‹ Histoire des causes de la révolution françaiseChapitre 4 sur 15 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SECOND MINISTEEB DB NECKER. — C0»PLESIEl!fT DES PLAINS D£ RÉFORME DE LOUIS XVI. -- GONVOCATIOll DES ÉTATS GÉHÉ- RAUX.

Lorsque Necker quitta volontairement l'administration des finances, au mois de mai 1781, il avait espéré, jusqu'au dernier moment, que sa querelle d'intérieur avec M. de Maurepas n'arriverait pas aux conséquences extrêmes, et qu'il pourrait conserver son portefeuille

* Bailly, Mém. — « Ibid.

avec quelque dignité. L'acceptation que le roi fit, et dut faire, d*nne démission légèrement ofFerte et arrogamment maintenue, le consterna profondément, et il ne prit même pas la peine de cacher à ses comroeasaux, dans sa retraite de Saint-Ouen, les chagrins cuisants que lui donnait sa chute, u Ni le mari, ni la femme, dit Marmontel, ne dissimulèrent leur profonde tristesse. Je tâchai de la diminuer, en parlant des regrets qu'ils laisseraient dans le public, et de la juste considération qui les suivrait dans leur retraite '• »

Depuis lors, et pendant sept années consécutives, Necker fut, par son ambition et par celle de ses amis, le candidat perpétuel du mi* nist( re des finances, et ne cessa de peser, d'un poids réel et très-lourd, sur cette difficile administration. L'habileté avec laquelle il avait intéressé les gens de lettres, les sociétés de Paris et de Versailles, et, par elles, Fopinion publique à sa cause avait fini par faire de lui un personnage considérable et redoutable; et lorsque, le â5 août 1788, le roi et la reine lui proposèrent la place de M. de firienne, ils ne le choisissaient pas, ils le subissaient.

Venu en France de Genève, sa patrie; d'abord simple commis, ensuite associé du banquier Théhisson, Necker fit, en peu d'années, sous le ministère de Tabbé de Terray, la fortune financière la plus considérable de celte époque =. Il songea, dès qu'il fut riche, à devenir puissant; et, entrant dans la voie qui donnait alors l'influence et la renommée, il se composa une Cour d'hommes de lettres, dont il était Tamphytrion, comme l'avaient fait, avant lui, Bouret, la Poplinière, Helvétius, d'Holbach et M™« Geolfrin.

Necker avait été merveilleusement secondé dans ses vues par sa femme, Suzanne Curchod, personne pieuse et lettrée, pleine d'enthousiasme pour son mari, sans cesse occupée d'agrandir et de consolider sa gloire, et bien excusable, par son affection et par son légitime orgueil d'épouse, du culte un peu outré qu'elle lui rendait, et surtout qu'elle tâchait de lui faire rendre.

jUme Necker fonda ainsi, dans son salon, une réunion et un dîner littéraires dont Saint-Lambert, Buffon, Thomas et Marmontel faisaient le principal agrément. <( Ce n était point pour nous, ce n'était même point pour elle, dit l'un d'eux, qu'elle se donnait tous ces soins; c'étaitpour son mari. Nous le faire connaître, lui concilier nos esprits, faire parler de lui avec éloge dans le monde, et commencer sa renommée, tel fut le principal objet de la fondation de sa société littéraire. Mais il fallait encore que son salon, que son dîner fussent, pour son mari, un délassement, un spectacle; car, en effet, il n'était là qu'un spectateur silencieux et froid 3. » Un petit poète de Cour nommé le marquis de Pezay, était aussi de ces dîners ; et ce fut par lui que Necker arriya aux affaires.

^ Marmontel, Mém,

^ Voir à ce sujet les détails donnés par Sallier, Annalei franc, ; et Bertrand de Uolleviile, Mém, ' Marmontel, Mém,

Parvenu par des moyens assez étranges à la confhnce de M. de Maarepas et de Louis XVI, le marquis de Pezay obtint d'abord de faire consulter Necker sur des questions de finances. Après avoir été consulté, il fut appelé. Comme s'il avait été dans sa destinée de commencer toujours par être commis, il ne fut d'abord que l'aide de M. de Glugny ; mais il ne tarda pas à le remplacer, et il eut son portefeuille le â juillet 1776. Une susceptibilité exagérée lui fit demander, en 1781 , le châtiment exemplaire de M. de Bourboulon, trésorier du comte d'Artois, qui avait attaqué , dans un mémoire, son célèbre Compte- Rendu ; et les mauvais conseils de son orgueil blessé lui firent quitter alors la place que lui rendait, sept ans après, l'incapacité de M. de Brienne.

Qu'y avait-il, en réalité, au fond de cette réputation immense dont jouissait Necker, en 1788, et qui faisait de lui une autorité à laquelle la royauté elle-même était forcée de se soumettre? Il n'y avait et ne pouvait y avoir qu'une cxtrème^présomption, peu de capacité, encore moins de caractère, et nulle expérience des choses politiques^. Aussi la verrons-nous se briser et s'évanouir au premier contact des réalités que Necker n'avait pas soupçonnées.

Quoi qne pût fair^ Necker, il n'apportait, en définitive, an service de la monarchie, que des habitudes et des connaissances de banquier, u Accoutumé, dès sa jeunesse, dit Marmontel, aux opérations mystérieuses d'une banque, connaissant peu le monde, fréquentant peu les hommes, très-peu même les livres, superficiellement et vaguement instruit de ce qui n'était pas la science de son état, il devait, par discrétion, par prudence, par amour-propre, se tenir réservé pour ne pas donner sa mesure. Aussi parlait-il librement et abondamment de ce qu'il savait bien, mais sobrement de tout le reste '. » Si la question qui agitait le règne était restée ce qu'elle avait à son début, c'est-â-dire financière, Necker aurait pu la résoudre aussi bien, et peut-être même mieux qu'un autre; mais l'appel fait aux écrivains et aux passions, par M. de Brienne; l'agitation entretenue, depuis près de deux ans, par les cours de justice, et, plus que tout cela encore, la réunion prochaine des Ëtats Généraux, donnaient aux problèmes posés et â résoudre une portée essentiellement politique.

Etranger à la France, imbu des idées naturelles à un Genevois de cette époque, et surtout favorablement prévenu pour les doctrines vagues et déclamatoires des philosophes, Necker n'était et ne pouvait être qu'un instrument de destruction. II manquait d'ailleurs essentiellement de cette conviction de l'esprit, qui vient de l'étude, de la réflexion et de l'expérience, et de cette fermeté du cœur qui inspire les résolutions calmes et inébranlables et qui place les hommes d'Etat au-dessus des intimidations et des enivrements populaires. Necker était comme un acteur qui ne peut pas se passer du bruit, de l'appareil et de l'éclat du théâtre. Les applaudissements de la populace le faisaient pleurer, et ses hurlements le faisaient pâlir. De tels hommes,

* Marmontel, Mém,

en temps de réyolntion surtout, sont des fléaux pour les empires, parce qu'ils y acquièrent ordinairement le pouvoir par leur amour de la popularité, et qulk Vy cctnpromettent toujours par leur faiblesse.

