MÉTHODE GÉNÉRALE DE TRAITEMENT
Malgré les progrès immenses qu’ont faits les sciences naturelles et médicales depuis environ un demi-siècle, nous ne connaissons encore aucune substance capable de neutraliser le principe vireux des champignons . Ainsi , les acides végétaux, l’éther sulfurique, qu’on a présentés comme des antidotes , ne sont que des moyens accessoires qu’on peut employer utilement , lorsque le poison a été éliminé hors du corps par des émétiques et des purgatifs. Le lait , les huiles récemment exprimées , la thériaque, l’opium , jadis trop vantés et peut-être trop négligés aujourd’hui , ne sont pas non plus des contre-poisons. Cependant leur emploi méthodique, ainsi que nous le verrons bientôt, ne peut être que très-avantageux *.
* M. le docteur Druge, chirurgien en chef adjoint des hospices de Vienne (Isère),,
Il est très- essentiel, lorsqu’on est appelé pour remédier à un empoisonnement , de distinguer ses différentes périodes , et d’examiner avec soin l’état des forces vitales. Si l’empoisonnement est récent, on doit favoriser l’évacuation des substances délétères par tous les moyens possibles. Les anxiétés précordiales, les nausées, les vomissements spontanés, indiquent la marche qu’il faut suivre. Ainsi hâtezvous de seconder les efforts de la nature par une abondante boisson d’eau tiède et par le chatouillement du gosier. Si ces premiers moyens sont insuffisants, administrez l’émétique sans retard; alors faites dissoudre quatre ou cinq grains de tartrate antimonié de potasse dans une livre d’eau que vous distribuerez par tasses de quart d’heure en quart d’heure. MM. Paulet et Orfila veulent qu’on ajoute à cette dissolution cinq ou six gros de sulfate de soude. Cette addition est d’autant plus utile que .la matière vénéneuse a pénétré dans les intestins; mais si le poison a été avalé depuis peu de temps, si son action paraît se borner à l’estomac, nous pensons qu’il serait dangereux de provoquer les déjections alvines par des sels ou autres purgatifs qui pourraient entraîner les champignons dans le conduit intestinal , et exposer ainsi une plus grande surface à leur action délétère. Quelques auteurs ont indiqué l’ipécacuanha comme un des meilleurs vomitifs , et ont rejeté les préparations antimoniales. Dans les cas de stu-
nous écrit que plusieurs personnes s’empoisonnèrent, il y a quelques années, en mangeant des champignons. Il croit, sans pouvoir l’affirmer, que c’est la fausse-oronge. Elles furent toutes plus ou moins malades; mais la maîtresse de la maison, qui en avait mangé copieusement, courait le plus grand danger, lorsqu’on lui administra, par petites cuillerées , du charbon végétal porphyrisé et incorporé dans de l'huile d’olive. Presque aussitôt les accidents cessèrent comme par enchantement. Bien qu’on ne puisse rien conclure d’un fait isolé , nous nous empresserons, si l’occasion s’en présente , de faire l’épreuve de ce nouveau remède.
peur profonde, cette racine n’est pas assez énergique pour exciter les membranes de l’estomac. Il faut donc lui préférer le tartre émétique; il est même nécessaire, dans quelques circonstances , de l’administrer à haute dose. Le professeur Joseph Frank fut obligé d’en donner quarante grains dans un semblable empoisonnement.
Lorsque les vomitifs ordinaires sont insuffisants, une légère infusion de tabac à fumer, ou quelques grains de sa poudre délayés dans un peu d’eau , offrent un vomitif efficace. Joignons l’exemple au précepte.
Plusieurs soldats furent empoisonnés avec des champignons récoltés dans les bois de la Volhynie. Le docteur Ménich , appelé à leur secours , leur administra d’abord l’émétique, dont l’action ne fut pas, en général, assez puissante pour faire rejeter le poison. Alors il se détermina à donner à ceux qui n’avaient point vomi une décoction de tabac qui fut suivie d’un grand succès. (Note communiquée par M. le comte Grocholski.)
On peut employer également le sulfate de zinc ou le sulfate de cuivre , le premier à la dose de huit à dix grains , le second à celle de trois ou quatre grains dissous dans une tasse d’eau. Ces vomitifs énergiques conviennent surtout lorsque l’engourdissement et la stupeur annoncent une lésion profonde de la sensibilité. On favorise en même temps leur action par l’irritation mécanique du larynx.
