‹ Histoire des causes de la révolution françaiseChapitre 8 sur 15 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

PREMIERE RÉVOLUTION DE PARIS, OPÉRÉE PAR LES HOTIONN AIRES DU PALAIS ROYAL AU PROFIT DES CONSTITUANTS. — 13 ET 14 JUILLET. —5 ET 6 OCTOBRE 1789.

Lorsque les faubourgs soulevés envahirent, le 12 germinal an m, la Convention nationale, en demandant du pain et la Constitution de 95, un orateur de Fémeute s'exprima ainsi : « Vous voyez les hommes du 14 juillet, du 10 août et du 31 mai '. »

Cet orateur résumait, en trois dates, ce qu'on appelle la Révolution Française, et qui se réduit, dans la réalité, aux trois Révolutions de Paris.

En effet, la ville de Paris insurgée imposa à la France, le 14 juillet 1789, les doctrines des Constituants ; le 10 août 1792, les doctrines des Girondins; le 31 mai 1793, les doctrines des Montagnards; et chacune de ces trois Révolutions eut les mêmes causes, Tambitioa effrénée du pouvoir et des places ; les mêmes moyens, la populace soudoyée ; le même caractère, le mépris audacieux de la volonté générale ; la même dupe, la nation.

Trois puissances, diversement organisées et dirigées, concentrèrent en elles la force révolutionnaire de Paris, et agirent d'une manière décisive, en apparence au nom de la Capitale tout entière, en réalité a l'aide de ses faubourgs et de ses bandits , gagés par des factieux, sur la direction qui fut imprimée et imposéei la Révolution Fraaçaise: c'étaient le Palais Royal, le club des Jacobins et la Commune.

Le Palais Royal commença l'usurpation et la tyrannie des révolutionnaires sur les vœux formels et légalement exprimés delà France, en faisant les insurrections du 12, du 13 et du 14 juillet, et celles du 4, du K et du 6 octobre, qui en furent le complément. Là se borna son action, qui eut pour effet de sacrifier l'ancienne monarchie, ses traditions fortes, son initiative libérale, aux rêves de la Constituante.

Le club des Jacobins lui succéda, et il tira naturellement des priacipes subversifs établis par la politique du 14 juillet,les conséquences

•^ Prudhomme, Hi$t des Révol.

qui j étaient renfermées. Il continua Fasurpatlon et la tyrannie du Palais Royal, en faisant les insurrections du 80 juin et du 10 août ; et il eut pour effet de sacrifier les doctrines de la Constituante , ses travaux, sa demi-prudence, à l'ambition et à la fougue de la Gironde.

De l'action successive du Palais Royal et du club des Jacobins naquit la Commune de Paris, aggravation des désordres, des violences et des crimes de tous les deux. Elle rendit cent fois plus odieuses et plus intolérables l'usurpation et la tyrannie de la populace parisienne, en faisant les insurrections du 10 mars et du 51 mai, et en établissant le régime du gouvernement révolutionnaire, qui eut pour effet de sacrifier les talents de la Gironde à l'ignorance, à la crapule et à la férocité de la Montagne.

Du reste, ni le Palais Royal, ni le club des Jacobins, ni la Commune, quoique placés au centre de Paris, et agissant en son nom, ne furent réellement le produit de ses sentiments, de ses tendances et de ses vœux. Sa population véritable resta étrangère à leurs œuvres. Il n'y eut concours, spontanéité, élan des Parisiens, ni au 14 juillet, ni au 10 août, ni au 31 mai; et ce fut également un coup de main des factions qui prit la Bastille, qui renversa la monarchie et qui établit la Terreur.

A plus forte raison, la France n'eut-elle aucune part à ces révolulions, qu'elle subit toutes Tune après l'autre, sans en avoir jamais ni demandé, ni autorisé librement aucune. Elle gémit, pendant dix années, sous le joug de fer de Paris, n'offrant plus, du magnifique royaume de Louis xyi, que des provinces conquises, sans droits et sans prérogatives, foulées, dévastées, déshonorées par un tas de proconsuls ivres et farouches ; mais, en lui imposant ce régime de sang et de honte, Paris avait commencé par le recevoir lui-même de ses cafés et de ses clubs, et surtout de cet horrible sénat de voleurs et d'assassins qu'on appelait la Commune.

Le foyer primitif de l'agitation parisienne était donc le Palais Royal ; son mobile, l'argent ', la promesse des places et l'espoir du pillage ; ses auteurs, des intrigants dont les plans, les manœuvres et le but seront exposés plus loin. La nouveauté de ces débats publics et tumultueux avait alors un grand attrait pour les ouvriers de Paris, qui se rendaient en foule dans les jardins du palais, ouvert indistinctement à tout le monde depuis le 14 juillet, et intervenaient avec chaleur dans les motions proposées, u Un recueil exact et impartial de toutes ces motions, depuis le commencement de 17 89, dit Prudhomme, formerait l'histoire la plus complète et la plus intéressante de la Révolution Française... Presque tous les décrets de l'Assemblée nationale qui portent un grand caractère de raison n'ont été que

* Il sera surabondamment prouvé, dans le cours de ce volume, que Targenientra pour beaucoup dans la plupart des émeutes. Cet argent provenait de plusieurs sources ; mais pour ne pas anticiper sur des faits qui trouveront plus loin leur place naturelle, nous réservons plus parti* culiérement celui-là pour le chapitre consacré à IH. le duc d*Orléans.

récho des motions populaires; et le9 détermiaatioiis constitutionnelles ou autres qui laissent à désirer sont précisément celles qui s'écartent le plus de ce que le peuple a déterminé dans sa sagesse «. »

Le mouvement imprimé à la foule partait du café Foy , où se tenait habiluellemeut une yéritable assemblée délibérante , avec une tribune et une barre , recevant des communications des individus, des députations des districts, en adressant à la municipalité et même a TAssemblée nationale. Au troisième étage de la maison siégeait une sorte de qonseil secret, oi!i les motions étaient concertées et rédigées avant d'être soumises à la discussion publique du rez-dechaussée et livrées aux applaudissements de la foule. Deux aYocai[& , devenus journalistes , Camille Desmoulins et Louslalot , et une sorte de cyclope â formes herculéennes et à voix rauque, nommé le marquis de St-Hururge, étaient les trois principaux oracles de cet antre révolutionnaire.

La tradition historique universellement adoptée depuis un demisiècle fait de Tiosurrection du 12, du 15 et du 14 juillet un mouvement politique dirigé contre l'ancienne monarchie. Tout accréditée qu'elle soit, cette opinion est une profonde erreur. Ia population de PariSjquoique pratiquée par des ambitieux, était sincèrement dévouée aux anciennes institutions , dont elle demandait l'amélioration mais non la. ruine ; et elle n'eut pas plus l'idée de prendre la Bastille et de désarmer la royauté, que les bailliages et les sénéchaussées des provinces n'avaient eu la volonté de renverser le trône, pour élever sur ses débris la souveraineté des constituants.

D'abord , nous avons établi , par les témoignages unanimes des contemporains, que l'insurrection du 12 juillet fut l'œuvre collective des bandits attirés à Paris depuis quelque temps, de l'atelier de charité de Montmartre et de celte population souterraine des faubourgs qui ne se montre qu'aux jours d'émeute. Cette insurrection, tous les contemporains l'attestent , avait le pillage pour but , comme elle eut pour résultat l'incendie des barrières , la dévastation de St-Lazare ^ et du garde meuble. Ce premier mouvement était bien l'œuvre d'un parti de désordre ; mais ceux qui l'accomplirent n'étaient mus par aucune idée politique.

Ensuite, nous allons montrer que le soulèvement du 15 et du 14 juillet, qui fut, celui-ci, effectué parla population parisienne, eut pour objet, non une révolte contre le gouvernement , mais une précaution contre les brigands dont on redoutait les entreprises. « A tort prétend-on, dit Marat, dont le témoignage est péremptoire en ces matières, que la prise d'armes du 14 juillet fut une insurrection générale contre le despotisme , puisque alors les suppôts du despote

^ Prudhomme, BémL de Paris.

t Un grand nombre de pillards périrent d'ivresse dans les caves ; plusieurs d^entre eux vidèrent les flacons de la pharmacie et moururent dans d'atroces douleurs. — Journal de Paris, supplém., 3 août 1789.

se tfmtfd^tùt mêlés è ses esélates ; c'était une simple précaution d« citoyens qui avaient quelque chose à perdre contre les entreprises des indigents qui venaient de faire tomlier les barrières.

» Cette précaution , qu'avait dictée la crainte dans la capitale , s'étendit comme une traînée de poudre dans le royaume par la seule force de l'exemple ; et ce ne fut que lorsque les petits ambitieux qui menaient les plébéïeas des Etats généraux se furent prévalus des circonstances pour se faire acheter, que ce déploiement de la force nationale parut se dirigsr contre le despotisme >. » L'armement des Parisiens , détourné de son but par des ambitieux, finit donc à la longue par être dirigé contre la monarchie; mais Marat affirme, et Ton va voir qu'au moment même où il s'effectua, la pensée de Paris était comme la pensée de la France , respectueuse et dévouée envers le tràne , loin de rien vouloir ou de rien entreprendre qui eût pour objet de l'avilir et de le renverser.

Le sentiment général qui régnait à Paris et à Versailles, au moment même des soulèvements du 1â , du 15 et du 14 juillet 1789 , c'était, avec une grande vénération pour la personne et pour le caractère du roi^ une crainte sérieuse et profonde de sa puissance; et cette crainte de l'autorité royale se manifeste jusque dans les actes de révolte accomplis en vue de la braver.

Ainsi, après le serment du jeu de paume, après Tinsulte de Mirabeau à M. de Brézé, après la résolution de l'Assemblée nationale de résister aux déclarations du roi du 25 juin , les électeurs de Paris considéraient comme un trait d'audace d'oser se réunir en plein jour. u Nous osâmes^ dit l'un d'eux, le 25 juin , sous l'œrl vigilant des fauteurs du despotisme, plus inquiets que de coutume ^ nous osâmes , au nombre de deux ou trois cents , nous réunir en plein Jour dans la salle du musée de la rue Daupbine '. » Ce n'était pas là, comme on voit, Fattitude de révoltés bien téméraires, et qui nourrissent de grands projets dans l'avenir. En effet, la veille même de Tinsurrection , le 11 juillet, c'est à peine si quelques esprits prévoyaient à Paris, non le soulèyement du lendemain, mais seulement de prochains orages. « Cependant, ajoute Dusaulx à la date de ce jour, quelques-uns d'entre nous pressentirent les tempêtes /?r<7chaines. »

Le 12 juillet, lorsque Camille Desmoulins, agent des Factieux, eut poussé, au Palais Royal, le cri aux armes ^ et proposé à la foule de prendre pour cocarde, ou le ruban vert, couleur de l'espérance, ou le ruban bleu de Cincinnatus , couleur de la Eépublique, cette

rapports

tion de Dupont de Nemours, rendit, le 9 août, un vigoureux arrêté contre les désordres et ordonna Tarmement général des milices. — Yoy. Moniteur, — Marat a donc raison de dire que la prise d'armes universelle qui survit le 14 juiUet n'eut pas pour but d*attaquer rancienne monarehie. s Dusaulx, Œuvre de» sept Jours,

feule exaltée n'hésita pas à choisir le ruban ?erf . A cette ^MX|ue, l*émeute elle-même se contentait des couleurs de l'espérance; et Mirabeau disait d'elle le lendemain : « Ils n'ont pas assez d'esprit pour prendre le bleu ■• m £h bien ! la population de Paris était même effrayée du ruban Tert. u Ces signaux de guerre civile , dont pâlissaient les paisibles citoyens , furent bientôt , dit Dusaulx , répétés dans tous les quartiers. » Les électeurs, réunis â l'hôtel de ville, apprenant qu'une foule de gens sans aveu et armés infectaient les rues de la ville , et que lei troupes de ligqe pouvaient survenir à chaque instant, prirent leur parti y et laissèrent armer la populace *•

départi que prirent les électeurs fut donc, de leur part, un mouvement de désespoir, autant au moins qu'un mouvement d'audace ; car l'un d'eux, nommé secrétaire de l'Assemblée, le caractérise ainsi : « Il n'y avait plus à reculer, après cet acte de vigueur. Nous le savions tous, et nous étions résignés, (lomme les choses et les hommes changèrent subitement d'aspect î Comme de paisibles citoyens, sans projets y sans intrigues, et soumis à l'ancien joug y furent emportés, à leur insu, dans le tourbillon des discordes civiles ^. »

Où est, dans tout cela, l'enthousiasme politique? Où est le sentiment révolutionnaire? Où est le feu de la sédition? Nous sommes au 13 juillet; et, si l'on Ole de Paris les hordes sauvages et étrangères qui le dévastent et qui l'épouvantent, et les meneurs très-peu nombreux qui les soudoyent et qui les dirigent, il ne reste plus qu'une ville irrésolue, entraînée dans le désordre malgré elle , et pâlissant des mesures irrégulières que ses habitants prennent pour son salut.

Le 14 juillet, des oisifs, des enfants, des femmes, des abbés, se réunissent autour de la Bastille. Un district fait sommer le gouverneur d'y recevoir quelques hommes de la milice parisienne, pour la garder de concert avec la garnison. IjC comité permanent des électeurs est informé de cette démarche. Qu'en pense-t-il? Il la déclare inouïe ! «c Quelques-uns commençaient à se dire, dans notre comité, ajoute son secrétaire, que cette affaire était plus sérieuse qu'on ne l'avait cru d'abord ; mais ?7 n'était plus temps de revenir sur ses pas 4. » Pendant que le comité de l'hôtel de ville trouvait si étrange l'idée de prétendre entrer dans la Bastille, elle était, non pas prise, mais reçue des mains du gouverneur par quelques provinciaux et quelques Allemands. « Lorsqu'un concours inouï de circonstances eut fait tomber les murs, mal défendus, de la Bastille, sous les efforts d'une poignée de soldats et d*une troupe d'infortunés sans armes, la plupart Allemands, et presque tous provinciaux, les Parisiens, dit Marat, se présentèrent devant la forteresse ; mais la curiosité seule les y amena, pour visiter ces sombres cachots dont l'idée seule les glaçait d'effroi^. »

* Camille Uesmoulins, Révolution de France,

* Baiily, Mèm.

' Dusaulx, Œuvre des sept Jours, — * Ihid,

* Marat, VJtmi du Peuple, oo 550. — Les détails les plus exacts et les

— lâi —

Ainsi, ni le 12, ni le 15, ni le 14 juillet, la Yéritable population de Paris, et l'assemblée des électeurs qui la représentait, ne manifestent aucune pensée, aucun entraînement insurrectionnels. Des brigands recrutés ferment l'émeute ; des provinciaux et des Allemands s'emparent de la Bastille. Quant aux Parisiens, ils délibèrent pour mettre un peu d'ordre dans la ville, et ils tremblent.

Toute l'audace, tout l'esprit de bouleversement et de révolution étaient donc restés en partage à ces soldats et à ces aventuriers des provinces, qui venaient de disposer des destinées de Paris? Hélas ! ces aventuriers et ces soldats, après quelques moments de réflexion, furent aussi épouvantés que des Parisiens véritables. « On distribua proyjsoirement aux vainqueurs de la Bastille^ dit Dusaulx, quelques marques d'honneur. Mais quelques-uns, préoccupés de l'ancien despotisme, et redoutant les suites de leur conquête , n'osent pas se nommer» Effrayés de leurs propres exploits, ils se taisent, ils se sauvent , comme s'ils avaient fait un mauvais coup '. » Quant aux compagnies des gardes françaises, que les meneurs avaient débauchées, leur terreur était si grande, qu'elles n'osèrent pas, le 14 au soir, rentrer dans leurs casernes, u Les grenadiers des gardes françaises, dit Bailly, sont venus déclarer qu'ils n'entendaient plus retourner à leurs casernes , dans lesquelles Ils craignaient d'être les victimes de mille embûches. » iCette frayeur des soldats était alors généralement partagée, u Ils étaient persuadés, ajoute Dusaulx, et nous Tétions aussi, que les troupes du roi feraient une irruption pendant la nuit. »

Ainsi, les insurrections du là, du 15 et du 14 juillet, et la prise de la Bastille, ces grands événements qui décidèrent de la Révolution, et qui, aux yeux de la France et de l'Europe, donnèrent l'appui moral et matériel de la Capitale aux théories chimériques et aux entreprises séditieuses de l'Assemblée nationale, ces insurrections ne procédèrent ni de l'initiative, ni de la conviction, ni de la volonté des citoyens de Paris. Elles furent étrangères aux principes, aux sentiments, aux habitudes très-monarchiques de cette ville ' ; elles furent opérées, en dehors de toute opinion politique , par des vagabonds à la solde de quelques ambitieux ; et de même que l'Assemblée nationale, foulant aux pieds les instructions formelles des bailliages, détournant les réplus complets sur la prise de la Bastille se trouvent dans un récit fait par Elle à Marmontel, et que ce dernier a transcrit da/is ses Mémoires, et dans un rapport rédigé par les officiers et les soldats de la garnison, rapporté par Dusaulx.

* Dusaulx, Œuvre des sept Jours.

* Il y avait , au commencement des Etats Généraux , dans Tesprit des députés des provinces, une prévention très-forte, et qui dura longtemps, contre la députation de Paris, à cause de son royalisme présumé. « Il ne faut pas, dit BaiUy, s'étonner de cette prévention. Paris presque entier dépendait de la Cour, ou vivait de ses abus. Il avait un véritable intérêt à ce que Tordre des choses ne fût pas complètement changé. » — Bailly, Mém,

formes de la Toie prudente que le pays avait adoptée, agissait comme une faction imposant ses préjugés et ses passions à la France, de même, les motionnaires du Palais Royal et les preneurs de la Bastille furent une faction qui imposa ses vues, ses crimes et son joug aux habitants de Paris.

La victoire du 14 juillet, le rappel de Necker, la soumission du roi, donnèrent naturellement plus d*audace et plus de force aux fauteurs du désordre. Aussi, le Palais-Royal deyint-il, dès ce moment, le véritable gouvernement de Paris. La nouvelle municipalité, agrégation boiteuse et cahotante de districts indépendants, était sans force contre les motionnaires, qui avaient leur conseil, leur assemblée délibérante et leur force armée. « Le Palats-Royal, qui avait été le théâtre des premières agitations, alors utiles^ dit Bailly, devenait, dès le 5 août, un objet d'inquiétude pour une administration qui désirait sincèrement ramener la paix, dont tout le monde avait besoin. Nous étions fort occupés d*y établir une bonne police, qui prévint les commotions dirigées par des malintentionnés, et qui désormais ne pouvaient être que dangereuses, »

En effet, Bailly et La Fayette, qui avaient trouvé les premières agitations du Palais Royal utiles, parce qu'elles leur avaient donné, à l'un, pauvre académicien, la mairie, un palais, cinquante mille livres de frais d'établissement et soixante mille livres de revenu; à l'autre, gentilhomme vaniteux, un commandement qui le rendait l'arbitre de la France, devaient trouver ces mêmes agitations incommodes et désormais dangereuses, puisqu'elles troublaient leur repos. Tel sera le langage constant de ces hommes qui, en faisant la Révolution, n'avaient voulu la faire que pour eux. <( Les chefs élégants du parti populaire, dit M™" de Staël, voulaient entrer au ministère. Ils souhaitaient conduire les affaires jusqu'au point où l'on aurait besoin d'eux ; mais, dans cette rapide descente, le char ne s'arrêta pas à leur relai. »

Les agitateurs du Palais-Royal, qui n'étaient pas encore pourvus, comme Bailly, continuaient donc leurs menées, et venaient souvent faire entendre leurs cris et leurs menaces jusque sous les fenêtres de l'hôtel de ville. « Rien de plus heureux dans ces circonstances que le mauvais temps, observait alors le digne maire, et les jours de grande pluie j'étais bien à mon aise. » Mais comme l'intempérie des saisons n'était pas un auxiliaire assez rassurant, et qu'on pouvait être pendu entre deux nuages, La Fayette et Bailly firent prendre, le 7 août, à l'Assemblée de la commune, un arrêté contre les attroupements séditieux, et en confièrent l'exécution aux districts qui environnaient le Palais-Royal, et qui étaient ceux des Petits-Pères, de St-Honoré, de St-Roch, de l'Oratoire et des Filles-St-Thomas.

Mais cette mesure, mollement exécutée par des districts qui jamais ne purent marcher d'accord, ne changea rien à l'état des choses. Le Palais Royal, échauffé plus que jamais par une partie de V Assemblée nationale, qui voulait se faire un appui du peuple, prit parti, vers la fin du mois d'août, dans la question du veto royal. Le 30 fut délibérée et votée, au café Foy, celte adresse audacieuse et

— IM

iol^iiie qai demandait rëpuration de FÂssemblëe, qui iBenaçait ses membres de rinoeDdiede leurs châteaux, qui sommait le roi de venir habiter le Louvre, et qui devait être appuyée par quinze mille hommes armés.

Le marquis de St-Hururge qui, après avoir été le tyran de ses vassaux, s'était fait l'exécuteur des œuvres sanglantes du Palais Royal, s'était chargé de porter, à la tète de quinze cents volontaires, la déli* bération à Versailles. Arrêté dans sa marche par les troupes que La Fayette avait disposées sur la route, il fut obligé de revenir au café Foy rendre compte des obstacles qui avaient empêché l'accomplissement de sa mission. Alors, les commettants,^ du marquis l'envoyèrent à la commune pour réclamer la liberté de passer. St-Bururge étant étranger, et n'étant investi d'aucune qualité officielle, la commune refusa de le recevoir. Une seconde députation, composée de personnes domiciliées et conduites par un capitaine de la milice parisienne, fut envoyée à la municipalité, qui l'accueillit avec des paroles sévères. Elle revint, elle aussi, rendre compte à ses commettants^ u qu'elle trouva attendant patiemment à la porte du café Foy, le maître de cette maison ayant voulu se coucher '. »

Le lendemain, 51 aotkt, le café Foy, dit Loustalot, était rempli de bonne heure de ceux qui voulaient savoir le résultat des députations de la veille. Ce résultat étant nul, la fureur des motionnaires arriva à son comble. De longs cris contre le veto éclataient de temps en temps, répétés par la populace ameutée autour du café. Enfin, une troisième députation fut envoyée à l'hôtel de ville pour demander la convocation générale des districts, afin de retirer leurs mandats aux députés qui semblaient disposés à soutenir l'autorité royale. Loustalot, rédacteur des Révolutions de Paris, conduisait la députation.

