‹ Histoire des causes de la révolution françaiseChapitre 6 sur 15 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

l'ASSEMBLI&E GONSTlTUAnTB APPBLLB LA POPULACE DE PARIS, ET s'appuie sua ELLE POUR YAIIICRS LA ROTAUtA.

Voilà quarante-cinq jours que les Etats Généraux sont ouverts, et c'est demain le serment du Jeu de paume. Le clergé ne parait pas ; la noblesse s'efface ; le gouvernement se tait. Seul, le liers-état s'agite, déclame et désorganise. Que se passe-l-il cependant? Qu'y a-t-il de vivant au fond de ces ténèbres et de ce silence? Se ()eutHl que les (inciens Ordres restent indifférents à leur ruine? Se peut-il que la royauté assiste, impassible, à son écroulement? — > Mon; ce calme apparent cache trois intrigues actives, ardentes, jalouses, qui se croi:sent, qui vont éclater, et qu'il est temps de mettre au jour.

^ Moniteur,

Il huit amirémeDt une réelle et donlourense nëeesBité pour que ]*i]isloire donne k nom ^intrigue a la conduite tenue, en ces graves circonstances, par le gouTemement de Iiouts XYI, surtout si Ton considère que cette conduite était, au fond, pleine de sens, d*équité et de patriotisme , et que, suivie par d'autres hommes, et ennoblie par d'autres caractères, elle eût pleinement sauré la société. Les rues, les desseins, les résolutions de la Cour étaient la matière d'une grande politique; on n'en sut tirer qu'une intrigue.

Après les éténements du 17 juin , le roi qui , tout en conservant dans ses conseils son appréciation libre, intelligente et modérée, avait toujours montré une déférence rare pour les avis de ses ministres, et qui, chef absolu, se conduisait comme un chef constitutionnel , le roi ouvrit clairement les yeux sur le précipice au bord duquel l'avait conduit la confiance aveugle de Necker. L'empire que ce ministre s'imaginait a?oir sur le tiers-état était évidemment chimérique, et loin d'être le chef des agitateurs, il n'en était réellement que la dope.

Necker lui-même ne pouvait pas conserver plus longtemps son illusion , et ses amis attestent qu'il l'avait perdue. « Ce qui se passait à Versailles , dit l'un de ses plus fidèles commensaux , avait détrompé M. Necker; et je le voyais consterné. Invité à dîner chez Ini, avec les principaux députés des communes, je criis remarquer, à l'air froid dont ils répondaient à ses attentions et a ses prévenances, qu'ils voulaient bien de lui pour leur intendant, mais non pas pour leur directeur ^ » Louis XVI, averti pour la première fois et sérieusement du danger, déclara sa résolution de le conjurer par les voies que lui ouvrait la raison et que lui conseillait le maintien des lois ouverte^ ment attaquées.

Plusieurs influences vinrent peser sur Louis XVI et le confirmè"rent dans ses desseins, mais troublèrent et affaiblirent l'unité de ses vues par le concours mal combiné de volontés et d'appréciations diverses.

D'abord , ce furent la reine et les princes, frères du roi , que leur position si rapprochée du trône autorisait assurément à se préoccuper de ses destinées , qui pressèrent Louis XVI de maintenir les députés du tiers-état dans les limites tracées par leur mandat *. Puis vint, chose inouïe ! une députai ion secrète de ce même parlement de Paris, cause principale des troubles du royaume , qui offrait les moyens d'assurer le maintien et le recouvrement des impôts , et de se passer des Etats Généraux ^. Enfin , c'étaient les Ordres, menacés dans leur existence, qui imploraient l'appui de la couronne, et M. le cardinal de La Rochefoucauld qui accourait, avec M. l'archevètiue de Paris, pour mettre aux mains du noi la défense de la religion.

Les vues de Louis XVI se portèrent sur trois points : maintenir loyalement et fei'mement toutes les réformes qu'il avait annoncées et

Harmontel, Mém, ^

Wéber, Mém, Ferrières, Mém,

3 ai ayaient reçu la sanction unanime du pays; mettre les Etats en emeure de les réaliser, sans les dénaturer ou les détruire par le mélange de théories vagues , inexpérimentées , et dont les électeurs n'ataient, en définitive, montré nul souci ; et enfin, si des ambitions personnelles voulaient, dans un but de vanité ou de sédition, retarder les nombreuses el immenses améliorations qu'attendait la France , dissoudre immédiatement les Etats, et réformer les institutions sans eux, suivant le voeu du pays et avec son concours.

Les préjugés historiques de notre temps font considérer comme une chimère tout projet de dissoudre les Etats Généraux. Les contempprains les plu;» graves et de l'autorité la plus irrécusable ne jugeaient pas ainsi , et considéraient au contraire la dissolution des Etats nonseulement comme possible mais encore comme facile.

« Ce parti, dit Bertrand de Molleville, était le plus sûr, et même le plus facile, car il n'exigeait qu'un instant de fermeté. Je le proposai dans un mémoire que je remis à M. de Montmorin, à une époque où on aurait pu le suivre sans exciter de commotion, et même à la grande satisfaction de tout le royaume. C'était dans le temps qu'il s'éleva un cri général contre l'Assemblée, occasionné par la longueur et l'indécence des débats relatifs à la forme de la vérification des pouvoirs. »

Un autre témoignage aussi positif, et peut-être plus concluant encore aux yeux de quelques lecteurs , c'est celui de Necker. Ce ministre croyait si bien à la possibilité de dissoudre les Etats qu'il annonçait expressément cette dissolution aux Etats eux-mêmes dans l'un des trois discours, rédigés par lui, qu'il proposa et qu'il fit adopter à Louis XVI, et que ce prince prononça à la séance du 25 juin. Voici, en efi^et, le langage que Necker adressait aux Etats, comme au ministre principal , et en parlant par la bouche du roi : « et si , par une fatalité loin de ma pensée, vous m'abandonniez dans une si belle entreprise, seul je ferai le bien de mes peuples, seul je me considérerai comme leur véritable représentant ; et, connaissaut vos cahiers, connaissant l'accord parfait qui existe entre le vœu le plus général de la nation et mes intentions bienfaisantes, j'aurai la confiance que doit m'iospirer une si rare harmonie, et je marcherai vers le but auquel je veux atteindre avec tout le courage et la fermeté qu'il doit m'inspirer '. »

Enfin, un homme qui, en ceci, a plus que tout autre le droit d'être cru sur parole, Mirabeau ne doutait pas de la possibilité de dissoudre les Etats : « Si le roi vous refuse sa sanction, disait-ii le 15 juin, si les Ordt*es réclament son autorité, qu'arrivera-t-ii?— Dissolution, ou prorogation... Et vous n'aurez pas même l'exécrable honneur d'une guerre civile. »

La pensée du roi était donc raisonnable et pratique, on le voit. La mort du dauphin, âgé de huit ans, arrivée à Meudon le 4 juin, fut une occasion de retraite et de recueillement pour Louis XVI. Il se retira à Marly, et c'est là que commencèrent, au Conseil tenu le 19,

* Moniteur.

les dâlbératioDs sur les moyens à prendre pour réaliser ses intelligentes résolutions.

On lut d^abord les délibérations du 17 ; et, d*un avis unanime, on déclara qu'il n'était pas possible de les laisser subsister. Necker offrit alors au roi de lui soumettre deux projets de déclaration, qu'il avait préparés d'avance, ainsi que trois discours destinés à être prononcés en séance royale. La lecture de ces projets fut suivie d'une discussion générale assez vague, et le roi remit le Conseil au lendemain, en char- « géant M. de la Galaisière, conseiller d'£tat,de faire un rapport sur les objets eo délibération ^

lia séance royale avait été primitivement annoncée pour le 20 dans les rues de Yersailles et aux présidents des trois ordres. Cette prorogation du Conseil dut la faire ajourner au lundi SS, et les ordres furent donnés en conséquence. Nous verrons plus loin les suites de cet ajournement.

Bo examinant les projets de Necker, le rapporteur signala diverses dispositions qui donnaient aux représentants du tiers des avantages considérables.

Premièrement, la délibération du 17 juin, par laquelle le tiers-état s'était lui-même déclaré Assemblée nationale , n'était pas expressément annulée.

Deuxièmement, la distinction constitutionnelle des trois ordres n'était pas maintenue.

Troisièmement l'Assemblée actuelle était investie du pouvoir de déterminer elle-même l'organisation future des Etats Généraux.

Quatrièmement, Necker déclarait que, dorénavant, les citoyens pourraient être admis à tous les emplois, sans autre distinction que celle des vertus et des talents *.

C'est sur ces quatre points que la discussion fut établie.

Sur le premier, le roi et la majorité du Conseil voulurent que la délibération du 17 fût annulée et blâmée. Necker accordait l'un et l'autre, mais il demandait des ménagements dans les termes et des transactions dans les procédés.

Sur le second, le roi et son Conseil ne croyaient pas pouvoir accorder l'abolition des Ordres, surtout à la demande de l'un d'eux ; d'abord, parce qu'ils entraient dans la constitution de l'ancienne monarchie ; ensuite, parce que les mandats les avaient formellement maintenus.

Sur le troisième, le roi ne voulut pas abandonner à l'Assemblée actuelle, c'est-à-dire à une majorité évidente du tiers-état, la faculté d'organiser les iîiturs Etats Généraux, parce que cette majorité s'y serait réservé et assuré une absolue domination.

* Hn« de Staël, en voulant défendre la conduite de son père en celte occasion, est tombée dans des erreurs matérielles qui sont très-nettement rectifiées dans les Mémoires de M. de Barentin. — Voyez 8ln« de Stael» Comùiér. sur la RévoL Franc.

* Bertrand de Uolleville, Mém*

^ Sur le ^latrième eDfia, comme rarmée était la seule eieeptioB que ^ souffrit le principe de Tégale admission aux emplois de tous les ci- (oyens/le roi annonçait la rolonté de généraliser ce principe par ordonnance, parce que le régime de Tannée lui semblait devoir toujours rester dans les attributions du pouvoir royal. Quant aux autres articles, très-nombreux, qui constituaient les deux projets, le roi et le Conseil les adoptèrent pleinement, ainsi que les trois discours destinés ^ au roi, et auxquels Sa Majesté fit, seule, quelques changemeots de peu d'importance '.

