‹ Histoire des Chevaliers de MalteChapitre 7 sur 25 · I^MM · texte numérisé non relu

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sance temporelle, poussée trop loin, eausa depuis sa faiblesse; et les grands biens, surtout des particuliers, introduisirent parmi les plus jeunes chevaliers le luxe , la mollesse et les plaisirs.

Villaret lui-même, ébloui de la gloire qu'il venait d'acquérir par ses conquêtes , ne put soutenir une fortune trop favorable ; il se pressa de jouir du fruit de ses travaux, et, toujours environné d'une troupe de flatteurs , il passait ses jours dans une indigne oisiveté et au milieu des recherches et du luxe le plus efféminé.

On l'accusait en outre de négliger d'acquitter les dettes de l'Ordre et de laisser manquer la maison chef-d'Ordrc de sa subsistance et de son nécessaire.

Le mécontentement en vint au point que les chevaliers citèrent le grand maître devant le conseil ; mais Villaret en déclina la compétence. Enfin, craignant qu'il n'y eût plus de sûreté pour lui dans la ville, il en sortit sous prétexte d'une partie de chasse , et gagna le château de Lindo, où il se fortifia .

Cette détermination porta à son comble l'exaltation des chevaliers ; ils se rassemblèrent tumultueusement, et, quoique Villaret eût appelé au saintsiége de tout ce que l'on tenterait contre sa dignité, ils le déposèrent et élurent en sa place Maurice de Pagnac, le chef des mécontents.

Le pape, instruit du schisme qui divisait l'Ordre , envoya à Rhodes deux commissaires qui déposèrent les deux grands maîtres et leur intimèrent l'ordre de se rendre immédiatement l'un et l'autre à la cour

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du saint-père. Pendant leur absence, le gouvernement de l'Ordre lut confié à frère Gérard de Pins.

Le pape donna plusieurs audiences à l'un et à l'autre. Pagnac vit bien qu'il n'obtiendrait jamais la confirmation de son élection; il se retira à Montpellier, où il mourut au bout de quelques mois. Villarel fut rétabli dans ses fonctions ; mais le pape avait exigé de sa part la promesse qu'il remettrait sa démission après un délai limité , ce qui fut exécuté.

Pendant que l'Ordre était agité par ces divisions, Orcan ou Ureham el Gazi , fils et successeur d'Ottoman, crut la conjoncture favorable pour chasser les chevaliers de l'île de Rhodes.

Il s'en croyait si assuré, sur les avis qu'il avait reçus des divisions qui régnaient dans l'Ordre, qu'il résolut d'y conduire lui-même une colonie de mahométans, Turcs, Arabes ou Sarrasins; et on prétend qu'il choisit pour cela la plupart des familles que les chevaliers, par la conquête de Rhodes, avaient chassées de cette île, cl qui, sous les auspices du sultan, se flattaient d'y rentrer et de s'y rétablir. On rapporte qu'il n'avait pas moins de quatre-vingts flûtes , brigantins ou vaisseaux plats de différentes grandeurs, la plupart chargés de troupes de débarquement, dont il prétendait se servir pour formelle siège de la ville de Rhodes.

Gérard de Pins, dont nous venons de parler, et que le pape avait établi lieutenant général de tout l'Ordre, ne jugea pas à propos d'attendre les ennemis dans l'île. Malheureusement la plupart des

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galères et des vaisseaux de la Religion étaient en course; il ne restait que quatre galères dans le port, avec quelques frégates, des flûtes et des vaisseaux marchands, auxquels se joignirent six galères génoises. Tout ce qu'il y avait dans l'île de chevaliers, de soldats et même d'habitants capables de porter les armes s'embarquèrent sur cette petite flotte. Les chevaliers manœuvrèrent avec tant d'habileté , qu'ils coulèrent à fond une partie des frégates et des vaisseaux de la flotte d'Orcan , en prirent plusieurs et firent un grand nombre de prisonniers. Le général de l'Ordre, après avoir dissipé cette flotte, fit une descente dans l'île d'Épiscopia; il fit passer au fil de l'épée tous ceux qu'il trouva en défense, et, par son ordre, on vendit pour esclaves les vieillards , les femmes et les enfants.

