LIVRE VI
Les chevaliers de Rhodes entrent dans ane ligne contre Bajazet. — Lutte contre Tamerlan.— Les Égyptiens attaquent vainement l'Ile de Rhodes. — Premières tentatives de Mahomet contre l'Ordre. — Siège de Rhodes par Misach Paléologue. — Défense héroïque des chevaliers. — Mort de Mahomet. — Le prince Zizim. — Mort du grand maître d'Aubusson.
La nouvelle de la mort du grand maître Hérédia ne fut pas plu tôt arrivée à Rhodes , que le corps des religieux qui se trouvèrent dans cette île s'assembla pour lui donner un successeur. Le choix des électeurs tomba sur frère Philibert de Naillac, grand prieur d'Aquitaine , seigneur également révéré par sa sagesse et par sa valeur.
A peine le nouveau prince de Rhodes avait-il pris possession de sa dignité , qu'il fut sollicité d'entrer dans une ligue contre Rajazet , premier du nom , et cinquième sultan de la dynastie des Turcs ottomans, qui menaçait la Hongrie d'une cruelle invasion.
Les princes alliés passèrent le Danube, et obtinrent quelques faciles avantages sur les troupes que Bajazet avait laissées en Bulgarie ; ces premiers succès inspirèrent à Sigismond, roi de Hongrie, une confiance téméraire qui lui fil entreprendre le
siège de Nicopolis , plaee forte commandée par Dogamberg , un des principaux capitaines de Rajazet. Le relâchement et l'indiscipline se mirent dans le camp, et Bajazet était à une journée de la ville assiégée, que les chrétiens le croyaient encore dans la Natolie. Une bataille terrible eut lieu ; les chevaliers français, qui n'avaient pas voulu écouter les conseils de Sigismond , obtinrent d'abord quelques avantages sur les premières troupes que Bajazet leur opposa; mais leur valeur indisciplinée vint se briser contre le gros de l'armée infidèle, et ils furent tous massacrés ou faits prisonniers. Les Hongrois et les chevaliers de Rhodes ne purent ensuite résister à une aimée victorieuse : presque tous les chevaliers moururent en combattant vaillamment. Le roi et le grand maître auraient eu le même sort s'ils n'eussent trouvé une barque de pêcheur dans laquelle ils se jetèrent, et qui les conduisit à l'embouchure du fleuve ; là ils aperçurent la flotte chrétienne, et prirent une galère de la Religion qui les ramena à Rhodes.
(1399) Comme Rajazet continuait le cours de ses conquêtes , qui menaçaient de s'étendre sur tout l'empire grec , Thomas Paléologue , despote de Morée et frère de l'empereur grec, se retira aussi à Rhodes , que le roi de Hongrie venait de quitter Le prince grec ne fut pas reçu moins honorablement que le roi de Hongrie dans une île servant alors d'asile à tous les princes chrétiens qui étaient persécutés par les infidèles. Paléologue, se défiant
de ses forces et peut-être de son courage, vendit la Morée à l'ordre de Saint -Jean, et convint avec le grand maître el le conseil de leur livrer Corintho , Sparte et les principales villes de celte grande province. Il en reçut le prix dont on était convenu , partie en argent el le reste en pierreries.
(1401) Des commissaires de l'Ordre s'embarquèrent aussitôt pour aller en prendre possession ; les habitants de Corinthe les reçurent avec beaucoup de joie ; mais ceux de Sparte, excités par l'évêque grec, refusèrent de les admettre dans leur ville: les commissaires revinrent donc à Rhodes.
Le despote , qui était déjà fatigué de vivre en particulier, rendit une partie de l'argent et revint à Sparte, où il fut très-bien reçu. L'Ordre eut beaucoup de peine à retirer du prince grec l'argent qu'on lui avait donné.
Cependant Bajazet continuait le siège de Constan tinople, et il s'en serait rendu maître, si Tamerlan, grand kan des Tartares , ne s'était avancé pour mettre un terme à ses conquêtes. La bataille entre ces deux chefs infidèles se livra au pied du mont Stella, et dans la même place où Pompée avait autrefois vaincu Mithridate. Bajazet fut vaincu et pris par son ennemi ; il mourut dans les fers, traîné comme un trophée à la suite de son vainqueur.
Tamerlan voulut aussi se soumettre tous les autres princes de la Natolie ; il ne trouva de résistance que chez le grand maître de Rhodes et ses chevaliers , qui , quoique ennemis irréconciliables
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des Turcs, ne voulurent point fléchir sous la puissance du Tartare. Ce fut le sujet pour lequel il leur déclara la guerre. Ne pouvant aller assiéger Rhodes , il s'attacha à la ville de Smyrne , habitée par les chevaliers.
Tamerlan , effrayé par les lenteurs d'un siège , se contenta, pour sa gloire, de demander seulement que le chevalier qui commandait dans la place souffrît qu'il arborât ses enseignes sur ses tours; mais ce chevalier ayant rejeté avec mépris cette proposition, il fallut que le sort des armes en décidât. Tamerlan fit investir la place et commencer les travaux de la sape ; les chevaliers les interrompaient par de fréquentes sorties, dans lesquelles ils se couvrirent de gloire. Enfin le Tartare, irrité, ordonna un assaut général; on se battit avec fureur pendant toute une journée et toute une nuit sur les brèches; enfin, malgré l'héroïque résistance des chevaliers, la ville fut emportée.
