‹ Histoire des chapelles papalesChapitre 35 sur 60 · DES MITRES ET TIARES PONTIFICALES · texte numérisé non relu

DES MITRES ET TIARES PONTIFICALES

Note 4 , page 80.

Les ornements et les insignes du Pontife romain ont exercé l'érudite sagacité d'un grand nombre d'auteurs italiens, et quelques-uns, tels que le cardinal Garampi, Giorgi, Mazzaroni, Angelo Rocca, se sont particulièrement occupés des mitres et tiares pontificales.

La mitre, considérée comme ornement de tête, remonte au temps des Hébreux. Dieu lui-même ordonna à Aaron d'en orner la tête des prêtres» après lui avoir prescrit à lui-même la tiare prophétique, ornée de lames. ( Exod., XXIX, 39; Lév. , viii. ) Dans l'éloge que l'Ecclésiastique ( ch. xlv ) fait de Moïse et d'Aaron, il rappelle la mitre surmontée d'une couronne d'or, destiné anx grands-prêtres. Quand le prophète ordonna, à Jérusalem , emblème de TÉglise épouse de Jésus-Christ , dont il célébrait les gloires futures, de sécher ses larmes , il lui annonça que le Seigneur la revêtirait de justice comme d'un double vêtement, et quil lui mettrait la mitre sur la tête, attribut d'éternel honneur. (Baruch, v.)

Si la mitre, comme on le voit, remonte aux temps les plus reculés, il n'est pas moins vrai de dire que le mot mitre , prêtant à plusieurs interprétations, et ses variations déforme nous étant inconnues, nous ne devons pas être surpris de la trouver sur la tête des pontifes et des rois, comme emblème de leur autorité; et comme ornement , modifiée dans sa forme, sur la tête des femmes.

n paraît que, dans son primitif usage, la mitre, isolée de tout autre ornement, et réduite à n'être que de simples bandelettes, était en usage chez les femmes juives. Judith, après avoir quitté son cilice, se pare de

( Ase )

868 plas beaui habits, et retieut sa magnifique chevelure par un bandeau on mitre qu'elle plaça sur sa tête. Lorsque Isaïe condamne l'orgueil et k mollesse des filles de Sioo, il leur annonce que Dieu, dans sa colère, leur enlèvera leurs bracelets et leurs mitres ou ornements de tête. ( Isaïc, m. )

Eusèbe, d'après le témoignage de saint Polycrate^ évêque d'Ëphèse, rapporte que saint Jean portait des lames ou bandelettes d'or sur la tête, appelées «e'ToXov. Saint Jérôme ( de Scripi, eccles, ) confirme l'assertion d'Eusèbe. Certains auteurs ont appelé du nom de mitre ces ornements de tête que saint Épiphane donne encore à saint Jacques, premier évêque de Jérnlalem, au rapport de saint Clément d'Alexandrie. Le témoignage d'Ammieo- MarcelUn ne permet pas à Tbomassin de révoquer en doute que ces lames, auxquelles on devait donner la forme d'une couronne, ne fussent, dans les premiers temps, des insignes dont les Évêques ornaient leur front. Saint Grégoire de Nazianzc parle clairement de la mitre, ou cidaris, placée sur sa tête : me Pontificem ungis,.,. cidarim capili imponis. Saint Tbéodose, patriarche de Jérnsalem, nous apprend que les successeurs de saint Jacques portèrent comme lui le pétalon. De graves auteurs, tels que Baronius, du Saussai et Tbomassin , regardent l'usage de la mitre comme remontant aux Apôtres eux-mêmes.

Tertullien parle de certains ajustements de femme, appelés mitres; il ne faut pas douter qu'il n'entendit parler que de simples bandeaux à l'usage des femmes, et plus spécialement des vierges consacrées à Dieu. Nous retrouvons, au septième siècle, sinon la même coiffure pour les femmes, du moios le même nom. Isidore de Séville , dans son livre des Origines^ parle d'un bonnet qu'il appelle mitra fœminarum„„profegens caput, ornamenluni devotarum, qu'il distingue du pileus, destiné aux hommes.

Près les thermes de Trajan , à Rome, le pape saint Sylvestre' érigea nu oratoire,. qui devint une église après la persécution, et où ce Pontife tint un concile. Sur les ruines de cette ancienne église on en a bâti une autre, qui lui est dédiée, ainsi qu'à saint Martin , pape ; on l'appelle à Rome Saint- Martin aux Monts , du quartier où elle est située. On y conserve précieusement le corps de saint Sylvestre, et on y gardait aussi une mitre, que la tradition assure avoir appartenu à ce saint Pape. Elle était basse, mais de forme pyramidale : Serico et auro coloris cœruîei, cum imagine B. M» y*, etpueruli Jesu inler duos angelos, L'Église de Valence, en Espagne, s'honore de posséder une des mitres de saint Augustin , dont la forme est plus élevée que celle du pape saint Sylvestre. Ces deux mitres et celle de saint Isidore, d'une forme à peu près semblable , que Gavautus dit avoir vue à Bologne, dans l'église de Sainl-Étienne, sont, au rapport de cet habile commentateur , les trois plus anciennes que nous possédions.