(1323) Comme la grande maîtrise était vacante par l'abdication de Villaret , le pape convoqua à Avignon et dans son palais les prieurs et les chevaliers qui se trouvaient à sa ccur et dans les provinces voisines d'Avignon. Tous ces chevaliers s'enfermèrent ensuite dans une espèce de conclave pour procéder à l'élection d'un nouveau grand maître ; et après l'invocation du Saint-Esprit et une mûre délibération , le choix de l'assemblée tomba sur frère Hélion de Villeneuve.

Le grand maître resta auprès de la cour de Rome pendant près de quatre ans , et convoqua un chapitre général à Montpellier, pour remédier aux abus

qui s'étaient introduits dans l'Ordre. Pour empêcher un Ordre militaire créé exclusivement pour la défense de la Terre -Sainte de se disperser par toute l'Europe , on déclara incapables de toutes les dignités de l'Ordre tous les chevaliers qui n'auraient pas résidé à Rhodes un certain nombre d'années , et qui n'auraient pas servi dans les guerres ou suites vaisseaux de la Religion. On créa encore huit baillis , qui devaient former le conseil du grand maître; on prétend que ce fut dans ce môme chapitre qu'on divisa le corps de l'Ordre en différentes langues ou nations, et qu'on attacha à chaque langue des dignités particulières.

(1332) Enfin le grand maître Hélion de Villeneuve , après avoir été retenu longtemps à Marseille par la maladie , s'embarqua avec un grand nombre de chevaliers , et arriva heureusement à Rhodes. Le grand mdlre ne fut pas plutôt débarqué, qu'il visita tous les ouvrages de défense , qu'il fit réparer ; il en fil même élever de nouveaux à ses frais; il entretint en outre, de ses propres deniers, une nombreuse garnison dans l'île ; il fit fortifier également les villes environnantes, et, par ses soins , la marine de l'Ordre reprit une telle puissance, que les corsaires n'osaient plus reparaître.

Les malades et les pauvres de Rhodes et des environs ressentirent aussi ses bienfaits. De Villeneuve remplit parfaitement le titre et les fonctions de gardien des pauvres, attaché à la dignité de grand maître.

Ce fut par ce même esprit de charité , et par des vues de prudence, qu'il défendit à tous les chevaliers, sous peine de privation de l'habit, de s'attacher à combattre un serpent ou un crocodile d'une énorme grandeur, qui causait beaucoup de désordre dans l'île , et qui avait même dévoré quelques habitants.

Pour l'intelligence d'un événement si extraordinaire , et que quelques auteurs ont traité de fabuleux , nous rapporterons ce qu'on en trouve dans l'histoire, et nous laisserons au lecteur à juger de la vérité d'un fait si étonnant, selon ses lumières et le degré de probabilité qu'il trouvera dans notre narration.

La retraite de ce furieux animal dont nous parlons était dans une caverne située au bord d'un marais au pied du mont Saint -Etienne , à deux milles de Rhodes; il en sortait souvent pour chercher sa proie; il mangeait des moutons , des vaches et quelquefois des chevaux, quand ils s'approchaient de l'eau et du bord des marais; on se plaignait même qu'il avait dévoré de jeunes pâtres qui gardaient leurs troupeaux. Plusieurs chevaliers, et des plus braves du couvent , en différents temps et à l'insu les uns des autres , sortirent de la ville pour lâcher de le tuer, mais on n'en vit revenir aucun. Comme l'usage des armes à feu n'était pas encore inventé , et que la peau de cette espèce de monstre était couverte d'ccailles à l'épreuve des flèches et des dards les plus acérés , ics armes ,

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pour ainsi dire , n'étaient pas égales , et le serpent les avait bientôt terrassés. Ce fut ce motif qui obligea le grand maître à défendre aux chevaliers de tenter davantage une entreprise qui paraissait audessus des forces humaines.