Lorsque le sujet est d’une constitution irritable , ou atteint d’une hémorrhagie, on doit préférer les purgatifs aux émétiques, ou bien remplacer le tartre stibié et autres agents trop actifs par quinze ou vingt grains d’ipécacuanha, vomitif beaucoup plus doux. Dans les cas de grossesse , quelques médecins ont proscrit toute sorte de vomitifs ;
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nous pensons différemment lorsque leur indication est bien précise. Si l’on n’évacue promptement le poison, on expose au contraire la vie de la mère et de l’enfant; mais alors il faut administrer ces médicaments avec prudence et à des doses plus faibles. L’enfance ne doit pas non plus faire exclure l’émétique; les enfants le supportent très-bien , et Bulliard a tort de leur interdire un remède qui , dans certaines circonstances, peut leur sauver la vie.
Les vomitifs sont en général le moyen le plus prompt, le plus efficace qu’on puisse opposer à l’empoisonnement par les champignons. Nous devons ajouter qu’il n’y a pas un instant à perdre , si l’on veut prévenir l’inflammation des tuniques de l’estomac , et en même temps l’absorption de la matière vénéneuse; d’autant mieux que le trismus des mâchoires, qui vient souvent se joindre aux autres symptômes , rend l’administration de toute espèce de médicaments impossible , ainsi que nous en avons rapporté précédemment un exemple. Les vomitifs peuvent encore être avantageux dans l’état avancé de l’empoisonnement, et il ne faut pas que la violence des symptômes et la crainte d’une congestion cérébrale nous fassent renoncer à d’aussi grands remèdes , surtout si le malade n’a pas eu d’évacuations. Dans le plus grand nombre d’empoisonnements causés par les champignons et autres végétaux, c’est quelquefois le seul moyen de salut. Les vertiges, les convulsions, les battements tumultueux du cœur, les faiblesses, le trouble des sens , et autres signes non moins graves , cèdent fort souvent à l’action de l’émétique.
Les purgatifs conviennent particulièrement lorsque les champignons ont été entraînés dans le tube intestinal. On les rend plus ou moins actifs , suivant la force et l’état du
malade. Une dissolution de deux ou trois onces de manne et de cinq ou six gros de sulfate de magnésie dans environ douze onces d’eau , forment un évacuant très-convenable qu’on donne en deux ou trois doses. Ce purgatif peut être remplacé par quelques cuillerées d’huile de ricin. On prescrit en même temps des lavements préparés avec du miel, du séné, du sulfate de soude. Dans quelques cas, la constipation est très- opiniâtre , et il faut pour la vaincre employer des lavements plus énergiques. On les prépare alors avec une décoction légère de tabac. Nous devons ajouter que cette décoction, administrée sous la forme de clystère, a quelquefois provoqué le vomissement de la manière la plus prompte , lorsque tous les vomitifs avaient échoué. Mais il faut renoncer et aux émétiques et aux purgatifs , lorsque des douleurs atroces annoncent l’inflammation du tube intestinal : on sent bien que ce serait alors introduire un nouveau poison dans les voies alimentaires.
L’expulsion de la matière vénéneuse est sans doute d’un immense avantage ; toutefois on voit assez souvent la stupéfaction, l’engourdissement et une sorte de malaise lui survivre ; alors rien n’est plus propre à dissiper ces symptômes que les boissons acides. On donne en conséquence, à des intervalles rapprochés , de i’eau acidulée avec un cinquième de vinaigre, du suc de citron, d’orange, de groseilles , etc. Les lavements , les fomentations d’eau vinaigrée sur la région abdominale sont également convenables : on les emploie particulièrement lorsque la déglutition est impossible ou très-difficile. Le café , par son action stimulante, est quelquefois aussi d’un grand secours après l’usage des vomitifs. On peut donner son infusion alternativement avec les acides. On administre également l’éther sulfu-
rique ou alcoolisé à la dose de vingt à trente gouttes dans deux cuillerées d’eau sucrée ou édulcorée avec un peu de sirop de gomme arabique, et on répète ce mélange plus ou moins souvent, d’après la gravité des symptômes. Nous devons , au reste , observer que les acides , l’éther, la liqueur d’Hoffmann , et autres préparations alcooliques , sont préjudiciables lorsque les champignons sont dans l’estomac. Ces liquides , en dissolvant leurs principes actifs , favorisent leur absorption et aggravent ainsi les accidents. 11 ne faut y avoir recours que lorsqu’il y a eu des vomissements, soit spontanés, soit provoqués par l’art, ou lorsque l’état avancé de l’empoisonnement fait présumer que l’absorption des molécules vénéneuses est accomplie *.
