LIVRE IX
Prise de Monasler et d'Africa. — Débarquement des forces musulmanes à Malle. — Sinam s'empare de Tripoli.— Procès lait au maréchal de Vallier. — Tentative malheureuse du prieur de Capoue contre Zoare-
Tandis que l'on attendait à Tripoli l'attaque des infidèles, une circonstance inattendue vint augmenter les dangers qui menaçaient les défenseurs de celte place. Le roi de Tunis, allié des chevaliers, fut détrôné et tué par son fils , qui s'unit avec les ennemis de l'Ordre. Pour rassurer la garnison de Tripoli , on lui envoya le commandeur de la Valette , qui adressa lui-même à Charles-Quint des observations pressantes , pour lui faire sentir de quelle importance il était pour l'Italie et pour l'Espagne que Tripoli ne tombât pas entre les manrs des infidèles. On devait surtout redouter Dragut, qui avait
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succède à Barberoussc dans le commandement des corsaires barbaresques , et qui venait tout récemment de s'emparer d'Africa, place forte située entre Tunis et Tripoli.
L'empereur ordonna à Doria d'aller reprendre sur Dragut les villes dont il s'était emparé sur les côtes d'Afrique. L'Ordre de Malte envoya un puissant secours à cette expédition , sous les ordres du bailli de la Sangle. L'armée chrétienne s'empara d'abord de la ville de Monaster ; et comme la plupart des chevaliers s'étaient fait tuer à cette attaque, le grand maître envoya une nouvelle recrue de chevaliers. Le siège d'Africa commença par des revers : mais on parvint enfin à faire une brèche à la partie des murailles qui regardait la mer. Les chevaliers marchèrent à la tête des assaillants ; ils se jetèrent dans l'eau jusqu'au cou, gagnèrent ainsi la brèche , et s'y maintinrent malgré des pertes immenses , malgré le feu terrible et les nuées de flèches auxquelles ils étaient en butte. Les ennemis ayant dégarni leurs remparts sur d'autres points pour venir s'opposer à l'attaque des chevaliers, la place tomba au pouvoir des chrétiens, qui y trouvèrent, outre sept mille esclaves de tout âge et de tout sexe , des magasins de marchandises très-riches, avec de l'or, de l'argent et des pierreries dans les maisons des principaux habitants.
Dragut, furieux de cette perte, parvint à persuader Soliman que les chrétiens avaient rompu la trêve qu'il avait conclue avec eux. Il fit tant par
les présents qu'il distribua parmi les pachas du divan , que Soliman entra bientôt dans la querelle du fameux corsaire, auquel il envoya le brevet de sangiac de l'île de Sainte-Maure.
Par l'ordre de Soliman, on prépare dans tous les ports de la Méditerranée un armement immense, dirigé principalement contre les chevaliers de Malle. Cependant le grand maître Jean d'Omèdes , Espagnol de naissance, et dévoué à la politique de Charles- Quint , dégarnit la Religion d'une partie de ses forces , pour les joindre à celles de Naples et de Sicile qui tenaient la mer. En vain le conseil lui adressa- t-il des observations à cet égard; en vain le commandeur de Villegagnon , qui arrivait de France, apporta-t-il la nouvelle que l'armement turc était uniquement dirigé contre les États de l'Ordre, le grand maître reçut tous ces avis avec une grande froideur; il ne voulut faire aucune dépense pour mettre les places de la Religion en étal de défense, et persista à soutenir que l'armement turc était destiné à se joindre à la Hotte française pour combattre celle de l'empereur. 11 refusa de fortifier la garnison de Tripoli, sous le prétexte qu'il ne fallait pas affaiblir celle de Malte; et ce prince avare, qui n'était occupé que de la fortune de sa famille , repoussa tout projet qui pouvait entraîner quelque dépense ; car il croyait que tout ce qu'il sacrifiait aux intérêts de l'Ordre était autant de dérobé à ses neveux Cependant on lit passer à Tripoli deux cents paysans calabrois, que le vice-roi de Naples
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venait d'envoyer à Malte, avec vingt -cinq jeunes chevaliers que quelque mutinerie avait fait mettre aux arrêts.
Cependant la flotte ottomane parut bientôt en bonne ordonnance devant Pile de Malte ; elle était composée de cent douze galères qu'on appelait royales, de deux grandes galiasses, de trente flûtes et de plusieurs brigantins et vaisseaux de transport. Le pacha Sinam en était général ; il avait pour lieutenants Dragut et un autre fameux corsaire nommé Salaris; on avait embarqué sur cette flotte douze mille hommes , la plupart janissaires, et un grand nombre de pionniers, d'outils et de machines pour un siège.
Les ordres que Soliman avait donnés à son général portaient qu'il tenterait en passant, et selon la disposition qu'il y trouverait, de se rendre maître des îles de Malle et de Goze; et que si cette entreprise lui paraissait de trop difficile exécution , il s'attacherait uniquement à celle de Tripoli , dont la conquête, dans la vue de repiendre Afiica, lui paraissait plus nécessaire. Le grand-seigneur ajouta que, connaissant l'expérience de Dragut, il souhaitait que Sinam n'entreprît rien d'important sans la participation de ce corsaire. Le général turc, en exécution de ces ordres, se présenta d'abord devant un îles ports de Pile appelée Marsa Musciète, qui n'est séparée du grand port que par une langue de terre, ou, pour mieux dire, par un rocher fort élevé.
