‹ Histoire des Chevaliers de MalteChapitre 13 sur 25 · LIVRE YïII · texte numérisé non relu

LIVRE YïII

Les débris de l'Ordre se rendent dans l'Ile de Candie, puis en Italie. Accueil fait au grand maître à Rome. — Le siège de l'Ordre est transféré a Malte. — Tentative sur Modon. — Mort de Villiers de l'Ile-Adani. — Prise de Tunis. — Chasse - Diables attaque Tripoli. — Expédition de Charles-Quint contre Alger.

Pendant que l'heureux Soliman triomphait de la disgrâce des chevaliers de Rhodes, et que ce prince, qui ne comptait pour rien la perte de ses soldats, s'applaudissait d'une conquête si glorieuse, le grand maître, avant de sortir du port de Rhodes, et en exécution du traité qu'il venait de faire avec le sultan, dépêcha des brigantins, des felouques et des vaisseaux de transport au commandeur d'Airasque , gouverneur du château de Saint-Pierre , et à Perrin du Pont, bailli de Lango, avec ordre d'abandonner les places où ils commandaient, d'embarquer incessamment tous les chevaliers qui étaient dans leurs gouvernements, et les habitants sujets de la Religion qui la voudraient suivre, et de se rendre en diligence dans l'île de Candie, où il faisait dessein de s'arrêter quelque temps pour les attendre, et pour recueillir ceux des habitants de l'île de Rhodes qui, par la précipitation de son départ , n'auraient pu s'embarquer en même

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temps que lui. Ce prince, accompagné de tous ses chevaliers et suivi d'un grand nombre de familles rhodiennes , mit ensuite à la voile. Sa flotte était composée de cinquante vaisseaux, soit galères, galiotes, brigantins et felouques de différentes grandeurs. Il montait la grande caraque, où il avait fait entrer les principaux commandeurs , et surtout les chevaliers malades et les blessés ; et l'on peut dire que ce grand vaisseau, en les portant, portait toute la fortune de l'Ordre.

Celte petite flotte fut surprise par une tempête qui la dispersa dans toutes les îles de l'Archipel. Le grand maître s'arrêta dans la ville de Sétia , où il fut rallié par les autres bâtiments, par le commandeur d'Airasque et par le bailli de Lango. L'ile- Adam fit débarquer tout le peuple qui avait suivi les chevaliers pour se soustraire à la domination des Turcs; il s'y trouva près de cinq mille personnes, la plupart malades et dénuées de tout. Le grand maître leur procura à ses frais les objets les plus nécessaires.

Le métropolitain latin de Rhodes arriva bientôt avec son clergé , que Soliman avait chassé de l'île.

Les vaisseaux de l'Ordre étant radoubés , le grand maître , vers le commencement de mars , remit à la voile, et dépêcha en même temps sur un léger brigantin différents ambassadeurs vers le pape et vers la plupart des princes chrétiens , pour leur faire part de la perte de Rhodes , et pour se plaindre en même temps d'avoir été si généralement abandonné.

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Le pape , entrant dans les vues de l'Ile- Adam , qui craignait la dispersion de l'Ordre, lui accorda une bulle où, après avoir relevé avec de justes éloges le zèle et la valeur que les chevaliers avaient fait paraître contre les infidèles, il leur commandait, en vertu de la sainte obédience , de demeurer unis sous l'autorité du grand maître, et menaçait les réfractaires de toutes les foudres de l'Église.

Le grand maître avait été longtemps retardé par le mantiiie d'équipage et par la fuiile des malades qu'il transportait 5 enfin, vers le commencement de mai , il entra avec sa petite flotte dans le port de Messine. Au lieu du pavillon ordinaire de l'Ordre, il n'arbora au mât du vaisseau qu'il montait qu'un étendard ou une espèce de bannière sur laquelle l'image de la sainte Vierge était représentée tenant son fils mort entre ses bras : on lisait alentour ces paroles : Dans mon extrême affliction, il est mon unique espérance , Jffliclis spcs unica rébus.

Le premier soin du grand maître, après son débarquement, fut de loger dans son palais et dans les maisons voisines les chevaliers blessés et les malades ; il les servait lui-même, assisté de ce qui lui restait de chevaliers sains.

