LIVRE XI
Suite du siège de Malle. — L'armée de Sicile vient au secours de la place. — Défaite et retraite des Turcs. — Fondation d'une nouvelle cité. — Mort de la Valette.
Si la conquête du fort Saint- Elme avait coûté aux infidèles un de leurs généraux et leurs plus braves soldais, la Religion, par une défense si opiniâtre, n'avait pas fait à proportion une perte moins considérable : on comptait jusqu'à cent trente chevaliers et plus de treize cents hommes qui avaient péri dans ce siège particulier; et les cruautés que les Turcs venaient d'y exercer avaient jeté une espèce de consternation dans les esprits. Le grand maître , quoique sensiblement affligé d'une si grande perte, dissimula sagement sa douleur, et sut, par ses discours, faire passer sa fermeté dans tous les cœurs.
A ces soins si dignes d'un grand général, il ajouta une défense expresse de ne faire à l'avenir aucun prisonnier, ordonna qu'après en avoir lire les lu-
mières qu'on pourrait des desseins du pacha, on les égorgeât tous sans faire aucun quartier.
Le pacha, qui n'était pas informé d'une résolution si déterminée, envoya à la porte du Bourg, avec un étendard blanc, un officier suivi d'un esclave chrétien pour lui servir d'interprète. On n'admit dans la ville que l'esclave , qui depuis trente ans servait sur les galères du grand-seigneur.
Par la fière réponse qui lui fut faite . le pacha comprit bien qu'il n'y aurait que la force des armes qui le rendrait maître de l'ile. Ses troupes , par son ordre, investirent du côté de la terre le château Saint-Ange , le Bourg et la presqu'île de la Sangle, qu'on appelait anciennement le château et la ville de Saint-Michel.
Pendant que les Turcs étaient occupés à ces travaux, don Juan de Cardone , qui commandait les quatre galères du secours, parut de nouveau proche de Malte , pour lâcher de découvrir, suivant ses instructions, si le fort Saint-Elme tenait encore. 11 mil à terre le mestre de camp Bobles et le chevalier de Quincy. Us ne furent pas plutôt à terre qu'ils apprirent la perte du fort; mais, parun mensonge officieux, ils allèrent dire à leur général que le fort tenait encore, mais qu'il n'en fallait plus rien espérer si l'on ne s'avançait promptement à son secours. Cardone, sollicité par les chevaliers et les gentilshommes séculiers qu'il avait à bord , et môme par les soldats, qui montraient la plus grande ardeur, opéra enlin le débarquement-, et, grâce à
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un brouillard très-épais, le secours pénétra dans le Bourg sans être découvert.
Les assiégés n'avaient plus de libre que le côté du port. Pour leur couper cette communication d'où ils pouvaient tirer du secours, et pour enfermer les chrétiens de tous côtés, le pacha proposa dans le conseil de guerre d'attaquer le grand éperon qui défendait la presqu'île de la Sangle. Pour l'exécution de ce projet , il fallait nécessairement faire entrer dans le grand port un nombre considérable de barques armées et remplies de soldats; mais on lui représenta que, outre la chaîne qui fermait ce port, ces barques n'y pourraient passer sans être foudroyées et coulées à fond par l'artillerie du château Saint-Ange, qui commandait et qui battait tout cet endroit du port; et l'on aurait abandonné ce dessein, si l'amiral des infidèles n'eût trouvé le moyen de jeter des barques dans le grand port sans les faire passer devant le château Saint-Ange. Comme il était maître du port Musciet, qui n'était séparé du grand port que par celte langue de terre du mont Sceberras , où était situé le château Saint-Elmc, il se ht fort , à travers cette langue de terre , de faire transporter à bras d'hommes , par les esclaves chrétiens et les chiourmes des galères, toutes les barques nécessaires, de les mettre à flot dans le grand port, de les remplir ensuite de soldats et d'arquebusiers qui attaqueraient l'éperon du côté des moulins, en même temps que l'armée de terre monterait à l'assaut du côté du château.
Le conseil donna de grandes louanges à cet expédient, que les chevaliers n'avaient pas prévu, et qui vraisemblablement devait causer la perte de ces ouvrages. Mais un officier turc, chrétien et Grec de naissance , qui avait assisté à ce conseil , touché par un mouvement subit de sa conscience, résolut de passer dans l'île , et de hasarder sa vie pour en donner avis au gouverneur. Cet officier s'appelait Lascar i s , de l'illustre maison de ce nom , et qui avait donne à l'Orient plusieurs empereurs. Il déserta donc, et vint prévenir le conseil du nouveau projet des infidèles.
Pour prévenir l'exécution d'un dessein aussi hardi, on fit, au milieu du port, une estacade formée de pieux enfoncés dans la mer, et qu'on lia ensemble par une longue chaîne. Pour ne pas exposer les ouvriers à l'artillerie ennemie , on n'y travailla que la nuit; mais on y mit tant d'activité, qu'en neuf nuits ce grand travail fut achevé.
Cependant le pacha espérait enlever les pieux de l'estacade, et ouvrir par cet endroit un passage à sa petite flotte. Dans cette vue et par son ordre, des Turcs qui savaient nager, ayant une hache à leur ceinture, gagnèrent la palissade, montèrent sur les antennes , et travaillèrent avec beaucoup d'ardeur pour les couper. L'amiral de Monté, qui commandait dans l'île , leur opposa un même genre de guerriers ; des soldats maltais, excellents nageurs, l'épée dans les dents et tout nus, joignirent les Turcs, les renversèrent de dessus l'estacade , en tuèrent ou
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blessèrent une partie, et poursuivirent les autres, qui prirent la fuite, et qui ne gagnèrent le rivage qu'avec beaucoup de difficulté.
Après ces petites attaques, qui n'avaient encore rien de décisif, Mustapha commença le 5 juillet à faire tirer en même temps toutes ses batteries. Tous ces canons et ceux des chrétiens , qui leur répondaient, faisaient un feu si terrible et si continuel, que cette île paraissait un volcan et un autre monl Etna.