Cette méthode de traitement , d’une efficacité incontestable dans la plupart des empoisonnements provoqués par les champignons , doit être proscrite , s’il existe une irritation vive , une inflammation caractérisée des organes diges-
* On croit généralement que les acides et l’éther sulfurique, administrés à haute dose , peuvent neutraliser les principes délétères des champignons. L’expérience n’a point confirmé cette vertu spécifique. Ils contribuent sans doute à dissiper l’état de somnolence et d’engourdissement; mais ils sont très-nuisibles, même après l’évacuation des champignons , si le canal alimentaire est enflammé. Nous avons été témoin de leurs mauvais effets dans plusieurs circonstances. Une fois nous fîmes suspendre leur usage pour y substituer simplement de l’eau de mauve légèrement sucrée. On appliqua en même temps sur l’abdomen des linges trempés dans une décoction émolliente. Le malheureux malade, que l’éther et l’eau vinaigrée irritaient bien plus que le poison qu’on s’obstinait à combattre , ne tarda pas à éprouver l’efficacité de ce nouveau traitement.
Nous devons également signaler ici un nouveau remède, dont on a vanté les bons effets dans plusieurs dictionnaires, même dans celui des sciences médicales. C’est une sorte d’élixir préparé avec de l’aloès , de la myrrhe pulvérisée, de la résine de gayac et de l’eau-de-vie. On recommande d’en prendre un petit verre à chaque vomissement. Il a pu être utile dans quelques indigestions ; mais lorsque ce qu’on appelle indigestion n’est autre chose qu’une inflammation aiguë du canal alimentaire, cet élixir, qu’on dit admirable , agit lui-même comme un poison , et fait périr le malade, qu’on aurait pu sauver par une méthode adoucissante et anti-phlogist ique .
tifs. Alors il faut s’attacher à combattre la gastro-entérite par des boissons tièdes, émollientes, gommées, par l’huile récente d’amandes douces ou d’olive, le lait coupé, le sirop d’orgeat , de violette ou de guimauve ; par des fomentations anodines sur l’abdomen, des lavements préparés avec de la mauve , de la graine de lin , de l’huile ; par l’application des sangsues, des ventouses scarifiées sur la région épigastrique ou sur les parties les plus sensibles. Enfin , si les douleurs sont très-aiguës, si le pouls est dur et fréquent, le sujet dans un état de vigueur et de jeunesse , on ne doit pas craindre d’employer les saignées générales.
Dans quelques cas , la congestion imminente du cerveau exige également les saignées générales , l’application des sangsues aux tempes ou aux parties latérales du cou. Leur indication se déduit de la plénitude et de l’embarras du pouls, de la rougeur ou de la tuméfaction de la face, de la gêne de la respiration , enfin de cet état de torpeur et de somnolence qui annonce que le poison agit à la manière des substances narcotiques. Lorsque, avec cet appareil de symptômes , on néglige les déplétions sanguines , il n’est pas rare de voir l'empoisonnement se terminer par une apoplexie mortelle.
Les spasmes , les crampes , les convulsions violentes , les vomissements rebelles , les évacuations excessives qui se développent sous la forme du choléra, cèdent assez souvent aux méthodes que nous venons de tracer ; mais quelquefois aussi on ne peut les combattre avec succès que par l’usage de l’opium. On en fait dissoudre deux ou trois grains, suivant la violence des symptômes, dans deux onces d’eau distillée de laitue, une once d’eau de fleur d’orange et une once de sirop de gomme arabique , qu’on
distribue par cuillerées. On a en même temps recours aux bains tièdes, aux demi-bains, aux pédiluves. Non-seulement les bains sont utiles pour combattre cet état nerveux, mais ils peuvent encore , dans d’autres circonstances , favoriser le vomissement en opérant une distribution plus régulière des mouvements toniques, concentrés sur l’estomac par l’activité du poison ou d’un remède violent. Le bain avait déjà été ordonné par Hippocrate à la fille de Pausanias , qui avait mangé des champignons de mauvaise qualité ; elle vomit les champignons dans le bain , et fut guérie.
