‹ Histoire des Chevaliers de MalteChapitre 17 sur 25 · DF I.'OHDRF. DE HALTE · texte numérisé non relu

DF I.'OHDRF. DE HALTE

dès le commencement de septembre de l'année précédente.

(1553) Peu de jours après son décès, on assembla le chapitre pour lui donner un successeur. Le prieur de Capoue paraissait avoir des prétentions bien fondées pour cette élection; mais la crainte qu'il n'apportât à la grande maîtrise les inimitiés de sa maison, et ne mêlât l'Ordre dans les différends des princes chrétiens, entre lesquels il devait rester neutre, lui fit préférer frère Claude de la Sangle, chevalier de la langue de France et grand hospitalier.

La nouvelle de son élection ne fut pas plutôt reçue à Rome , où il résidait comme ambassadeur de l'Ordre, que le gouverneur du château Saint-Ange, par ordre exprès du pape, l'annonça par une décharge de toute son artillerie. Ce fut comme une fête publique dans cette capitale delà chrétienté.

En se rendant à Malte, le grand maître fut reçu avec de grands honneurs par le vice- roi de Sicile , qui lui fit connaître le désir qu'avait Charles- Quint de voir l'Ordre transférer son siège à Africa ou Média, dont il venait de s'emparer avec l'aide des chevaliers. Le grand maître évita d'abord de se prononcer, et le conseil de l'Ordre , après avoir envoyé des commissaires examiner la place , se détermina à rester à Malte.

Le prieur de Capoue ne se trouvait plus bien à Malle, surtout depuis que l'on avait soupçonné un de ses domestiques de confiance d'avoir empoisonné

les principaux chevaliers qui s'étaient opposés à son élection. Le roi de France l'ayant d'ailleurs appelé au commandement de son armée en Italie, il donna sa démission de chef des galères , et se dirigea avec les navires qui lui appartenaient vers les côtes d'Italie; mais en y arrivant il fut tué d'un coup de mousquet tiré par un paysan.

La Valette , nouveau général des galères de Malte , n'avait pas été plutôt revêtu de cet emploi , qu'il s'était mis en mer. Par la terreur de ses armes , il écarta des côtes de Sicile et de Naples tous les corsaires de Barbarie.

La guerre continuelle que l'Ordre faisait aux infidèles, leurs côtes ravagées , des vaisseaux corsaires ou marchands enlevés, le commerce des chrétiens fortifié par ce secours , attirèrent le ressentiment du grand-seigneur, et il se répandit un bruit que ce prince faisait dessein de le venir attaquer jusque dans Malte , et qu'il s'était vanté de l'en chasser, comme il l'avait fait plus de quarante ans auparavant de l'île de Rhodes.

Pendant que les prises continuelles que les galères allaient faire jusqu'aux bouches du Nil faisaient entrer toute espèce de provisions dans l'île , le grand maître donnait tous ses soins à ajouter aux fortifications.

Malte , par ces généreux soins et par la valeur des chevaliers, devenait tous les jours plus florissante , lorsque , le 23 septembre , celte prospérité générale fut troublée tout à coup par un accident imprévu.

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Il s'éleva dans le port, sur les sept heures du soir, un ouragan furieux. Cette tempête abîma plusieurs vaisseaux , en poussa quelques-uns hors de l'eau , et jusque sur le rivage, mit en pièces les brigantins et les galiotes, et, ce qui fut encore plus déplorable, renversa quatre galères, les carènes en haut et exposées à l'air, en sorte que la plupart des officiers, des soldats et la chiourme furent noyés ou écrasés par la pesanteur de ces bâtiments. Les maisons voisines du port , avec leurs habitants , se trouvèrent en un instant abîmées ; le château Saint-Ange en fut même ébranlé ; l'arbre qui soutenait le grand élendard de la Religion , et qui y était attaché , en fut arraché et porté à un demi-mille plus loin. La violence du vent, les torrents de pluie qui tombaient du ciel, et les flots irrités de la mer, qui ne présentaient que des montagnes d'eau ou des abîmes, semblaient menacer Malte de son entière destruction , lorsqu'en moins d'une demi-heure cette horrible tempête cessa aussi promptement qu'elle s'était élevée; le calme et la bonace parurent tout d'un coup; et sans les horribles débris des maisons abattues et des vaisseaux démâtés et mis en pièces, on aurait eu peine à croire qu'un moment auparavant le port, alors si tranquille, avait été le théâtre d'une si funeste révolution.