Le nom de mitre est à la fois d'origine hébraïque, syriaque et grecque;^

cet ornement de tête a été appelé par Scaliger, d'après le nom qu'il porte,

mi tre syriaque, diadème grec, ceinture ou bandelette ^ de p-îtcç, fil ou

lien , répondant au mot latjn vinculum, bandeau pour la tête. Les auteurs

( Û57 ) ODt appelé de divers noms la mitre , qnelle qu'ait été sa forme primitive; on la troQve désignée sons les noms ^apeac , cestitm cum gemmis, pileum, phrygium, infula, regnum , auriphryginm , circulare , diverses dénominations rapportées par Gavantus. D'autres ont vouln faire dériver le mot mitre de \>-'h^', vie et substance des plantes, comme pour faire entendre que de la tête deTÉvêque devait descendre cette nourriture spirituelle, dcstiuée à Tentretien du troupeau qu'il est appelé à paître. L'histoire profane nous apprend que la mitre, cet ornement de tête dont nous parlons, mais dont il est difficile de bien préciser la forme, était en usage chez les rois de Perse, de Syrie, de Lydie; chez les Brachraanes, dans l'Inde; et Virgile nous apprend que , chez les Grecs, la mitre n'était pas toujours un ornement. ( Mn* , Uv. viiT. )

La diversité des noms donnés à la mitre, et les changements de forme qu'elle a dû subir, expliquent les opinions contradictoires de certains auteurs, exposées par Catalani dans ses Commentaires , au snjet de l'antiquité de cet insigne épiscopal ; et le cardinal Bona se rejette sur les variations de forme , pour concilier les auteurs qui font remonter la mitre aui temps apostoliques, et ceux qui lui assignent une origine bien plus moderne. 11 est impossible de nier que, dès les temps apostoliques, il n'existât un ornement de tête, véritable distinction et signe d'honneur pour les Évêqucsde l'Église latine et grecque, ornement qui a pu quelquefois être commun aux Prêtres. Le pape saint Célestin envoya le phrygium à saint Cyrille, patriarche d'Alexandrie, et l'Église universelle range la mitre parmi les insignes que le Christianisme naissant lui a légués.

11 nous est impossible de dire quelle était la véritable forme de ce phrygium et des diverses mitres usitées dans l'antiquité. On trouve, à Rome, dans la bibliothèque des Dominicains, un Pontifical du neuvième siècle, où l'Évêque porte une mitre de forme carrée; mais il est facile de comprendre qu'une certaine analogie de forme devait cependant régner parmi ces insignes : c'étaient des bandelettes assujettissant sur la tête une couronne, un diadème , un bonnet brodé, dont la forme se terminait le plus généralement en cône; de là l'expression usitée dans certains auteurs, de mitra /wr6f/2<ïto, que quelques-uns réservent pour la couronne ou règne pontifical , comme nous le verrons.

Les anciens bandeaux qui pouvaient assujettir cet insigne épiscopal, et qui lui ont peut-être donné son nom , ne sont plus que des ornements secondaires et un souvenir de l'ancienne forme; ce sont aujourd'hui les fanons de la mitre, dont la forme nouvelle, telle que nous la voyons aujourd'hui dans l'Église latine , date, d'après l'opinion générale, du commencement du onzième siècle. ( Yoy. Gavantus , Martène et IVlabillon. )

La mitre a été accordée aux Cardinaux, à quelque ordre qu'ils appartiennent; plusieurs Abbés chefs de monastères ont eu le privilège de la porter; les auteurs ecclésiastiques en donnent l'énumération. Nous ne pouvons rapporter ici les différentes significations allégoriques ou mystiques attachées à

l'insigne dont nous parlons ; nous nous contenterons de dire que l'Église le donne à l'Évêque comme un casque de défense et de salut; galeam munitionis et salutis; qu'elle est un symbole d'honneur et de suprématie, comme une imitation de cette couronne ou tiare placée autrefois sur la tête d'Aaron lui-même. Les fanons sont comme un emblème des deux Testaments, par allusion aux deux rayons qui jaillirent de la tête de Moïse, et comme le symbole des deux interprétations de la sainte Écriture. La mitre et la crosse sont les signes de l'autorité épiscopale : auctoritatis et comniinalionis insignia.

