‹ Histoire des Chevaliers de MalteChapitre 11 sur 25 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

Lutte de l'Ordre contre les Turcs et les Égyptiens. — Prise de la grande caraque. — Soliman vient attaquer Rhodes. — Détails du siège. — Capitulation.

(1503) Le successeur du grand maître d'Aubusson fut frère Émcry d'Àmboise,quise rendit immédiatement à Rhodes, où sa présence était nécessaire pour prévenir les mauvais desseins des Turcs et des Sarrasins. Bajazet, débarrassé de la crainte que lui inspirait son frère, avait fait avec le Soudan d'Egypte, contre les chevaliers de Rhodes, une ligue secrète pour détruire une puissance qui ruinait le commerce de leurs sujets. Les corsaires de Bajazet avaient attaqué l'ile de Liro , qui doit être moins considérée comme une île que comme un rocher ou un écueil. Cette petite place était commandée par un ancien chevalier de la langue d'Italie, qui , étant malade à l'extrémité, laissa le soin de la défense à un jeune chevalier piémontais à peine âgé de 18 ans, nommé Paul Siméoni. Comme ce dernier vit que l'artillerie des infidèles avait abattu un grand pan de muraille du château, il fit habiller en chevaliers, et avec la croix blanche , les habitants de l'île, qui

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formaient toute sa garnison , et même leurs femmes, dette nouvelle milice, par son ordre, bordait en foule la brèche. Les Turcs, les prenant pour des chevaliers venus pendant la nuit au secours de l'île, levèrent le siège avec précipitation , de crainte d'être surpris par les galères de l'Ordre.

(1506) Le Soudan d'Egypte, en exécution du traité qu'il avait fait avec Bajazet, avait envoyé dans ces mers sept flûtes, espèces do vaisseaux longs, de bas bord, et qui vont à voiles et à rames; les flûtes étaient chargées de troupes de débarquement, et le dessein du commandant était de tenter l'entreprise de Lango. Deux de ces flûtes ayant été surprises par les chevaliers, ils y firent entrer des soldats et des matelots chrétiens, et rejoignirent la flottille. Les musulmans, croyant que c'étaient les leurs qui revenaient, se laissèrent joindre sans défiance, et furent promptement défaits.

(1507) Ce petit avantage fut suivi d'une entreprise bien plus considérable que lit un des vaisseaux de la Religion. 11 parlait tous les ans d'Alexandrie une grande caraque qui portait d'Egypte en Afrique, à Tunis et jusqu'à Constantinople, des soieries, des épiceries et toutes sortes de marchandises, que les sujets du soudan tiraient des Indes par la mer Rouge. Ce vaisseau était d'une grandeur si extraordinaire, qu'on prétend que la cime du grand mât des plus grandes galères n'approchaient pas de la hauteur de la proue de cette énorme machine. A peine six hommes en pouvaient-ils embrasser le mât. Ce

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bâtiment avait sept étages, dont deux allaient sous l'eau; outre son fret, les marchands et les matelots nécessaires à sa conduite, il pouvait encore porter mille soldats pour sa défense. C'était comme un château flottant armé de plus de cent pièces de canon. Les Sarrasins appelaient cette caraque la reine de la rner. D'Amboise, ayant appris qu'elle était en mer, ordonna au chevalier de Gastineau , commandeur de Limoges , et qui montait le premier vaisseau de guerre de la Religion, de tâcher de rencontrer la caraque, de la combattre, mais d'employer plus d'adresse que de force pour s'en rendre maître, et surtout sans la brûler ni la couler à fond. Le commandeur rencontra sa proie un peu au delà de l'île de Candie. Les infidèles, pleins de confiance dans leurs forces et de mépris pour le bâtiment chrétien , ne s'écartèrent point de leur route. Cependant le chevalier envoya un de ses officiers sommer le capitaine de la caraque de lui livrer son vaisseau. Cette première ambassade ayant été reçue avec hauteur, de Gastineau envoya une seconde fois son officier, et à la faveur de ces pourparlers il s'avançait toujours, et se trouva insensiblement bord à bord de la caraque ; en sorte que les Sarrasins ayant menacé l'envoyé de le jeter à la mer s'il revenait chargé de pareilles propositions, il ne fut pas plutôt rentré dans le vaisseau de la Religion, que le commandeur lâcha une bordée de son canon chargé à cartouches, qui tua le capitaine sarrasin. Les officiers et les marchands qui montaient la caraque, étonnés d'une

salve si meurtrière, et voyant qu'on se disposait à leur lâcher une seconde bordée, calèrent les voiles et offrirent de se rendre.