Tamerlan, suivant sa coutume, fit égorger tous les habitants et raser la place. Il en usait d'une manière si cruelle pour intimider ceux qui refusaient de lui ouvrir leurs portes. Quand il avait mis le siège devant une place, on arborait, le premier jour, un étendard blanc sur sa tente , pour marquer qu'il était disposé à traiter avec clémence ceux qui se rendraient sur-le-champ ; le lendemain , ce signal était de couleur rouge, pour faire entendre qu'il voulait du sang, et qu'il en coûterait la vie au gouverneur et aux principaux officiers de la
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garnison ; mais le troisième jour on arborait un étendard noir, pour déclarer qu'il fallait que tout pérît et que la ville même fût entièrement détruite. Malgré les précautions que sa cruauté lui rit prendre , plusieurs chevaliers lui échappèrent avec un grand nombre de soldats , qui . voyant la ville prise, se jetèrent à la mer et gagnèrent les vaisseaux à la nage.
(1415) Tamerlan, qu'on peut regarder comme un autre Attila et comme un fléau de Dieu , avait l'intention de passer en Europe -, mais ayant appris qu'un roi des Indiens était entré en Perse , il revint sur ses pas et se retira dans sa ville de Samarcande, où il mourut peu de temps après.
Pendant la guerre qui éclata entre ses enfants et les fils de Bajazet, dont le projet était de reconquérir les États de leur père, le grand maître forma le dessein de s'emparer d'un ancien château situé en terre ferme, à douze milles de l'île de Lango, qui appartenait à la Religion , et sur les ruines d"Halicarnasse. Naillac monta lui-même sa flotte, courut les côtes de la Carie, aborda dans le golfe, entra dans le port, débarqua ses troupes , surprit et attaqua une garnison de Tartares que Tamerlan avait laissée dans cette place, et s'en rendit maître; mais en ayant reconnu la faiblesse, il en fit construire une nouvelle, qu'il fît bâtir sur un roc, à la pointe d'une presqu'île qui s'avançait dans la mer: il la nomma le château de Saint-Pierre, et les Turcs l'appelèrent depuis Bïdron. Il la revêtit de toutes les fortifications que l'art put inventer. Ce
châlcau communiquait par des signaux avec les îles de Lango et de Rhodes , et servait d'asile aux esclaves chrétiens échappés des chaînes des infidèles.
A celte époque on voyait constamment rentrer dans le port de Rhodes les bâtiments de la Religion chargés des prises qu'ils faisaient sur les infidèles, et notamment sur les sujets du Soudan d'Egypte. Ce prince envoya un ambassadeur à Rhodes pour faire des propositions de paix ; et comme les chevaliers étaient à la veille d'entrer dans une ligue avec les princes chrétiens contre le Turc, on consentit à entrer en pourpaiier avec l'envoyé, et l'on conclut le traité, dans lequel le grand maître donna la loi. En effet, il obtint le droit de clore de murailles le Saint-Sépulcre; de tenir dans Jérusalem, en tout temps, six chevaliers affranchis de tout tribut, qui pourraient recevoir dans leur maison les autres chevaliers et les pèlerins que la dévotion conduirait dans la sainte cité. Il lut en outre convenu que l'Ordre pourrait racheter les esclaves chrétiens en payant le même prix qu'ils auraient coûté à leurs patrons, ou en donnant en échange un Sarrasin pour un chrétien; que le grand maître tiendrait des consuls à Jérusalem, à Rama et dans Alexandrie; enfin, que les vaisseaux de la Religion pourraient tirer des grains des Étals du soudan.
(1421) Peu de temps après le grand maître tomba malade, et finit ses jours avec une tranquillité qu'on peut regarder comme un présage de la fé-
licite que le Ciel lui destinait. Sa place fut remplie par frère Antoine Fluvian ou de la Rivière, lieutenant de son prédécesseur. La paix dont la Religion avait joui pendant les dernières années fut troublée par différentes entreprises des infidèles, et les chevaliers se virent attaqués successivement par les Turcs de l'Asie et par les Sarrasins d'Egypte.
(1428) Le soudan d'Egypte Alnazer-al-Dalier avant fait une descente dans l'île de Chypre, le grand maître envoya des secours importants à Lusignan , roi de Chypre. Malgré cet appui, les chrétiens furent défaits dans une grande bataille, et le roi emmené prisonnier à Alexandrie. Alors les chevaliers se rendirent en plus grand nombre à Chypre, et leur valeur arrêta les progrès des Égyptiens. L'Ordre paya en outre la plus forte partie de la rançon du roi. En même temps le Soudan renouvela le traité de paix avec l'Ordre; mais il préparait en secret une attaque formidable contre Rhodes. Le grand maître, qui en fut instruit, appela un si grand nombre de chevaliers, et prépara si bien ses moyens de défense, que le Soudan crut devoir différer son entreprise.