Tous obéirent, à l'exception d'un seul chevalier de la langue de Provence, appelé Dieudonné de Gnzon , qui, sans être épouvanté du sort de ses confrères, forma secrètement le dessein de combattre le monstre , bien résolu d'y périr ou d'en délivrer l'île de Rhodes.

Pour mettre son projet à exécution, il passa en France et se retira dans le château de Gozon, qui subsiste encore aujourd'hui dans la province de Languedoc. Ayant reconnu que le serpent qu'il voulait attaquer n'avait point d'écaillés sous le ventre, il forma sur cette observation le plan de son entreprise.

Il fit faire en bois ou en carton une figure de cette bête énorme, sur l'idée qu'il en avait conservée, et il tâcha surtout qu'on en imitât la couleur. 11 dressa ensuite deux jeunes dogues à accourir à ses cris, et à se jeter sous le ventre de cette affreuse bête, pendant que , monté à cheval, couvert de ses armes et la lance à la main, il feignait, de son côté, de lui porter des coups en différents endroits. Ce chevalier employa plusieurs mois à faire tous les jours cet exercice, et il ne vit pas plutôt ses dogues dressés à ce genre de combat , qu'il retourna à Rhodes. A peine fut-il arrivé dans l'île, que, sans

communiquer son dessein à qui que ce fût , il lit porter secrètement ses armes proche d'une église située au haut de la montagne de Saint- Etienne, où il se rendit accompagné seulement de deux domestiques qu'il avait amenés de France. II entra dans l'église, et après s'être recommandé à Dieu, il prit ses armes, monta à cheval et ordonna à ses deux domestiques, s'il périssait dans le combat, de s'en retourner en France, mais de se rendre auprès de lui, s'ils s'apercevaient qu'il eût tué le serpent, ou qu'il en eût été blessé. Il descendit ensuite de la montagne avec ses deux chiens, et marcha droit au marais et au repaire du monstre, qui, au bruit qu'il faisait, accourut la gueule ouverte et les yeux étincelants pour le dévorer. Gozon lui porta un coup de lance que l'épaisseur et la dureté des écailles rendirent inutile. Il se préparait à redoubler ses coups, mais son cheval, épouvanté des sifflements et de l'odeur du serpent, refuse d'avancer, recule , le jette à côté ; et il aurait été cause de la perle de son maître , si Gozon , sans s'étonner , ne se fût jeté à bas. Mettant aussitôt l'épée à la main, accompagné de ses deux fidèles dogues, il joint cette horrible bête et lui porte plusieurs coups en différents endroits, mais que la dureté des écailles empêcha d'entamer. Le furieux animal, d'un coup de queue, le jeta même par terre, et il aurait été infailliblement dévoré, si les deux chiens, suivant qu'ils avaient été dressés, ne se fussent attachés au a entre du serpent, qu'ils déchiraient par de

cruelles morsures , sans que , malgré tous ses efforts , il pût leur faire lâcher prise.

Le chevalier, à la faveur de ce secours, se relève, et, se joignant à ses deux dogues, enfonce son épée jusqu'à la garde dans un endroit qui n'était point défendu par des écailles : il y fit une large plaie dont il sortit des flots de sang. Le monstre , blessé à mort, tombe sur le chevalier, qu'il abat une seconde fois; et il l'aurait étouffé par le poids et la masse énorme de son corps, si les deux domestiques, spectateurs de ce combat, voyant le serpent mort, ne fussent accourus au secours de leur maître. Ils le trouvèrent évanoui, et le crurent mort. Après l'avoir retire de dessous le serpent avec beaucoup de peine, pour qu'il pût respirer, s'il était encore en vie, ils lui ôtèrent son casque, et après qu'on lui eut jeté de l'eau sur le visage , il ouvrit enfin les yeux. Le premier spectacle et le plus agréable qui se pouvait présenter à sa vue fut celui de voir son ennemi mort, et d'avoir réussi dans une entreprise si difficile , où plusieurs de ses confrères avaient succombé.