Necker était entier et tenace, et il défendit pied à pied ses articles, ne cédant que devant la majorité du Conseil ou la volonté exprimée du roi. A dix heures du soir, rien n'étant encore terminé, ni les voix recueillies, Louis XYI continua le Conseil au lendemain dimanche, à Versailles *, et fit donner de nouveaux ordres pour que la séance royale, ajournée d'abord au S2, fût enfin fixée au 25.

liCS princes, frères du roi, et M. Lambert, conseiller d'Etat, assistèrent au Conseil du SS. Ce fut le dernier. Les ministres et les conseillers d'Etal maintinrent leurs opinions. Monsieur, comte de Provence, soutint avec une égale fermeté le maintien des lois et le maintien des réformes annoncées. M. le comte d'Artois exposa la nécessité de défendre les institutions séculaires du pays, de les améliorer, comme le voulaient les électeurs, et non de les détruire et de n'admettre ni tergiversations, ni tempéraments à l'égard des résolutions évidemment séditieuses du 17 juin ^. Necker, décontenancé par l'opposition qu'éprouvaient ses projets, sentant du reste que son crédit de ministre dirigeant tombait avec sa politique, se confèndit en protestations de dévouement au roi,et termina en exprimant la crainte que les changements apportés aux deux déclarations'ne fussent plus propres à ulcérer le tiers-état qu'a le satisfaire.

Les voix ayant été recueillies, MM. Necker, de Montmorin, ministre des affaires étrangères, de la Luzerne, ministre de la marine, et de Saint-Priest, ministre d'Etat, se déclarèrent pour les projets primitifs, avec toutes les concessions au tiers-état. Tout le reste du Conseil des Dépèches, savoir : MM. de Barentin, garde des sceaux, de Viliedeuil, ministre de la maison du roi, de Puységur, ministre de la guerre, de Nivernois, de Fourqueux, Lamoignon de Mâlesherbes, ministres d'Etat, Lambert, de la Galaisière et Vidaud de la Tour, conseillers d'Etat, se déclarèrent pour les projets amendés. C'était donc avec ces projets ainsi modifiés, et avec les trois discours du roi préparés par Necker, que le ministère allait se présenter à là séance royale du lendemain. Plût à Dieu qu'ils eussent été maintenus

* M. de Barentin, JUém,

* M. de Barentin, alors gard^ des seeaux, rectifie, de la manière la plus péremptoire, plusieurs erreurs de fait commises par Necker, au sujet des Conseils d« Marly, dans son Uvre de la RévoL Franc. — Yoyez M. de Barenlin, Mém.

> M. de Barentin, Mém.

avec cet esprit de suite et cette énergie calme et prévoyante, sans lesquels les projets politiques les meilleurs ne sont jamais rien !

La seconde combinaison qui cheminait côte à côte avec celle du gouvernement, c'était celle de Necker. Ces anciens gouvernements, prétendus absolus, avaient cela d'étrange qu'on y pouvait conspirer partout, jusque dans les conseils du roi.

Necker était entré dans la politique sous le prétexte des finances; et l'importance de la question financière à cet(e époque le fit premier ministre, sans qu'il eût suivi aucune carrière d'homme d Etat. Il était donc venu dans les conseils de la monarchie avec toute la science politique qu'on pouvait puiser alors dans les livres, c'est-à-dire avec des plans et des chimères. L'opinion publique lui avait toujours paru l'instrument nécessaire pour gouverner, et il était, comme nous avons vu, de cette école d'hommes irrésolus, vains et pusillanimes, qui acceptent en réalité le joug des multitudes, pourvu qu'elles leur laissent une apparence de commandement.

Etranger à la France, à son gouvernement, à ses habitudes, il iie comprenait pas la solidité réelle que les anciennes institutions tiraient du respect des peuples. Réformateur protestant, il se tourna vers TÂngleterre et résolut de lui emprunter non ses communes et sa pairie mais le mécanisme extérieur de son gouvernement, deux Chambres, l'une élective, et l'autre à vie. Ce fut là son idéal '. Et dès lors, tandis que la France, consultée par lui, demandait l'amélioration et le maintien de ses lois antiques, il ne cessa de marcher, par des voies tortueuses et déloyales, vers le but de rénovation totale qu'il s'était proposé.

Deux choses lui étaient évidemment nécessaires pour réaliser ses plans; d'abord, dissoudre les trois Ordres, qui constituaient l'ancienne France ; ensuite, susciter une coalition d'ambitions et d'intérêts, qui adoptât ses projets avec l'espoir d'en profiler. L'un et l'autre de ces deux objets ne pouvaient évidemment être atteints que par des voies anarchiques, dans lesquelles on recueille toujours ce qu'on a semé; mais on appelait alors raison, progrès et philosophie, ce que la postérité nomme déjà utopie, désordre et faction.

Necker établit d'abord au Palais-Royal une sorte de club pour y manipuler l'esprit public. A cette époque, l'opinion ne se faisait pas avec des journaux, mais avec des conversations. 11 mit là un sieur Artaud, lettré subalterne, et lui donna une maison, sur un pied de dépense considérable '. Mirabeau, Stanislas de Clermont-Tonnerre, Adrien Duport, Suard, Champfort, l'abbé Siéyès, Ginguéné, secrétaire de Madame Necker, quelques banquiers, c'est-à-dire les éléments inquiets, jaloux, ambitieux que renfermait Paris, se réunissaient autour du couvert d'Artaud, y élaboraient leurs projets, y combinaient leurs vues, y rédigeaient leurs correspondances, y donnaient leurs mots, d'ordre y propageaient enfin cette rumeur vague et anonyme de chan-

^ Necker^ de la Bévol, Franc, * Wéber, Mém.

gemenU nécessaires dont ils s'autorisaient ensuite comme d'une réclamation publique, et que Necker, son premier inrenteur, appelait, dans son célèbre rapport au roi du 27 décembre 1788, le bruit sourd de l'Europe^ qui favorise confusément toutes les idées d'équité générale.

Ce premier ébranlement une fois donné à l'opinion publique,on attendit les Etats pour en diriger les éléments. Mounierfut le premier qui entra dans les plants de Necker. u II était venu aux Etats, dit le marquis de Ferrières, avec sa femme et ses enfanfs. Or, comme disait le comte de Mirabeau, tenir aux Etats Généraux avec sa femme et ses enfants, qu'est-ce autre chose que de donner deux anses pour vous soulever. » Far Mounier, on gagna l'archevêque de Vienne qu'il dirigeait. M. Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux, esprit ambitieux, caractère intrigant, saisit avec ardeur la perspective prochaine d'une place de garde des sceaux ; et MM. de Lubersac, de Talleyrand-Périgord et de Seignelay-Colbert, évèques de Chartres, d'Âutun et de Rhodez, se joignirent sans hésiter aux deux archevêques >• Il fallait avoir les curés, qui formaient la majorité du clergé, et on les eut. u Bien ne fut oublié, dit M. de Barentin ; promesses d'avancement, argent, présents, jusqu'à des bassesses *. »

Une partie notable de la Noblesse ne pouvait pas être difficile à réunir à ces pians. Elle ne jouissait en définitive d'aucun droit politique, et ne pouvait espérer que quelques pensions, toujours précaires et achetées au prix de sa liberté. Les ducs et pairs « gagnaient beaucoup à échanger les droits illusoires de leurs pairies, contre les droits réels attachés à la qualité de membres du Sénat ^. » Aussi les Virieu, les Lally-Tolleodal, les Crillon , les Clermont-Tonnerre, les Lameth ne pouvaient-ils point ne pas arborer la bannière sous laquelle les archevêques de Bordeaux et de Vienne s'étaient déjà rangés.

C'est donc par le clergé et par la noblesse, c'est-à-dire par les àt\it premiers Ordres eux-mêmes, qbe Necker voulait faire demander et appuyer la destruction totale des trois Ordres,afin d'élever, sur leurs ruines, l'édifice idéal de ses deux Chambres ; et ce sont en effet ces deux minorités, la minorité de la noblesse et celle du clergé, qui entraîneront et qui domineront l'Assemblée 4. C'était pour raccomplissement de ces vues que Necker avait refusé de blâmer, dans le Conseil de Marly, la résolution du tiers-état du 17 juin ; c'élaitpour atteindre ce but qu'il voulait accorder à l'Assemblée actuelle le droit de déterminer la forme des futurs Etats Généraux ; c'était enfin pour coopérer à cette œuvre simoniaque et ténébreuse que des prélats et des gentilshommes auront l'air de sacrifier Tintérêt de leur caste à l'utilité générale, et le peuple imbécille les saluera comme les sauveurs de la patrie, tandis qu'ils ne seront que des conjurés lâches et égoKstes, livrant le pays, les lois, le

* Ferrières, Mém.

' M. de Barentin, Mém,

* Ferrières, Mém.

* Barrère, Mém.

trône, la foi jurée, pour satisfaire leur ambition et leur orgueil ■•

La troisième intrigue, pour être encore la moins publique et la moins bruyante, n'en était pas moins la mieux ourdie.

Paris abondait de caractères fiévreux et d'ambitions besogneuses pour lesquels un changement dans les affaires du royaume pouvait être un coup de fortune. Ils s'étaient donc instinctivement ligués pour épier les circonstances et pour en profiter* lia noblesse avilie et immorale apportait pour contingent Mirabeau, Siliery, Henou et les Lametb ; le clergé incrédule et dissolu, l'abbé Siéyès, l'abbé Fauchet et l'abbé Dubignon ; la judicature envieuse , intrigante ou vénale, Adrien Duport, Barnave et Chapelier; la littérature fangeuse des cafés et des ruelles , Laclos , Camille Desmoulins et Brissot ; et les maisons de jeu et de filles, des marquis de St-Hururge, des marquis de Pelleport et des barons de Tintot. C'était le parti révolutionnaire, ayant des intérêts, fort peu d'idées, point de doctrine commune ; armée de routiers rassemblés au hasard; qui se débandera cent fois, lorsque la corruption viendra vider ses raqgs ; qui se réformera sans cesse, par l'espoir de nouvelles curées; et qui, a la surprise de tous et'â son propre étonnement, deviendra la maltresse de la France.

Le plan de ce pandémonium de passions et de vices était immense et bien combiné. 11 se proposait un bouleversement complet de l'ancienne société, opéré à l'aide de la force brutale soudoyée. Voici comment Chamfort, l'un des initiés, l'expliquait à l'un de ses confrères de l'Académie, au moment de la réunion des Etats Généraux.

u Serait-ce un si grand mal qu'il n'y eût pas tant d'étages, et que tout, fût de plain-pied? Vous désoleriez-vous de ne plus entendre parier d'éminences, ni de grandeurs, ni de titres, ni d'armoiries, ni de noblesse^ ni de roture, ni du haut et du bas clergé? Ni votre vieux régime, ni votre culte, ni vos mœurs, ni toutes vos antiquailles de préjugés ne méritent pas qu'on les ménage. Tout cela fait honte et pitié à un siècle comme le nôtre ; et pour tracer un nouveau plan, on a toute raison de vouloir faire place nette. »

" Mais le trône et l'autel? objectait l'interlocuteur.

u Le trône et l'autel, répondait Chamfort, tomberont ensemble. Ce sont deuxarcs-boutants appuyés l'un par l'autre, et que Fun des deux soit brisé, l'autre va fléchir. » .