(1437) Le grand maître Antoine Fluvian fut enlevé par la mort au milieu de ces sages dispositions; son dernier acte fut d'envoyer au trésor le reste de sa fortune et le fruit de ses épargnes. Les suffrages des chevaliers décernèrent ensuite la grande maîtrise au frère Jean de Lastic, grand prieur d'Auvergne.
A peine arrivé à Rhodes, le grand maître apprit que le Soudan avait repris ses projets contre l'Ordre; et, ce qui était plus fâcheux, on pensait qu'Amurat H , empereur des Turcs , approuverait cette entreprise, ou du moins ne s'y opposerait pas. Jusque alors la jalousie de ces deux puissances voisines avait été d'un grand secours aux chevaliers, qui faisaient des trêves avec l'une d'elles pendant qu'ils étaient en guerre avec l'autre.
(1440) Le Soudan mit en mer une flotte considérable composée de dix-huit galères, d'un grand nombre de vaisseaux de différentes grandeurs, bien armés et chargés d'un nombre considérable d'arbalétriers ei de troupes de débarquement. le premier effort de ses armes tomba sur une petite île appelée Chàteauroux, où les chevaliers avaient construit une forteresse que les Égyptiens ruinèrent; ceux-ci se rembarquèrent ensuite, et parurent devant Rhodes le 25 septembre 1440.
Les chevaliers et les habitants de Rhodes bordaient le rivage, déterminés à s'opposer à la descente des infidèles; la flotte de l'Ordre, commandée par le maréchal, sortit du port en bonne ordonnance et présenta le combat; mais on se contenta de se canonner de part et d'autre, et la flotte égyptienne s'éloigna pendant la nuit. Le dessein des infidèles était de surprendre l'île de Lango; le maréchal , qui s'en douta, les prévint, et, s'étant avancé à force de rames jusque sous le canon du château de Lango , il présenta une seconde fois la bataille.
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L'amiral égyptien, étonné, gagna une île qui appartenait aux Turcs, et s'y fortifia à l'aide des habitants. Le maréchal ne laissa pas de l'y attaquer et de lui faire perdre beaucoup de monde. Le mauvais temps l'ayant forcé à s'éloigner, les Égyptiens en profitèrent pour sortir de ces mers ; ils gagnèrent l'île de Chypre, et, dans une descente qu'ils y firent, ils mirent le feu à lagrande eommanderie de l'Ordre; ce fui tout l'avantage que le Soudan remporta d'un armement qui lui avait coûté des sommes considérables.
(1444) Le Soudan chercha à amuser le grand maître par des traités et des négociations, mais tout à coup une flotte considérable parut de nouveau à la hauteur de l'île de Rhodes, et y débarqua dix-huit mille hommes d'infanterie, sans compter un gros corps de cavalerie et de mamelucks. Tout ce qu'on trouve écrit dans les registres de la chancellerie sur cet événement, c'est que le siège dura quarante jours; que les infidèles battirent la place avec une artillerie nombreuse; qu'il y eut plusieurs assauts où ils furent toujours repoussés, et que leur général, ayant vu péiir la meilleure partie de ses troupes, se rembarqua avec les débris de son armée.
Le grand maître, craignant de nouvelles attaques, envoya son neveu auprès des princes de l'Europe, pour en obtenir des secours; mais voyant qu'il ne devait rien attendre d'eux, il fit ia paix avec le soudan d'Egypte.
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Le grand conseil de l'Ordre voyait avec douleur le peu de soumission de la plupart des prieurs d'Europe, qui retenaient leurs responsions, au lieu de les faire passer au trésor de l'Ordre, ruiné par la guerre contre les Sarrasins; on ne vit d'autre remède à ce mal que d'investir le grand maître d'une autorité souveraine et d'une espèce de dictature. Lastic n'accepta qu'à condition que cet état de choses durerait seulement trois ans, et il fit un tel usage de son autorité, que tous les désordres cessèrent. Il avait commencé par se dépouiller lui-même et sacrifier les grands biens attachés à sa dignité.
Mahomet le Grand avait succédé à son père, Arnurat II; ce jeune prince, cruel et ambitieux, après s'être emparé de Constantinople, crut que tous les princes d'Asie devaient fléchir devant sa puissance; il commença par exiger un tribut des chevaliers de Rhodes.
Le grand maître, après avoir pris l'avis du conseil, lui répondit que son Ordre était composé d'un corps de religieux militaires, qui, en cette qualité, dépendaient par leur profession du souverain pontife des chrétiens; que leurs ancêtres, par leur valeur et au prix de leur sang, avaient conquis l'île de Rhodes et les îles voisines, dont aucun prince ne leur avait disputé la souveraineté; que, par son élection à la grande maîtrise, elle avait été mise en dépôt entre ses mains; qu'il en était comptable à ses frères et à leurs successeurs, et qu'il sacrifierait avec joie sa vie, plutôt que de donner atteinte
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à l'indépendance et à la liberté de la Religion.