L'Assemblée de la commune, en refusant de lui répondre, crut pouvoir lui reprocher d'enfreindre l'arrêté porté contre les attroupements; mais le Journaliste lui ferma la bouche, en lui disant : «< Si les habitués du Palais Royal eussent strictement observé les lois concernant les attroupements, la Bastille subsisterait encore,et vous n'auriez pas l'honneur d'être nos représentants. » Ainsi furent tous les pouvoirs de la Révolution. Nés du désordre, ils se montrèrent et devaient se montrer impuissants à le réprimer, parce qu'il n'arriva jamais à aucun d'eux de vouloir faire face à la révolte sans reconnaître dans ses rangs son ancien drapeau et ses anciens complices. Si, enivrés de leur gloire usurpée, ces pouvoirs parvenus osèrent quelquefois dire à rémeute : — Qui t'a fait Agrippa? L'émeute put toujours leur répondre : — Qui t'a fait César ^ ?

Le Palais Royal ne se tint donc pas pour battu. H envoya, le !•' septembre, de nouveaux députés à l'Assemblée de la commune ;

* Loustalot donne sérieusement ce titre à ceux dont St-Hururge était Tambassadeur. Révoluiîons de Paris.

* Priidhomme, Révolution de Paris.

' Tacite, ^itna/e5.

et comme Tautoritë n'osait pas hasarder contre leur repaire l'eutpioi de la forcey ceux-ci, non-seulement haranguèrent et menacèrent les membres de la commune, mais « ils osèrent, dit Bailly, eu portant le doigt au cou, faire le signe qu'ils seraient pendus, n Ceci dcTeuait donc fort grave; car il n'y avait que la largeur de la place de Grève entre les fauteuils fleurdelysés de l'hôtel de ville et la lanterne de Foulou '. L'Assemblée prit un nouvel arrêté contre les attroupements (]u Palais Royal, et donna des ordres rigoureux aux districts pour son exécution. Éd même temps, La Fayette et Bailly s'abaissèrent jusqu'à traiter avec St-Hururge, et l'engagèrent a prendre l'uniforme de la garde nationale. Le marquis avait pris à peine ses épauleltes, qu'on eut soin de répandre, dit Bailly, que le général le lui avait conseillé, ce qui le discrédita et le rendit suspect à l'instant même. Singulier pouvoir, on en conviendra, qui, pour ôter aux gens la confiance publique, n'avait qu'à se déclarer leur allié !

Dès ce moment, le Palais Royal fut gardé presque militairement par les districts armés ; les huées de la foule accueillaient bien de temps en temps les rondes menaçantes ; mais les motions du café Foy se calmèrent un peu jusqu'à la fin du mois de septembre ; et les orateurs muets du jardin se consolaient en affichant sur les murs une caricature dans laquelle le pateiotisme était chassé du Palais Royal par le patrouillotisme '.

Mais ce n'était là qu'un feu mal' éteint. Les conjurés renouaient dans les districts les fils de leurs complots brisés au Palais Royal par la milice parisienne. Marat , Danton et Camille Desmoulins combinaient, dans les bas fonds de la population parisienne, une opération gigantesque et décisive; et Loustalot l'annonçait dans son journal, le 1"' octobre, en disant : il faut un second accès de Révolution ; tout s'y prépare. Ce second accès de Révolution, qui éclata quatre jours après, c'était l'envahissement de Versailles, la soumission complète de l'Assemblée nationale et l'enlèvement du roi.

Au dire de tous les écrivains révolutionnaires, les événements du 4$ et du 6 octobre complétèrent et couronnèrent ceux du là, du 15 et du 14 juillet, u Le ^ octobre, écrit Camille Desmoulins, fut le jour le plus glorieux pour \^ peuple parisien. Le 14 juillet, il n'avait pris qu'un monceau de pierres inanimées ; il avait détruit la caverne, mais non les bétes féroces. C'est les S et 6 octobre qu'il a pris les Bastilles vivantes dans la personne des ministres. C'est par sa piise de possession du roi et de sa femme ^ c'est par ce dernier triomphe que la capitale a couronné tous les autres. » £n effet, au K et au 6 octobre, la capitale agit complètement en dehors de la pensée et du concours des provinces, comme elle l'avait fait au 12, au 15 et

' La fameuse lanterne qui servit aux assassinats de 1789 était attachée au coin de la place de Grève, en face de l'hôtel de ville, â la maison de l'épicier La Noue. Cet épicier avait pour enseigne une tête peinte de Louis XIV, avec cet écriteau : Au coin du roi, — Prudhomme, Révol, de Paris.

* Bailly, JUém.

14 juillet ; et ses faubourgs, ses brigands , ses conspirateurs s'emparèrent de la personne du roi, comme ils s'étaient déjà emparés de son autorité. U n'y eut donc, dans ce nouveau soulèvement, rien de spontané, rien de populaire, rien de national , non plus que dans le premier.

D'abord, le complot était déjà ancien. C'était le rêve de quelques ambitieux, qui avaient projeté d'écarter Louis XVI du trOne en j appelant soit le dauphin, soit Monsieur^ et de s'attribuer le profit et les honneurs des affaires en se plaçant dans un conseil de r^ence mis sous l'autorité de M. le duc d'Orléans. IjCS bases, le but et les affiliations de ce complot seront exposés plus loin ; bornons-nons à constater ici sa réalité, qui résulte de documents nombreux et authcn tiques.

Ensuite, les conjurés avaient laissé percer leurs desseins longtemps avant leur exécution. Sans parler de l'adresse délibérée au -Palais Royal, le 30 août, pour sommer l'Assemblée de s'épurer et le roi de venir habiter le Louvre, avec menace d'un envoi de quinze mille hommes, pour appuyer ces prétentions, La Fayette avait écrit de Paris, le 17 septembre, à M. de St-Priest, ministre de la maison du roi, pour lui annoncer que les grenadiers des compagnies soldées avaient formé le dessein de se porter le lendemain à Versailles ^ Le 18, M. d'Estaing, commandant de la milice de Versailles, donna communication de celte lettre à la municipalité ; et celle-ci, justement effrayée d'une éventualité semblable, demanda unanimement au roi un supplément de troupes pour garder la ville, l'Assemblée et la famille royale.

Le régiment d'infanterie de Flandre, qui escortait en ce moment, de Douai à Paris, un convoi d'armes destiné à la garde nationale, fût appelé et arriva à Versailles le 23. Enfin, ce jour-là même, M. de la Tour-Dupin-Paulin, ministre de la guerre, écrivit à M. de Cler mont- Tonnerre, président de l'Assemblée nationale, que des menaces venues de Paris avaient dû faire prendre des précautions militaires pour mettre ses délibérations à l'abri d'une insulte.

Ainsi, le complot existait; il était ancien et il était connu. Les conjurés n'attendaient qu'un prétexte pour le faire éclater; ce prétexte se présenta le jeudi, l*' octobre.

Ce jour-là les officiers aux gardes offrirent, conformément aux usages militaires, un repas de corps aux officiers du régiment de Flandre. Les officiers de la milice de Versailles y avaient même été invités. Vers la fin du repas, des soldats du régiment de Flandre et du r^iment des chasseurs des Trois-Evèchés entrèrent dans la salle. Ces troupes firent éclater un grand enthousiasme pour le roi et pour la reine, ainsi que les tribunes qui étaient remplies de spectateurs, le repas ayant eu lieu dans la salle de spectacle. On pensa que Leurs Majestés seraient heureuses de recevoir directement de tels témoignages; et, sur les instances de M. de Luxembourg, le roi, la reine et

« Bailly, Mém^ où la lettre de La Fayette est rapportée.

M. le ^Aiipbin parurent dans la salle. L'enthousiasme fut alors au comble, et tes cris se faisaient entendre encore longtemps après que le roi et la reine furent rentrés au château. Tel fut ce repas du !•' octobre, cette orgie, comme l'appelèrent les journaux de l'émeute <•

«Il n'y avait certes là rien qui pût motiver une prise d'armes, car les officiers de la milice de Versailles avaient donné, la veille, un repas exactement semblable, à l'occasion de la bénédiction des drapeaux. Mais ce repas était un thème à mensonges, et l'on en profila.

D'abord, les conjurés dirent au peuple des carrefours que l'orgie * du 1«' octobre était une insulte à la disette générale. C'était un mensonge, car, premièrement, un repas à 5 livres 5 sous par tète ne saurait passer pour une orgie ; deuxièmement, il n'y avait pas une disette véritable, et c'est un témoin irrécusable qui le certifie. « Il renaît depuis quelques jours, dit Brissot, cette même disette apparente dont nous avons déjà parlé ; mais cette disette n'existait point réetlement. m Le pain était d'ailleurs à trois sous la livre.

Ensuite, ils lui dirent que les gardes du corps avaient foulé aux pieds la cocarde nationale et repris la cocarde blanchç. Deuxième mensonge, car M*^* Campan, qui assistait au banquet, nie formellement que la cocarde aux trois couleurs ait été foulée aux pieds ; il était d'ailleurs impossible que les gardes du corps eussent repris la cocarde blanche, puisque, a cette époque, ils ne l'avaient pas encore quittée, pas plus que les autres régiments de l'armée ^. La cocarde tricolore, quoique les journalistes lui donnassent le nom de nationale, n'était encore que la cocarde de Paris ; le régiment de Flandre ne la prit que le 6 octobre, et le drapeau tricolore ne fut donné à l'armée que le 30 juin 1791.

Enfin, ils dirent encore au peuple de Paris des choses absurdes et folles ; mais comme il en fallait pour l'ameuter : Qu'on avait donné à un meunier un billet de 200 livres pour ne pas moudre ; que 1,500 uniformes avaient été commandés à un tailleur, et 4,000 fusils à un arquebusier. C'étaient plus que des mensonges, c'étaient des extravagances ; mais les conjurés savaient bien Feifet de ces bruits sur la foule stupide ; et l'un d'eux avoue que k la fable aida au soulèvement général aussi bien que la vérité, et la terreur et les oui-dire aussi bien que les faits notoires 4.

Il fallut néanmoins cinq jours aux factieux pour ébranler Paris. Marat passa ces cinq jours en voyages de Paris à Versailles, et Danton en harangues incendiaires au district des cordeliers. Le Palais-Royal

^ Voir le récit de Mme Campan, qui assistait au repas dans une loge de la salle, Mém.

* Camille Desmoulins imprima que Vorgie avait coûté 26 fr. par tète ; la vérité est que chaque garde du corps n*eut à supporter que 7 livres 10 sous de dépense, pour lui et pour son hôte. — Prudhomme, RèvoL de Paris.

' Mounier, Jppel au Tribun, de l'opinion publique,

* Camille Desmoulins, Révol. de France,

— iâ7 —

ne désempara point. Des conseils furent tenus au faubourg St-Ân* toioe, au faubourg St-Marceau, au bout des ponts et sur les quais. La • populaee assiégeait la porte des cafés, dans lesquels se tenaient les assises de Témeute. u H s'établit, dit Camille Desmoulins, à la porte des cafés, des conférences entre la chambre haute et les haàùs, qui étaient dans l'intérieur, et ia chambre basse, les vestes et les bonnets de làine, attroupés ea^trà muros ^ » Le 4 au soir, tout était prêt ; les femmes de la halle et du faubourg St-Antoine se donnèrent rendez-vous pour le lendemain, sous le réverbère de la Grève; et la garde soldée du district des cordeliers serait même partie à l'instant, sans les instances de son commandant.

Le iundi, \S octobre, vers six heures, un grand nombre de femmes, venues des halles, se dirigent vers l'hôtel de ville, emmenant de force avec elles toutes celles qu'elles rencontrent dans les rues, entrant même dans les maisons, et obligeant celles qu'elles y troufent â les sujyre. En même temps, d'autres femmes, venues du faubourg St-Antoine, descendaient en bandes nombreuses vers la Grève, en criant : du pain I du pain ! Toutes ces femmes réunies attaquent d*abord la garde soldée à cheval, qui défendait l'entrée de la commune, la poussent à coups de pierre jusque dans la rue du Mouton, et reviennent ensuite accabler la garde à pied, qui leur livre passage. Ces furies envahissent les salles de l'hêtel de ville, brisent les portes des dépôts d'armes, et s'emparent des fusils, des piques et des canons. Beaucoup d'hommes déguisés en femmes étaient parmi elles. Des sacs d'argent disparaissaient dans le tumulte^, et c'est à peine si l'on arrête ces forcenées, qui mettaient déjà le feu à l'hôtel de ville.

Dans les bureaux se trouvait, en ce moment, et par une circonstance fortuite, Maillard , capitaine d'une compagnie des volontaires de la Bastille. Prié d'aller se mettre à la tête de sa compagnie, pour arrêter le désordre, il se rend au faubourg St- Antoine, et trouve le bataillon des volontaires réuni dans les cours de la Bastille, sous le commandement de Hulin. 11 prend sa compagnie, et l'amène à l'hôtel de ville» suivie de nombreuses bandes d'ouvriers qui yont se mêler aux femmes.

La foule était alors immense sur la place de Grève. Gomme elle voulait aller à Versailles, afin de se faire rendre compte des décrets qui avaient été rendus jusqu'à ce jour ^, Maillard proposa de la con-

^ Camille Besmoulins, RévoL de France,

' Prudhomme, RévoL de Paris.

' Les conjurés voulaient se servir de l*émeute pour imposer au roi la sanction de la déclaration des droits de Thomme et des décrets rendus la nuit du 4 août. Aussi avaient-ils extrêmement insisté auprès de la populace pour rtrriter contre ce retard.— Voir Camille Desmoulins. RévoL de France, — Malheureusement, la populace a Tesprit peu métaphysique ; elle oublia bien vite sa leçon; el lorsque Mounicr, dans la pensée delà calmer, lui annonça la sanction du roi, la foule lui demanda si cela était bien avantageux y et si cela ferait avoir du pain aus pauvres gens de Paris, — Mou nier, Faits relatifs aux événements d'octot^re.

daire. Il descend, prend un tambour, harangue les femmes, et est accepté pour leur chef. Alors, les bandes s'ébranlent, à pied, en voiture, sur les affûts des canons ; le rendez-yous général est fixé sur la place Louis XV; et divers détachements battent les rues de la ville, entraînant de force des femmes qu'elles enlèvent à leurs maris, et des iMIes qu'elles arrachent à leurs mères ^

Cependant, le tocsin avait sonné, dès le matin, dans tout Parii. Les districts s'étaient réunis pour délibérer, et les gardes nationales soldées avaient pris les armes. Ces gardes étaient principalement formées de l'ancien régiment des gardes françaises et des déserteurs que la municipalité avait embauchés , dans un jour de vertige. Les gardes françaises, honteuses d'avoir quitté leur service auprès du roi, avaient manifesté , depuis quelque temps , l'intention de le reprendre ' ; et les conjurés avaient habilement aigri les gardes contre le régiment de Flandre, qu'on leur avait présenté comme devant les remplacer*

LeiB trois cents représentants de la commune, qui s'étaient séparés, la veille, fort avant dans la nuit, ne se réunirent que très-tard dans la matinée du lundi. La foule, devenue innombrable, sur la place de Grève, en murmurait. On sut enfin qu'ils étaient réunis.

Alors six grenadiers, députés des compagnies soldées, se présentèrent au comité de police , et l'un d'eux parla ainsi à La Fayette : « Mon général, le peuple manque de pain, le comité des subsistances vous trompe; nous ne vous croyons pas un traître, mais nous croyons que le gouvernement vous trahit. Nous ne pouvons pas tourner nos armes contre des femmes qui demandent du pain. Nous sommes dans une position qui ne saurait durer. Il n'est qu'un moyen de la faire cesser. Allons à Versailles; on dit que le roi est un imbécile; nous placerons la couronne sur la tête de son fils; m nommera un conseil de régence; la France sera mieux gouvernée. » — Quoi ! répond La Fayette , avez-vous le projet de faire la guerre au roi et de le forcer de nous abandonner? — Mon général, le roi ne nous abandonnera pas ; s'il nous quitte, nous avons monsieur le dauphin 3. » La Fayette insista longtemps et insista en vain. — Général, répètent les grenadiers, le peuple est malheureux, la source du mal est à Versailles; il faut aller chercher le roi et l'amener à Paris ; tout le peuple le veut 4. »

Ne pouvant vaincre cette obstination, La Fayette descend sur la place de Grève pour essayer de ramener les bataillons. Un grand nombre d'individus armés y étaient venus des districts. Des agents de la faction excitaient publiquement cette foule ^. La Fayette ne peut

* Voir les détails de ces enlèvements dans Camille Desmoulins, Bèvol de France ; il les trouve extrêmement plaisants.

* Voir la déposition de M. Faydel dans Tenquète du Châtelet , Moniteur.

* Ferrières, Mém.

^ Moniteur.

* Ferrières, ^ém.

riett;des cris formidables, à Versailles ! à VersaUiesl coaTraieot sa voix. Il était quatre heures et demie. I/exâspération de ces masses égarées était au comble. Les aides-de-camp du général lui déclarent que ses jours sont en danger. Des hommes lui crient : à Versailles^ ou à la lanterne ' ! Enfin, un peu a?ant cinq heures, on apporte à La Fayette une dépèche de Thôtel de ville. Tous les regards se portent sur lui en ce moment ; il prend la lettre, la lit, change de couleur, promène un regard douloureux sur les bataillons qui couvrent la Grève, et donne Tordre du départ *. A cinq heures sept minutes, la garde nationale défilait sur trois rangs par le quai Pelletier ^

liC Itt juillet, Bailly et La Fayette avaient été nommés par acclamat/'oo, Tun maire de Paris, Tautre commandant général des milices ; le 5 octobre , ils étaient , également par* acclamation , menacés de la lanterne. Ces rois populaires avaient régnéquatre-vingts jours !

Malgré ces menées, ces bruits, ces conciliabules, ces rassemblements, TAssemblée et la Cour étaient dans la plus complète ignorance des événements. Seuls, les conjurés savaient, à Versailles, ce qu'ils machinaient à Paris. La foule était plus nombreuse que d'ordinaire dans les tribunes et autour de TAssemblée. A Touverture de la séance, Mounier,qui la présidait, donna communication d'un message du roi qui annonçait Tacceptatiou des décrets constitutionnels déjà rendus, ainsi que de la déclaration des droits de Thomme, en faisant suivrecette acceptation des remarques les plus simples en ellesmêmes, et exprimées dans les termes les plus modérés. La discussion s'engagea sur ce message, et elle fut très-violente. Les tribunes s'y mêlèrent par d'affreux hurlements, et allèrent jusqu'à menacer de la lanterne ceux qui défendaient l'autorit^ royale 4.

Entre onze heures et demie, Mirabeau, qui était dans le secret des conjurés, et qui paraissait vouloir que les bandes parisiennes ne trouvassent pas, a leur arrivée, l'Assemblée nationale à son poste, monta derrière le fauteuil du président et lui dit : Mounier , Paris marche sur nous. -^ Je n'en sais rien, répond Mounier. — Croyez-moi, ou ne me croyez pas, reprend Mirabeau, peu m'importe; mais, Paris, vous dis-je, marche sur nous. Trouvez-vous mal; montez au château; donnez-leur cet avis ; dites, si vous le voulez, que vous le tenez de moi, j'y consens.— Je ne presse jamais les délibérations, répond Mounier ; je trouve qu'on ne les pressequetropsouvent.— Mais, Monsieur leprésident,reprend Mirabeau, ces quarante mille hommes., • Tant mieux,

' Camille Desmoulins, RévoL de France,

' Voici ce monument de lâcheté civile et militaire : « Vu les circonstances, et le désir du peuple, et sur la représentation de 01. le commandant général, qu'Hélait impossible desy refuser, P Assemblée autorise K. le commandant général, el même lui ordonne de se transporter â Versailles. » — Moniteur,

* Prud homme, RévoL de Paris.

* Ferrières, Mém.

réplique Mdunler ;îlf n*o»t qu'à nous tuer tous ; tnms toug, wmèm^ vous biea ; les affaires de la Eépuldique en iront mieux *. u

Vers trois heures et demie, l'Assemblée décidait l'enFM d*uDedëputatioii au roi pour lut demaodei* racceptatimi pure et simple dcs^dé^ erets ; et le présideat allait lever la séance, lorsque l'officier de garde annonça qu^un grand nombre de femmes armées ▼enaient d'arriver de Paris et que plusieurs d'entre elles , conduites par on liomme , demandaient à parler à l'Assemblée. Cette noufelle parut causer irne TÎTe surprise dans l'Assemblée ; et néanmoins, on aperçut, dit M. de Ferrières, un mouvement marqué dans la partie de la salle qu'o()capaient les députés révolutionnaires, et qu'on nommait alors ^e €oin du Palais Royal *. Dix à douze de ces députés se levèrent et sortirent par la porte de la rue du Chantier.

Les femmes parties de Paris avaient suivi deux routes. Les «nos avaient pris par St-Cloud, les autres par Sèvres. Celles-ci étaient eonduites par Maillard, qui était parvenu, avec beaucoup de peine, à les empêcher de piller les maisons et les magasins, à Paris d'abord, et à Sèvres ensuite ^, Avant d'arriver. Maillard les réunit, les harangtia, et leur proposa de se présenter à l'Assemblée avec un petit nombre d'entre elles. D'abord, elles voulurenty aller toutes ; mais elles se décidèrent à en choisir quinze, qui entrèrent avec leur chef.

