‹ Histoire des Chevaliers de MalteChapitre 12 sur 25 · BB^B · texte numérisé non relu

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et il voulut que Péri , son ancien gouverneur, et qui avait toute sa confiance , servît Je conseil à Mustapha, jeune général qui pouvait n'avoir pas autant de prudence el de capacité que de courage et de valeur.

A celte époque, un briganlin de la Religion, commandé par un frère servant, ayant été enlevé par les Turcs, proche de Rhodes, on prit cet acte d'hostilité comme une déclaration de guerre. Le grand maître s'y prépara avec toute l'habileté et les précautions d'un ancien capitaine, qui avait vieilli dans l'exercice des armes. Le chancelier d'Amaral lit tous ses efforts dans le conseil pour entraver les sages mesures du grand maître, mais la prudence et l'activité de ce chef suffisaient à tout.

Le frère servant Antoine Rosio, ayant été envoyé dans l'île de Candie pour recruter des soldats , rendit un grand service à la Religion en ramenant avec lui un gentilhomme bessan , nommé Gabriel Martinengue, excellent ingénieur, qui ne tarda pas à s'associer complètement aux intérêts de l'Ordre en prenant l'habit et en prononçant les vœux de la Religion. Il rendit les plus grands services en perfectionnant les fortifications et en en faisant élever de nouvelles.

Les princes chrétiens, sollicités par le grand maître, lui firent quelques promesses, mais ne lui envoyèrent aucun secours effectif. Cependant l'île ne contenait que six cents chevaliers environ et quatre mille cinq cents soldats. Ce fut avec cette poignée de

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gens de guerre que l'Ue-Adam entreprit de défendre la place contre les inondations de ces armées effroyables que Soliman mettait en campagne dans toutes ses entreprises. On forma quelques compagnies de bourgeois de Rhodes , on rappela les corsaires et les armateurs qui couraient la mer sous la bannière de l'Ordre, et on leur confia la garde du port; les paysans, appelés à la ville, étaient destinés à servir de pionniers.

Enfin Soliman envoya sommer les chevaliers de lui remettre l'île de Rhodes : on résolut de ne lui répondre qu'à coups de canon. Le grand maître ordonna qu'on se préparât à l'action par des jeûnes et des prières : il en donnait l'exemple le premier, et quand le soin du gouvernement lui laissait quelques moments libres, il les passait au pied des autels.

La flotte turque ne tarda pas à paraître en vue de Rhodes , et s'arrêta de l'autre côté de l'île , dans une rade de bonne tenue, à six milles de la ville. Quand les Turcs y eurent rassemblé toutes leurs forces, on comptait dans cette flotte jusqu'à quatre cents voiles, et l'armée de terre était composée de cent quarante mille hommes, sans compter soixante mille pionniers.

Quand tout fut débarqué, on commença à ouvrir la tranchée hors de la portée du canon ; et quand on fut plus près de la ville , les infidèles dressèrent une batterie qui fut bientôt démontée par l'artillerie de la place. 11 ne paraissait rien dans la plaine qui ne fût foudroyé par le canon , et dans de fréquentes sorties

les chevaliers tuèrent un grand nombre de Turcs, nettoyèrent la tranchée et comblèrent les premiers travaux. L'épée achevait ce que le canon n'avait pu faire; on était tous les jours aux mains, et il ne se fit point de sorties où ce qu'il y avait de Turcs dans la tranchée ne fût taillé en pièces.

Les soldats turcs, accoutumés à tirer des pronostics des premiers combats, n'en auguraient rien d'heureux pour le succès du siège. D'ailleurs, par^a sage précaution du grand maître, l'île était comme déserte, sans habitants, sans vivres et sans fourrages; le soldat ne pouvait s'écarter, pour en recouvrer, sans rencontrer des partis sortis des châteaux de l'île; et ces partis, toujours cachés en différentes embuscades, tuaient sans quartier tout ce qui tombait entre leurs mains. Une guerre si pénible et si meurtrière excitait le dégoût et même les murmures de l'officier comme du soldat.

Le pacha Péri, que Soliman avait chargé en particulier de l'instruire exactement de tout ce qui se passerait dans ce siège, crut être obligé de lui donner avis du découragement de son armée, et il lui marquait par sa lettre qu'il n'y avait que sa présence qui pût dissiper les semences de rébellion et ranimer le courage de ses soldats. Ce prince résolut donc de se mettre à la tête de son armée , et il partit pour la Lycie avec un corps de quinze mille hommes.

Pendant que Soliman était en chemin, une simple femme turque, et esclave d'un bourgeois de

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Rhodes, forma seule une entreprise dont cent mille Turcs ne pouvaient venir à bout. Elle résolut de mettre le feu aux principaux endroits de la ville; mais parce qu'elle ne pouvait pas exécuter seule ce projet, elle le communiqua à d'autres esclaves de son pays et de sa religion. Ses mesures étaient si bien prises, que Rhodes aurait succombé sous l'entreprise de cette femme; mais heureusement le secret de la conjuration échappa à quelqu'un des esclaves; ils furent aussitôt arrêtés, et tous, à la question , avouèrent leur conjuration ; il n'y eut que la femme qui, sans rien confesser, souffrit la plus violente torture ; ses juges la firent pendre. On écartela tous les autres conjurés, et leurs membres furent attachés à différents endroits de la ville pour intimider les autres esclaves et tous ceux qui pourraient être tentés de former une pareille entreprise.