Ce sage grand maître et son conseil, ne doutant pas qu'une réponse si ferme n'attirât les armes du sultan dans leurs États, eurent recours aux princes ohrétiens • et ils rirent cette démarche plutôt pour n'avoir rien à se reprocher, que dans l'espérance d'un secours prompt et bien effectif. Le commandeur d'Aubusson, delà langue d'Auvergne, fut nommé pour ambassadeur près Charles VII, qui régnait alors en France. Le grand maître, qui connaissais son zèle pour la Religion, fit ce choix, et ce fut la dernière action de son magistère. Il mourut accablé d'années, après avoir tenu le gouvernail, dans des temps difficiles et orageux , avec autant de prudence que de fermeté.
Frère Jacques de Milly, grand prieur d'Auvergne, succéda au grand maître de Lastic; il était alors dans son prieuré.
Ce prince partit en diligence pour Rhodes, et y arriva heureusement le 20 août de l'année 1454 : sa présence y était bien nécessaire. Mahomet, le plus fier et le plus superbe de tous les hommes, irrité de la réponse courageuse que les chevaliers avaient faite à son ambassadeur, avait juré leur perle et la destruction de Rho'des; et, dans l'impatience de s'en venger, il venait d'envoyer, comme les avantcoureurs de sa fureur, trente galères, qui par son ordre avaient ravagé les côtes des îles de la Religion.
(H56) Mahomet avait mis le siège devant la ville
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de Bellegrade, mais il fut obligé, par la belle défense du général Huniade, de renoncer à son entreprise et de regagner Constantinople avec précipitation. Pouf surcroît de chagrin, il apprit que pendant la campagne les chevaliers de Rhodes, pour faire diversion, avaient ravagé les côtes de ses États, bloqué ses ports, causé de grands dommages au commerce de ses sujets, et assuré celui des chrétiens.
Le sultan, pour se venger des chevaliers, mit en mer une puissante flotte chargée de dix-huit mille hommes de débarquement, avec ordre de porter le fer et feu dans toutes les îles de la Religion. L'amiral aborda d'abord à l'île de Cos ou Lango : il y assiégea un château fortifié, appelé Landimachio. Les Turcs ballirent la place avec un grand nombre de canons et de mortiers, et, ayant fait brèche, ils montèrent en foule à l'assaut. Ils se flattaient d'emporter ce cbâteau sans beaucoup de résistance; mais ils trouvèrent sur la brèche un bon nombre de chevaliers qui les repoussèrent, et qui, en roulant des pierres, et faisant tomber sur les assiégeants de l'huile bouillante et du plomb fondu, en firent périr les plus braves au pied des murailles. Une sortie faite ensuite à propos acheva de jeter le trouble et le désordre dans les troupes des inlidèles, qui se rembarquèrent avec plus de précipitation et d'empressement qu'ils n'avaient couru à l'assaut.
Le commandant, sans se rebuter d'un si mauvais succès, crut qu'il serait plus heureux contre les ha-
bitants de l'île Simia ou des Singes : il en assiégea le château; et pour ne pas hasarder ses troupes, il l'attaqua par des mines secrètes qu'il conduisit jusqu'au milieu de la place. Mais son entreprise ayant été découverte à temps, il rencontra des chevaliers qui, ayant contre-miné, éventèrent la mine, taillèrent en pièces les mineurs avec les troupes qui les soutenaient, et forcèrent les infidèles à se rembarquer. De là ils s'approchèrent de l'île de Rhodes; ayant mis quelques soldais à terre, l'amiral leur ordonna d'entrer dans le pays avec le moindre bruit qu'ils pourraient, de tâcher de reconnaître la garde que l'on faisait dans l'île, el s'il y avait des troupes le long de la côte.
Ces espions s'avancèrent dans les terres sans être découverts : tout leur parut tranquille et sans défiance, et ils s'aperçurent qu'un bourg voisin appelé Archangel, très- peuplé et le plus riche de l'île, n'avait que de faibles défenses : là-dessus ils tirent les signaux que l'amiral leur avait prescrits. Ce général ne les eut pas plutôt aperçus , qu'il mit toute son infanterie dans des vaisseaux plats. Dès que les infidèles furent débarqués, ils marchèrent droit à ce bourg, surprirent les habitants, tuèrent ceux qui se mirent en défense, tirent esclaves les autres; mais, dans la crainte de s'attirer toutes les forces de la Religion, l'amiral turc, après avoir ravagé la campagne, se rembarqua brusquement. Il fit une pareille exécution dans les îles de Lerro , de Calamo , de Nissara, de Lango et de Simia, par où il repassa à
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son retour de Rhodes. Comme ces îles étaient la plupart sans défense, il ravagea la campagne, arracha les vignes, coupa les arbres fruitiers, enleva les habitants qu'il put surprendre; et, après avoir laissé partout des marques de sa cruauté, il reprit la route de Conslantinople.
Pour éviter de pareilles surprises, le chapitre ordonna que cinquante chevaliers résideraient dans le château de Saint-Pierre; qu'on en mettrait vingt-cinq dans l'île de Lango-, que quarante autres chevaliers monteraient la galère qui était de garde en tout temps dans le port de Rhodes ; et le grand maître , de son côté, fit construire un fort dans le bourg d'Àrchangel pour la sûreté des habitants.