Plus de six cents personnes , chevaliers , officiers , soldats , esclaves et forçats furent noyés ou écrasés par le renversement des galères. Le grand maître , entendant du bruit qui partait d'une galère renver-

sée, la fit percer et lever quelques planches: un singe en sortit le premier, et on en tira le chevalier de l'Escur, si connu depuis sous le nom de Romégas , et plusieurs autres chevaliers qui , pendant toute la nuit, et ayant tout le corps dans l'eau jusqu'au menton , s'étaient attachés avec les mains au fond de la carène, où à peine ils avaient assez d'air pour respirer. Le grand maître donna l'exemple du désintéressement pour réparer un si grand désastre; les commandeurs suivirent son exemple , et plusieurs princes chrétiens vinrent généreusement au secours de la Religion.

L'Ordre, après une si grande perte que celle qu'il venait de faire, avait hien besoin de ces différents secours , d'autant plus que les corsaires de Barbarie , dans l'espérance de se prévaloir de ce désastre, infestaient les côtes de l'île, et en tenaient souvent le port comme bloqué. Dragut surtout, ce redoutable ennemi de la Religion , croyant en trouver les forces en désordre, y aborda avec sept galères chargées de troupes de débarquement ; après les avoir mises à terre, il ravagea la campagne et fit un grand nombre d'esclaves; mais, avant qu'il eût pu se rembarquer, le commandeur Louis de Lastic , de la langue d'Auvergne , et le grand maréchal de l'Ordre , à la tête de trois cents chevaliers , tombèrent sur ces corsaires, en taillèrent en pièces une partie, reprirent les prisonniers et le butin, et forcèrent Dragut de regagner ses vaisseaux. Pour se venger de cette insulte , le prince de Lorraine se mit aussitôt en

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mer avec ses galères et deux autres de la Religion, courut à son tour toutes les côtes de Barbarie, prit entre Malte et Tripoli un brigantin d'Assanbaly, fameux corsaire ; donna la chasse à Ullucchialy , auquel il enleva une galère et une galiote ; et, avant de rentrer dans le port de Malte, prit encore deux vaisseaux chargés de sel et de différentes marchandises.

A celte époque , le grand maître de la Sangle termina une vie glorieuse par une mort très- chrétienne.

Le choix de son successeur ne causa pas beaucoup de difficulté ; un des électeurs n'eut pas plutôt proposé le commandeur de la Valette, que tous les suffrages se réunirent en sa faveur. Ce seigneur n'était point sorti de Malte depuis qu'il avait pris l'habit et la croix de l'Ordre ; il avait rempli successivement toutes les charges: soldat, capitaine, général, sage politique, plein de fermeté, et aussi estimé parmi ses confrères que redoutable aux infidèles.

Un des premiers actes de Jean de la Valette fut de faire rendre justice au maréchal de Valier, ce gouverneur de Tripoli que le grand maître d'Omèdes avait persécuté si opiniâtrement. Le grand maître de la Sangle lui avait fait rendre la liberté, après une exacte révision de son procès ; de la Valette le déchargea des injustes accusations dont on avait voulu le noircir, et lui conféra en même temps le titre de grand bailli de Lango , comme la preuve et le sceau de son innocence.

Ce fut à peu près dans ce temps-là que Cosme ,

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duc de Florence, voulant se précautionner à l'avenir contre les incursions, créa un corps de marine et en fit un ordre de chevaliers, qui furent depuis les élèves des chevaliers de Malte, sous le nom de chevaliers de Saint-lîHienne.