On n'eut pas plutôt appris dans la ville sa victoire et la mort du serpent, qu'une foule d'habitants sortirent au-devant de lui. Les chevaliers le conduisirent en triomphe au palais du grand maître -, mais au milieu de ces acclamations , le vainqueur fut bien surpris quand de Villeneuve, jetant sur lui des regards pleins d'indignation , lui demanda s'il ignorait les .défenses qu'il avait laites d'attaquer cette

dangereuse bêle, et s'il croyait les avoir violées impunément. Aussitôt ce sévère observateur de la discipline, sans vouloir l'entendre, ni se laisser fléchir par les prières des chevaliers, l'envoya sur-le-champ en prison. Il convoqua ensuite le conseil , où il représenta que l'Ordre ne pouvait se dispenser de punir rigoureusement une désobéissance préjudiciable à la discipline , et il opina hautement à rendre cette victoire funeste au vainqueur. Le conseil obtint qu'il se contentât de le priver de l'habit de l'Ordre; Gozon eut la douleur de s'en voir dépouillé, et il se passa peu d'intervalle entre sa victoire et ce genre de supplice, qu'il trouva plus rigoureux que la mort même.

Mais le grand maître, après que par ce châtiment il eut satisfait à la manutention de la discipline , revint à son caractère, naturellement doux et plein de bonté : il voulut bien être apaisé, et il fit en sorte qu'on le priât d'accorder une grâce qu'il aurait sollicitée lui-même, s'il n'eût pas été à la tête de l'Ordre. Aux pressantes instances que lui en firent les principaux commandeurs , il lui rendit l'habit et ses bonnes grâces, et le combla de ses bienfaits.

On attacha la tête de ce serpent ou de ce crocodile sur une des portes de la ville , comme un monument de la victoire de Gozon.

On sera moins surpris d'un événement si extraordinaire, si on fait réflexion que l'île de Rhodes fut anciennement appelée Ophiense, du mot grec 2<pi;,

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qui signifie serpent, à cause de la multitude de ses reptiles, qui infestaient tout le pays.

Le grand maître, pour dédommager en quelque manière Cozon de la mortification qu'il lui avait donnée, lui conféra de riches commanderies : il l'approcha même depuis de sa personne , et lui ayant trouvé une prudence égale à son courage, il le fit son lieutenant général, dans le gouvernement de l'île.

Les barbares , instruits des forces et de la vigilance du grand maître, et rebutés du mauvais succès de leurs armes, suspendirent leurs courses et leurs pillages ordinaires. Rhodes et les autres îles de la Religion jouirent pendant plusieurs années d'une profonde paix. Celle sécurité devint à la fin préjudiciable à la Religion : on arma moins de vaisseaux; la marine fut négligée; la plupart des chevaliers, ne trouvant point d'occupation pour leurs armes, retournèrent dans leur patrie; et plusieurs commandeurs, ceux surtout des royaumes du Nord, sous prétexte de ce calme apparent, se dispensèrent de payer leurs responsions.

On rapporta au pape RenoîtXU que les Hospitaliers abandonnaient les pèlerins sans défense, et que ceux mêmes qui résidaient à Rhodes vivaient dans les plaisirs à l'abri de leurs fortifications, sans s'inquiéter de ce qui se passait en mer. Le pape en écrivit d'une manière très-sévère au grand maître, et en même temps il lui donna l'ordre d'armer six galères pour se joindre aux siennes propres, à celles de Chypre et de Venise , à l'effet de repousser les

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efforts que les Barbares préparaient pour s'emparer de la Romanie.

Quoique le grand maître vît bien qu'on avait surpris la religion du pape par l'exagération qu'on lui avait laite des torts de son Ordre, cependant, en véritable religieux, il prit le parti de l'obéissance. On arma aussitôt six galères, et on fit divers règlements pour la réforme des mœurs des chevaliers.

L'armement ordonné par le pape fut mis sous les ordres d'un capitaine génois plus attentif à ses intérêts qu'à sa gloire, qui ne s'occupa que de traliquer sur des marchandises dont il avait chargé la flotte. L'année suivante, les alliés, indignés contre les Génois, choisirent pour général frère Jean de Biandra, chevalier de Rhodes, prieur de Lombardic, et qui avait commandé en particulier les galères de l'Ordre.