— Mais les difficultés? ajoutait le collègue.

u Les difficultés sont prévues, répliquait Chamfort, et les moyens soQtcaliculés... Les provinces liguées, leurs correspondances établies, et de Paris, comme de leur centre, l'esprit républicain allant porter au loin sa chaleur et sa lumière : voilà l'état des choses.. . Et si les gens timides et casaniers désapprouvent, on a, pour leur en imposei% cette classe déterminée qui ne voit rien pour elle à perdre au change-

^ tf Le bruit accrédité de créer une Chambre des pairs a enflé la vanité de quelques nobles, et surtout de plusieurs gentilshommes modernes, dé«. tachés du corps de la noblesse, affaiblie par cette défection. » — M. de Barentin, Mém.

ment, et croit y voir tout à gagner. Pour raineuter, on a les plus puissants mobiles... Vous n'avez entendu, parmi la bourgeoisie, que a élégants parleurs. Sachez que tous les orateurs de tribune ne sont rien en comparaison des Démosthènes à un écu par lète, qui, dans les cabarets, dans les places publiques, dans les jardins et sur les quais, annoncent des ravages, des incendies, des villages saccagés , inondés de sang, des complots d'assiéger et d'affamer Paris. C'est là ce que j'appelle des hommes éloquents. L'argent surtout, et l'espoir du pillage sont tout-puissants parmi ce peuple. »

-- Mais vos essais sont des crimes, faisait observer le confident, et vos milices sont des brigands ?

« 11 le faut bien, continuait Cbamfort. Que feriez*-vous de tout ce peuple, en le muselant de vos principes du juste et de l'injuste? Les gens de bien sont faibles, personnels et timides ; il n'y a que les vauriens qui soient déterminés. L'avantage du peuple, dans les révolutions, est de n'avoir point de morale. Comment tenir contre des hommes à qui tous les moyens sont bons? Mirabeau a raison : // n'y a pas une seule de nos vieilles vertus qui puisse nous servir. »

— Mais enfin, murmurait l'académicien épouvanté, c'est aller bien plus loin que la nation ne le demande, et qu'elle ne l'entend?

t( Bon, s'écriait Cha m Fort, la nation sait-elle ce qu'elle veut? On lui fera vouloir et on lui fera dire ce qu'elle n'aura jamais pensé; et, si elle en doute, on lui répondra, comme Crispin au Légataire : Cest votre léthargie!

» La nation est un grand troupeau qui ne songe qu'à paître, et qu'avec de bons chiens, les bergers mènent à leur gré *. «

Voilà le plan. L'exécution en sera promptement et complètement suivie. Quelles doctrines nouvelles et dignes de son siècle Chamfort se proposait-il d'établir sur toutes ces ruines ? Quelles institutions plus libérales, plus rationnelles, plus efficaces, voulait-il mettre à la place des antiquailles et des préjugés ? Les voici, formulées ftâr lui-même : Ces gens-là doivent me procurer vingt mille livres de rente ; je ne vaux pas moins que cela *. » Chamfort, qui était modeste, se contentait de vingt mille livres de rente pour sa part de la Révolution; mais Siéyèset Mirabeau ne s'estimaient pas si peu. Cette Révolution le trompa, d'ailleurs, comme bien d'autres, qui avaient mis en elle leurs espérances, car elle ne lui rapporta, au lieu de trésors que la prison, le suicide et le mépris de Marat ^.

Comme Chamfort le disait, les mesures du parti révolutionnaire avaient été bien prises. « Dès le commencement de mai, dit M. de Besenval, lieutenant-colonel des gardes suisses, chargé de la surveillance militaire de Paris, on y vit abonder une quantité d'étrangers de tous les pays, la plupart déguenillés, armés de grands bâtons, et dont

* fliarmonlel, Mém, — * Jbid,

' tt Cbamfort, vil flagorneur de Gondé, quMI a généreusemeul abandonné au moment où il l'a vu délaissé de la fortune. » — Uarat, VJmi du Peuple^ no 552.

i*a$peet effrayant suffisait pour faire juger ce que Ton devait en craindre, n Un peu plus loin, il ajoute : « Paris se remplissait d*bommes afFreux, attirés par Tespoir du pillage, et qui se Tendaient à qui tou* lait les payer pour faire des insurrections >.

D'où venaient ces hommes, qui les appelait et qui les payait. En général, les contemporains attestent assez unanimement qu'ils étaient les instruments de ce qu'on appelait alors la faction d'Orléans ; le baron de Besenval n'en doute pas, et Ghamfort l'affirme. Â ces étrangers pouvaient être réunis cent vingt mille pauvres que Paris nourrissait à cette époque , et douze mille ouvriers, étrangers à la ville, réunis à Montmartre sous le nom à*Melier de Charité. Ces bandes débutèrent, le 28 avril, en pillant, au faubourg Saint-Antoine , la fabrique de Réveillon, ancien ouvrier, qui avait donné un développement immense à la fabrication des papiers peints '.

Nous verrons plus loin, que toute cette matière à émeute était ébranlée et mise à l'œuvre par des meneurs établis dans les cafés du Palais-Royal, qui était alors, en vertu des privilèges de la maison d'Orléans, un lieu d'asile où la police ne pouvait pas pénétrer. Parmi tous ces cafés, l'un d'eux, qui portait et porte encore le nom de Café Foy, était le club spécial des révolutionnaires. On y avait placé une barre, comme à l'Assemblée nationale, et le public venait y faire des motions ^.

Voilà donc quelle était, le âO juin, la situation des trois partis qui se disputaient la direction des Etats Généraux, et qui cherchaient à s'assurer les résultats attachés à leur convocation.

Le parti de la Cour voulait maintenir toutes les réformes annoncées, les réaliser avec le concours des Etats, et consolider, en les améliorant, les anciennes institutions dont les principes essentiels étaient consacrés par tous les mandats.

Le parti de Necker, lancé dans les utopies et dans les expériences, voulait abolir les anciens Ordres, et créer deux chambres où les membres ambitieux du clergé, de la noblesse et du tiers-état trouvassent des positions d'argent et d'influence.

Le parti révolutioùnaire, formé d'hommes de toute opinion et de toute origine, voulait profiter des troubles ef y aider même, dans Tunique but d'y acquérir des honneurs et des richesses, résolu d'ailleurs à accepter ce qu'il ambitionnait de toute main qui viendrait TofiFrir, même de la main du roi.

*■ Beseuval, Mèm,

* c Ce qui étonna le plus, dMVHiai, parlementaire de la Rémi. Française, c*est que rien ne fut volé. Réveillon lui-même, dans un mémoire justijficatif adressé à ses concitoyens , en convient. — 11 y a néanmoins quelque chose qui doit étonner davantage; c^est que le mémoire jusHjkatiféii précisément le contraire, et donne la liste, fort longue, de Tor, de Targent et de Targenterie qui furent volés, comme cela devait être en pareiUe circonstance.— Voir dans les Mémoires de Ferrières, le mémoire justificatif de ViéyeïWon. Jmtificatif est du reste joli pour un homme volé.

' Camille Desmoulins, RévoL de France.

C'est le 25 juin, en séance royale, et après les conseils nombreux dont nous avons fait connaître le résultat, que Louis XYI devait exposer de nouveau, et d'une manière à la fois plus détaillée et plus nette, ses résolutions sur les travaux et sur la direction des Etats ; mais il était survenu, le âO, pendant que le premier conseil se tenait à Marly, un événement inattendu et fort grave,de nature à changer complètement les suites qu'on pouvait se promettre de la séance royale.

Les hérauts d'armes annoncèrent dans les rues de Versailles, le âO juin, qu'il y aurait, le lundi 2â, une séance royale, et que la salle des assemblées serait fermée en attendant. En effet, un détachement de gardes françaises s'en empara dès le matin ; et Bailly reçut, au nom du roi, un avis conforme du maître des cérémonies.

Cependant, les députés du tiers-état se groupèrent de bonne heure sur l'avenue de Versailles. De son côté, Bailly arriva, et il se concerta avec ses collègues. Comme l'autorité du roi était encore puissante et redoutée <, on voulait agir prudemment et légalement. La séance ayant été indiquée pour le 20, à huit heures, dans la réunion de la. veille, on feignit d'ignorer la fermeture de la salle, et l'on se présenta à la porte. Là, Bailly, arrêté par l'officier qui commandait le poste, fit la réponse convenue, en déclarant qu'il protestait contre l'empêchement mis à l'ouverture de la séance, et qu'il la déclarait tenante. « Cette précaution, ajoute-t-il, était nécessaire pour la conservation des droits de l'Assemblée. » La révolte était encore,*^comme on yoit, très-formaliste et très-réservée.

L'officier aux gardes permit au président et à quelques députés d'entrer dans la salle; mais enfin, la consigne était précise et il fallut bien sortir. La foule desxléputés voulut, un instant, faire mine de forcer le poste; mais l'officier fit prendre les armes; Bailly intervint, et les députés se trouvèrent de nouveau sur l'avenue de Versailles. Encore pleuvait-il.

Les plaintes, comme on pense bien, étaient fort vives. On ne savait quel parti prendre, te Le roi suspend jusqu'à lundi la séance royale, disait-on : Ce délai est trop long ; allonS à Marly, il la tiendra tout à l'heure '. n On avait attendu cent soixante-quinze ans la réunion des Etats, et l'on trouvait monstrueux un délai de quarante-huit heures, nécessaire, comme on l'a vu, aux délibérations des ministres. Le médecin Guillotin, député de Paris, proposa de se réfugier au jeu de paume de la rue Saint-François ; on s'y rendit.

Il n'y avait, dans cette salle nue, qu'une table et quatre ou cinq bancs. La réunion se tint debout et resta longtemps confuse. Pendant ce temps, le public remplissait les galeries, se pressait à la porte et remplissait les rues environnantes. Quand le silence se fut établi, la séance fut ouverte.

^ « Le 20 juin, dit Meunier, on craignait encore les abus de Tautorité royale ; dans le mois d'octobre, elle était anéantie. * — Mounier, Jppel au trib, de l'opinion pubL

Bailly rendit compte de deux lettres qu'il avait reçues de M. de Brézé, ainsi que de ses démarches. L'assemblée trouva qu'une letlredu grand-mattre des cérémonies n*étaU pas suffisante ^ et qu'il aurait fallu une lettre du roi lui-même. On pensa donc que la séance ne pon?ait pas être suspendue, au moins de cette manière ^ Voilà où en était, le 20, devant un semblant de volonté du ministère l'Assemblée qui avait déclaré, le 17, que le veto du roi était sans pouvoir sur elle. < La question principale et du fond, ajoute naïvement Bailly, n'était pas mûre; » c'est-à-dire que l'assemblée n'osait pas la traiter.