Il fit ensuite faire le procès aux chevaliers qui ne s'étaient pas rendus à Rhodes ; mais il leur fut facile de prouver que leurs efforts avaient été rendus inutiles par les vents contraires, les attaques des corsaires et d'autres circonstances.

Le dessein de l'Ile-Adam était de rendre inces-

samment à Rome pour conférer avec le pape; mais ce grand homme n'était pas encore à la tin de ses peines et doses travaux. Une affreuse peste s'éleva dans Messine ; et pour en éviter la contagion il lit rembarquer les chevaliers sains, les blessés et tous les Rhodiens qui Pavaient suivi. Ce nouvel embarquement se tit avec autant de précipitation que leur départ de Rhodes : il fallait même éviter un ennemi bien plus redoutable que les Turcs; mais, malgré cette précaution, la peste se glissa dans les vaisseaux de la Religion; plusieurs chevaliers en moururent. Le grand maître, également malheureux sur terre et sur mer, etporlant, pour ainsi dire, son ennemi dans son sein, résolut, pour le soulagement des malades, de chercher un air plus pur, et, avec la permission du vice-roi de Naples, il débarqua sa colonie dans le golfe de Bayes. Après avoir reconnu le pays, il marqua un camp auprès des ruines de l'ancienne ville dcCumes; on y construisit, par son ordre , des cabanes et des baraques pour le logement des chevaliers et des Rhodiens; et de peur de surprise de la part des corsaires de Barbarie, qui rôdaient le long des côtes, il ht entourer ce petit camp de larges fossés et de retranchements , qu'il lit palissade!' et fortifier par l'artillerie qu'on tira des vaisseaux. Un prompt succès suivit ce changement d'air; la plupart des malades guérirent; et, après un mois de séjour dans un climat si doux et si tempéré, le grand maître, dans i'impalience de conférer avec le pape au sujet d'un endroit convenable

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pour l'établissement de son Ordre , après lui avoir donné avis de son départ, se rembarqua avec sa colonie, et arriva peu de jours après a Civila-Vecchia. Il envoya aussitôt à Rome le chevalier de Chevrière pour baiser de sa part les pieds du pape, et lui demander en même temps une audience au sujet de la triste révolution qui venait d'arriver dans son Ordre. Le saint- père lit partir l'archevêque de Cucnça, prélat espagnol , et de sa famille, pour le féliciter sur son heureuse arrivée dans ses États.

Ce ne fut que vers le 25 du même mois qu'il fit dire au grand maître qu'il était disposé à le recevoir dans Rome et à lui donner audience.

Le grand maître, escorté de tous ses chevaliers, se mil aussitôt en chemin. Anne de Montmorency , maréchal de France, son petit-neveu , était alors à Rome. Ce seigneur français vint au-devant de son oncle avec un superbe cortège , et alla le prendre bien loin de Rome. Le grand maître , passant sur le pont Saint- Ange et sur la place de Saint-Pierre, fut salué plusieurs fois par toute l'artillerie de la ville et du château. La noblesse romaine et tout le peuple accouraient pour voir ce grand homme , qui avait rempli Rome et le monde entier de sa réputation , et de la valeur avec laquelle il avait défendu Rhodes. Ce fut avec ce cortège nombreux et magnifique qu'il entra dans le palais et clans l'appartement du pape. Ce pontife le reçut aussi avec les plus grands honneurs

DE LOI.DI'.K de mai.te. 171

Le grand maître ne vit le pape que cette seule fois ; la fièvre reprit le saint-père, et devint si violente , que, sentant la fin de ses jours approcher, il se fit apporter le saint viatique. Il mourut le 14 septembre, âgé de soixante-quatre ans.

Ses obsèques ne furent pas plutôt achevées, que les cardinaux entrèrent dans le conclave. La garde de ce conclave fut confiée au grand maître et à ses chevaliers.

Après deux mois et quatre jours qu'avait duré le conclave, le cardinal de Médicis fut élu, le 19 novembre, et prit le nom de Clément VII.

Personne ne prit plus de part à son élévation que le grand maître et ses chevaliers. C'était le premier religieux de cet Ordre qui fût parvenu au souverain pontificat; et dans la triste conjoncture où la Religion se trouvait errante, sans couvent, sans demeure fixe, et sans port pour retirer sa flotte, ils regardaient l'élection d'un de leurs chevaliers comme un effet particulier de la Providence, qui , par une grâce si éclatante, avait voulu adoucir l'amertume de leurs malheurs.

