‹ Histoire des champignons comestibles et vénéneuxChapitre 134 sur 171 · AGARIC MALFAISANT. AGARICUS MALE FICUS. N · texte numérisé non relu

AGARIC MALFAISANT. AGARICUS MALE FICUS. N

Cet agaric, dont nous avons donné la description en 1821 , dans la Phytogrœphie médicale , d’après une note que nous avait adressée le docteur Tournon, est connu aux environs de Bordeaux sous le nom de gendarme.

Il croît dans les bois sombres et épais , et il exhale une odeur fétide. Son pédicule est mince, élancé, un peu plus épais à la base, uni, blanc, spongieux, haut de quatre à cinq pouces. Son chapeau, légèrement convexe, est blanc intérieurement , recouvert d’une peau luisante , d’un jaune tirant sur le blond. Les feuillets sont nombreux , serrés ; ils ont deux à trois lignes de largeur vers le milieu , et deviennent plus étroits à mesure qu’ils se terminent vers le pédicule ou aux bords du chapeau.

Ce champignon est renfermé, comme l’oronge, dans un volva qui se déchire en tous sens , à mesure que le chapeau se développe et grandit. Quand on l’écrase , le changement de sa couleur n’est pas d’abord sensible ; mais il devient ensuite noirâtre , et il donne un suc visqueux , gluant , qui noircit le couteau et ne fait pas changer de couleur le papier bleu. Il est insipide , et n’imprime aucune âcreté sur la langue. Les limaces le mangent, ce qui combat l’opinion vulgaire que les champignons dévorés par les insectes ne sont pas dangereux.

Les botanistes n’ont point décrit cette espèce , qui a quelque ressemblance avec l’amanite citrine; mais elle en diffère essentiellement par l’absence de l’anneau, sinon par ses principes délétères. Elle est commune dans les bois de la Gironde et du midi de la France , rare dans les bois des environs de Paris.

PREMIÈRE OBSERVATION

Deux jeunes demoiselles de Mérignac, village peu éloigné de Bordeaux , mangèrent , le 10 août , à souper, une omelette dans laquelle on avait introduit plusieurs de ces champignons. Vers minuit , elles éprouvèrent du malaise ; le lendemain matin , elles furent plus incommodées , et vomirent avec de grands maux d’estomac. Un chirurgien leur fit prendre de l’huile , de la thériaque et du lait. Tout cela n’arrêta point l’action du poison. Les vomissements eurent encore lieu le soir avec des évacuations intestinales. Le docteur Campagne, de Bordeaux, fut appelé le second jour. Il trouva les jeunes malades tourmentées par des nausées et des douleurs très- vives de tout le canal alimentaire; le pouls était dur, lent, concentré , les extrémités

froides , avec prostration des forces et assoupissement.

On leur administra du vin émétique dans de l’eau tiède, qui leur fit rejeter des matières noirâtres , visqueuses , filantes, faisant impression sur tout ce qu’elles touchaient. Le pouls fut presque toujours le même pendant l’action de l’émétique, malgré les cordiaux fréquemment réitérés. Il devint plus régulier le soir. On donna de la thériaque à l’heure du sommeil. Pendant la nuit et le lendemain, les symptômes diminuèrent considérablement. Mais , deux jours après le vomitif , les premiers phénomènes se manifestèrent de nouveau. On présuma qu’il y avait encore quelques restes de champignons dans les intestins , et on prescrivit avec succès une potion purgative. Enfin , les cordiaux amenèrent un entier rétablissement.

Deux domestiques , qui avaient mangé de ces champignons , éprouvèrent les mêmes accidents. L’un , âgé d’environ trente ans et d’une forte complexion , après avoir eu une espèce de choléra-morbus pendant la nuit , entreprit le lendemain un voyage de neuf ou dix lieues. Le dévoiement continua pendant tout le temps du voyage , et il contribua avec les secousses du cheval à prévenir l’assoupissement. L’autre, qui n’était âgé que de dix ou douze ans, mourut le quatrième jour. Le poison avait fait de grands progrès, malgré la promptitude des secours. Il avait mangé beaucoup de champignons, et il avait bu une grande quantité d’eau pour apaiser la soif qui le tourmentait. L’émétique lui avait fait rejeter deux vers lombricoïdes morts , avec des champignons entiers extrêmement gonflés et des matières noires. 11 était plongé dans un état d’assoupissement , et tout son corps était froid. Les cordiaux ne furent point négligés , mais tout fut inutile.

Un petit chien qui avait mangé quelques restes fut assez long-temps tourmenté par l’effet cle ce poison.