Le nouveau général forma un dessein digne de son courage. Le port de Smyrne , ville considérable de la Natolie, servait souvent de retraite aux corsaires turcs, qui étaient maîtres de cette ville. Biandra, outre les soldats qu'il avait sur la flotte, ayant pris à Rhodes un grand nombre de troupes commandées par des chevaliers pleins de valeur, en forma le siège , et l'emporta l'épée à la main. Le grand maître, en ayant reçu la nouvelle, et connaissant l'importance de cette forteresse , y envoya aussitôt de nouvelles troupes, avec des vivres et des armes pour en augmenter la garnison. On voit encore sur les portes du château, quoique tombé en

ruine, les armes de l'Eglise, qui y furent mises comme un monument de cette conquête.

L'année suivante, un Turc nommé Morbossan entreprit de chasser les chrétiens de cette place. Les ayant attirés hors delà ville par une fuite simulée, il revint tout à coup sur ses pas avec des forces imposantes , et causa une grande perle à la garnison ; cependant les chevaliers échappés à cette défaite regagnèrent le fort, et s'y maintinrent contre tous les efforts des infidèles.

Ce fut en ce temps là que l'Ordre perdit le grand maître de Villeneuve, prince recommandable, dont la sage administration avait éteint les dettes de la Religion et augmenté considérablement les fortifications de Rhodes, tl se présentait un grand nombre de prétendants à la grande maîtrise; le commandeur de Gozon , dont nous avons déjà parlé, dit, en plein conclave et dans un discours étudié, qu'il ne trouvait personne plus capable de ces hautes fonctions que lui-même. Comme cette audace était justifiée par de grandes qualités, la plus grande partie des voix se réunirent en sa faveur, à la satisfaction du couvent, et surtout des habitants de l'île, qui, depuis la victoire qu'il avait remportée sur le serpent, le regardaient comme le héros de la Religion.

Sa conduite ne démentit point tout ce qu'on avait espéré de sa valeur et de son habileté. Il réunit de nouveau les escadres des alliés , et sut en faire rendre ie commandement au prieur de Lombardie. Ce chef alla aussitôt chercher la flotte des infidèles,

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qu'il trouva proche de la petite île d'Embro; la plupart des Turcs s'étaient répandus dans l'île : le commandant de la flotte les surprit dans ce désordre; ce fut moins un combat qu'une déroute générale ; on prit ou coula cent dix-huit petits vaisseaux, brigantins, felouques, ou barques armées; mais trentedeux galères, à la laveur de leur chiourme, prirent le large et évitèrent le combat. Les chrétiens mirent ensuite pied à terre , ravagèrent l'île , et firent près de cinq mille esclaves.

Constant, d'autres l'appellent Livron , roi de la petite Arménie, instruit des forces de l'Ordre, envoya des ambassadeurs au grand maître pour le conjurer de le secourir contre l'invasion des Sarrasins d'Egypte, qui s'étaient emparés d'une partie de ses États. Quoique ce prince suivît le rit grec , et lût même schismatique , Gozon , plein de zèle et animé de l'esprit de son institut, ne crut pas devoir abandonner des chrétiens à la fureur de ces barbares. Il détermina le conseil de l'Ordre à foire passer des troupes dans l'Arménie : on équipa une puissante flotte ; les plus braves chevaliers s'y embarquèrent avec un corps considérable d'infanterie, et ne quittèrent point l'Arménie qu'ils n'en eussent chassé entièrement les Sarrasins, qui eurent bien de la peine à regagner l'Egypte.

L'âge avancé du grand maître, et des infirmités presque continuelles, portèrent ce prince à demander au pape la permission d'abdiquer une dignité qui lui était alors aussi onéreuse qu'il avait autrefois

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témoigné d'empressement pour l'obtenir. Le pape, qui connaissait tout le mérite de ce grand homme, et combien il était utile à son Ordre, n'y voulut point d'abord consentir, il l'exhorta au contraire à soutenir courageusement le poids du gouvernement.

Le grand maître , n'ayant pu obtenir ce consentement, qu'il regardait alors comme une grâce, employa ce qui lui restait de vie à fortilier la ville de Rhodes.