Après les cérémonies inséparables de l'avénement au pontificat, le pape , à la prière du grand maître , lui accorda une audience en plein consistoire.

Clément VII, de concert avec tout le consistoire, pour conserver un Ordre et un corps d'illustres guerriers si utiles ù la chrétienté, en attendant qu'on pût trouver une île ou un port où ils continuassent

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leurs fonctions militaires, leur assigna pour résidence ia viile de Vilcrbe, située à quarante milles de Rome, dans le patrimoine de Saint- Pierre, et il consentit que leurs vaisseaux cl leurs galères restassent dans le port de Civila-Vecchia.

Le grand maître s'occupa ensuite avec le pape de plusieurs propositions qui lui avaient été adressées au sujet d'un établissement fixe pour son Ordre, qui pût remplacer la perte de Rhodes. Leur attention s'arrêta principalement sur l'île de Malte, que l'empereur Charles- Quint leur proposait; mais il exigeait que l'Ordre lui lût assujetti , et le grand maître , voulant conserver l'indépendance des chevaliers , ne pouvait accéder à ces conditions. Cependant de nouvelles négociations s'ouvrirent à cet égard, et le grand maître envoya des commissaires chargés d'examiner les iles de Malte , de Goze et la place de Tripoli, que l'empereur voulait faire occuper en même temps par la Religion.

Dans l'intervalle , on lit au grand maître des ouvertures qui attirèrent son attention sur d'autres points. Il ne s'agissait de rien moins que de rentrer en possession de Rhodes à l'aide du général Achmet, celui-là même qui avait concouru si puissamment à en chasser l'Ordre. En effet, ce général avait voulu se rendre indépendant du sultan son maître et usurper le pouvoir suprême en Egypte, et il était disposé à seconder les chevaliers dans une entreprise sur Rhodes, afin de faire une diversion, et peur empêcher Soliman de tourner toutes ses forces contre

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lui. D'un autre côté, les habitants de Rhodes rappelaient les chevaliers à grands cris, et se montraient prêts à les seconder s'ils se présentaient devant l'île avec quelques chances de succès. Mais le pouvoir d'Achmet ne se conserva pas longtemps; il fui battu par les généraux de Soliman , et aussitôt mis à mort. Pendant que ces révolutions arrivaient en Egypte, les commissaires chargés de visiter Malte, Goze et Tripoli , avaient accompli leur mission. Ils rapportèrent que l'île de Malte n'était autre chose qu'un rocher de pierre de tuf, qui pouvait avoir six à sept lieues de longueur sur trois à quatre de largeur, et environ vingt lieues de circuit; qu'on ne trouverait sur la superficie de ce rocher que trois ou quatre pieds déterre, encore toute pierreuse et peu propre à produire du blé ou autres grains, mais abondante en figues, en melons et en autres fruits; ils ajoutèrent qu'il y avait peu d'eau douce et presque pas de bois. Cette île avait une capitale fort peu importante, nommée la Cité notable; il y avait peu de fortifications, mais l'île offrait plusieurs cales propres à y mouiller les bâtiments. L'île de Goze était trop voisine pour qu'on pût songer à ne pas les occuper toutes les deux à la fois. Quant à Tripoli, les commissaires dirent que celte place , située sur les bords de la Barbarie, environnée de tous côtés par les États du roi de Tunis cl dépourvue de fortifications, n'était pas tenable, et qu'on s'exposerait à perdre tous les chevaliers qu'on y enverrait en garnison. . ; i

(1525) Le grand maître se rendit ensuite auprès de Charles Quint, qui, dans ce moment, tenait François I« dans les fers. Sa réputation, son mérite, son adresse, lui concilièrent, bienlôt l'estime et la vénération de l'empereur; et il ne contribua pas peu à la conclusion du traité qui rendit le roi de France à la liberté.

(1526) Il se rendit ensuite à la cour de France , puis à celle de Henri VIII, en Angleterre, et partout il trouva l'accueil que lui méritaient sa haute valeur et toutes ses vertus.