Ces précautions étaient d'autant plus nécessaires, qu'outre la guerre que la Religion avait à soutenir contre les Turcs, on était à la veille d'une rupture avec le Soudan d'Egypte, par suite de la protection que l'Ordre accordait au roi légitime de Chypre.
A cette époque encore , les chevaliers eurent à se défendre contre les Vénitiens , qui , pour de légers intérêts de commerce , firent une descente dans l'île de Rhodes , et y commirent plus de ravages et de cruautés que n'avaient jamais fait les barbares.
(1461) Le grand maître mourut dans ces circonstances, et eut pour successeur lî ère Pierre-Raymond Zacosta , qui fut obligé , pour apaiser des divisions survenues entre les chevaliers au sujet des places qui appartenaient à chaque nation dans le conseil, de créer une nouvelle langue pour les Castillans et
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les Portugais; de cette manière il se trouva depuis huit langues dans la Religion.
Raymond Zacosta , voyant Mahomet occupé au siège de Trébizonde, fit construire un nouveau fort sur des rochers avancés dans la mer , destiné à défendre le port de Rhodes. Ce prince n'épargna rien pour rendre le travail solide ; et cette forteresse fut appelée tour de Saint-Nicolas, à cause d'une chapelle dédiée à ce saint qui se trouva enclavée dans l'enceinte du fort.
(1467) Le grand maître mourut à Rome, où il s'était rendu pour un chapitre convoqué par le pape; il eut pour successeur Jean-Raptiste des Ursins. Ce nouveau grand maître appela à Rhodes, par une citation particulière, les plus braves et les plus expérimentés chevaliers , à l'aide desquels il repoussa victorieusement un armement de trente galères envoyé contre l'Ordre parle .sultan.
(1470) Mahomet venait de s'emparer de Nègrepont, qu'il avait rempli de carnage et d'horreur. Furieux d'avoir vu les galères de la Religion dans la flotte vénitienne qui devait secourir l'île , le sultan envoya à Rhodes déclarer la guerre à feu et à sang, jura de tuer de sa main le grand maître et d'exterminer tous les chevaliers qui tomberaient en sa puissance.
(1470) Le grand maître des Ursins mourut le 3 juin 1476; tous les suffrages des électeurs se réunirent dans la personne du frère Pierre d'Aubusson, grand prieur d'Auvergne, qui depuis longtemps était l'âme du conseil de l'Ordre.
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Mahomet, voyant ses projets découverts , voulut donner le change au grand maître, en lui envoyant une ambassade qui feindrait de négocier la paix avec lui. D'Aubusson, comprenant la ruse du sultan, sembla s'y laisser prendre, et conclut une trêve provisoire de trois mois, pour donner aux chevaliers d'Occident le temps de se rendre à Rhodes. En même temps il conclut des traités de paix plus réels avec le Soudan d'Egypte et le roi de Tunis.
Cependant les chevaliers de l'Ordre et même des séculiers arrivaient chaque jour à Rhodes; on tint un chapitre général qui décerna à d'Aubusson une espèce de diclature qu'il ne put se dispenser d'accepter. Il nomma quatre capitaines généraux, appelés capitaines de secours, qui devaient commander chacun dans le quartier qui leur fut assigné. Il fit abattre les maisons de campagne , les arbres et les villages qui se trouvaient dans les environs de la ville , et dont un assiégeant pouvait tirer parti ; par ses ordres on coupa tout le fourrage et l'on ramassa tous les grains qui se trouvaient dans l'île ; il faisait sans cesse ajouter aux fortifications, et inspira à tous les habitants une émulation si héroïque, que les femmes mêmes et les enfants travaillaient aux retranchements qu'il avait ordonnés.
Mahomet ne dissimula pas longtemps ses projets contre Rhodes ; il était encouragé à cette conquête par son grand visir ou premier pacha, appelé Misach Paléologue, prince grec qui s'était fait mahomélan. Il avait appelé auprès de lui
trois renégats sur l'adresse desquels il comptait beaucoup , et parmi lesquels se trouvait un ingénieur allemand nommé Georges Frapan , qui lui remit un plan fort exact de Rhodes et de ses environs.
Le sultan voulut que, sans attendre la grande armée, le pacha allât lui-même reconnaître la place. En effet, ce général fit une tentative contre Rhodes, et une autre contre l'île de Tilo ; toutes les deux échouèrent complètement.
Ce ne fut que vers la fin d'avril que la grande flotte des infidèles partit de Callipoli , passa le détroit, entra dans la rivière de Lycie , et se trouva à la vue de l'île de Rhodes. On comptait dans cette flotte cent soixante vaisseaux de haut bord , sans les felouques, les galiotes et les vaisseaux plats et de transport : on ne parlait pas moins que de cent mille hommes dans l'armée de terre. Ce formidable armement arriva entin devant Rhodes le 23 du mois demai 1480.