Une fois rentré au ministère, la première pensée de Necker fat en effet pour sa popularité. 11 fit sortir les douze gentilshommes L>relons de (a Bastille, d'Eprémesnil et GoislaM de Montsabert de leur prison d'Etat >. M. die Brienne avait promis les Etats Généraux pour le mois de mai; il les promit, lui pour le mois le janvier *, sans se demander s'il aarait naatértellement le temps de les réunir à cette époque. Il rappela les parlements de leur exil et rétablit tous les bailliages supprimés pas la réforme du 8 mai. Surtout, et c'était là sa mesure la plus sérieuse, il fit rapporter l'arrêt du conseil du 16 août sur les payements en billets, et, à Taide de quelques rescriptions que son crédit lui permit de négocier, il fit payer en espèces les renies de Tbôtel de YiUe, les traitements et les pensions.

Uo ministre qui ouvrait les prisons, qui faisait rentrer les cours, qui donnait gain de cause à la magistrature révoltée, qui sanctionnait, par me réparation éclatante, la résistance factieuse opposée, depuis près de deux ans, au gouvernement, et qui, par dessus tout, payait en bon argent les rentiers, les fonctionnaires et les courtisans, devait naturellement, et par cela même, acquérir une réputation d'habileté sans pareille aux yeux de ceux qui bâtissaient alors les renommées. Aussi celle de Necker dépassa-t-elle de beaucoup la gloire de Richelieu, de Colbertet de Fleury, et lui acquit-elle, en quelques jours, une autorité absolue sur les destinées de la France.

On ne saurait nier que le ministre ne trouvât son compte â une pareille conduite ; mais il est tout aussi évident qu'elle affaiblissait et bumiliait la royauté en donnant gain de cause à tous les intérêts égoïstes qui avaient combattu sa politique ; et toute cette puissance qu'acquérait Necker , aux dépens de la monarchie et des principes d'ordre, devait très-prochainement se trouver stérile dans ses mains, parceque, dans une société, le pouvoir central et suprême est la source et la vie de tous les autres; parce que l'autorité d'un ministre n'est qu'un reflet de l'autorité du trône, et qu'il s'enlève réellement à Itti-même toute celle qu'il ne croit ôter qu'au roi. Est-ce que le prêtre pourrait être respecté lorsqu'il enseigne à braver Dieu ?

Necker rentrait aux affaires, le 25 août , avec le titre de directeur général des finances, et rece?ait , le 27 , le titre de ministre d'Etat avec les entrées au conseil. En eux-mêmes, ces deux titres ne lui donnaient que la direction des questions financières et son avis, dans le conseil, sur les autres questions ; mais ce que ses titres ne lui donnaient pas , il le tenait de l'opinion publique et de la situation qu'il s'était faite. 11 était donc, en réalité , ministre dirigeant, et il se conduisit en conséquence. Son premier commis, M. Dufrespe, escomptait, de temps en temps, des rescriptions sur les receyeurs ou sur les

* Mme de Staël, Consid. $ur la Révol. Franc, ' Déclaration du roi, du 25 septembre 1788.

fermiers généraux pour foire face aux nécessités courantes; et lui ^ abandonnant sa direction générale à des subalternes, il prenait le véritable gouvernement du royaume et évoquait à son cabinet la préparation des Etats Généraux qui étaient devenus l'affaire capitale de l'époque'.

Quels plans nouveaux, quelles idées inconnues Necker apporta ît-ii dans les conseils de Louis XVI? Hélas, c'est étrange à dire; mais tous ces orgueilleux intrigants qui avaient renversé M. de Galonné, s*attacbaient à suivre, Tun après l'autre, ses idées en les exagérant et en les gâtant. Ainsi, le premier tort de M. de Galonné avait été de compromettre sa réforme des finances , la seule question qui existât eo 1786, en la compliquant d'un grand nombre d'autres réformes, justes et désirables, mais prématurées. M. de Brienne, en soulevant encore la réforme des parlements , des bailliages et des lois criminelles , et surtout en promettant les Etats Généraux , rendit tout à fait secondaire la question des finances , qui était fondamentale et avait créé toutes les autres ; et maintenant, Necker, suivant exactement la même voie, va proposer encore des réformes nouvelles et achèvera de faire complètement perdre de vue celte question du déficit ', point de départ et cause bien innocente des difficultés et des troubles qui , tout à l'heure, vont s'appeler la Révolution.

Ainsi , au lieu de courir au plus pressé , au lieu d'assurer les services publics , au lieu de donner au gouvernement cette consistance qui natt toujours des finances bien réglées et des affaires sagement conduites, Necker compliquait, comme M. de Galonné, une situation déjà difficile par de nouvelles entreprises ; et au lieu de travailler â calmer le pays, agité depuis deux ans par les cabales des parlements, du clergé et de la noblesse, Necker va encore étendre cette agitation, comme M. de Brienne, en soulevant et en excitant les passions populaires , sous le prétexte d'en faire une arme pour le trône, afin de maîtriser et de vaincre les prétentions et les résistances féodales.

Necker avait pleinement adopté ce principe, pratiqué par M. de Brienne, qu'il fallait que le roi s'appuyât sur le peuple afin de maintenir sou autorité mise en péril et tenue en échec par les classes privilégiées. <( Il ne demandait, dit Marmontel, qu'a maintenir les droits du peîjple ; car la ligue des parlements , du clergé et de la noblesse

* Wéber, Além.

'Le public s*obs(inait néanmoins à ne pas oublier la question des finances; et un journal la rappelait en ces termes en 1790 : a Souvenez-vous que nous u'avons forcé ie roi à renvoyer M. de Galonné, à chasser l'archevêque de Sens, à reprendre M. Necker, que pour avoir de l'argent. M, Necker ayant dit qu'il ne pouvait pas avoir de l'argent, sans rappeler le parlement, nous avons fait revenir le parlement. Lf» parlement ayant dit qu'il ne pouvait plus voler de Targenl sans les Etats Généraux, nous avons fait convoquer les Étais Généraux. Dès que vous avez été assemblés vous avez dit qu'il y avait des embarras. Nous les avons balayés devant vous. Privilèges, armée, M'ône, tout a disparu. Voilà oos services, quels sont les vôtres? — Actes des dpàtres.

contre Tautoritë royale raraît réduit à regarder le peuple comme le reFuge du roi. » Et ce n'était pas là, pour Necker, une doctrine philosophique et spéculative ; il ne la croyait pas seulement bonne pour les livres mais pour le gouvernement lui-même ; et il la soutenait en ces termes , au Conseil des Dépèches du S7 décembre 1788 : « L'expérience du passé suffit pour éclairer «ur l'avenir. L'autorité royale a tout à redouter de deux corps puissants ; elle a tout à gagner en s'altachant le peuple. Le plus léger bienfait suffira pour le lier aux intérêts de la couronne '. n Six ans plus tard, Necker avait encore les mêmes idées, et il en faisait l'apologie dans son livre sur la Révolution Française '.