(1353) Gozon avait envoyé de nouveau sa démission au pape, lorsqu'il fut surpris au mois de décembre par une mort subite , s'il est permis de se servir de ce terme pour cet homme de bien , qui avait été encore plus attentif sur sa propre conduite que sur celle des chevaliers dont il était chargé. Ses funérailles furent célébrées par les justes louanges de ses confrères, et par les larmes de tous les habitants de l'île, et surtout des pauvres, dont il avait été le père. On ne mit sur son tombeau que ces mots : Ci-gît le vainqueur du dragon.

Le couvent et le chapitre de Rhodes, après la mort de Gozon, élurent pour son successeur frère Pierre de Cornillan, ou de Cornelian, chevalier de la langue de Provence. Il n'eut pas plutôt pris possession de sa dignité, qu'il convoqua un chapitre général à Rhodes , pour remédier à divers abus qui s'étaient tournés en coutume.

Pendant ce temps, des ennemis secrets que l'Ordre avait à la cour du pape ne cessaient de le njircir dans l'esprit du pontife; leur but principal

était de tirer ries mains des chevaliers de Rhodes tous les biens des Templiers, dont apparemment ils comptaient bien avoir la meilleure part. On engageait aussi le pape à créer un nouvel Ordre militaire ; mais Innocent VI prit un autre parti bien plus inattendu. Alarmé des conquêtes rapides que faisaient les Turcs en Morée, et dans la crainte qu'ils ne portassent leurs armes jusqu'en Italie, il ordonna aux chevaliers de Rhodes de quitter cette île et de transporter le couvent et leur habitation dans quelque endroit de terre ferme voisin des Turcs ou des Sarrasins. Le grand maître répondit qu'il ne pouvait prendre une décision de cette importance sans avoir consulté l'Ordre dans un chapitre général; le pape ordonna que ce chapitre fût convoqué non à Rhodes, mais sous ses yeux, à Nîmes ou à Montpellier. Le grand maître, partagé entre l'obéissance qu'il devait au souverain Pontife et le dévouement qu'il devait aux intérêts de son Ordre, fut surpris par la mort dans celte cruelle perplexité.

(1353) Les chevaliers firent remplir sa place par Roger de Pins, chevalier de la langue de Provence, d'une maison illustre en Languedoc.

Cependant le pape hâtait la réunion de l'assemblée qui devait décider l'abandon de l'île de Rhodes. Heureusement qu'il goûta le conseil d'établir des Hospitaliers en Morée , et il proposa au prince de Savoie de traiter de ses droits sur cette province avec les chevaliers de Rhodes. Cette négociation traîna en longueur, et la mort du prince de Sa-

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voie vint encore l'interrompre pour longtemps.

L'Ordre eut encore dans le même temps une autre affaire à discuter à la cour du pape. Bien qu'Innocent VI lut peu favorable aux Hospitaliers , personne n'avait plus de pouvoir sur son esprit qu'un chevalier de Rhodes appelé frère Jean -Ferdinand d'IIérédia. Le pape le nomma grand prieur de Castille et de Saint-Gilles , sans la participation du grand maître, et de sa pleine autorité. Héréclia ne payait pas les responsions de ses commanderies , et retenait même les revenus des autres qui ne lui appartenaient pas. Le grand maître envoya à Avignon deux chevaliers pour demander au pape l'autorisation de faire le procès à Hérédia, comme usurpateur des biens de l'Ordre; mais l'autorité du pape termina cette affaire par une conciliation.

Le grand maître réunit à Rhodes un chapitre dans lequel on prit des mesures pour que ces abus ne se renouvelassent pas. Roger de Pins, surnommé r Aumônier à cause de sa grande charité, survécut peu à la conclusion de ce chapitre.

