DE LÀ TRINITÉ DES PÈLERINS
Note 5, PAGE 272.
L'hospice de la Trinité des Pèlerins fut fondé par saint Philippe de Nerf, en 1548, pour recevoir et entretenir pendant trois jours les pèlerins, hommes et femmes, que la dévotion amène à Rome. On j admet également pour trois ou six jours les pauvres voyageurs et les convalescents sortant des différents hôpitaux de la ville.
La moyenne des pauvres et des étrangers nécessiteux reçus dans la maison, varie suivant les différentes saisons de Tannée. A l'approche de la Semaine sainte, les derniers jours surtout, leur nombre dépasse ordinairement trois cents. Le Mercredi, le Jeudi et le Samedi saints, les Cardinaux , la noblesse romaine, les principaux membres de la bourgeoisie, et généralement tous ceux, citoyens ou étrangers, qui sont inscrits sur la liste des confrères, viennent laver les pieds aces inconnus, qu'ils appellent chrétiennement/îra/e//ipeWegfr//iï, et les servir à table. Ces jours-là, le public est admis à circuler dans les salles de l'hospice, une heure après VJngelus»
Nous avons plusieurs fois assisté à cet intéressant spectacle, et nous avons été profondément édifié de la touchante expression d'humilité de ces vénérables Cardinaux , princes de l'Église , revêtus du sac des simples confrères, et qu'on ne reconnaît qu'à leur barrette, que nous avons vus s'abaisser devant de pauvres paysans des Apennins ou des Sabines, venus pour recevoir, au grand jour de Pâques, la bénédiction du père commun des fidèles.
A la même heure , les dames et les princesses romaines remplissent les mêmes devoirs de charité auprès des femmes pèlerines accourues à Rome ,^ dans des salles particulières du même hôpital.
DE l'adoration DE LA CROIX.
Note 6 , page 285.
A trois ans d'intervalle, il nous a été donné d'assister deux fois à Tadoration^de la croix dans la chapelle Sixtiiie. Là, comme à Saint-Pierre , la per^
aoDne da soayerain Pontife fixe les regaids et Fattenlion des étrangers.
Grégoire XVI apporte à cette cérémonie, si touchante par elle-même, une piété si humble et si profonde , que la dignité de chef de l'Église semble grandir aux jeux du chrétien à mesure qu'elle cherche à s'abaisser. La majesté du vicaire de Jésus-Christ s'efface devant l'humilité du prêtre et du chrétien 9 dans ce jour où tontes les grandeurs s'anéanàssent.
Le Pape descend du trône ; il marche seul , et arrivé à l'extrémité du banc des Cardinaux, il ne se trouve qu'à une très»petite distance des étrangers placés derrière ce banc. Un silence respectueux règne dans cette parUe de la chapelle; toutes les bouches sont muettes, et tous les yeux sont attachés sur la figure si grave de Grégoire XVI. Il ne porte de ses insignes pontificaux quelAfalda, plus courte que celle des grandes solennités, et l'aube, retenue pur un cordon de couleur rouge. 11 a constamment les mains jointes sur la poitrine ; ce n'est que devant la croix qu'il les désunit pour jeter dans le bassin les pièces d'or qu'il offre, et qui s'échappent de sa bourse. Dans les trois prostrations, il s'agenouille seul, et échappe aux mouvements étudiés des Camériers qui l'entourent : trois fois le front de l'auguste vieillard touche le pavé du sanctuaire; et lorsque, prosterné au milieu de la chapelle, il repose ses lèvres sur les plaies sacrées du Dieu crucifié, la foi du chrétien s'exalte, en se rappelant que cette croix, autrefois objet d'ignominie, reçoit dans ce jour, après avoir conquis et régénéré le monde, les hommages de tout ce qu'il j a de plus grand sur la terre.
L'érudit Cancellieri nous a laissé une description de la croix qui a servi à la cérémonie de l'adoration jusqu'au règne de Pie Yll. Son piédestal, en vermeil émaillé, représentait la montagne du Calvaire; il était entouré de petites roses en émail, de saphirs, de grenats et de rubis. La croix était en or moulu ; le christ en or émaillé, retenu par trois diamants en forme de clous. Elle était, en outre, enrichie de perles précieuses d'une grande valeur, de saphirs et de rubis. Sur le revers des bras de la croix étaient burinées avec art diverses fleurs, et au centre était enchâssée une parcelle du bois précieux , instrument de notre rédemption. Cette magnifique croix était un cadeau de Paul II, élu en 1464. Elle n'a pu échapper au sort des révolutions, et fut démontée dans les jours désastreux du pontificat de Pie YI.
La croix qui sert aujourd'hui à la chapelle Sixtine, et qui remplace celle dont nous venons de parler, est en ébène, garnie en vermeil ; elle a à peu près 45 centimètres de hauteur.
DU MISERERE d'aLLEGRI.
Note 7, PAGE 29S.