Assurément, considérée en elle-même, et d*un point de vue spéculatif, cette théorie était juste. La royauté ne s'était développée et fortifiée qu'en s'appuyant sur le peuple pour vaincre l'oligarchie féodale. En outre, un gouvernement intelligent, équitable et moral, doit, en défendant les intérêts de tous et de chacun , montrer une sympathie spéciale pour lé peuple, c'est-à-dire pour le plus grand nombre. Si la protection est nécessaire à quelqu'un , n'est-ce pas principalement à celui dont la faiblesse la réclame? mais d'une thèse juste et raisonnable, dans la théorie, Necker faisait sortir, dans la pratique, deux déplorables absurdités.

D abord, Necker s'était fait les idées les plus étranges sur ce qu*il nommait le peuple. « Il s'était entendu, dit Marmontel, louer, bénir, exalter par ce peuple; il avait joui de sa confiance, de son amour, de ses regrets ; c'était lui qui l'avait vengé des noirceurs de la calomnie; c'était sa voix qui, de L'exil, l'avait rappelé au ministère , et qui l'y soutenait encore. » Ainsi , dans cette cabale des parlements , du clergé et de la noblesse , ligués pour renverser tour à tour M. de Galonné et M. de Brienne, parce que ces deux ministres avaient voulu supprimer leurs privilèges ; dans tous ces orages de commande, dans toutes ces intrigues de coterie, dans ces émeutes préparées et organisées, au fond du cabinet de Dui)ort, par les turbulentes Enquêtes, Necker avait eu la faiblesse d'esprit de voir et d'entendre la voix de la France elle-même l'appelant au secours de ses institutions.

Il ne comprenait pas et ne se disait pas qu'il était la machme dont les passions contemporaines se servaient pour démolir M. de Brienne, comme elles s'étaient servies de M. de Brienne |)our démolir M. de Galonné, et que, lorsqu'il aurait accompli son œuvre de destruction, il serait dédaigneusement laissé à terre comme un instrument désormais inutile. Cet appui du peuple, qu'il voulait donner au trône, n'était donc réellement que l'appui d'une cabale dont il n'avait su pénétrer ni les moyens, ni le but.

D'un autre côté, lorsque Louis le Gros et Louis XI, luttant contre la féodalité révoltée, s'étaient donné l'appui du peu|}le, ils n'avalent pas commencé par le soulever et par le corrompre, car c'est cor-

* M. de Barentin, Além.

* Mecker, de la RévoL Franc, '

.ravipre le peuple que de lui eniplir le cœur de haine et d'eoTie, et de

, lui enseigoer qu'on ne peut pas être digne, heureux et honnête dans toutes les positions sociales. Louis le Gros et Louis XI avaient maintenu la condition du peuple en Taméliorant ; M. de Brienne et Necker excitaient le peuple contre la condition des nobles, jdts magistrats et du clergé, sans rien changer à b sienne. La monarchie, en élevant le peuple par Fesprit, par le cœur et par le bien-être, avait donc fait de lui un élément essentiel de la société nouvelle; tandis que M. de Brienne et Necker, en le dégradant par la jalousie, par la révolte et par la colère, le rendaient hostile à toute forme de société. Aussi, le peuple sorti des institutions monarchiques s'appelait-il le tiers-état, tandis que le peuple sorti des théories philosophiques s'appellera le club des Jacobins.

Dans la pratique, Necker suivit, en l'agrandissant, le système d'émeute matérielle et morale imaginé par M. de Brienne contre les parlements, le clergé et la noblesse, en vue de fortifier la monarchie ; et il couvrit, dans ce but, la France entière d'un formidable réseau de sédition.

Js fait considérable et décisif qu'il voulait faire prévaloir, c'était la concession au tiers-état d'un nombre de représentants égal à celui du clergé et de la noblesse réunis dans le but de le rendre maître des décisions aux prochains Etats Généraux.

Le parlement de Paris, rentré le 2â septembre, avait enregistré, le StS, la nouvelle déclaration du roi, qui annonçait la réunion des Etats pour le courant de janvier 1789 ; et il avait demandé, dans son arrêté, que ces Etats fussent convoqués et composés en la forme observée en 1614.

Ce n'était pas là le compte de Necker, car les Etats Généraux de 1614 comprenaient 464 députés, savoir, 140 pour le clergé, 132 pour la noblesse, eèl92 pour le tiers-état ^ En outre, la députation du clergé se composait exclusivement de prélats, d'abbés ou de chanoines, et ne comprenait aucun curé, c'est-à-dire aucun membre de ce qu'on aurait pu nommer le tiers-état de l'Eglise. Aussi Necker ne voulut-il pas accepter, pour les prochains Etats Généraux, le mode de convdbation et de composition suivi pour ceux de 1614, sous le prétexte, allégué par l'arrêt du Conseil du 5 octobre, que k les élections du Uers-état avaient été concentrées dans les villes principales du royaume, connues alors sous le nom de Bonnes villeSy en sorte que les autres villes de France, en très-grand nombre, n'eurent aucun représentant. »

Cette assertion de l'arrêt du conseil était absolument fausse ^ car, non-seulement toutes les villes, mais encore tous les villages, tous les hameaux, toiftes les paroisses concoururent aux élections des députés aux Etats^ Généraux de 1614, et leurs cahiers furent dressés après publication au pr6ne et convocation au son de la cloche, ainsi que le prouvent l^ procès-verbaux de ces élections, imprimés

* Necker, de la Révol, Franc.

en 1788, précisément à l'époque où Necker tromp9it si audadeusc^ ment la France >,

Ce fut néanmoins sur ce prétexte, si évidemmeot controuyé, que Necker moti?a la nouvelle réunion des Notables, assemblés le 6 no'« yembre 1788, afin de leur soumettre la question de la composition des Etats, espérant que ces Notables, qui avaient déjà accordé la double représentation au tiers pour les Assemblées provinciales, la lui accorderaient également pour les Etats Généraux ; et usant de toutes les pratiques imaginées par M. de Brienne, soit pour amener le parlement à désavouer son arrêté du 25 septembre, soit pour emporter, par un immense système de pétitions suggérées au peuple, rétablis* sèment de la double représentation qu'il voulait lui accorder.