Jamais l'Ordre n'avait été si puissant sur mer 5 les escadres qui tenaient constamment la mer étaient commandées par des chevaliers qui avaient vieilli dans le service, et dont la plupart auraient été capables de commander des flottes entières ; mais parmi ces capitaines aucun n'avait fait tant de prises et d'aussi considérables que le commandeur de Romégas , chevalier qui depuis sa jeunesse avait fait la course. Personne ne connaissait aussi bien que lui les côtes, les ports et jusqu'aux moindres cales qui se trouvent le long de la mer Méditerranée ; d'ailleurs brave, intrépide, qui n'avait jamais connu de péril , et qui ne souflrait à son bord que des officiers et des soldats d'une valeur déterminée. Nous ne pouvons entrer dans le détail de toutes les prises qu'il faisait constamment, et des combats sanglants qu'il livrait aux vaisseaux des infidèles , sans jamais compter le nombre des ennemis.

Une nouvelle prise , faite peu après par les chevaliers, acheva d'irriter le grand -seigneur, et hâta son armement. Après la conquête de Pignon de Vêlez, les cinq galères de la Religion, commandées par le général Giou, et les deux galères du grand maître, qui étaient aux ordres de Romégas, s'étant jointes et voguant de concert, rencontrèrent un

puissant galion , chargé des plus riches marchandises de l'Orient, et qui, pour sa défense, avait vingt gros canons de bronze , un grand nombre de moindre calibre , de bons officiers d'artillerie et plus de deux cents janissaires , tous excellents arquebusiers. Ce vaisseau appartenait à Kuslir-Aga, chef des eunuques noirs du sérail, le ministre des plaisirs de son maître. Le général Giou et le commandeur de Romégas attaquèrent d'abord ce vaisseau , mais ils furent repoussés avec une grande perte. Pendant que les autres galères continuaient le combat, ils rétablirent l'ordre dans leur équipage, et, revenant à la charge , ils s'attachèrent de nouveau au galion. Le combat dura cinq heures sans qu'on pût démêler quel en serait l'événement ; mais enfin, le feu des galères devenant supérieur, les chevaliers entrèrent dans le vaisseau et s'en rendirent maîtres.

Cette prise fit plus de bruit à Conslanlinople, et surtout dans le sérail , que n'aurait fait la perte d'une place importante. Le sultan , qui regardait cette prise comme une injure faite à sa maison même , jura par sa tête qu'il exterminerait tout l'Ordre, et par son ordre on arma le plus grand nombre de vaisseaux et de galères qu'on pût trouver dans ses ports en état de tenir la mer.

Le sultan envoya aussi à Malte d'habiles ingénieurs qui, s'étant déguisés en pêcheurs, sous prétexte de jeter leurs lignes dans les fossés et de vendre ensuite leur poisson dans la ville, en recon-

nurent les fortifications, la hauteur des murailles, et levèrent le plan entier de la place , que le grandseigneur remit depuis à ses généraux, il en choisit deux pour cette expédition, Pialy et Mustapha; et leur recommanda de vivre en bonne intelligence , et de ne rien entreprendre sans la participation de Dragut.

Le grand maître, instruit de ces projets , ne négligeait rien pour préparer sa défense ; soldat , capitaine, officier d'artillerie, infirmier, ingénieur, on le trouvait presque en même temps en différents endroits. Il réunit tous ses chevaliers , ne leur dissimula ni la grandeur du péril ni l'incertitude du secours dont le vice-roi de Sicile le flattait, et, dans une chaleureuse allocution, leur dit qu'en cette occasion Dieu leur redemandait la vie qu'ils lui avaient déjà engagée par leur profession.

A sa voix et sur ses pas tous les chevaliers se rendirent à l'église , où le saint Sacrement était exposé; ils y renouvelèrent leurs vœux, et en sortirent comme des hommes renouvelés; il ne parut plus parmi eux aucune faiblesse, plus de divisions, plus de haines particulières ; tous les chevaliers s'embrassèrent et protestèrent hautement de répandre jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour la défense de la Religion et des autels.

