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avant le jour, ils se jettent à cru sur des cavales qui paissaient dans les fossés du château , se glissent à la faveur des ténèbres au pied des murailles de la ville assiégée , et se hissent dans la place au moyen de cordes qu'on leur jette, sans avoir été aperçus de l'ennemi.
Les habitants, connaissant le mérite et la valeur du chevalier de Villegagnon , firent éclater leur joie par des cris et des décharges de mousquelcrie qui apprirent au pacha que des secours étaient entrés dans la place. En même temps il fut encore découragé par une autre circonstance ; en effet, on saisit sur une barque une lettre du receveur de l'Ordre résidant à Messine, qui annonçait au grand maître que Doria, l'amiral de l'empereur, venait avec une flotte puissante au secours de l'île. Cet avis était supposé, mais la ruse réussit pleinement; le pacha, effrayé, réunit le conseil.
On y convint que le général, sans perdre davantage de temps au siège de Malte , devait s'attacher uniquement à celui de Tripoli ; qu'infailliblement il emporterait une place si peu fortifiée, et qu'au moins, en suivant ses ordres, il préviendrait les reproches du grand-seigneur, terrible dans sa colère. Les Turcs, en conséquence de ce résultat, levèrent le siège et se rembarquèrent; mais comme l'avidité de faire du butin est la passion dominante de ces barbares, le pacha, avant de prendre la route de Tripoli . ne nul refuser à ses troupes la permission de ravager l'île de Goze, qui appartenait à la Religion .
Le chevalier qui commandait ce petit château montra une faiblesse dont il n'y avait pas encore eu d'exemple dans l'Ordre. Loin de profiter des courageuses dispositions des habitants , qui demandaient à se défendre, il se contenta de réclamer la vie et la liberté pour lui. Le pacha abandonna l'île au pillage, et, malgré sa promesse, le retint prisonnier, avec six mille trois cents personnes de tout sexe et de lout âge. Quand on apprit à Malte ce douloureux événement, plusieurs chevaliers demandèrent que le gouverneur de Goze fût mis en jugement; mais le grand maître, qui le protégeait, sut éluder cette proposition, et fit même écrire dans les différents royaumes qu'il s'était signalé par sa valeur, et qu'il avait succombé en combattant.
Le pacha, après avoir ravagé l'île, rasé le château et laissé partout des marques funestes de sa fureur, remit à la voile; et au lieu de tenir la route de Provence , comme le grand maître l'avait toujours voulu faire croire, ce général alla droit à Tripoli. D'Ornèdes n'en apprit la nouvelle qu'avec beaucoup de confusion. Pour réparer la faute que son entêtement et peut-être son avarice lui avaient fait faire, il eut recours à Gabriel d'Aramon, ambassadeur d'Henri H , roi de France , près la Porte , et fort connu du pacha Sinam. Ce ministre avait louché à Malte en retournant à Constantinople, d'où il était revenu en France vers la fin de l'année précédente.
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Le grand maître le pressa vivement d'aller à Tripoli et d'user de toute son influence pour détourner Sinam de faire le siège de celte place. Le ministre français se chargea avec empressement de cette mission.
D'Aramon , arrivé à Tripoli, employa tous ses soins pour détourner Sinam de son entreprise ; mais le général turc lui montra les ordres de son maître , qui étaient positifs. D'Aramon , ne pouvant rien obtenir de ce côlé, voulait repartir pour Constanlinople, afin d'intercéder auprès de Soliman en faveur des chevaliers; mais Sinam , qui pressentait son projet, mit ses vaisseaux hors d'état de faire voile , et lui déclara qu'il ne le laisserait partir que quand il serait maître de la place.
Gaspard de Valier, de la langue d'Auvergne et maréchal de l'Ordre, commandait alors à Tripoli. C'était un ancien chevalier qui avait passé par les premières charges de l'Ordre, et qu'on regardait même comme un sujet digne de parvenir à la grande maîtrise, si celte dignité venait à vaquer, mais, pour cette raison même, moins agréable à d'Omèdes , qui l'avait envoyé à Tripoli pour l'éloigner sous un prétexte honorable. Il n'y avait dans Tripoli pour toute garnison que cette recrue de deux cents hommes venus de Calabre, dont nous avons parlé, et environ deux cents Maures alliés de l'Ordre , et qui, quoique mahométans de religion, par aversion pour les Turcs servaient utilement les chrétiens. La place n'était guère tenable ; cependant le ma-
réchal de Valier se défendit d'abord avec fermeté; mais lorsque le canon des assiégeants eut fait de grandes brèches à la muraille, les esclaves se refusèrent à y aller travailler, et les Calabrois entourèrent leur commandant l'épéeà la main, lui déclarant qu'ils allaient le tuer si on ne sauvait leur vie par une prompte capitulation. Le maréchal fut obligé d'entrer en négociations; il obtint que la garnison serait transportée sur des vaisseaux turcs à Malte ou en Sicile; mais quand la ville fut au pouvoir de Sinam, il fit dépouiller et charger de chaînes toute la garnison, en dépit de la capitulation.