Cependant, l'Assemblée irrésolue ne savait que faire. Les motions les plus diverses se succédaient, sans fixer l'attention. Un membre . proposait de se transporter à Paris. Tout-à-coup, Mounier eut l'idée de s'engager, par un serment, à ne point se séparer sans faire la constitution '. Cette idée fut immédiatement convertie en arrêté.

Alors Bailly prononça la formule du serment à voix si haute et si intelligible, dit-il, que ses paroles furent entendues de tout le peuple qui était dans la rue. Il avait bien ses raisons pour crier si fort, malgré Yenrouement qui, prétend-il ailleurs, ne l'avait pas quitté un seul jour. Cependant, du milieu de l'Assemblée et du milieu du peuple qui encombrait la rue, il s'éleva aussitôt, après la prestation du serment, une explosion des cris réitérés et universels de vive le roi! « L'Assemblée, ajoute Bailly, était unie de cœur et d'esprit avec le roi, et n'avait pas Tintention de rien faire contre son autorité l^itime. Elle avait même eu soin de déclarer, dans son arrêté, qu'un de ses devoirs était de maintenir les vrais principes de la monarchie, afin de bien prouver à tous que ce qu'il pouvait y avoir d'hostile dans ses démarches était dirigé contre le despotisme, et non con< tre la monarchie.

Tous les députés, appelés par bailliages, sénéchaussées, provinces et villes, vinrent signer l'arrêté. Un seul, nommé M. Martin d'Auch, député de Castelnaudarry, eut la témérité d'ajouter à sa signature le mot opposant. Un tumulte effroyable suivit cette simple manifestation d'une opinion libre et convaincue; et M. Martin d'Auch, sommé, on ne sait de quel droit, de s'expliquer, répondit qu'il ne croyait pas pouvoir jurer l'exécution de décrets qui n'avaient pas reçu la sanction du roi ; à quoi Bailly répondit que l'Assemblée était dans les mêmes principes 3. Après cette singulière déclaration, Bailly n'eut pas moins la honteuse faiblesse d'accabler ce collègue de reproches, pof<r satisfaire le mécontentement général. M. Martin d'Auch dut sortir par une porte dérobée, pour échapper à la fureur du peuple, et s'abstenir, sur l'avis du président, de paraître pendant quelques jours à l'Assemblée.

Tel fut ce serment si célèbre du jeu de paume, auquel une gravure

^ BaiUy, Mém.

^ Mounier, Exposé de ma conduite.

* BaiUy, jiféi».

de David a donné un caractère d'emphase et de déclamation qu'il n'eut certes pas. Au lieu de ce président monté sur une table, au lieu de ces groupes de députés échevelés et enlacés, quelques-uns même sans cravate, au lieu de ces bras tendus et de ces poings crispés, au lieu de ce rédacteur écrivant sa feuille sur ses genoux ; enfin, au lieu de cet orage, qui vient si à propos ajouter le désordre de la salle au désordre des passions, toutes circonstances puisées dans Fimagination du peintre, ce futune réunion d'hommes hésitants et irrésolus, regrettant qu'un billet du roi n'eût pas ôté tout prétexte à leur démarche ; protestant, jusque dans leur révolte^ de leur respect pour la monarchie; ne sachant, pendant longtemps, à quelle mesure s'arrêter; et puisant dans la présence du peuple et dans ses applaudissements, ouvertement provoqués et mendiés, l'assurance et la hardiesse qu'elle était loin d'avoir elle-même '•

Le lendemain, âl juin, étant un dimanche, le tiers-état ne se réunit point. Il se rassembla le 23, et voulut continuer ses séances au jeu de paume ; mais le propriétaire le refusa, sous le prétexte que M. le comte d'Artois voulait jouer et l'avait fait retenir «. C'est aux llécollets que l'Assemblée se rendit d'abord ; mais s'y trouvant mal a l'aise, elle se transporta dans la nef de l'église St- Louis. Celte séance fort courte, n'eut d'autre importance que l'arrivée et la réunion au tiers-étals de cent quarante-neuf membres du clergé, détachés de leur ordre par les archevêques de Vienne et de Bordeaux, et par les évéques d'Autun, de Rodes et de Chartres. C'était l'inlrigue de Necker qui accomplissait son premier acte, en vue de la réunion et de la destruction des Ordres ^.

La séance royale eut lieu le 25 juin, à 10 heures, ainsi qu'elle avait été annoncée. Des dispositions mal prises par le grand-mattre des cérémonies, et la mort subite d'un secrétaire du roi, dans la salle même, retinrent quelques instants à la porte et aigrirent outre mesure les députés du tiers-état 4, rendus fort ombrageux par la lutte des Ordres. Vers onze heures, le roi vint, avec le cérémonial ordinaire, se placer sur son trône, et la séance commença.

* Le dessin du jeu de paume et une composition de fantaisie ; et quelques-uns des personnages qui y figurent, avec des postures théâtrales, n*élaienl même pas à la réunion ; par exemple, Dom Gerle. Y. Moniteur.

* Barrère, Mém. — Cet homme, nommé Lalaille, fut ruiné par la Révolution, qui rendit Yersailles déserl, et dispersa les riches oisifs dont se composait la clienlelle de sa salle. 11 demanda, en février 1791, que la Nation achetât son jeu de paqme, sous le prélexte qu'il avait été le berceau delà liberté. L'Assemblée consliluanle, qui croyait que chacun de ses décrets était un brevet d'immorlalilé, acheta la salle de Lataine, non sans une vive résislance de Marat et autres palriolcs, qui disaient que si cet homme avait reçu la liberté le 20 juin, il Tavail mise à la porte le ââ. — Marat, V Ami du Peuple, no 367.

' Il y avait, dans ce nombre de 149 membres du clergé, 134 curés, (eus nés dans le tiers-état, et trés-portés, par conséquent, à rabolltion des Ordres.

^ Bailly, Métn.

Le premier discours qall prononça rappelait, ayec une certaine amertume, ce qu'il atait fait, depuis deux ans, pour la France, et le peu de compte que semblaient lui en tenir les Etals Généraux, occupés, depuis près de deux mois, de querelles intérieures. Il annonçait la ferme résolution d*y mettre un terme, et finit en faisant donnerlecture de sa déclaration au sujet de la tenue actuelle des Etats.

Nous connaissons déjà l'esprit de cette déclaration. Elle portait sur deux points principaux, qui étaient : d'abord, le maintien des Ordres, conformément aux lois de la monarchie et à la Tolonté expresse des électeurs ; ensuite, l'annulation des délibérations contraires, prises par les députés du tiers-état, le 17 juin et les jours suivants.

Le roi, reprenant la parole, après cette lecture, ajouta qu*il allait meUre de nouveau sous les yeux de l'assemblée les diverses réformes qu'il avait résolues. « Ce n'est pas, disait-il, pour circonscrire votre zèle dans le cercle que je vais tracer ; car jVdopteraiavec plaisir toute autre vue de bien public qui sera proposée par les Etats Généraux. Je puis dire, sans me faire illusion, que jamais roi n'en a fait autant pour aucune nation.'. »

Alors un secrétaire donna lecture de la \Déclaration des intentions du roi\

C'était la longue récapitulation des améliorations depuis longtemps résolues, comme le consentement de la nation aux impôts et leur vote périodique, la publication annuelle des états de finances, la fixation des dépenses attribuées à chaque département, la garantie de la nation donnée à la dette publique, l'abolition des privilèges pécuniaires, le respect de toutes les propriétés, la suppression des lettres de cachet,* l'établissement de la liberté de la presse, des Etats provinciaux, des Conseils de district et de paroisse, la réforme de l'administration des domaines, la suppression des douanes intérieures, la réduction delà gabelle et des droits d'aides, l'abolition de la corvée, la suppression des capitaineries et l'amélioration des lois sur la milice.

Dans un troisième discours, le roi fit un appel au concours de l'Assemblée, pour l'accomplissement de ces vues libérales; et il ajouta, dans les termes que nous avons déjà fait connaître, que si les Etats l'abandonnaient dans son oeuvre, il ferait seul le bien du pays.

Le roi termina la séance en ordonnant aux trois Ordres de se séparer immédiatement, et de reprendre leurs délibérations le lendemain matin, dans leurs Chambres respectives.

L'ordre de la noblesse tout entier et une partie de l'ordre du clergé sortirent de la salle, à la suite du roi. L'ordre du tiers-état avait décidé au jeu de paume, le âO, qu'il resterait réuni après la séance royale, pour continuer ses délibérations et ses travaux ordi~ naires » ; et à l'église St-Louis,le ^^,qu'on resterait dans un profond silence, et avant et après la manifestation des intentions du roi, quelles qu'elles fussent. Conformément à ce programme , arrêté avec leur flegme et leur prudence ordinaires, les députés du

* Moniteur. - t Ibid.

tiera-état laissèreDt sortir le roi sans pousser un cri, et restèrent immobiles, ainsi qu'une partie du clergé.

Le grand-maltre des cérémonies, accomplissant alors son devoir, s'approcha de Baiily, qui présidait le tiers-état, et lui dit : Monsieur, ?ous avez entendu Tordre du roi ? — Monsieur, répondit Baiily, l'Assemblée s'est ajournée après la séance royale; je ne puis la séparer sans qu'elle en ail délibéré. Se tournant vers les collègues placés près de lui,BaiUy ajouta : u Je crois que la nation assemblée ne peut pas recevoir d'ordres. »

En ce moment, Mirabeau, prenant la parole, dit avec emportement au grand-maltre des cérémonies : « Allez dire à ceux qui vous envoient que la force des baïonnettes ne peut rien contre la volonté de la nation '• »

Comme les ouvriers commençaient déjà les travaux nécessaires aux changements de la salle, l'Assemblée, par l'organe de son président, leur ordonna de les suspendre. Alors, rirrésolulion reparut. L'Assemblée ne savait que faire. Camus ayant proposé de se séparer, après avoir maintenu les résolutions précédentes, cette idée fut adoptée à l'unanimité. Mirabeau fit en outra, la motion de déclarer la personne des députés inviolable, et, à la suite d'un court débat, cette motion passa également; après quoi, l'Assemblée se sépara, s'ajournant au lendemain malin, à neuf heures.

Ainsi se passa cet incident qui suivit la séance royale du â5 juin, et que la tradition historique a considérablement grossi et défiguré. 11 fut loin d'avoir, autant qu'on se l'imagine, le caractère de l'audace et du défi.