Ce parlement de Paris, qui avait mis la France en feu, allait offrir un nouvel et mémorable exemple du sort qui est toujours réservé aux facUeux lorsqu'ils s'avisent de vouloir arrêter , à moitié chemin de leur but, les passions qu'ils ont déchaînées. Rappelé par Necker leââ septembre, il était rentré au milieu d'une ivresse générale ;et rimmense personnel de la cléricature, dont il était le centre, avait jugé à propos de compléter son triomphe par de véritables émeutes, suivies d'incendies considérables, et aune prise d^armes contre les forces chargées de maintenir l'ordre à Paris. » Le parlement, dit Sallier, crut devoir prendre connaissance de ces événements, et sa première délibération fut un hommage à la populace. Une effervescence inexcusable, des scènes de désordre et de brigandage parurent innocentes à ses yeux ; et ce furent les ofiQciers de police, les chefs de la Force armée, qu'il trouva dignes d'être accusés. Les déclamations des chefs de parti furent répétées par les magistrats, et ils parlèrent, comme avec une sainte indignation , du crime d'avoir tiré sur le peuple. Le peuple comprit si bien cet arrêt, que les attroupements continuèrent comme auparavant, et la garde de Paris fut routièrement insultée tous les soirs '. »

Les vœux des parlementaires se trouvaient donc comblés. Us avaient, après deux ans de lutte, résisté à tous les plans de réforme, renversé deux grands ministères, vaincu la royauté, et objtenu ces Ëtats Généraux desquels ils attendaient le retour des anciennes institutions et la consolidation de leur puissance usurpée. La populace de Paris , soulevée par la bazoche, mettait le sceau à leur gloire ei;i donnant à leur rentrée l'éclat et le retentissement d'un triomphe. Us en étaient là le 25 septembre ; et deux jours seulement les séparaient d'une chute exemplaire suivie d'une complète et irrémédiable impo

pularité.

Con»me tous les factieux, leparlement de Paris avait poussé le dés ordre jusqu'au point qui convenait à ses intérêts et qui remplissait

ses yues ; et au delà de ce point précis commençait pour lui la sédir-

' Forme générale et particulière de la convocation et de la tenue des £tats Généraux.

' SaUier, jinnales fran^,

tion. II avait voulu renverser d*abord M. de Calonne, ensuite M. de Brienoe, pour éviter les réformes que ces deux ministres proposaient, et il avait demandé la réunion des Etats Généraux parce qu'il espérait tirer de celte assemblée la consécration de ses doctrines. Ces trois grands résultats étaient obtenus ; et dès lors le parlement regardait et devait regarder avec défiance tout ce qui pouvait menacer de lui en ravir le bénéfice. Ce n'était pas pour Mecker personnellement qu'il avait désiré le retour de ce ministre, mais pour Tutilité dont il lui était afin de renverser M. de Brienne. Si donc Necker allait au delà du but que s'était proposé le parlement, et s'il paraissait fouloir lancer le pays dans des expériences philosophiques, où la magistrature pourrait bien ne pas trouver son compte, il était naturel que celle-ci refusât de le suivre et fil tous ses elforts pour que rien ne vint compromettre la situation brillante que deux ans de lutte lui avaient value.

C'est donc cet esprit de sagesse, ou, si Ton veut, d*égoïsme, qui lui dicta son célèbre arrêt du '^^ septembre dans lequel elle demandait que les Etats fussent composés et convoqués en la forme observée en 1614. Cette forme étant connue, on était dispensé d'agiter la nation, de la passionner pour d^s formes nouvelles ; et les esprits restaient, de cette manière, dans Tétai oii les avait placés la lutte des parlements, état éminemment favorable aux prétentions et aux desseins de la magistrature.

De son côté, Necker avait ses projets, qui allaient plus loin que ceux des parlementaires. Ce qui, pour la magistrature, était le but, n^était, pour Necker, qu'une étape. H avait donc cheminé d'abord avec elle, parce qu'en commençant leur route était la même; mais ses plans exigeai ent qu*il marchât encore lorsque la magistrature s'arrflait. L'arrêt du 2!S septembre se trouvait ainsi im obstacle pour Necker, parce qu'il l'empêchait d'arriver à la double représentation du tiers. C'était une nécessité pour lui de briser cet obstacle ; et il s'y résolut, fallùt-il du même coup briser le parlement.

D'abord, il lança contre les parlementaires la meute de pamphlétaires qu'il tenait en laisse et que M. de Brienne lui avait dressée. Kn deClx jours, cette même magistrature, qui était couverte d'applaudissements, se vit couverte de huées. » Jamais dit un contemporain, révolution dans les esprits ne fut plus prompte; jamais la malédiction ne remplaça plus subitement l'enthousiasme. Je vis ce même parlement, reçu en triomphe le 22 septembre, parce qu'il avait provoqué les Etats Généraux, couvert d'outrages le 26, parce qu'il voulait que leur convocation eût lieu d'après le mode de 1614 ^ » Voilà la chance des révolutions ! Malheur à qui s'arrête dans leur carrière ! Une fois qu'on y est entré, on est obligé d'aller jusqu'au bout, dùt-on y trouver le crime et l'infamie. Consterné d'une chute si imprévue et si subite, le parlement ne comprenait pas qu'elle était irrémédiable, et que cette même populace, qu'il avait soulevée contre les lois, écouterait

» Wéb/r, Mém,

désormais Necker parce qu'il la menait plus loin que lui dans la sédition et dans le désordre. Aussi était-ce une pitié de le Yoir, Je 28 septembre, faire dans ses arrêts, une impuissante et ridicule polémique contre les écrits qui avaient brisé sa yieille autorité.

Néanmoins, quelque baffoué qu'il fût, Tarrèt du 25 septembre subsistait. Necker entreprit de le faire rapporter par le parlement luimême^ et il en vint à bout. D'Eprémesnil. quoique rappelé de son exil, venait à peine d*arriver des Iles Sainte-Marguerite, retardé qu*il avait été dans sa route par les couronnes que Tenthousiasme provincial lui avait décernées. Necker le circonvint et le gagna ; et cette nature vaniteuse et passionnée versa dans Tesprit des Enquêtes la mobilité et l'irréflexion qui Tavaient toujours guidée. £n conséquence, il fit rendre au parlement, le 5 décembre, un arrêt qui détruisait le précédent, qui reconnaissait qu'aucune loi, aucun usage constant n'avait présidé à la composition des Etals Généraux, et qui laissait à la sagesse du roi le choix des mesures que la raison, la liberté, la justice et le vœu général pourraient indiquer '.

£a même temps, et pour rappeler par une lâcheté sa popularité fugitive, le parlement demandait l'établissement de la liberté de la presse, oubliant que 47 jours auparavant, le 18 octobre, il avait fait brûler par le bourreau les ^annales de Lingnet sur le grand escalier du palais. Cette condescendance envers les passions populaires fut inutile; les pamphlets suscités par Necker continuèrent de frapper sur le parlement, même depuis qu'il était par terre ; et lorsque son premier président alla, le 9 décembre, présenter son dernier arrêt au roi, Necker mit dans la bouche de Louis XVI ces courtes et dédaigneuses paroles : » Je n'ai rien à répondre à mon parlement sur ces supplications, t*

Dès ce moment furent anéanties ces cours imprudentes et factieuses, dont la résistance insensée avait commencé la Révolution, et qu'emporta le premier souffle des passions qu'elles avaient déchainées. Elle végétei^ont encore quelques mois, dans l'obscurité et dans le silence que leur fera le dédain de la multitude, jusqu'à ce que Du< port les fasse suspendre et que Bailly les aille fermer.

