CHAPITRE VII
LA GOnSTITUAITTE SUBIT LA MULTITUDE QU'ELLE AVAIT INVOQUÉE, SI SOUMET LA F&AjrCB A LA DICTATURE DE PAKIS.
i'Assemblée,'conduite par le parti de Necker, avait donc vaincu la narchie ; mais elle était, comme Charles V, à la merci des routiers
monar
dont elle avait sollicité et payé les services.
Louis XVI était sous le joug des députés ; mais les députés vont être sous le joug de la populace.
La France n'avait fait que changer de maîtres ; mais au lieu d'une glorieuse dynastie, qui avait reculé ses frontières, creusé ses ports, tracé ses routes, construit ses flottes, suscité ses lettrés et ses artistes, elle allait avoir pour la gouverner l'insatiable lignée des intrigants , si bien nommés par le journaliste Carra les rois de la quatrième race.
C'était même avec une faiblesse honteuse et vile que l'Assemblée subissait, ou plutôt acceptait leioug de la populace. Lorsque desimpies individus se présentèrent a la séance du 26 juin, au nom des clubistesdu Palais Royal, plusieurs députés éprouvèrent un sentiment
* Besenval, Mém.
de dégoût i Pidée d'un pareil contact. Le faible et avengle Bailly vainquit leurs scrupules. « Ouelqueopinion que Ton f^t avoir, dit-il, sur lia légitimité et l'utilité de ces mouvemenU, il ne fallait pas, dans ces commencements , les mettre contre soi ; et quelque irrégularité qu'il y eût à recevoir une députation de personnes inconnues et réunies sans qualité, j'observai à l'Assemblée qu'il y aurait du danger dM refus et j'obtins leur admission ". » Ailleurs, il ajoute : < J'en sentais les inconvénients aussi bien que les avantages ; mais nous étions dans un temps où nul avantage ne devait être négligé ni balancé par les inconvénients.
C'est donc avec la conscience de ce qu'il y avait d'irrégulier, de séditieux et de bas dans cette alliance de la représentation légale du pays avec l'écume des villes, que le président Bailly l'avait proposée et fait sanctionner. En vain Malouet avait-il demandé, le 28 mai, qu'on fit retirer les étrangers en raison d'une discussion délicate qui allait s'ouvrir sur une lettre du roi : « Nous sommes , avait répondu Volney, dans les conjonctures les plus difficiles ; que nos concitoyens nous environnent de toutes parts, qu'ils nous pressent, que leur présence nous inspire et nous anime» » L'Assemblée accueillit ces paroles ;et lorsque, le 20 août, l'ennui qui suintait des discours sur la déclaration des droits de l'homme eut chassé les étrangers de la salle, personne ne trouva mal fondée et ridicule cette observation de M. de Mortemart que la séance était irrégulière^ le règlement portant qu'elle devait être publique, et les galeries étant désertes.
Tel était, comme on voit, le fétichisme de l'Assemblée pour la multitude, qu'elle voulait non-seulement l'admettre mais la condamner à ses séances, et qu'elle signalait comme irrégulier ce qui était fait sans son concours.
Aussi l'alliance fut-elle intime , complète et surtout efficace. Un député disait à TAssemblée, le 18 juillet : « Vous avez des sauveurs ; ce sont les hommes intrépides qui viennent de prendre la Bastille. » Buzot lui rappelait, le 1<" août, que, sans le courage des Parisiens, elle n'existerait pas ; et Pétion, plus explicite encore, disait : u Devonsnous oublier le généreux courage des Parisiens qui , en prenant les armes, nous ont rendu la liberté, ont expulsé les ministres, fait taire Fintrigue, et dirigé les pas du roi dans cette Assemblée. » La Constituante devait donc tout à l'émeute, et c'est elle qui le proclamait.
De tels rapports et de tels services créaient de grands devoirs à l'Assemblée à l'égard de la populace de Paris ; elle eut le triste courage de les accepter et de les remplir tous. D'un côté, elle déclara inviolables les brûleurs de barrière et les pillards du 13 juillet, par respect pour Marat, qui s'en vante ' ; de l'autre, elle écouta froide-
Bailly, Mém.