On ne peut exprimer toutes les richesses qui se trouvèrent dans cette prise, outre de très-grosses sommes d'argent et les pierreries dont les marchands étaient chargés. Le Soudan , pour les racheter, ainsi que ses autres sujets, envoya plusieurs balles de poivre, gingembre, cannelle, gérofle, et un grand nombre de riches tapis , des camelots et différentes sortes de marchandises de grand prix. Peu de jours après , les vaisseaux de la Religion prirent encore trois navires des Sarrasins , dont on envoya vendre les marchandises en France; et, du produit de cette vente, les agents de l'Ordre renvoyèrent à Rhodes du canon, des armes et des provisions de guerre.

(1510) Le soudan, irrité de tant de pertes, résolut d'augmenter son armée de mer; c'est pourquoi il envoya vingt- cinq vaisseaux de différentes grandeurs chercher du bois propre à la construction des vaisseaux, que le sultan lui avait permis de couper et de façonner dans le golfe d'Aïazzo. Le grand maître, instruit de l'arrivée de la flotte égyptienne dans le golfe , fit armer une flotte qui alla combattre celle des Égyptiens, et la défit. Les chevaliers prirent dans ce combat onze navires , quatre galères, et coulèrent le reste à fond.

(1511) Ces prises dédommagèrent le trésor des frais d'armement qu'il avait faits. D'ailleurs, à celte

époque, la plupart des chevaliers, par esprit de désappropriaiion , consacraient au bien commun de la Religion leurs prises et les économies qu'ils pouvaient faire sur leurs commanderies.

(1512) Le grand maître d'Amboise employa aussi tous les biens attachés à sa dignité, soit au soulagement des pauvres , soit aux fortifications de Rhodes. La mort le surprit dans de si louables occupations, âgé de soixante-dix-huit ans. Prince sage, habile dans le gouvernement, heureux dans toutes ses entreprises, qui enrichit son Ordre des dépouilles des infidèles, sans s'enrichir lui-même, qui mourut pauvre, et qui n'en laissa point dans ses États.

Guy de Blanchefort, grand-prieur d'Auvergne, fut élu pour lui succéder 5 mais il mourut en mer comme il se rendait à Rhodes.

(1513) Le conseil choisit pour lui succéder l'amiral Caretle, qui convoqua aussitôt un chapitre général dans lequel on s'occupa surtout de régler la défense de l'île, car on s'attendait d'un moment à l'autre à être assiégé par les Turcs.

(1520) Dans ces conjonctures, le grand maître mourut. Frère André d'Amaral , grand-prieur de Castille , réclama avec hauteur celte éminente dignité; mais le plus grand nombre des suffrages se porta sur frère Philippe de Villicrs de l'Ile- Adam, grand- prieur de France. On dit que le chancelier d'Amaral, outré de colère de n'avoir pas été élu, conçut contre le grand maître une fureur haineuse qui s'étendit à tout l'Ordre, et que, pour en assurer

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la perte , il se mit en rapport avec Soliman , et lui communiqua tous les renseignements qui pouvaient le faire réussir dans une attaque contre l'île.

Cependant le nouveau grand maître s'était embarqué à Marseille, après avoir réuni toutes les ressources qu'il avait pu créer. Son voyage fut signalé par deux événements remarquables. Il montait la grande caraque de l'Ordre, et était suivi par quatre felouques chargées des approvisionnements. Le feu prit à son vaisseau , et fit en quelques instants des progrès inquiétants. Tout l'équipage voulait abandonner la caraque, mais le grand maître défendit, sous peine dévie, que personne sortît du bâtiment; et il dirigea le travail avec tant d'habileté, que le navire fut sauvé par ceux qui voulaient l'abandonner. Plus loin, il fut assailli par une tempête furieuse, et la foudre, étant tombée sur la caraque, pénétra dans la chambre de poupe, tua neuf hommes et brisa l'épée du grand maître sans endommager le fourreau. Sans s'inquiéter de ces événements , que quelques-uns regardaient comme de fâcheux pronostics, le grand maître arriva à Rhodes, où il fut accueilli avec enthousiasme : il semblait que sa présence valut une armée.

Soliman, qui venait de se rendre maître de Belgrade, s'apprêta à diriger toutes ses forces contre Rhodes; il nomma le pacha Mustapha, son favori et son beau-frère , pour général de l'armée de terre ; Curtogli pour grand amiral ; le pacha Achmet, habile ingénieur, pour conduire les travaux du siège;

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