L'Ue-Adam revenait en Italie avec la joie d'avoir maintenu en France, en Espagne, en Portugal et en Angleterre les droits et les privilèges de son Ordre, et dans l'espérance de tirer des souverains de ces États des forces capables de faire réussir l'entreprise de Rhodes ; mais cet illustre vieillard trouva J'Italie en proie à une terrible guerre civile, et le fpape hors d'état de lui prêter aucune assistance.

(1528) Rome avait été prise d'assaut, et le pape, assiégé dans le château Saint- Ange , avait été obligé de capituler avec ses ennemis, qui le retenaient prisonnier.

Le grand maîlre vit ces désordres avec d'autant plus de chagrin, qu'il sentit bien que les princes chrétiens étaient trop occupés de leurs guerres et de; leurs rivalités pour prendre avec zèle les intérêts de l'Ordre. Bosio, chapelain de l'Ordre et négociateur infatigable , avait une seconde fois pénétré dans Rhodes, au milieu des plus grands dangers; mais

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le projet avait trop tardé à s'exécuter, il avait été confié à trop de personnes, et le sultan avait pris des précautions qui en rendaient l'exécution de plus en plus difficile. Mais Bosio rapportait de l'Orient un nouveau dessein , qui consistait à s'emparer de la ville de Modon , et à y transférer la résidence et l'habitalion de l'Ordre. Cependant le grand maître, préférant l'établissement certain de Malte à la conquête incertaine de Modon, remit cette entreprise au temps où l'Ordre serait établi à Malte.

Le pape, s'étant réconcilié avec Charles-Quint, sollicita de ce prince, à cette occasion, des conditions plus favorables pour l'établissement des chevaliers à Malte.

Le traité concernant les chevaliers fut signé (e 24 mars à Castcl-Franco, petite ville du Bolonais. L'empereur n'y mettait pas d'autre condition que l'obligation de la part des chevaliers de lui donner tous les ans un faucon, et de lui laisser le droit de choisir l'évêque de Malte parmi trois candidats proposés par l'Ordre.

Le grand maître , avant son départ , envoya à Malte un grand nombre d'ouvriers et de matériaux pour rétablir le logement du château Saint- Ange, qui était absolument ruiné; et les mêmes vaisseaux y portèrent de la poudre et des munitions de guerre.

Le grand maître, le conseil et les principaux commandeurs entrèrent dans le grand port le 26 octobre, et, après être débarqués, ils allèrent droit à l'église paroissiale de Saint-Laurent. Après avoir

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rendu leurs premiers hommages à celui que l'Ordre reconnaissait pour son unique souverain , on se rendit au bourg situé au pied du château Saint-Ange. A peino le grand maître y put trouver une maison pour se loger: ce n'étaient que des cabanes pour des pêcheurs, dans lesquelles les commandeurs et les chevaliers se dispersèrent.

Ce fut de ce dernier établissement qu'ils prirent le nom de Chevaliers de Malte, au lieu de celui de chevaliers de Rhodes , qu'ils avaient illustré par tant de grandes actions pendant plus de deux siècles.

Le grand maître n'eut pas plutôt donné les ordres nécessaires pour la défense de l'île de Malte, qu'il passa à celle de Goze; il la parcourut et ordonna des retranchements, fil entrer dans le château plusieurs pièces d'artillerie et des munitions de guerre et de bouche, et laissa dans cette place une compagnie d'infanterie. Il étendit aussi ses vues et ses soins sur Tripoli, cette ville d'Afrique dont l'Ordre avait eu tant de peine à se charger, à cause qu'elle était éloignée et sans défense.

Modon attirait alors toute son attention. Ainsi, avant de fixer absolument sa résidence dans l'île de Malte, et avant d'engager son Ordre dans les dépenses nécessaires pour mettre hors d'insulte celle île ouverte de tous côtés, il résolut, à la faveur des intelligences qu'il avait dans Modon , de tâcher de surprendre cette place.