Hascen , vice-roi d'Alger, arriva en ce temps là au camp à la tête de deux mille cinq cents hommes, tous vieux soldats, d'une valeur déterminée, et qu'on appelait communément les braves d'Alger. Envoyant le fort Saint-Elme, considérant sa petitesse, il ne put s'empêcher de dire que si ses soldats s'étaient trouvés au siège, il n'aurait pas tenu si longtemps. Ce jeune Turc était fils de Barberousse et gendre de Dragut : fier de ces grand noms, et pour illustrer le sien, il pria le pacha de lui confier l'attaque du fort Saint-Michel, et il se vanta de l'emporter l'épée à la main. Le pacha, vieux général, et qui n'eût pas été fâché que ce jeune audacieux apprît à ses périls combien l'épée des chevaliers était tranchante, lui répondit obligeamment que, ne doutant point du succès, il consentait volontiers à lui en laisser tout l'honneur auprès du sultan; et, pour le mettre en état de réussir dans son entreprise et d'attaquer l'île par terre et par mer, il lui donna six mille hommes, et l'assura
que du côlé de terre il le soutiendrait à la tête de toutes ses troupes.
Haseen , avec ses Algériens, résolut d'attaquer la presqu'île par terre et par mer ; il confia l'attaque de ce dernier côlé à son lieutenant, appelé Candelissa.
Pendant que les Turcs, à travers les ruines que causait leur artillerie, cherchaient à s'ouvrir un passage dans l'île, leurs esclaves et la chiourme de leurs galères, à force de bras, avaient transporté dans le port, au travers du mont Sceberras et du port Musciet, un nombre prodigieux de barques, dans lesquelles, après les avoir remises à Ilot, Candelissa avait fait entrer une partie des soldais d'Alger, et plus de deux mille hommes que le pacha lui avait donnés pour celte entreprise. Celte petite flotte bien armée, et qui couvrait presque tout le grand port, au bruit des tambours, des nacaircs, des chamavellcs et d'autres instruments barbares, partit de la côte du mont Sceberras. Elle était précédée par une barque longue, remplie de prêtres et de religieux mahomélans, dont les uns par leurs chants et leurs prières imploraient le secours du Ciel, pendant que d'autres, en tenant des livres ouverts , y lisaient des imprécations conirc les chrétiens. Cette cérémonie fit place à des armes plus redoutables; les Turcs s'avancèrent fièrement jusqu'à l'estacade. Candelissa s'était flatté de l'ouvrir par quelque endroit et de la rompre; ou, s'il n'en pouvait venir à bout, son dessein était de faire passer ses
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soldats par-dessus l'estacade, à la faveur d'un grand nombre de planches dont une extrémité devait poser sur la tôle des pieux, et l'autre sur le rivage; il prétendait s'en servir comme d'un pont qui l'aurait conduit à terre. Mais il avait mal pris ses mesures ; le rivage étant plus éloigné qu'il n'avait cru , les planches se trouvèrent trop courtes ; et quand il fut question de rompre la chaîne ou de couper les antennes qui liaient ensemble les pieux dont cette digue élait formée , aux premiers coups que donnèrent les Turcs , ils se virent accablés par une grêle de mousquetade ; et l'artillerie du château Saint-Ange, et toutes les batteries de l'île qui regardaient le port, tirant ensemble sur ces barques , en coulèrent à fond un bon nombre , et obligèrent les autres à s'éloigner.
Leur général les rallia bien vite: comme il avait remarqué que l'estacade ne couvrait pas entièrement la pointe de l'île, et qu'il y avait un endroit où il pourrait tenter une descente, il y aborda. Le commandeur de Guimeran, ancien chevalier, commandait en cet endroit : il laissa approcher les barques ennemies, mais il ne les vit pas plutôt à portée, que, faisant faire feu de son canon et de sa mousqueterie, il coula bas plusieurs barques: on prétend qu'il y eut près de quatre cents Turcs de tués par cette décharge.
Candelissa, élevé, pour ainsi dire, dans le feu, et accoutumé aux périls de la guerre, pendant que les canonniers chrétiens rechargeaient, mit pied à terre, et, à la tète de ses Algériens, gagna le rivage.
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Il y trouva de nouveaux périls: Guimeran, en faisant faire feu à son artillerie, s'était réservé deux canons chargés à cartouches, et qu'il fit lirer alors contre les Turcs. Il en périt un grand nombre : leur général, toujours intrépide, voyant une partie de ses soldats ébranlés, et que plusieurs se mettaient en état de se jeter dans leurs barques, par prières , par menaces, et surtout par son exemple et sa fermeté, les arrêta sur le rivage, et, pour leur ôter tout espoir de retraite, il fit éloigner toutes les barques. C'était dire à ses soldats qu'il fallait vaincre ou mourir: aussi vit on dans cette occasion que le désespoir va souvent plus loin que le courage et les forces ordinaires de la nature : les Algériens qui avaient la tête de l'attaque , le sabre d'une main et une échelle de l'autre, s'efforcèrent de monter sur ce retranchement. Ils se pressaient à l'envi l'un de l'autre d'occuper un poste si dangereux; et tous s'y présentaient avec un entier mépris de la mort. Le combat fut long et cruel : des ruisseaux de sang coulaient au pied du retranchement, et ces barbares à la fin s'abandonnèrent avec une fureur si déterminée , qu'après plus de cinq heures de combat ils gagnèrent le haut du retranchement, et y plantèrent sept enseignes.
A la vue de ces étendards , quoique les chevaliers lussent réduits à un petit nombre, une honte salutaire, jointe à une noble indignation , les ramena à la charge. L'amiral Monté se mit à leur tête: et, après qu'on eut essuyé de part et d'autre une non-
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velle décharge de mousqueterie, on en vint aux piques, aux épées et même aux poignards; tous combattaient, tous se mêlaient, quoique avec une fortune douteuse du côté des chevaliers; et il était à craindre que, par la mort des uns et l'épuisement et la lassitude des autres, le succès ne leur en fût pas favorable, lorsque le grand maître, qui était présent, pour ainsi dire, à tous les combats, averti de l'extrémité où se trouvaient ceux qui se défendaient à l'éperon de Saint-Michel, leur envoya du secours, conduit par le commandeur de Giou, général des galères , et par les chevaliers Ruiz , de Médina et de Quincy.