Le grand maître s'occupa alors d'assigner à chaque langue les postes qu'elle devait défendre. On se rappelle que les deux ports principaux de Malle sont séparés par une langue de terre sur laquelle le;

prieur de Capoue avait fait construire un fort appelé le fort Saint - Elme , qui défendait l'entrée des deux ports. Il y a dans le grand port deux langues de terre parallèles qui s'avancent dans la mer; le château Saint -Ange est construit sur celle de ces deux pointes qui approche le plus de l'embouchure du port : c'était l'unique fort qu'il y eût dans l'île quand les chevaliers en prirent possession. Sur l'autre pointe de terre, on avait aussi construit un fort avec un bourg; et cet endroit, quoique ce fût une presqu'île, portait le nom de l'île de la Sangle, du nom du grand maître qui l'avait fait fortifier. Entre ce bourg et le château Saint-Ange, on trouvait un port où toutes les galères se retiraient, et qu'on fermait tous les soirs d'une grosse chaîne en fer soutenue par des tonneaux vides et des poutres croisées. Je ne parle pas ici de la Cité notable, éloignée de six à sept milles des deux ports que nous venons de décrire.

Après une revue exacte > le grand maître trouva qu'il y avait dans l'île environ sept cents chevaliers , sans compter les frères servants, et huit mille cinq cents hommes de guerre, tant soldats des galères, troupes étrangères à la solde de l'Ordre , que citadins et paysans, dont on avait fait des compagnies. Il n'y avait ordinairement dans le fort Saint-Elmo que soixante soldats sous le commandement du chevalier Broglio, ancien officier piémontais; mais avant que les ennemis parussent, le commandeur Deguarras, bailli de Négreponl , s'y enferma avec

soixante chevaliers ; et le grand maître , qui connaissait l'importance de ce poste, y fit entrer encore une compagnie d'infanterie espagnole , commandée par le chevalier Jean de Lacerda.

La flotte des Turcs parut enfin à la hauteur de Malte le 18 mai. Elle était composée de cent cinquante-neuf vaisseaux à rames, tant galères que galiotes, et chargée de trente mille hommes de débarquement , janissaires et spahis , les plus braves soldats de cette nation. Un nombre considérable de vaisseaux de charge suivaient la flotte et portaient la grosse artillerie , les chevaux des spahis , avec les munitions de guerre et de bouche. Sur la tin du jour les Turcs jetèrent l'ancre à l'entrée de l'anse ou golfe deMugiarro, où les galères et les vaisseaux s'arrêtèrent.

Dans une des premières escarmouches, le chevalier de la Rivière fut fait prisonnier. Le pacha, lui ayant demandé des renseignements sur les fortifications de l'île, le soumit, pour s'assurer de la vérité de ses paroles , à une violente torture.

Le chevalier la soutint longtemps avec la constance d'un héros; à la fin , comme s'il eût cédé à la rigueur des tourments, il avoua à ce barbare, avec une feinte ingénuité, que si Malte avait à être prise, ce ne serait que par le poste de Castille, l'endroit du Bourg et de toute l'île le moins fortifié, à ce qu'il lui dit.

Le pacha lui ayant demandé où était le poste de Castille qu'il lui avait représenté comme le plus

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faible de toute l'île, le chevalier ne le lui eût pas plutôt montré, qu'à la vue de ce poste, fortifié d'un large boulevard avec ravelin et casemates au pied et dans le fossé, le pacha, persuadé que la Rivière ne lui avait indiqué cet endroit que pour le faire échouer dans cette entreprise, plein de fureur, lui déchargea un coup de canne sur la tête, et le fît achever à coups de bâton par les soldats de son escorte.

Dès le lendemain , les Turcs tinrent un grand conseil dans lequel on résolut, sur la proposition du pacha, de commencer sans différer le siège du fort Saint-Elme.