Le prieur de PiGïïïo, qui était chargé de celte expédition, partit du port de Malte le 17 août. Il alla

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de l'ordre de jialtk. 177

cacher sa petite flotte dans la cale la plus couverte de l'île Sapienza , et envoya à Modon deux Rliodiens qui avaient des intelligences dans la place; à l'aide de deux renégats qui voulaient revenir à la religion chrétienne, et qui occupaient des fondions à Modon, plusieurs chevaliers et des soldats s'introduisirent dans le port, cachés dans de petits bâtiments qui semblaient chargés de planches. Ils réussirent à se saisir d'une porte; mais le gouverneur, s'étant renfermé dans le château, leur opposa une vive résistance. Le prieur de Rome, en arrivant au secours de ceux qui d'abord s'étaient emparés de la ville, apprit que le sangiac de la province se trouvait à peu de dislance, à la tête d'un corps de six mille hommes, qui s'avançait au secours du château. Il n'était donc pas possible de se maintenir dans la place; mais , avant de se retirer, les chrétiens tirent bloquer la porte du château par un bon retranchement, et livrèrent la ville au pillage. On ne peut imaginer toutes les richesses dont les chevaliers et les soldats s'emparèrent. Un peu avant le soleil couché, les chevaliers abandonnèrent la ville ; tout se rembarqua sans obstacle et sans perte.

Le grand maître apprit avec douleur le mauvais succès de cette entreprise; mais comme son courage fut toujours au-dessus des accidents de la fortune, il jugea dès lors que la Providence voulait que son Ordre se tixât flans Malte, et il ne songea plus qu'à l'orlilier cette île.

A cette époque, l'évêquc de Malte étant mort,

l'empereur nomma à cette dignité frère Thomas Bosio ; mais le pape , de son côté, avait désigné !e cardinal Ghinucci , et rien ne put le faire revenir sur cette détermination; ce ne fut que sous le pontificat de Paul III que le frère Bosio put obtenir ses bulles.

Cependant la fermeté que Clément avait fait paraître à maintenir la nomination du cardinal Ghinucci n'avait rien diminué de son zèle contre les inlidèles. Il joignit un bon nombre de ses galères à la Hotte de l'empereur, et sur un bref très-pressant qu'il en écrivit au grand maître, ce prince, de son côté , mit aussitôt en mer la grande caraque , les galères et les vaisseaux de la Religion.

Cette escadre s'empara de Coron, qui fut enlevé à l'escalade par les chevaliers de Saint-Jean.

L'année suivante, les Turcs, qui n'aimaient pas à demeurer sur leur perte , firent un puissant armement pour recouvrer Coron; et, sitôt qu'on put tenir la mer, un corsaire appelé le Maure, par ordre de Soliman, vint avec quatre grandes galères bloquer celle place, pendant qu'un autre général turc l'assiégeait par terre.

Doria, instruit de leurs desseins, se mil aussitôt en mer; il fut joint par les galères du pape et de la Religion , commandées par le prieur de Rome. La flotte chrétienne s'avança en bonne ordonnance contre les infidèles. Les Turcs obtinrent d'abord quelque avantagerais la fortune changea bientôt; ia flotte infidèle fut dispersée, el la place de Coron ravitaillée.

DE l/ORDRE DE MALTE. I7f)

L'escadre de la Religion fut alors rappelée par le grand maître, qui craignait une attaque de Barberousse, chef des corsaires de Barbarie; mais c<: chef prit une autre roule. Le grand maître profila de cet intervalle pour convoquer un chapitre général dans lequel on réforma plusieurs abus qui s'étaient introduits dans l'Ordre. Les chevaliers furent logés dans un seul endroit, sous la surveillance du grand maître ; on proscrivit en même temps les habillements trop riches qui s'éloignaient de la simplicité et de la modestie convenables à des religieux.

Un déplorable scandale s'éleva à la tin de ce concile; à la suite d'un combat qui avait eu lieu entre un gentilhomme florentin et un Français, une querelle furieuse s'éleva entre les langues Italienne , de Castille , d'Aragon et d'Espagne d'un côté , et celles de France , de Provence et d'Auvergne d'autre part; on en vint aux mains, le sang coula de part et d'autre, et les partis ennemis employèrent même le canon l'un contre l'autre. Le grand maître voulait aller se jeter entre les combattants, mais le conseil s'y opposa, et ce fut le bailli de Manosque qui se chargea d'arrêter le désordre; la nuit vint l'aider et calmer la fureur des mutins , et le jour vit naître la honte et le repentir. Mais le grand maître ne voulut pas laisser sans punition les auteurs d'un tumulte de si dangereux exemple : il priva douze chevaliers de l'habit; si nous en croyons Bosio, on en jeta dans la mer quelques-uns des plus opiniâtres , capables de rallumer la sédition.