Mais si le poison a été avalé depuis quelque temps, et si, après avoir été absorbé, il a pénétré au sein de l’économie, il est rare que les forces vitales se soutiennent. Alors on voit la faiblesse et l’atonie succéder à l’état d’irritation. Le malade est abattu , son pouls déprimé, presque insensible , sa physionomie profondément altérée. Les évacuants, les boissons émollientes, dont l’emploi est si avantageux dans la première période de l’empoisonnement, ne peuvent qu’aggraver cet état d’asthénie. Il faut alors recourir à la méthode stimulante , donner du vin de Bordeaux , de Madère , de Malaga ou autre vin généreux ; administrer l’éther sulfurique, l’acétate d’ammoniaque. Cette dernière préparation m’a été quelquefois d’un grand secours , et je la recommande avec confiance , surtout mêlée avec l’eau de menthe, ou l’eau de cannelle et le sirop d’écorce d’orange. L’ammoniaque liquide, étendue à la dose d’un demi-gros dans quatre , cinq ou six onces d’une infusion aromatique, est aussi très-convenable*. Ce n’est
* Le docteur Paulet avait donné à un petit chien une amanite citrine. Après un intervalle de dix ou onze heures, les effets du poison se manifestèrent par les signes
point à titre d’antidote que j’indique l’alcali volatil , mais bien comme un excitant des plus énergiques.
Dans les cas d’une profonde atonie produite par les poisons ou par d’autres causes énervantes, j’ai quelquefois employé avec succès le mélange suivant : Prenez : teinture de valériane , éther sulfurique , esprit de corne de cerf succiné , de chaque deux gros. La dose est de dix à quinze gouttes tous les quarts d’heure , dans une cuillerée de vin ou autre véhicule. Lorsque la faiblesse est excessive , il arrive que l’estomac ne peut supporter les moindres doses de médicaments; alors, au lieu d’exciter directement cet organe, on dirige l’action des remèdes sur le système cutané. On pratique des frictions , des embrocations chargées de camphre ou d’autres substances diffusibles sur les membres et sur toute la région abdominale. On peut employer à cet effet la teinture de quinquina, de cannelle, de valériane, la thériaque dissoute dans l’esprit de vin ou dans le vinaigre aromatique.
Ainsi que les poisons narcotiques âcres, les champignons attaquent à la fois ou successivement et les organes digestifs et le système général des forces. Il faut alors opposer
ordinaires. Alors il lui fit avaler six gouttes d’alcali volatil dans un verre d’eau; mais l’animal mourut une demi-heure après. Paulet conclut de cette seule expérience que l’ammoniaque , bien loin d’affaiblir l’activité du poison , ne sert qu’à accélérer la mort, et que, par conséquent, il est nuisible dans l’empoisonnement causé par les champignons. Il est probable que l’alcali volatil a produit ici les mêmes effets que les liqueurs alcooliques , c’est-à-dire qu’il a favorisé l’absorption de la matière vénéneuse. D’ailleurs, le petit animal n’a-t-il pas succombé parleseul effet du poison? Une amanite citrine entière (c’est une des espè es les plus pernicieuses) nous paraît une dose bien forte. Au reste , je le répète , l’alcali volatil n’est point un médicament doué d'une vertu spécifique ; mais si , après avoir vomi , le malade est frappé d’une débilité profonde , si les autres excitants ont échoué , on peut , dans un aussi grand péril, tenter ce remède héroïque, seul ou combiné avec l’éther et la teinture de valériane.