Le ministre de France, qui était toujours resté dans le camp de Sinam , vil avec une profonde douleur l'indigne traitement fait aux chevaliers-, à force d'adresse et de présents , il obtint du pacha la liberté du maréchal et des plus anciens chevaliers français ; il racheta ensuite de son propre argent les plus jeunes, et s'engagea à rendre des prisonniers turcs de distinction qui étaient alors à Malte, en échange des autres chevaliers , sujets de Charles -Quint. D'Aramon se rendit ensuite auprès du grand maître, et s'attendait à être reçu comme le libérateur de ses frères; mais d'Omèdes , plein de confusion de la perle de Tripoli , que l'on pouvait justement attribuer à sa négligence et à son avarice , résolut d'en rejeter la faute sur le maréchal et sur l'ambassadeur français. Il trouva moyen, par ses intrigues, d'accréditer ces faux bruits, et de faire naître une indignation générale contre d'Aramon; il le reçut
très- froidement, et lui refusa les prisonniers que celui-ci s'était engagé à rendre ; il lit mettre en jugement le maréchal et ceux des chevaliers qui avaient pris le plus de part à la capitulation. !1 établit ensuite un tribunal qu'il assembla sous la présidence d'un officier séculier de l'île, sa créature, juge corrompu , capable de tout faire pour de l'argent, et il nomma procureur de la commission un Espagnol qui lui était entièrement dévoué.
D'Omèdes fit jeter le maréchal dans un horrible
cachot, inventa contre lui une nouvelle forme de
procédure, et ne permit pas qu'on exerçât aucune
récusation contre ceux qui viendraient déposer
contre lui. Villegagnon seul osa prendre le parti du
maréchal. Enfin le juge prononça la sentence, qui
privait de l'habit de chevalier le maréchal et les
autres chevaliers mis en jugement avec lui. Le
grand maître, qui n'avait fait mettre en accusation
des chevaliers espagnols que pour prévenir le
soupçon de partialité, et dans l'espoir de les faire
rendre à la liberté , montra son mécontentement
par un geste , et aussitôt le juge voulut modifier son
arrêt, mais il en fut empêché par l'indignation de
l'assemblée. Le grand maître obtint que le procès
serait repris; il voulut que ce fût par le même juge ,
et , dans un entretien secret, il exigea de cet homme
qu'il s'obligeât à lui payer cinq cents ducats d'or
s'il ne se conduisait pas, dans toute la procédure,
de la manière qu'il lui prescrirait.
Cependant le roi de France, outré des calomnies
fie toute espèce que les partisans du grand maître répandaient de toutes parts contre les chevaliers français et contre l'ambassadeur d'Aramon, écrivit au grand maître pour lui demander la vérité sur tous ces bruits; le conseil prescrivit une lettre dans laquelle on rendait toute justice à la conduite de l'ambassadeur ; mais le grand maître fit secrètement défendre au secrétaire de l'expédier. Le chevalier de Villcgagnon eut le courage de dévoiler toutes ces intrigues en plein conseil , il révéla aussi le marché fait avec le juge; les grands-croix nommèrent aussitôt un autre juge , et ordonnèrent que le secrétaire eût à expédier le jour même la lettre au roi de France, dans la forme qui lui avait été indiquée. Par un nouvel artifice, le secrétaire changea , d'après les ordres du grand maître, les termes de la lettre en ce qui concernait d'Aramon. Mais Villegagnon eut bientôt découvert cette menée; il porta sur-le-champ la lettre au conseil pour s'en plaindre, et les seigneurs qui le composaient, honteux de tant de supercheries, dressèrent eux-mêmes le projet de la. lettre , que le grand maître, après ce qui s'était passé , n'osa refuser de signer.