Quelque juste que fût sa sévérité , le grand maître conçut une égale douleur du crime et de 3a punition. Il en tomba malade; l'orgueil des chevaliers , le luxe et la mollesse qui s'introduisaient dans leurs mœurs, le jetèrent dans une sombre mélancolie. Son cliagrin fut augmenté par la persécution qu'Henri VIII, roi d'Angleterre, dirigea contre les chevaliers de son royaume, quand il se fut soustrait à l'autorité du chef de 1 Église. La lièvre qui s'empara de lui eut bientôt consumé le peu de vie qui lui restait, et il expira dans les bras de ses chers chevaliers, le 21 août; prince recommandable par sa rare valeur, par sa fermeté héroïque, et par la sagesse et la douceur de son gouvernement, vertus qu'il posséda dans un degré éminent, et qu'on tâcha depuis de représenter par ce peu de mots qui furent gravés sur son tombeau :

c'est ici que repose la vertu victorieuse de la fortune.

(1534) Frère Pierre du Pont, d'une illustre maison du comté d'Ast, succéda à Villicrs de l'Ile-Adam. C'était un ancien chevalier, grave, austère dans ses mœurs, et zélé observateur de la discipline régulière. Quand on vint en Calabre lui apprendre son élection, il versa des larmes, et voulait refuser celte haute dignité; mais de mauvaises nouvelles qu'il reçut de Malte le déterminèrent à accepter et à hâter son départ. Le fameux Barbcrousse, s'étant

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rendu maîlre du royaume de Tunis, menaçait Tripoli d'un siège. Le grand maître tit aussitôt passer des secours dans cette place; mais, reconnaissant l'insuffisance de ses forces , il eut recours à Charles- Quint, qui résolut de porter ses armes en Afrique.

(4535) L'Ordre de Maite mit en mer et joignit à l'expédition que l'empereur envoyait contre Tunis quatre galères des plus grandes et des mieux pourvues, avec dix- lmit brigantins tous bien armés, sans compter la grande caraque, qui, seule, élait plus redoutable et rendit plus de services dans cette expédition qu'une escadre entière.

On attaqua d'abord le fort de la Goulclte; les chevaliers montèrent les premiers à l'assaut et déterminèrent la victoire, mais ce ne fut pas sans des pertes considérables pour la Religion ; beaucoup de braves chevaliers y moururent, et presque aucun n'en revint sans blessures.

Baiberousse, qui s'était retiré à Tunis, vint devant cette ville offrir le combat aux chrétiens-, mais dès les premières charges , toute son armée se débanda , et ce ne l'ut plus qu'une déroute générale. Ce barbare, voyant qu'il ne pouvait conserver Tunis, voulait faire sauter le château, où se trouvaient vingt deux mille esclaves chrétiens ; mais il y avait parmi ces esclaves un chevalier de Malle, commandeur de Turin, appelé frère Paul Siméoni, «pie Barberousse n'avait jamais voulu relâcher, quelque rançon que l'Ordre lui eût offerte. Ce chevalier, qui s'était déjà illustré à l'âge de dix-huit ans

HISTOIRK

par la défense de l'île de Léro , dont nous avons rendu compte, gagna deux renégats geôliers des esclaves ; il brisa ses fers et aida à rompre ceux de ses compagnons. Ils forcèrent ensuite la salle d'armes du château, massacrèrent ce qu'il y avait de soldats, et s'y barricadèrent. Barberousse, instruit de ces événements, s'enfuit à Bône avec ce qu'il put ramasser de Turcs.

L'empereur combla de présents les principaux chevaliers qui l'avaient suivi dans celte expédition. L'escadre rendra triomphante dans les ports de Malle, mais la joie des chevaliers fut peu après tempérée par la mort du grand maître, qui à peine remplit celte dignité pendant un an.

(1536) Didier de Saint-Jaille, prieur de Toulouse, un des plus généreux défenseurs de Rhodes, succéda à Pierre du Pont. Le chevalier de Bourbon parvint en même temps, par la mort du frère Pierre de Cluis, au grand-prieuré de France. Le premier usage que le nouveau dignitaire fil des richesses de son prieuré fut de faire faire une magnifique tapisserie où , sur un fond de soie rehaussé d'or, on voyail les portraiis de tous les grands maîtres représentés au naturel et tirés d'excellents originaux qu'on avait apportés de Rhodes; et sitôt qu'un meuble si riche et si curieux fut achevé, il l'envoya à Malte, et le consacra pour orner la principale église de cette île.