Lorsque Maillard parut à la barre de l'Assemblée, il avait un mauvais habit noir et tenait une épée nue à la main. C'était l'arme d'un suisse des Tuileries , que les femmes avaient assassiné en partant 4. Il avait les yeux hagards et le ton d'un énergumène ^. Une des femmes qui l'accompagnaient portait une longue perche, au haut de laquelle était attaché un tambour de basque.

Maillard dit qu'ils venaient à Versailles pour demander du pain ; que l'Assemblée contenait, notamment parmi les membres du clergé, des ennemis du peuple ; et qu'un ecclésiastique avait donné un billet de 200 livres à un meunier pour ne point moudre.

De violentes réclamations de l'Assemblée sommèrent Maillard de nommer cet ecclésiastique ; il s'y refusa, et répondit parles géttéralités sur son éloignement pour la délatiou. Robespierre vint à son secours, en disant que l'abbé Grégoire pourrait donner des èclaircis-

* llounier, Appel au Tribunal de l'opinion publique,

* « On 8*est servi de ce nom, dit Loustalot, pour désigner les incorruptil>Tes défenseurs du peuple, les Chapelier, lesMirabeaa, les Pétion de Villeneuve, les Barnave, les Brostaret. — Prudbomme, HévoL de Paris, — On voit que Robespierre n*était pas encore remarqué à cette époque.

' Voir, sur les excès de ces horribles femmes, la déposition de Maillard, dans Tenquète du Châtelet, Moniteur.

* Moniteur^ Déposition de Maillard,

^ Ce Maillard fut le directeur des massacres de TAbbaye, en septembre 1792. Il avait 36 ans quand il parut devant l'Assemblée. Le Moniteur ne donne, dans la séance du 5 octobre , qu'une idée très-imparfaite de ses divers discours. II faut recourir à sa déposition , et la compléter par le récit de Mounler, intitulé : Fait$ relatifs à la dernière insurrection.

seaeDi» im ea lui ; et àtQt députas éluit allés parler mis fenaies, cdleM:! nomoiÀrcnt Farehevéque de Paris ^

Uo mQU?«nic9»t général de surprise et d'indignation ayant aceueilli cette ^sarde calomnie, Maillard ref>rit la parole, et dit qu'ils Tenaient pour f^ire renToyer le régiment de Flandre, pour punir les gardes dtt eorpa d'a?otr outragé la cocarde nationale, et qu'ils forceraient tout le Blonde à la porter»

Ces fwroles insolentes soulevèrent de nouveau l'Assemblée ; un grand nombre de voix protestèrent contre les faits attribués faussement aux gardes du corps, et Ton fit passer à Maillard une cocarde tricolmre de la part des gardes; Maillard la montra aux femmes, qui crièrent : f^ive le rai! vivent les gardes du corps !

Mounier dit alors qu'on déférerait au roi les diverses demandes de la députatian , mats qu^on n'irait au château que le soir, parce que Sa Majesté ne faisait que rentrer de la chasse. Maillard reprit , en disant que cela ne suffisait pas ; qu'il fallait que celte députation partit sur*I(hchaffip , et qu'autrement , il se croirait obligé d'y aller luimême*

L^Assemblée céda; Mounier nomma une députation, et se joignit à elle; mais alors, les fonmes l'entourèrent et voulurent absolument aller avec lui chez le roi. Tout ce qu'il put faire, ce fut de n'en admettre que six; et la députation partit à pied, dans la boue, avec une forte pluie, ayant pour escorte d'affreux bandits, armés de piques, de haches , de bâtons et de lames de couteau emmanchées dans de» perches. Six autres femmes se réunirent au cortège ; et la députation entra ainsi chez le roi vers cinq heures et demie '.

ha Cour avait été laissée, comme l'Assemblée nationale, dans l'iffnoranee la plus absolue des événements. Lorsque, vers onze heures et demie du matin , M. de St-Priest, ministre de Paris , fut informé de l'arrivée des bandes, le roi chassait â la porte de Châtilloi) 3, et la reine se promenait seule dans ses jardins de Trianon, qu'elle ne devait plus revoir. Une lettre de M. de St-Priest les rappela 4, Le roi, rencontré par M. de Cubières, son écuyer, revint assez promptement, et il indiqua le Conseil pour trois heures et demie ^.

* f erriôres, Mém.

* Mounier, Faits relatifs à la dernière insurrection.

' On lit dans le journal manuscrit de Louis XVI, à la date du 5 octobre : Tiré à ta porte de ChâtîUons tué 81 pièces; interrompu par les événements, Jfler et revenir à cheval,

^ « La reine était assise dans sa grotte, livrée à de douloureuses réflexions, lorsqu'elle reçut un mot du comte de St-Priest qui la suppliait de rentrer ft Versailles. » Mm* Campan, Mém,

* NOUS avons cru devoir noter, rapidement, mais avec précision, les ciroonstafices relatives à Fabominable attentat du 5 et du octobre. Toutes les versions ont été par nous comparées et contrôlées. Le récit du Moniteur et Celui des divers Mémoires contemporains sont incomplets, ou Inexacts, en ce qui coneerne ce qui se passa dans Tintérfeur du château, pendant la journée du 5; mais cette lacune a été remplie par le récit que

M. de St-Priest rendit compte au Conseil des informations qa*il avait reçues , et exposa le danger qu*il y avait, suivant lui , à laisser cette multitude armée s'approcher de Versailles. Il proposa, en conséquence, de faire garder les ponts de Sèvres et de St-Cloud par deux bataillons du régiment de Flandre, celui de Neuilly, par un bataillon des gardes suisses, casernes à Gourbevoie, et de faire partir pour Rambouillet , où étaient les chasseurs de Lorraine, la reine et la famille royale, pendant que Sa Majesté, à la tète de deux cents chasseurs des Evèchés, et de ses huit cents gardes du corps , irait au-devant des Parisiens ^ Dans le cas d*un échec, le roi aurait toujours eu la ressource de revenir à Versailles et de se retirer â Rambouillet.

Trois ministres, M. le maréchal deBauveau, ministre d*£tat, M. de La Luzerne, ministre de la marine, et M. de Latour-du-Pin , ministre de la guerre, appuyèrent vivement l'avis de M. de St-Priest,' il fut combattu par Necker et par ses adhérents dans le Conseil, H. de Montmorin, ministre des affaires étrangères, M. Champion deCicé, garde des sceaux, et M. Lefranc de Pompignan, directeur de la feuille des bénéfices. Necker déclara qu'il ne voyait aucun danger à laisser arriver cette multitude à Versailles ; et que si , au pis aller. Sa Majesté jugeait à propos d*aller fixer son séjour à Paris, ^//e y serait reS" pectée et vénérée de son peuple j qui l'adorait. Le roi ne décida rien d'abord; le Conseil fini, il alla consulter la reine, qui déclara que, pour aucune considération que ce fût, elle ne consentirait jamais à se séparer de lui '. Dans cette incertitude , on ne prit aucun parti, et l'on attendit les événements ^.

M. le comte d'Eslaing, commandant supérieur des forces réunies à Versailles, ayant fait monter les gardes du corp^ à cheval, les avait rangés, sur la place d'armes, en avant de Tancien poste des gardes françaises, occupé par un détachement de la garde nationale de Versailles. Le régiment de Flandre était sous les armes â la tète de l'avenue de Paris. Lecointre, marchand toilier de Versailles, trouvant mauvais que le détachement de garde nationale qu'il commandait fût laissé en seconde ligne, excita quelques personnes â se glisser dans les rangs des gardes. M. de Savonnières, l'un des ofiBciers, donnant la chasse à ces polissons, reçut d'un garde national de Versailles un coup de feu à l'épaule, dont il mourut quelques jours après.

De son côté, le régiment de Flandre, excité par des députés et par

rédigea, plus tard, M. le comte de St-Priest, ministre de la Maison du roi, el qui a été joint aux Mémoires de M<b« Canapan, publiés par Baudouin frères, en 1825.

* Récit de M. de St-Priest, Mém, de M^^ Campan, — * Ibîd.

* Nul ne peut dire ce que serait devenue la Révolution, si le roi était parti. Des députés delà municipalité de Chartres arrivèrent le soir même à Rambouillet pour prier le roi de se réfugier dans leur ville, afin de se soustraire aux violences des émeutiersde Paris; et La Fayette avait envoyé d'Auteuil M. de Ylllars,son aide-de-camp, au pont de Sèvres,décidé à rétrograder si le pontavait été défendu. Yoy. le Récit de M. de St-Priest, Mém, de iEf«e Campan.

les femmes qui arriTaient de Paris, se dispersa dans les cabarets* H. d'EstaîDg, qui avait reçu du roi Tordre formel de ne^e permettre aucune voie de fait, renvoya ks gardes du corps à leur hdlel. La garde nationale de Versailles, croyant sans doute qu'ils s'ébranlaient pour charger, leur tira plusieurs coups de fusil, qui blessèrent des hommes et des chevaux. Trouvant leur hôtel mis aji pillage par les bandes parisiennes, les gardes du corps reçurent ordre d'entrer dans la cour des ministres, dont on ferma la grille, et de là sur la terrasse du château, d'où on les dirigea sur Trianon et sur Rambouillet.

On désarmait ainsi lé roi, qui laissait faire, ne voulant pas verser le sang, même celui de ses assassins. M. de St-Priest ayant témoigné son étonnement à M. d'Estaing, en présence du roi, sur une pareille inaction : J'attends, répondit-il, les ordres du roi. Le roi n'ouvrant pas la bouche, M. de St-Priest répliqua : — Quand le roi n'ordonne rien, un général doit se décider en homme de guerre. — Ces paroles restèrent sans réponse, et tout fut dit.

Tout ceci avait amené l'entrée de la nuit et Theure à laquelle la députation de l'Assemblée, accompagnée de douze femmes, se présenta devant le roi. Une autre députation de six femmes, de celles qui étaient devant la grille, venait déjà d*ètre reçue par M. de St-Priest, dans l'OEil de Bœuf, par ordre du roi. L'orateur, qui était une fille publique, avait, comme Maillard, demandé du pain. Cette députation venait d*ètre renvoyée au moment où Mounier entra ^

Mounier présenta les douze femmes au roi, qui les accueillit avec bonté. L'orateur de la troupe était une jeune ouvrière en sculpture, nommé Louison Cbabry. Son émotion fut telle, en présence du roi, qu'elle ue put parler et s'évanouit. Des soins empressés lui furent prodigués ; et comme elle voulait, en se retirant, baiser la main du roi, — vous méritez mieux que cela, — lui dit Lou^s XVI, et il l'embrassa. Ces femmes se retirèrent enchantées, en criant : Five notre bon rot I Mais ceux qui étaient dans le complot, craignant que leurs récils ne changeassent les dispositions de la foule, s'écrièrent qu'elles étaient des coquines, qui avaient reçu de l'argent, et qu'il fallait les pendre si elles n'apportaient pas un ordre du roi.

Déjà l'une d'elles avait deux jarretières passées à son cou, lorsque i*officier des gardes, qui était au poste de la grille, la dégagea et la fit rentrer. Ces douze malheureuses prièrent alors cet officier de les ramener au roi, qui voulut bien leur remettre un ordre écrit et signé de lui pour faire venir des grains de Lagny et de Seuils, Ces femmes, conduites par une partie de la députation, retournèrent à l'Assemblée; et comme un nouveau Conseil commençait en ce moment, Mounier fut prié d'attendre pour ce qui concernait l'acceptation pure et simple des décrets.

Dans ce second Conseil du soir, le départ du roi pour Rambouillet fut encore discuté. Necker, toujours ce même homme, que les applaudissements de la foule faisaient pâmer, et qui s'imaginait qu'on

^ Récit de M. de St>Priest, Mém, de if«« Campan.

mèBe ks peoplet souleféi arec dei difcôim, s'échaaffa mitre le départ plus yi?emeDt encore que la première fois, insistaut sur la sûreté et sur les avantages du séjou» du roi à Paris. Il sentait bien que le départ du roi entraînerait une scission immédiate dans l'As'semblée ; et, quoique son pouToir sur les députés et sur le public fût ckjà bien réduit, il tenait A conser?er ce qui lui en restau encore. •^ Sire, s*écria X. de St-Priest, si tous êtes conduit demain à Paris, votre couronne est perdue. ^ Le roi, profondément ému, sortit pou r aller consulter la reine; Comme, dans le nouveau projet, le roi devait partir avec elle, la reine consentit. Le roi revint au Conseil, et donna ordre de faire atteler les voitures.

Cependant, M. de St-Priesi partit à Tinstant, à cheval, pour Rambouillet, afin de faire tout préparer pour recevoir le roi. Il n'avait pas fait une demi-lieue qu'il dut revenir sur ses pas^ étant informé, de la part de M. de Montmorin, que le roi ne partait plus. 11 rentra au château par les jardins.

Au moment où le Conseil finissait et où M. de St-Priest partait pour Bambouiilet, le roi remettait à Mounier, qui n'avait pas cessé d'attendre depuis 5 heures et demie, l'acceptation pure et simple des décrets. 11 se rendit immédiatement à l'Assemblée, qu'il trouva remplie de femmes et de bandits. L'une d'elles s'était même emparée de son fauteuil ; et il y avait peu de députés dans la salle, la séance ayant été levée par Tévèque de Langres, vice-président, à la suite d'événements qu'il convient de raconter >.

Lorsque, vers cinq heures et demie, Mounier était parti pour le château avec la députation et les femmes, Maillard était resté à TAssemblée avec le reste de sa troupe. Quoi qu'il eût tiré de ces femmes la promesse qu'elles garderaient le silence, elles ne résistèrent pas longtemps à leur instinct , et se mirent à outrager les députés du clergé dans les termes les plus grossiers. Maillard, qui était véritablement le maître de cette Assemblée,. avilie et tremblante devant ce misérable, prit de nouveau la parole pour calmer les femmes, et fut appuyé par un discours p/^m de patriotisme de Robespierre, ce qui rendit les femmes tranquilles pour un moment '. £n cet instant, entra dans l'Assemblée un nouveau personnage.

C'était un quidam, tenant une épée nue à la main, que Maillard nomme un particuitér, et dont il avait fait la rencontre à Sèvres. Cet homme, après diverses divagations sur ses aventures dans la journée, vint demander à Maillard des ordres pour aller attaquer les

rirdes du corps qui tiraient, disait-il, sur le peuple. Maillard s'opposa cette attaque; mais des coups de feu se firent entendre en ce moment, et un grand nombre de femmes entrèrent pour dire que les gardes venaient de tirer sur elles, ce qui était faux. Les coups de feu entendus étaient au contraire ceux que les gardes avaient essuyés

* Mounier, Faits relatifs à la dernière insurreclion,

* Moniteur, Déposition de ttaillard.

de la part de la milice de Yersailles. Néanmoins, Maillard fiit prié par un grand nombre de députés d*aller rétablir Tordre, et il sortit *•

En ce moment commencèreni, dans TAssemblée, des scènes ignobles. Les femmes s'y étaient introduites en grand nombre, la plupart irres et furieuses. Elles criaient : A bas les calotins! et demandaient où était leur comte de Mirabeau. Elles envahirent le bureau, et forcèrent l'érèque de Langres et les députés environnants â rece- Toir leurs immondes baisers. Enfin, Maillard rentra, et presque en même temps que lui revint une partie de la députation de l'Âssem- Ijlée, avec les femmes qui portaient Tordre du roi. La bande, devenue considérable, obligea l'Assemblée à rendre un décret sur les sub^isfanees, et voulait même qu'elle fixât le prix du pain, de la viande et des chandelles. Une expédition du décret, ainsi que Tordre do roi, ayant été délivrés à Maillard, il partit pour Paris dans une voilure de la Cour, avec une partie de ces femmes.

L'évèque de Langres, outragé et menacé par des bandits mêlés aux députés, qui discutaient et qui votaient avec eux ', avait donc été forcé de lever la séance, lorsque Mou nier revint vers dix heures, avec le reste de la députation, apportant l'acceptation pure et simple des décrets. En ce moment, la salle était remplie d'étrangers. Camille Desmoulins porte le nombre des femmes qui étaient dans la salle seulement à huit cents, sans compter celles qui encombraient les tribunes.

Mounier fit battre la caisse dans les rues pour avertir les députés de se rendre à la séance. En attendant, il donna connaissance â la foule de cette acceptation des décrets du 4 août et des droits de l'homme, qui avait occasionné de si violentes discussions le matin fDême; et cette fonle, bien plus sensée que tous ces législateurs idéologues, s'écria : Cela est-il bien avantageux? Cela fera-tAl of>oir du pain aux pauvres gens de Paris ^ ? Observation spontanée et générale qui montrait que le peuple était bien plus dans le vrai que tous les métaphysiciens de TAssemblée, et qui prouvait Timpudence des journalistes révolutionnaires déclarant à la France que f^s griefs du peuple venaient de ce que les décrets de la nuit du 4 aoîit n'étaient pas encore sanctionnés 4.

Au milieu de ces cris, de ces réclamations, de ce tumulte, la multitude demanda à souper. Mounier fit chercher tout ce qu'on pouvait trouver de pain chez les boulangers de Versailles, et Ton apporta en outre une multitude de paniers, remplis de cervelas , de raisins et de vin. Alors commença une orgie universelle, autrement vraie, autrenient scandaleuse, autrement infâme que celle des gardes du corps. '' On soupa, dit Camille Desmoulins^ qui soupait aussi, dans le fauteuil et dans la tribune aux harangues; et Ton fut obligé de rappeler l'ordre du jour et la chasteté du lieu à des profanes qui semblaient

^ Moniteur, Déposition de MaUlard.

' Mounier, Faits relatifs à la dernière insurrection, — » Jbid,

* Camille Desmoulins. Révol, de France.

Touloir profiter de l'éloignement des lumières dans les galeries, n

Pendant celte agape immonde, et Vers onze heures et demie, La Fayette arriva de Paris à la tète de s^ troupes. 11 avait mis pied à terre à Sèvres, avait harangué ses soldats, et en avait tiré toutes les assurances qu'il avait pu en faveur de l'ordre. Dès son arrivée â Auteuil, il avait déjà expédié un de ses aides de camp a M. de. St-Priest pour rassurer le roi. 11 dit peu de choses à Mounier, et des choses vagues. Selon l'expression de M. de Lally, ce commandant général était véritablement prisonnier. Après un court entretien, il se rendit chez le roi.

La Fayette renouvela au roi toutes les assurances qu*il lui avait déjà écrites. Mounier ayant été mandé au château avec un grand nombre de députés, J«ouis XVI leur dit que, sur les assurances de M. de La Fayette , il renonçait aux conseils qu'il s'était proposé de leur demander, et qu'il ne partirait point. On venait en eSei de répandre le bruit que le roi se disposait à partir pour Metz ; et il est probable que les paroles de La Fayette furent ce motif qui changea la détermination du roi, quant à sa retraite sur Rambouillet, et duquel M. de St-Priest dit qu'il ne put jamais bien le savoir ^

Le roi et la reine se couchèrent vers deux heures, assez rassurés, et ne pouvant pas croire qu'après des déclarations si formelles, La Fayette voulût et pût compromettre son honneur militaire. Le général fit dire à Mounier, par M. Lally ToIIendal et M. de Clermont- Tonnerre, vers trois heures, qu'il pouvait lever la séance, et qu'il répondait de tout * ; après quoi, il se retira à l'hôtel de Noaillespour prendre quelque repos.

Mounier présidait toujours cette étrange Assemblée, remplie de brigands et de filles publiques, et luttant comme il pouvait contre les menaces et les huées. Les lois criminelles étaient à l'ordre du jour ; et les femmes interrompaient la discussion, en disant : du pain ^ du paifiy pas tant de longs discours ! Mirabeau impatienté cria , de sa plus grosse voix, qu'il voudrait bien savoir qui s'avisait de leur dicter des lois ! Hélas ! l'Assemblée était outragée, menacée et avilie depuis trois heures du soir; et il était étrange à Mirabeau de ne s'en apercevoir qu'à trois heures du matin.

Cependant , cette permanence de l'Assemblée semblait gêner les conjurés. Mirabeau, s'étant concerté avec Pétion et Barnave,demanda qu'elle fût levée. Mounier ne tint pas compte de cette demande, pas plus que d'un billet au crayon que lui fit passer Mirabeau ; et ce ne fut que sur les assurances positives de La Fayette qu'il consentit à la suspendre et à renvoyer sa reprise à onze heures. Tout ce pandémonium de journalistes, de curieux, de vagabonds et de prostituées resta dans la salle et y dormit, cuvant son vin, et rêvant des crimes que devait éclairer le jour.

Vers six heures du matin, des cris horribles, des menaces de mort

^ Récit de M. de St-Priest, JUém, de M^« Campan. * Mounier, Faits relatifs à la dernière insurrection.

et des roulements de tambour, mêlées de ooups de ftisîl, jetireut Té-

pouvante autour du château. :La place était déjà couverte de bandits armés et de femmes. Celte foul^ semblait incertaine, hésitante, et dé* libérait , paraissant recevoir le mot d'ordre de quelques meneurs» Tout à coup, cette multitude s'ouvre, s'organise et s'ébranle.

Une bande se dirige vers l'hôtel des gardes du corps pour voler les cbevauk ; une autre se présente à la grille royale et la trouve fermée I. Une troisième, ayant des guides, pénètre par la grille de la chapelle qui était ouverte, et gagne Tescalier du roi conduisant à la salledesgardesde la reine. Un homme héroïque, Miomandrede Sainte- Marie, s^y trouvait avec quelques gardes. La salle ne pouvant pas éire défendue contre cette colonne d'hommes à piques , les gardes se dispersent ; cependant Miomandre, ayant entendu les horribles menaces proférées contre la reine, se tient devant la porte et s'y arrête avec la résolution de la défendre et d'y mourir.