Premièrement, Baiily se justifie avec soin d'avoir adressé à M. de Brézé l'observation qu'il n'avait faite qu'à ses collègues. « Je respectais trop le roi, dit-il, pour faire une pareille réponse. » Deuxième^ ment, il réduit à ses vrais termes la réponse de Mirabeau à M. de Brézé *, et il la blâme sévèrement. « Ce n'était pas une réponse, observe-t-il, mais une apostrophe qu'il ne devait pas iaire, qu'il n'avait pas le droit de faire. Avait-on parlé de baïonnettes , avait-on annoncé la force, était-il échappé une menace de la bouche de M. de Brézé? Non ^ »

D'un autre côté, Mirabeau était fort loin d'être rassuré lui-même; et, comme Baiily s'opposait à son décret sur Tinviolabilité des députés, il lui répliqua avec chaleur : « Vous ne savez pas à quoi vous TOUS exposez ! Si vous ne portez pas le décret, soixante députés, et vous le premier, serez arrêtés cette nuit 4. »

« BaUly, Mém.

< Le Moniteur attribue à Mirabeau une sorte de discours étudié et emphatique; mais celle partie du journal n'a été rédigée qu'en l'an IV, près de sept ans après l'événement, et d'une manière généralement mexacte. Les Itémoirea de Baiily sont, au contraire, très-précis el rédigés Jour par Jour.

» Baiily, Mém. ^^^Ibid,^ Ces paroles de Mirabeau ne se trouvent pas dans le Moniteur.

Enfin, quoique PAsseaiblée cAt déeidé, le 90, qu'elle retlerait ea séance, après la lecture des déclarations du rèi, pour continuer ses délibérationê et ses iravaux ordinaires, le fait est qu'elle eat hâte de se séparer après ces deux votes. « Et la discussion ne fut pas longue, » comme le fait remarquer Bailiy.

Ces observations étaient nécessaires pour conserver à celte époque sa vraie couleur, pour montrer que l'autorité royale avait alors sa puissance presque tout entière, et que les députés du tiers-état, livrés à eux-mêmes, et n'ayant pas encore Tappui des émeutes parisiennes. De procédaient qu'avec une dose à peu près égale d'audace et de timidité.

Vo événement, qui suivit la séance royale, changea la situation respective des trois partis dont nous avons fait connaître les vues, et porta un coup funeste à l'autorité du roi. Necker, après avoir luifflème préparé et proposé les déclarations du ^ juin, après avoir assisté aux Conseils de Marly et de Versailles, jugea convenable de ne point accompagner Louis XVI au sein des Etats, jetant ainsi, par une abstention solennelle, un blâme énergique sur la politique du cabinet.

Pour le public, qui ignorait complètement que Necker était Tauteor véritable des deux déclarations et des trois discours du roi, une pareille conduite était simple, noble et courageuse. Pour le roi, pour les ministres, et pour Necker lui-même, elle était odieuse. Il chercha longtemps après à la justifier, en disant que, décidé à quitter le mi- Distère, dans les conseils duquel ses idées n'avaient pas été intégralement acceptées, il avait retardé sa démission jusqu'après la séance pour n'en pas contrarier Yeffei '.

Cette explication n'était ni exacte, ni loyale. Elle n'était pas exacte, car Necker devait positivement aller à la séance royale; sa voiture était prèle ; sa femme et sa fille , qui le dominaient complètement, l'en détournèrent dans ce qu'elles appelaient l'intérêt de sa gloire '• Elle n'était pas loyale, car ce qui avait le plus blessé le tiers-état, dans le langage du roi, était son ouvrage ; et il n'eut garde d'en réclamer la responsabilité. Il trompa donc l'opinion publique afin de la captiver '.

Le ministère avait bien prévu que Necker, habitué à dominer exclusivonent dans le cabinet, n'accepterait pas la situation amoindrie que le rejet de ses idées venait de lui faire, et qu'il donnerait sa démission. Des conseils f6rt sages avaient déterminé par avance Louis XVI à ne pas l'accepter, du moins encore, afin de ne pas compromettre l'autorité royale dans une lutte inégale avec un ministre

* Necker, de la Révol, Franc.

^ M. de Barentio, Mém.

* Bailly annonça plus lard, dans ses Mémoires, quMl lui paraissait certain que Necker avatt eu une grande part à la déclaration du 23 juin. M. de Clermont-Tonnerre confirma également le fait en termes généraux. Opinions, — La publication récente des Mémoires de M. de Barentin a, seule, fait connaître toute la vérité à ce sujet.

que sa retraite rendrait l'idole du public. La démission fût donc offerte et refusée '. D*un autre côté, Necker n'avait aucun ^désir sérieux de quitter les affaires, et il ne voulait pas pousser les choses au delà de ce que demandait sa dignité.

Tandis qu'il était dans le cabinet du roi, tous les membres du tiers-état, liés à ses projets, se pressaient dans ses salons. « Messieurs du tiers, consternés, dit le marquis de Ferrières, remplissaient les appartements ; M°'<' Necker et M""" de Staël, fondant en larmes, recevaient leurs adieux, les embrassaient et se laissaient embrasser. Celte scène produisit l'effet qu'on en attendait. Une députa(ion vint, au nom de la capitale, solliciter le ministre de ne pas abandonner la France désolée ; des hommes, ramassés autour du contrôle général, criaient que la retraite de M. Necker perdrait le royaume; qu'il n'y aurait point d'Etats, et que les aristocrates allaient enfin opprimer la nation *. » Cependant Necker, sortant du cabinet du roi, affectait de traverser à pied la foule qui était accourue pour l'attendre. Il rentrait à rbôtel du contrôle général, porté sur les bras de ce peuple, précédé de torches allumées, et s'enivrant de l'enthousiasme de cette multitude dont il était alors le véritable roi.

Necker rentrait donc tout-puissant, et plus populaire que janiais, dans les conseils de Louis XVI ; et sa rentrée avait pour effet naturel de faire rejeter, sa as discussion et comme non avenue, la déclaration du 23 juin, à laquelle on le croyait étranger, et qui, « conforme en tout aux vœux de la nation, aurait été reçue, deux mois auparavant, avec transport, comme le plus grand bienfait que son roi pût lui accorder 3. »

Les amis de Necker reprirent naturellement leurs projets d'anéantir les Ordres, et ils eurent recours à des moyens qui fortifiaient en même temps leur triomphe. L'archevêque de Paris, poursuivi à Yer^ sailles par des bandes envoyées du Palais Royal, n'échappa au massacre qu'en donnant une promesse écrite de se réunir au tiers-état. Chose étrange et affligeante ! les plus grandes vertus s'alliaient, à cette époque, à la plus extrême pusillanimité, et les meilleurs n'osaient ni penser; ni vouloir. Quand M. de Juigné se présenta, le 26 juin, à l'Assemblée, il dit qu'il y venait conduit par l'amour de la paix 4, au lieu de dire qu'il y venait poussé par l'assassinat.

Le lendemain 26, ce qu'on appelait alors la minorité de la noblesse vint également se réunir au tiers. C'étaient quarante-huit gentilshommes , tout le parti qui voulait faire la Révolution afin d'en profiter. M. le duc d^Orléans s'était décidé pour le tiers, après de longues hésitations ; La Fayette hésitait encore, et son nom manque

^ M. de Barentin, Mém.

* Ferrières, Mém. — Lally Tollendal rappelait aux membres du tiersétat, le 13 juillet, qu'ils avaient arrosé M. Necker de leurs larmes verueuses.

5 Bertrand de Molleville, Jlfém,

à la liste des {M%miers de son ordre qui se déelarèrent contre la mo* narchie.

Ce joiir-Ià et le jour suivant furent signalés par un fait qu'il est nécessaire de constater, parce qu'il va prendre désormais des proportions immenses. Le parti de Necker et le parti révolutionnaire agissaient alors ensemble et à frais communs pour abattre d'abord l'autorité royale. Nous verrons qu'ils avaient pris pour auxiliaires les bandits accourus à Paris de tous les coins de la France, et endoctrinés par les motionnaires du Palais-Royal. Ces auxiliaires consentaient bien à servir les desseins de Messeigneurs du tiers-état ', mais ils voulaient des égards ; et ils laissaient déjà percer un peu de ces prétentions tyranniques qu'ils ne cacheront plus dans quelques jours. Comme c'étaient eux, en définitive, qui déterminaient la réunion des Ordres par leurs violences, il était assez naturel qu'ils eussent le droit de venir dans la salle de l'Assemblée, afin de juger du fruit de leurs efibrts.

Des bandes nombreuses se présentèrent donc le 35 à la porte de l'Assemblée nationale et la forcèrent. Moitié appréhension, moitié dignité, un grand nombre de membres réclamèrent contre cet en?abisseraent. Barnave, qui commençait alors, comme Mirabeau , son rôle de tribun, pour devenir bientôt, comme Mirabeau, l'esclave de la reine, trouva surprenant que l'on voulût défendre à la nation Ventrée de la salle nationale '. Cette écume des barrières, égarée et soudoyée, s'appelait alors la nation.

On envoya donc à cette foule une députation composée de Bailly, président, de M. de Clermont- Tonnerre, de l'archevêque de Vienne et de M. Pison du Galand. Les conférences furent assez longues; mais enfin la députation, de retour à l'Assemblée , vint lui annoncer qu'elle s'était présentée devant le peuple, qu'elle lui avait fait part des résolutions qu'on avait prises, et que le peuple avait respecté des conseils qui lui avaient paru dictés par un zèle véritable pour ses intérêts, M. l'archevêque de Vienne avait fini par engager la foule à se répandre dans la ville pour y rétablir la paix et le calme ^, » Ainsi , TAssemblée se reposait sur le zèle d'une émeute pour rafiermir l'ordre et la tranquillité!

Le lendemain , 26, ce furent deux députations de Paris, l'une des électeurs, qui s'étaient maintenus comme corps politique , l'autre de simples particuliers, qui vinrent féliciter l'Assemblée du courage qu'elle avait montré contre les lois. L'Assemblée était heureuse alors de ce langage qu'elle aurait dû repousser ; mais, comme le dit natve-

* Les députés du tiers-état se faisaient appeler Messeigneura par les orateurs qui les harauguaient. Dans la séance du 23 août, le procureur du roi de Falaise, mandé devant TAssemblée, s'y présenta. « Il commença son discours, dit \e Moniteur, par le moi Messieurs; mais quelques cris élevés, du côté des communes, l'avertirent de prononcer Messeigneurs. » —

* Moniteur, — * Moniteur,

nMBt Baiilf , « die avait betoin d*appui , el éDe n'en poonit trolifer que dans Topinion publique. » Au jour où nous sommes, cette opinion publique appuie donc rassemblée ; mais, atant deux mois, elle la menacera, et, avant quatre mois, elle Tinsultera.

