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défendu. Ils posèrent des échelles au pied, et gagnèrent sans obstacle la pointe de ce bastion; mais le grand maître, s'en étant aperçu, fit aussitôt braquer deux canons de ce côté, et la première décharge en tua vingt. Les dix autres, épouvantés, se jetèrent bien vile dans leur tranchée.
Les Turcs n'eurent pas un succès plus favorable au grand cavalier qui couvrait la tête du fort; ils l'avaient battu longtemps avec toute leur artillerie sans avoir pu ébranler cette masse énorme de terre, qui se soutenait par son propre poids. Us présentèrent ensuite l'escalade, et y montèrent l'épée à la main avec beaucoup de courage; mais le chevalier Jean-Antoine Giugnio , Italien, qui commandait dans ce poste, secondé par plusieurs autres chevaliers, et surtout par un frère servant de la ville de Marseille , appelé Chanaul t , jetait avec tant d'adresse ces cercles de feu dont nous avons parlé, que les Turcs, épouvantés de ces machines, abandonnèrent l'attaque. Le pacha , après avoir perdu plus de deux mille hommes, fut contraint à la lin de faire sonner la relraie.
La Religion , dans cet assaut . perdit dix-sept chevaliers, qui furent tous tués sur la brèche. Ou comptait, outre tous ces chevaliers, plus de trois cents soldats tués ou mis horsde combat. Le grand maître, pour les remplacer, y en envoya cent cinquante , la petitesse du fuit ne comportant pas qu'il y en fît passer un plus grand nombre ; et il ne choisit même, pour défendre un poste si dangereux et si meurtrier,
que les officiers et les soldats qui s'y offrirent volontaire rr.enl.
Le pacha, jugeant que ces recrues, qui filaient continuellement du Bourg au fort, pourraient faire durer le siège autant de temps qu'il y avait de chevaliers dans les autres endroits de l'île, résolut de tout tenter pour interrompre et pour couper celte communication. Dans cette vue, il tint dans la tranchée une espèce de conseil de guerre avec Dragut, un sangiac et son principal ingénieur.
Dragut, soit par son intrépidité natun Ile, soit que, comme les vieux soldats, à force de se trouver dans les plus grands périls , il s'en fut fait une habitude , s'étant avancé au dehors de la tranchée et à découvert, pour reconnaître la disposition du lerram, fut atteint à côté de l'oreille droite de l'éclat d'une pierre qu'un boulet de canon parti du château Saint-Ange avait brisée; du même coup le sangiac fut tué surle-champ. Dragut n'était guère en meilleur étal; il en perdit connaissance , tomba évanoui , et jetant des ruisseaux de sang par la bouche, par le nez et par les oredles; le pacha, pour ne point épouvanter le soldat, fit jeter sur lui une couverture, et après l'avoir fait porter dans sa tente, d'un air tranquille et intrépide il s'avança en sa place, et au même endroit lit ses observations. Il convint avec l'ingénieur que , pour empêcher le secours qu'on envoyait dans le fort, il fallait dresser une batterie sur le mont Calcara, et étendre en même temps les lignes qui étaient au pied du château , et les pousser, si l'on pouvait, jusqu'au rivage de la mer.
Le paeba, qui n'avait alors pour objel que d'empêcher ceux du fort de recevoir le secours du Bourg, par le conseil de son ingénieur, tit faire une espèce de chemin ouvert, derrière la tranchée, qui était au-dessous de la contrescarpe , qu'on poussa ensuiie jusqu'au rivage et au bord de la mer qui regarde la Renelle. On garnit cette ligne d'un grand nombre d'arquebusiers ; en sorte que par cet ouvrage , auquel les Turcs travaillèrent jour et nuit, le fort se trouva à la fin investi et enfermé de tous côtés , sans qu'il en pût approcher aucune barque qui ne fût aussitôt arrêtée et coulée à fond.
Le grand maître jugea bien qu'à moins d'un puissant secours capable de faire lever le siège, le fort ne pourrait plus tenir longtemps. 11 en écrivit aussitôt au commandeur Salvago, son résident auprès du vice-roi de Sicile, avec ordre de renouveler ses instances auprès de ce seigneur pour le départ du secours, l.arsie, inquiet et incertain, eût bien voulu différer encore. Cependant il se détermina à donner le commandement d'une petite escadre a Jean Cardone, sa créature, et par des ordres secrets il lui commanda, s'il apprenait que le fort Saint- Elme fût pris, de revenir sur-le-champ, sans mettre à terre et sans débarquer les troupes qu il lui confiait. Cardone se mit aussitôt en mer, mais sous prétexte de vents contraires, il consumait le temps par différents mouvements, la plupartinutiles \ et il semblait qu'il lut plutôt parti de la Sicile pour montrer de loin le secours que pour le débarquer.
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Les Turcs profilèrent de cet excès de précaution ; le 21 , ils revinrent en foule à l'assaut : toute leur armée était dans les tranchées ou au pied des murailles. Le pacha, espérant enfin d'emporter la place , ne ménagea point ses soldats ; ils trouvèrent dans toutes les attaques le même courage et la même résistance de la part des assiégés. Les infidèles quittèrent et reprirent jusqu'à trois fois ce terrible assaut : un grand nombre de chevaliers périrent dans ces combats continuels, et si la nuit qui survint ne les eût fait cesser , ils n'étaient plus en état de soutenir les efforts de celte foule d'ennemis dont ils étaient pressés. Cette nuit, qui leur procura un peu de relâche, leur fit voir en même temps la grandeur de leur perte ; ils la passèrent parmi les gémissements de ceux qui se mouraient, et à panser les plaies les uns des autres.