(1365) L'Ordre élut pour son successeur frère Raymond Bérenger, Dauphinois de naissance, de la langue de Provence, commandeur de Castel-Sarrasin, que quelques historiens font descendre des Rérengers, souverains d'Italie, et d'autres de ceux qui ont régné à Barcelone et dans le comté de Catalogne. Quoi qu'il en soit de son origine, il est certain qu'il y donna un nouvel éclat par sa valeur et la hardiesse de ses entreprises. Des corsaires égyp-

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liens infestaient souvent les côtes de l'île de Chypre , el enlevaient tout ce qui naviguait dans ces mers sous l'étendard de la croix. Bérenger ne se contenta pas de mettre en mer plusieurs galères qui leur donnèrent la chasse, mais, de concert avec le roi de Chypre , il résolut de les aller brûler jusque dans le port d'Alexandrie. Ce prince et le grand maître assemblèrent près de cent vaisseaux de différentes grandeurs qu'ils chargèrent de troupes de débarquement. En moins de cinq jours ils se trouvèrent au pied des murailles d'Alexandrie, et y présentèrent l'escalade avec la plus grande résolution. Les assiégés , bien que surpris , se défendirent avec énergie. Jamais assaut ne fut plus furieux et plus meurtrier 5 cependant rien ne pouvait résister à la valeur des chevaliers de Rhodes , combattant sous les yeux de leur intrépide grand maître. La ville fut emportée; mais les assaillants n'avaient pas l'espoir de s'y maintenir; et, ayant appris que le Soudan d'Egypte faisait marcher toutes ses forces contre eux, ils résolurent de se retirer. Après s'être chargés d'un butin inestimable, ils mirent le feu à tous les vaisseaux des infidèles qu'ils trouvèrent dans le port, et se rembarquèrent avec les prisonniers.

(1373) Le grand maître étant mort, le chapitre de llhodes nomma pour lui succéder Robert de Julliac, grand prieur de France.

Le pape avait ordonné que les chevaliers joignissent à !eurs possessions et se chargeassent de défendre la forteresse et la basse ville de Smyrne,

dont l'armée des alliés s'était emparée. Malgré le dangerimminentqu'il y avait à aller occuper une place enclavée de toutes parts dans les terres des Turcs , les chevaliers prirent immédiatement le parti de l'obéissance , et l'on en vit solliciter l'honneur d'aller occuper ce poste périlleux.

(1376) Comme Soliman Ier faisait des armements considérables , le grand maître sollicita des renforts, et le pape fit passer à Rhodes cinq cents chevaliers et autant d'écuyers ou frères servants.

On place dans l'année 1376 la mort du grand maître de Julliac; le chapitre et le couvent de Rhodes firent remplir sa place par frère Jean-Ferdinand d'IIérédia, qui continuait à jouir de la plus haute faveur auprès du pape.

Hérédia n'eut pas plutôt reçu la nouvelle de son élection , qu'il se disposa à partir pour Rhodes ; mais comme il y voulut paraître avec des forces qui soutinssent sa réputation et le choix de l'Ordre, il mit en mer à ses dépens jusqu'à neuf galères , sans compter d'autres vaisseaux de différentes grandeurs sur lesquels il embarqua grand nombre d'aventuriers qu'il avait pris à sa solde. Il était prêt à mettre à la voile, lorsqu'il se vit obligé de différer son départ à la prière du pape Grégoire XI , qui venait de succédera Urbain, et qui voulait se servir de lui et de sa flotte pour un grand dessein qu'il méditait depuis longtemps, et qu'il fit alors éclater.

Il y avait près de soixante-dix ans que le saintsiége avait été transféré par le pape Clément V dans

la ville d'Avignon. Pendant ce temps, Rome était gouvernée par un sénateur et douze bannercts qui visaient à rétablir l'ancienne république ; les autres places du patrimoine de Saint-Pierre étaient gouvernées par de petits tyrans, ou s'étaient jointes à la ligue des Florentins Grégoire XI résolut de fixer de nouveau la résidence des papes à Rome; il quitta donc Avignon , et alla s'embarquer à Marseille sur les galères de l'Ordre , que commandait en personne le nouveau grand maître Hérédia. Il entra dans Rome, suivi de sa cour et précédé du grand maître, qui portait immé iiatement devant Sa Sainteté l'étendard de l'Église.