Aux cris, aux menaces , aux coups de fusil qui éclataiept sur la place d'armes, les femmes de la reine s'étaient levées, et l'une d'elles était entrée dans sa chambre pour la réveiller et la faire sortir de son lit. Cette pièce des femmes était située entre la chambre de la reine et une antichambre donnant sur la salle des gardes. M'^'Augué, sœur de ll'»^ Campan, qui était Tune des dames de service, volant vers l'endroit d'où venait un tumulte intérieur, passa dans cette antichambre, ouvrit la porte qui donnait sur la salle des gardes de la reine, et vit un garde du corps, seul, son fusil à la main, et barrant la porte à une horde furieuse. C'était Miomandre^ qui, déjà blessé, le visage couvert de sang, se retourna, et lui cria : Madame, sauvez la reine ; on vient pour l'assassiner ».

A ces paroles terribles, M°** Augué fernia la porte, poussa le verrou, en fit autant à la chambre des Dames, et entra dans la chambre de la reine, en lui disant : Sortez du Ut, Madame; ne vous ha^ biilez pas ; saucez^vous chez le roi. La reine épouvantée s'élança hors (le son lit, et ses deux dames l'entraînèrent, à peine vêtue, vers rOEil de Boeuf, qui précédait la chambre du roi. Il y eut ici un moment d'angoisses. Un cabinet de toilette de la reine, qui donnait dans rOEil de Bœuf, et qui n'était jamais fermé qu'en dedans, se trouva fermé en dehors. 11 fallut frapper, frapper pendant des instants qui étaient des siècles ! Enfin, la porte s'ouvrit, la reine traversa l'OËil de Bœuf et entra dans la chambre du roi. Louis XVI n'y était pas. Inquiet pour les jours de la reine, il s'était rendu chez elle par des escaliers dérobés régnant sous l'OËil de Bœuf. Il revint peu de moments après, et presque en même temps arrivèrent les enfants, conduits par ]|[me Xourzel, alors leur gouvernante.

Pendant que la reine était sauvée ainsi, Miomandre tombait à son poste. Un brigand l'avait abattu d'un coup de pique, et il était à terre noyé dans son sang. Un Garde national de Versailles, qui servait de

* Ferrières, Afém.

* Déposition de M»» Augué, Moniteur^ — M»* Campan, Mém:

guide an aaralMi* , aVriB^ le premier , et dit i h fottle : Retirez- TOUS ( Alors, ee nisérable, tenant son fe»! par le eanott, et prenant a? ee la crosse la mesure de la tète de M iemandre, lui en dotina un coup de toutes ses forces qui fit entrer le efaleu dans le crâne. M iomandre paraissait mort; la bande enjamba son corps et se précipita Tcrs la chambre de la reine. Ils eurent bientôt fbrcé la porte de Tanticbambre ; mais là, Ils trouvèrent des gens de serrice qui leur dirent que la reine s*étatt éshappée ; et il y avait un tel accent de vérité dans celte déclaration, que la bande recula et retourna dans la galerie pour forcer TOEil de Bœuf et aller ches le roi <.

Cepenckint, le peu de gardes du corps qui étaient restés, pour suivis de toutes parts, s'étaient réunis dans TOEil de BœuF pour défendre la chambre du roi. L'antieliambre qui précède cette pièce était déjà remplie de gard^ soldées de Paris, anciens soldats dts gardes françaises, qui voulaient forcer la porte et massacrer les gardes du corps. M. de Vaudreuil, M< de Gbevanne, Tun des gardes, qui se prâenta et s'offrit à mourir pour tous, et plusieurs officiers de la garde nationale de Paris intervinrent, calmèrent les anciens gardes françaises, et dissipèrent les absurdes motife de haine qu'on leur avait inspirés contre les gardes du corps. La porte de rOEtI de Bœuf fût alors ouverte, et une réconciliation loyale eut lieu. Il en était temps! En ce momeat arrivaient les brigands à piques, qui Tenaient de leur expédition va'S la chambre de la reine; et ils se jetaient déjà sur les gardes du corps, lorsque les grenadiers les repoussèrent et les chassèrent en les menaçant de faire feu sur eux.

Enfin, M. de La Fayette s'était réveillé ! honteux sans doute de l'absurde confiance qu'il avait eue en des vagabonds, l'écume de TEurope, les assassins de Flesselles, de Oelaunay, de Bef thier et de Foulon, il accourait vers la cour d'honneur où les brigands allaient égorger quinze gardes sous les fenêtres même du roi. Mais, hélas ! il venait trop tard pour les sauver tous. Dès six heures, M. de Vàricourt, placé en faction près de la grille royale, avait été enlevé par les bandes, conduit par la cour des princes et par celle de ministres sur la place d'annes ; et là, un coup de feu à la tète Tavait abattu. Mais il n'était que blessé ; et un monstre, remarquable par une grande barbe, et rendu plus horrible par des vêtements d'une formeextraordinaire, lui avait coupé la tète avec une hache dont il était armé. A la même heure, M. des Huttes, placé en faction sous la voûte de la chapelle, était également enlevé, traîné par la grille de la cour royale dans la cour des ministres, où l'homme à la barbe lui avait coupé la tète avec le même couperet *.

* Wéber, iférn.— Les assassins ne pénétrèrent donc pas dans la chambre de la reine, et la tradition qui porte qu'ils percèrent son lit avec leurs piques est inexacte. — Voir Mme campan, Mém,

* Meunier, Jppelau tribunal de Vopinion publique. — L'homme à la barbe fut depuis lors connu sous le nom du Caupe-Têle, L*enquête du Cbâteletle désigne sous le nom de Nicolas; mais la plupart des contemporains disent qu*il se nommait Jourdan, et qu'il était ce JourdanCaupe-

Fvif, CM denx Utes, placés au bout Je deux 'piques, alliraa H ob

étaient allées les tètes àe Flesselles, de Foalon et de Berthier, e'etlà-dire dans cet horrible café du Pakis Aoyal où avaient été oomertés les crimes de juillet et d'octobre. Mais comme les assassins qui le bdBlaicBt n*y étaient pas, retenus qu^ils se trouvaieot par leur besogne de Versailles, les habitants du Palais Royal, indtgoés, ehasaèrent ces deux porte-piques avec Timmonde cortège qui les sui?ait ; et œs deux tètes fidèles et sacrées allèrent, par les rues de la ville, r^wûr les voleurs et les meurtriers des barrières, et rouler sous les tafaks rougies des cabarets '•

Tout ce que put faire La Fayette, ce fut donc de sauver les quiuae gardes du corps que le Coupe-Tète allait égorger. Il parla aux gardes nationales qui avaient laissé tout commettre sans bouger; il fit monter le r4Ûige ^e la honte à la face de ces gardes françaises, anx<quels l'or de rbètel de y'iUe et les filles 4e Paris avaient laissé encore un peu d'honneur ; et cette troupe balaya comme une<Hxhire les vaga^ bonds et les prostituées qui encombraient la grande cour du diâteau*«

Les mmistres, les personnages considérâmes de Versailles s'étaient déjà rendus auprès du roi. Mounier informa l'Assemblée que le roi serait heuneux d'avoir les députés près de sa personne, afin de recevoir leurs conseils. 11 fallut discuter. Mirabeau ^éeûr^fn' fi était contre la dignité de VA9&emblée de se rendre auprès du nuH narque, et qu'on ne pouvait délibérer librement dans le palais des rois ^. Il avait pourtant trouvé digne de délibérer la ?eiUe en présence et sous les menaces de Maillard ; mais le tribun insultait encore la royauté ; bientôt il lui tendra la main.

Une députation de trente-six membres se ren^ seule au chAlea». Naturellement, la consternation y était profonde. Necker, qui faisait entrer les mouvements populaires dans les moyens de gouvernement, voyait ses théories renversées et n'osait plus se montrer à cette foule

mourir ,di3ait-dle; mais je voudrais au moins que ceux qui sont assex vils pour faire le métier d'assassins eussent la conscience du crime et se montrassent tels qu'ils sont. »

Le grand objet que s'étaient proposé les bandes parisiennes ne pouvait pas ^tre oublié. Des voix nombreuses crièrent : Le roi à Pans, le roi à Paris ! A l'heure et dans les circonstances rà Ton était, il était bien difficile de résister à un pareil enlèvement. On entourait, on pressait le roi pour le décider à partir. I^e roi ne répondait pas un seul mot. La reine luttait encore. -— jih! monsieur de

Têie, Tarent principal des massacres qui furent commis, dans la tour dite la Glacière, au château d'Avignon.

* Camille Desmoulins, RévoL de France.

« ïerrièrcs, Mém.

* Mounier, Faite relatifs à la dernière insurrection,

* Récit de H. de St-Priest, Mém, de jir«e Campan,

St'Prieity disait-elle an ministre de la maison du roi, pourquoi ne sommesTfiOUê pas partis hier au soir ! Enfin, vers onze heures, elle se décida ; et le roi autorisa La Fayette à annoncer au peuple qu*il partirait à midi.

La Fayette se présenta au balcon ; la feule ne le laissait pas parler, et criait toujours : à Paris ! à Paris! Le roi se présenta alors luimême, et annonça son départ. La joie de la foule parut extrême, et elle cria : la reine au balcon ! La reine se montra sereine, ferme, tenant ses deux enfants à la main. Pas d'enfants ! crièrent des voix. tt La reine, dit un témoin oculaire, par un mouvement de ses bras en arrière, repoussa ses enfants dans la salle et resta seule sur le balcon, croisant les mains sur sa poitrine avec une contenance d'un calme, d*une noblesse, d'une dignité impossibles à dépeindre, et semblant ainsi attendre la mort. « Cet acte de résignation étonna tellement les assassins et inspira tant d'admiration au peuple, dit Wéber, qu'un battement de mains général, et des cris de : vive la reine ! répétés de tous côtés, déconcertèrent les malveillants. Je vis néanmoins un de ces forcenés ajuster la reine, et son voisin baisser le canon du fusil d'un coup de sa main et près de massacrer ce brigand*. » Peu à peu les bandes commencèrent à évacuer les cours et à défiler vers Paris ; et la famille royale fit, à la hâte, ses préparatifs pour quitter ce château de Versailles dans lequel die ne devait rentrer jamais.

Le départ eut lieu à midi et demi *. C'était un spectacle hideux et navrant. Les soldats parisiens ouvraient la marche, portant des pains au bout de leurs baïonnettes ; puis venaient les femmes ivres, sales, en désordre, accroupies sur les canons, montées sur les chevaux des gardes du corps, armées de fusils et de sabres, et mêlées aux brigands qui accompagnaient des chariots de farine. De tcnnps en temps, la route s'encombrait, et il fallait s'arrêter. Alors les femmes descendaient des chevaux et des afi^ûts , et dansaient autour de la voiture qui portait Louis XVI et Marie- Antoinette des rondes horribles, liurlant des chansons de bouge, et criant : I\/ous ne manquerons plus de pain; voici le boulanger, la boulangère et le petit mitron» tt L'horreur d'un petit jour sombre, froid et pluvieux, dit Wét>er; cette milice infâme, barbotant dans la boue, ces harpieSjCes monstres à visage humain, et, au milieu de ses gardes captif^, un monarque traîné ignominieusement avec sa famille, tout cela formait un spectacle effroyable, un lamentable mélange de honte et de douleur. >v

Ce voyage dura six heures. Le peuple de Paris, le vrai peuple, celui qui n'était pas allé à Versailles, salua la famille royale de ses affectueuses acclamations, u On se rappelait alors, dit Loustalot lui-même, ce mot d'Henri IV: ils sont affamés de voir un roi. Le voilà donc,

* Wéber, Mém.

' On lit dans le journal manuscrit de Louis XVI, à la date du 6 octobre : Départ pour Paris à midi et demi. Fisite à VhùtHl de ville. Soupe et couché aus Tuileries. »

— lit —

ce ban roi! noire roil notre roi! TiCS mainf , les diapeaux étaient eo Tair ; les applaudissements, les cris , l'enthousiasme, le délire : nous avons tout vn, tout senti profondément '. » Hélas t e*était là le Trai sentiment de Paris: mais le vrai sentiment de Paris n'arrêtait pas les conspirateurs et ne désarmait pas les brigands.

Le roi eut à subir deux longs discours à Thôtel de Tille. Bailljr arait commencé le sien, en disant : C'est un beau jour que celui où Votre Majesté vient àaxk% sa capitale.

Enfin, à dix heures du soir, la femille royale arriva aux Tuileries. Les gardes du corps durent aller rendre hommage au génie de la sédition dans son antre du Palais Royal. « IjCS patriotes habitués de ce lieu, àii Loustalot, les ont accueillis , embrassés, arrosés de leurs larmes. Pâles, défaits, échevelés, comme après de longues fatigues, les vainqueurs de Fontenoy embrassaient les vainqueurs de la Bastille. » Quelques heures plutôt , ils auraient pu embrasser les têtes coupées de des Huttes et de Yaricourt >•

iiosi finit la journée du 6 octobre. Selon Marat, elle confirmait celle du 14 juillet ^ ; selon Mirabeau, elle avait fait faire au peuple le saut du tremplin; selon Camille Desmoulins, elle couronnait tous les efforts de la faction. Consummatum est, s'écrie-t-il, tout est consommé ; le roi est au Louvre, l'Assemblée nationale aux Tuileries, la calotte est par terre, Taristocratie expire, les patriotes ont yaJDcu. n

Et la France, et ses volontés, et ses besoins, et ses espérances ? L'avait-on consultée? L'avait-on écoutée? Lui avait-on demandé si tlle voulait que l'on conduisit et que Ton livrât à Témeute des faubourgs la monarchie prisonnière et son gouvernement avili ? Non certes ; au 6 octobre comme au 14 juillet, des factions, employant la ruse, le mensonge, la violence, le crime, avaient disposé, en vue de leurs desseins personnels et égoïstes, des institutions et des lois qui étaient le patrimoine commun de la France*

C'était beaucoup pour les motionnaires de tenir le roi à Paris ; mais il fallait encore y tenir l'Assemblée pour en faire, selon le mot d'Isnard, une machine à décrets. Mirabeau et Barnavo avaient trèsadroitement fait décider, dans le tumulte du 6 octobre, que l'Assemblée était inséparable du roi ; mais le spectacle des excès et des crimes commis par la populace parisienne en faisait redouter de semblables. « Un refus iV)rmel de se rendre à Paris , dit M. de Fer-

' Prudhorome, Révoi, de Paris.

' Quelques contemporains disent que les tètes des deux gardes du corps précédaient à peu de dislaoce la voilure du roi.— Voy. Mou nier ^ Faits relatifs à la dernière insurrection, ^Cesi une erreur. Camille Dèsmoulins assure que les deux léles parurent au Palais Royal entre neuf et dix heures du matin. —Voy. iîéro/. i/e/^rancc— C'esttine autreerreur. Les deux têtes durent arriver au Palais Royal vers midi, car M. Peltier, parti de Paris à dix heures pour aller à Versailles, les rencontra au hameau du Poini-du-Jaur,-- Moniteur, Véposit. de if. Peltier.

* Marat, VJmidu Peuple.

riiret^ itireuMt Murdement de bouehs en bouche, et n'attendait qu'un moment pour éclater. »

Bn effet, il était yisible quec*élflit| non pat la tille de Paris ellemême, mai» une faction af ide et aan^lanle qui voulait s'emparer des poufoirs publics. Troncfaet. ayant demandé aux districts de Paris de i^ire connaître 8*ils désiraient la translation de T Assemblée dans la capitale, ces districts déclarèrent qu'ib ne l'avaient ni demandée, ni désirée. D'un autre côté, les menaces les plus atroces étaient journellement adressées à un grand nombre de membres de la noblesse et du clergé ; ces menaces allaient même jusqu'aux voies de fait > ; et telle était la terreur répandue parmi les membres de l'Assemblée, que trois cents avaient déjà pris des passeports, le 9 octobre *.

Malonet, l'abbé Grégoire, le baron de Marguerites réclamèrent des sûretés pour la vie des députés avant de consentir à la translation de TAssemblée* Des eonunissaires envoyés à la Commune rapportèrent une réponse évasive. Alors, « la plupart des dq)Utés protestèrent, dit M. de Ferrières, qu'ils ne se livreraient point à la merci d'une populace sur laquelle la seule autorité légale qui existât n'avait pas, de son propre aveu, assez d'empire pour en régler les mouvements. Ainsi, l'Assemblée, malgré les efforts des factieux, allait prendre un parti qui eût sayvé le royaume, lorsque le comte de Mirabeau, La Fayette et Bailly annoncèrent une députatton de la Commune de Paris. »

Cette députation, conduite par Brissotde Warville, se présenta, en effet, le 10 octobre. La Commune avait. pris un arrêté portant « qu'il serait fait une adresse à l'Assemblée nationale contenant l'hommage de ses respectueuses félicitations sur le parti qu'elle avait cru deyoir prendre, l'expression de la profonde soumission de tous les habitants de la ville de Paris pour ses décrets, la promesse inviolable de prendre tous les moyens d'assurer la tranquillité et la liberté de ses délibérations, et de garantir l'inviolabilité de la personne de chacun de ses membres. »

Une pareille démarche de la Commune ôtait tout prétexte aux craintes, sans détruire leurs motifs. L'Assemblée délibéra, le 12, qu'elle irait tenir sa première séance, le 19, dans la grande salle de l'archevêché de Paris, en attendant qu'elle eût fait approprier la salle du Manège des Tuileries.

La Constituante se transporta donc, le 19 octobre, à Paris. C'était l'antre du lion. On y entrait; mais on n'en sortait plus.

Jusqu'au 6 octobre, le pouvoir factieux et usurpateur s'était constitué dans les cafés du Palais Royal ; désormais, racti<»i révohillonnaire et dissolvante va changer de siège et de fermes. Les motionnaires du Palais Royal vont être abandonnés pour les orateurs aussi violents et plus célèbres de l'Assemblée nationale, transférée à Paris; et le génie du désordre va grandir et se développer dans les clubs. Le règne du Palais Royal finit, et celui des Jacobins commence.

On retrouve bien encore, même au commencement de 1790, les

* Moniteur, -. « Ibid.

mmi ai^lalrars du f alai» Rcgral, disfiytMN tars Tcpiiret mut «t'^ trouilles ; mais la politique y étaic tombée au nifeaii en brigandage, et les moiioiuiaires étaient deveous des voleurs-. « Uue assoctatiéfi de iDotionnaires, dit te Moniteur du 3 avrH , oKpulsée du Palais Royal par les patrouilles de la garde nationale , s'était établie dans un oaft de la rue des Petits-Champs ; et c'est là que ces Messieurs projetaient d'aller piller la caisse d'escompte >. » L'histoire n'a donc phis rien A dire dès ce moment sur les motionnatret; son office doit s'an^ter où commence celui du gibet«

CflÂPITEE IX.

nconoB tÈfOhxmm ht paris, ontate pélb. us club nia lArOOiitia ▲u PKoni Dfts ftiaosToiNS. -- SO juiir. — • 10 août 179SI«

II y avait des clubs à Paris avant la Révolution ; mais c'étaient des clubs à la manière anglaise, c*est-à*dire des Cercles où un certain DOfflbre de personnes associées se réunissaient pour la lecture^ la conversation, ou le jeo. Ces réunions étaient privées, et l'on n'y pou^ i^ait être admis que sur invitation personnelle et d'après les statuts. Peodaot la fermentation que causa la réunion des Notable, ces dubs semblèrent néanmoins devenir un foyer de désordre^ et Louis XTI doDQa ordre de les former le 19 août 1787. « L'intention du roi, écrivit à M. de Crosne M. de Rreteuil, ministre de Paris, est de feire fermer tous les clubs et salons. Je vous prie de prendre sur-le*-champ les mesures nécessaires pour cette suppression •' n Mais la Révolu*^ lion changea totalement la forme et le caractère des clubs , et en fit de véritables assemblées délibérantes, libr^, indépendantes^ insurrectionnelles, qui eurent constamment en vue d'influencer la repré-* sentation légale de la France, et presque toujours pour résultat de l'opprimer.

Le dub des Jacobins, qui fut le premier ouvert, le dernier fermée, et le plus redoutable de tous, avait pris naissance à Versaillei, après la réunion des Etats Généraux. Les députés bretons , arrivés à Yer-

* Moniteur.

t Manuel, Police dévoilée»

MBies ïïut Teiprit d'oppotitton et de latte de lear primnee, non pas contre la monarchie mais contre les ministres en général ', prirent rhabilude de se réunir entre eux, après le 85 Juin, dans le but de se concerter. Peu h peu , ils appelèrent à eux d'autres députés , Slëyës , le» Lamethy Adrien Duport, le duc d*AiguiUon, M. de Noaiiles. L'association defint successivement plus nombreuse. Les constituants qui avaient une tendance plus spécialement démocratique se réunirent aux Bretons ; et « là , dit M. de Ferrières, on décidait la nomination des présidents et des secrétaires, on donnait Texclusion aux députés qui n'étaient pas dans leurs principes , on préparait les décrets , on convenait des intrigues à suivre, et des correspondances à entretenir. »

Le Ciub Breton transporta ses séances à Paris, au mois d'octobre, et la première y fut même tenue le 6 au soir, comme pour commencer son œuvre au moment même où finissait celle des motionnaires. Ses membres louèrent une salle aux Frères Prêcheurs Dominicains de la rue St-Honoré, vulgairement appelés Jacobins, parce que leur maison principale était rue St-Jacques ; et ils s'y constituèrent sous le nom de Ciub des Amis de la Constitution ; mais le public lui donna dès ce moment le nom de Club des Jacobins , qui fut le plus usité, même parmi eux*

A Paris comme à Versailles , le club des Jacobins n'était d'abord composé que de députés ; mais peu à peu on y admit , d'abord les hommes distingués , ensuite les membres de la commune et des districts , enfin les premiers venus , et les séances devinrent publiques. « Les révolutionnaires, dit un contemporain, sentant le grand avantage qu'ils pouvaient tirer de cet établissement, pour dominer à la fois Paris, V Assemblée, et pour étendre leur influencé sur les provinces, reçurent tous ceux qui se présentèrent, n'exigeant d'autre titre qu'une soumission aveugle à la volonté des chefs ; le club compta bientôt plus de douze cents membres , parmi lesquels plusieurs journalistes et une foule d'étrangers chassés de leur patrie, gens sans moralité^ et pour qui les révolutions sont un patrimoine' .