Ce fort, comme nous l'avons dit, était situé sur la pointe d'un rocher, à l'extrémité d'une langue de terre qui sépare les deux ports : c'était l'ouvrage du prieur de Capoue , mais il l'avait fait trop petit. Cependant, comme tout le fond de l'île n'est qu'un roc recouvert seulement en quelques endroits de deux ou trois pieds d'un terroir pierreux, les ingénieurs turcs prévirent que ce ne serait pas sans un travail long et pénible qu'on pourrait ouvrir et conduire la tranchée, d'autant plus que ce fort était garni d'une nombreuse artillerie; qu'ils ne pourraient même empêcher que le grand maître, à la faveur de légères barques, n'y fît passer du secours par le port Musciet , et qu'il ne rafraîchît et ne changeât de temps en temps la garnison.

Mais le général turc, grand capitaine, se roidissant contre toutes ces difficultés, résolut de poursuivre son dessein. Ses troupes travaillèrent à faire

leurs approches par des tranchées ; et quelque durs que fussent le terrain et le roc sur lequel le fort était placé, à force de pionniers dont le pacha prodiguait la vie, et magré le feu continuel de la place, ils ne laissèrent pas en plusieurs endroits de se mettre à couvert ; et dans ceux dont on ne pouvait entamer le roc, il fil construire des parapets qui tenaient lieu de tranchées.

Le pacha commença à faire tirer le 24 mai, avec dix canons qui portaient quatre-vingts livres de balles. Il avait outre ces canons deux coulevrines de soixante, et un basilic d'une énorme grandeur; on prétend qu'il lirait des boulets de pierre de cent soixante livres de pesanteur. Cette artillerie faisait un feu terrible; et, quoique celle de la place y répondît, comme ce fort était petit et étroit, il n'y avait point de coup qui ne portât et qui ne ruinât quelque partie des dehors et des défenses.

Le bailli de Nègrepont envoya le chevalier Lacerda au grand maître pour lui demander du secours ; pour l'obtenir, cet officier, que la peur rendait éloquent, exagéra le péril où il dit qu'était la place. Le grand maître en parut surpris, et encore plu h indigné contre cet envoyé.

Le salut de l'île entière dépendant de la durée de ce siège, et comme il fallait, par une courageuse résistance, donner le temps au vice-roi de Sicile d'avancer à son secours, il résolut de se jeter luimême dans la place et de s'y ensevelir plutôt que de souffrir que, par une faible défense et une corn-

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position précipitée, on mît les infidèles en état de s'attacher au Bourg et au château de Saint-Ange , la dernière ressource des chevaliers de la Religion. La Valette se disposait à conduire ce secours dans le fort, mais le conseil et tout le couvent s'y opposèrent; et il se présenta en même temps un si grand nombre de chevaliers qui demandaient avec empressement cette commission , qu'il n'y eut d'embarras que dans le choix qu'il en fallut faire.

Le grand maître, pour favoriser leur passage, du château Saint-Ange, qui était sur une hauteur, battait continuellement le camp ennemi. Un boulet de canon parti de cet endroit, qui tomba dans la tranchée, et sur une pierre, la mit en pièces : un éclat alla frapper l'amiral Piali , qui visitait les travaux, et le blessa dangereusement. On le crut mort; et pendant que dans tout le camp , et principalement sur la flotte, on n'était occupé que de cet accident, le grand maître dépêcha la nuit le chevalier de Cornusson son neveu, et le commandeur Salvago, Génois, pour conjurer le vice-roi de Sicile de hâter le secours que le roi son maître lui avait fait espérer.

Le vice-roi lui renvoya aussitôt un courrier avec assurance d'un prompt secours, qu'il ferait partir au plus tard vers le 15 juin; et il l'exhortait jusqu'à ce temps- là de faire liler de nouvelles troupes dans le fort Saint-Elme, pour empêcher les Turcs de s'en rendre maîtres.

Pendant que les chrétiens et les infidèles étaient tous les jours aux maina, on vit arriver dans la

flotte des Turcs le renégat Ullucchialy, fameux corsaire, avec six galères qu'il avait amenées d'Alexandrie , el neuf cents hommes de débarquement; peu de jours après, Dragul, vice-roi de Tripoli, y en amena seize cents sur treize galères et deux goliotes.