DEUXIEME OBSERVATION

Ce funeste accident n’empêcha point que la sœur des deux jeunes demoiselles ne s’empoisonnât une année après en mangeant des mêmes champignons préparés sur le gril. Le docteur Campagne ne fut averti que le troisième jour. Les mêmes symptômes se développèrent, mais avec plus de violence. Le pouls était dur, très-petit, très-lent; un froid glacial couvrait les extrémités. La malade, plongée dans un profond assoupissement, ne parlait qu’avec beaucoup d’embarras. L’estomac et le bas- ventre étaient si douloureux qu’ils ne pouvaient supporter la plus légère pression. La faiblesse et l’accablement étaient extrêmes. On avait d’abord donné de l’huile, du lait, de la thériaque, et ensuite l’émétique qui n’avait produit que peu d’effet. Le docteur Campagne administra une potion cordiale volatile et du bouillon. Le pouls se ranima, les autres symptômes s’amendèrent, et le lendemain la malade se trouva beaucoup mieux. Le jour suivant elle prit un doux purgatif ; elle continua pendant quelques jours l’usage de la potion volatile, et la guérison fut complète.

Ces deux observations , constatant les effets délétères d’une espèce de champignon peu connue des naturalistes , nous ont été communiquées par M. le docteur Tournon.

Après avoir parcouru la tribu des agaricées , il est aisé de voir combien elle est riche en champignons alimentaires. Les pratelles , les lépiotes , et surtout les gymnopes , ne renferment guère que des espèces salubres; quelques-

unes seulement ont une saveur un peu amère , et sont d’un usage équivoque. Mais la section des lactaires , et particulièrement celle des amanites, nous offrent un assez grand nombre d’espèces d’une nature pernicieuse. C’est dans ce dernier groupe surtout qu’on trouve les poisons les plus redoutables à côté de quelques autres champignons d’un goût exquis et d’un usage universellement répandu. Ce n’est que par l’étude, l’examen et la comparaison des caractères essentiels qui les distinguent qu’on pourra éviter de funestes méprises. Il est certain que la plupart des empoisonnements sont occasionnés et par la fausse oronge qu’on confond avec l’oronge vraie , et par quelqu’une des variétés de l’agaric bulbeux , surtout par la variété à chapeau blanc qu’on prend pour l’agaric comestible des bois ou des pacages. Nous recommandons aux amateurs , qui ne sont point botanistes , de lire attentivement les articles où nous avons tracé l’histoire de ces différentes espèces , et de comparer avec soin les figures qui les représentent *.

* En général , on peut reprocher aux médecins de négliger un peu trop l’histoire naturelle des poisons végétaux, et surtout celle des champignons. Ce reproche doit particulièrement être adressé à ceux qui pratiquent dans les campagnes , puisque c’est là que les cas d’empoisonnement ont le plus souvent lieu. De là ces renseignements incomplets qu’on transmet à l’administration, et qui se reproduisent ensuite dans les journaux sans aucun profit pour la science et pour la santé publique. On y parle bien de temps à autre d’accidents produits par les champignons ; mais on ne peut nous dire quelles sont les espèces qui les ont occasionnés. La même incertitude règne parfois dans les thèses inaugurales et dans les recueils scientifiques. Ainsi, on rapporte dans une thèse soutenue à l’Ecole de médecine de Paris, en 1819, un accident produit par des champignons, parmi lesquels se trouvaient surtout des oronges et des morilles. Trente -huit marins furent assez gravement malades après avoir mangé de ces champignons en septembre 1823; plusieurs d’entre eux tombèrent même dans un état d’imbécillité et de somnolence insurmontable. On aura sans doute cueilli en même temps que les oronges quelque espèce délétère qui aura provoqué cet accident; mais comment a-t-on pu dire qu’il s’y trouvait des morilles, qui ne viennent qu’en avril , tandis que l’empoisonnement avait lieu en septembre'?

Nous nous permettrons aussi de recommander aux médecins d’examiner attentivement les symptômes qui se développent après l’usage des champignons. Ainsi que bien d’autres aliments, les champignons comestibles peuvent produire , dans certains cas , une sorte de malaise , des nausées, des irritations viscérales ; cependant il ne faudrait pas que le médecin appelé pour y remédier se hâtât de crier au poison avant d’avoir pris des renseignements sur la nature des champignons , sur la manière de vivre du malade , sur son tempérament , etc.

M. ***, d’une complexion nerveuse , irritable , d’un caractère léger, inconstant , satisfait le matin surtout après son déjeuner, mécontent, morose un peu plus tard, livré aux petites joies, aux petits chagrins du monde élégant, aimant le jeu , le spectacle , les courses au bois de Boulogne , friand , sensuel , voluptueux ; enfin Parisien consommé , prenait tous les matins une ou deux tasses de thé péko , sorte de prélude d’un repas fin , délicat , qu’il faisait à onze heures. Un Bordelais lui avait donné le goût des champignons, et il lui envoyait tous les ans une petite caisse d’oronges , de ceps et de mousserons desséchés. Notre sybarite voulait que tous ses ragoûts en fussent empreints. Vers la fin de l’hiver, il avait passé au jeu une nuit entière. 11 rentre chez lui sans argent, fatigué, chagrin, la tête vertigineuse. Le thé qu’on lui sert lui paraît mauvais, il le prend avec dégoût. Vers midi, il mange des filets de sole aux champignons, boit deux petits verres

Il a’ est que, trop vrai que dans l’histoire des plantes comme dans celle des voyages on sème de temps en temps , même sans le vouloir, quelques grains d’erreur.