Cependant le sultan, après avoir traversé la Carie et la Lycie, se rendit dans l'île de Rhodes et dans son camp, où il fut reçu au bruit de l'artillerie, des tambours, destrornpetteseld.es autres instruments militaires.

Les discours de ce prince, mêlés à propos de sévérité et de clémence, rendirent aux troupes leur première audace et leur ancienne valeur.

Les soldats et les pionniers poussèrent la tranchée sans relâche; on y travaillait le jour comme la nuit. Ils conduisirent leurs travaux jusqu'à la contreescarpe, et, pour rendre leurs lignes plus solides, ils les revêtirent par dehors de poutres et de ma-

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driers bien liés ensemble; on augmenta ensuite les batteries, d'où, pendant plusieurs jours, on tira continuellement contre la ville. Les Turcs se flattaient d'en ruiner dans peu les fortifications ; mais ils furent avertis par un médecin juif qui leur servait d'espion dans la ville, que les murailles étaient à peine effleurées; il leur donna aussi d'autres avis dont ils profitèrent pour changer leurs batteries de place et pour abattre le clocher Saint- Jean, du haut duquel les chevaliers distinguaient tout ce qui se passait dans le camp des musulmans. Ces barbares, trouvant Rhodes couverte et enterrée, pour ainsi dire, sous ses fortifications, résolurent d'élever deux cavaliers d'une hauteur supérieure à ces ouvrages , et qui commandassent la ville et ses boulevards. Les soldats et les pionniers, par ordre du général , apportèrent pendant plusieurs jours des terres et des pierres qu'ils plaçaient entre les postes d'Espagne et d'Auvergne, vis-à-vis du bastion d'Italie. Comme ces deux endroits étaient vus à découvert par le canon de la place, on ne peut exprimer le nombre prodigieux de soldats et de pionniers turcs qui périrent dans ce travailj, mais Mustapha, pour l'avancer, ne se faisait pas grand scrupule de prodiguer la vie de ces misérables, et l'on vit à la tin paraître comme deux collines plus hautes de dix à douze pieds que la muraille, et qui la commandaient absolument. Le général et les autres pachas partagèrent ensuite les attaques.

Le poste d'Allemagne fut le premier attaqué; les Turcs dressèrent plusieurs batteries contre la muraille. On ne croyait pas qu'étant sans terreplein elle pût résister longtemps à la violence du canon; mais le grand maître s'y transporta aussitôt et la lit appuyer en dedans par de la terre, des poutres, des fascines; et comme l'artillerie qui était placée sur la porte de son palais, dans un lieu élevé, voyait à découvert les batteries des infidèles, les canonniers chrétiens les ruinèrent et mirent en pièces leurs gabions et leurs mantelets ou parapets.

Le pacha, rebuté du peu d'effet de sps batteries, les transporta contre la tour de Saint-Nicolas. Il battit la tour avec douze gros canons de fonte; mais il eut le chagrin de voir son canon démonté et ses batteries ruinées par celles de la tour. Pour prévenir cet effet de l'adresse des canonniers chrétiens, il résolut de ne tirer que de nuit, et pendant le jour il enterrait son canon et ses gabions dans le sable; on les remettait sur la plate-forme sitôt que la nuit était venue : plus de cinq cents coups de canon portèrent contre l'endroit de la muraille qui regardait l'occident, et la firent crouler dans le fossé.

Le pacha s'applaudissait de l'effet de cette batterie nocturne; mais il fut bien étonné de voir paraître derrière les ruines une nouvelle muraille terrassée avec son parapet, et bordée d'artillerie, qui en défendait les approches; il fallait se résoudre à

recommencer tout de nouveau à battre cette seconde muraille.

Soliman, en ayant été averti, l'envoya reconnaître; on lui apprit que cette tour était l'endroit de la place le plus fort. Cette considération détermina ce prince à transporter ailleurs ses batteries; Mustapha, par son ordre, s'attacha aux principaux bastions de la place; une prodigieuse artillerie les battit jour et nuit pendant un mois entier. Les Turcs battaient en même temps tous lus bastions; celui d'Angleterre fut le plus endommagé; le grand maître y accourut. Ayant reconnu que les Turcs s'opiniâtraient à cette attaque, il se logea au pied de la muraille, et, dans la crainte d'un assaut , il fit entrer cinquante chevaliers de renfort dans ce bastion.

Les Turcs liraient continuellement, et ils avaient un si grand nombre de canons et tant de poudre, qu'ils rasaient souvent en une heure les ouvrages que les chrétiens avaient eu bien de la peine à rétablir en plusieurs jours. Les chevaliers commençaient déjà à manquer de poudre; d'Amaral était un des commissaires nommés avant le siège pour visiter les magasins; on prétend que, pour favoriser les Turcs et mettre les chevaliers hors d'état de pouvoir longtemps continuer leur défense, il avait déclaré au conseil qu'il s'était trouvé dans la place plus de poudre qu'il n'en faudrait pour soutenir le siège pendant un an entier. On ne fut. pas longtemps sans s'apercevoir du contraire; ce

qu'on avait de poudre était diminué si considérablement, qu'on en aurait bientôt manqué absolument; mais le grand maître, qui avait fait provision de salpêtre, donna tous les chevaux de son écurie pour le broyer par le moyen des moulins qui étaient dans la place; le bailli de Monosque et le chevalier Parisot furent chargés de la conduite de cet ouvrage. Cependant, comme on n'avait pas autant de salpêtre qu'on en aurait eu besoin , les officiers d'artillerie furent obligés de tirer moins souvent, de ménager la poudre, et de la réserver pour les assauts qu'on prévoyait que les Turcs donneraient à la place quand les brèches auraient été élargies.