Quelques mesures d'honnêteté qu'il gardât avec les généraux , il témoigna qu'il ne pouvait approuver qu'on eût commencé cette entreprise par le siège du fort Saint-Elme : il prétendit qu'on aurait dû d'abord s'attacher au château de Goze, et ensuite à la Cité- Notabie , qui fournissait des vivres au Bourg et au château Saint-Ange.

Cependant il ne voulut pas décourager l'armée en abandonnant une entreprise commencée, et, une fois qu'on eut résolu de continuer le siège , il s'y employa avec autant de courage et d'assiduité que s'il eût été responsable du succès.

Les ingénieurs turcs, s'étanl avancés pour s'assurer de l'effet des batteries qui foudroyaient sans cesse le ravelin, découvrirent une canonnière placée dans un endroit si bas , qu'ils purent voir par son ouverture les soldats chrétiens ensevelis dans un profond sommeil. Ils appelèrent aussitôt des troupes qui pénétrèrent dans le ravelin, s'en rendirent maîtres, et coupèrent la gorge à la plupart des chrétiens. Les Turcs , profitant de cet avantage , tentèrent de passer dans le cavalier, mais quelques chevaliers étant accourus rétablirent le combat et repoussèrent les infidèles. Us revinrent à la charge

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avec des échelles : il fallut, pour les arrêier, tous les efforts de la garnison, qui accablait les assaillants d'une grêle de feux d'artifices , de pierres, de coups de mousquet et de canonnades. Cette action, qui dura depuis la pointe du jour jusqu'à midi , coula trois mille hommes aux Turcs ; mais la Religion eut , outre le ravelin perdu , vingt chevaliers et cent soldats tués.

A la faveur de la nuit, avec la permission du grand maître, on transporta les blessés dans le Bourg, pour les y faire panser: en leur place, et par la même voie, on ramena cent hommes commandés par le chevalier Vagnon. Le grand maître , s'étant aperçu que le chevalier de Lacerda avait abandonné son poste et s'était mêlé aux blessés, irrité d'une lâcheté sans exemple dans l'Ordre, le fit mettre en prison.

Le bailli de Nègrepont, le commandeur Broglio, quoique blessés , et tous deux fort âgés, refusèrent avec beaucoup de courage la permission que le grand maître leur avait envoyée de revenir au couvent : pour toute réponse, ils lui mandèrent qu'ils voulaient mourir dans leur poste et au lit d'honneur. Ces chevaliers si respectables , toujours sous les armes , le visage brûlé et défiguré par l'ardeur du soleil , ne quittaient point les endroits où il y avait le plus de péril ; et quoique d'une vieillesse presque caduque, ils portaient eux-mêmes de la terre dans les endroits qu'il fallait fortifier, ou secouraient les autres chevaliers qui, dans une place si étroite,

étaient à tout moment blessés. On ne voyait que des boiteux , des bras en écharpe , ei même des membres séparés du corps, épais confusément, et qu'on n'avait pas le temps de couvrir de terre ; et ces hommes, dont la plupart n'étaient plus que la moitié d'eux-mêmes, conservaient un courage entier, servaient l'artillerie , se traînaient jusque sur les brèches, et présentaient partout un front redoutable.

Le grand maître leur faisait passer successivement tous les secours que la place pouvait contenir; mais comme, par le feu continuel des ennemis, il n'y avait presque point de jour qu'on ne perdît un grand nombre de chevaliers et de soldats, il fit partir la nuit une barque pour la Sicile, qui porta de sa part au vice-roi des lettres par lesquelles il lui faisait part de l'extrémité où le tort éîait réduit. Au lieu d'envoyer les secours qu'il avait tant promis , le vice-roi, qui craignait les chances d'un combat naval , demanda encore au grand maître les cinq galères de la Religion qui étaient à Malte. Cette lettre avait été confiée par le vice-roi au chevalier Salvago, qui rentra à Malte au milieu des plus grands dangers, accompagné d'un autre chevalier appelé Lamirande, des premiers de l'Ordre et des plus estimés. Le grand maître répondit aussitôt par un refus d'envoyer les cinq galères, qu'il aurait fallu, pour leur défense, garnir d'un nombre de soldats doni l'absence eût affaibli la garnison do Pile.