(les marques de libéralité n'étaient pas rares chez les chevaliers; ils cherchaient plutôt la gloire que

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le gain , et étaient presque toujours en mer. On les voyait rentrer dans le port, traînant à leur suite des vaisseaux et des galères infidèles , dont ils délivraient aussitôt les esclaves chrétiens de différentes nations. Aucun, en ce temps-là, ne s'était rendu plus redoutable aux corsaires que le prieur de Pise. Aucun corsaire n'osait s'approcher des côtes de la Sicile et de Malle, qu'il ne se vît aussitôt surpris et enlevé ; et il fit cette année tant de prises , que les corsaires publiaient qu'il avait dans sa galère un démon familier déguisé en chien , qui l'avertissait du jour de leur départ, et de l'endroit où il pourrait les rencontrer.

Ces succès, et la guerre continuelle que les chevaliers faisaient aux Turcs d'Afrique, tant par terre (jue par mer, déterminèrent ces barbares à les chasser, s'ils pouvaient, de Tripoli. Chasse-Diables , seigneur de Tachiora ou Tajora, le plus intéressé dans celle guerre , se chargea de l'entreprise. Au point du jour il présenta l'escalade aux endroits de la muraille de Tripoli qu'il crut les moins défendus. Il espérait surprendre les chevaliers , mais les infidèles ne parurent pas plutôt au pied des murailles, qu'ils se virent accablés de feux d'artifice, d'huile bouillante, et de coups de pierres, pendant que l'artillerie et la mousqueterie de la place liraient sans relâche sur les troupes les plus éloignées, et qui soutenaient ceux qui avaient la tête île l'attaque. Chasse- Diables de son côlé n'oubliait rien des devoirs d'un digne chef de guerre; mais ce général

ayant été renversé de dessus son échelle par un coup de feu, on eut bien de la peine à le retirer du fond du fossé où il était tombé. Les Turcs le croyant mort perdirent courage, tout se débanda, et ils laissèrent au pied des murailles un grand nombre des leurs qui y avaient clé tués.

Apres leur retraite, le grand bailli dépêcha à Malte un brigantin pour donner avis au lieutenant du grand maître et au conseil de l'entreprise de Chasse- Diables. Il leur représenta qu'on était exposé tous les jours à une pareille surprise, et que, pour la prévenir et éloigner les infidèles de son voisinage, il fallait attaquer et raser la tour de l'Alcaïde , qui tenait de ce côté la place bloquée et investie.

Le conseil approuva celte entreprise, dont on conlia la conduite au commandeur Botigella, prieur de Pise, et général des galères. Il se mit aussitôt en mer avec cent cinquante chevaliers , et environ sept cents hommes de troupes que la Religion enlretenait à Malte. Malgré la résistance que voulut leur opposer Chasse-Diables, les chrétiens, après avoir miné la tour, s'en emparèrent par escalade.

Botigella dl aussitôt raser le fort, et, pendant que sa chiourme et les autres esclaves étaient occupés à ce travail , il s'avança à la tête de sa petite armée vers le bourg d'Adabus, où l'ennemi s'était retranché. Il l'en chassa, abandonna aux Arabes le pillage de cette bourgade, et, après avoir laissé dans Tripoli 'les troupes nécessaires pour en fortifier ia garnison, il se rembarqua pour retourner à Malte.

Il trouva sur sa route un grand galion qui venait d'Egypte, charge de riches marchandises. Un fameux capitaine turc, appelé Ardor, le commandait. Botigella alla droit à lui avec ses galères , le joignit , et , malgré tout le feu de ses canons, les chevaliers se présentèrent à l'abordage, sautèrent dans le vaisseau turc le sabre à la main, et s'en rendirent maîtres. On y fit deux cents Turcs prisonniers et esclaves , et la prise fut estimée cent soixante mille écus.

Le chevalier de Varennes Nagu, commandeur de T rébous , étant arrivé à Malte le 10 octobre, y apporta les tristes nouvelles de la mort du grand maître de Saint-Jaillc, qui , étant parti du prieuré de Toulouse pour se rendre au couvent, tomba malade à Montpellier, et y mourut le 26 septembre. On s'assembla le lendemain pour lui donner un successeur.