Le commandeur de Giou, la pique à la main, s'avance aussitôt à la tête de sa troupe, charge les infidèles, arrache les enseignes, pousse tout ce qui s'oppose à l'effort de ses armes , et force enfin les ennemis d'abandonner le haut de ce rempart, où ils allaient faire un logement. La plupart, pressés par les chevaliers qui leur tenaient l'épée dans les reins, se précipitent du haut en bas; Candelissa leur commandant s'enfuit des premiers , quoique jusque alors il eût fait paraître un courage déterminé.
La mer ne leur fut guère plus favorable que la terre : ils eurent à essuyer le feu de toutes les batteries qui les avaient si maltraités à leur approche et à leur débarquement, et qui en coulèrent de nouveau plusieurs à fond. L'eau du port en peu de temps fut couverte de corps morts, de têtes, de bras et de jambes coupés : il ne s'était pas vu de
spectacle plus affreux et plus terrible : et de quatre mille hommes que le général avait embarqués pour cette entreprise, à peine en échappa-t-il cinq cenls, et encore la plupart couverts de blessures.
Il n'y eut pas moins de sang répandu de part et d'autre à l'attaque du vice-roi d'Alger. Ce commandant, après avoir fait donner le signal de l'assaut par un coup de canon, s'avança fièrement à la tête de ses troupes vers toutes les brèches que l'artillerie avait faites du côté de Bormoie et du château Saint-Michel. Il avait donné la pointe de l'attaque à ceux de ses soldats d'Alger qu'il avait retenus auprès de lui. Ils s'y présentèrent avec tant d'ardeur et de résolution, qu'on vit bientôt leurs enseignes arborées le long des parapets. Mais les chevaliers, qui venaient de repousser les infidèles à l'attaque de l'éperon, étant accourus, firent changer la face du combat, et le vice-roi, après avoir perdu la plus grande partie de ses braves d'Alger, se vit forcé de faire sonner la retraite.
Le pacha, qui n'espérait plus de vaincre les chevaliers que par la lassitude et l'épuisement de leurs forces, pour ne leur point donner de relâche, après cinq heures de combat, fit continuer l'assaut, et occuper la place des Algériens par les janissaires que le grand -seigneur lui avait donnés pour cetlo expédition. Ces soldats, qui font la principale force de l'empire ottoman, s'y portèrent avec ce courage qui ne connaît point de péril. Ce fut contre de si redoutables ennemis qu'il fallut que les chevaliers ,
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accablés de lassitude et outrés de soif et de chaud, reprissent les armes. Soutenus par les habitants, hommes , femmes et enfants , ils chargèrent les Turcs avec une telle fureur, que ceux-ci abandonnèrent la brèche, malgré les cris et les menaces de leurs officiers.
Le pacha, qui ne se rebutait ni par la grandeur du péril, ni par les difficultés, sur le modèle d'un pont qu'il avait fait faire au siège de Saint- Elme , en fit construire un pareil, composé de grandes antennes et de mâts de vaisseaux. Le grand maître , qui en prévit les suites et l'avantage que les Turcs en pourraient tirer pour monter à l'assaut , tenta deux fois la nuit d'y faire mettre le feu ; mais ses soldats furent toujours repoussés, et l'on convint qu'une entreprise aussi difficile ne pouvait être conduite que de jour. Le grand maître , pour faire voir qu'il ne ménageait pas plus ses plus proches parents que les autres chevaliers , donna cette commission à Henri de la Valette , fils de son frère. Ce jeune chevalier s'adjoignit le chevalier de Polaslron , son ami particulier; mais ils furent accablés par une grêle de mousquetade, et tués tous les deux, au moment où ils s'efforçaient de renverser l'ouvrage des Turcs. Leurs soldats eurent beaucoup de peine à arracher leurs cadavres à l'ennemi.
Le grand maître supporta la mort de son neveu avec beaucoup de constance, et il ajouta cette vertu aux grandes qualités qu'il fit éclater pendant tout le siège. Cependant il se ménageait moins qu'un autre ,
et, après avoir été reconnaître lui-même le pont où son neveu avait péri, il fat ouvrir la muraille vis-àvis et de niveau à cet ouvrage : ayant ensuite placé une pièce d'artillerie dans cette ouverture, le canon tira si heureusement, qu'après avoir ébranlé le pont, d'autres coups le firent crouler; et la nuit suivante on y mit le l'eu , qui le réduisit en cendres.
Le siège devenait de jour en jour plus meurtrier et plus à craindre pour ses suites : les infidèles ne donnaient pas un moment de relâche aux assiégés : tantôt ils insultaient un seul endroit, et tantôt ils en attaquaient plusieurs à la fois et sur divers points. Le pacha, après les avoir harcelés pendant quatre jours par des escarmouches continuelles , et en présentant l'escalade en différents endroits , le deuxième jour d'août donna un nouvel assaut au fort Saint- Michel. Les assiégés soutinrent courageusement cet effort; les ennemis furent repoussés ; leurs officiers, pendant six heures que dura cette attaque , les ramenèrent jusqu'à cinq fois à l'assaut, mais ils furent toujours reçus avec la même intrépidité.
Cinq jours après, et le 7 du même mois , le pacha revint tout de nouveau au combat. Pour obliger les assiégés à partager leurs forces , il envoya trois mille hommes attaquer le bastion de Castille. Mais le plus grand effort et la véritable attaque se firent contre le fort Saint -Michel. On se battit pendant quatre heures entières sur la brèche avec une fureur sans égale.
Dans le temps même que le grand maître n'était
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pas sans inquiétude du succès, au grand étonnemcnt des chrétiens et même des Turcs, le pacha fit sonner la retraite. On apprit depuis que le commandeur Mesquita , gouverneur de la Cité-Notable , avait donné lieu à cette retraite précipitée.