On payait, pour entrer au club des Jacobins , une cotisation de IS livres par trimestre^, destinée à couvrir les frais. Le club avaittrois séances par semaine, et les séances commençaient à 7 heures du soir. La salle était longue et rectangulaire , avec une voûte à plein-cintre. Quatre rangs de stalles garnissaient les côtés longs de la salle ; et les extrémités servaient au public , qui d'abord se tint de plain-pied , et ensuite obtint des tribunes. Vers le milieu de la salle, et dans la ligne

* Avant de former leur comité, et dès leur arrivée, les députés bretons allèrent trouver Bertrand de HoUevilIe, afin d'être mis en rapport 9vec M^cker, dont ils étaient prêts à recevoir Timpulsion dans Tintérêl de Tau* torité du roi contre les parlements et la noblesse. Necker refusa de les diriger et même de les voir ; et alors ils formèrent leur club* ^ Bertrand deSfoUevilIe, Mém,

■ Ferriêr^s, Mém,

* Camille Besmoulins, Révol. de France,

des tiàlk» , le troutaient placés , Fone en ftiee de Tautre , la tribune et le bureau du président. Au-dessous du bureau se tenaient les qaatre seerétaires >.

Deux principes distincts composèrent le club des Jacobins , è partir du moment où les députés n'en formèrent plus Télément eiclusif : C'étaient le principe /<7co6m proprement dit, et le principe cordelier. Quoique distinct , séparé , et tenant ses séances dans une salle de la maison des Frères Mineurs Conventuels, dits Cordeliers, le club des Cordeliers n'était réellement qu'un démembrement du club des Jacobins. Seulement , les cordeliers représentaient les idées les plus audacieuses , les plus révolutionnaires. Ils fermaient le côté g^auche , l'opposition de la société des Amis de la Constitution ; ils étaient, comme dit Camille Desmoulins, les jacobins des jacobins. En général, tous les cordeliers étaient jacobins, c'est-à-dire membres de leur club, taudis que presque aucun jacobin n'était cordeiier * ; et les cordeliers, comme Robespierre, Danton , Marat , Camille Desmoulins, venaient faire la guerre aux jacobins dans leur propre salle.

Quel était le dernier mot de la doctrine des jacobins et des cordeliers? Le voici , d'après un homme qui le savait bien : Les jacobins , dit Barbaroux , n'avaient pas de but commun , quoique agissant de concert. Les cordeliers voulaient du sang , de l'or et des places '. »

A mesure qu'elle se fortifiait à Paris , l'influence des jacobins s'étendit dans les provinces. Au mois d'août 1790, cent cinquantedeux villes s'étaient déjà affiliées 4. Au mois d'avril 1701 , les affiliations s'élevaient à deux mille. A partir du SO septembre 1790, le club des Jacobins eut son journal , rédigé par Choderlos de Laclos , sous le litre de Journal des Amis de la ConstituUon , et dans lequel ses séances étaient publiées tous les mardis. Ce journal fut remplacé plus tard par le Journal des Dëbals des Amis de la Constitution, le l" juin 1791, et par le Journal de la' Montagne, le 1» juin f793 s. Le club des Jacobins faisait faire également des publications, et proposait des prix pour des questions ou des matières importantes. Tel fut le prix proposé, en septembre 1791, pour un almauach destiné à faire pénétrer les principes de la Constitution parmi le peuple, et qui fut donné à Collot-d'Herbois, l'un des secrétaires, pour son Almanach du père Gérard.

Tant de concours, tant de publicité, tant d'activité, devaient naturellement donner au club des Jacobins un pouvoir immense, surtout si l'on considère qu'il avait à ses ordres et à sa solde une véritable armée d'agents chargés de pérorer sur les bornes, de chanter dans

^ Nous donnons cette description d'après un dessin de Vangorp, gravé par Masquelier.

* Robespierre abandonna le club des Cordeliers à la fin de 1793 pour rester exclusivement jacobin. -- Voy. abbé Guillon, Mém.

' Barbaroux, Mèm.

^ Voir la liste de ces villes dans Camille Desmoulins.

> Deschiens, Bibliographie d^s journaux.

tel ma», 46 motUmocr daa» kft caMs « d'flpiriaiidir M dt hM» ôtmê l€s tribunes de TAsseiiiblée nationale.

« La bande soudoyée, dit un rapport de police judiciaire, recevait originairement 5 iifres par jour ; mais a mesure que le nooibre augmenta, la paye dimiiuia et fut enfin réduite à quarante 8oIs« On admettait par préférence les déserteurs et le» soklata chasséa de leurs régiments. Le dernier compte de leur solde attestait qu'au commencement de 1790, la bande des jacobins était e0Bif)O8ée de sept cent cinquante hommes effectifs. Us avait pour cem-* mandant un chevalier de St-l^uis, et, pour être admis, il fallait lui jurer une d)éissance aveugle et illimitée. Ce commandant recevait ses ordres du comité des jacobins , et le nouveau corps se mêlait avec les spectateurs dans les tribunes de l'Assemblée nationale» dans les séances des sections et dans les groupes du Palais Royal; mais leur service consistait principalement à exciter et appuyer les commotions populaires ^ n

Cependant, Faccroissement excessif du nombre et de Finfluence des jacobins et le tumulte de leurs séances déterminèrent plusieurs de leurs membres , non pas à faire une scission , mais à établir comme uae colonie plus sage, plus modérée, qui pût diriger avec eux l'opinion publique. £n conséquence, ils allèrent^ le 13 mai 17dO, porter leurs pénates au Palais Royal, et s'y établir sous le nom de Club de 89, en mémoire àe% doctrines primitives de l'Assemblée nationale dont le club des Jacobins avait sensiblement dévié* C'était Siéyès , Mirabeau, Talleyrand, le baron de Gesse, La Fayette, le due de Liancourt , Cbapeiier, Rœderer, Bailly , Dupont de Nemours et M. de Gastellane. Us louèrent, pour le prix de 34 mille livres, un somptueux appartement au premier étage, ils y dînaient magnifiquement à un louis par tète, après avoir gémi, dans l'Assemblée, sur le» misères du peuple ^ Quelques membres , notamment Mirabeau, étaient à la fois du club de 89 et de celui ài^ Jacobins. Un certain nombre de savants et d'hommes de lettres y furent admis, comme Condoreet» Chamfort, Marmontel, Clavière» du Roveray, Raymond et Bougainville. Le club de 89 avait aussi son journal; Condorcet en était le rédacteur.

Enfin, et pour n'avoir plus à distraire le lecteur de l'histoire et des actes du club des Jacotrins, plaçons ici le peu qui concerne trois au-> très clubs d'une durée et d'une importance secondaires. C^étaient le Club des Impartiaux ^ le Cercle social et la Société fraternelle.

Le olub des Impartiaux se réunit, en janvier 179G, ^ns la maison des Grands -Augustins, sous la présidence de Huteau, député de Paris, et sous la direction de Stanislas de Clermoift-Tonnerre, de Malouet et deTîrieu* Cétait une réunion d'hommes désabusés, ec ramenés à la vérité par l'application des doctrines du 30 juin et du 14 jfflllet ; et

^ Bertrand de Molleville, Mém,

% Prudhomme, Bévolde Paris. — C'était Tappartement qui est*devenu le restaurant des Frères PrQvenfawf, — Voir larrire, ilên.

ii te êJêtàmi daes Iwr dwÉiiiw, qm Itrtiida Franee fût fSm tmissanC que te nairt dePatis. Mai b eo r coicmcnt, ils Jevmitetenttropterd* LesjaeobinslesdéDOBeèrcQtMn Mdioiis, et te einb de 80 ae réanit aox jacobios poor les écraser, lia eurent beau chaDf^ deux fais de local, et ne s'établir partout qu'atec des autori» satioDs régslièrcs, te populace ameutée tes ebassa de leurs séances ; et MUS le prémte du diésordre dont ils étaient la cause , tandis qu'ih D*eo étaient réellement que les yiclimes» le maire Bailly fit fermer leur salle pendant te mois de jan?ier 1791 •

Le Cercle eoeial ou Société des amis de la vérité^ qui s'établit au ciT%uedu Palais Royal, en octobre 1790, dura peu, et marqua encore moins. Ce cirque était partagé entre des concerts, des bals de mauvais aloi, et les discours de l'abbé Faucbet, son fondateur.

Çuant â la Société fraternelle^ c'était un club fondé, en janvier 1791 ,per Tal^n, dans la section des Enfante Bougée Abm le but de mettre les décrets â la portée du peuple. Les enfants de douze ans y étaient admis >.

On pense bien que l'exemple publiquement donné par les représmlants delà nation, par les philosophes et par tes écrivains, d'agiter et de dorahier l'opinion publique â l'aide de clubs, ne pouvait pas manquer de porter ses fruits. Dès le mois de novembre de l'année 1790, les dubsjaopM/oif^^ commencèrent à se fermer ; et parmi eux se plaça, au premier ranf^, le Club des Amis des droits de f homme ^ fondé dans te faubourg St-Âotoine ; cependant, le club des Jacobins, soutenu par le talent de ses membres,par ses nombraises affiliations, par son organisation unitaire et énei^gique, resta te dub dominateur^ comme l'appelait Camille Desmoulins, et maintint son autorité sans partage sur Paris, sur les assemblées et sur la France.

La vente àes biens du clergé fut le premier objet auquel on appliqoa l'action do club des Jacobins. D'abord , cette mesure proposée lorsque l'Assemblée si^ait encore à Versailles, avait été ajournée jus- ^'au moment où l'on pourrait disposer des masses parisiennes. On commença par organiser dans la presse révolutionnaire un système de diffaraatron contre le clergé. Les prêtres ne furent plus appelés que calotins, et l'on multiplia les gravures représentant des intérieurs de monastères où les moines, entourés de tonnes d'or, dansaient avec des conrtisatres sous fes treilles des cloîtres ^ En^iite on attira une masse de clubistes autour de la salle des séances^ et on les chargea d*insulter et de menacer les ecclésiastiques. Enfin, les tribunes furent occupées par les bandes soldées des jacobins ; et leurs hurlements enleTèrent, le S novembre, le décret de spoliation.

Ici doit être placée une circonstance qui exerça sur la Révolution une influence formidable : C'est l'inTcntion de la guillotine. Sansdoute, les jacobins ne l'imaginèrent pas ; mais ils en firent plus tard une véritable institution.

* Prudhomme, Rèvol. de Paris.

' Voir notamment Camille Desmoulins, BéfX>L de France.

La guillotioe fat pl^iposëe à l'assemUëe natkNiak par ^lilMîD, docteur régent de la Faculté de Médecine de Paris, le lOoctobre 1789. Sa proposition contenait trois points principaux. Il demandait d'abord Funiformité de la peine de mort dans tous les cas où elle serait appliquée; ensuite la substitution d'un simple mécanisme à l'intervention personnelle du bourreau ; enfin d'adoption d'une machine qu'il proposait, et qui était le perfectionnement d'instruments semblables employés, depuis longtemps, en Italie.

11 fallut près de trois ans pour l'adoption des idées de Guillotin. On décréta l'uniformité de la peine de mort le 1^ décembre 1789; remploi d'un simple mécanisme^ le 21 janvier 1790; et la guillotine elle-même, le 20 mars 1792.

L'invention de la guillotine fut accueillie par les Parisiens avec cet esprit de vertige dont ils parurent frappés pendant toute la Révolution. Le duc de Liancourt, chef de cette secte larmoyante des philanthropes, qui a couvert St-Domingue de sang et de ruines sous prétexte de progrès et d'humanité , appuya très-chaleurieusement la machine de Guillotin , et les rédacteurs du Moniteur déclarèrent qu'elle était digne du siècle dans lequel ils allaient vivre >. Une foule de chansons célébrèrent ce fatal instrument^ sans lequel la plu* part des exécutions de la Révolution eussent été impossibles ; car les massacres de septembre, les noyades de Nantes , les mitraillades de Toulon et de Lyon , en un mot, toutes les tueries en masse auraient promptement révolté et soulevé les populations des villes ; et la lenteur obligée qu'entraînaient les anciens gibets n'aurait pas permis l'effroyable et universelle application de la peine de mort, prodiguée par les tribunaux révolutionnaires.

On délibéra dans le public pour savoir quel nom porterait la nouvelle macbine, et l'on hésita entre le nom de l'inventeur, le nom du premier supplicié, et celui du président sous lequel la machine serait décrétée. Une chanson composée sur l'air àvL mtiwyti à Exaudet, et qui eut un succès immense, décida la question et fit adopter le mot de Guillotine ', par analogie avec les voitures publiques ou messageries, établies par Turgot, et qu'on appelait Turgotines. Quelques

* Moniteur,

' Ce mot était déjà adopté. le 26 décembre. — Yoy. Révol.de Paris. — Voici le premier et le dernier couplets de la chanson :

Guillotin,

Médecin,

Politique, Imagine, un beau matin, Que pendre est inhumain £t peu patriotique.

Aussitôt,

Il lui faut

Un supplice Qui, sans corde ni poteau, Supprime du bourreau

f office.

jours BipriBn le théâtre de t Ambigu joua un ballet-pentomiiiie des Quatre Fiîs Aymon, et tout Paris y accourut pour Toir les tètes des quatre preux tomber à la fois, au milieu des huées, sous la machine deGuillotio. Funèbre et redoutable ironie, à laquelle doraient répondre, deux ans plus tard, les hourras sanglants de la place de la Révolution!

L'invention de Guillotin sembla, en effet, oubliée pendant deux années. Le bourreau continua de rouer et de pendre, comme par le passé. Mais les philanthropes, qui attachaient le plus grand prix à la machine à décoUer^ ne la perdirent pas de vue. Guillotin avait remis, par ordre de l'Assemblée nationale, une esquisse de son mécanisme au collège de chirurgie; et après de nombreuses expéHenceê faites sur des cadavres et sur des moutons vivants, et sur un rapport du docteur Louis, secrétaire perpétuel de l'Académie de chirurgie, Vi&semblée décréta, le 20 mars 1792, que la peine de mort aurait lieu désormais par décollation.

« Le criminel, dit le rapport joint au décret, sera couché sur le ventre entre deux poteaux barrés par le haut par une traverse, d*où Ton fera tomber sur le col une hache convexe au moyen d'une déclique. liO dos de l'instrument sera assez fort et assez lourd pour agir efBcacement, comme le mouton qui sert à enfoncer des pilotis '. » Un mois plus tard, le 25 avril, eut lieu, sur la place de Grève, la première exécution par la Guillotine, Roland étant ministre de l'intérieur.; et, chose digne de remarque, Prudhomme , rédacteur des

Le romain

Guillotin

Ifui s^appréte.

Consulte gens du métier^ Barnave et Chapelier, Même le Coupe-Téte ;

Et sa main

Fait soudain

La machine Qui simplement nous tûra, £t que l*on nommera

Guillotine, Voici un couplet d'une autre chanson , rapportée par Camille Desœoulins : ,

C'est un mécanisme nouveau B*un efiPet admirable.

Je Tai tiré de mon cerveau Sans me donner au diable.

Un décollé de ma façon,

La fari dondaine,

La fari don don, ffle dira, Monsieur, grand merci,

Biribi, A la façon de Barbari,

Mon ami.

* Uonifèur du 23 mars 1793, séance du 20.

Bév^utiùHê de Parié, ptûfHmi, ék 16 17, eeÊ^kkmtîttkmpmmt la machina ^

Il la garde qui yellle aux barrières du Louvra N*en défend pas les rois !

Le décret du 9 novembre 1789 n'avait fait que décider, en prineipe^ la vente des biens du clergé, jusqu'à concurrence de 400 militons. Il restait à réaliser cette vente, et le comité des dîmes eo fit la proposition, le 9 avril 1790, par l'organe de son rapporteur. Le dtrgé, qui avait refusé 1,800,000 livres à M. de Brienne, offrit, le it avril, les 400 millions demandés par le comilé, espérant sauver ainsi le reste de ses immenses possessions ; mais les jacobins voulaient toute la proie. Ils appelèrent de nouveau leurs bandes autour de l'Assemblée; les capitalistes parisiens, dans la pensée de donner une plus large hypothèque à leurs créances sur l'Etat, joignirent leurs violences à celles des révolutionnaires pour dépouiller l'Eglise, malgré Fobservalion, depuis trop bien vérifiée, de Cazalès, que toutes les propriétés se touchent , et que quand on en viole une on est près de les violer tontes : et, à l'aide des tribunes, qui mêlaient leurs cris aux cris deFÀssemblée; à l'aide des assassins, auxquels l'abbé Haury n'échappa que par un miracle % le comilé secret des jacobins obtint, le 14 avril, le vote qu'il voulait.

Voilà donc le clergé déponiilé de ses biens: les jacobins n'auront plus qu'à le dépouiller de son caractère; et cest ce qu'ils tenteront, toujours par les mêmes moyens, le 1*' janvier ^791.

Cependant, si le clergé était abattu, la noblesse était encore debout. Les Lameth, qui dirigeaient alors les jacobins avec Barnave, méditèrent l'abolition de la noblesse. Etant du nombre de ces c/te/s élégants du parti populaire dont parle M*»* de Staël, qui étaient décidés à prendre le pouvoir à tout prix, ils eurent recours à un moyen extraordinaire et inouï qui eût suscité, en un temps calme et parmi des hommes sérieux, un tonnerre de sifflets et de huées, mais qui, à cette époque passionnée, et parmi des esprits ampoulés et déclamatoires, excita un enthousiasme universel.

« On ramassa dans les rues de Paris, dit M. de Ferrières, soixante étrangers, vivant d'escroqueries et d'intrigues, et on les décora du nom pompeux ^Envoyés de tous les peuples de l'univers ; on les affubla d'habtls d'emprunt ; et, moyennant douze francs qu'on leur promit, ils consentirent à jouer le rôle qu'on leur destinait. » Voilà donc une députatipn de Prussiens, de Hollandais, de Polonais, de Russes, de Siciliens, de Suédois, d'Espagnols, de Brabançons, de Turcs, d'Arabes, d'Indiens, de Tartares, de Persans, de Chinois,

< Voir dans les RévoL de France^ une gravure représentant la maison de la rue Sle-Anne, sur le toit de laquelle Tabbé Maury, poursuivi par les assassins, s'était réfugié; el dans le Moniteur ^ une lettre qui montre à quel point les tribunes de rAssemblée appartenaient au public, et comment il y faisait lui-même la police.

*- Itl «-

d» Mefrif, de C hMéea ê et d*Aniëricaiog, qui Ait admiie, le 19 juin 1790, defaot rÂMemblée natieiiale, conduite par M, te baron de Cioùts du FaMe^Gréee^ prussien^ orateur du comité des étraDgers. Daoa uoe adresse d'un style ridicule, ilf. le baron de Cloois deoiandait, aunom du genre kumam,qjâ*nn grand nombre d'étrangers, de toutes h» parties de la terre, fussent admis à se ranger, au milieu àa €hamp*de-Mars, à la fêle de la fédération. Après le discours du baron prussien , qu*ayaienl interrompu, à plusieurs reprises, les applaudissements de TAssemblée et des tribunes, un Turc, dit le /Moniteur y prit la parole; mais ia difficulté avec laquelte it prononçait te français ne permit pas, ajoute ce journal, de recueiUir sa harangue '.

Cette mascarade grotesque jeta l'Assemblée dans un enthousiasme profond. « Les initiés, dit Tun des représentants, remplissaient la salle d'acclamations bruyantes; et les tribunes, iyres de joie de Toir runivers au milieu de l'Assemblée nationale , battaient des mains et trépignaient des pieds. » C'était là le moment favorable.

Alexandre de Lametfa, répondant ou feignant de répondre à Tappel fait par le baron de Cloots aux sentiments de fraternité universelle, demanda que les quatre statues, représentant des provinces enchatnées aux pieds de Louis XIV, sur la place des Victoires, fussent enlevées avant la fête de la fédération; un obscur avocat du Rouergue, nommé Laflri)el, fit un pas de plus, et arriva au véritable but de la comédie, qui était l'abolition des titres de noblesse. 11 s'écria donc qu'un pareil Jour 4^vaU être le tombeau de la vcmitëy et ii proposa d'interdire désormais les qualifications de prince, de marquis, de comte et de baron.

On vit alors un des plus ignobles spectacles qu'il soit donné à l'histoire de présenter. Des familles qui, depuis mille ans, vivaient des privilèges féodaux, et des hommes qui, depuis deux ans, repoussaient, avec une insupportable hauteur, lés réformes libérales de Louis XVI et Inégalité des charges publicpies, renchérissant sur lee jacobins, dont ils convoitaient les suffrages, demandèrent qu'on abolit encore les armoiries et les livrées. Ils avaient usé et abusé des instimtions de l'ancienne France, tant qu'elles leur avaient ménagé les distinctions et les richesses ; et, maintenant que ces institutions ne leur rapportaient plus que la défaveur de la populace, ils les reniaient làdiemeol, remplaçant le manteau ducal par la carmagnole,

^ Moniteur. — L'éditeur se plaint, dans une note de la page suivante, qu'on ait ridicmlisé cet épisode, tandis que l'enirremeni de l'jâ4$embléê, àVaspect de cette amhauade extraordinaire, fïét à son comble , et que le$ tribune», battirent longtemps des maiiM.— Ce langage prouve que ce naïf édileur ignorait que les Turcs et les Chaldéens de la députation venaient de la Cour des miracles, qu'ils avaient été costumés avec la défro* que de ropéra ; et que l'uu d'eux, s'étant trompé de nom et d'adresse, alla, le lendemain, demander ses douze fraoes à K. de Biencourt, député, de Gaéret. -^ Voy. une lettre de fil. de GutUermy , dans les Jetés des Jpàtres^

— Il» ^

parée qu'il y avait plus de profit ! Pourquoi donc ii'a?aieiit*ite pas quitté leurs titres» déchiré leurs livrées, effoicé leurs blasons deux ans plutôt? C'est que, deux ans plutôt, les titres, les livrées et le blason teur valaient des grades, des traitements et des pensions de la Cour ; mais aujourd'hui que la Cour est pauvre et la monarchie désarmée, ces nobles mendiants décorent leur ingratitude du nom de philosophie, et ils se font les courtisans du peuple, ne pouvant plus être avec avantage les courtisans du roi !