Ayant perdu toute espérance de secours , ils ne songèrent plus qu'à finir leur vie en bous chrétiens et en véritables religieux. Pendant la nuit, tous s'y préparèrent par la participation aux sacrements de l'Église; après s'être tendrement embrassés, n'ayant plus qu'à rendre leur âme à Dieu, chacun se relira à son poste pouf mourir au lit d'honneur et les armes à la main. Ceux que leurs blessures empêchaient de marcher se firent porter dans des chaises jusque sur le botd de la brèche , et, armés d'une épée qu'ils tenaient à deux mains, ils attendirent avec une fermeté héroïque que des ennemis qu'ils ne pouvaient aller chercher les vinssent attaquer.
Le lendemain , 23 juin, les Turcs, dès la pointe du jour, montèrent à l'assaut avec de grands cris et comme allant à une victoire qu'on ne pouvait plus leur disputer. Mais le soldat chrétien se défendit avec un courage invincible; il semblait môme que la certitude qu'il avait d'une mort prochaine et commune avec les chevaliers , les eût rendus égaux en courage et en valeur ; les uns jetaient des pierres et des feux d'artifice , d'autres s'avançaient fièrement au-devant des ennemis, avec la même audace que s'ils eussent élé victorieux. Ceux qui ne pouvaient marcher se battaient à coups de mousquet ; après avoir, par un feu continuel, consumé toute leur poudre, ils en cherchaient encore jusque dans les fourniments de ceux de leurs camarades qui avaient été tués à leurs côtés. Enfin, après un assaut soutenu pendant quatre heures entières, ils se virent réduits pour défendre la brèche à soixante personnes; mais c'étaient plus que des hommes, qui , par un généreux mépris de la mort , faisaient encore trembler leurs ennemis. Le commandeur de Lamirande, de la langue de Castille, grand capitaine, qui s'était signalé pendant tout le siège, se voyant près d'être forcé par les Turcs, rappela quelques soldats chrétiens qui s'étaient maintenus jusque alors sur le cavalier qu'on avait construit au-devant du fort. Le pacha, voyant la brèche fonifiée de ce petit secours, rit cesser tout d'un coup l'assaut , et feignit de se retirer. Mais ce ne fut que pour faire occuper par des janissaires,
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non - seulement le cavalier qu'on venait d'abandonner, mais encore tous les postes supérieurs à la brèche , et qui voyaient le dedans du fort à découvert.
Les assiégés employèrent ce moment de relâche à bander leurs plaies, moins pour conserver un reste languissant de vie que pour pouvoir combattre encore quelques moments avec plus de force. A onze heures du malin ils virent revenir les Turcs à l'assaut avec une nouvelle fureur ; et les janissaires, du haut du cavalier et des autres postes, avec leurs mousquets choisissaient ceux qu'ils voulaient tuer. La plupart périrent par le l'eu ennemi. Le bailli de Nègrepont, le chevalier Paul Avograde, Lamirande et la plupart des chevaliers , avec ce qui leur restait de soldats , accablés par la multitude, se tirent tous tuer sur la brèche; et ce terrible assaut ne finit que faute de combattants, et par la mort du dernier chevalier.
La flotte des Turcs entra ensuite dans le port de Marza-Musciet comme en triomphe, au bruit du canon, des trompettes et des autres instruments militaires : tout retentissait des cris de joie des infidèles. Quelques officiers de Dragut , étant courus à sa tente pour lui annoncer la prise du fort, le trouvèrent à l'extrémité ; mais, quoiqu'il eût perdu la parole , il ne laissa pas d'en témoigner sa joie par quelques signes extérieurs; et, levant les yeux au ciel comme pour l'en remercier, il expira un moment après : capitaine d'une rare valeur , même
plus humain que ne le sont ordinairement les corsaires.
Le pacha, entrant dans le fort, et jugeant par la petitesse de celle place combien le Bourg lui donnerait de peine, s'écria ; « Que ne fera pas le père, puisque le fils, qui est si petit, nous coûte nos plus braves soldats ! » On convient en effet que les Turcs, dans le siège particulier de ce fort, perdirent au moins huit mille hommes , ce qui affaiblit considérablement leur armée. Mustapha, naturellement cruel et sanguinaire , pour s'en venger et pour intimider en même temps les chevaliers qui étaient dans le Bourg et dans les autres forteresses de l'île , fit prendre ceux qu'on trouva parmi les morts, et qui respiraient encore; par son ordre, on leur ouvrit l'estomac, et après leur avoir arraché le cœur , par une barbarie et une cruauté qui n'avaient point d'exemple, et pour insulter à l'instrument de notre salut dont ils portaient la marque, on fendit leurs corps en croix; on les revêtit de leurs soubrevestes , et après les avoir attachés sur des planches , il les fit je'.er dans la mer, espérant, comme il arriva, que la marée les porterait au pied du château Saint -Ange et du côté du Bourg.
Un spectacle si triste et si touchant tira des larmes des yeux du grand maître; la colère et une juste indignation succédèrent à sa douleur. Par représailles et pour apprendre au pacha à ne pas faire ia guerre en bourreau, il fit égorger sur-le-champ
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tous les prisonniers lurcs, cl, par le moyen du canon, il en fit jeter les lêles toutes sanglantes jusque dans leur camp.