Ce commandeur, vieil officier, toujours attentif à tous les événements, ayant découvert du haut de la cité que le château Saint- Michel paraissait tout en feu, ne doutant point que ce ne fût l'effet d'un assaut , et que les assiégés ne fussent extrêmement pressés, pour faire diversion, fit sortir de sa place un corps de cavalerie, dont chaque cavalier portait en croupe un fantassin. Les chevaliers de Lugny et de Vertura étaient à la tête de ce détachement. Le chevalier de Lugny, pour faciliter sa retraite, ayant laissé son infanterie en embuscade dans un village ou casai voisin, appelé Azabugi, s'avança jusqu'à la fontaine de Marza, où le pacha avait placé ses malades , et ayant reconnu que la garde de cet hôpital s'était écartée sur les collines voisines pourvoir de plus près les deux assauts, il fit mettre pied à terre à ses cavaliers, coupa la gorge aux malades et aux blessés, et en fit un horrible carnage. La surprise et le tumulte ordinaire dans ces sortes d'attaques imprévues, les cris des mourants, la fuite des blessés, qui purent échapper à la fureur des chrétiens , tout cela répandit une terreur générale dans le camp des Turcs. Les fuyards publièrent que c'était la tète de l'armée de Sicile, et du secours des chrétiens, qui avait débarqué proche de là, et qui
s'avançait pour faire lever le siège. Ce bruit alla bien vite jusqu'au pacha; et comme, dans une épouvante générale , la raison ne sert souvent qu'à augmenter la frayeur et la créance du péril , ce général , quoique grand homme de guerre, se laissa séduire par un préjugé public. Ce fut ce qui l'obligea de faire sonner la retraite ; et, après avoir rallié ses troupes , il se mil à leur tête pour s'avancer du côté où il croyait rencontrer l'ennemi : il trouva partout une égale solitude. Le chevalier de Lugny, après avoir exécuté les ordres de son commandant, s'était sagement retiré. Le pacha arriva jusqu'à la fontaine de Marza, où il apprit qu'un coup si hardi n'était venu que d'un parti de la garnison de la cité. Il en fut outré de colère; et ce qui augmenta surtout sa rage et sa honte, c'était d'avoir pris si légèrement le change, et discontinué un assaut au moment qu'il en espérait un heureux succès. Il voulait à toute force retourner à la brèche, continuer l'assaut, et s'y faire tuer ou emporter la place. Mais ses principaux officiers lui représentèrent que la nuit approchait; que ses troupes étaient extraordinairement fatiguées de la chaleur et d'un combat, si opiniâtre , et qu'il fallait leur donner le temps de reprendre de nouvelles forces. Par ces raisons, ils le ramenèrent au camp , et le conduisirent jusqu'à sa tente, où il passa la nuit à former de nouveaux projets pour se rendre maître du boulevard de Castille et du fort Saint-Michel.
Le général turc eut recours de nouveau aux mines : ses pionniers et ses soldats y travaillèrent
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coniinuellerncnl. Les chevaliers de leur côté n'oubliaient rien pour les découvrir et les éventer; et souvent par des contre -mines ils rencontraient les infidèles : on en venait aussitôt aux mains. 11 était question dans ces combats souterrains du parti qui resterait maître de la chambre de la mine ; et souvent les uns et les autres y périssaient ou par le feu qu'on y mettait, ou par l'éboulement et le poids des terres enlevées en l'air, et qui retombaient sur les combattants.
Le grand maître et ses chevaliers , peu assurés sur le terrain même qu'ils occupaient, étaient toujours, pour ainsi dire, entre deux feux: ils avaient à craindre l'effet du canon et celui de la mine, qui ne se faisait connaître qu'en éclatant tout à coup, et n'était pas moins redoutable.
Dans une si affreuse situation, la Valette écrivit au vice-roi de Sicile pour lui représenter le besoin pressant qu'il avait d'un prompt secours.
Garsie , quoique toujours incertain et toujours irrésolu, voyant cependant que, pour l'honneur de son maître et le sien propre , il fallait prendre un parti , vaincu aussi par les instances de ses officiers , écrivit au grand maître que, vers la fin du mois, il lui enverrait un secours de douze mille hommes.
Quelque agréable* que fussent des promesses si positives , le grand maître, qui ne comptait que sur ses propres forces , ne relâcha rien de ses soins et de son attention.
Les Turcs de leur côté ne montraient pas moins
de courage, et une défense si opiniâtre excitait surtout ie dépit et la honte de leurs généraux.
Ils convinrent de donner un nouvel assaut, de le continuer, s'il le fallait, pendant plusieurs jours et même pendant la nuit, et de vaincre au moins les chevaliers par la lassitude et l'épuisement de leurs forces, s'ils ne pouvaient triompher de leur valeur.
Pour l'exécution de ce dessein, le 18 du mois, sur l'heure de midi, et dans la plus grande chaleur du jour, croyant trouver les chrétiens assoupis et retirés à l'omhre et à l'abri de leurs retranchements , ils s'avancèrent chacun à la tête des troupes qu'ils commandaient. Le pacha fit donner ses soldats à la brèche Saint-Michel, et l'amiral turc au bastion de Castille. L'une et l'autre attaque furent très -vives, mais d'abord avec différents succès.
Au fort Saint-Michel, l'intrépidité héroïque des chevaliers triompha assez promptement des efforts redoublés des Turcs; mais au bastion de Castille, le feu ayant été mis à une mine dans l'endroit d'où l'on se défiait le moins, les Turcs montèrent aussitôt à l'assaut et plantèrent leurs étendards sur le parapet. Le grand maître , sans même prendre le temps de se couvrir de sa cuirasse, s'avança fièrement contre les infidèles, la pique à la main; les chevaliers se précipitèrent à ses côtés pour le couvrir de leurs corps, et leur élan chassa les Turcs de la brèche qu'ils occupaient. Le grand maître se fit préparer un logement dans l'endroit le plus exposé de ce poste.
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Les Turcs, comme l'avait bien prévu la Valette, revinrent la nuit môme à l'assaut en l'un et l'autre endroit: l'attaque se passa principalement à coups de mousquets, et les assiégés, de leur côté, jetaient de toutes parts des grenades, des cercles et des feux d'artiiice. Les soldats turcs, rebutés de la résistance des chevaliers, et battus par leurs officiers quand ils reculaient, se contentaient de frapper de leurs épées sur leurs boucliers et poussaient leurs cris ordinaires dans les combats. Le pacha, malgré les ténèbres, s'élant enfin aperçu que ces cris et tout le bruit qu'ils faisaient n'étaient qu'une illusion, remit au retour du jour et de la lumière la continuation de l'assaut, et fît sonner la retraite.