Le Pape, comme les Évêqnrs, se sert, suivant la circonstance , dans l'exercice de ses fonctions ecclésiastiques, de trois mitres : la glorieuse, ornée de pierres précieuses , et d'un cercle d'or qui en forme comme la base; la deuxième, également riche, mais dégarnie de ce cercle; enfin, la mitre blanche, de drap d'argent. Le Cérémonial romain de Grégoire X, et VOrdo romain du cardinal Slefanescci , prescrivent ces trois mitres : le Pape se sert de la première in diebus festivis; de la deuxième ciim sedet in consistorio etjudicat; la troisième est la mitre de deuil et de pénitence.

Parmi les mitres que possédait il n'y a pas encore long-temps la sacristie pontificale, plusieurs étaient remarquables parla beauté de leur travail; on distinguait celles de saint Pie Y et de Paul Y. Cette dernière mitre était enrichie de bijoux précieux, et faisait partie des joyaux pontificaux gardés au château Saint-Ange. Deux autres avaient été faites par ordre de Pie VI; la première, en 1780: des perles fines, des saphirs, des émeraudes, des rubis, des grenats et des amétistes, enchâssés sur un fond d'or, brillaient sur les deux côtés de cette mitre; sur le devant on voyait le Saint-Esprit aa milieu d'une gloire formée de pierres précieuses, et, sur le derrière, les armes du Pontife, formées de brillants et d'émeraudes. La seconde mitre fut faite l'année suivante; elle était aussi riche que la précédente; toutes les pierreries qui l'embellissaient étaient sur un fond d'argent; on y voyait des topazes, en forme de triangle, représentant la Trinité au milieu d'une gloire dont les rayons étaient formés de perles fines. Le derrière de la mitre était orné d'un médaillon, au milieu duquel on voyait le phénix entouré de flammes; on lisait Finscription suivante, en lettres formées de brillants : Felut phénix in œternuni vivet. Des topazes, des émeraudes, des turquoises, formaient les armes du Pontife. Cancellieri nous a laissé une description détaillée de ces magnifiques mitres; nous dirons plus tard ce qu'elles sont devenues.

Des tiares pontificales.

Plusieurs écrivains ont confondu la mitre avec la couronne ou regnum; la distinction est cependant clairement annoncée par Innocent III, dans un sermon sur la fêle de saint Sylvestre, quand il dit : Romanus Pontifex in signum imperii, utitur regno, et in signum pontificiit utitur mitrd. Ajoutons cependant que, malgré cette distinction, il paraît que la couronue

OU regnum n'était autre chose qu'une mitre ornée du cercle dont nous avons parlé, et qui ressemblait à une couronne sur le front du Pontife, mitra turhinata cum corona. Lorsque deux autres couronnes ont été ajoutées à cette première, elle est devenue trirègne. Le premier Pontife représenté portant cette espèce de diadème à une seule couronne, est saint Sylvestre, qui l'avait reçu des mains de l'empereur Constantin. Les trois couronnes qui constituent la tiare ou le trirègne, sont l'emblème du pouvoir pontifical, impérial et royal, que réunit en sa personne le successeur de saint Pierre; elles rappellent symboliquement aux fidèles le pouvoir exercé par le vicaire de Jésus-Christ dans l'Église militante et souffrante , et même dans l'Église triomphante, par le privilège qu'il a de décerner le culte public aux serviteurs de Dieu qui ont mérité d'être honorés comme saints. Les plus anciennes statues de saint Pierre trouvées à Rome, représentent cet Apôtre portant trois clefs; elles sont comme le symlaole de celte triple autorité qui lui fut dévolue , ainsi qu'à ses successeurs , par Jésus-Christ même.

On conservait autrefois au château Saint-Ange les belles tiares de Boniface VllI, de Clément V, d'Eugène IV, de Paul II et de Léon X, qui depuis long-temps n'existent plus. Ces deux dernières étaient celles que Clément VU emporta avec lui au château Saint-Ange, et qu'il fut forcé de faire démonter. Benvenuto Cellini, qui nous l'apprend lui-même, après en avoir ôté les diamants , les cousit sur les épaules du Pape. Après le sac de Rome par les troupes du connétable de Bourbon , il ne resta que le trirègne de Jules IL Pie VI, qui ne le céda en magnificence à aucun de ses prédécesseurs, fit refaire la tiare de Jules II, et Cancellieri nous en a laissé une description. Il nous suffira de dire qu'elle était enrichie de trois diamants de grande dimension , de trente-six autres plus petits , de vingt-quatre rubis, de vingtdeux saphirs orientaux d'un très-grand volume, de vingt-quatre émeraudes, de douze rubis, d'une grande quantité de perles orientales, et d'autres précieuses pierreries. On lisait en caractères formés de diamants, ces paroles : Ex munificentia Pu FI, Au sommet était une émeraude qui formait comme le piédestal d'une croix en diamants, placée au faîte de cette magnifique tiare.