Ainsi grandissait et se fortiâait l'action des jacobins, marchant à grands pas vers son objet suprême, qui était la confiscation universelle des pouvoirs de la royauté et de l'Assemblée, à l'aide des influences et des forces parisiennes, afin de s'imposer ensuite à la France entière par Tintermédiaire et par l'organe de ces pouvoirs asservis. On peut suivre à la trace, pendant près de trois ans, ses usurpations successives.

Le 14 juillet 1790, les jacobins réunissent au Champ-de-Mars, sous le prétexte d'une fédération, les représentants de toutes les communes du royaume ; mais ils avaient fait voter cette mesure sous la pression des sections de Paris ■ ; et, ne se dissimulant pas que l'Assemblée était complètement sortie des voies tracées par les électeurs, ils avaient voulu obtenir, par cette voie détournée, une sanction à tant de décrets qui étaient une révolte contre la volonté nationale '.

Le 1*' juin 1791 , des placards, des menaces, des voies de fait ^ n'obtiennent que d'un très -petit nombre d'ecclésiastiques le serment de fidélité à la Constitution civile du clergé ; mais ^'ils ne peuvent pas forcer les consciences, les jacobins forcent les églises ; une émeute envahit , le 16 avril, Téglises des Tbéatlns, la saccage, et en chasse violemment les fidèles ; des bandes de mégères se font ouvrir les monastères et y outragent les religieuses ; toute femme soupçonnée de catholicisme est poursuivie dans les rues et livrée aux plus sauvages brutalités de la populace, à l'applaudissement des journalistes révolutionnaires^ ; et pour tuer la religion, afin de mieux tuer ensuite la mo-

* Le décret sur la fédération fut présenté le 7 juin, mais il était dû à rioilialive des sections de Paris, qui avaient formé, pour préparer les éléments du décret, une commission de cent vingt membres , sous la présidence d'un nommé Charon, de la section Bonne- Nouvelle, à qui appartenait ridée première de la fédération. — Yoy. Moniteur,

* « Les révolutionnaires ne se dissimulaient pas que TAssemblée nationale avait outrepassé ses pouvoirs et établi une Constitution contraire, en plusieurs points, aux mandats qu'avaient reçus les députés. Voulant répondre aux reproches qu*on ne cessait de leur faire, il imaginèrent une fédération de tous les Français. — Ferrières, Métn.

' Voir, sur les odieuses menées des jacobins à ce sujet, Ferrières, Mém.

^ Voir les lauis odieux et les gravures obscènes publiés par Camille Besmoulins, Révol. de France, -— Marat avait ordonné en ces termes, aux bandes dont il disposait, les révoltantes indignités qui furent commises : Que le curé de St-Sulpice soit berné par le peuple, ou couvert de boue ; que les bigottes turbulentes soient fouaillées par les patriotes des halles. » V^mi du peuple. Tout cela fut ponctuellement exécuté*

oarehîe, ce qat reste au Palais Royal de motionnairesbrùleJeS mai, avec un manoequio représentant le pape Pie Yl, Tadmirable bref do 10 mars donné à St-Pierre et adressé aux évèques de France.

Tous les événements politiques étaient donc produits par des émolions populaires ; et tous les soulèvements étaient l'œuvre du club des Jacobins. Mirabeau, qui en était, le savait fort bien ; et c'est pour cela que lorsqu'il s'agissait d'ajourner le décret sur l'émigration, il disait à leurs cfaefe,le 28 février 1791 : « Messieurs les Irenie^trois^ça^ raniissez-moî les émeutes*. » Fort de ses nombreuses associations, et impatient de la domination suprême, le club des Jacobins tenta de s'imposer hautement à la royauté et à l'assemblée; et cette tentative, promptement suivie de succès, opéra sa première transformation.

Ce fut d'abord le 18 avril. Le roi, déjà dans sa voiture, allait partir poar St-Cloud. La populace, tenue en haleine par les jacobins, et excitée par leurs journaux *, élevait contre Louis XVI un étrange grief; il avait, disait-on, communié le jour des rameaux, de la main de son grand aumônier. « Celle bravadey fait observer Prudhomme, ulcéra le peuple, instruit d'ailleurs que le roi avait retiré au curé de St-Sulpice la direction de sa conscience pour la donner à l'ex* jésuite abbé l'Enfant. 11 vint encore aux oreilles du peuple que le nouveau curé de St-Germain-l'Auxerrois avait été mal reçu de son auguste paroissien ; que le digne frère de Louis XYI avait aussi montré les talons à son nouveau pasteur, et que l'évèque de Limoges lui administrait le pain des anges dans sa chapelle domestique. »

Ainsi, Robespierre, Pétion, Brissot, toute la tourbe des philosophes subalternes qui gouvernaient les jacobins, exploitaient à leur profit ce qui restait de religion et de piété dans le cœur du peuple; et ils l'ameutent contre Louis XYI, parce qu'il ne recevait pas le pain des anges des mains du curé de St-Ëustache, retranché par son serment à la Constitution civile du clergé de la communion romaine, en attendant qu'ils l'ameutent contre la religion, contre les prêtres et contre Dieu!

» La nouvelle d'un voyage à St-Cloud, ajoute Prudhomme, porta l'effervescence à son comôle, Oa se rappela que le roi, l'an dernier, passa toule la sainte quinzaine à Paris, et qu'il s'acquitta du premier des devoirs religieux le lundi, le lendemain du jour de Pâques. » — C'était précisément le lundi; on sonna immédiatement le tocsin à St-Roch; une foule immense afflua sur la place du Carrousel; la voiture du roi fut arrêtée ; et quoi que La Fayette et Bailly, accourus avec la garde nationale, pussent tenter et dire, le roi, la reine et la famille royale furent forcés de descendre et de rentrer aux

' Camille Desmoulins, Révol, de France,

' Ces journaux donnaient des ordres à la populace avec cent fois plus d'arrogance que ne s'en permit jamais l'autorité la plus absolue : « Je somme, dit Marat, une bonne partie des citoyens armés et non armés de se porter au château des Tuileries pour s'opposer à la fuite de la famille royale. • VAmi du Peuple, n» 479.

Il 11

Ti^ricfl. Sous prétexte de théologie et deeas de eonscience, Témeiite les faisait prisonniers des jacobins.

Voilà donc la royauté attaquée en plein jour et vaincue ; l'Assemblée, assez lâche pour tolérer une pareille usurpation, ne tardera pas d*ètre attaquée à son tour ; et comme elle procédait de la révolte, la révolte finira aussi par la vaincre'.

Cette captivité réelle de I^ouis XVI le détermina à exécuter, le 20 juin, un projet déjà ancien de sortir de Paris pour se soustraire à la pression des émeutes. Arrêté à Yarennes, et ramené dans la capitale, il fut suspendu provisoirement, le 2S, de ses fonctions royales par un décret de l'Assemblée.

Ici se brisa, pour la première fois, le faisceau des idées et des hommes révolutionnaires. La Fayette, Bailly, les Lameth, Barnave, Duport, tous les ambitieux, tous les factieux de la première beure^ qui avaient, contre le vœu de la France, détruit les anciennes institutions, et qui,.à Taide des insurrections et des coups de main, avaient conquis le pouvoir, objet de leur vanité et de leur envie, voyaient s'écrouler leur œuvre tout entière si Louis XVI était renversé, puisque avec lui allait tomber et se briser en même temps la Constitution qui était la base et la garantie de leur puissance usurpée. Pétion, Robespierre, Siéyès, Grégoire, Laclos, Sillery, Brissot, tous les ambitieux, tous les factieux de la deuxième heure, qui n'avaient encore obtenu ni pouvoir, ni places, n'avaient d'espoir au contraire quedans un changement de règne. Voilà pourquoi ceux-là s'étalent contentés de la suspension provisoire de Louis XVI, tandis que ceux-ci voulaient sa déchéance définitive.

La lutte s'engagea principalement au club des Jacobins, dès les premiers jours de juillet, et elle y i-'ut ardente et passionnée. Robespierre, Pétion, Roederer, Danton, Real, Brissot, demandèrent qne le roi fôt jugé, et qu'il fût déclaré déchu du trône '. Goupil de Préfeln et les autres constitutionnels défendaient l'inviolabilité royale. Comme il est de la nature des idées révolutionnaires de ne s'arrêter jamais, te club des Jacobins, jusqu'alors gouverné par les Lameth et par

* La Fayette et Bailly s'étaient rendus à rAssemblée ;e]Ie continua Tordre du jour. Voici d'ailleurs le raisonnement curieux par lequel los jacobins justifiaient TaUenlat : « Le veto appartenant à la nation contre le corps législatif, toutes les fois que la nation se met à la place de ses représentants , elle Texerce elle-même. Elle a donc pu casser le décret qui permet au rot d*aller à St-Cloud. Les voix des 85 sections du peuple françBfb n*ont pas , il est vrai, été recueillies ; mais la section parisienne a voté un veto momentané sur le décret. L*Assemblée nationale eUe-méme n'a pas légitimé par un autre raisonnement ses opérations. Les cahiers ne t'autorisaient pas à faire ce qu'elle a pait; et elle n*avait pas plus de procurations du reste de la nation que les Parisiens n*en ont en ce mo- Bient. » — Camille Desmouitns, RévoL de France,— Il était malheureusement très-vrai que rémeute ne faisait qu'appliquer les principes de l'Assemblée constituante.

* Camille Desmoulins, RévoL de France.

Baroafe» éekappa complèteBeol à leur ioiveiiee, et suiTit BrîMot, Robespierre et Daoton, qui le conduisaient à d'autres entreprises et à d'autres aventures. Le club arrêta donc, le 15 juillet, qu'il serait fait une pétition à l'Assemblée nationale pour l'inviter à différer de statuer définitiTement sur le roi, jusqu'à ce que les quatre-vingt-trois départements, auxquels la pétition serait transmise, eussent ftiit connaître leur opinion ■•

Une telle mesure équivalait évidemment à une déchéance ; car il n'était pas douteux que les deux mille sociétés des jacolmis, qui couvraient alors la France, ne parvinssent à foire donner la majorité aux plans de la société-mère de Paris. Barnave, les Lameth, La Fayette et tous iesautres constitutionnels, vaincus au scrutin dans une société qui était leur ouvrage, société qui, pendant deux années, s'était mon» trée l'Instrument docile de leur ambition, mais que venaient d'envahir les passions extérieures, s'en séparèrent â l'instant avec éclat et allèrent fonder le club des Feuillants. Quoique affaiblis et déconsidérés par cette retraite de tous les membres de l'Assemblée à l'exception de dix ou douze, les jacobins maintinrent leur arrêté du 15 et firent prévenir toutes les sociétés patriotiques de Paris que leur pétition serait signée le dimanche 17, au Ghamp-de*Mars, sur l'autel de la fédération* Le dub des Jacobins, qui perdait l'appui des constitutionnels, se replia naturellement sur la populace. Dès le 15 au matin, une bande d'environ douze mille personnes s'était .réunie au Champ-de-Mars, et y avait signé une pétition résumant la question de la déchéance^ d'après les principes adoptés par les clubs *. Cette pétition, destinée à peser sur l'Assemblée, fut remise au président par une députation de clubistes. «t Les jacobins, dit M. de Ferrières, tentaient alors un deces moyens d'influencer l'Assemblée que les constitutionnels avaient souvent employés eux-mêmes avec succès, lorsqu'ils s'apercevaient que la marche des délibérations ne suivait pas leurs désirs. » Les députés jacobins demandèrent à grands cris la lecture de cette péti* tion du peuple français ; les aboyeurs soldés, apostés daiis les tribunes, l'applaudirent avec une telle fureur que le président dut leur imposer silence ; néanmoins, l'Assemblée ne s'y arrêta pas et passa outre. Cette déconvenue occasionna une émeute. Les ouvriers des faubourgs, réunis sur la place Vendôme, demandaient avec des hurlements le jugement de Louis XVI; et l'Assemblée eût été envahie si des masses armées ne l'eussent promptement environnée.

Celte fausse situation ne pouvant pas durer sans péril, l'Asseniblée rendit, le 16, à la séance dasoir, un décret qui prononçait implicitemeotle rétablissement de liouis XVI. Au même instant, quatre délégués de l'émeute se présentaient dans les bureaux de l'Assemblée et

* Prudhomme, Révolution de Paris.

\ Les jacobins désavouèrent cette pétition, qui n*avait pas réussi, et la traitèrent d'incendiaire lorsqu'elle les compromit. — Voy. Camille Desmoulins, RévoL de France, — Mais elle était absolument confirme à leur arrêté.

ftiisaient appeler ces députés dont la populace fait des valets avant d*en faire des dictateurs. Pétion, Robespierre, Grégoire et Prieur de la Marne les reçurent. Mes amis, leur dit Robespierre, vous êtes venus trop tard; tout est perdu, le roi est sauvé'. Les constitutionnels ne purent sortir de rAssemblée qu'au milieu des huées, des insultes et des menaces de la lanterne. Charles de Lameth, naguère le roi des halles, et en faveur de qui le peuple avait dévasté et pillé l'hôtel de Castries, reçut un coup de couteau qui eût été mortel si un aide-decamp de La Fayette ne Teût paré.

Le tumulte fut formidable, le soir, à la séance du club des Jacobins. Robespierre y attaqua le décret de l'Assemblée. Laclos, faisant observer que le décret gardait en réalité ie silence sur Louis XVI, proposa, comme dernière ressource ^ une pétition à TÂssemblée pour demander le remplacement du roi, Tappel aux 83 départements, et la suspension du décret, jusqu'à ce qu'on eût pu recueillir les voix de la majorité *. u La proposition, dit M">" Roland, fut appuyée par un détachement de quelques centaines de motionnaires et de coureuses, tombées du Palais-Royal dans le lieu des séances, à dix heures du soir. Je les y vis arriver. La société délibéra avec cette foule qui donna aussi son suffrage ; elle arrêta les bases de la pétition et nomma pour la rédiger des cotnmissaires, au nombre desquels étaient liaclos et Rrissot. lis travaillèrent dans la nuit même; car il avait été arrêté qu'une députation delà société porterait, dès le lendemain, cette pétition au Ghamp-de-Mars ^. » La nuit fut employée à imprimer la pétition et à faire parvenir des convocations à toutes les sociétés patriotiques.

Les sociétés et les clubs devaient partir le 17 de la place de la Bastille, et se rendre au Champ-de-Mars en traversant la ville avec leurs bannières. La Fayette ayant fait occuper celte place par des troupes, chacun dut s'acheminer individuellement vers le lieu du rendez-vous. Quoique la réunion eût été indiquée pour midi, l'autel de la patrie était envahi dès 8 heures. Un invalide et un garçon perruquier s'étaient glissés sous les planches. Ils furent découverts, entraînés vers le Gros- Caillou par des bandes , et peu d'instants après pendus comme conspirateurs. D'autres groupes, restés autour de l'autel de la fédération, se grossissaient d'heure en heure. Danton donna lecture de la pétition des jacobins ; Camille Desmoulins et Rotundo haranguèrent la foule. Cependant, on attendait avec impatience l'arrivée des commissaires des jacobins pour recueillir les signatures; et il était deux heures lorsqu'un envoyé du club arriva, annonçant que la pétition de la veille ne pouvait plus servir, et que la société allait s'occuper incessamment d'en rédiger une autre 4. Cet ajournement n'ayant pas

* Ferrîères, Mém,

* Voy. les explications données par Pétion, Révol. deFratice, et par Un* Boland, Mém.

I H«« Roland, Mém.

* Prudhomme, Révol, de Paris,

salisflut les télés, une commission nouvelle de quatre membres fut immédiatement chargée de rédiger une autre pétition ; et un journaliste, nommé Robert , prenant aussitôt la plume, écrivit deux pages de déclamations sur le thème obligé de la déchéance.

Pendant que la foule s*entassait au Champ-de-Mars, deux événeroents graves se passaient à Paris. D*abord, le comité du club des Jacobins, réuni le 17, dans la matinée, reconnaissait que sa pétition, Yotée la veille d'enthousiasme, mettait la société en révolte ouverte contre le décret de l'Assemblée. Les prudents, les peureux, les formalistes l'emportèrent, et il fut décidé que la pétition serait retirée. C'est l'effet de cette résolution que l'émissaire de la société venait d'apporter. Ensuite, l'Assemblée nationale, justement effrayée du mouvement qui se préparait, instruite et indignée des deux assassinats commis le matin, manda à la barre le maire de Paris, le commandant de la force armée, les accusateurs publics des six tribunaux crimiDels et les ministres, et leur donna les ordres les plus sévères pour le maintien de l'ordre. En conséquence, la municipalité fit arborer le drapeau rouge, proclamer la loi martiale , transporta ses séances à l'école militaire, et dirigea des troupes vers le Charop-de- Mars.

Les conjurés, qui avaient l'habitude des concessions et des faiblesses municipales, ne s'attendaient pas à être attaqués ; et comme, dans leur plan , il leur fallait des cadavres à traîner dans Paris pour soulever la populace, ils avaient pris leurs mesures pour en avoir. Après que les troupes furent entrées dans le Champ-de-Mars, La Fayette fit faire une décharge en l'air pour effrayer les masses ; mais comme personne n'était tombé, on ne bougea pas. Alors, des hordes furieuses assaillirent les soldats à coups de pierres, en leur adressant les injures les plus grossières; et un homme tira sur eux un coup de pistolet. La Fayette riposta par une décharge sérieuse, et l'on eut des cadavres a foison. L'un d'eux fut aussitôt enlevé par une bande qui le traîna vers le Palais Royal, en criant : Vengeance j on assassine le peuple «.

La décharge ordonnée par La Fayette dispersa immédiatement la foule ; les jacobins se mirent à fuir dans toutes les directions avec une énergie désespérée ; mais ceux qui coururent le plus vite et le plus longtemps, ce furent les chefs qui avaient entraîné et compromis la multitude. Danton se sauva d*un trait jusqu'à Fontenay-sous-Rois ; Camille Desmoulins s'en alla à Rourg-la-Reine , et répandit le bruit qu'il était parti pour Marseille; Robert alla se cacher, rue Guénégaud, chez M""* Roland ; et Fréron , moins heureux , ayant été reconnu sur le Pont-Neuf, fut très-brutalement traité par les agents de la police municipale '•

* M. de Ferrières dit expressément que le coup de pistolet fut tiré sur les soldats, afin de les obliger à tirer sur le peuple par représailles. — Méin. — Prudhomme en dit autant ; mais il attribue le coup de pistolet à des brigands, L*un n*excluait pas Tautre.

* Yoy. RévoL de France, où Camille Uesmoulins explique sa fuite

Voilé donc La Fayette, Barnave, Bailljr, len Lameth, tout le parti constitutionnel, désormais en guerre ouverte et déjà sanglante avec Pétion, Brissot, Antoine, Danton, Camille Desmoultns, Buzot, et tout leur parti, encore sans nom, mais qui s*appellera bientôt le parti de la Gironde ; celui-ci ayant pour place de guerre le club des Jacobins, celui-là, le club des Feuillants. Ils étaient tous de vieux complices des révoltes morales et matérielles qui avaient abattu Tancienne monarchie; mais les uns étaient pourvus, et les autres voulaient Fètre; les uns luttaient donc pour prendre, et les autres pour garder.

£n s'étabiissant dans la maison des Feuillants, rue St-Honoré, les constitutionnels avaient eu la prétention d*y transporter avec eux la société des jacobins, et ils en avaient conservé le titre ^ Ils adressèrent une circulaire à toutes les sociétés affiliées, et tâchèrent de les attirer à eux ; mais ils étaient au pouvoir ; leurs amis tenaient les places ; ils parlaient à la foule le langage de la conservation et de Tordre ; et la fouie qui les avait entendus , pendant deux années, parler d'insurrection, ne les comprenait plus. Autrefois, ils payaient Fémeute; maintenant, ils la fusillaient. Us étaient donc impopulaires; et le peuple les accusait de trahison.

Les vrais jacobins, au contraire, tenaient toujours le même langage ; ils parlaient au peuple de ses droits, vantaient Tinsurrection ', flattaient l'opinion pour s'en servir, et faisaient sonner haut leur désintéressement, parce qu'ils n'avaient pas eu encore le temps et l'occasion de mettre la main dans les caisses publiques. Us étaient populaires, et le vulgaire les nommait incorruptibles ^. En cet état des choses, la lutte entre les deux partis ne pouvait pas durer*

La terreur qu'inspira aux jacobins l'énergie du 17 juillet fut si profonde que les constitutionnels, tous les contemporains l'attestent, auraient pu fermer immédiatement les clubs par un décret 4. Pourquoi donc ne le firent-ils pas? » Us appréhendaient encore plus les nobles et les prêtres, dit M. de Ferrières, qu'ils n'appréhendaient les jacobins. U leur fallait donc encore un foyer d'opinion publique, un centre d'où ils dominassent Paris et les départements. » Voilà pourquoi, pouvant fermer les anciens clubs, ils en ouvrirent un nouveau. Mais

ainsi que celle de Vintrépide Danton ; — et les Mém, de M»» Roland, où la fuite de Robert est raconiée.