Dès le lendemain, 19 août, le pacha, par une décharge générale de ses batteries, donna le signal d'un assaut aux deux attaques. Les Turcs se présentèrent à celle de Saint-Michel avec une nouvelle audace, et dans l'espérance d'en emporter au moins le ravelin. Cette confiance était fondée sur une machine comme une espèce de carcasse, mais beaucoup plus grosse, faite en forme d'un long baril relié et couvert de cercles de fer, rempli de poudre à canon, de chaînes de fer, de clous, de balles et de toutes sortes de ferrements. L'ingénieur, après y avoir attaché une mèche compassée , trouva le moyen de la faire tomber sur le ravelin et au milieu des chevaliers qui défendaient ce poste; mais ces hommes intrépides, voyant cette machine fumante, avant qu'elle eût pris feu la rejetèrent brusquement
sur les ennemis, qui se présentaient en foule pour monter sur la brèche : et dans le moment qu'elle éclata , on vit voler en l'air des têtes , des bras et des jambes. Les Turcs, épouvantés, s'écartèrent; plusieurs même s'enfuirent jusque dans leurs tranchées : et les soldats chrétiens, animés parce funeste spectacle, et pour profiter de la terreur des infidèles, se jetèrent l'épéeà la main parmi eux, en firent un grand carnage , et forcèrent le reste à se retirer.
L'attaque de Piali, au boulevard de Castilie, fut plus dangereuse, et dura même bien plus longtemps.
Le grand maître, qui se trouvait toujours au plus fort du danger, y fut grièvement blessé à la jambe. Enfin les infidèles furent délogés du parapet, où ils étaient parvenus.
Le pacha, qui ne donnait point de relâche ni à ses ennemis, ni à ses propres troupes, revint à l'assaut dès le lendemain , 20 du mois. Celte attaque se termina comme les autres, mais il périt plusieurs officiers de distinction. Lacerda, qui, pour effacer la honte dont il s'était couvert à la défense du fort Saint-Elme, semblait chercher la mort, la trouva dans cette journée.
Tant d'assauts si meurtriers commençaient à rebuter les soldats turcs, le pacha leur donna deux ou trois jours de repos. Mais dès le 20 on avait jeté dans le grand bourg un billet cacheté, qui fut porté aussitôt au grand maître, et dans lequel il ne trouva que ce seul mot : « Jeudi. » Il entendit aisément ce que signifiait ce terme, et qu'il devait ce
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jour-là s'allendre à une nouvelle attaque. Il s'y prépara avec son courage el sa fermeté ordinaires, mais il manquait d'officiers pour commander tous les postes et diriger les soldats.
Le bruit en étant passé à l'intirmerie, ce qu'il y avait de chevaliers blessés et qui pouvaient encore se soutenir, en sortirent courageusement; et à l'exemple du fort Saint -Elme, ils aimèrent mieux aller au-devant de la mort, et la rencontrer sur la brèche, que de l'attendre dans leurs lits.
Le 23, les Turcs se présentèrent à l'une et à l'autre attaque; le pacha mena lui-même ses troupes à l'assaut du fort Saint-Michel. La présence et l'exemple du pacha firent combattre ses soldats avec beaucoup de courage : personne ne se ménageait, et ils trouvèrent aussi de la part des assiégés une vigoureuse résistance; mais les Turcs perdirent assez promplement courage, et le pacha, voyant môme les officiers lâcher pied, fut obligé de faire sonner la retraite.
L'attaque du boulevard de Caslilie dura plus longtemps, et fut plus vive et plus dangereuse; pendant que l'artillerie des Turcs, pour écarter les chrétiens de la brèche, faisait un feu terrible, les janissaires, mêlés avec les pionniers , élevèrent proche de la muraille une espèce de plate- forme plus haute que le parapet , et d'où leurs mousquetaires liraient continuellement sur les assiégés; personne n'osait paraître, soit sur la brèche, ou le long du parapet, qu'il ne fût aussitôt tué, et , quoiqu'on ne se battît
qu'à coups de feu, Je combat ne laissa pas d'être cruel et meurtrier. Il dura jusqu'à la nuit, et le grand maître, avec toutes ses batteries, ne put faire taire le feu des ennemis, qui, à la faveur de ce cavalier, qui dominait sur la brèche, espéraient de s'en rendre maîtres le lendemain.
Dans un état si déplorable, le conseil de l'Ordre s'assembla pour délibérer sur le parti qu'on prendrait. La plupart des grands- croix proposèrent à !a Valette d'abandonner ce poste , d'eu faire sauter ce qui y restait de fortifications, avec les vivres et les munitions de guerre , et enfin de se retirer dans le château Saint-Ange , qui était encore en son entier. Le grand maître rejeta cet avis avec une espèce d'horreur et comme s'il se fût agi de livrer l'île entière aux infidèles ; et pour faire voir aux commandeurs qui l'environnaient combien il était éloigné de se retirer dans le château Saint-Ange, et de pourvoir à sa sûreté particulière, il ne laissa dans cette place que le peu de soldats qui étaient nécessaires pour servir l'artillerie, et en tira le reste, qu'il employa avec la garnison pendant toute la nuit à faire des retirades, des coupures et d'autres retranchements.
Cependant, comme cette plate -forme que les Turcs avaient élevée contre la muraille lui causait une secrète inquiétude, il la communiqua au commandeur de Claramont, de la langue d'Aragon, dont il connaissait l'habileté, et, par son conseil, la môme nuit, il ht ouvrir la muraille avec le
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moindre bruit qu'il fui possible. Ce commandeur, suivi de François Guerare, de Pereyra et d'autres chevaliers espagnols, sortit par cette ouverture, se coula sans bruit le long du pied de la muraille , gagna cette levée de terre , chargea avec de grands cris le corps de garde que Piali y avait laissé , et qui, croyant avoir affaire à toute la garnison, s'enfuit avec précipitation. Claramont, au lieu de détruire cet ouvrage, fut d'avis de s'y fortifier : le grand maître lui envoya aussitôt des soldats et des pionniers, qui y dressèrent promptement un parapet pour couvrir les arquebusiers. On y mit même du canon, et les Turcs ne virent pas sans surprise et sans confusion que les chevaliers faisaient servir contre eux-mêmes un ouvrage qu'ils n'avaient élevé que pour avancer la ruine des chrétiens.