*eussé-je produit d*autre bien que clergerie aux onze infortunés qui y étaient détenus pour Xdibrûle des bar-
meot Tapologie des horribles massacres à$ Paris; le 18 Juillet, delà bouche ae Goiijr d*Arcy et de Mirabeau; le 23 juillet , de celle de Barnave *•
Cependant, le moment approche où les motionnaires du Palais Royal et leurs bandes soudoyées ne se contenteront plus d*apologies, quelque lâches qu'ils soient. I.e 1*' août, Thouret, qui passait pour aristocrate^ ayant été nommé président de l'Assemblée, les tribuns du caFé Foy lui firent savoir qu'ils ne le souffriraient pas; et Thouret, cédant à ces menaces, donna sa démission le 3, sans avoir osé occuper le fauteuil. L'Assemblée connaissait les motifs de celte démission ; la lettre de Thouret les indiquait, et personne ne se réyolta contre cet affront. Le même jour, l'abbé Grégoire était sommé de lire une lettre anonyme à la tribune, et menacé d'être dénoncé au Palais Royal s'il ne la lisait pas.
Tout ce mois d'août fut rempli par de formidables événements. Les décrets de l'Assemblée qui déclaraient les impêls illégaux et qui abolissaient, avec de certaines exceptions et de certaines restrictions, les lois sur l'exploitation féodale des terres, avaient agité les bons esprits, et ouvert des perspectives de résistance et de spoliation aux mauvais. La masse des matières inflammables était donc immense; les révolutionnaires du Palais Royal y mirent le feu, et la France fut rapidement gagnée par l'incendie.
Toutefois, ce n'était pas assez pour ce parti dont nous avons parlé, et dont Chamfort avait si nettement formulé le programme. 11 résolut d'envahir l'Assemblée et de Vépurer. Cette résolution des sauveurs de l'Assemblée lui fut annoncée par une lettre de M. Saint- Priest, ministre de la maison du roi, datée de Paris le 30 août, et ainsi conçue : « L'Assemblée des représentants de la capitale me charge de vous informer qu'il y a un nombre considérable de citoyens rassemblés dans le Palais Royal : ils parlent d'aller à Versailles '. »
Que voulaient donc ces citoyens du Palais Royal? Voici leurs prétentions, très-clairement formulées dans une motion faite, délibérée et votée au café Foy, et s'appuyant sur l'article 11 de la déclaration des droits de l'homme :
« Les citoyens réunis au Palais Royal pensent que Ton doit révoquer les députés ignorants^ corrompus et suspects*
rières, en faisant donner l'assaut à la maison du président de la Coor des aides par la compagnie des grenadiers de la Courtille, pour ravoir un de leurs camarades qui était au nombre des prisonniers ; n*eu8sé-je qu'excité cette sain/efermenlalion qvLï força les Pères conscrits de déclarer irrechercbables les auteurs de la brûle des barrières. » — Marat, Y Ami du Peuple.
* Tous les mémoires contemporains rapportent le mot atroce de Barnave, au sujet de l'assassinat de Foulon et de Bertbier i Le sang qui coule est'il donc Bipur T Le Moniteur^ rédigé s^pt ans après révénement, l'a supprimé. Est-ce oubli? Est-ce intention?
> Moniteur.
» La pereoDoe cl*aa dépoté étant infiolable et sacrée, iear proeif sera foit après leur révocatioa.
n Si les dépotés ne renoncent, dès cet instant, â leur ligue crimi- Belle, quinze mille hommes sont prêts â marcher.
» Le roi et son fils seront suppliés de se rendre au Louvre pour j demeurer en sûreté au milieu des fidèles Parisiens ■• »
Et pour qu'il ne restât rien d*obscur dans cette motion , d'ailleurs très-explicite en elle-même, deux lettres, adressées. Tune au président de TAssemblée, Tautre aux secrétaires, y ajoutaient le commentaire suivant :
— « L'assemblée patriotique du Palais Royal a Thonneur de fous faire part que si le parti de Faristocratie, formé par une partie du clergé, par une partie de la noblesse et cent-vingt membres des cornmunes, ignorants ou corrompus, continuent de troubler Fharmonie, quinze mille hommes sont prêts à éclairer^ leurs châteaux et leurs maisons, et les vôtres particulièrement, Monsieur.
— » Vous n'ignorez pas Tinfluence de l'assemblée patriotique et ce qu'elle peut contre le pouvoir aristocratique. Deux mille lettres sont prêtes à partir pour les provinces, pour les instruire de la con« duite de leurs députés. Vos maisons répondent de votre opinion, et nous espérons que les anciennes leçons recommenceront. Songez-y^. »
Un rustre à voix de Stentor, qui s'appelait le marquis de St-Hu* rurge, partit du Palais Royal, à dix heures du soir, escorté de quinze cents hommes, pour porter la motion à Versailles ; mais heureusement pour l'Assemblée, la garde nationale avait d'avance occupé la route, et les empêcha de passer.