La capitale de l'île de Rhodes , et qui en porte le nom, est située au bord de la mer, et sur la pente d'une colline, qui en ce temps- là était couverte d'orangers, de grenadiers et de vignobles. Cette place était entourée d'une double enceinte de murailles, et fortifiée de distance en dislance par de grosses tours. Un rempart soutenait ces murailles et ces tours en dedans de la ville : en dehors on trouvait un fossé large et profond. Cette place eyait deux ports , dont le premier servait de retraite aux
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galères : son embouchure était défendue par la tour de Saint-Nicolas, construite à l'extrémité d'un môle qui s'avançait de trois cents pas dans la mer. Les grands vaisseaux occupaient l'autre port, qui était fortifié par deux tours, l'une appelée la tour de Saint-Jean, et l'autre la tour de Saint-Michel. On prétend que c'était en la place de ces deux tours et sur deux rochers qui se regardent , qu'étaient autrefois posés les deux pieds de ce fameux colosse de bronze qui passait pour une des sept merveilles du monde.
Le bord de la mer était alors couvert des vaisseaux des Turcs , qui , par des décharges continuelles de leur artillerie, tâchaient de favoriser la descente des troupes. Le canon de la ville et des forts y répondait de son côté, et les chevaliers, emportés par leur courage, pour prévenir et pour arrêter les Turcs, s'avançaient l'épée à la main dans l'eau jusqu'à la ceinture. 11 y eut bien du sang répandu dans cette première occasion; mais, malgré tous les efforts des chrétiens, il fallut que leur courage cédât &u grand nombre des infidèles. Ces barbares se partagèrent , et pendant qu'une partie occupait toutes les forces des chevaliers , le plus grand nombre aborda en foule dans les endroits éloignés et moins défendus. Tous enfin prirent terre.
De ces légères escarmouches qui n'avaient rien de décisif, il en fallut venir à des attaques plus régulières. L'ingénieur allemand , après avoir reconnu
tous les dehors de la place, conseilla au pacha de s'attacher d'abord à la tour de Saint- Nicolas , et il lui Ht espérer qu'il serait bientôt maître du port et de la ville , s'il pouvait emporter cette forteresse. Paléologue , suivant son avis, mil aussitôt en batterie trois grosses pièces d'artillerie près de l'église de Saint-Antoine, lesquelles commencèrent à battre la tour. Le grand maître, de son côté, fit dresser une contre -batterie dans le jardin de la langue d'Auvergne, qui ne faisait pas un moindre feu. Ce n'était encore qu'un léger prélude de l'horrible tonnerre qui se .fit entendre quand le pacha eut mis en batteries ce nombre prodigieux de canons de toute grandeur, qu'il avait fait amener dans son camp.
L ingénieur allemand, pour joindre l'artifice à la force ouverte et pour reconnaître les endroits faibles de la place, de concert avec le général turc, se présenta le lendemain, comme un transfuge, sur le bord du fossé; et, avec une posture suppliante, comme s'il eût craint d'être repris, il conjura la garde de lui faire ouvrir promptement le guichet. Le grand maître, en ayant été averti, permit qu'on le laissât entrer , et il fut aussitôt conduit à son palais. C'était un homme de haute taille , bien fait , de bonne mine, adroit dans ses discours, et qui, sous un extérieur ingénu, cachait toute l'adresse d'un habile fourbe.
Pour gagner la confiance du grand maître, et pour se l'aire de celte confiance un degré à la tra-
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bison qu'il méditait, il lui donna plusieurs avis importants pour la défense de la place.
Le grand maître, pour ne rien hasarder, ordonna aux officiers d'artillerie do tâcher d'en tirer toutes les lumières qu'ils pourraient pour la défense de la place, mais en même temps de l'observer comme un espion. Le pacha, en attendant le succès de sa trahison et de leur intelligence mutuelle, continua de battre la tour de Saint -Nicolas avec sa plus grosse artillerie.
Cependant le grand maître , qui n'ignorait pas que le salut de la ville dépendait de la conservation de ce fort, y fit entrer l'élite des chevaliers. Après qu'ils eurent travaillé jour et nuit à se retrancher, on dressa des batteries pour défendre la brèche. Le grand maître, ayant reconnu qu'en certains endroits la mer était quelquefois si basse , que les Turcs pourraient la passer à gué et monter sur le môle, fit jeter au fond de l'eau des tables el des planches toutes hérissées de clous et de pointes de 1er. On prépara en même temps des brûlots au pied des rochers qui environnaient la tour, pour mettre le feu aux galères ennemies qui en approcheraient de trop près. Un corps de chevaliers français et espagnols se plaça par son ordre dans le fossé pour en défendre les approches, ou, au moindre signal, se jeter dans le fort et secourir la garnison. Après toutes ces précautions , ce prince , ne se reposant encore que sur lui-même de la défense d'une place si importante , s'y enferma avec le vicomte de
Monteil,son frère, et d'autres volontaires, qui voulurent partager avec lui le péril manifeste où il allait s'exposer.