Cependant, la réunion des Ordres était le grand but de Necker, et elle n'était pas encore opérée. « Il profita , dit Wéber, de Teffervesoeoce qui régnait pour conseiller au roi d'écrire aux membres de la noblesse et du clergé non réunis. » Le roi écrivit le V! juin ; mais, comme sa lettre n'opérait pas assez vite, le parti eut la féroce lâcheté de faire pressentir au roi qu'une plus longue résistance pourrait mettre en péril non-seulement ses jours mais ceux de sa famille. « Une grande efft^rvescence , disait- on, règne dans la capitale; elle gagne successivement les provinces ; des bruits sourds menacent d'insurrection: la populace mutinée ne connaît plus d'autorité; elle immole tout à sa rage , sans être contenue par les rangs, par les Etats, par les dignités ; la vie même du plus vertueux, du meilleur des rois, et celle de sa famille, ne sont point à l'abri des fureurs de la sédition ; la prévenir est un acte de prudence ; et Sa Majesté ne peut pourvoir à sa propre sûreté , à celle de la reine, à la conservation des rejetons du trône , qu'en déterminant la noblesse à passer à la salle commune'. » Ainsi parlaient au roi, en faveur des multitudes, ceux-là même qui les avaient mutinées.

Louis XVI , effrayé , non pour lui , car il ne connut jamais la terreur, mais pour la reine et pour ses enfants, ordonna à M. le comte d'Artois, qui exerçait une grande influence sur la noblesse, d'écrire un billet à son président, afin de l'inviter, au nom des périls que courait le roi, à se réunir sur-le-champ au tiers-état '. La noblesse obéit à l'instant, et sans discussion ; sa chambre se joignit à celle du clergé; et toutes deux , précédées du cardinal de La Rochefoucault et du duc de Luxemboui^, entrèrent à l'assemblée générale au milieu d'applaudissements universels , mais avec un silence profond , un air morne, et des physionomies où la tristesse et la douleur étaient empreintes, comme si elles avaient eu le pressentiment de la ruine, de l'exil et de l'échafaud.

Necker et son parti avaient donc fait un grand pas ; la réunion des Ordres était opérée. Mais Louis XVI, éclairé par ses conseillers intimes sur l'abaissement dans lequel tombait la monarchie; voyant ses déclarations solennelles du 23 juin foulées aux pieds, et, pis que cela, dédaignées et oubliées; son ministre, plus maître que lui, lançant le royaume dans une voie d'expériences inconnues, avec une vaine pbi-

* n. de Karentin, Mém,

^ M. le comte d*Arlois, écrivant à M. de BarcnÙn, au mois de janvier 1799, 8'exprlmait ainsi sur son billet du 27 juin : « Si un sentiment indépendant de mon opinion avait pu influer sur la détermination que j'ai prise, elle ne peut être attribuée qu*à la connaissance positive que j'avais que le roi considérait cette mesure comme un devoir absolu de ma part. » -* M. de Barentin, Mém.

kMtpUe pour gmàt^ et la séditioii pour appui, Louis XYI rmnt, CDOore uoe fois , à ses idées de fSermetë. Il se résolut donc, yers le 1* juillet, à feire des modifications à son ministère.

La première pensée à laquelle le roi s'attacha , ce fût le maintien et l'exécution de ses déclarations du il5 juin, qui contenaient, non pas ce que Toulaient alors les meneurs de Paris et de l'assemblée, mais oe que foulait yéritablement la France. U parut croire que la présence de Necker dans son cabinet n'était pas un obstacle à la réali« sation de ses projets ; et Necker lui-même , qui en dut être nécessairement informé , ne sembla pas en éprouver publiquement de Tombrage. 11 fallait un bras ferme et une tète résolue pour prendre le ccMoroandement des troupes. On le donna au maréchal de Broglie, qui était alors la principale illustration de l'armée.

Paris et Versailles étaient les deux villes à maintenir contre les attaques d'une multitude soulevée et soudoyée par des chefs de parti. Paris avait, pour sa garde spéciale, lerégiment des gardes françaises et celui des gardes suisses. Le premier, mécontenté par des changements récemment apportés dans sa discipline par le duc du Châtelet, son neuvean colonel, et travaillé par les excitations incessantes des motionnaires du Palais-Royal, n'offrait pas, en ce moment, tous les motifs de sécurité désirables. Le second, invariable dans ses traditions d'obéissance à ses chefs, était commandé par le comte d'Affry, et remis, en raison d'une grave maladie de ce dernier, au commandement du baron de Besenval, son lieutenant-colonel.

IjCs gardes Françaises et les gardes suisses faisaient donc ensemble le service de Paris, et présentaient un effectif de neuf mille hommes. Ony réunit, en raison des circonstances, le régiment de Royal-Dragons, cent chevaux du régiment de Royal-Cravattes, et les hussards de Berchiny '. En outre, un camp de 6,000 hommes, fermé de régiments^ suisses, de dragons et de hussards, avait élé établi au Champ-de- Mars. Toutes ces troupes étaient aux ordres du baron de Besenval.

Ije maréchal de Broglie avait pris pour lui Versailles. Il y ayait appelé dotj^e mille hommes^ infanterie ou cavalerie, et les avait cantonnés autour de la ville et dans les environs de Paris. « Il avait fait, dit le baron de Besenval, du château de Versailles un quartier général, et du jardin un camp. II avait mis un régiment dans l'orangerie ; il affichait des appréhensions pour la personne du roi, pour la famille royale, aussi déplacées que peut-être dangereuses. 11 en fallait certainement avoir, mais n'y pas mettre tant de jactance '. » En outre, de tels préparatifs, faits sous les yeux de l'assemblée, devaient nécessairement jeter l'alarme parmi les conjurés, et les pousser à précipiter une explosion, capable de prévenir ou de conjurer l'orage. u Pour avoir un pouvoir immense, avait dit Mirabeau, il nous faut une immense complicité *.

Ce fut Mirabeau, en effet, qui, le premier, sonna l'alarme, le 8 juil-

* Voir, sur tous ces détails, les M moires de Besenval.

* Hariaontel,ilfé//i.

let, en proposaDt à rassemblée de voter une adresse au roi pour demander l*éloignement des troupes. Cependant, l'assemblée conserva encore assez de sécurité pour entendre, le 9 juillet, le rapport de Mounier sur le plan de la constitution, et, le 12, le projet de Lafayette sur la déclaration des droits de Tbomme. Ce n*était que le lendemain, 13 juillet, que rassemblée devait recourir aux dernières violences, afin d*obtenir cette immense complicité dont ses meneurs avaient besoin.

Les desseins de Louis XVI semblaient aller en s*affiermissant, et il paraissait effectivement résolu à faire prévaloir les grandes et utiles réformes contenues dans les déclarations du 23 juin. Déjà quarante mille exemplaires en avaient été imprimés et envoyés aux intendants et aux subdélégués, avec ordre de les publier et de les afficher dans toute rétendue du royaume >, lorsque les conseils intimes du roi lui firent entendre que la mesure serait inefficace s*il n*y ajoutait pas le renvoi de Necker. Le roi résista longtemps; il semblait persuadé, comme le garde des sceaux, M. de Barentin, que ce renvoi était inutile; qu'il valait mieux laisser Necker s'user promptement au contact de l'Assemblée, plutôt que de ranimer, par une disgrâce, une popularité factice, destinée à s'éteindre en bien peu de temps.

Mais le comte d'Artois, et surtout la reine, qui était, elle, toute résolution et toute courage, entraînèrent le roi ; et, au dernier moment, il envoya M. de La Luzerne, le 11 juillet, auprès de Necker, pour lui demander la remise de son portefeuille et lui donner l'ordre de sortir immédiatement du royaume. Quelques heures après, Necker prit la route de Bruxelles; et le secret de cet événement fut si bien gardé, toute cette journée, à Versailles, qu'au Conseil des Dépèches qui futtenu le soir, M. de Barentin n'attribua l'absence du directeur général des finances qu'à son inexactitude habituelle.

Le 12 était un dimanche. L'Assemblée ne siégeait «pas. La nouvelle du départ de Necker fut un coup de foudre pour tous ceux qui s'étaient liés à ses projets, et qui avaient aidé à renverser les anciennes institutions par l'espérance que Necker leur avait donnée de trouver leur profit dans les nouvelles, u L'Assemblée, dit M. de Ferrières, chercha dans le peuple un appui contre la Cour. Des émissaires secrets, répandus dans tous les quartiers de Paris, dénoncèrent les projets du ministère. »

Ce fut entre quatre et cinq heures que l'effet des instigations de l'Assemblée se fit sentir à Paris. Le Palais-Royal, que ses immunités rendaient le séjour habituel des motionnaires, et des portes duquel M. le duc d'Orléans avait fait retirer tous les Suisses, se remplit d'une foule immense. Camille Desmoulins, l'un de ceux qui étaient le plus avant dans les secrets des meneurs, et qui venait de prendre le mot d'ordre à Versailles, monta sur une des tables du jardin, mit à son chapeau un ruban vert ', harangua cette foule passionnée, et, tirant

* Ferrières, Jtiém.

< Aline de Staël assure que l'on prit cette cocarde verte parce que c'était

— IM

un pistolet de sa pocbe, poussa le cri : aux armes > ! Des bandes se portèrent aussitôt dans toutes les parties de la ville, sous les yeux des troupes qui avaient reçu du roi l'ordre formel de ne point tirer sur le peuple '.

Les unes prirent dans une boutique d'un modeleur de cire, nommé Curtitts, deux bustes de Necker et de M. le duc d'Orléans, et les promenèrent par les rues ; les autres allèrent faire cesser les représentations et fermer les théâtres, en signe de deuil public. La ville était donc au pouvoir d'une émeute, suscitée par l'Assemblée ; et le comité des électeurs, réuni à Thôtel de ville, prenait un arrêté pour être autorisé à établir une milice bourgeoise, afin de protéger les propriétés contre les pillards ^.

La séance du 13 s'ouvrit, à l'Assemblée nationale, sous le poids de toutes ces impressions. L'archevêque devienne, l'un des premiers et des plus ardents promoteurs de Necker, la présidait. îfounier, Laliy-Tollendal et Yirieu, les plus intimes complices de la réunion des Ordres et de tous les projets du directeur général, prirent les premiers et successivement la parole, et tentèrent de soulever l'Assemblée contre les conseillers du roi qui avaient conspiré le renvoi de Necker, ce ministre accordé à ses peuples comme un don de son amour ; et que naguères encore, le 23 juin au soir, les députés du tiers avaient arrosé de leurs larmes veriueuses 4.