L'Assemblée parut ouvrir les yeux, avec terreur, sur le chemin qu'elle avait parcouru, en deux mois, dans la voie du désordre. M. de Cier mont-Tonnerre fit la motion de transporter l'Assemblée plus loin de Paris; Adrien Duport et Mounier l'appuyèrent. Mais un député demanda à M. de Ciermont, pourquoi donc il avait dit qu'tV n'y avait iieu à délibérer^ lorsque, deux mois auparavant, des motionnaires du même Palais Royal étaient venus intéresser l'Assemblée au sort de quelques gardes françaises arrachés par le peuple de l'Abbaye? Hélas! au mois de juin, rAssem})lée semait le désordre dans le peuple ; et au mois d'août, elle le récoltait !
Le maire de Paris eut beau faire mettre, le 31 août, dans les prisons du Châtelet le baron de Tintot et le marquis de St-Hururge, ces deux chefs du pouvoir exécutif du Palais Royal, l'asservissement de la monarchie â l'Assemblée était accompli, et il fallait que l'asservissement dePAssemblée à la populace s'accomplit. Le 21 septembre, la milice de Versailles et sa municipalité demandèrent, sur des nouvelles alarmantes de Paris, qu'il fût accordé à la ville un régiment pour la dé*
* Voilà les lumières de la philosophie dont Chamfort était si fier, at quMl opposait aux antiquailles et aux i^r^/'uyés de l'ancien régime.
fendre; et le 25, le ministre de la guerre dut informer TÂssemblée que, sur des menaces d*une attaque armée venant de Paris, des mesures avaient été prises pour la préseryer de toute insulte.
Vains efforts ! Paris demandait à saisir et à dominer cette Assemblée qu*il avait faite souveraine, et ce roi qu'il avait détrôné. Le serment du jeu de paume, la prise de la Bastille, le rappel de Necker, tout cela était son ouvrage; et de quel droit, comme le disait Marat, la terre aurait-elle prétendu se révolter contre le potier ? Aussi, les fidèles Parisiens seront-ils bientôt las d'attendre. Ils avaient demandé le roi et son fils pour les mettre en sûreté^ et ils les enverront chercher, le 6 octobre, par une armée de brigands aux ordres de Maillard et de Théroigne de Méricourt, un assassin et une prostituée.
Quant à l'Assemblée, qui pressait moins, parce qu'on était toujours sûr de l'avoir, Paris lui donnera treize jours pour ses préparatifs^ et ne la fera venir que le 19.
Du reste, à Versailles ou à Paris, qu'importait? N'avait-elle pas accepté et honoré son esclavage? N'avait-elle pas voté, sous la pression des tribunes, la déclaration des droits de l'homme, repoussée par vingt-huit bureaux * ? La sanction de cette déclaration n'avaitelle pas été arrachée au roi par des menaces de massacres, dirigées contre la Cour "* ? N'avait-elle pas, dans la nuit du 4 août, aboli la féodalité avec un enthousiasme produit par la terreur que lui causaient les assassins et les incendiaires ^? Le veto suspensif n'avait-il pas été accordé par les députés des communes, dans la crainte de voir égorger leurs familles 4 ?
£h bien î lorsqu'on tiendra l'Assemblée à Paris, l'œuvre sera continuée. On reprendra, le 30 octobre, la proposition de s'emparer des biens du clergé, et on la votera à l'aide des hurlements de la populace ^.
Et comme la royauté était complètement désarmée ; comme Volney avait fait créer, le 28 juillet, le comité des rapports, à l'aide duquel l'Assemblée avait usurpé l'administration; comme Adrien Duport avait fait créer, le même jour, le comité des recherches, à l'aide duquel l'Assemblée s'était emparée de Thonneur, de la fortune
^ Ce fut le député Bouche qui obtint la discussion publique de la déclaration, rejetée le 30 juillet par les bureaux.— Yoy. les détails donnés à ce sujet par M. de Bouille, Mè-- m. Le Moniteur, très-incomplet pour cette époque, n^en donne aucun, et se borne à rappeler les difiScultés que les partisans de la liberté eurent à obtenir la discussion publique.