Villegagnon publia encore sur cette matière un mémoire en latin, qu'il adressa à Charles-Quint, et dans lequel il prouve que le grand maître avait, par avarice, diverti les secours qui auraient pu sauver Tripoli. Le maréchal expia par une longue prison le tort d'être sorti de la place avant d'être réduit à la dernière extrémité , et le grand maître ob-
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tint promptement la grâce des autres chevaliers. Pendant que l'île de Malte était le plus occupée de toutes ces divisions, Léon Strozzi, prieur de Capoue, mécontent du service de France, se présenta devant l'île avec deux galères , et demanda l'entrée du port ; mais d'Omèdes , qui craignait qu'un chef si renommé ne vînt se joindre aux chevaliers français, refusa de le recevoir. Ainsi cet illustre général se trouvait exclu en même temps, par ses querelles avec les différents États, de tous les ports de la chrétienté. Bien qu'il manquât de munitions et même de vivres, il prit la mer, et, exigeant des provisions de tous les navires qu'il rencontrait, sans distinction de peuple et de religion,il alla en Orient,où il Ht sur les musulmans des prises considérahles. À son retour, le grand maître ne voulait pas encore le recevoir ; mais Strozzi s'étant fait jeter à terre, tous les chevaliers le conduisirent comme en triomphe auprès de d'Omèdes, qui n'osa pas le repousser, et qui même lui confia le soin d'inspecter l'île, et d'arrêter le plan des fortifications les plus nécessaires pour sa défense. Strozzi et les autres commissaires qui lui furent adjoints s'acquittèrent de leur tâche avec autant de zèle que de capacité , et , suivant leurs plans, les fortifications du Bourg furent augmentées, et un château imposant fut élevé sur le mont Sceberras , qui dominait l'entrée des deux ports principaux de Malle. On l'appela le fort Saint-Elme, en mémoire de l'une des tours de Rhodes qui portait le même
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nom. En moins de six. mois, ces grands travaux furent élevés et les forts garnis d'artillerie , grâce au zèle de tous les chevaliers et des habitants de l'île, et au désintéressement de tous les membres de la Religion, qui consacraient tous leurs biens à l'achèvement de ces ouvrages si importants pour l'Ordre.
Déjà, dans l'île, on désignait hautement Strozzi comme celui qui devait succéder à d'Omèdes, dont l'âge était fort avancé. Le grand maître n'apprit pas ces bruits sans un chagrin secret, et, comme si la vie de son successeur eût dû abréger sa vieillesse, il faisait ce qui dépendait de lui pour éloigner Strozzi de l'île. N'ayant pu parvenir à le déterminer à rentrer au service de Charles-Quint, il lui proposa le commandement d'une expédition qu'il méditait contre Zoare, place de la province de Tripoli, bien fortifiée, qui possédait un bon port, et dont on devait s'emparer facilement par surprise. Strozzi partit donc avec douze cents hommes, parmi lesquels se trouvaient au moins trois cents chevaliers des plus braves du couvent, empressés de combattre sous les yeux d'un général si bon juge de la valeur. On débarqua sur les côtes d'Afrique, et l'on parvint , après une assez longue marche , aux portes de la ville. Elles étaient ouvertes , et les chrétiens pénétrèrent sans obstacle jusque dans la grande place, qui se trouvait au centre de la ville. Alors les tambours et les trompettes réveillent les habitants ; les soldats se répandent dans les rues , enfoncent
les portes, tuent ceux qui se mettent en défense, font les autres prisonniers, et, le sabre à la main, forcent le timide bourgeois à livrer son or et son argent.
Cependant un Maure qui avait servi sous la Valette à Tripoli le reconnaît, et lui apprend qu'un corps de quatre mille cavaliers turcs, tous vieux soldats , est campé à une faible distance de la ville , et qu'au point du jour le gouverneur de Tripoli , qui les commande, ne manquera pas de venir attaquer les chrétiens. Slrozzi , prévenu de cette circonstance, fait sonner la retraite; mais le soldat, occupé au pillage, n'entend pas ce signal, ou feint de ne pa9 l'entendre. L'ennemi arrive , s'empare des portes avec la même facilité que les chrétiens l'avaient fait, et surprend les troupes de la Religion dans le plus grand désordre.
Les chevaliers , quoique séparés les uns des autres, et pressés par le nombre supérieur des ennemis , ne laissent pas de leur résister partout où ils se rencontrent. Ils s'arrêtent partout où la disposition du terrain leur permet de faire quelque résistance. Le prieur deCapoue lui-même, blessé et mis hors de combat, n'est sauvé que grâce à la force de corps surprenante d'un chevalier majorquiu qui l'emporta dans ses bras. Il fallut encore des prodiges de valeur pour sauver l'étendard de la Religion. Enfin le chevalier de la Cassière, qui en était porteur, put, avec quelques compagnons, gagner la plage et les chaloupes , mais plusieurs chevaliers
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qui s'arrêtèrent sur le bord Je la mer pour protéger la retraite de leurs frères , furent tués par le feu continuel des ennemis.