Cependant, Necker ne perdait pas de vue son but essentiel qui était d'armer le tiers-état d'une représentation double, afin qu'il put ré^ sister à la noblesse et au clergé réunis, et faire prévaloir, en se groupant autour de lui, les intentions et la politique du trône. Il avait espéré que les anciens Notables, rappelés et réunis de nouveau le 6 novembre, pour décider sur le mode de composition et de convocation des Etats, ne se montreraient pas moins favorables au peuple que dans leur session précédente. Néanmoins, soit pour agir sur leur esprit par une pression extérieure, soit pour préparer, à tout événement, l'opinion publique à une mesure violente, il ne cessa point de travailler a l'entretien de celte propagande insurrectionnelle que M. de Brienne avait déjà organisée.

* Voir Sallier, Annales franc.

du CoBteil du 1( octobre, en ftrisani croire au tiers qœ le peuple n'avait pas Dommé ses députés aux Etats de 1614, lui donna nalurellement l'idée et le désir de les nommer aux Etats de 1789. En outre, Necker employa ses écrivains à suggérer partout la convenance et l'équité qu'il y aurait à donner à l'ordre du tiers une représentation égale à celle des deux autres ordres réunis. Un immense système de pétitians fut orgaoisédans les provinces, et toutes les corporations étaolies, marchais, artisans, bouchers, boulangers, tanneurs, maréchaux, appuyèrent les vues de Necker. Parti de Nantes le 6 novembre % ce mouvement gagna successivement la franche-Comté, la Bourgogne, là Provence, le Languedoc, le Hainaut et la Flandre ; et s'il survenait des luttes. entre les ordres, Necker faisait rendre des arrêts du Conseil qui soutenaient le tiers-état. .

Comme on le pense bien, Paris ne fut pas oublié. Indépendamment d'une officine centrale d'opinion publique, que Necker avait fondée à grands frais au Palais Royal, à l'aide d'un lettré subalterne nommé Artaud, et dont il sera parlé plus loin, il avait fait de Paris le centre 4e ce pétitionnement général qui, de là, rayonnait dans les provinces. il Des pétitions combinées , dit Sa Hier, furent de nouveau envoyées dans les principales villes et revinrent avec les signatures des corps municipaux et des corporations du tiers-état. Dçs députations les ap- |H>rtaient au pied du trône et étaient toujours écoutées, tandis que quiconque voulait faire des représentations contraires était écarté ou défavorablement reçu. «

Une démarche publique, faite par les corporations de la capitale^ fut jugée devoir être d'une grande importance , et Ton mit tout en œuvre poui* l'obtenir. Les initiés dressèrent d'abord une sorte de mémoire à consulter au sujet de la double représentation du tiers, et ils lui gagnèrent toutes les signatures que put arracher l'intrigue et qu'accordèrent l'esprit de parti , la frivolité ou la passion. Puis vwt une consultatiou d'avocats qui donnait une apparence de légalité à une prétendue réclamation des habitants de Paris. Enfin parut une pièce intitulée : Pétition des citoyens domiciliés à Paris ^ au roi, avec cette déclaration placée en tète : Les six corps des marchands ont , par délibération du 10 décembre 1788 , adopté et signé la présente pétition. Le dépôt en a été fait chez les notaires de Paris , qui recevront les signatures des corps comme des particuliers qui voudront y adhérer. » C'était une pièce déclamatoire et absurde , soulevant le peuple de Paris contre les chaînes de l'esclavage et contre les privilèges en matière d'impôts; comme si la féodalité n'avait pas, depuis bien des années, disparu de Paris ; comme si ses habitants n'avaient pas tous joui, depuis Louis XI, des privilèges de la n<^le6se ; comme s'ils n'avaient pas été exempts de la taille et d'une partie des aides!

Leparlement rechercha cette pièce et en manda les auteurs à la barre;

^ Sallier, Annales ft'anç.

et 9 se trouvai qae les six corps des marduHids ne Tafamt jamais Tué, et que ks notaires ne la connaissaient pas > !

Ces pétitions étaient sonteoues par une agitation générale, ontr^ tenue à Taide de brochures, de journaux, de cafés et de clubs.

« frivoles Parisiens, disaient ces brochures, jetées à profusion dans les boutiques, vous courez aux spectacles, aux jeux, quand la nMNiarchie est en danger, quand vos ennemis travaillent â appesantir vos chaînes. Elevez-vous contre le clergé , la noblesse , la magistrature ; eotendez-les réclamer leurs privilèges, leurs franchises. £coutez«moi ; TOUS ne pouvez être représentés légalement qu'autant que vos députés seront en raison de votre population. R^ardez autour de vous tes palais, les châteaux, construits avec vos sueurs et vos larmes ! Comparez votre situation avec celle de ces prélats, de ces grands , de cet sénateurs ! Parisiens , rangez-vous autour du roi ; formez un mur de séparation. Maintenez son autorité et rindépeodance de sa couronne. Secondez les vues d'un monarque bienfaisant. Le désir le plus cher à son cœur est de vous rendre à votre dignité première. Concourei de tout votre pouvoir â l'accomplissement de ses desseins qui ont pour objet votre bonheur , car entin , vous ne pouvez pas vous dissimuler combien ses intentions sont contrariées '• h

u Braves Parisiens, ajoutaient ces brochures, connaissez vos forces; ne vous laissez plus maîtriser par ces parlements , cette noblesse et ce clergé , qui ne sont qu'une poignée et dont il vous est si facile de ne faire qu'un déjeuner 3. » — Ou doit reconnaître, à ces traits, les principes et le style des écrivains envoyés précédemment en Bretagne par M. de Brienne; et cette doctrine, que le rédacteur du Héraut de la Nation résumait ainsi : Point d'ordres privilégiés ; plus de parlements ; la nation et le roi !

Peut-être serait-il injuste de rendre Necker solidaire de cette violence de langage et de cette sédition si impudemment préchée. Il faut supposer que les agents qu'il employait, ou qu'il laissait faire, dépassaient les limites de sa pensée et qu'il aurait reculé de terreur, ou de honte, devant cet appel brutal adressé aux passions populaires. Cependant, à qui la faute si des théories philosophiques, plus ou moins vagues, tendaient manifestement à se changer en émeutes ? Qui donnait le branle à cette machinée pamphlet! Lui. Qui leur laissait libre carrière, en maintenant la suspension de la censure? Lui. Qui donnait l'ordre aux journaux ministériels, de leur nature si timides, de déclamer à l'unisson des brochures? Lui. Qui permettait des lectures publiques de ces écrits dans les cafés, naguère encore si surveillés ? Lui. Enfin, qui faisait rouvrir les clubs, fermés en 1787 par M. 4eCalonne? Encore lui, et toujours lui.

Et ce mouvement révolutionnaire était si clairement, si publiqiie-

^ %A\Xm^ jinnoies Franc, \ jévis auûf Pariàiens^ 1788.

' Jt)i$aHisB(mne8Getiêf\19».'^C^i\» pièce était surtout répandue dau lequartier des Halles.

ment, èi officiellement l'œuvre du ministère, que le parlement, qpi en était indigné et consterné, n*osait pas Tarrèter. « Il s'était fait une 1^ absolue du silence parce qu'il était certain d*ètre abandonné et même désavoué par le roi. 11 osait à peine élever la voix pour censurer la licence inouïe des libelles. Il est des temps, disait l'avocat général Séguier, où les ministres de la justice doivent, par pudeur, cesser d'interroger ses oracles. »

L'histoire ne serait même pas fidèle à sa mission si elle ne disait pas jusqu'à quel point Necker s'était engagé dans les voies du désordre et de la violence; et cette révélation, que tout appuie et confirme, sort d'une source dont personne encore n*a terni la pureté.