« C'est Marat qui le dit formellement, l'Ami du Peuple,
' « Le peu de bien qui s'est opéré accidentellement, grâce aux exécutiens populaires, c'est la destruction de la féodalité. » — Marat, /Vmi du Peuple,
* c On effraya les gens faibles. Des membres des communes avouèrent à Lally qu'ils craignaient de faire égorger leurs femmes et leurs enfants.» — Ferrières, Mém,
^ La suppression de l'opulence scandaleuse du haut clergé fut la suite du 5 octobre. » — Maral, V Ami du Peuple,
et de la ▼iedes femiilles, les clubs de Paris usurperont â leur tour tomes ces usurpations, et Prudhomme résumera aiusi, le 9 janvier 1792, rhîstoire de l'Assemblée nationale : « Le peuple, le brave peuple de Paris, a développé un peu de celte ancienne énergie qui a arraché à la malignité du corps constituant tous les bons décrets qui font aimer la Constitution ^ j>
Voilà donc l'Assemblée vaincue désormais à son tour, et vaincue par les moyens même qu'elle avait employés pour vaincre la monarchie. Elle avait appelé le désordre à son aide ; le désordre vint et l'emporta. Et tel est le sort des corps politiques et des hommes d'Etat qui se prostituent aux multitudes, qu'ils perdent toujours et rapidemeat non-seulement l'appui, mais encore l'estime de leurs complices.
Ecoutez maintenant ce que vont être, dans deux années, les injures et les malédictions de ce même Paris, dont l'Assemblée avait si bassement recherché l'appui et les éloges ; et voyez pour quels résultats les philosophes et les ambitieux de la Constituante avaient sacrifié la monarchie à un ardent désir de popularité!
u Je ne songe jamais à leur serment du jeu de paume, s'écriait Ma- ' rat, que je ne m'indigne de cette pantalonnade, si longtemps célébrée comme un acte d'héroïsme civique^ et que je ne me représente les délégués du peuple comme d'avides fripons, qui ne voulaient pas lâcher prise sans avoir trafiqué des droits et des intérêts de la nation. »
« Enfin, ils sont partis, disait Prudhomme, ces mandataires infidèles, chargés d'or et de malédictions !
» Réservons tout notre mépris pour le prêtre Siéyès, qui, de la même main dont il crayonna les droits de l'homme, osa écrire contre la liberté de la presse.
» Réservons tout notre mépris pour un La Fayette, qui gâta la plus belle des Révolutions en y touchant.
» Et vous, frères Lameth, députés amphibies, qui avez un moment capté l'estime du peuple, trop tôt reconnaissant, où irez-vous cacher l'ignominie de vos noms, si vous savez rougir encore?
» Et toi, Barnave, sera-ce dans nos lies que tu iras montrer ta face double? Les hommes de couleur ont appris ton nom à leurs entants ; le fouet des esclaves t'attend parmi eux% »
« Ils sont arrivés au sénat couverts de gloire, ajoutait Marat, ils en sortent couverts d'infamie. Pui^e l'indignation publique leur faire enfin subir la peine qu'aurait dû, depuis longtemps, leur in'fliger le glaive de la justice. Au sein de l'opulence, pour prix de leurs lâches machinations, puissent-ils traîner le reste de leurs jours dans le remords et l'opprobre. . .
» Ces pères conscrits, si jaloux de rendre publiques les flagorneries qu'ils ont mendiées, gardent le silence sur les témoignages san-
^ Prudhomme, Révol, de Paris. — Le brave peuple de Paris venait d*obteDlr, par une émeute, Tajournement de la discussion sur la hautecour nalionale.
glants 4*unprobatioa qu*on leur adresae. La plupart des sioâérats qui composent rAssemblée nationale trembleront de retourner dans loirs provinces : la corde les y attend. »
Voilà le jugement sur les hommes; voici le jugement sur les œurres:
u Qu*avons-nous donc gagné à la Révolution, demandait M arat ?— Plus d'aisance? Hélas! le peu qui nous restait^ nous Pavons perdu. Avant la prise de la Bastille, For et l'argent étaient encore comoiuns. Les spéculations de nos augustes législateurs nous ont enlevé notre dernier écu.
» Les entrées des villes ont été supprimées ; la réduction du prix des denrées devait en être la suite nécessaire; mais loin de baisser de prix, tout a renchéri d'un tiers.
» Les barrières détruites ont fait réformer 80,000 employés de la Ferme : on pouvait espérer que c'étaient 80,000 bouches inutiles de moins à nourrir; mais on les a remplacés par 150,000 employés municipaux ou administrateurs de districts et de départements, qui pillent le pauvre peuple plus impitoyablement que jamais.