La guerre, jusque alors, ne s'était faite entre les assiégeants et les assiégés qu'à coups de feu. Les relirades et les retranchements tenaient lieu des murailles abattues ; on ne pouvait emporter ces nouveaux ouvrages que par un assaut, et, pour y mon ter, il fallait tenter la descente du fossé , ou le combler. Soliman , qui avait un nombre prodigieux de pionniers dans son armée , en ht différents détachements pour jeter de la terre et des pierres dans le fossé ; mais les chevaliers, à la faveur des casemates, enlevaient la nuit les décombres qu'on y avait jetés le jour; les autres pionniers étaient employés à creuser des mines dans cinq endroits différents , dont chacun conduisait son approche vers le bastion opposé. Quelques-unes furent éventées par la vigilance de Martinengue, auquel on est redevable de

l'invention de découvrir avec des peaux tendues et des tambours en quel endroit se faisait le travail.

Les Turcs avaient travaillé avec tant d'adresse , que les différents rameaux de ces mines allaient de l'un à l'autre, et tous , pour faire plus d'effet, aboutissaient au même endroit. Marlinengue en reconnut une au milieu du fossé de Provence. De la Fontaine, ingénieur, la fit ouvrir aussitôt, en chassa les mineurs à coups de grenades , et y jeta des barils de poudre qui brûlèrent et étouffèrent les Turcs qui étaient dans ces conduits souterrains. Mais, quelques soins qu'il prît, il ne put éviter que les infidèles ne fissent jouer deux mines l'une après l'autre sous le bastion d'Angleterre , dont l'effet fut si violent , qu'elles renversèrent plus de six toises de la muraille, dont les ruines comblèrent le fossé.

La brèche se trouva si large , et la montée si facile , que plusieurs bataillons des infidèles qui attendaient le succès de la mine se présentèrent aussitôt à l'assaut avec de grands cris et le sabre à la main. Ils gagnèrent d'abord le haut du bastion , y plantèrent sept enseignes, et s'en seraient rendus maîtres s'ils n'avaient rencontré derrière une traverse qui les arrêta. Les chevaliers, revenus de l'étourdissement qu'avait causé le bruit effroyable de la mine, accoururentau bastion et chargèrent les Turcs à coups de mousquets, de grenades et de pierres. Le grand maître , dans le moment que la mine joua , était dans une église voisine , où il implorait du Ciel, au pied des autels , le secours que les princes de la terre

lui refusaient. Il jugea bien, à l'horrible fracas qu'il entendit, que l'éclat qu'avait fait la mine serait suivi d'un assaut ; il se leva aussitôt, et dans le moment que les prêtres de cette église, pour commencer l'office , entonnaient cette prière préliminaire , Deus, in adjutorium meum intende, Seigneur, venez à mon secours : « J'accepte l'augu re ! » s'écria le pieux grand maître. Et se tournant vers quelques anciens chevaliers qui l'avaient accompagné : « Allons , nos frères, leur dit-il, changer le sacrifice de nos louanges dans celui de nos vies , et mourons , s'il le faut , pour la défense de notre sainte loi. »

Il s'avance aussitôt la pique à la main , monte sur le bastion, joint les Turcs , écarte, renverse et tue tout ce qui ose lui résister ; il arrache les enseignes ennemies , et regagne impétueusement le bastion. Le général Mustapha , qui , de la tranchée , vit la consternation et la fuite de ses soldats, en sort le sabre à la main , tue les premiers fuyards qu'il rencontre , et fait voir aux autres qu'ils trouveraient encore moins de sûreté auprès de leur général que sur la brèche. 11 s'y avance lui-même avec audace 5 la honte et ses reproches ramènent à sa suite les fuyards, le combat se renouvelle; la mêlée devient sanglante; le fer et le feu sont également employés de part et d'autre ; on se tue de loin et de près à coups de mousquet ou d'épée; on en vient à se prendre corps à corps , et le plus fort ou le plus adroit tue son ennemi à coups de poignard. Les Turcs , en butte aux arquebusades , aux pierres ,

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aux grenades et aux pots de feu, abandonnent enfin la brèche et tournent le dos- en vain leur général tâche, par menaces et par promesses , de les rappeler; tous s'écartent, tous fuient. Mais ils trouvèrent , en fuyant, la mort qu'ils appréhendaient de rencontrer dans le combat; et de différents endroits de la place on rit un feu si continuel d'artillerie sur le pied de la brèche, qu'on prétend que dans cette dernière occasion ils perdirent trois mille hommes et trois sangiacs ou gouverneurs de place.