Tous ces discours, toutes ces plaintes agitaient violemment l'Assemblée ; mais elle était flottante, et ne savait à quoi se résoudre. Enfin, on nomme deux dépulations; l'une, chargée d'dler demander au roi le renvoi des troupes et le rappel de Necker; l'autre, destinée à porter à Paris la réponse du roi, dans le cas où elle sérail sage et Juste, c'est-à-dire conforme à la demande de V Assemblée nationale. Le roi répondit u qu'il avait déjà fait connaître à l'Assemblée que la réunion des troupes avait uniquement pour objet la nécessité de contenir les désordres de Paris ; que c'était à lui seul de juger de leur nécessité, et qu'il ne pouvait, à cet égard, apporter aucun changement. Il ajouta qu'il ne doutait point de la pureté des motifs qui la portaient à lui offrir ses services, dans cette affligeante circonstance, mais que la présence de ses membres à Paris ne ferait aucun bien, et qu'elle était nécessaire à Versailles pour l'accélération des importants travaux dont il ne cessait de leur recommander la suite. »

la couleur delà livrée de Necker. — Considér. sur la RévoL Franc. — Marmontel dit qu*on la quitta le 13, parce que c'était la couleur d*un prince qui n'était pas républicain, Mém,

^ Camille Desmoulins, RévoL de France.

' Témoignage de M. de Besenval, rappelé par Marmontel, Mém.

' « Les brigands connus sous le nom de Marseillais, appelés à Paris pour y être les suppôts de la faction républicaine, gens de rapine et de carnage, et aussi altérés de sang qu*afi^amés de butin, en se mêlant parmi le peuple, lui inspiraient leur férocité. » Marmontel, Mém.

* Discours de Lally, Moniteur.

NatureUanent, cette rëpoose ne parut à TAiieiBblëe ni aage, ni juste ; elle la privait de sa plus grande force, qui était Taf^i de ce qu'elle nommait le peuple de Paris ; et comme l'émeute de la Teille avait glorifié Necker, insulté et attaqué les troupes, a FAssemblée, dit M. de Ferrières, voulant lier pour toi^ours cette grande ville à ses intérêts par les intérêts même de ses habitants, rendit, â Tunanimité, cet arrêté fameux, qui, dans les circonstances, était une véritable déclaration de guerre. »

En efi^et, l'arrêté disait que Necker emportait l'estime et les regrets de l'Assemblée ; qu'elle ne cesserait de réclamer l'étoigoement des troupes ; que les agents civils et militaires étaient responsables de la violation de ses décrets ; que les Conseils du roi, de quelque rang et état qu'ils pussent être, demeuraient pereonoellcment responsables des malheurs présents et à venir, et que la dette publique ayant été mise sous la garantie de l'honneur français, nul n'avait le droit de prononcer la banqueroute, sous quelque nom que ce put être».

Ainsi, du même coup l'Assemblée enlevait au roi la liberté de choisir ses ministres, l'indépendance de ses conseils, le pouvoir, à lui exclusivement réservé par les cahiers, de commander aux agents civils et militaires ; soumettait à ses propres décrets l'administration et l'armée tout entière; désignait aux coups des assassins la reine et les frères du roi ; et, par la dernière disposition, s'attachait la dasse des rentiers, créanciers de l'Etat, vivant à peu pràs tous dans la capitale, ainsi que la banque et la finance, dont l'action sur les bandes soldées était naturellement sans bornes ^. Ce n'était pas tout; l'Assemblée, craignant que la salle de ses séances ne fût fermée pendant la nuit, déclara qu'elle resterait en permanence 3.

On pense bien que, de leur c6té, les meneurs chaînés de Paris ne restaient pas oisifs. Dès le matin, le tocsin avait sonné dans tes églises. Le corps des électeurs de Paris avait nommé, dans son sein, sans avoir égard à l'administration existante, un comité permanent composé de âl membres 4. A sa tête fut mis le prévdt des marchands, M. de Flesselles, qui ne remplaçait que depuis trois mois M. Lepelletier de Morfontaiae, et qui devait être assassiné le lendemain. Ce comité décréta la création de soixante bataillons de milices, ordonna la fabrication de 50 mille piques, et i^mplaça la cocarde verte, arborée la veille, par une cocarde bleue et rouge, aux couleurs^ de la ville ^ ; mais l'acte le plus notable de ce comité fut l'envoi d'une dé-

* Monteur.

^ Aussitôt qu'on apprit à Paris la nouvelle du renvoi de Ifecker, les agents de change s'assemblèrent, firent fermer la bourse, et envoyèrent Vun d'eux à Versailles pour savoir des nouvelles. — Voyez Bailly, Mém.

5 Bailly, Mém.

^ Voir leurs noms dans Bailly, Mém,

^ Bailly, Mém. — Bailly dit, comme Marmontel, que ie vert était la couleur d'un prince.

pnfsliaii âiix caflernes des t^ardet franoaisM peor remercier le régiiMotde la défectioa d'une partie de ses soldats * !

Le désordre le plus affreux rouait donc dans la capitale, comme daDS l'Assemblée, tandis que la France entière jouissait encore du calme et de la paix. «( La terreur de la nuit, dit Marmontel, plus profonde et plus réfléchie, prit un caractère lugubre. L'enceinte de la ville fut fermée et gardée. Des patrouilles déjà formées en imposaient aux vagabonds. Des feux allumés ^ans les rues éclairaient l'épouvante, intimidaient le crime, et faisaient voir partout des pelotons d'hommes du peuple errant comme des spectres. Ce silence vaste et funèbre n'était interrompu que par la yoix étouffée et terrible de ces gens gof, de porte en porte, criaient : des armes et du pain. Cependant, le Palais-Royal était plein de ces factieux mercenaires qu'on employait à attiser le feu de la sédition ; et la nuit s*y passait en délations et en motions atroces. Durant cette nuit effrayante, la bourgeoisie se tenait enfermée, chacun tremblant chez soi, pour soi et pour le siens '. »

Et pour ne rien laisser de vague à ce tableau, Bailly ajoute : « Des brigands armés de bâtons et de piques, se sont portés partout en plusieiM*s divisions pour livrer au pillage les maisons dont les maîtres était regardés comme les ennemis du bien public. On voit bien que ce prétendu patriotisme n'était que le manteau du crime et du vol. Ces brigands, qui avaient déjà ^ervi dans l'affaire de Réveillon, et qui depuis servirent dans tant d'autres, étaient mis en œuvre par ceux qui voulaient précipiter la Révolution. »

Que faisait le gouvernement en face de ces désordres ? Rien. Le baron de Besenval, commandant les troupes de Paris, restait immobile à l'école militaire. » Versailles, dit-il, m'oubliait dans cette situation cruelle et s'obstinait à regarder trois cent mille hommes mutinés comme un attroupement, et la Révolution comme une émeute. Toutes ces choses considérées, je crus que le plus sage était de retirer les troupes, et de livrer Paris à lui-même. C'est à quoi je me déterminai vers une heure du matin 3.

Paris était donc livré à lui-même le 14 juillet au matin. 11 en profita.

Des bandes nombreuses allèrent piller le dépôt d'armes des Invalides que les soldats, gagnés à prix d'or, leur livrèrent. Le dépôt du garde meuble fut également pillé; et l'épée d'Henri lY, dit Marmootel, fut le butin d'un vagabond. Le comité de l'hôtel de ville s'empara des postes et se fit apporter les dépêches dont la populace

* Bailly, Mém.

* Marmontel, Mém.

' Besenval, Mém. ^ De graves reproches furent élevés par les contemporains contre la conduite du baron de Besenval, qui avait laissé sur le pavé des régiments sans ordre et sans pain. On disait qu'il avait craint que Témeule triomphante ne pillÂt sa maison, où il avait fait faire tout récemment des embellissements de la plus grande magnificence. — Voy. Wéber, Mém.

armée exigea une lecture publique. « On s'était porté à la Bastille, ajoute Dusaulx, secrétaire du comité permaneot, mais seulement pour y avoir des armes et des munitions. Insensiblement, on osa davantage. La feule augmentait de moment en moment. Elle se grossissait de citoyens de tout âge, d'officiers, de soldats, de pompiers, de femmes et d'abbés, la plupart sans armes et rassemblés confusément. M. Thuriot de la Rosière, électeur, s'y était déjà transporté de la part de son district pouç sommer le gouvernement de se rendre. Il vint ensuite nous faire le rapport de cette démarche inouïe >. »

Deux heures après, cette forteresse, prise sans avoir été défendue, était, selon l'expression du baron de Besenval, livrée à des avocats. » La Bastille n'a point été prise de vive force, disait à Marmontel le brave Ëlie ; elle s'est rendue avant même d'être attaquée. Elle s'est rendue sur la parole que j'ai donnée) foi d'officier français, et de la part du peuple, qu'il ne serait fait aucun mal à personne si on se rendait *, » Vingt minutes après cette promesse, M. de Launaf , gouverneur de la Bastille , Delolme Salbray, son major, Mirai, son aide-major, Pernon, vieux lieutenant des Invalides, étaient égorgés sdiis pitié, et la tête de M: de Launay était portée au Palais Royal comme un hommage aux motionnaires qui inspiraient de tels exploits à leurs prétoriens. Le soir, les héros de la Bastille eurent des imitateurs de leurs prouesses ; une nouvelle bande, partie de l'hôtel de ville, apporta la tête de M. de Flesselles aux orateurs du Palais Royal, qui l'avaient positivement et instamment demandée.

Paris épouvanté souffrait ces abominables assassinats ; mais il est juste de dire que sa main ne les commettait pas. «C'étaient, dit Dusaulx, des hommes armés comme des sauvages ; et quels hommes? De ceux qu'on ne se souvient pas d'avoir rencontrés au grand jour. D'oii sortaient-ils ? Qui les avait tirés de leurs réduits ténébreux? » — Les meneurs de l'Assemblée nationale auraient pu le lui dire.

Presque à la même heure on ces massacres se commettaient à Paris, l'Assemblée discutait à Versailles la déclaration des droits de Vhommej proposée par La Fayette le 11 juillet. Lycurgue, Solon et Numa furent cités avec honneur, comme auteurs de codes qui firent Vétonnfifnent de leur siècle et le bonheur de leur nation» L'arrivée de M. deNoailles, qui apportait les sinistres nouvelles de Paris, fit cesser ce plat bavardage. Presque aussitôt arrivèrent aussi deux députés de Fbôtel de ville, qui venaient se mettre en communication avec l'Assemblée et réclamer son appui. Une députation fut envoyée vers le roi, qui répondit, par écrit, qu'il avait donné des ordres pour que les troupes réunies au Champ-de-Mars s'écartassent de Paris ^. L'Assemblée accueillit cette réponse par un long et morne silence. Elle n'était pas satisfaite. Le roi ébranlé s'inclinait devant elle ; elle voulait qu'il se prosternât ! En attendant, elle fit

' Dusaulx, Œuvre des sept Jours, ^ Marmontel, Mèm,

* Moniteur,

part aux électeur» de Paris des réponses qu'elle avait reçues, et leur promit qu^elle renouvellerait les mêmes instances le lendemain '.