« £n l'année 1797, dit Sallier, Duport étant revenu un moment en France, je parlais avec lui des différentes époques de là Révolution. Je lui disais qu'elle avait été décidée par le doublement du tiers-état, accordé par le roi. -Point du tout, me répondit-il ; si on ne nous eût point accordé ce doublement, nous l'aurions pris de Force, comme la confusion des ordres et l'opinion par tètes, que Ton ne nous a pas accordés. Voici quel était notre plan.

» J3ans chaque assemblée de bailliage, le tiers-état aurait mis dans ses cahiers un article pour réclamer avec instance ce doublement ; et, supposant d'avance le succès de cette demande, il aurait donné pouvoir à ses suppléants de prendre place comme représentants. Aussitôt la réunion des Etats Généraux, le premier acte du tiers-état eût été de s'adjoindre ces suppléants, et ainsi, il se serait trouvé doublé. Mais pour empêcher les premiers ordres de neutraliser cette mesure en l'imitant, Necker aurait rendu un arrêt du Conseil dans lequel il se serait élevé contre cette résolution qu'il eût appelée inconstitutionnelle et irrespectueuse envers le roi. Il l'aurait cassée, et aurait défendu aux trois ordres, sous peine de désobéissance, de se permettre un acte aussi irrégulier. Nous étions bien sûrs que la noblesse et le clergé auraient cru autant de leur honneur que de leur prudence de se soumettre à cet ordre du roi. Quant au tiers-état, nous n'étions pas en peine de le faire persévérer dans son entreprise.

» Après être resté quelques jours dans cet état de siagnation où nous avons été dans les premiers moments des Ëtats.Généraux, on eût, comme on le fit alors, brusqué l'affaire par les moyens de terreur qui nous auraient obtenu tout ce que nous eussions toulu.

» Lorsque nous eûmes réussi dans nos demandes, par le moyen de toutes nos pétitions de municipalités et de corporations, par les signatures données chez les notaires^ dans les clubs, dans les écoles, partout, nous eûmes avis, au mois de février, que le Chapitre d'une cathédrale allait adresser au roi un mémoire contre la forme donnée aux élections. Ce mémoire, que nous avions vu, était très-fort de raisonnements et de principes. Nous craignîmes qu'il ne produisit quelqu'impression fâcheuse sur Tesprit du roi, et qu'il ne fût, en général, d*itn dangereux exemple. Necker, à qui nous en parlâmes^ vint aussitôt à notre secours ; et un arrêt du Conseil défendit toutes

délibérations ou réclamations sur cette matière, autres que celles qui se feraient dans les assemblées des bailliages '. Le clergé et la noblesie obéirent au roi. Quant au tiers-état, il n'avait plus rien à demander et s'inquiétait peu d^aitieurs de désobéir. »

Le calme nécessaire à Thistoire et i'éloignement où nous sommes de ces débuts tumultueux de la Révolution doivent naturellement calmer ce que d'aussi infâmes machinations soulèveraient de colères dans toutes les âmes honnêtes. Mais un ministre assez oublieux de ses devoirs les plus vulgaires pour trahir le gouvernement au profit des con9i)irateurs;4)our être, dans le conseil, le réprésentant secret de rémeute ; pour mettre les secrets , et jusqu'à Tautorité de Louis XVI, à la merci et aux ordres d'un club, un pareil ministre n'échappe à la colère du présent que pour être la proie du mépris de l'avenir !

Qu'étaient donc, aux yeux de Necker^ résolu à obtenir la double représentation du tiers-état par la ruse, et, s'il le fallait, par ses moyens de terreur, ces Notables solennellement appelés pour la seconde fois? C'était une comédie que cet homme d'Etat jouait aux yeux du roi, de la France et de l'Europe, afin de maintenir, par ce misérable charlatanisme, sa considération personnelle et le respect de son caractère. 11 voulait' laisser croire qu'il ^consultait la nation pendant qu'il la trompait. Les Notables occupaient les hommes politiques, dont Necker avait à dérouter la pénétration, à écarter le patriotisme ou à craindre le courage ; ils étaient pour lui ce qu'était pour Alcibiade ce chien dont la mutilation occupait les oisifs d'Athènes; et pendant queleroi, les ministres, la Cour, le pays tout entier se préoccupaient de leurs délibérations, lui, il s'en allait conspirer chez Duport avec les ducs de Luynes, d'Aiguillon et de La Rochefoucauld, et avec les marquis de Condorcet et de J^afayette '.

Qiie lui importait la légalité? Il avait l'émeute. Que lui importaient les Notables? Il avait les brigands! Alors, en effet, commençaient d'arriver ces bandes accourues de la Provence, du Piémont et de Gènes, poussées vers Paris par des mains invisibles, et à l'aide desquelles Duport et ses amis, obtinrent la réunion des ordres, le vote par tête et l'asservissement de la royauté.

L'Assemblée des Notables fut close le IS décembre. Elle avait complètement trompé Tespoir de Necker. Sur six bureaux, un seul, le premier, présidé par le comte de Provence, se prononça pour la double représentation du tiers, à la majorité de treize voix contre douze. Le second bureau eut huit voix pour la double réprésentation, le troisième en eut six et ie sixième autant ; en tout, trente-trois suf-

^ Cet arrêt du Conseil, dont parle Duport, fut rendu en effet le 2$ février 1789, et il est surtout remarquable par la honteuse hypocrisie de ses motifs : le roi, y est-il dit, informé que, dans plusieurs provinces, on a cherché et Ton cherche encore à gêner le libre suffrage de ses sujels, etc, — Introd. au Moniteur, ,

^ M. de Barentin, Mém. •

frages eoDire cent treize qui se prononcèrent pour la représentation égale. €e fut donc la voix de Monsieur qui empêcha le projet de Necko* d^avoir contre lui runanimité des bureaux ;• et encore lit-on dans un manuscrit de sa main, publié en 1839, quMi s'était plus tard amèrement repenti de son f ote. « Une des plus grandes de ma vie, dit*il, est d'avoir voté à TAssemblée des Notables, en 1788, pour la double représentation du tiers. Je me la reproche d'autant plus que, si mon nom ne se fût pas trouvé dans la minorité de cette Assemblée, M. Necker n'eût pas osé la qualifier d'imposante, et qu'ainsi je porterai pk» qu'un autre au tombeau le regret des eifroyables malheurs qu'ont amenés son rapport du â7 décembre 1788 et le résultat dtt conseil du 51 du même mois >. »

Le comte de Provence partageait, comme on voit, l'erreur de Sallier, dissipée plus tard par Adrien Duport. 11 supposait que Necker faisait dépendre la double représentation du tiers du sentiment des NotaUes, tandis qifil était parfaitement résolu à l'établir à tout prix, et même par la force. Aussi la décision des Notables n'eut-elie isur ses résolutions aucune influence, et ne laissa-t<il point de proposer au roi, en son Conseil, de se décider pour l'avis de la minorité de l'Assemblée contre celui de la majorité.