Il ne se passait presque point de jour qui ne fût signalé par quelque nouvelle attaque. Chaque officier général, pour plaire au grand-seigneur, tâchait, aux dépens de la vie des soldats, d'avancer les travaux dont il s'était chargé. Le pacha Péri, ancien capitaine , malgré son âge avancé , se distinguait par des entreprises continuelles : il s'était attaché au bastion d'Italie, et ne laissait en repos les assiégés ni jour ni nuit. Dans l'espérance d'emporter cet ouvrage , il fit cacher derrière un cavalier qu'on avait élevé sur les bords du fossé, un gros corps d'infanterie ; et le 13 septembre , à la pointe du jour, et lorsque les assiégés, épuisés par la fatigue et par des veilles continuelles , s'étaient laissés surprendre au sommeil, il fit monter à l'assaut ses troupes, qui coupèrent d'abord la gorge aux sentinelles, passèrent la brèche, et étaient près d'emporter les retranchements, lorsque les Italiens, honteux de voir les ennemis si près d'eux, se poussèrent avec fureur contre ces infidèles , qui ne se

défendaient pas avec moins de courage et de résolution.

Le combat se maintint longtemps par la valeur des uns et des autres. Le grand maître, que sa valeur et son amour pour son Ordre rendaient présent à toutes les attaques, accourut au secours avec une troupe particulière de chevaliers attachés à sa personne.

Péri , jugeant bien qu'il s'opiniâlrerait en vain à une attaque défendue par le grand maître, se contenta d'entretenir le combat; et ayant tiré ce corps d'infanterie derrière le cavalier dont ils étaient couverts , il se mil à leur tête , et alla attaquer un ouvrage construit du temps du grand maître Carette, et qu'il prétendait surprendre. Ses troupes se présentèrent à l'assaut avec beaucoup de résolution; mais elles n'en trouvèrent pas moins dans le chevalier d'Andelot, qui défendait cet ouvrage. Les citoyens et les habitants accoururent à son secours ; les Turcs se virent bientôt accablés de grenades, de pierres, de bitume et d'huile bouillante : l'artillerie qui était sur les lianes des bastions voisins , enfilant les fossés, fit un carnage horrible de ces infidèles. Péri , après avoir perdu beaucoup de monde dans ces deux attaques , se vit forcé malgré lui de faire sonner la retraite.

Le 17 septembre, Mustapha et Achmet, s'élant concertés, donnèrent encore un assaut furieux au bastion d'Angleterre, et le visir tua de sa main plusieurs chevaliers; mais les infidèles furent en-

core repoussés, après avoir fait éprouver des pertes sensibles à la Religion.

Ce fut en ce temps-là qu'on découvrit la trahison du médecin juif qui, par ordre de Selim, s'était autrefois établi dans Rhodes , où il servait d'espion aux Turcs : on le surprit jetant dans leur camp une lettre attachée à une flèche. Ses juges le condamnèrent à être écartelé.

Cependant Soliman , irrité du peu de progrès que faisaient ses armes, tint un grand conseil de guerre, où il appela ses principaux capitaines. Mustapha, qui , pour complaire à son maître avant le siège , en avait représenté l'entreprise comme très- facile, redoutant alors sa colère et son ressentiment, proposa de donner un assaut général , et d'attaquer la ville en même temps par quatre endroits différents. Le grand- seigneur approuva cet avis: l'assaut .général fut indiqué pour le 24 septembre , et Soliman, pour inspirer une nouvelle ardeur à ses soldats , fit publier qu'il leur accordait le pillage de Rhodes, s'ils pouvaient l'emporter l'épée à la main. Les Turcs, dès la pointe du jour , redoublèrent leurs batteries, surtout contre les postes qu'ils voulaient attaquer, non -seulement pour élargir les brèches, mais encore afin d'être moins vus en marchant à la faveur de la fumée de l'artillerie. Ils montèrent fièrement à l'assaut en quatre endroits différents; on n'avait point vu depuis le commencement du siège tani de résolution, surtout parmi ies janissaires , qui combattaient à la vue du jeune sultan.

de l'ordre de halte. 151

Le canon de la place commence à tonner : on en vient aux coups de mousquets , d'arbalètes et de flèches. Les chevaliers montrent de tous côtés leur intrépidité ; les soldats , leur obéissance et leur courage : les uns brûlent les assaillants avec des huiles bouillantes et des feux d'artifice , d'autres roulent sur eux de gros quartiers de pierre , ou les percent à coups d'esponton. Ce fut au bastion d'Angleterre qu'il y eut plus de sang répandu : c'était le plus faible de la place , le plus vivement attaqué, et aussi le mieux défendu. Le grand maître y accourt : d'un côté , sa présence inspire une nouvelle ardeur aux chevaliers ; de l'autre , l'espérance du butin encourage le soldat turc. Les chevaliers précipitent les Turcs du haut de la brèche dans le fossé $ on renverse les échelles ; et le canon de la place fait un carnage si terrible, que les Turcs plient, reculent et sont près d'abandonner l'assaut. Mais le lieutenant du général , qui commandait à cette attaque , officier révéré des soldats pour sa rare valeur, les ramène au combat: il monte le premier sur la brèche, y plante une enseigne. Heureusement pour les assiégés , un coup de canon parti du poste d'Espagne le renverse dans le fossé ; sa mort devait naturellement refroidir l'ardeur de ses soldats. Le désir de la venger fit naître en ce moment un sentiment contraire et une espèce de rage et de fureur dans leurs cœurs : ils se précipitent dans le péril, contents de périr pourvu qu'ils puissent tuer un chrétien. Mais toute leur impétuosité ne put faire

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reculer d'un pas les chevaliers. Les prêtres , les religieux , les vieillards et jusqu'aux enfants, tous veulent avoir leur part du péril, et repoussent les ennemis avec des pierres , du soufre et de l'huile bouillante.