Le mauvais succès de ce qui se passait à l'attaque du posle de Castille ne ralentit point l'ardeur et l'empressement du pacha. Les premiers jours de septembre, il fil donner un nouvel assaut; les janissaires , auxquels il avait promis le pillage de la plaee, s'avancèrent en foule et la tête baissée jusqu'au pied de la brèche; et, malgré le feu de l'artillerie, les pierres, l'eau bouillante et les feux d'artifice qu'on lançait sur eux, ils en gagnèrent le haut; mais le courage invincible des chevaliers les força enfin de l'abandonner. Le pacha vit bien que , pour se rendre maître de la place, il ne lui restait d'autre espérance que de réduire par la faim ceux que jusque-là il n'avait pu vaincre par la force ni par la ruse.
Mais il ne fut pas longtemps sans apprendre qu'il avait encore plus à craindre que les chevaliers de la disette des vivres : ses munitionnaires lui firent savoir qu'un vaisseau qui était allé charger des blés dans l'île de Gelves avait été enlevé par des galères de Sicile ; qu'il ne leur restait au plus que pour vingt-cinq jours de farine, et les ofliciers d'artillerie lui déclarèrent qu'ils étaient à la veille de manquer de poudre. Dans ce contre -temps si fâcheux, et surtout dans la crainte que le sultan ne lui fît payer de sa tête le malheureux résultat de cette expédition, il résolut de faire ses derniers efforts contre la Cité Notable.
Dans cette vue, le dernier jour d'août il partit du camp avec quatre mille hommes de ses meilleures troupes, janissaires et spahis. La Mesquila, ce brave chevalier portugais dont nous avons déjà parlé, quoiqu'il eût peu de monde, aux premières approches de l'ennemi affecta une contenance fière et résolue. Par son ordre, on borda la courtine de canons, de mousquets, de piques, d'enseignes et de drapeaux ; et pour faire croire que sa garnison était nombreuse, il joignit aux soldats les citoyens de la ville et les habitants de la campagne qui s'y étaient réfugiés ; des femmes même , habillées en hommes , se mêlèrent dans les rangs et parurent en armes sur les boulevards et les bastions.
L'artillerie commença ensuite à tonner de tous côtés et à faire un feu continuel. A ce spectacle , des ingénieurs que le pacha avait envoyés pour re-
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connaître la place, rapportèrent à leur général qu'il ne pouvait tenter l'escalade contre un fort défendu par une si nombreuse garnison, sans s'exposer à voir périr devant ses yeux ce qui lui restait de meilleures troupes. Le pacha revint au camp, outré de chagrin , sans savoir quel parti prendre ni de quel côté tourner ses armes. Dans cette incertitude , il assembla tous les ingénieurs de son armée, et les exhorta à inventer quelque machine qui facilitât un nouvel assaut et qui mit fin à une entreprise si longue et si difficile. Ces ingénieurs, pour le contenter, firent construire une tour de bois, qu'à force de rouleaux on poussa jusqu'au pied de la brèche du fort Saint-Michel. Cette tour, semblable 'à ces anciennes machines dont , avant l'invention du canon , on se servait dans les sièges , avait plusieurs étages. Le plus haut, et qui voyait à découvert dans la place , était rempli d'arquebusiers qui foudroyaient tout ce qui se découvrait ; et pour mettre ce dernier étage hors d'insulte des batteries du château, sitôt que les infidèles avaient fait leur décharge, par le moyen des roues qui étaient en dedans de la machine, et peut-être par la pesanteur des contrepoids et le secours des poulies, le haut de cette tour s'abaissait et se trouvait à couvert par la muraille même de la place , contre laquelle elle était appuyée. Les Turcs, par le moyen de cette machine, tuèrent d'abord beaucoup de monde-, mais un charpentier mallais appelé André Cassard, habile dans son art, ayant examiné la construction
de cette tour, (il ouvrir dans la muraille, et directement vis-à-vis de ce château de bois, une canonnière où il plaça une coulevrine chargée de chaînes de fer, et au moment où les Turcs faisaient remonter cette machine, il fit mettre le l'eu au canon , qui la prit par le milieu et la mit en pièces; en sorte que les soldats qui étaient au plus haut étage furent précipités en bas, ou écrasés sous ses ruines et ses débris.
Enfin le vice-roi de Sicile annonça qu'il allait lui-même conduire le secours qu'il avait promis à l'Ordre. En effet, le 22 août il arriva à Syracuse, où était le rendez- vous de toute l'armée ; il en fit la revue, il s'y trouva près de huit mille hommes. Le lel septembre , toute la flotte appareilla et mit à la voile au bruit d'une décharge de toute l'artillerie et avec des cris de joie de toute l'armée. Le viceroi, arrivé en vue des côtes de Malte, laissait encore douter s'il débarquerait l'armée ; en effet, le gros temps ayant éloigné l'avant-garde , il revint en Sicile et fit débarquer les troupes. Les chevaliers détestaient la timide prudence du vice-roi, et quinze cents soldats désertèrent. Garsie, voyant enfin une sédition près d'éclater, remit à la voile, et le 7 septembre il débarqua à Malle, dans l'anse de Melecha, toutes les troupes , les armes et les munitions de guerre et de bouche qui composaient le secours; il passa cette armée en revue et se rembarqua.
Mustapha et Piali, sur le rapport de leurs espions, avaient toujours cru que le vice-roi n'avait ramassé les vaisseaux et les galères qui étaient dans les
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de l'ordre de halte. 259
ports de Sicile que pour tenter, à la faveur d'un combat naval, de faire entrer le secours dans le ^rand port, et le conduire par là jusqu'au pied du château Saint-Ange.