Il est peu de compositions musicales qui aient joui de plus de célébrité que le Miserere d'Âllegrî. Nous réunissons ici les jugements portés par divers écrivains qui ont entendu exécuter à la chapelle Sixtine l'œuvre admirable du musicien de Fermo.
a La musique de ce Miserere est la plus belle chose que l'on puisse es*
tendre; quoique déjà ancieune, il n'y a rien de pln$ pathétique : il est exécuté par tous les musiciens de la chapelle papale. Il y a des instants où Ton croirait qu'un orgue se mêle aux voix, quoiqu'il uyen ait point du tout. » ( Lalapde , P'oyages en Italie, 1786. )
« De temps à autre, le chant de vingt voix sans accompagnement se faisait tout-à-coup entendre. C'était une harmonie si simple, si calme, si yage, si profondément triste, si différente de tout ce que l'on a jamais entendu , qu'elle semblait venir d'un autre monde. Les morts , du fond de leurs tombeaux , prient sur ce ton là ! Les sons en eux-mêmes pourraient être comparés à ceux de la harpe éolienne ; plus forts cependant , ils ressemblent encore aux vibrations de l'harmonica. » (L.Simond, écrivain protestant» p^oyages en Italie, 1828. )
a C'est le fameux chant d'Allegri qui jouit d'une si haute renommée dans le monde musical : elle est bien méritée; jamais, en effet, le génie de la douleur n'a inventé une hymne plus lamentable et plus gémissante. Ce sont d'abord quelques voix qui s'élèvent sourdement et semblent formuler à peine une angoisse confuse et sans objet. Bientôt le rliythme se développe , le murmure devient sanglot, le sanglot se fait clameur; c'est une succession non interrompue et toujours croissante de notes plaintives qui s'agglomèrent et se précipitent. Oii écoutait au début les sourds gémissements d'un lac orageux, on entend maintenant les lamentations immenses d'un océan tourmenté par tous les vents du ciel; c'était d'abord la voix d'une âme isolée, racontant à ses sœurs une peine mystérieuse, c'est maintenant le concert de l'humanité tout entière, redisant toutes les tortures de son passé et annonçant toutes les terreurs de son avenir. » (Ultalie et la Semaine sainte, par J. Autran , I8il.)
« Le Miserere d'Allegri n'est qu'un chant doublement varié, les versets étant alternativement à quatre et à cinq parties, jusqu'à ce qu'au final les voix se réunissent en une seule harmonie. La note écrite est simple et sans ornements ; mais la tradition , soutenue par la longue expérience d'un goût épuré, a consacré des embellissements qui n*ont pas encore été écrits ou publiés. Le morceau commence par un bel ensemble, d'un caractère particulier, avec un léger crescendo jusqu'au milieu du verset,. où les voix se séparent graduellement pour préparer la terminaison. Alors elles semblent former entre elles un riche tissu de combinaisons harmonieuses : chacune semble se refuser à la résolution générale et dédaigner plus qu'un contact instantané avec les autres, se jouant cependant sur de délicieuses dissonnances, jusqu'à ce que toutes, par des modulations successives, soient ramenées à l'accord parfait sur une cadence suspendue. Dans la seconde partie du verset, c'est un accord diffcrent et plus riche, après lequel les parties se divisent avec plus de grâce encore qu'auparavant. Elles se croisent plus que jamais : celle-ci se glisse et serpente encore à pas légers et craintifs , à travers le labyrinthe des sons les plus doux ; cellc-lù, par des chutes délicieuses^ tombe goutte à goutte, pour ainsi dire, des tons les plus élevés, au niveau
de tout le reste. Si Tane semble enfin parvenir à se dégager , les autres la suivent par leurs cadences imitatives ; on dirait des cordes d*argent se démêlant d'elles-mêmes , et se réunissant autour de la magnifique et profonde basse qui, pendant toutes leurs modulations, s'est à peine départie de sa grave dignité; et là, complétant la plus magnifique harmonie pour éclater dans un crescendo final , qui n'a pas de nom sur la terre.
» Après que tous les versets sont ainsi venus, l'un après l'autre j ajouter à l'impression produite dès les première accords , et sans qu'aucun artifice, aucun embellissement ait pu distraire de la pensée dominante ; quand la réunion des deux chœurs s'est opérée dans ce final si énergique et si harmonieux, et que le récitatif de la prière : « Daignez, Seigneur, prendre pitié de votre famille », s'élève à travers les derniers accents à peine éteints de cette composition entraînante, irrésisistible ; l'âme demeure sous l'empire des sentiments les plus tendres et ks plus solennels, presque dégoûtée des yains bruits de la terre, et aspirant au séjour de la vraie et parfaite harmonie. » ( Conférences sur la Semaine sainte , 1841. )
Nous dirons, en terminant cette note, que ces divers jugements si poétiquement formulés, sur le Miserere d'Allegri , ne sont pas tellement exclusifs et particuliers à celte célèbre composition musicale, qu'ils ne puissent s'appliquer avec justice au Miserere de Bai ni, et à celui qui est exécuté les Mercredi , Jeudi et Vendredi saints , dans la chapelle du chœur des Chanoines à Saint-Pierre, dû au maître de chapelle de cette basilique. Les étrangers qui accourent à Rome ne savent trop auquel donner la préférence, et sans la présence du Pontife à la chapelle Sixtine , peut-être assiégeraient-ils en plus grand nombre les avenues de la chapelle canoniale. Il nous a semblé que les nobles accents du Prophète-Roi s'élevaient plus beaux de douce harmonie, et que la douloureuse expression, moins sublime peut-être, du repentir, est cependant plus pathétiquement rendue dans le Miserere de la basilique Yaticane.