Des femmes ne le cédèrent pas en assiduité aux pionniers ni en courage aux soldats : plusieurs perdirent la vie en défendant leurs maris et leurs enfants.

On ne se battait pas avec moins de fureur et d'opiniâtreté aux autres attaques. Le plus grand péril fut au poste d'Espagne ; l'aga des janissaires , qui commandait de ce côté-là , marcha à l'assaut à la tête de ses soldats ; l'artillerie de la place en tua un grand nombre avant qu'ils fussent parvenus au pied de la brèche. Ceux des Turcs qui peuvent traverser le fossé vont saper le mur, et demeurent souvent ensevelis sous ses ruines ; d'autres plantent des échelles; quelques-uns entassent les corps morts de leurs compagnons, gagnent le haut de la muraille malgré toute la résistance des assiégés, et pénètrent jusqu'aux retranchements, où l'on prétend qu'ils plantèrent jusqu'à trente enseignes.

Le grand maître, averti de cette surprise, y accourt aussitôt, fait pointer l'artillerie du bastion d'Auvergne contre l'ouverture que le canon ennemi avait fait à celui d'Espagne , empêche les Turcs d'en approcher, et d'une autre batterie qui voyait le bastion . il fait lirpr sur ceux qui s'en étaient emparés et qui tâchaient de s'y loger. D'un autre côté,

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le commandeur de Bourbon, par son ordre, suivi d'une troupe de braves soldats, entre par la casemate dans le bastion , monte jusque sur le haut el sur la plate-forme l'épée à la main pour en chasser les infidèles ; il en trouve une partie de tués par le canon , il taille en pièces le reste , relève les enseignes de l'Ordre, abat celles des Turcs, et tourne l'artillerie de ce bastion contre ceux qui montaient à une brèche faite à l'endroit de la muraille qu'on appelait le poste d'Espagne. Le grand maître , craignant que ses soldats , épuisés par une si longue résistance , ne fussent accablés par la multitude des ennemis , tira de la tour de Saint- Nicolas deux cents hommes commandés par des chevaliers. Ces gens, frais et reposés, firent changer la face du combat; les janissaires commencèrent à reculer, el se voyant pressés par ces braves soldats, ils abandonnent la brèche et tâchent de regagner leurs tranchées. Soliman , pour couvrir la honte de cetle fuite et pour sauver l'honneur de ses troupes, fait sonner la retraite, après avoir laissé sur la brèche ou au pied des murailles plus de (juinze mille hommes et plusieurs capitaines de grande réputation qui périrent dans ces différents assauts.

Les Rhodicns, à proportion, ne firent pas une perte moins considérable j il y eut peu de chevaliers qui revinssent de ce combat sans blessure , et à peine en rcsta-t-il assez de sains pour continuer le service.

Le sultan , devenu furieux par le mauvais succès de cette entreprise , s'en prit à Mustapha , son général , qui , par complaisance pour son maître , l'avait conseillée , et il commanda qu'il fût tué à coups de flèches. L'armée était rangée en bataille pour être témoin de la mort de son général , et ce malheureux était déjà attaché au funeste poteau , lorsque le pacha Péri, persuadé que Soliman, après être revenu de sa colère, ne serait pas fâché qu'on eût épargné celle tache à sa gloire , alla se jeler à ses pieds et lui demanda la grâce de Mustapha ; mais il apprit par sa propre expérience que les lions ne s'apprivoisent point : Soliman , encore dans les premiers transports de sa colère , jaloux de son autorité et irrité qu'il y eût dans son empire un homme assez hardi pour surseoir à l'exécution de ses ordres , le condamna sur-le-champ à la même peine. Les autres pachas , consternés , pour le fléchir, se prosternèrent tous à ses pieds; le sultan, revenu de son emportement, se laissa toucher à leurs larmes; il accorda la grâce de Mustapha et de Péri ; mais il ne voulut plus voir Mustapha et l'éloigna depuis, sous prétexte d'un autre emploi.

Ce prince , désespérant d'emporter cette place , paraissait déterminé à lever le siège , et l'on prétend que des compagnies entières et les gros bagages commençaient à filer vers la mer pour se rembarquer ; mais un soldat albanais sorti de la ville se rendit au camp des Turcs, et les assura que la plupart des chevaliers avaient été tués ou

blessés au dernier assaut , et que ce qui en restait n'élait pas capable d'en soutenir un autre. On prétend que le rapport de ce déserteur fut confirmé par une lettre d'Àmaral, qui marquait au grandseigneur que les assiégés étaient réduits à la dernière extrémité.