Hérédia, s'étant glorieusement acquitté de la conduite et de la conservation du pape, en prit congé et s'embarqua pour Rhodes, où tout le couvent l'attendait avec beaucoup d'impatience.

Sur la route il rencontra une flotte vénitienne à laquelle il se joignit pour aller enlever aux Turcs la ville de Patras , dont ils venaient de s'emparer. L'habileté et le courage personnel du grand maître contribuèrent puissamment à la réussite de cette entreprise , car il tua de sa main, sur la brèche, le gouverneur du fort.

Entraîné par le désir d'étendre ses conquêtes dans toute la Morée , Hérédia s'avança ensuite vers Corinthe. Mais comme il allait reconnaître cette place accompagné d'une faible escorte, il tomba entre les mains des Turcs, qui le firent prisonnier. Trois grands prieurs qui l'avaient suivi dans cette

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expédition offrirent, pour sa rançon, de rendre Palras aux Turcs, et de demeurer eux-mêmes en otage jusqu'à ce que l'Ordre eût payé la somme énorme demandée par les infidèles : mais Hérédia se refusa noblement à reconquérir sa liberté à ce prix. Alors les Turcs l'emmenèrent dans les montagnes de l'Albanie. Il fut enfermé dans une étroite prison-, et, au lieu de jouir à Rhodes de sa nouvelle dignité, il se vit retenu pendant plus de trois ans dans un rigoureux esclavage.

(1378) Ce fut pendant sa prison qu'arriva le fameux schisme qui déchira depuis l'Église pendant plus de cinquante ans ; Grégoire XI étant mort, les Romains usèrent de violence envers les cardinaux pour faire nommer Barthélemi Pignano , qui prit le nom d'Urbain VI ; mais dès qu'ils furent libres, ils se réunirent à Fondi, dans le royaume de Naples, et élurent unanimement Clément VII.

(1380) Les princes chrétiens se partagèrent dans ce fameux différend; le grand maître Hérédia, racheté des deniers de sa famille, et tout le couvent de Rhodes se déclarèrent pour Clément; et les langues d'Italie, d'Angleterre, et plusieurs commandeurs d'Allemagne reconnurent Urbain. Ce pape, pour se venger du grand maître, le déclara déchu de sa dignité, et nomma de son autorité frère Richard Caracciolo , prieur de Capoue, pour remplir cette éminente dignité. Ainsi il se trouva en même temps dans l'Ordre deux grands maîtres , comme il y avait deux papes dans l'Église ; mais, si l'on en

excepte l'Italie et l'Angleterre , l'Ordre demeura attaché à l'obédience de Clément et soumis au gouvernement d'Hérédia.

Le grand maître, rendu à son Ordre, montra que l'adversité l'avait rendu désintéressé, modeste, plein de zèle, toujours animé de l'esprit de la religion, atleniif sur sa conduite, et n'ayant pour objet que le bien de ses frères , la manutention de la disci plîne et sa propre sanctification. Pour réparer les désordres qui s'étaient introduits dans l'Ordre, il se rendit à la cour d'Avignon, auprès du pape Clément, qui convoqua successivement plusieurs chapitres que le grand maître présida , et où il s'efforça de ranimer dans sos religieux l'esprit d'union et de charité. Ces tentatives produisirent quelque bien 5 mais comme il n'était pas suffisant, Mérédia sacrifia à l'Ordre une partie de ses grandes richesses, et fit passer à Rhodes et à Smyrne des vaisseaux chargés de sommes considérables, de vivres et d'armes.

(1309) Le grand maître mourut à Avignon en 1399, dans une extrême vieillesse, après avoir tenu le gouvernement de son Ordre dix-neuf ans et huit mois. Pendant sa vie privée , il fut aussi grand capitaine qu'adroit courtisan , avide de biens et d'honneurs, et sacrifiant tout à l'élévation de sa famille. Depuis sa promotion à la dignité de grand maître, ce fut, pour ainsi dire, un autre homme ; et il aurait été à souhaiter ou qu'il ne fût jamais entré dans l'Ordre, ou que la condition humaine lui eût permis de n'en quitter jamais le gouvernement.

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