Pie VI ne se borna pas à restaurer la tiare de Jules II; il fit embellir aussi celles de plusieurs Pontifes postérieurs à la prise de Rome, telles qtïe les tiares de Paul III, de Clément VIII et d'Urbain VIII. Ainsi restaurées, elles ont été décrites par le même Cancellieri ; elles étaient couvertes de perles précieuses, de topazes, d'éraeraudcs, de saphirs, de rubis, au milieu desquels brillaient de gros diamants ; toutes étaient surmontées de croix en brillants. Ces tiares, comme les mitres précieuses dont nous avons parlé, étaient déposées dans le château Saint-Ange , avec le formai , ouvrage de Benvenuto Cellini, et celui qui avait été fait par l'ordre de Pie VI , enfermés dans une caisse en fer, fermée à double serrure, dont le Majordome et le Trésorier avaient les clefs. Dans les cérémonies pontificales, ces deux dignitaires se

( /i60 ) rendaient dans ce château pour y prendre, en présence d'un Chapelain secret et du Joaillier pontifical , les tiares et les mitres sacrées pour l'usage du Pontife et la décoration de Tautel Papal. Un acte dressé par un Notaire de la chambre apostolique déclarait que ces précirnx insignes étaient, pour un temps, livrés à ces fonctionnaires, et le même officier public dressait un autre acte quand ils étaient de nouveau rapportés dans ce château.

U est douloureux de penser que l'iiéroïque Pie VI, forcé par les événements de la guerre, et voulant préserver ses Étals d'une invasion qu'il avait tant de motifs de redouter, préférant, comme le premier des biens, la paii de l'Église aux richesses ramassées par ses prédécesseurs depuis Sixte-Quint, céda au gouvernement français, par le traité de Tolentino ( 19 Février 1797), les riches joyaux qui embellissaient les tiares et les mitres pontificales. Les diamants, les pierreries et autres effels précieux entrèrent dans les trcnle millions que ce malheureux Pontife fut obligé de payer aux commissaires du Directoire *.

La sacristie pontificale possède aujourd'hui plusieurs tiares, entre autres celle qui est connue à Rome sous le nom de tiare de Napoléon , parce qu'elle fut un don de Napoléon à Pie VU, qui s'en servit pour la première fois an pontifical des apôtres saint Pierre et saint Paul, le 29 Juin 1805, et celle de Grégoire XVI, que la sacristie pontificale doit à cet auguste Pontife.

La première de ces tiares est eu velours blanc ; les trois couronnes sont dessinées sur ce fond blanc par trois rangs , à peu près à égales distances , de saphirs, d'émeraudes, de rubis, de perles et de diamants; la partie supérieure et convexe consiste en un fond d'or ; sur le sommet est une large émeraude, surmontée d'une croix en diamants. Nous avons admiré de bien près celte liare, que nous avons entendu estimer 80,000 ccus romains (428,000 fr. ) La seconde a été faite par Borgognone, habile joaillier du Pontife régnant.

* C'est de ce malheureux traité de Tolentino , que date Tépuisement des finances romaines. Il n'est pas de gouvernement qui , placé dans les mêmes conditions que le gouvernement pontifical , (iût pu satisfaire à de si terribles exigences, et remplir avec tant de loyauté les despotiques conditions qui lui étaient imposées. Du reste, Napoléon ne pouvait se méprendre sur les suites funestes de ce traité , qui , d'après lui , entraînait inévitablement la ruine de Rome. O^oy. la Vie de Pie VII, par M. Artaud , l.cr vol. ) Mais la providence eu avait décide autrement : la puissance du vicaire de Jésus-Christ devait , plus tard , échapper à des dangers plus pressants encore , et l'œuvre de Dieu ne devait pa^ périr.

L'art. 10 du traité de Tolentino porte : « Sa Saînletc s'engage à faire payer et délivrer, à Foligno, avant le 5 Mars 1797, la somme de quinze millions en monnaie et cinq millions en diamants ou autres objets précieux.... » L'art. 12 porte : « Le Pape paiera à la République française , en numéraire , diamants ou autres valeurs , la somme de quinze millions de livres tournois.... » Ces sommes et ces valeurs furent délivrées, conformément au traité, en moins de deux mois ; on était pressé de procéder à la spoliation de ce gouvirnement pontifical , que Je philosophisme du dix-huitième siècle s'était flatté d'anéantir.

Page 1