A l'approche d'une armée si formidable, une ter rcur générale se répandit parmi les habitants de l'ile ; chacun , pour se soustraire à la fureur des Turcs, cherchait un asile et une retraite, les uns dans les antres que formaient les rochers , et d'autres dans les places fortifiées. Il n'y en avait que deux dans toute celte île : l'une située au pied du château Saint -Ange, appelée communément le Bourg, et la résidence ordinaire en ce temps -là de tout le couvent-, et l'autre dans le fond des terres et au milieu de l'île, éloignée du Bourg et du grand port d'environ six milles ; on la nommait la Cité notable ou la ville de Malte, du nom commun à toute l'île: c'était la capitale, et même, à proprement parler, la seule ville qu'il y eût alors.
La plupart des habitants de la campagne , hommes, femmes et enfants , chargés de leurs petits meubles , et traînant à leur suite des vaches et des chèvres nécessaires à la subsistance de leurs enfants , se réfugièrent dans ces deux places. Mais comme il n'y avait pas assez de maisons pour loger tout ce peuple , la plupart furent réduits à demeurer dans les places publiques et dans les rues; et, ce qui était le plus fâcheux, ils y étaient exposés, pendant la canicule, à l'ardeur du soleil, insupportable dans ces climats brûlants. L'infection et la puanteur qui s'exhalait des excréments de ces malheureux , entassés les uns sur les autres , aurait bientôt produit des maladies contagieuses; et ce quiaug. mentait la peine et le désespoir de tout ce peuple ,
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c'est que dans l'une et dans l'autre place il n'y avait ni puits ni fontaines; il se trouvait môme peu d'eau dans les citernes, en sorte que si par malheur les Turcs s'opiniâtraient à faire le siège d'une de ces deux places, il faudrait se résoudre à en chasser les bouches inutiles et livrer cette multitude à la cruauté des barbares , ou prendre le parti de capituler : deux extrémités dont l'Ordre, par sa charité et par sa valeur, était également incapable.
Par l'entêtement du grand maître, les chevaliers manquaient de tout, hors de courage; mais ils ne se manquèrent pas à eux-mêmes ni à la religion : jamais ils n'avaient fait paraître plus de résolution.
Les uns se présentèrent fièrement sur le rivage pour s'opposer au débarquement; d'autres, embusqués au pied du mont Scebcrras, firent une décharge furieuse sur la capitane du général turc, au moment où elle rasait le rivage.
La colère de Sinam succéda bientôt à la surprise ; et son orgueil , blessé de se voir attaqué le premier par des gens qu'il croyait surprendre , et si inférieurs en force, lui en fit jurer la perte. Il mit à terre son escorte, et s'avança pour chercher les chevaliers et les combattre. Mais le commandeur, content de son avantage et fort inférieur en troupes , fit rembarquer ses soldats et les ramena heureusement dans le Bourg , sans avoir perdu un seul homme.
Sinam, les ayant cherchés inutilement, monta avec ses principaux officiers sur l'endroit du mont
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Sceberras le plus élevé , d'où considérant le château Saint-Ange, sa situation sur la pointe d'un rocher et les boulevards dont il était fortifié : « Est-ce là ce château , dit- il avec colère à Dragut , que tu as représenté au grand -seigneur si facile à emporter? Certainement, continua le pacha, l'aigle ne pouvait jamais choisir pour placer son aire une pointe de rocher plus escarpée. »
Dragut, tout de feu et qui n'avait jamais connu de péril , était au désespoir de trouver tant de froideur et de défiance dans son général ; et pour le déterminer à faire promptement le siège du Bourg , il lui représenta que cette place tirait toute sa force du château Saint- Ange, et qu'en ruinant avec son artillerie ce château, il prendrait comme d'un coup de filet le grand maître et tous les chefs de l'Ordre, qui s'étaient, disait- il, renfermés imprudemment dans une si mauvaise place.
Sinam en jugeait autrement; cependant, par déférence pour Dragut, il fit débarquer ses troupes et son artillerie. Toute l'armée s'avança dans les terres et arriva sans obstacle devant la Cité notable. 11 n'y eut que le canon qu'on eut une peine infinie à y conduire, à cause des rochers dont l'île est remplie.
Les Turcs, en entrant dans l'île, se répandirent d'abord dans les villages et dans les casais, et portèrent le fer et le feu de tous côtés. Bientôt toute l'armée s'approcha du corps de la place; on ouvrit la tranchée et l'on commença à dresser les batteries.
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de l'ordre de halte. 195
Ce ne fut pas sans résistance de la part du gouverneur; mais il manquait de troupes réglées, et surtout d'un nombre suffisant de chevaliers pour commander. 11 trouva le moyen de faire sortir de la ville, pendant la nuit, un soldat pour donner avis au grand maître de l'état du siège, et pour lui demander une recrue de chevaliers, et surtout Villegagnon , comme le plus capable , par sa valeur et son expérience , de partager avec lui le commandement et la défense de la place.
Le grand maître, tant pour sa sûreté que pour celle du Bourg, ne put se résoudre à se priver de ses défenseurs et à en diminuer le nombre.
L'envoyé, au désespoir de se voir réduit à ne rapporter à son maître pour tout secours qu'une réponse aussi dure , lui demanda, suivant ses ordres , qu'on lui envoyât au moins le chevalier de Villegagnon. Le grand maître, qui, depuis son arrivée à Malte, l'avait toujours trouvé plus sincère qu'il ne l'eût souhaité, fut ravi, sous un prétexte aussi honorable , de s'en pouvoir défaire.
Villegagnon se montra soumis aux ordres de son chef, et lui dit qu'en prenant l'habit de chevalier il avait fait le sacrifice de sa vie, qui appartenait à ses supérieurs; mais il ajouta que, pour sauver la place , il fallait y faire entrer au moins cen-t chevaliers. Le grand maître lui répondit avec hauteur, et lui demanda s'il avait peur. Après une réponse pleine de dignité, Villegagnon part à l'instant avec six chevaliers français de ses amis, et pour arriver