En effet, le pacha ordonne l'assaut pour le lendemain 9 juin, et, deux heures avant le jour, ses galères et des bâtiments légers chargés d'infanterie s'avancent avec un vent favorable vers la tour. Ils joignent bientôt le môle; leurs soldats se jettent à terre en poussant de grands cris; et, malgré tout le i'eu de différentes balieries qu'il leur fallut essuyer, ils se présentent fièrement à l'escalade. La difficulté de la montée leur fit prendre des échelles, et, les appuyant d'un air intrépide contre un tas de pierres que le canon avait fait crouler, et qui servait à la place comme d'avant- mur, ils montèrent à l'assaut le sabre à la main, avec une résolution capable d'étonner d'autres hommes que les chevaliers. Le grand maître était sur la brèche, et faisait en même temps l'office de capitaine et de soldat.
Qui pourrait raconter toutes les actions d'une valeur déterminée que firent les guerriers de chaque parti? Enfin le feu, plus fort et plus redoutable que les hommes, décida du succès de cette terrible attaque. Les brûlots de la Religion embrasèrent plusieurs galères des Turcs; l'artillerie de la ville en foudroya d'autres, et les chevaliers firent un si grand feu de mousqueterie, que les infidèles, après avoir perdu leurs principaux chefs , furent obliges de prendre la fuite.
Ce mauvais succès ne rebuta point le paeha, il
n'en fut q;ie plus animé contre les chevaliers; mais il tourna ses efforts conire le corps de la place. On lit par son ordre deux attaques en même temps; la véritable avait pour objet la muraille des Juifs: le pacha fit dresser plusieurs batteries pour la ruiner, et quoique, au rapport des historiens du temps, elle eût jusqu'à 28 pieds d'épaisseur, comme elle était ancienne , et qu'elle ne se trouva point terrassée, l'effort de l'artillerie l'ébranla bientôt. Le grand maître, pour prévenir les Turcs s'ils se présentaient à l'assaut, fit abattre plusieurs maisons, et creuser en leur place un fossé large et profond : derrière ce fossé on éleva une nouvelle muraille de briques, soutenue d'une épaisse terrasse, ouvrage qui semble incroyable par le peu de temps qu'on employa à le mettre en sa perfection. Mais comme il n'y avait personne qui n'en connût la nécessité, et le péril où la ville était exposée, tout le monde y travaillait avec une égale ardeur. Le grand maître lui-même, et les plus anciens commandeurs, à son exemple , faisaient l'office de manœuvres et de pionniers. Tous les habitants , sans distinction d'âge, de sexe ou de condition, travaillaient jour et nuit. Les religieuses mêmes servaient les travailleurs avec un zèle incroyable.
Cependant l'artillerie des infidèles battait continuellement la muraille, rien ne résistait à leurs basilics et à leurs gros canons , et le bruit s'en faisait entendre à cent milles en mer. Il partait en même temps de leurs mortiers des pierres d'une énorme
grosseur, qui, après avoir été poussées dans l'air par la violence de la poudre, retombaient dans la ville et sur les maisons, en perçaient le comble, pénétraient jusque dans les différents étages, et écrasaient tout ce qu'elles rencontraient.
Le grand mailre, pour mettre surtout les femmes et les enfants en sûreté, leur ordonna de se retirer dans un endroit de la ville le plus éloigné des batteries , et qui était à l'occident entre les maisons et le rempart. On posa sur cet endroit de grosses poutres en forme de toit , qu'on rendit si solide et si épais, qu'on n'eut plus rien à craindre des plus grosses pierres-, et, pour rendre le cbangeau pacha en même monnaie, le grand maître, aidé de ses plus habiles ingénieurs , fit faire par les charpentiers de la ville une machine de bois qui jetait pareillement des quartiers de pierre d'une prodigieuse grosseur: ces pierres , non- seulement écrasaient les soldats qui se trouvaient sous leur portée ; mais par leur poids elles ouvraient les sapes , et allaient chercher les travailleurs jusqu'au fond des mines. Les chevaliers nommèrent cette machine par raillerie le tribut, faisant allusion à celui que Mahomet avait voulu exiger de la Religion, et pour l'avertir que c'était la seule espèce de paiement qu'il en dût espérer.
Cependant le général des infidèles poussait vivement le travail de ses approches, et son artillerie ayant fait de grandes brèches, il les envoya reconnaître dans le dessein de faire monter ses troupes à
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l'assaut ; mais il fui bien surpris d'apprendre que les chevaliers avaient fait un fossé profond, et élevé un nouveau mur derrière l'ancien.
Le pacha, outré de trouver dans la personne seule du grand maître des obstacles continuels à toutes ses entreprises, résolut de s'en défaire à quelque prix que ce fût, et de le faire périr par le fer ou le poison. Pour un si lâche dessein, il jeta les yeux sur deux transfuges de la garnison, et qui, depuis leur désertion , avaient renoncé à la foi. Ces deux renégats, séduits par les promesses magnifiques du pacha, rentrèrent dans la ville comme s'ils se fussent échappés des fers des infidèles , après avoir été pris dans une sortie. On les reçut dans la place avec joie et sans la moindre défiance. Ces scélérats s'applaudissaient déjà du succès qu'ils espéraient dans leur entreprise ; mais l'un d'eux s'étanl ouvert de son dessein à un secrétaire du grand maître, qui semblait mécontent de ce prince, les deux transfuges furent déchirés et mis en pièces par le peuple.