» On nous berce ridiculement du grand mot de liberté; et jamais nous ne fûmes plus esclaves.
» Pour être réduits à périr de misère, était-ce donc la peine de prendre les armes, et de passer deux années entières dans les veilles, les fatigues, les alarmes? Etait-ce la peine d'avoir jeté l'Etat dans les convulsions de l'anarchie, d'avoir dépouillé les pauvres de leur patrimoine I, et gorgé de leurs biens les seigneurs de la Cour, les infidèles mandataires du peuple? »
Qu'était devenu le temps où Bailly était bien aise d'aller se montrer à Paris ? Qu'avait-on fait des couronnes tressées pour Laily Tollendal à Thôtel de ville? Hélas ! l'esprit de désordre et de sédition, qui avait créé cette fausse gloire, l'avait aussi proroptement dissipée; et il ne restait à ces héros d'un jour que la perspective de la ruine, de l'exil et de l'échafaud ! p
C'était sans convictions sérieuses, sans principes solides, en rèvaot, en jouant, que l'Assemblée nationale avait tout démoli et tout perdu. Ses hommes les plus fameux étaient de grands enfants, qui mirent le feu à la France dans leurs ébats, et qui furent très-étonnés ensuite de voir qu'elle brûlait.
« Pouvait-on prévoir la Révolution inouïe arrivée depuis trois semaines w , s'écriait, le 7 août , le philosophe Necker, d'un air effaré '? Et Meunier, qui était de la députation des quatre-vingt-huit mem^es qui allèrent recevoir les applaudissements des Parisiens, le 15 août, après la prise de la Bastille, quelle fut sa surprise de voir que la populace démuselée ne se laissait plus gouverner? u Combien ma joie eût été mêlée d'amertume, disait-il quelques mois plus tard, si j'eusse pu prévoir que les paroles de paix seraient vaines ; que des proscriptions »
* Voilà comme Uarat appréciait la conâscation des biens du elergé.
• Moniteur,
et des assassinats déshonoreraient cette Réfolotion, et que Paris deviendrait une république, ayant une armée complète a ses ordres, disposant à son gfré du produit des impositions et de tout ce qui préeédemment était régi par le gouvernement * ! »
Quant à Lally Tollendal, l'horreur des crimes de Paris, approuvés par FAssemblée, la vue de Barnave riant avec Mirabeau au récit de l'assassinat de Foulon et de Berthier, lui firent jurer de ne plus mettre les pieds dans cette caverne d'antropophages, « Aucune puissance sous le ciel, disait-il, n*a le droit de me condamner à souffrir inutilement mille supplices par minute, et à périr de désespoir, de rage, au milieu des triomphes du crime que je n'ai pu arrêter. Ils me proscriront, ils confisqueront mon bien ; je labourerai la terre, et je ne les verrai plus, n
Ainsi parlaient Neeker, Mounier, Lally Tollendal, qui n'avaient pas prévu la Révolution trois semaines avant de la faire, et qui répudièrent ses crimes dès qu'ils reconnurent que leur imprudence les avait amenés. Ceux-là et quelques autres, qui avaient mendié, comme eux, l'appui des Parisiens, refusèrent de le subir lorsqu'il devint une dictature ignominieuse ; mais le reste de l'Assemblée boira la honte jusqu'à la lie ; et ce sont les représentants de la France, dominés et dirigés par les motionnaires du Palais -Royal, par le club des Jacobins et par la Commune, qui vont opérer les trois révolutions de Paris, appelées, dans l'histoire, du nom général de Révolution Française.
Ces prétendus philosophes, si fiers de ce qu'ils appelaient leurs lumières, manquaient donc du plus vulgaire bon sens qui fait prévoir, au moins la veille, les suites naturelles qu'une conduite insensée doit avoir le lendemain; mais ils manquaient au même degré de sincérité et de convictions. Tous, du premier au dernier, de Mirabeau à Pétion, de La Fayette à Buzot, de Barnave à Robespierre, tous obéissaient, non à des idées, mais à des ambitions, non à des principes, mais à des intérêts. Pas un d'entre eux ne savait au juste ni ce qu'il pensait, ni ce qu'il voulait, tant ils étaient également prêts à accepter toute direction des événements et toute faveur de la fortune. C'étaient des intrigants à la place des courtisans ; et nous exposerons leurs variations successives, quand nous aurons expliqué l'organisation de celle monstrueuse dictature de Paris à laquelle ils avaient soumis la France.
^ Mounier, Exposé de ma conduite.