une méthode mixte à leur impression délétère. Cette méthode se compose de l’usage alternatif ou combiné des mucilagineux , des calmants et des antispasmodiques, suivant le développement des symptômes. Mais, avant tout, il faut employer les vomitifs , si l’état avancé de l’empoisonnement n’y met point d’obstacle. Les boissons acides, quelques tasses de café , contribuent à dissiper l’engourdissement et le narcotisme. L’opium est très-propre à combattre les spasmes , ainsi que la douleur et le vomissement , lorsqu’ils prennent un caractère pernicieux. Le docteur Picco , dans une dissertation couronnée par l’académie de Mantoue, n’a point su apprécier cette substance, dont il recommande vivement de s’abstenir. Les médecins de Bordeaux disent, au contraire , dans un rapport fait à la société de médecine de cette ville, que rien ne peut remplacer ce puissant calmant , et qu’il faut le prescrire à haute dose, si l’on veut prévenir ou arrêter les plus funestes symptômes. D’ailleurs, l’oxymel , que l’on fait boire en grande quantité dans ces circonstances , est un suffisant correctif de son action narcotique.
Les bains entiers , les demi-bains , les pédiluves ne calment pas seulement l’irritation générale , mais fis favorisent en outre, ainsi que nous l’avons déjà observé , le vomissement du poison , en rompant les spasmes accumulés sur l’appareil digestif. Les boissons mucilagineuses , délayantes et diaphor étiques, émoussent les principes âcres du poison en même temps qu’elles apaisent l’état inflammatoire des intestins. Les saignées pratiquées avec réserve font également partie de cette méthode mixte que réclame l’empoisonnement causé par les champignons , et rien ne pourrait les remplacer lorsqu’il y a des signes manifestes
de phlegmasie. La doctrine émise par le docteur Picco , relativement à la saignée , me paraît évidemment contraire à l’expérience. « La fièvre qu’excite l’inflammation , dit » ce médecin , mérite une attention particulière. Si elle est » violente , elle porte trop de sang à la tête; l’anxiété , la » difficulté de respirer, la chaleur brûlante font craindre la » gangrène. Tous ces symptômes semblent commander la » saignée; j’avoue que, dans une telle occurrence , cette » ressource est extrêmement équivoque. Il y a alors un » éréthisme inégal, presque momentané; tandis qu’une » partie du corps est dans un état de phlogose , l’autre est » sans énergie et accablée par l’action sédative de la sub- » stance vénéneuse. Il ne faut nullement se fier à la na- » ture , ni employer les relâchants; ce serait enlever à l’é- » nergie vitale sa dernière ressource. » [Journal général de médecine, tom. xxiv , pag. 221.)
Sans doute , il serait imprudent de multiplier les évacuations sanguines ; mais la gangrène , que redoute le docdocteur Picco, ne doit -elle pas nécessairement faire des progrès rapides , si l’on n’oppose à l’inflammation un moyen prompt et efficace \ Or ici la saignée est le plus puissant remède , et , au lieu d’affaiblir les forces du malade , elle affaiblit les effets du poison. D’ailleurs, si Ton craint d’entraîner une débilité générale , on peut avoir recours à l’application des sangsues et des ventouses scarifiées. Les saignées locales sont indispensables, malgré l’état asthénique , lorsqu’un organe essentiel offre des symptômes imminents de congestion sanguine.
Nous devons observer, au reste , qu’il serait téméraire de continuer la méthode débilitante , lorsqu’une grande faiblesse vient remplacer l’état d’irritation. On doit près-
COMESTIBLES ET VÉNÉNEUX, crire en pareil cas des excitants d’une activité médiocre, et passer graduellement à des remèdes plus énergiques , sans perdre de vue néanmoins la lésion primitive du conduit alimentaire.
Pendant la convalescence , il faut insister sur un régime sévère , surtout lorsque les organes gastriques ont été vivement atteints par le poison. Le laitage, les crèmes de riz , la fécule de pommes de terre , les bouillons légers , doivent former la principale nourriture du malade , et ce n’est que peu à peu qu’il passera à des aliments plus solides. On doit, au contraire, prescrire un régime stimulant et analeptique , si le poison a particulièrement énervé le système général des forces. Ainsi, les bouillons gélatineux , les viandes blanches , le vin vieux , le quinquina , les cordiaux formeront alors la base du traitement diététique et médical.