Comme ou le yoit, c'est toujours des volontés de Paris qu'elle se montrait soucieuse, et non des volontés de la France.

Le lendemain, 15 juillet, TAssemblée, fidèle à la promesse qu'elle avait faite à Paris, vota une nouvelle adresse au roi pour demander le renvoi des troupes. Pendant que Mirabeau déclamait contre les hordes étrangères, c'est-à-dire contre ces régiments suisses qui illustrèrent la France à Fontenoy, et contre ces régiments allemands dont, deux ans plus tard, il invoquera la fidélité pour sauver la civilisation, le roi fit annoncer qu'il allait se rendre à TÂssemblée. Sa fermeté d'un jour était vaincue ; il cédait.

Qui le croirait? cette bonté, cette condescendance de Louis XVI ne satisfirent pas encore TAssemblée. On délibéra sur la question de savoir comment on recevrait le prince qui , le premier et le seul depuis deux ans, avait parlé d'améliorations et de réformes; et un homme qui, la veille encore, n'était qu'un bas courtisan, Tévéque de Chartres, cita ce passage d*un sermon de M. de Beauvais, évèque de Senez : Le silence des peuples est la leçon des rois «. Mais l'arrivée de Louis XVI, qui entra sans gardes, accompagné de ses frères, déconcerta toutes ces vanités ridicules ; l'Assemblée, tout entière debout, éclata en transports de joie; et le roi, debout aussi, lui dit ces paroles qui peignaient la loyauté de son âme :

« Le chef de la nation vient, avec confiance, au milieu de ses représentants, leur témoigner sa peine et les inviter à trouver les moyens de ramener l'ordre et le calme. Je sais qu'on vous a donné d'injustes préventions ; je sais qu'on a osé publier que vos personnes n'étaient pas en sûreté. Serait-il donc nécessaire de vous rassurer sur des récits aussi coupables, démentis d'avance par mon caractère connu? Eh bien, c'est moi qui me fie à vous! Aidez-moi, dans ces circonstances fâcheuses, à assurer le salut de l'Etat; je l'attends de l'Assemblée nationale. Le zèle des représentants de mon peuple, réunis pour le salut commun, m'en est un sur garant ; et, comptant sur l'amour et la fidélité de mes sujets, j'ai donné ordre aux troupes de s'éloigner de Paris et de Versailles. Je vous autorise et vous mvite à faire connaître mes dispositions à la capitale. »

Le roi sortit alors; et cette même Assemblée, il n'y a qu'un instant si vaine et si ergoteuse, se précipita tout entière sur ses pas. Ces hommes, pleins de passions, vides d'idées, ne savaient garder aucune mesure, ni choisir aucun terme entre l'insulte et l'idolâtrie. La foule immense, qui attendait l'issue de cette conférence, voyant l'enthousiasme de l'Assemblée, y mêla les bruyants transports du sien; et le roi, pressé, presque étouffé par tant de dévouement et de joie, regagna avec peine ses cabinets où la reine inquiète l'attendait

* Moniteur,

* Ferrières. Mém,

au bakoD, et oà luHmène Ait obligé de reparaître pour écouter le derniei* écho des bénédiclioDs lointaines de son peuple. Pauvre nation, qui était livrée à des législateurs si bruyants et si mobiles! Pauvre roi, qui était ému de ces cris d*amour parmi lesquels il eût pu discerner ceux de Pétion et de Robespierre!

L'assemblée victorieuse nomma une députation pour aller porter à rhôtel de ville les paroles et la soumission du roi.

C'était un triomphe ; tout le monde en voulut sa part. On désigna quatre-vingt-huit membres, u M'»^ Bailly ne se souciait pas que j'y allasse, écrit le digne astronome, mais elle ne me dissuada pas. Après une présidence qui avait été applaudie, je n'étais pas fâché de me montrer à mes concitoyens. Peut-être que si tout l'avenir avait été ouvert devant moi, je n'y aurais pas été ^ » Tous les autres étaient comme Bailly ; ils allaient se montrer»

On leur remit, en arrivant, la nouvelle cocarde aux trois couleurs, bleu, blanc et rouge, qui avait remplacé celle de la veille, et qui parait avoir été empruntée à la livrée de M. le duc d*Orléans '. La Fayette parla le premier, Lally Tollendal le second. Son accent sensible et flatteur excita un vif enthousiasme. L'archevêque de Paris proposa de terminer la journée en allant chanter un Te Deum. Au moment où la députation se préparait à sortir, les conjurés s'aperçurent qu'ils oubliaient la chose essentielle, qui était la nomination du commandant des milices et du prévôt des marchands. Un électeur proposa La Fayette pour commandant, et toute la salle le proclama. Bailly fut, de la même façon, proposé pour prévôt. Brissot cria mon, pas prévôt des marchands, mais maire de Paris ^ ; et la voix

* Bailly, Mém, — Le malheureux Bailly voulait parler de Vavenir de ses soucis, comme maire ; il ne soupçonnait pas encore Vavenir de sa guillotine, dressée sur un fumier.

à la cocarde bleue et rouge de Thôtel de ville, comme symbole de l'ailiance de la monarchie et de la révolution. — Voy. Tournois, ffist. de L.'P» Jo$eph,ducd'Orléans,"~Cependani, Bailly, qui est toujours si exact, déclare, en termes formels, que la députation de TAssemblée reçut la cocarde aux trois couleurs, bleu, blanc et rouge, à Tbôlet de ville, le 16 juillet ; et il ajoute, plus loin, que le roi Ty reçut également de ses mains, le 17.— Voy. ^é^.— Quanlà Porigine des trois couleurs, on croyaitassei généralement, en 1789, qu'elles avaient été empruntées à la livrée de M. le duc d'Orléans, ainsi que le prouve ce passage de Camille Desmoulins : c Cher Philippe, ces couleurs n'ont cessé d'être tiennes que pour devenir celles de la liberté et de la patrie, celles du peuple français, et un jour peut-être celles de tous les peuples. » — > Camille Desmoulins, RévoL de France.

' « Il restait deux points importants arrêtés par les révolutionnaires ; le rappel de Necker, la nomination de Bailly à la place de maire, el celle de La Fayette à la place de commandant général de la milice parisienne. Ils n'eurent pas de peineà obtenir cequMls désiraient. » Ferriêres, Mém.^ Dès le 12, deux jours avant Tassassinat de M. de FlesselleSi les motion^

de BrM69t créa la pboe iDrinidable oceapée, après SaiUf , par Pëlioii, Cbambon de Mootaut, Paehe et Lescot Fleoriot. Uoe couronne arait été préparée à tout événement ; elle servit successivement à Lally Tollendal et à Bailly qui la reçut incliné sur le bureau , et les yeux baignés de larmes >.

Pendant que la députation de l'Assemblée revenait à Versailles, la populace de Paris, fidèle à sa consigne, demandait le rappd de Necker, la seule chose qui manquât encore au triomphe remporté sur la liberté et sur la dignité de la monarchie. « Les prières du peuple sont des ordres, fit observer Lally Tollendal ; il fout donc que nous demaii<bons le rappel de M. Necker. » En conséquence, une nouvelle adresse fut proposée. Le roi, informé de cette discussion, qui avilissait trop visiblement le pouvoir, fit prévenir l'Assemblée qu'il allait écrire à son ancien ministre et lui rendre son portefeuille. En même temps, le roi fit annoncer qu'il se rendrait à Paris le lendemain;

Cette démarche décisive du roi semblait nécessaire à la consécration delà révolte de ces trois jours. Elle lui fut suggérée par diverses influences qui firent agir la reineet M. le comte d'Artois. « Cette résolution soudaine, dit M . de Ferrières, était le fruit des intrigues des agents de la Révolution. Ils voulaient que Louis XYI autorisât tout ce qui s*était fait, et consacrât, par un aveu public, la nouvelle forme de gouvernement qu'ils venaient de donner à la capitale et qu'ils allaient bientôt étendre à la France entière, »

Cependant, et en prévision de toutes les éventualités, Louis XYI déposa entre les mains de Monsieur, comte de Provence, une déclaration qui lui remettait la lieiitenance générale du royaume '. Cette précaution faillit n'avoir pas été vaine. Comme le roi passait sur la place Louis XV, un coup de carabine, parti du côté du Palais-Bourbon, tua une femme près de sa voilure. « Nous avons lieu de croire, dit Bailly, que ce malheur fut un coup du hasard, tnais il parut extraordinaire. »

Dès ce moment, tout fut fini. La France n'avait plus de roi. Un comité fut tenu dans les cabinets, pour savoir si la famille royale partirait. La reine prépara ses diamants, et, par son ordre, M"« Campan, l'une de ses dames, brûla ses papiers ^. La majorité du conseil décida que Ton resterait. Les princes, les ministres et M"« de Polignac émigrèrent cette nuit. La reine fut obligée de faire remettre 50O louis à la gouvernante de ses enfants, pour qu'elle eût de quoi payer ses relais et vivre quelques jours dans l'exil 4. Voilà où en était cette favorite, qui avait épuisé, disait-on, les finances de la France.

naires du Palais Royal destinaient sa place à Bailly.— Voy. BaiI1y,iiréin.— Du reste, Bailly et La Fayette furent proclamés par les personnes qui étaient dans la salle de Thôtel de ville.

* Le défaut de H. Sylvain Bailly est de s'attendrir outre mesure. — Camille Desmoulins, RétoL de France,

« j&me Campan, Mém. — » Jbid, — * Ibid,

Louis XVI, qui était inébranlable dans la douleur, ne comprenait pas et ne supportait pas les efforts de la lutte. « Las de consulter, peu capable d'agir avec vigueur, dit le baron de Besenval, tiraillé par toutes les contradictions possibles^ il s'abandonnait au cours des événements ; et, sans se dissimuler les échecs qui morcelaient son autorité, il semblait croire qu'il lui restait encore assez de royauté pour ce

^..*;i ^w^ «^»1a:<' ^ Tl Âfnîf flAiil ^<ina ann nolaie cana AmiPtiftlinfi.

se leva et courut se saisir des pincettes. « Je l'empêchai, ajoute M. de Besenval, de suivre ce mouvement d'une fureur très-naturelle. Il me serra la main pour m'en remercier^ et je remarquais des larmes dans ses yeux ^ »

Page 1