Le débarquement du secours dans un endroit tout opposé consterna également les deux généraux ; ils craignaient à tous moments de voir fondre sur eux les principales forces de la chrétienté; et, sans même s'instruire, selon les règles de la guerre, du nombre des troupes qui composaient ce secours, ils levèrent le siège avec précipitation , retirèrent leur garnison du fort Saint- Elme , abandonnèrent même leur grosse artillerie , et se rembarquèrent avec une précipitation peu différente d'une fuite ouverte et déclarée. Le pacha ne fut pas plutôt dans son vaisseau , qu'il eut honte de s'être laissé surprendre par une terreur si subite. Un esclave échappé du grand bourg augmenta encore sa confusion, en lui apprenant que ce secours, qui avait fait fuir seize mille hommes, n'était au plus composé que de six mille , encore harassés d'un voyage par mer, et sans général. Mais l'avis était venu trop tard. Déjà les tranchées avaient été comblées par ordre de la Valette; les habitants, hommes, femmes et enfants, les chevaliers même y avaient travaillé jour et nuit. Le grand maître avait envoyé dans le même temps une garnison dans le fort Saint- Elme; et les Turcs, de dessus leur flotte, eurent la douleur et la confusion de voir flotter en l'air les enseignes de Saint-Jean.
Le pacha , qui craignait pour sa têle , el que le sultan ne lui reprochât qu'il n'avait osé voir ses ennemis en face, assembla le conseil de guerre, et l'on y résolut cie remettre les troupes à terre pour aller chercher les ennemis. Ce ne fut qu'à coups de bâton qu'on put forcer les troupes à quitter de nouveau les vaisseaux.
Le pacha s'avança ensuite pour aller chercher l'armée du secours. Ascagne de la Corne, qui faisait la fonction de maréchal de camp, l'avait fait retrancher sur une colline d'un difficile accès à cause des défilés dont elle était environnée.
Le grand maître, toujours attentif sur les démarches des infidèles, fit avertir les chefs de l'armée chrétienne qu'ils allaient avoir toutes les forces des Turcs sur les bras. On assembla aussitôt le conseil de guerre 5 Ascagne était d'avis qu'on attendît l'ennemi dans le camp.
Mais Alvare de Sande, le plus considérable des chefs de l'armée, fut d'un sentiment contraire; il opina à ce qu'on fit sortir toute l'armée , qu'on descendît de la colline et qu'on allât au-devant de l'ennemi.
Celte opinion l'emporta à la pluralité des voix. De Sande descendit dans la plaine à la tête du bataillon de la Religion, suivi de toutes les troupes et d'Ascagne même , qui , après avoir prolesté contre les inconvénients qui pourraient arriver d'une entreprise qu'il traitait de téméraire , ne laissa pas de vouloir avoir part au péril : l'action se passa du côté
des chrétiens avec beaucoup de courage et de résolution. Le soldat turc, au contraire, s'enfuit sans avoir essayé de résister.
Ce ne fut qu'avec des peines infinies, et après une perte considérable, que les Turcs gagnèrent le bord de la mer. Jusque-là les chrétiens avaient eu plus de peine à atteindre leurs ennemis qu'à les combattre; mais comme les plus vites et ceux qui couraient plus légèrement s'étaient débandés à la poursuite des fuyards, et, enivrés de la victoire, ne gardaient plus ni ordre, ni rang, le vice-roi d'Alger, qui était couvert par la pointe d'un rocher, sortit à la tête de ses troupes de celte embuscade, en les voyant en petit nombre, tomba sur eux, en tua plusieurs, et fit des prisonniers. Heureusement Alvare de Sande survint pendant ce combat avec quelques bataillons , qu'il fit donner tête baissée contre les Algériens; et le reste des troupes chrétiennes, qui arrivaient à la file, l'ayant joint, poussèrent tout ce qui se trouva devant eux, taillèrent en pièces ceux qui leur résistaient, délivrèrent les prisonniers; et les Turcs , déjà vaincus par leur propre crainte , ne rendirent plus de combat et ne cherchèrent qu'à se rembarquer. Il se passa en cette occasion un nouveau genre de combat.
L'amiral Piali, outre le feu des vaisseaux et du coursier de ses galères , pour favoriser la retraite des Turcs, avait bordé le rivage de chaloupes armées de ses meilleurs arquebusiers , et qui tiraient continuellement contre les chrétiens. Mais les che-
valiers et les soldats , méprisant le feu et le péril , acharnés à la poursuite de leurs ennemis et au désespoir qu'ils échappassent à leurs armes, les poursuivaient jusque dans la mer; et on en vit plusieurs qui, ayant de l'eau jusque sous les bras, allèrent tuer les Turcs à coups de fusil à bord des galères où ils tâchaient de se jeter. On prétend que les Turcs, en ces différentes occasions, et pendant tout le siège, ne perdirent pas moins de trente mille hommes. L'amiral, après avoir embarqué les débris d'une armée auparavant si formidable, mit à la voile et prit la route de Sicile. Le vice -roi, du haut du château de Saragosse, voyant passer cette flotte, apprit sans courrier l'heureux succès du secours et la levée du siège.
Le grand-seigneur n'en reçut les nouvelles qu'avec un violent chagrin, et, jetant à terre et foulant aux pieds la lettre que lui avait écrite Mustapha, il s'écria que ses armes n'étaient heureuses qu'entre ses mains; qu'au printemps suivant il irait lui-même à Malte , et qu'il en ferait passer les chevaliers et les habitants par le tranchant de son épée. Cependant, pour ne pas décrier ses armes, il fit publier dans Constantinople que le pacha s'était rendu maître de l'île ; qu'il en amenait la plupart des chevaliers et du peuple en captivité , et que , n'ayant pas jugé à propos de laisser des troupes en garnison sur un rocher et dans une petite île éloignée et déserte , il en avait fait sauter tous les forts et abaitre les maisons.
Quoique exagération qu'il y eût dans ces bruits, il est certain qu'après la levée du siège, la ville, ou ce qu'on appelait le grand Bourg de Malte, ressemblait moins à une place bien défendue qu'à une ville emportée d'assaut, rasée, détruite après le pillage , et ensuite abandonnée par l'ennemi. Plus de deux cent soixante chevaliers avaient été tués en différents assauts ; on comptait jusqu'à huit mille hommes , soldats ou habitants , qui avaient péri pendant le siège; et à peine, quand les Turcs se retirèrent, restait- il dans le grand bourg et dans le château Saint- Michel , en comptant même les chevaliers, six cents hommes portant les armes, et encore la plupart couverts de blessures.
