propres efforts n'ont pas élevé le nombre de celles qtie nous ayons pu lire à plus de soixante. Quoique les principales soient Tœuvre de Target, de Gërutti, àc RalMiut de St-EUenne, de Siéyès, de Bergasse, de Camille Desmoulins, de dHEsprémesnil, de Servan, de Brissot et de Mirabeau, on imaginerait difficilement un fatras plus puéril dans le fond et plus déclamatoire dans la forme. Ce £ait n^a d'ailleurs rien de bien surprenant si Ton soDge que les auteurs de ces brochures n'étaient pas alors des hommes politiques ; et c'est même à peine* s'ils étaient des hommes de lettres.

Est-il nécessaire de transcrire ici le titre de ces brochures? nous ne le croyons pas. Il nous suffira d'exposer et d'examiner plus loin les principes de celles qui frappèrent le plus l'attention publique. Toutes firent, toutes durent foire du mal ; car la parole de l'homme n'est pas comme le grain de l'écriture, qui tombait, par portions, sur les chemins et sur le champ : le grain de l'erreur tombe toujours sur une terre féconde; et si l'on songe que la liberté d'imprimer dura huit mois, du 5 juillet 1788 au 14 février 1789 ', et que^ durant ces huit mois, on discuta toutes tes matières, on attaqua toutes les autorités, on mit en doute tous les droits, on appréciera si les institutions ne devaient pas sortir froissées et meurtries d'une pareille mêlée, et si le moment n'était pas venu où devait se vérifier ce mot de Montaigne : «( L'escrivaillerie perdra la France ! » .

Examinons, en effet, les travaux par lesquels les hommes de lettres répondirent à l'appel du gouvernement; et recherchons quel fut le contingent d'idées qu'ils apportèrent à la Révolution Francise.

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