Nous écrivions ces lignes en 1832. Depuis cette époque, beaucoup de médecins se sont occupés sérieusement de l’étude des champignons. Nous citerons ici M. Lefrançois de Versailles, M. Léon Dufour de Mont-de-Marsan, et M.Bcrmond d’Albi.

de vin de Bordeaux et un peu de café. Bientôt son estomac se soulève , il vomit à plusieurs reprises ; il veut parler, il balbutie , il a perdu la raison. Un des médecins du roi est consulté. On lui montre les champignons envoyés de Bordeaux , il veut qu’on les jette , c’est du poison. D’après cette idée passablement absurde , il fait prendre au malade des boissons acidulées et de fortes doses d’éther. Le mal empire.

On voulut connaître mon avis sur cette espèce d’empoisonnement. J’arrive, je demande à voir les champignons, je les examine, je les flaire, je les goûte, je reconnais l’oronge et le cep ou bolet comestible , et je déclare qu’ils n’ont pas fait plus de mal que la sole , que le vin de Bordeaux, que le café. Je fais boire au malade un thé abondant. La quatrième tasse provoque des vomissements bilieux , et le malade est plus tranquille. Puis je demande à sa famille quelques détails sur ses habitudes , sur sa vie sociale, sur son caractère, etc. Je dis alors au père du malade , aimable et intéressant vieillard : « Monsieur , votre fils ne recevra aucun dommage de l’accident qui vient de lui arriver ; c’est tout bonnement une indigestion. Mais sa manière de vivre lui sera funeste s’il ne se hâte delà corriger. C’est vous, monsieur, qui devez le ramener à une conduite plus rationnelle, plus sage. Il écoutera sans doute vos leçons, il suivra vos préceptes, surtout vos bons exemples. »

Voilà un singulier empoisonnement! Si , après la visite du médecin du château , le malade fût mort , et certes on peut mourir d’une indigestion provoquée même par les aliments les plus sains, les plus légers, cet accident’ eût été regardé comme un empoisonnement produit par de

mauvais champignons. Quant aux goûts déréglés du malade, personne n’y eût songé. On parle bien dans le monde des poisons végétaux, des poisons minéraux, mais on se tait sur les autres espèces de poisons , tels que la volupté , la gourmandise, la débauche, l’insomnie, le chagrin, la tristesse, l’ennui, les inquiétudes, la crainte, la colère, l’ambition, etc. Les poisons moraux et les poisons physiques se suivent , se mêlent , s’allient ensemble , et il résulte de cette funeste alliance le plus cruel des empoisonnements. L’âme se déprave, l’esprit s’éteint et le corps se dissout.

Revenons à la famille des agaricées. Les champignons délétères de cette tribu exercent ordinairement une action complexe sur l’économie animale. Ils attaquent le système nerveux , et ils produisent en même temps sur tout le canal alimentaire une inflammation plus ou moins violente. Lorsque leurs principes âcres dominent et se concentrent sur les entrailles , cette agression est marquée par des vomissements , des angoisses , la cardialgie , des douleurs déchirantes , des évacuations excessives ; tels sont les effets de quelques agarics lactescents et de quelques russules. Quelques autres agissent à la manière des poisons narcotiques. Alors la stupeur, l’assoupissement , une sorte d’ivresse , le délire , les spasmes variés expriment l’altération profonde du cerveau et de l’appareil nerveux. Dans l’empoisonnement produit par les amanites , on voit parfois ces divers phénomènes alterner, se mêler, se confondre ; il survient des hémorrhagies , une soif ardente , la tuméfaction de l’abdomen , le hoquet, des syncopes , une sueur de glace, et la mort.

Les observations que nous avons recueillies prouvent d’une manière incontestable que le vomissement , excité

dès les premiers moments , peut dissiper les symptômes les plus graves. Il faut donc le favoriser par des boissons délayantes , le chatouillement de la gorge , les potions émétisées. On provoque ensuite les évacuations intestinales par des lavements laxatifs , par une solution de manne, par quelques cuillerées d’huile de ricin, etc. Mais, à une certaine époque , il n’est plus permis d’avoir recours aux évacuants énergiques , aux vomitifs ; c’est lorsqu’une violente irritation , des douleurs aiguës annoncent l’état inflammatoire des viscères. Les topiques émollients, les embrocations sédatives , les bains tièdes , les boissons adoucissantes , l’application des sangsues sur les parties de l’abdomen les plus sensibles , les saignées générales , si l’état des forces le permet ; voilà les moyens les plus convenables , les seuls qui puissent encore sauver le malade. Nous ne faisons qu’ébaucher ici le traitement, et nous omettons à dessein quelques autres moyens d’une utilité secondaire ; nous y reviendrons bientôt dans notre méthode générale.

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