Salvago partit seul pour la Sicile; Lamirande, plein de zèle, demanda au grand maître et obtint la permission de se renfermer dans le fort assiégé; il y fut reçu avec la considération qui était due à sa valeur. Par ses soins il fit entrer une grande provision de vin , de vivres et de remèdes pour les blessés et pour les malades: c'était le père des soldats; rien n'échappait à son attention, que le soin particulier de sa personne et de sa propre conservation.

Cependant les Turcs continuaient jour et nuit leurs batteries du côté du port Musciet ; et en même temps avec des fascines, de la terre et des sacs de laine, ils élevèrent le ravelin au-dessus du parapet de la place , d'où ils découvraient tout ce qui se passait : après y avoir fait monter deux canons qui tiraient continuellement, et par le feu de la mousqueterie , ils empêchaient les soldats d'approcher du parapet. Pour pénétrer jusque-là, ils étaient réduits à s'y conduire par des tranchées et un souterrain qui y aboutissait. Le pacha , voulant ruiner celte défense, tit avec des arbres, des antennes de vaisseau et de grosses planches , construire un pont si large, que six hommes y pouvaient passer de front; et, de peur que les chrétiens ne jetassent dessus des feux d'arlilice pour le brûler, on le couvrit de terre jusqu'à une certaine hauteur. Par ce pont, et à la faveur du feu continuel du ravelin, les Turcs pénétrèrent jusqu'au parapet, s'y attachèrent enjoignirent la sape à la mine. Lamirande, qui se portait partout où il y avait le plus de danger, ayant reconnu

leur dessein , n'eut pas beaucoup d'inquiétude de la mine , que les infidèles tâchaient de pousser dans un endroit où il savait bien qu'ils trouveraient le roc vif et trop difficile à entamer.

Mais comme par la sape ils ruinaient insensiblement le parapet, derrière cet ouvrage il en fit construire un second, fortifié d'un bon fossé et garni d'artillerie; la nuit suivante, il fit une sortie à la tête des plus braves soldats de la garnison. Pendant que par une fausse attaque une partie feignait de se vouloir jeter dans la tranchée , les autres se glissèrent sous le pont, y mirent le feu , et ne s'en retirèrent qu'après l'avoir embrasé de tous côtés. Les Turcs, travailleurs infatigables, le rétablirent dès le lendemain , et, sur le soir, firent la descente du fossé, et posèrent des échelles au pied de la muraille comme s'ils eussent fait dessein de monter à l'assaut. Les chevaliers se présentèrent aussitôt sur la brèche avec leur intrépidité ordinaire. Les infidèles, qui n'avaient fait ce mouvement que pour les obliger à se découvrir, se retirèrent brusquement , en même temps que leur artillerie, chargée à cartouche, fit un feu si terrible , que la Religion y perdit plus de chevaliers qu'elle n'avait fait jusque alors, et dans les attaques les plus vives.

Ceux qui restaient, voyant le ravelin pris, les défenses ruinées, de grandes brèches et peu de soldats pour les défendre, députèrent au grand maître on demandant qu'on.leur envoyât des barques pour les repasser dans le Bourg. La Valette savait

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bien à quelle extrémité était réduit le fort; mais, persuadé que le salut entier de Malte dépendait do la durée de ce siège, il envoya, pour gagner du temps, trois commissaires pour examiner l'état du fort. Un seul d'entre eux soutint que la place offrait encore des ressources , et se chargea de s'y maintenir avec une nouvelle garnison. Aussitôt un grand nombre de volontaires, des habitants même delà campagne vinrent se présenter pour l'y suivre. Le grand maître écrivit alors une lettre pleine d'amers reproches aux chevaliers du fort, et leur ordonna de remettre la place à la nouvelle garnison. Cet ordre leur ht aussitôt changer d'avis; ils ne voulurent pas se laisser remplacer dans ce poste périlleux, et ils envoyèrent solliciter le pardon du grand maître , qui ne se laissa fléchir qu'après une longue résistance.