Ce fut dans le mystère de son cabinet que Necker composa, seul, 3on célèbre rapport fait au Conseil le 27 décembre sur les travaux des deuxièmes Notables, ainsi que sur la décision à prendre au sujet de la double représentation du tiers. Les motifs pour lesquels il jproposaitiau roi d'accorder la double représentation étaient : l'avis de plusieurs personnes distinguées par leur rang dans la minorité des Notables , la demande de plusieurs commissions intermédiaires des administrations provinciales , l'opinion de plusieurs gentilshommes qui n^ étaient pas dans V Assemblée ^ le dernier arrêt du parlement de Paris, du 5 décembre, enfin, et surtout, les adresses mns nombre des villes et des communes du royaume, ainsi que le vœu public du //er^-^/a/^*. C'étaient là assurémentdes motifis étranges pour ceux qui savaient comment Necker et ses amis avaient fabriqué ces adresses des communes, cet arrêt du parlement et ce vœu public.

Ce fut d'abord au roi seul, en présence de M. de Montmorin, et non au Conseil, que Necker lut son rapport, voulant ainsi favorablement disposer l'esprit de Louis XVI avant d'affronter la discussion générale. Le roi, peu disposé à une mesure quiat^ait pour résultat évident et prochain le renversement des ordres, se sentait néanmoins ébranlé par les insinuations incessantes de son ministre des finances. Quelques comitjés particuliers eurent lieu, dans lesquels M. de Barentin, garde des sceaux^nommé en remplacement de M. de Lamoignon, H« le duc de Nivernais, ministre d'Etat, M. de Puiségur, ministre de la guerre , ^t M. Laurent de Viiledeuil, conseiller d'Etat, opinèrent

* M. de Brienne, Mém,

• Introd. au Moniteur^

coDtrela double représentation. An Conseil des Dépêches, qui eut lien le 51, einq ministres contre quatre s'étant prononcés pour la double représentation , le roi adopta Favis de la majorité, u La reine, dit M. de Barentin, garda le plus profond silence ; il était cependant aisé de démêler qu'elle ne désapprouvait pas le doublement du tiers. »

0*ailieurs, et ceci montre ce que valaient les principes ou la sincérité de Necker, il avait entendu, et c'est lui-même qui le déclare, tout en donnant au tiers une double représentation, maintenir Texisteoce des trois ordres sur lesquels reposait Tancienne monarchie. •4 Le roi, dit*il, par le résultat de son Conseil du S7 décembre 1788, fit conualtre manifestement qu'il n'entendait rien changer à l'ancienne institution des trois ordres, appelés à délibérer séparément ^ » Or, c'était Necker qui avait rédigé le Résultat du Conseil y aussi bien que le rapport dont il était précédé, comme c'est lui qui avait fait rendre l'arrêt du Conseil du S2 octobre portant règlement pour la nouvelle formation des Etats du Daupliné^ avec les trois ordres pour base.

Ainsi, Necker se prononçait, au Conseil, pour le vote par ordre; dans ses conciliabules avec Duport, pour le vote par tête; dans ses livres, pour la destruction complète des ordres, avec la formation de deux Assemblées délibérantes, à l'imitation du gouvernement anglais '. Laquelle de ces trois opinions professait-il sincèrement ? Nous ne savons, et il est fort probable qu'il ne le savait pas lui-même.

Trois réformes importantes complétaient, avec la double représentation du tiers, les mesures formulées par Necker dans son rapport du â7 septembre ; c'étaient la suppression des lettres de cachet, la liberté de la presse, et la réunion périodique des Etats Généraux. Louis XYI avait à peu près réalisé la première pendant son règne ; il avait établi la seconde par son arrêt du 5 juillet, et promis la troisième dans sa réponse aux remontrances du clergé le 15 juin.

Restait le choix pour le lieu de la réunion des Etats Généraux ; question capitale, dont le gouvernement de Louis XVI ne comprit bien toute l'importance que lorsqu'il était trop tard pour conjurer le danger.

Tout le monde sentait vaguement ce que le voisinage de Paris avait de redoutable pour la réunion des Etats. « Paris, disait Barrère, n'est pas le lieu convenable aux Assemblées nationales. H y a trop d*infiuences corruptrices, malfaisaQtes,exagérées et calomniatrices. Ce n'est pas pour de faibles causes que, dans L'ancienne monarchie^ les Etats Généraux se tenaient dans différentes villes de province. Sans doute,si l'opinion des masses n'était pas sujette à se corrompre ; si l'esprit public n'était pas trop souvent frelaté et de fabrique; si la vertu civique et un patriotisme éclairé dirigeaient toujours les écrivains, les journalistes, les publicistes et les réunions publiques, ainsi que les salons, qui ont acquis trop d'influence sur les affaires générales, alors, point de doute que les Assemblées de la nation ne fussent mieux placées

* Necker, DelaRévol, Franc, — * Ibid.

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dans le sein de la capitale que dans les provinces, parce qu'on aurait ainsi un plus grand foyer d'opinions et un plus riche concours de lumières pour régler les affaires et les besoins de TËtat. Mais quand ce ?œu sera-t-il accompli? Quand y aura-t-il plus de nationalité et plus de morale â Paris, et moins d'égolsme dans toutes les classes ^

De son côté, un homme que Tactivité et Télévation de son esprit entraînaient dans le courant des affaires publiques, et qui essaiera, quand il n'en sera plus temps, de le modérer et de 1 arrêter, Dumouriez témoignait le même éloignement pour Paris et la même crainte sur ces influences, u Paris, dit-il, commençait déjà à montrer une grande fermentation. Cette yille, comme toutes les capitales fort peuplées, était le centre de la corruption et des intrigues. Si on y assemblait les Etats Généraux, ils pouvaient y être influencés par Tor et les intrigues de la Cour, ou être entraînés dans des partis violents par les factieux. J'en parlai à M. de Malesherbes. Cet hon^me éclairé convint de la vérité de ces observations et se chargea d'amener à cette opinion le ministre de la marine la Luzerne, son neveu. Je me chargeai de solliciter M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères, que je connaissais beaucoup. Nous indiquâmes à ces ministres la ville de Bourges ou celle de Tours, qui toutes deux sont centrales. Leurs efforts furent inutiles. Montmorin annonça, comme une grande victoire, qu'il venait d'obtenir que les Etats Généraux seraient rassemblés à Versailles. Je ne pus m'empècher de gémir tout haut sur les malheurs que j'en prévoyais. Je ne revins plus à Versailles, regardant dès lors tous ceux qui y régnaient comme des enfants imprudents qui jouaient avec des charbons ardents et mettaient le feu à la maison *. »

lia reine, qu'un vague pressentiment de ses destinées semblait secrètement inspirer, et qui, à la première annonce que- fit le roi des Etats Généraux, s'écria que c'était « un sinistre premier coup de tambour pour la France ^, » redoutait également les influences corruptrices et tyranniques de Paris, et voulait que les Etats fussent réunis à soixante lieues de la capitale»

Ce que l'intuition révélait alors aux esprits élevés, l'expérience se chargera plus tard de l'apprendre aux autres ; et l'on verra les hommes de la Gironde demander, le 50 avril 1795, par la voix de Guadet, que la Convention fût transférée à Versailles.