Ces différents avis le déterminèrent à continuer le siège ; et pour faire voir à ses troupes et aux assiégés qu'il était résolu de passer l'hiver devant la place, on commença, par son orJre , à bâtir sur le mont Philerme une maison destinée à lui servir de logement; il donna en même temps le commandement de l'armée au pacha Achmet, habile ingénieur, et qui changea de méthode dans la conduite de ce siège. Il résolut de ménager le sang des soldats, et avant de les ramener à l'assaut, de le préparer par un nouveau feu, surtout par la sape et lamine, et par d'autres ouvrages souterrains, en quoi il excellait.

Ce nouveau général s'attacha d'abord au bastion d'Espagne , dont le fossé était plus étroit et moins profond ; et afin d'en faciliter la descente , son artillerie, pendant plusieurs jours, battit cet ouvrage avec tant de fureur, qu'elle en ruina toutes les défenses. Le général infidèle résolut de pousser la tranchée jusqu'à cet ouvrage, qui couvrait le pied de la muraille; mais cette tranchée, étant vue du poste d'Auvergne , fut foudroyée par le canon des chevaliers. Le général turc, pour en empêcher l'effet , fit dresser le long de la courtine

une galerie avec des planches couvertes de peaux de bœufs nouvellement écorchés , et sur lesquelles le feu n'avait point de prise. A la faveur de ce nouvel ouvrage il fit saper la muraille , pendant que d'autres compagnies de pionniers et de mineurs travaillaient continuellement à pénétrer sous les bastions de la place, et à y établir des chambres et des fourneaux.

La sape ayant fait tomber plusieurs toises de murailles du poste d'Lspagne, les barbares se présentèrent pour monter à l'assaut; mais, ayant pénétré jusqu'à la brèche , ils se virent arrêtés par de nouveaux retranchements bordés d'artillerie, et dont le feu continuel, après leur avoir tué un grand nombre de leurs plus braves officiers et une foule prodigieuse de soldats, contraignit les autres de se jeter dans leurs tranchées.

Malheureusement, un coup parti de la tranchée et tiré au hasard frappa Marlinengue dans l'œil , dans le moment qu'à la faveur d'une canonnière il examinait les travaux des ennemis : il tomba de ce coup , et on le crut blessé à la mort.

Le grand maître, ayant appris sa blessure, accourut aussitôt en cet endroit, et le lit porter dans son palais : par ses soins , et selon les vœux des chevaliers et de tout le peuple, il guérit depuis de sa blessure. Le grand maître en son absence prit sa place, et se chargea de la défense du bastion d'Espagne.

A l'exemple d'un grand maître qui se ménageait si

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peu, ce qui restait de chevaliers dans les principaux postes de la place prodiguaient tous les jours leur vie à la défense des brèches et des retranchements; et souvent dans des combats souterrains, quand il s'agissait de rencontrer les mineurs et d'éventer les mines , il ne se passait point de jour qu'on n'en vînt aux mains en différents endroits.

Mais si la Religion, dans la personne des chevaliers, avait de si braves défenseurs, elle nourrissait aussi dans son sein, et même parmi ses principaux chefs , un traître qui n'oubliait rien pour avancer la perte de Rhodes et la ruine de tout l'Ordre. On voit bien que je veux parler du chancelier d'Amaral : on avait vu souvent un de ses valets de confiance se rendre avec un arc à des heures indues au poste d'Auvergne, d'où il jetait dans le camp ennemi une lettre attachée à une flèche. Cet homme, soumis à la question , avoua que son maître avertissait ainsi les infidèles des endroits faibles de la place. Le chancelier arrêté nia les faits qui lui étaient reprochés avec une fermeté qui ne devrait appartenir qu'à la vérité; il soutint même la question sans cesser de protester de son innocence ; mais ses juges, convaincus de son crime , condamnèrent le maître et le valet à la mort. Le valet fut pendu ; d'Amaral , après avoir été dégradé solennellement, eut la tête tranchée ; et les corps des deux complices, mis en quartiers, furent exposés à la vue des Turcs sur l'un des principaux bastions de la place.

Cependant les Turcs redoublèrent leurs efforts.

Achmet dressa une batterie de dix sept canons contre le bastion d'Italie, dont il acheva de ruiner toutes les fortifications. Il poussa ensuite la tranchée jusqu'au pied de la muraille. Ses pionniers percèrent ensuite la muraille et pénétrèrent jusque sous les retranchements, d'où ils tiraient la terre qui les soutenait, et qu'ils tirent crouler; en sorte que les chevaliers se virent contraints de se retirer plus avant dans la place ; et le grand maître, voyant les infidèles maîtres de la meilleure partie du terreplein de ce bastion, fut réduit à faire abattre l'église de Saint-Pantaléon et la chapelle de Notre- Damede-la-Victoire, pour empêcher les Turcs de s'y loger; puis il se servit des matériaux de ces deux églises pour construire de nouvelles barricades et des retranchements qui empêchassent l'ennemi de pénétrer plus avant dans la place.

Les Turcs ne laissèrent pas plus en repos les chevaliers qui défendaient les postes d'Italie et d'Espagne; les uns et les autres, enterrés dans des ouvrages souterrains, n'étaient plus séparés que par des planches et des madriers.