^ Camille Desmoulins, Rèwl, de France,

* « U est des insurrections que je suis loin de blâmer; il en est qui sont utiles au salut public, et où le peuple se montre dans toute sa majesté. » — J. Pétion à ses commettants. RévoL de France,

' U y avait, à Tcxposilion du mois d'octobre 1791, un buste de Robespierre, avec<ietie inscription : V incorruptible, — Prudhomme, iZévo/. de Parie,

^ « Je ne connais pas, dit Mm* Roland, d^effroi comparable ft celui de Robespierre. Nous nous inquiétâmes véritablement sur son compte, Roland et moi ; nous nous fîmes conduire chez lui, au fond du Marais, à onze heures du soir, pour lui ofiFrir un asile ; mais il avait déjà quitté son domicile. » M>»« Roland, Mém.

le calcul de lear lâche égoUme, dans lequel leur ambîUen oonplaît pour tout, et la France pour rieo, les trompa. Les jacobins reprireut peu â peu leur empire ; les éleelions de la l^islative se firent sous riofluence des sociétés afiBliées; et, le 26 décembre, les giroodins vainqueurs mirent les scellés sur la porte du club des Feuillants.

Ici finit la pensée de 89. Née de L'orgueil, procédant par la révolte» dirigée par l'ambition, elle périt par son succès même. Pleine de dédain philosophique pour des institutions qui avaient duré quatorze siècles, elle en décréta, après deux années de déclamations et de phrases, qui ne durèrent pas treize mois. Des factieux, qui l'avaient aidée dans ses usurpations, se détachent d'elle maintenant, parce qu'elle n'a pas pu les satisfaire. Ils vont, eux aussi, prendre h même voie, la révolte; le même instrument, la populace; et il arriveront au même but, l'échafaud !

Si l'on peut donner le nom de système aux combinaisons de Tintiigue et de l'égoïsme, le système politique des girondins était fort simple : ils voulaient, par tous les moyens, du pouvoir et des richesses.

Si Louis XVl se montrait disposé à les satisfaire volontairement, ils étaient prêts à le soutenir ; s'il se montrait ferme et résistant, en préseni^e de leurs prétentions, ils étaient résolus à lui 6ter sa couronne, pour la donner au Dauphin, mars en le plaçant sous la tutelle d'une régence qui consentirait à être leur instrument et leur complice ; et enfin, s'ils n'étaient conduits à leur but ni par la soumission du roi, ni par sa déchéance , ils n'hésiteraient pas à essayer de l'atteindre en proclamant la République.

li n'y avait, comme on voit, dans ces plans, aucune autre doctrine que celle de l'intérêt privé ; et l'on peut dire des girondins, en 1791, comme on disait des montagnards en 1793, qu'ils ne cherchaient sériehsement qu'une chose, /aire leur main ».

La soumission de Louis XVI aurait trouvé les hommes de la Gironde disposés à accepter toutes les positions, même celles où l'indépendance et la dignité sont le plus sacrifiées ; sa résistance leur laissait les voies ordinaires delà sédition, c'est-à-dire l'émeute, l'outrage, la violence, toutes choses concentrées et organisées, depuis trois ans, au club des Jacobins, dont ils étaient devenus les maîtres.

Voilà la politique autour de laquelle se rallièrent, dès le mois d'octobre 1791, les hommes qui prirent plus tard le nom de girondins. De même qu'ils étaient restés longtemps confondus dans les rangs des constituants, et qu'ils les avaient aidés à accomplir leurs violences du 14 juillet et du 6 octobre, de même les girondins avaient alors parmi eux des hommes d'un autre parti, qui les aideront dans leurs usurpations du âO juin et du 10 août; mais jusqu'à ce que la séparation de la Montagne et de la Gironde s'accomplisse celle-ci doit porter toute la responsabilité, parce qu'elle aura toute l'initiative.

Quoique nous ne soyons pas encore parvenus à l'endroit de ce livre où les hommes de la Gironde seront appréciés et jugés sur pièces au-

* Prudhomme, RèvoL <h Paris.

thentkpies, nous allons néanmoins indiquer, sinon établir, le caractère égoïste et vénal de leur politique, ainsi que de la politique des jacobins, qui était la leur, tant qu'ils la dirigèrent.

Lorsque Carra déclara, à la tribune des Jacobins, le 6 février 1792, que la Cour salariait au moins la moitié des membres de l'Assemblée législative ', les jacobins qui avaient intérêt à étouffer celte dénonciation, la traitèrent d*absurde. Lorsque M. deNarbonne écrivit, le 50 septembre suivant, à la Convention nationale pour lui apprendre qu'étant ministre il avait payé de bon argent les services de Lacroix, de Tburiot,de Delmas, de Gensonné, de Bazire, d'Aibitte et de Chabot % tous ardents patriotes, la Convention passa à l'ordre du jour, sous

{>rétexte de calomnie. Mais enfin, le jour de la vérité arriva ; et lorsque a Convention publia l'acte d'accusation de liOuis XVI, on put lire les paroles suivantes dans un rapport de M. de Laporte au roi, daté du 20 avril 1791 : «< La nouvelle faction qui se forme aux Jacobins... sait queYotre Majesté a répandu de l'argent qui a été partagé entre Mirabeau et quelques autres. Dans l'espérance d*avoir part à ces voies de corruption, cette faction va empêcher que Ton attaque votre liste civile ^. » Nous entrerons plus loin dans toutes les hontes secrètes de la Gironde ; mais il nous suffit, dès à présent, d'avoir fait apprécier sa doctrine.

Donc, les giroudins, qui prenaient la place des constituants, voulaient des honneurs et des richesses. La législative, qu'ils gouvernèrent souverainement, s'ouvrit aux applaudissements des clubistes qui l'avaient formée ; et comme les tribunes troublaient l'ordre par leurs cris, dès le 5 octobre, Garran de Coulon prétendit que le président n'avait pas le droit de leur imposer silence. Ainsi était inauguré , dès le premier moment, le règne de la multitude. « Les rrafs patriotes, dit M'"<' Roland qui était i'Egérie de la Gironde, laissaient aller cette meute bruyante comme des chiens d'arrêt et peut-être n'étaient pas fâchés de s'en servir. Ils ne calculaient pas que s'il est permis, en politique, de laisser faire de bonnes choses par de méchantes gens, ou de profiter de leurs excès pour une fin utile, il est infiniment dangereux de leur attribuer l'honneur des unes ou de ne pas les punir des autres.

Après avoir fait connaître, dès le mois d'avril, quel était son but, la Gironde fit connaître, dès le mois d'octobre, quels seraient ses moyens. Après ce double manifeste, elle entra en campagne.

Sa première manœuvre fut heureuse : elle gagna, dès le mois de novembre, la mairie de Paris pour Pétion , et elle la devait à l'appui formel et à la préférence du roi et de la reine contre la candidature de La Fayette. Comme on pense bien, ce n'était pas assez. La Gironde voulait encore le ministère. Elle y eut deux places, le 25 mars 179i2. Pétion, Rœderer, Brissot et Condorcet, consultés par ordre exprès du roi, désignèrent Clavière pour les finances, et Roland pour l'inté-

* Prudliomme, HàcoL de Paris, — ^ Jbîd,

' Pièces justificatives de Pacte d'accusalion de Louis XYI, ii» 4.

rieur. Quelques jours plus tard, les mêmes influences désignaient et faisaient accepter Servan pour la guerre. Dès ce moment, la Gironde était mattresse du ministère ; mais, hélas ! elle n'était déjà plus maltresse des jacobins. Sa puissance pleine et entière n'avait pas duré six mois.

Dès qu'il avait fallu choisir parmi les girondins pour en faire des ministres, des jalousies et des rancunes avaient éclaté. Louvet s'était cru un instant ministre de la justice, et ColIot-d'Herbois, ministre de l'intérieur. Assurément, c'eût été un singulier spectacle de voir la simarre des chanceliers sur les épaules de l'auteur de Fauôias ' ; mais il faut avouer que le ministère de l'intérieur, confié à un comédien sifflé de province, eût été un scandale '. Louvet, qui avait l'espr'\i bien fait, se contenta de plaindre la France de ce qu'elle s'était privée de ses services ; mais Gollot déclara la guerre aux girondins, et se fit, pour leur créer des embarras , le patron des soldats du régiment suisse de Château-Vieux, condamnés aux galères à cause de la réfolte de Nancy.

Les troupes suisses au service de la France avaient le droit, d*après les traités^ de conserver leur justice particulière et indépendante. Après l'insurrection, le pillage et les assassinats auxquels se livra la garnison de Nancy au mois d'août 1790, le conseil de guerre du régiment de Château-Vieux condamna vingt-deux soldats à mort et cinquante aux galères ^. C'est de ces pillards et de ces assassins que Coilot-d'Herbois s'était constitué le patron. Les jacobins, suscités par lui, forcèrent l'Assemblée législative à casser, le 51 décembre 1791, un jugement rendu par un tribunal étranger contre ses propres justiciables ; et, malgré les instances, les prières, les caresses du ministère girondin 4, Collol-d'Herbois, à la tête d'une bande armée, coifiFée de bonnets rouges, et portant la pique d'honneur du faubourg St-Antoine, obligea l'Assemblée à recevoir à sa barre, le 9 avril 1792, quarante galériens suisses, et à leur accorder ies honneurs de la séance.

Cependant, les girondins, qui avaient trois ministères, la mairie et le département de Paris, ne se croyaient pas maîtres du roi tant qu'il aurait, non plus son ancienne maison militaire, mais sa garde constitutionnelle de dix-huit cents hommes composée par moitié de troupes de ligne et de gardes nationaux, dont la plupart étaient même gagnés par les jacobins. Leui's journaux soulevèrent le peuple contre

* « Je ne craignais pas d'être ministre, dit Louvet avec une naïveté charmante; et il ajoute : La République était sauvée ! —Mém, —Après tout, Louvet devenant ministre valait bien Paré et Desfbrguei, tous deux clercs de Danton,et devenus, le premier, ministre de l'intérieur, le second ministre des adirés étrangères après la chute des girondins.

' « Un Gollot, dit M«« Roland, naguère condamné à un an de prison pour une vilaine action, commise lorsqu'il courait les tréteaux, et pour laquelle plusieurs juges avaient opiné aux galères ! » — Mém.

' Voir le récit de M. de Bouille, Mém.

^ Voir Dumouriex, Mém.

cette garde; une émeute, armée de fusils, de piques, de fourches et de bâtoQS, se présenta à FAssemblée, le 28 mai, et la traversa aux applaudissements frénétiques des tribunes. Le lendemain, la garde constitutionnelle fut dissoute, et le vieux duc de Brissac, son commandant, fut déféré à la cour nationale d'Orléans, d*où il ne revint que pour périr dans le massacre général des prisonniers à Versailles*

Ainsi, les girondins avaient brisé la force matérielle qui gardait la personne du roi. Ils voulurent briser encore la force morale qui gardait son âme et se liguèrent contre son confesseur. Ces hommes, qui avaient peine de croire en Dieu ; Guadet, qui était au plus déiste ; ][me Roland^ qui portait un volume de Plutarque à Téglise en guise de Semaine Sainte % se révoltaient à l'idée de Louis XYI pu/sant dans la foi catholique son courage et sa résignation. « Guadet lut une grande lettre fort insolente et fort dure, que les six ministres étaient censés écrire à Louis XYI pour le forcer à renvoyer son confesseur... Du mouriez dit quMl ne permettrait pas qu'on écrivit, au nom du Conseil, au roi sur les affaires de sa conscience ; qu'il pouvait prendre un iman, un rabbin, un papiste ou un calviniste pour la diriger, sans que personne eût le droit de s'en mêler >. » Alors, les girondins se retournèrent vers le décret de déportation rendu le 24 mai contre les prêtres qui avaient refusé le serment et pressèrent Louis XYI de le sanctionner pour éviter une émeute et des massacres. Le roi demanda d'abord à réfléchir et puis refusa.

Un dernier et énergique effort était donc nécessaire pour vaincre toutes les résistances du roi. Les girondins le firent. Us présentèrent le 4 juin et firent décréter le 8 la réunion de vingt mille fédérés, destinés à former un camp sous Paris, le 14 juillet. C'était réellement, selon les expressions de la reine, amener à Paris vingt mille coquins qui pouvaient massacrer le roi, etDumouriez lui-même déclarait que sur vingt mille, dix-neuf, au moins, seraient jacobins. Les girondins^ Roland et Servan surtout, insistèrent vivement pour la sanction. Le roi la refusa encore ; et ne pouvant plus tolérer les violences et les injures de lagironde, il renvoya,lel2 juin, Servan, Roland et Clavière qui la représentaient dans le cabinet. Quelques heures après, «t les jacobins, les girondistes, ainsi que le maire Pétion, déployaient la plus grande activité par leurs émissaires pour agiter le peuple des faubourgs 5.

Il s'agissait, en effet, d'une grande affaire ; le parti de la Gironde voulaiit reprendre ses portefeuilles ; et c'est uniquement pour les ravoir qu'il va faire le 20 juin.

Cette ignoble émeute fut préparée au faubourg St-Antoine, chez Santerre, sous l'influence et sous la direction des girondins. Les agents subalternes qui l'ourdirent étaient un Limousin nommé Fournier, surnommé VAméricainy parce qu'il avait été en Amérique, l'italien

- Mme Roland, Mém.

' Du mou riez, Mém,

' Voir la déposition de Lareynie, Ferrières, Mém*

Rotando, Legendre, boueher, rue des Bouchertes-St-Germain, Rosslgool, compagnon orfèrre, etGonor, se disant yainquear de la Bas* tiUe.

li {larait certain que Pétion, Manuel, SlIIery et Robespierre assistèrent â certains de ces conciliabules <. Le prétexte du souIè?ement était la remise d*une adresse à l'Assemblée nationale pour demander la sanction du décret sur les prêtres et du décret sur les fédérés, le rappel des ministres patriotes, et la plantation, dans le jardin des Tuileries, d'un mai de Im liberté, nouveauté révolutionnaire due, comme le bonnet rouge, l'appellation de citoyen et le mot de sans^ culotte au règne de la Gironde *. L'émeute, plus longue, plus fauve, plus hurlante que jamais, se présenta, vers deux heures, à la porte de TÂssemblée. Une lettre de Santerre, remise au président, demanda de la députation (il y avait (H) mille hommes, d'après Prudhomme) à la barre de l'Assemblée; Vergniaud l'appuya, en disant que l'on connaissait le civisme des hommes dont la députation était composée.

Les pétitionnaires entrèrent, précédés de fifres et de tambours, et portant deux étendards. Le premier était une mauvaise culotte noire, placée au bout d*une perche, avec un écriteau portant ces mots : Fi^ vent les sans-culottes! Le second était un cœur de veau, saignant, passé au bout d'une pique, avec cette inscription en lettres rouges : Cœur d'aristocrate ^ ! Suivait la bande armée de fusils, de sabres, de lances, de piques, de crocs, de fourches, de haches, de pieux, de faulx, de scies, de pioches et de massues. Tout cela venait chercher trois portefeuilles.

Santerre lut l'adresse, une adresse de cabaret et de faubourg. On y disait que « le peuple était debout, à la hauteur des circonstances, et prêt à se servir des grands moyens, pour venger sa majesté outragée. » Toutes les menaces, et il y en avait de sanglantes, aboutissaient à la sanction des décrets et au rappel des ministres. Après sa lecture, Santerre offrit un drapeau à l'Assemblée, et la députation commença son défilé, qui dura plusieurs heures.

Comme on le pense bien, l'émeute n'était pas dans le secret. Aussi s'en allait-elle, après sa soiHie de l'Assemblée, lorsque Santerre, sorti des derniers avec St-Hururge, demanda aux hommes du rassemblement réuni sur la place du Carrousel, pourquoi ils n'étaient pas

* Déposition de Lareynie, Ferrières, Mém.

' I/exprcssion de mai de la liberté se trouve dans la déposition de Lareynie. — Voy. Mérn de Ferrière/i. — L'expression de sans-Hiulolle commença d^élre en usage vers le mois de mars 1793.— Voy. Dumouriez, Méni, — C'est aussi vers lec ommencement du même mois que parurent les premiers bonnets rouges, — Voy. Prudhomme, RévoL de Paris, ^ Quand au mol monsieur, madatne et mademoi8elle,'ûs furent remplacéf par les mots citoyen et citoyenne, le 21 août, par un arrêté de la Commune de Paris. — Voy. Procès-verbaux de la Commune,

' Ferrières dit une fressure de cochon, et le Moniteur, un cœur de teau*

entrés dans le château, qu'il fallait y aller et qu^ils n'étaient descendus que pour cela '• La grille est Forcée aussitôt ; la populace inonde les cours en désordre ; elle pénètre dans les appartements du château par toutes les portes, quelle brise ; et Santerre et Legendre, suivis d'une pièce de canon portée à bras dans la salle des gardes, sous la direction d*un Polonais, nommé Lazousky, arrivèrent à Tappartement de Louis XVI.

Déjà, des coups de hache en attaquaient la porte, lorsque Louis XVI, recommandant à ceux qui Tentouraient d*empècfaer la reine de le suivre, s'avança, en disant : u Je m*en vais à eux; je veux leur sauver la honte d'enfoncer les portes ; quatre grenadiers me suffisent, qu'on ouvre ', » On ouvrit, en effet, et la populace, se voyant tout à coup en face du roi, calme et digne, s'arrêla un instant; les gardes nationaux , profitant de cette hésitation , entraînèrent Louis XYI dans Fembrasure d'une fenêtre, et cinq ou six d'entre eux lui firent un rempart de leur corps.

Là commença l'ignominie. Legendre s'approche, et le boucher lui dit : Monsieur ! Au mouvement d'indignation du roi, Legendre reprit : Oui Monsieur, écoutez-nous^ vous êtes fait pour nous écouter ; et il lut une sorte de pétition contenant, dit un témoin, des blasphèmes, des menaces et la volonté du souverain ^. Puis, un homme lui propose de prouver qu'il est l'ami de la nation, en acceptant le bonnet rouge; et le roi consent à laisser poser sur sa tête cet insigne du bagne; puis encore, un autre lui demande de boire a la santé de la nation, et le roi, faute de verre prend la bouteille, et boit à même ! Une lame de pique était derrière chaque proposition.

Pendant ce temps, la reine était avec ses enfants dans la salle du Conseil barricadée derrière une table et entourée de gardes nationaux. Des coups de hache en abbattirent les portes, et Santerre parut. Des femmes offrirent à Marie-Antoinette 4ine cocarde et des rubans; elle prit la cocarde pour elle et les rubans pour le dauphin. Santerre, appuyé sur la table et les yeux fixés sur la reine, lui dit : Eh ! Madame, n'ayez pas peur ; je ne veux pas vous faire de mal, je vous défendrai plutôt ; mais songez qu'on vous abuse et qu'il est dangereux de tromper le peuple 4,

Quelques nobles cœurs restaient encore dans cette lâche assemblée; ils montrèrent tant d'indignation des outrages faits à la famille royale qu'elle envoya près d'elle des députations successives. Isnard etVergniaud eurent honte, et ils engagèrent la populace à se retirer. Pétion parut aussi, au milieu d'acclamations qui semblaient peser à sa modestie. 11 monta sur une chaise et invita le roi à se rassurer. A ces mots, Louis XYI, qui avait de la résigna lion, mais non de la crainte, r^arda Pétion avec un indicible mépris : « L'homme de bien, Monsieur, qui a la conscience pure, ne tremble jamais ; il n'y a que ceux qui ont quelque chose a se reprocher qui doivent avoir peur. » Et,

* Déposition de Lareynic, Ferrières, Mém, — * Ibid. — • Jbid» —

porlani sur son cœur la main d'un grenadier : Foyez^ lui dit-il, s'il bat plus cite ».

Pétion baissa les yeux, et la foule entoura de nouveau le roi, en rriant : Sanctionnez les décrets ! Rappelez les ministres patriotes! u J*ai juré, reprit Louis XVI, de maintenir la Constitution, je la soutiendrai au péril de ma vie ; si vous avez quelque demande à m'adresser, ce n*e$t ni pour vous le moment de la faire, ni pour moi celui de l'accorder. » Toutes les insulles étaient consommées; il était dix heures du soir; les bandes se retirèrent peu à peu.

IjC lendemain de cette infâme journée, un cri d'horreur s'éleva de toutes parts contre les crimes des bandes parisiennes. D'abord, la garde nationale de Paris était la première indignée '; ensuite, les dépnrlements voisins faisaient parvenir à FÂssemblée des adresses éner- BJi/i/es. Une enquête fut commencée |)our rechercher les auteurs cachés de ces attentats ; mais de pareilles recherches n'étaient pas le compte de la Gironde. Elle ameuta de nouveau les faubourgs, et une (léputatipn vint à l'Assemblée, le 2iS juin, pour ordonner la cessation des poursuites, a On menace, dit le brave Gonchon, de poursuivre les auteurs du rassemblement qui a eu lieu mercredi : nous venons les offrir à la vengeance des malveillants. C'est nous, citoyens, soldats, rninqueurs de la Bastille, qui avons rassemblé tous les hommes du li juillet pour montrer au roi le spectacle de 20,000 bras armés ^. » Il n'y avait pas moyen de se méprendre sur la portée de cette harangue.

Les poursuites furent abandonnées le 10 juillet. Les faubourgs de Paris et le brave Gonchon avaient parlé; la France n'avait qu'à se taire, et elle se tut.

Louis XVI était vaincu, mais, en détinitive, il n'était pas soumis ; la Gironde avait sa vengeance, mais elle n'avait pas ses portefeuilles. U 20 juin était, pour elle, ce que le 14 juillet avait été pour les constituants ; il lui fallait donc sa journée décisive, son 6 octobre, et elle allait la cheixher dans l'insurrection du 10 août.