Necker raconte, dans son livre sur la Révolution Française, que tout le monde fut d'accord, dans le Conseil, pour la réunion des Etats à Versailles, « Le roi, dit-il, fixa le rassemblement des Etats Généraux à Versailles, et tout le monde alors approuva sa détermination. C'est après des événements hors de toute attente qu'on a demandé s'il n'aurait pas mieux fait de réunir les députés des trois ordres à une distance de Paris beaucoup plus grande. »

* Barrère, JUém.

* Dumouriez, Méni

* M"e Campan, Mém.

Cétait la, de la part de Necker, une méprise de sa mémoire ou une dissimulation de sa yanité. Il y ayait eu si peu d'accord dans le Conseil pour adopter Versailles que le garde des sceaux proposa Soissons, et que lui Necker, proposa Paris.

« Toutes les personnes sensées, dit M. de Barentin^ souhaitaient que les Etats Généraux se passassent sans convulsions, et ne déguisaient pas, en conséquence, leur éloignement pour qu'ils se tinssent à Paris ou à Versailles. La foule d*oisifs, de frondeurs, de philosophes modernes, de mécontents, d*étrangers qui habitent la capitale, y rendaient très-redoutable une assemblée du genre de celle qui allait s'ouYrir. Je proposai et j'insistai pour que les Etats Généraux se tinssent à Soissons. M. Necker ne goûta nullement cet avis et se retrancha derrière la dépense qu'occasionnerait un pareil déplacement. Les autres ministres , plus épouvantés qu'ils n'auraient dû des embarras d'une translation momentanée, ne trouvèrent pas d'obstacles pour Versailles. M. Necker fut seul de l'opinion pour Paris, et il y persévéra *. »

Ce fut le roi qui, seul, et sans en avoir parlé à ses ministres, ordonna, quelques jours après, de mettre Versailles dans les lettres de convocation déjà toutes adressées et où le nom du lieu avait été laissé en blanc. « Necker en parut vivement peiné, ajoute M. de Barentin, et n'eut pas l'art de le cacher, n

Tout faisait donc pressentir^ et l'événement va prouver ce qu'un tel choix avait de fatal pour la France. 11 est permis de croire que, saus lui, on n'aurait eu que les réformes ; avec lui, on eut la Révolution.

Maintenant que nous arrivons au récit de ces événements formidables, il convient que le lecteur se rappelle rapidement ce qu'il avait fallu de fautes, de peines et, on peut le dire, de crimes, pour amener l'agitation qui régnait en France au moment où nous sommes parvenus, c'est-à-dire au mois de janvier 1789.

M. de Calonne jette tout à coup, au milieu du calme le plus insouciant et le plus profond dont la France eût joui depuis bien des années, un immense projet de réformes qui attaquait à peu près sans exception toutes les institutions séculaires de la monarchie. Les Notables les accueillent froidement, les discutent aigrement ; et le parlement de Paris, feignant de ne voir que la question financière, la combat jusqu'à la sédition, parce qu'il voit bien qu'en arrêtant cellelà il tient en échec toutes les autres.

Alors commence une bataille générale.

Le parlement de Paris, qui veut arrêter les réformes, appelle à son secours toute la magistrature française, ainsi que la noblesse et le clergé, et soulève le peuple de Paris, de Grenoble et de Rennes en favçur des privilèges.

* M. deBarentlD, iiféin. — Outre qu*il serait impossible de suspecter le témoignage de M. de Barentin, Necker le confirme indirectement luimême i-^ Delà Révolution ft-anç.

De son c6té, le gouTernement, qui veai faire triompher les réformes^ en ajoute de nouvelles atteignant ce que les premières avaient laissé debout; et, à l'aide d'excitations, d'agents, de journaux, de pamphlets, de thèses philosophiques, et même d'émeutes, travaille à insurger le tiers-état contre les parlements, contre le clergé et contre la noblesse , tant les anciennes institutions, malgré leurs imperfections et leurs vices, avaient des racines profondes ! tant il fallait d'efforts irréfléchis, aveugles, insensés, pour soulever les flots de cette tempête révolutionnaire qu'une déplorable et inintelligente tradition nous montre se soulevant d'eux-mêmes, poussés par le souffle de la raison, du progrès et de la conscience publique !

Necker lui-même, cette espèce de philosophe pourtant, trouve ridicule et absurde qu'on aille chercher bien loin, dans les siècles passés, les causes de la Révolution Française; et il déclare, avec raison d'ailleurs, qu'il n'y avait pas, dans la situation de la France, à cette époque, plus de motifs d'agitation et de soulèvement qu'à aucune autre période de son histoire.

« Je n'imiterai point, dit-il, ces écrivains philosophes qui, pour expliquer les causes des événements modernes, se transportent aux âges les plus reculés. Je ne sais à quelle époque de l'histoire de France on n'aurait pas su présenter une grande insurrection nationale comme une conséquence inévitable des événements antérieurs.

» On eût dit, après le gouvernement féodal, que le peuple, justement irrité de sa longue servitude, avait dû reprendre toute son énergie, et donner des lois à son tour. On eût dit, après les croisades, que, lassé des sacritices dont les prédications monastiques avaient imposé l'obligation, il avait dû secouer le joug de l'Eglise et briser jusqu'au frein des opinions religieuses... On eût dit, après les guerres civiles dont la France avait été le théâtre, sous le règne des derniers Valois, que la nation n'avait pu s'abstenir de reconnaître les dangers attachés à la royauté. Enfin, après l'épuisement absolu d'hommes et d'argent où se trouvait le royaume à la mort de Louis XIV, on eût dit pareillement d'une Révolution nationéTle qu'elle devait arriver nécessairen>ent, à la suite des orgueilleux projets d'un monarque entièrement occupé de lui-même, et qui avait sacrifié la fortune et le bonheur du peuple au désir d'élever encore un des siens au rang des rois.

1) Mais nous devons réduire â sa juste valeur cette assimilation au génie prophétique dont tant de ^ens se décorent en se plaçant au delà de notre âge et en remontant, s'il le faut, a plusieurs siècles, pour nous donner le premier mot de tout ce que nous voyons > ! »

Necker n'attribuait donc ni aux philosophes, ni au mouvement naturel des esprits les agitations et les troubles qui signalaient le commencement de 1789. Il avait du reste des raisons puissantes de oe point aller chercher leur origine si loin et dans des causes si vagues;

* Necker, De la RévoL franc.

car le lecteur a déjà tu, et il va foir bienfAt encore œieui que Necker u'avait que trop eOeaoement travaillé à les perpétuer et à ki produire lui-même.

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