Malgré les soins les plus méthodiques , le malade est quelquefois dans un état de souffrance et de langueur pendant des années entières. De tous les accidents chroniques qui suivent l’empoisonnement par les champignons, l’inflammation des intestins est le plus fâcheux. Cette espèce de phlegmasie a une marche lente , et les signes en sont quelquefois fort équivoques. On doit la craindre, si le malade maigrit , si ses forces ne se réparent point , s’il éprouve un sentiment de gêne , une douleur obtuse dans quelques points de l’abdomen. Cependant la douleur est quelquefois peu sensible , et même nulle dans l’inflammation de la membrane muqueuse intestinale. Alors il faut recueillir avec soin tous les signes qui peuvent éclairer le diagnostic, tels que la sécheresse de la langue , la rougeur plus ou moins vive de ses bords , la soif , la chaleur de la peau , la
tension de la région abdominale , la constipation , quelquefois des déjections séreuses , de légers frissons , une sorte d’abattement ou de tristesse , etc. La connaissance de cette maladie est d’autant plus essentielle , que , si elle est confondue avec une affection asthénique et traitée par des remèdes stimulants , elle se convertit en une inflammation aiguë, et est bientôt suivie d’une mort inévitable. Les principales causes qui donnent lieu à l’entérite chronique sont , l’abus de la méthode excitante , l’oubli des évacuations sanguines dans la première période de l’empoisonnement, et les erreurs diététiques pendant la convalescence.
La première indication qui se présente consiste à combattre cet état de phlegmasie par un régime doux , et par des évacuations sanguines proportionnées aux forces , à l’âge et à la constitution du malade. S’il est sujet au flux hémorrhoïdal , on appliquera d’abord des sangsues au fondement , et ensuite sur les parties de l’abdomen les plus sensibles. On prescrira en même temps des embrocations huileuses , des fomentations , des cataplasmes , des demibains , et des lavements préparés avec les plantes émollientes et sédatives. On donnera intérieurement des boissons mucilagineuses , du petit-lait édulcoré avec du sirop de gomme arabique , de fleurs de violette , etc. Si le pouls est fébrile , et si les forces ne sont pas trop diminuées , les saignées générales seront nécessaires. Toutefois, ce moyen thérapeutique ne devra être employé qu’avec une sage réserve. Dans les inflammations chroniques , et dans toutes les maladies de long cours , il faut laisser à la nature assez d’énergie pour qu’elle puisse aider de ses efforts les remèdes que l’art met en usage.
Les spasmes et autres symptômes nerveux qui se manifestent à la suite de l’empoisonnement doivent être traités par les antispasmodiques , par de petites doses de sirop diacode , le lait et le quinquina. Observons néanmoins que ces accidents ne sont quelquefois que des affections secondaires ou sympathiques occasionnées par l’inflammation de la membrane muqueuse intestinale : on les fait cesser en combattant la maladie primitive par la méthode de traitement qui lui est propre.
La fièvre lente , l’amaigrissement , la toux , la difficulté de respirer, une expectoration muqueuse, quelquefois striée de sang , annoncent que le poison a porté une impression funeste sur l’organe pulmonaire. Cet état exige l’application des ventouses scarifiées sur la poitrine ou entre les épaules , la saignée générale, si l’état des forces le permet, et l’usage combiné des adoucissants et des toniques doux. Les demi-bains tièdes , le lait d’ânesse , celui de vache ou de chèvre, coupé avec une décoction de plantes balsamiques , telles que le botrys , le mille-pertuis , la millefeuille, les fleurs de sureau et de mauve; les bouillons pectoraux, le lichen d’Islande, le quinquina, les rubéfiants, qu’on promène sur différents points du thorax , peuvent être tour à tour d’une grande ressource.
Mais , de tous les moyens qu’on a conseillés pour combattre l’affection pectorale occasionnée par les poisons âcres , le plus simple , le plus efficace , c’est le lait pris comme remède et comme aliment. Je l’ai souvent employé avec un succès remarquable dans les irritations de la poitrine occasionnées par les sels mercuriels, et surtout par le sublimé. Un jeune homme, d’une complexion délicate , à qui l’on avait imprudemment administré la li-
454 HISTOIRE DES CHAMPIGNONS COMESTIBLES, etc. queur de Van-Swiéten, éprouva un crachement de sang énorme , et , bientôt après , une fièvre irrégulière , accompagnée d’une toux fréquente , de douleurs de poitrine trèsvives, et d’une expectoration suspecte. L’air de la campagne , un régime doux , végétal , et le lait de vache , dont il fit usage pendant trois mois , suffirent pour dissiper tous les accidents. r
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