Quoique tout semblât s'opposer au secours du fort, le grand maître ne relâchait rien de ses soins et de son activité ordinaire : par ses ordres et à la faveur de la nuit, on faisait continuellement passer aux assiégés des recrues , des vivres , des munitions de guerre et des feux d'arlilice. 11 en avait même inventé pour un assaut , d'une nouvelle espèce. C'étaient des cercles d'un bois très- léger, qu'on trempait d'abord dans de l'cau-de-vie, ou qu'on frottait avec de l'huile bouillante. On les couvrait ensuite de laine ou de coton , qu'on imbibait dans d'autres liqueurs combustibles, mêlées avec du salpêtre et de la poudre à canon 5 après que celle

préparation était refroidie, on recommençait jusqu'à trois fois la même opération, et, dans un assaut, quand ces cercles étaient enflammés , on les prenait avec des pincettes , et on les jetait au milieu des plus épais bataillons. Souvent deux ou trois soldais ennemis se trouvaient embarrassés dans ces cercles brûlants, et ils étaient exposés eux-mêmes à brûler tout vifs, à moins qu'ils ne se précipitassent promptement dans l'eau, et qu'ils n'y restassent jusqu'à l'extinction du feu. Les chevaliers qui défendaient le fort avaient bien besoin de ces différents secours contre leurs redoutables ennemis.

Depuis le 17 juin jusqu'au 14 juillet, on en vint tous les jours aux mains; l'artillerie turque avait rasé la muraille jusqu'au roc sur lequel elle était construite.

Le 16 juin , jour destiné pour l'assaut , les galères des Turcs , dès la pointe du jour, s'étendirent vis-àvis de ce château, du côté de la mer, et le battirent avec toute l'artillerie des vaisseaux, pendant que celle de terre , composée de trente-six gros canons , foudroyait et réduisait en poudre ce qui restait sur pied des fortifications. Les Turcs, au son des tambours , de leurs nacaires et d'autres instruments barbares, entrèrent dans le fossé, qu'ils avaient presque comblé, et le signal de l'assaut ayant été donné par un coup de canon, ils y coururent avec un courage déterminé. Ils étaient favorisés par quatre mille archers ou arquebusiers, qui, de la tranchée, tiraient continuellement contre ceux qui

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paraissaient sur la brèche. Elle était bordée de plusieurs rangs de soldats chrétiens; mais , pour les soutenir et les encourager, on avait placé dans ces rangs, et entre trois soldats, un chevalier. C'était l'unique force et toute la ressource du château; ces généreux guerriers , armés de piques et d'espontons, composaient comme une nouvelle muraille, impénétrable à tous les efforts des ennemis. On en vint bientôt aux mains. Depuis le commencement du siège il ne s'était point fait d'attaque si vive; souvent le chrétien et le Turc, après avoir essuyé le feu l'un de l'autre, brisé leurs épées et rompu leurs piques, se prenaient corps à corps, et alors le poignard décidait en faveur du plus vigoureux ou du plus adroit. Le feu de l'artillerie et celui de la mousqueteric continuaient des deux côtés, et de part et d'autre on lançait des feux d'artifice. Les cris des combattants , les plaintes des blessés et des mourants , le tonnerre et le bruit du canon et de la mousqueterie, tout cela répandait de part et d'autre une espèce de terreur, sans cependant que les Turcs reculassent, et aussi sans que les chevaliers eussent encore abandonné un pouce de terrain Les batteries du fort Saint- Ange, du Bourg et de l'île de la Sangle tiraient continuellement contre les assiégeants.

Pendant que l'île entière était , pour ainsi dire , en feu , trente raïs turcs ou officiers de galères, voyant que toutes les forces des assiégés s'étaient portées dans l'endroit où se donnait l'assaut, entreprirent de se rendre maîtres d'un boulevard qui était moins

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