Le 30 novembre, les Turcs revinrent dès la pointe du jour à l'assaut , pendant que le pacha Péri attaquait de nouveau le terre-plein d'Italie. Mais le principal effort des infidèles se fit contre le bastion d'Espagne; les Turcs en grand nombre, et soutenus des meilleures troupes de leur armée, s'avancèrent fièrement jusqu'à !a brèche, malgré tout le feu de l'artillerie et de la mousqueterie des assiégés ; leur

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grand nombre l'emporta sur tout le courage des Rhodiens , et ils pénétrèrent jusqu'aux retranchements que le bailli de Martinengue y avait faits avant sa blessure. Mais au son des cloches , qui annonçait le péril où se trouvait la ville, le grand maître, le prieur de Saint-Gilles, le bailli de Martinengue , qui n'était pas encore bien guéri de sa blessure, accoururent de différents endroits avec la plupart des chevaliers et des habitants ; chacun ne prenant plus d'ordre que de son courage , et peut-être de son désespoir, et tous, sans ménager leur vie, se poussèrent avec une espèce de fureur contre les Turcs. Ces infidèles ne faisaient pas paraître moins de courage ; on se battait corps à corps avec un avantage égal, et sans qu'on pût prévoir quel serait le succès de ce terrible combat. Heureusement pour Rhodes, il survint une pluie extraordinaire ; il tomba du ciel des torrents d'eau qui entraînèrent la terre qui servait d'épaulementà la tranchée des infidèles. L'artillerie du poste d'Auvergne, les voyant alors à découvert, en tua un grand nombre. D'autres batteries qu'on avait placées sur les moulins du Cosquin, et la mousqueterie des chevaliers tirant continuellement sur la brèche et sur les ennemis qui s'y étaient logés, en tirent un si horrible carnage, que ceux qui purent échapper à la fureur du canon , malgré toutes les menaces de leurs officiers, regagnèrent avec précipitation leur tranchée et leur camp.

Soliman ne put voir revenir ses troupes en désordre et fuyant, sans entrer en fureur: il y avait

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près de six mois qu'il était avec deux cent mille hommes devant cette place sans l'avoir pu emporter : le chagrin qu'il en eut, et la crainte que les princes chrétiens ne s'unissent à la fin pour lui faire lever le siège, le tinrent renfermé plusieurs jours dans sa tente, sans se laisser voir à ses capitaines. Personne n'osait se présenter devant lui ; il n'y eut que le pacha Péri , son ancien gouverneur, lequel avait ses entrées privilégiées , qui hasardât de l'aborder.

Cet adroit ministre (it jeter dans la place plusieurs lettres au nom du grand-seigneur, dans lesquelles il exhortait les habitants à se soumettre à son empire 5 et il les menaçait en même temps des plus cruels supplices , eux , leurs femmes et leurs enfants, s'ils étaient emportés d'assaut.

En môme temps le grand-seigneur envoya plusieurs parlementaires qui représentaient que rien ne pouvait maintenant empêcher Rhodes d'être accablée par la puissance formidable de Soliman , et qui engageaient les chevaliers à prévenir les suites déplorables d'une ville emportée l'épée à la main. Le grand maître refusa de les entendre; mais les habitants ne restaient pas insensibles à tous ces discours, et ils chargèrent le métropolitain de représenter au grand maître les remontrances et les prières de son peuple.

Villiers de l'ile-Àdam rejeta ces ouvertures avec fierté: cependant, craignant que le désespoir ne fil naître une funeste division dans la place, il consulta

!e conseil. 11 s'adressa particulièrement au grand prieur de Saint -Gilles et au bailli de Martinengue. Ces deux grands hommes déclarèrent qu'ils croyaient être obligés en conscience et sur leur honneur de représenter à l'assemblée que la place n'était plus tenable.

Tout le conseil , sur le rapport de deux capitaines si braves et si entendus dans le métier des armes , opina à traiter avec Soliman. Le grand maître seul fut d'un avis contraire ; il céda enfin aux considérations que l'on exposa, et qui tenaient au salut des habitants et à la conservation des églises et des reliques. On résolut donc d'entrer en négociation à la première ouverture de paix que ferait le sultan.

L'occasion ne tarda pas à se présenter 5 on convint des otages de part et d'autre, et pendant les pourparlers Achmet avoua que le sultan son maître avait perdu à ce siège quarante-quatre mille hommes qui avaient péri par les armes des chevaliers, sans compter un nombre presque aussi considérable qui étaient morts de maladie et de froid depuis le commencement de l'hiver. Les chevaliers demandèrent une trêve de trois jours , mais le sultan la refusa; et, pour déterminer le grand maître, il donna l'ordre de recommencer le feu ; cependant il garda l'un des envoyés pour reprendre la négociation si les armes n'avaient un prompt et heureux succès.

Quoique toutes les fortifications de Rhodes fussent ruinées, et que la ville ne fût, pour ainsi dire,

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qu*un monceau de pierres et de terre, les chevaliers s'étaient toujours maintenus dans la barbacane du bastion d'Espagne, où le grand maître s'était logé pour le mieux défendre; les Turcs l'attaquèrent le 17 du mois de décembre ; et ils s'y présentèrent en si grand nombre, que les chevaliers , accablés par leur multitude , se virent réduits à abandonner cet ouvrage, et se jetèrent dans la ville pour la défendre jusqu'à l'extrémité et s'ensevelir sous ses ruines.