Pendant que l'armée du secours , pour se rafraîchir après la fuite des Turcs, s'était retirée auprès de la Cité-Notable, les principaux chefs et tous les chevaliers du secours se rendirent dans le grand bourg pour y saluer la Valette : ils furent reçus de ce prince , des chevaliers de la place et de tous les habitants , comme leurs libérateurs. Les chevaliers s'embrassèrent avec de grands témoignages d'amitié et de tendresse ; mais , quand les uns et les autres vinrent à se souvenir de la perte qu'ils avaient faite des plus illustres et des plus braves chevaliers delà Pieligion , qu'ils considérèrent l'état déplorable des places assiégées, les murailles et les fortifications détruites , l'artillerie pour la plupart démontée, les maisons abattues ou près de tomber, les magasins sans poudre et sans provisions de guerre , l'habitant
pâle et défiguré , les chevaliers et le grand maître même , la barbe et les cheveux négligés, les habits sales et en désordre , comme des gens qui , depuis quatre mois, ne s'étaient point la plupart déshabillés , et plusieurs de ces braves chevaliers encore avec ces bandages honorables qui couvraient les blessures qu'ils avaient reçues : un spectacle si touchant fit répandre bien des larmes aux uns et aux autres, soit par le souvenir de tant de malheurs, soit aussi de joie de ce que Malte était enfin sauvée; et ce fut pour conserver la mémoire des grandes actions qui s'y étaient passées qu'on donna au grand bourg, qui en avait été le principal théâtre, le nom de Cité-Victorieuse, qu'il a conservé jusqu'à ce jour.
La nouvelle de la défaite des Turcs se répandit bientôt dans toute la chrétienté: ce fut le sujet d'une joie publique, et qui éclata par des illuminations, des feux , des prières et des actions de grâces solennelles. Le nom de la Valette était célébré dans toutes les nations , et le pape Pie IV lui fit offrir le cardinalat, que le grand maître ne crut pas devoir accepter.
Quoique le grand maître reçût en même temps de pareils compliments de la plupart des princes de l'Europe , toutes ces députations si honorables ne le rassuraient pas contre une juste crainte de l'avenir. Le siège, à la vérité, était levé, et les ennemis retirés : mais on armait tout de nouveau dans le port de Constantinople.
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Le grand-seigneur ne pouvait venir à Malte sans une puissante flotte convenable à sa dignité, et nécessaire d'ailleurs pour transporter les troupes qu'il voulait envoyer contre cette île. On y travaillait sans relâche dans l'arsenal de Constanlinople; un grand nombre de galères et de galiotes étaient encore sur les chantiers. Le grand maître, qui n'ignorait pas que cet armement était destiné contre lui, trouva le moyen de faire mettre le feu dans cet arsenal; la violence delà poudre rit sauteries magasins; la plupart des galères qui n'étaient pas encore achevées furent consumées, et un grand nombre d'ouvriers périrent dans cet incendie. L'auteur de cette entreprise fut longtemps ignoré : l'Ordre en profita, et la guerre de Malte fut remise à un autre temps.
Le grand maître, se voyant en sûreté du côté de Soliman, au moins pour la campagne suivante, résolut de profiter de ce temps pour relever les fortifications que les Turcs avaient ruinées. Instruit par l'expérience de l'importance du fort Saint-Elme, il forma le dessein d'agrandir ce fort, d'y ajouter de nouveaux ouvrages et de construire sur la même langue de terre une ville revêtue de toutes les fortifications que l'art pourrait inventer, et d'y transporter ensuite le couvent et la résidence des chevaliers. Pour entreprendre ce grand ouvrage il avait besoin de puissants secours; il en envoya demander aux rois de France, d'Espagne et de Portugal , qui tous s'empressèrent de concourir à l'exécution de ses desseins.
HISTOIBE
(156GJ La Valette, soutenu de ces secours, fit venir des ingénieurs et des ouvriers de différents endroits de l'Italie ; et , après qu'on eut pris les alignements nécessaires , ce prince , en habits de cérémonie, accompagné du conseil et suivi de tous les chevaliers, se rendit au mont Sceberras , où il mit la première pierre de la Cité-Nouvelle.
Un travail assidu , et dont personne ne se dispensait, suivit celte cérémonie; chacun à sa manière, et sans distinction du riche citoyen ou du pauvre habitant, s'y employait avec joie, et avec cet empressement que l'on a pour un ouvrage d'où dépend le salut public.
Le 19 juillet de la même année, le grand maîtie fut frappé d'un coup de soleil à la chasse, et rentra avec la fièvre. Sa maladie dura encore près de trois semaines, et devenait de jour en jour plus dangereuse : en s'apercevant de la diminution de sesforces, et que sa fin approchait, il s'y prépara en bon chrétien et en vrai religieux. Il reçut tous les sacrements avec de grands sentiments de piété.
Il ne fut pas longtemps sans sentir les approches de la mort, et en prononçant dévotement le saint nom de Jésus et de Marie , le 21 du mois d'août , i! termina une vie illustre par une mort paisible et chrétienne. Son corps fut déposé dans l'église de Saint-Laurent et dans la chapelle de Notre-Dame de Philerme , en attendant qu'on le pût porter dans celle de Notre-Dame de la Victoire , qu'il avait ordonné de construire dans la Cité- Nouvelle de la
Valette, où il avait élu sa sépulture, et où il fut porté après l'élection de son successeur.
Tout le couvent s'assembla le lendemain pour procéder à cette élection.
Les électeurs, à la pluralité des voix , nommèrent pour grand maître frère Pierre de Monté, grand prieur de Capoue.
Les premiers soins de ce nouveau grand maître furent de rendre les derniers devoirs au corps de son prédécesseur. Le corps du défunt fut porté dans la chapelle de Notre-Dame de la Victoire , construite à ses dépens , et dans la Cité-Nouvelle , où il avait élu sa sépulture : il fut mis en terre , et le service divin célébré ensuite avec les cérémonies de l'Église et tous les honneurs qui étaient dus à la mémoire d'un si grand homme.