Une cabale conduite par le chevalier Garcie Cortès , qui se trouva alors le chevalier de l'élection, tourna le plus grand nombre des suffrages en faveur du commandeur Jean d'Omèdes , de la langue d'Aragon, et bailli de Caspe. On n'eut pas plutôt rendu publique l'élection d'Omèdes, que la plupart des trois cent soixante chevaliers qui composaient l'assemblée en parurent consternés. Les tristes préjugés qu'on lit alors du gouvernement de l'élu furent justifiés dans la suite par une conduite intéressée, partiale, et même pleine de dureté.

Le chevalier Paul Siméoni, prieur de Lombardie, qui avait eu tant de part à la prise de Tunis , fut fait

général des galères , et reçut ordre p u après de se trouver avec le marquis de Terre-Neuve devant le port de Suze en Afrique, qui s'était soustraite à l'obéissance de Muley Hascen , roi de Tunis , et que ce prince voulait assiéger.

Cette attaque échoua par suite de la trop grande confiance que le marquis accorda à un renégat sorti de la ville, qui feignit de vouloir abjurer ses erreurs, et qui fit diriger le feu des batteries chrétiennes contre des points inexpugnables.

A leur retour, les chevaliers, qui avaient vu leurs frères tués inutilement à un assaut dont le succès était impossible , se plaignirent vivement que l'empereur eût sacrifié les forces de la Religion sous un général si peu digne de les commander.

Le commandeur Botigella joignit ses avis à de si justes plaintes; il revenait de Tripoli, dont il avait été gouverneur, et il représenta au conseil et au grand maître que la cession de Tripoli que Charles- Quint avait faite à l'Ordre était un présent fatal à la Religion , et qu'il fallait la remettre à ce prince , ou exiger qu'il la mît lui-même en état de défense. On envoya à l'empereur des députés chargés de lui présenter ces observations. 11 répondit en prometlanl de ne rien négliger pour mettre Tripoli en état de défense, et en demandant que la Religion lui envoyât des secours dans l'expédition qu'il allait diriger contre Alger. On arma aussitôt quatre galères, et quatre cenis chevaliers s'y embarquèrent., suivis chacun de deux valets bien armés.

Une fois le débarquement opéré , les chevaliers furent mis au premier rang de l'armée d'attaque; ils étaient à pied, armés de cuirasses, le pot en tête , et la pique ou le sponton à la main. L'auteur d'une relation envoyée au pape remarque que leurs soubrevesles étaient toutes de damas ou de velours cramoisi , sur lequel brillaient leurs croix blanches , et qu'ils faisaient paraître un certain air de grandeur et de fierté qui jetait la terreur parmi les barbares.

Une tempête horrible qui détruisit presque toute la flotte de Charles-Quint, et des pluies continuelles qui pénétrèrent tout le terrain, firent échouer cette expédition. Cependant les chevaliers repoussèrent partout l'ennemi ; ils le poursuivirent jusqu'à la porto de la ville, et le chevalier Ponce de Savignac, Français, qui portait l'enseigne de l'Ordre, planta son poignard dans la porte , comme une preuve qu'il en avait approché d'aussi près qu'il se pouvait.

Quand l'armée se fut rembarquéc, une nouvelle tempête s'éleva, qui dispersa de nouveau la flotte et fit périr encore plusieurs vaisseaux, un entre autres où il y avait sept cents soldats espagnols. Enfin les chrétiens arrivèrent dans le port de Bougie, qui appartenait alors aux Espagnols ; Charles- Quint congédia avec de grands témoignages de satisfaction le bailli d'Allemagne et tous les chevaliers, qui , sur trois galères à demi brisées , regagnèrent avec beaucoup de peine le port de Malle.

Le grand maître , ayant appris peu de temps après

que Barberousse se préparait à attaquer Tripoli, envoya de nouveau des ambassadeurs à Charles- Quint pour lui faire les instances les plus pressantes sur la nécessité de fortifier cette place, ouverte de tous côtés; mais ces envoyés n'eurent pas un succès plus heureux que les premiers, et n'obtinrent que de vaines promesses.

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