Selon Texpression de l'homme qui y prit la plus grande part, l'insurrection du 10 août devait avoir pour objet matériel de réduire la Cour 4. Quant à son objet politique, il était complexe, et nous l'expliquerons plus loin.

Pour réduire la Cour, il fallait briser les derniers moyens de ré-

< Ce grenadier se nommait Jean Lalanne ; il était natif de La Rochelle, et tailleur à Paris. Il fut condamné à inorl par le tiibunal révolutionnaire, le là messidor an ii, et exécuté, pour s'être vanté, dit Tarrél, que Capei lui avait pris la main et l'avait portée sur son cœur,—Dictionn, (les Guillotinés.

• Du mouriez, J!/ém.

• Prudhomme, Révolutions de Paris. — Le Moniteur, qu*H est toujours prudent de contrôler par les autres journaux, ne commence la pétition de Gonchon qu'ù la deuxième phrase, ce qui lui ôle toute espèce de sens.

^ Barbaroux, cité par M^e Roland, Méin.

sistance qui lui restaient , le régiment des gardes suisses , quelques troupes de ligne en garnison à Paris, et les compagnies d*élite de la garde nationale. On commença par les suisses et par les troupes de ligne. Des pétitionnaires vinrent demander leur éloignement et leur envoi aux frontières; et FAssemblée décréta , le 15 Juillet , qu'elles seraient tenues à 50,000 toises de Paris. C'était tout ce qu'il fallait pour laisser les coudées franches à l'émeute. On imagina , pour dissoudre la garde nationale et la neutraliser complètement, un mo^en assez singulier ; ce fut de dire que l'égalité ne permettait pas que certains citoyens eussent un équipement plus brillant que certains autres ; qu'un bonnet en peau d'ours humiliait ceux qui n'avaient droit qu'au bonnet de feutre, et que le litre àt grenadier était d'une aristocratie intolérable pour un simple chasseur.

On ne manqua pas de faire appuyer ces idées par des pétif/ons nombreuses; elles prévalurent; les compagnies d'élite furent dissoutes, et les grenadiers vinrent déposer patriotiquement leurs épaulettes et leur bonnet d'ours a l'Assemblée, pour s'y coiffer du bonnet rouge. T.a ruse avait donc complètement réussi, et la garde nationale fut recréée, le 50 juillet, à l'aide de tous les vagabonds et de tous les bandits que les clubs purent recruter '. Le gouvernement était dès lors à la merci de l'insurrection.

Ce n'est pas tout. Les girondins, n'ayant pas pu obtenir leur camp de vingt mille hommes sous Paris, imaginèrent d'y suppléera l'aide d'une réunion de fédérés volontaires, appelés à Paris sous le prétexte de célébrer l'anniversaire de la fédération du 14 juillet. Ces fédérés volontaires furent décrétés le S juillet ; et toutes les routes de France se couvrirent immédiatement d'émeutiers auxquels l'Assemblée alloua trente sous par jour. Les jacobins de Brest et de Marseille se signalèrent ; au lieu de quelques volontaires, ils envoyèrent un bataillon.

De lous les fédérés, les Marseillais ayant été les plus fameux, mé- .ritent une mention spéciale. Il y eut trois envois de Marseillais à Paris , sans compter ceux qui s'y rendirent par bandés isolées. Le premier envoi partit avec Barbaroux, le 4 février 1792*. Barbaroux le jugeant insuffisant demanda un bataillon de 500 hommes et deux pièces de canon, qui partirent le 5 juillet et arrivèrent le 50. Le troisième, formant également un bataillon, parut à la barre de l'Assemblée, par ses commissaires, le 21 octobre.

£n général, ces envois de Marseillais, surtout les deux premiers, contenaient fort peu d'habitants de Marseille. Blanc Gilli, député des Bouches-du-Rhône à l'Assemblée législative , écrivait au mois de juillet 1792 que ces prétendus Marseillais étaient u l'écume des prisons de Gènes, du Piémont, de la Sicile, de toute l'Italie, de l'Espagne, de l'Archipel et de la Barbarie... Plusieurs milliers de ces brigands, ajoutait-il, se rendent depuis plus d'un mois à Paris ; j'en

* Ferrières, Mém, -— Prudhomme, RévoL de Paris, ' Barbaroux, Jlîém. — »!»<• Roland, Jfém.

rencontre tous les jours sur mes pas ; un très-grand nombre encore est en route '• »

C'étaient les tueurs de septembre qui arrivaient, lis chantaient un hymne sauvage, suant le sang à chaque strophe, composé à Strasbourg par un officier du génie nommé Rouget de l'Isle , et publié pour la première fois à Marseille dans une feuille obscure par Micou- IId, marchand d'huile, et Ricord, iils d'un forgeron de la rue d'Âix '. Voilà comment la France reçut la Marseillaise,

Pendant que les préparatifs du 10 août se faisaient , les girondins en discutaient les résultats politiques. Comme il s'agissait d'un butin à partager, les prétentions et les ambitions perçaient déjà avant la baCaii/e.

Les girondins proprement dits , dont la tradition a fait, on ne sait pourqnoi, des républicains, voulaient d'abord essayer et épuiser leur première combinaison , qui était le maintien de Louis XVI et la rentrée des trois ministres. C'est sur ce point que négociaient, le 29 juillet , Guadet , Yergniaud et Gensonné, dans leur fameuse lettre à Louis XVI, remise secrètement par le valet de chambre Thierry, et où ils lui disaient qu'attachés aux intérêts de la nation, ils fCen répareraient jamais ceux du roi, qu'autant qu'il les séparerait lui-même ^

S'ils étaient repoussés sur ce terrain , ils voulaient renverser non la monarchie mais Louis XVI, proclamer le dauphin et s'emparer du Conseil de régence. » Ils auraient abandonné ce plan , dit Bertrand de Molleville, si le roi eût rappelé trois ministres de leur parti, prêts à leur tout accorder. » Brissot, représentant une nuance du parti de la Gironde, ne demandait encore que le rappel des ministres le 9 juillet, dans un projet de décret présenté à l'Assemblée; et l'on verra plus loin que ce n'était même pas là le fond de sa pensée.

Robespierre, inquiet, hésitant, dissimulé, n'osait rien désirer par lui-même : il laissait faire ses amis. Marat, qui avait la manie d'établir des dictateurs, et qui en proposa successivement une demidouzaine , sonda les Marseillais et Barbaroux en faveur de Robespierre , et fut éconduit ainsi que Panis 4. Quant à Danton , il était pour toutes les combinaisons , pourvu qu'il y trouvât son compte.

Pendant que les chefs du mouvement combinaient et calculaient leurs chances avec prudence, les agents inférieurs, la tourbe des émeutiers, les chiens d'arrêt de M"»» Roland, faisaient leur besogne bruyamment, avec brutalité et à leur mode. Les fédérés, qu'on n'avait appelés que pour la fédération du 14, étaient encore à Paris le 20 juillet, et y étaient maintenus à 50 sous par jour^. Ils se mirent à pétitionner la déchéance, le 25 juillet, le 5, le 4 et le 6 août. Toutes

^ Blanc-Gilli, Réveil d'alarme, etc., cité dans les Mémoire» de Barbaroux;

* Lautard, Marseille depuis 17S9 Jusqu'en 1815.

' Voy. la lettre rapportée dans le lome 2 des Mémoires de Uumouviex,

* Barbaroux, Mém,

* Prudhomiue, RévoL de Paris,

- If» -

ces pétitions étaient rétollantes de cynisme et de menaces; la populaceentrainait visiblement lëscbef^^et le mouvement futd*abord fixé au 29 juillet. Brissot, président de la commission dirigeante, le fit ajourner le 26, sous prétexte, dit-il, que l'opinion des départements n'était pas mûre^; mais, en réalité, pour des motifii qui doivent vouer son parti au mépris éternel de l'histoire; il négociait avec Louis XVI un sacrifice de douze millions pour arrêter l'émeute *.

Ënfiu, tout ayant échoué, négociations politiques, négociations financières, il fallut bien se jeter tète Jjaissée dans l'émeute, et laisser faire les fédérés et les faubourgs qu'aussi bien il n'était plus possible de retenir.

Le club des Jacobins est lofficine où furent concertés les moyens d'exécution du 10 août, dans un comité insurrectionnel établi à la salle des correspondances. Parmi les quarante-trois membres dont se composait ce comité, on en choisit cinq pour former le directoire de l'insurrection. C'étaient Vaugeois, grand-vicaire de l'évèque deBlois, Bebessé, du département de la Drôme ; Guillaume, professeur à Gaen ; Simon, journaliste de Strasbourg, et Galissot, de Langres. A ces cinq membres, on réunit d'abord Carra, rédacteur des yinnales patriotiques; Fournier l'américain, Westermann, Kienlin de Strasbourg, Santerre, Alexandre, Lazousky, Antoine de Metz, Lagrey et Garin ^ Voilà les illustrations intellectuelles, politiques et morales sous le poids desquelles allait s'écrouler l'ancienne monarchie.

Le conciliabule se réunissait alternativement au cabaret du Soleil d'Or, rue St-Ântoine, au Cadran Bleu, sur les boulevards, ou chez Antoine, rue St-IIonoré, en face de ry^^«o;njt;//on, dans la maison où logeait Robespierre. Dans ces réunions fut combiné, avec une savante fourberie, le plan de l'insurrection. Le voici tel qu'il avait été écrit par Barharoux et Fournier l'américain lorsqu'il s'agissait de l'exécuter le 29 juillet.

« On convint que les faubourgs marcheraient, en arm^x, au-devant des Marseillais. Cette marche ne devait 7nen présenter d'insurrectionnel. Son seul caractère aurait été celui à'viti^fête fraternelle j ou d'un honneur rendu, sans réquisition et par un mouvement spontané, aux descendants des Phocéens. Cette armée devait placer les Marseillais à son centre et défiler par les quais. On aurait disposé un train considérable d'artillerie, de manière qu'en passant elle Veiit enlevé, A l'hôtel de ville, on eût jeté mille hommes pour l'entourer et attendre les commissaires des seci\ons qui devaient former un nouveau corps municipal. Quatre cents hommes auraient occupé la iù^\v'\t,poury rérfeni>JP^//on; et quatre cents autres auraient arrêté le Directoire du département K On devait occuper aussi les

^ Brissot, Lettre à tom les républicains de France, du 24 octobre 1793. ' Afin de ne pas suspendre le récit, nous réservons ce fait et d*autres pareils pour le chapitre consacré aux girondins. B Carra, Annales patriotiques, no du 30 novembre 1793. ^ Il est nécessaire, pour Tinlelligence de ce plan, de connaître la situa-

postes de PAnenal, de la Halle au Ué, des iDTalides, des hteb des miolstres et loiis les pools. L'armée se fût portée aux Tuileries sur trois eolMnes ; on eût barricadé les avenues du Carrousd, dn Pont* Toumant et des quais, on y eût établi des batteries, et la troupe, pénétrant dans le jardin, y eût campé *. »

Les rMes de cette comédie sanglante étaient, comme on toit, distribués et appris par cœur, et la moralité ne devait se Okontrer qu'à la fin.

BfalheureusemcDt, si les. plans des émeutes peinent sefnre trèsréguliers, les émeutes sont , elles, très-irn^lières de leur nature. A peiue $ï quelques détails du scénario qu*on vient de lire furent eiécutés.

Le tocsin et la générale se firent entendre à minuit, principalement dans les sections du faubourg St-Antoine et du faubourg St-Maroeau. Cependant le bataillon marseillais et le bataillon brestois se mirent ^€Vi\s et ponctuellement en route. Santerre ne partit que par force, et entraîné par Westerman '. Toute cette émeute était languissante, malvenue, et avait peine à sortir de son lit.

Dès le point du jour, le gouvernement, parfaitement instruit des projets d'insurrection, avait réuni au palais des Tuileries, avec les cent Suisses et un faible détachement des Puisses de la garde, une partie des anciens grenadiers des fidèles sections du Louvre, des Petits-Pères, d'Henri IV, et des Filles-St-Thomas. Quatre ou cinq cents nobles, apprenant les dangers du roi, s'y étaient spontanément rendus. On fit quelques dispositions pour la défense; le roi descendit dans les cours, et passa en revue cette petite garnison qui Taccueiliit avec enthousiasme. Marie<Antoinette arracha alors un pistolet à la ceinture d'un des gentilshommes présents et le présenta au roi d*na air énergique, en lui disant : Voici, monsieur , le moment de vous montrer '. Louis XVI avait la fermeté; il avait même le courage; mais il n'avait pas la hardiesse et la résolution.

Cependant, les bandes parisiennes, quoique lentes, indécises, entremêlées, arrivaient. Les Marseillais et tes Bretons étaient deux centimes autour desquels tout se ralliait. Le ponl Royal, la terrasse des Feuillants, la place du Carrousel, toutes les issues du château commençaient d'être occupées, pendant que les ministres délibéraient et ne

(ion des diverses administrations à celte époque. La Mairie en logement <lu maire était Taneien hôtel des lieutenants de police, rue Neuve«des- Capucines, où est en ce moment le ministère des affaires étrangères, l/e Dèparlement était â l^ancien hôtel des premiers présidents du parlement, <]u Palais. Le ministère des affaires étrangères était rue de TUniversité; .h ministère de l'intérieur^ vn^ I4euve-des-Petits-Cbamps ; /e ministère desfinanteSf rue Neuve-des-Capucines ; le ministère de la justice, place Vendôme; le ministère de la guerre, rue Grange-Batelière, le ministère delà marine, place Louis XV. — Voy. Jlmanach royal de 1792. * Barbaroux, Aréwi.— % Ibid, Fer ri ères, Rlém,

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'eoadutient pas. La loi. martiale avait bien été proclamée; mais sa proclamation même entraînait des conséquences derant lesquelles reculait Rcederer, procureur général syndic du département, homme ambitieux et égoïste, qui craignisiit de se compromettre avec les partis. Afin de dégager sa responsabilité, il présenta toute défense comme impossible, et proposa de conduire le roi et la famille royale à TAssemblée nationale. La reine indignée déclarait que cette retraite était déshonorante, et s'écriait, en levant les mains au ciel : Quoi, seuls! Personne pour agir < ! Seuls, répondait Rœderer, et le Conseil gardait le silence. L*idée de livrer la reine et ses enfants aux chances d*un massacre glaçait toute Ténergie de Louis XVI ; car, quelques jours auparavant, il disait à un confident : Oh! si ma femme et mes enfants n'étaient pas avec moi, on verrait bientôt que je ne suis pas aussi faible qu'on l'imagine*.

L'Assemblée nationale s'était réunie vers minuit, au bruit du tocsin, et s'était déclarée en permanence. Inquiète, dès la veille, des rumeurs d'insurrection qui circulaient, elle avait mandé Pétion, le 9 au soir ; et ce misérable comédien, l'un des auteurs et des machinateurs de l'émeute, aflFecta de dire que l'émotion n'avait pour cause que des bruits d'enlèvement du roi, et que des mesures d'ordre avaient été prises pour maintenir la tranquillité. Appelé, le 10, aux Tuileries vers cinq heures du matin, pour des informations, il y fut retenu assez longtemps pour qu'il pût croire qu'il était gardé en Otage. Il parvint, par des affidés, à faire prévenir les jacobins qui encombraient déjà les tribunes, et ceux-ci demandèrent à l'Assemblée un décret immédiat, qui l'appelait dans son sein. Ainsi <légagé, Pétion se retira à la mairie, oii, conformément au programme de Barbaroux, une garde armée le consigna.

Tout à coup, et pendant que la législative délibérait, le roi, suivi de la reine et de sa famille, entra dans l'Assemblée, et lui dit : « Messieurs, je viens ici pour éviter un grand crime qui pourrait se commettre. Je me croirai toujours en sûreté, moi , ma famille et mes enfants, lorsque je serai au milieu des représentants de la nation; j'y resterai avec mes ministres jusqu'à ce que le calme soit rétabli. » Ce peu de mots, ajoute M. de Ferrières, prononcés avec noblesse, reçurent à dix fois diiférentes les plus vifs applaudissements.

Louis XVI fut placé dans la loge du journal le Logographe, malgré la résistance de l'ex-capucin Chabot, qui voulait le faire renvoyer dans une des salles des comités avec la pensée, dont il se vante lui-même, de l'y faire assassiner ^. Ces dispositions étaient à peine prises qu'on entendit un grand mouvement extérieur avec une vive fusillade; c'étaient les Marseillais qui attaquaient le château.

Le détachement de Suisses était resté aux Tuileries, sans ordres, garnissant les fenêtres. Les Marseillais, poussés par la fougue méri»

^ Ferriêrcs,!/Vé/n.

* Bertrand de Uolleville, Mém,

8 Procè9 d$s vingt-deux, Dépoêition de Chabot.

dionale, s'étaient lassés d'attendre sur la place^u Carrousel ; et, ne voyant rien de bien menaçant, ils étaient entrés fièrement dans la cour des princes, flanqués du bataillon brestois. Les Parisiens, ou n'étaient pas encore arrivés, ou se tenaient prudemment à Técart. On criait de part et d*autre : Five la nation !

Déjà Ton commençait à fraterniser^ lorsqu'un coup de fçu partit on ne. sait d'où. Etait-ce un coup de pistolet, comme celui du 17 juillet, au Cbamp-de-Mars ? On ne le saura probablement jamais. Tout le monde se crut trahi. Les Suisses firent une décharge sur les Marseillais, qui, dit Barbaroux , reculèrent quelques pas par une impulsion naturelle. Il n'en tomba que sept ; mais dix raille émeutiers parisiens, réunis sur la place, furent mis en fuite par le feu de ces trois cents Suisses >. i: Si le roi se fût montré, ajoute BarbarouXy s'il fût monté à cheval, la très-grande majorité des bataillons de Paris se fût déclarée pour lui '. >» Ce témoignage du ch«f suprême des Marseillais est celui de tous les contemporains '^ ; m lis, d'un côté, les Marseillais revinrent à la charge; de l'autre, les Suisses reçurent par M. d'Hervilly l'ordre écrit du roi de cesser le feu ; et ce qui restait de ces fidèles et héroïques serviteurs suivit leur major aux Tuileries, où la fusillade et le canon des insurgés n'en laissa debout que soixante, réservés aux massacres des prisons.

Alors, dans le château envahi et pillé, commença un massacre horrible, abominable, impie. Hommes, femmes, prêtres, soldats, domestiques, on tua tout, ti On frappa de mort, dit un misérable journaliste, qui approuve fort ces assassinats , depuis les chefs d'office jusqu'au dernier marmiton, tous complices de leur maître, et devenus étrangers â la nation... Beaucoup de meubles furent brisés; presque toutes les glaces volèrent en éclats ; Médicis Antoinette y avait étudié trop longtemps l'air hypocrite qu'elle montre au public. Le vin chez les Suisses ne fut point épargné, n

Lorsque l'Assemblée n'entendit plus la fusillade, Vergniaud parut à la tribune et lut, au nom de la commission extraordinaire, un rapport et un projet de décret qui avaient l'air d'avoir été rédigés à la bâte, tandis que l'un et l'autre avaient été depuis longtemps préparés par le comité directeur de la Gironde , sous la présidence de Brissot 4. Ce décret convoquait une Convention nationale, suspendait provisoirement le roi de ses fonctions, le transférait au Luxembourg, et déclarait qu'un gouverneur serait nommé au prince royal. £n même temps , les trois ministres girondins, Roland, Servan et Clavière étaient unanimement rappelés , et un scrutin leur adjoignait Danton, Monge et Lebrun; mais il était bien arrêté que le pouvoir de ces ministres n'était que provisoire, parce que le roi qui pourrait

* Barbaroux, il/ém.— ' ^ Ibid,

* Voir les Mèm. de Ferrières ; et, dans le Procès des vinfil-deux, la dèi)osilioii (le Chabot.

^ Brissol. Lettie à tous les républicains de France^ du H octobre

éb*e nommé par la Convention nationale aurâîl le droit de les confirmer , ou de les renvoyer '.

Ainsi , la Gironde reste royaliste jusqu*au bout; elle a rappelé ses trois ministres aux affaires ; elle réserve Pétion pour être gouverneur du dauphin *, et elle ne deviendra républicaine , jacobine et sanguinaire, que lorsque ses intérêts et la peur le lui eonseilleront.

Voilà donc le 10 août accompli par les girondins, dans Tintérèt de leur ambition privée; mais comme ils ont cheminé par les votes du désordre, leur triomphe même sera leur chute, si bien qu*il aurait mieux valu pour eux n*avoir jamais réussi. Ils voulaient soumettre la royauté et lui imposer la remise dans leurs mains de tous les pouvoirs publics, pour prix de sa rançon. La providence leur permit de vaincre la royauté, mais elle ne permit pas qu'ils en eussent les dépouilles. Les girondins auront donc la honte du crime; mais les montagnards en auront le profit.

Le soir même du 10 août, deux faits s'étaient produits, qui avaient complètement changé le système politique; Danton était ministre, et ta commune insurrectionnelle était formée.

La crise amenée, le 20 juin 1791, par la fuite du roi avait eu pour effet de dessiner avec netteté les caractères, et de faire sorfir des rangs des constitutionnels les hommes plus factieux et^plus révolutionnaires qui , jusqu'alors , avaient combattu avec eux. La crise amenée, le 19 août 1792, par la suspension du roi va égakmeni avoir pour résultat de séparer les girondins des hommes avec lesquels ils avaient attaqué la monarchie, et qui porteront encore plus loin qu'eux la politique violente et insurrectionnelle. Parmi ces hommes, et au premier rang, sont Danton, qui va neutraliser la politique de Roland dans le ministère, et Robespierre, qui va neutraliser la politique de Pétion à la commune.

* Prud homme, Hévol. de Paris.

• Procès des vingt-deuXi Déposition de Chabot,

- tn -

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