Les bourgeois , épouvantés du péril prochain , abandonnaient leurs postes et se retiraient les uns après les autres : il fallut que le grand maître et les chevaliers fissent seuls les gardes ordinaires, et si ces généreux soldats de Jésus-Christ ne s'étaient tenus sur les brèches , la ville aurait été surprise et emportée d'assaut. Enfin tous les habitants vinrent en corps conjurer le grand maître de reprendre la négociation , et ils le supplièrent seulement de trouver bon qu'ils pussent envoyer au camp , avec ses ambassadeurs, deux députés pour conserver leurs intérêts dans la capitulation : le grand maître y consentit; la bourgeoisie nomma Pierre Singlitîco et Nicolas Vergati; et le chevalier de Grolée, qui avait renoué la négociation avec le général Achmet, les conduisit au camp. Après qu'ils curent salué le grand -seigneur, ils travaillèrent avec Achmet à dresser la capitulation , dont les principaux articles contenaient : que les églises ne seraient point profanées, et qu'on n'obligerait point les habitants de livrer leurs enfants pour en faire des ja-

nissaires; que l'exercice de la religion chrétienne serait libre; que le peuple serait exempt d'impositions pendant cinq ans ; que tous ceux qui voudraient sortir de l'île en auraient la permission; que si le grand maître et les chevaliers n'avaient pas assez de vaisseaux pour les porter jusqu'en Candie, il leur en serait fourni par les Turcs; qu'ils auraient le temps et l'espace de douze jours, à compter de celui de la signature du traité , pour embarquer leurs effets; qu'ils pourraient emporter les reliques des saints , les vases sacrés de l'église de Saint-Jean , les ornements, leurs meubles et leurs titres, et tout le canon dont ils avaient coutume de se servir pour armer leurs galères ; que tous les forts de l'île de Rhodes et des autres îles qui appartenaient à la Religion, et le château de Saint -Pierre, seraient remis aux Turcs; que, pour faciliter l'exécution de ce traité, l'armée ottomane s'éloignerait de quelques milles; que, pendant son éloignement, le sultan enverrait quatre mille janissaires commandés par leur aga pour prendre possession de la place, et que le grand maître, pour sûreté de sa parole, donnerait en otage vingt-cinq chevaliers, entre lesquels il y aurait deux grands-croix avec vingt-cinq bourgeois des principaux de la ville. Ce traité ayant été signé par l'ambassadeur et les députés d'une part, et par le général Achmet, au nom du sultan, et ratifié par le grand maître et les seigneurs du conseil, les Otages dont on était convenu se rendirent au camp, et l'aga des janissaires entra

en même temps dans la ville avec une compagnie de ses soldais, et en prit possession.

Pendant que de part et d'autre on travaillait à l'exécution du traité, on aperçut en mer une flotte nombreuse qui, à voiles déployées et avec un vent favorable, tenait la route de l'île. Les Turcs, toujours inquiets sur le secours que les chevaliers attendaient depuis si longtemps, ne doutèrent plus que ce ne fassent des vaisseaux des princes d'Occident qui s'avançaient pour faire lever le siège. On courut aux armes de tous les côtés. Soliman et ses généraux n'étaient pas sans de vives inquiétudes \ mais la flotte approchant de l'île , on reconnut des croissants aux pavillons; et après que la flotte eut débarqué les troupes dont elle était chargée, on apprit qu'elle venait des frontières de la Perse, et que Soliman, voyant ses soldats rebutés de tant d'attaques inutiles, et dans l'espérance que de nouveaux soldats se porteraient avec plus d'ardeur dans les assauts, avait commandé au pacha Ferrât de les amener avec le plus de diligence qu'il pourrait. Il est à présumer que si ces nouvelles troupes avaient débarqué plus tôt, les chevaliers n'auraient pas eu une composition si honorable du sultan. Mais comme on avait commencé à exécuter la capitulation , Soliman ne voulut point se prévaloir de ce secours ni manquer à sa parole.

Le grand-seigneur désira voir le grand maître de l'île-Àdarn; et ce prince, ne voulant pas par sa résistance attirer de nouveaux malheurs sur les Rho-

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diens, consentit à se rendre auprès de son vainqueur. Soliman se montra frappé de la fermeté du grand maître 5 il lui fit les offres les plus magnifiques s'il voulait s'attacher à sa fortune et changer de religion. Quelques jours après il alla le visiter dans le palais de la grande maîtrise.

L'Ile-Adam ayant appris que le sultan allait quitter Rhodes, s'empressa de faire embarquer les chevaliers et les habitants qui voulaient le suivre. Rien de plus triste que ce funeste embarquement, qui se fit de nuit, avec une précipitation et un désordre qu'il est difficile d'exprimer.

Le grand maître, après avoir pris congé du grand-seigneur, monta le dernier sur son vaisseau. Le premier jour de janvier, toute la flotte, à son exemple, appareilla; et le peu de chevaliers qui restaient d'un siège si long et si meurtrier se virent réduits à la triste nécessité d'abandonner l'île de Rhodes, avec les places et les autres îles qui dépendaient de la Religion, et où tout l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem régnait avec tant de gloire depuis près de deux cent vingt ans.

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