‹ Histoire des champignons comestibles et vénéneuxChapitre 63 sur 171 · BOLET CENDRÉ. BOLETUS CHS FR EUS · texte numérisé non relu

BOLET CENDRÉ. BOLETUS CHS FR EUS

Boletus cinercus. Fers. Syx. 50 l. — lfolctus floccopus. Fries.

Syst. mycol. 1. p. 595. CilEY. Fl. Par. p. 267. t. 6. f. 10.

Cette espèce est remarquable par son chapeau de couleur cendrée ou grisâtre , bombé , charnu , recouvert d’écailles droites , épaisses , velues , très-rapprochées, surtout vers le centre, et qui lui donnent un aspect peluché ou floconneux. Les tubes sont blancs à leur naissance , ensuite colorés par les sporules qui sont d’une couleur ferrugineuse. Le pédicule, haut de deux à trois pouces, peluché, écailleux, ainsi que le chapeau , un peu renflé à sa base , offre à sa partie supérieure un anneau membraneux et persistant. Ce beau champignon est rare. Je ne l’ai observé qu’une seule fois dans la vallée de Fleury.

Sa chair, ferme, épaisse, prend, suivant M. Chevallier, une teinte un peu rose lorsqu’on la coupe. D’après notre observation , cette teinte est légèrement azurée. Au reste , nous ne saurions conseiller l’usage de ce bolet, dont l’odeur et le goût n’offrent rien d’agréable.

Le genre bolet renferme bien encore quelques autres espèces , dont les unes sont , d’après le témoignage de Paulet , d’une nature suspecte ou délétère , et les autres usuelles en Toscane , suivant Micheli ; mais leurs caractères sont exposés d’une manière trop imparfaite par ces deux naturalistes, pour pouvoir en parler ici avec quelque utilité.

En parcourant la tribu des bolétacées , on a pu se convaincre qu’elle renferme un certain nombre de plantes vé-

néneuses. Outre l’observation que nous avons rapportée et qui nous est particulière, on trouve dans l’ouvrage de Paulet plusieurs faits qui prouvent que les bolets à pulpe verdâtre ou bleuâtre sont très- dangereux , et quelquefois mortels.

PREMIÈRE OBSERVATION

Quatre enfants du village de Chatou furent empoisonnés par de semblables champignons assaisonnés avec du beurre. Les premiers symptômes que fit éclater cet empoisonnement furent des envies fréquentes de vomir, des évacuations de matières noirâtres, des douleurs déchirantes d’entrailles, la constriction spasmodique de la gorge avec perte de connaissance. Un de ces enfants , qui en avait mangé le moins , fut sauvé avec du bouillon émétisé , qui lui fit rendre le reste des champignons. Quant aux trois autres, ils n’eurent aucune évacuation ; leur état ne fit qu’empirer, et ils moururent le lendemain , après des douleurs inouïes , dans le délire et dans des convulsions générales.

On voit, par cette observation, que l’émétique a été d’un grand secours pour un de ces enfants , en éliminant le résidu du poison, tandis que les trois autres malheureux, qui ne purent rien avaler à cause du trismus des mâchoires , périrent en vingt-quatre heures. Dans cette circonstance, la saignée, les bains tièdes, les topiques émollients et sédatifs auraient été éminemment utiles pour combattre l’irritation inflammatoire des organes gastriques , et dissiper l’état de spasme. Lorsque l’empoisonnement est récent, et que l’irritation n’est pas trop vive, les vomitifs sont presque toujours suivis d’un prompt et heureux effet. Il est d’autant plus important de ne pas en re-

tarder l’emploi , qu’ils préviennent l’absorption des molécules délétères.

DEUXIÈME OBSERVATION

L’empoisonnement qui suit a été causé par un mélange de plusieurs espèces de champignons où se trouvaient des ceps de mauvaise qualité.

Le 6 octobre , à dix heures et demie du soir, le docteur Loubet , de Saint-Gaudens , fut appelé chez le sieur Beyt, qui avait été empoisonné avec sa femme et deux de ses enfants par des champignons. Ils les avaient mangés à souper, et, deux heures après, ils éprouvaient déjà, surtout le père et la mère, un violent choléra-morbus , avec une douleur très-aiguë à la région ombilicale. Ces symptômes étaient accompagnés d’une soif que la boisson la plus abondante ne pouvait apaiser, et de la suppression totale des urines. Le pouls était presque dans l’état naturel. Ils n’avaient pris encore que de l’eau tiède et du vinaigre pur, dont ils crurent devoir faire usage , parce qu’ils n’avaient bu que de l’eau à leur souper.

Le docteur Loubet administra l’ipécacuanha à tous les quatre , et il en seconda l'effet avec l’eau tiède , à laquelle il ajoutait une cuillerée d’huile d’olive par tasse. Les évacuations devinrent plus fréquentes et plus copieuses, mais sans amélioration notable. Il prescrivit alors l’usage de l’oxycrat , dont les malades burent largement jusqu’au lendemain matin. Malgré cette abondante boisson , les symptômes 11e diminuèrent point d’intensité , et il survint des crampes très-violentes dans tous les membres. Enfin, on eut recours à une boisson antispasmodique et à l’éther, dont on donnait de temps en temps une quinzaine de

gouttes. Ces derniers moyens, secondés de quelques lavements et continués jusqu’à neuf heures du soir, dissipèrent comme par enchantement les douleurs , les crampes , la soif, et rétablirent le cours des urines. Cette malheureuse famille passa la nuit suivante dans un calme parfait, à l’exception de la mère, qui eut encore toute la nuit des évacuations , mais moins abondantes. Deux jours après , tous les accidents avaient entièrement disparu.

Cette observation nous a été communiquée par M. Tournon, professeur de matière médicale à Toulouse.

Nous ne saurions trop recommander aux mycophiles d’examiner avec soin les plantes de ce groupe, dont quelques-unes sont très-vénéneuses , d’après la remarque des anciens, et d’après les faits nombreux recueillis par les modernes. C’est en parlant de ce groupe que Pline dit : Suilli venenis accommodatissimi .

Les Grecs , et particulièrement Galien , donnaient à ces plantes le nom à'amaniia , que nous avons appliqué à un genre différent. Ils aimaient beaucoup les champignons ; mais ils ne savaient pas toujours choisir les bonnes espèces, comme on peut le voir par ce passage du Banquet des savants d’Athénée : Eparchide raconte que le poète Euripide étant en voyage dans l’île d’Icare fit les vers suivants au sujet d’une mère qui fut empoisonnée à la campagne avec ses trois enfants , savoir, deux garçons déjà formés, et une jeune fille, après avoir mangé de mauvais champignons :

« O soleil qui parcours la vaste étendue du ciel , as-tu jamais vu un accident aussi funeste \ Quoi , une mère , ses deux fils et sa fille enlevés du même coup à mes yeux ! » (Atben. Deipnos. t. 2.)

Au reste , ce n’est point la famille d'Euripide qui éprouva ce malheur, comme l’ont dit et répété plusieurs mycologues modernes.

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