Le pacha, sans se rebuter du mauvais succès qu'avait eu un si lâche et si honteux dessein, revint à la force ouverte, et, sans quitter l'attaque du quartier des Juifs, reprit le premier projet de l'Allemand, qui était de pousser à bout l'entreprise de la tour de Saint-Nicolas.
Un canal assez étroit séparait cette tour de l'endroit où campaient les infidèles, et pour l'attaquer il fallait traverser ce petit bras de mer, qui formait
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un des golfes dont nous avons parlé. Pour cet effet, on construisit un pont qui allait du pied de l'église de Saint-Antoine jusqu'à la tour; et, pour le pouvoir conduire et en faire poser un bout à la pointe du môle de Saint-Nicolas , un ingénieur turc, à la faveur de la nuit, porta en cet endroit une ancre qu'il attacha au pied d'un rocher qui était couvert de l'eau de la mer, et dans l'anneau de cette ancre il passa ensuite un gros câble répondant à la tête du pont, et qui , par le moyen d'un cabestan , le devait faire avancer. Mais un matelot anglais dont l'histoire n'a pas dédaigné de nous conserver le nom , et qui s'appelait Gcrvais Roger, s'étant par hasard trouvé en cet endroit, et ayant vu sans se montrer toute la manœuvre de l'ingénieur turc, le laissa partir et s'éloigner, plongea aussitôt dans la mer, détacha adroitement le câble qu'il laissa sur le rivage, retira l'ancre, et l'apporta au grand maître, qui le récompensa magnifiquement. Les Turcs, après que leur pont fut en état, voulurent le faire avancer par le moyen du câble, mais ils s'aperçurent bientôt, par la facilité avec laquelle il revint à eux, que leur stratagème avait été découvert et rendu inutile.
Le pacha, pour suppléer à cet expédient, fit venir quantité de barques qui soutenaient ce pont flottant, et le remorquèrent pendant toute la nuit jusqu'au bord du môle, où il alla s'appuyer. Les soldats se jetèrent sur le môle, et filaient successivement par ce pont , en même temps que les ga-
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Hôtes et d'autres bâtiments légers débarquaient d'un autre côté différentes compagnies composées des plus braves de l'armée. Tous se flattaient de surprendre les chrétiens; mais d'Aubusson, qui avait prévu cette seconde attaque, après avoir renforcé la garnison et bordé la muraille d'intrépides arquebusiers et d'une artillerie nombreuse , les attendit de pied ferme sur la brèche. Au bruit que firent les Turcs en se jetant sur le môle , on fit par son ordre , et malgré les ténèbres, de si furieuses décharges de tous côtés, qu'il y périt un grand nombre de ces infidèles.
Le pacha, qui conduisait en personne celte entreprise, pour ne pas laisser plus longtemps ses soldats exposés au feu de la forteresse, les fit avancer jusqu'au pied du fort , et du côté où son artillerie avait fait de grandes ouvertures. On en vint bientôt aux mains , et , sans se voir qu'à la lueur des pots à feu , des grenades et de la mousquelerie , le combat fut long et opiniâtre. Le pont, les galioles fournisnissaient continuellement aux Turcs des troupes fraîches; jamais ces infidèles n'avaient fait paraître tan L de valeur et un courage si déterminé. Plusieurs, à la faveur de leurs échelles , gagnèrent le haut de la brèche, et, plutôt que de reculer, s'y firent tuer sans vouloir de quartier. Le gendre du fils de Mahomet tint ferme presque seul sur les ruines de la tour, et se faisant un rempart des corps des soldats morts, et tout couvert de blessures, il tua encore de sa main plusieurs chevaliers; et en déchargeant un coup de
sabre sur un soldai qui venait de le blesser, et qu'il tua , il tomba mort à eôté de lui. On ne se battait pas avec moins de fureur sur la mer; des brûlots, que le grand maître avait préparés, s'attachèrent à des galères turques qui battaient le fort, et les embrasèrent. Les cris de ceux qui cherchaient à éviter le feu dont ils étaient environnés , le bruit et la fumée du canon, les gémissements des blessés, l'horreur même des ténèbres, rien n'était capable de ralentir le courage des combattants : tous voulaient vaincre ou mourir. Enfin le jour parut , et fit voir la perte qu'avaient laite les infidèles. La mer était couverte de cadavres flottants, d'arcs, de turbans, et des débris encore fumants de leurs galères. Pour surcroît de disgrâce, les canonniers du fort, voyant alors à découvert le pont ennemi chargé de soldats qui venaient au secours de leurs camarades , pointèrent leurs canons contre ce pont , et le mirent en pièces: d'autres prétendent qu'il se brisa par la foule des infidèles qui fuyaient. Ces barbares, ne pouvant plus soutenir les efforts des chrétiens , malgré les menaces et les prières de leurs officiers, abandonnèrent l'attaque , prirent la fuite , et cherchèrent leur salut dans les bâtiments qui les avaient amenés.
Plusieurs chevaliers, à la tête de la garnison, les poursuivirent l'épée dans les reins, et en taillèrent en pièces un grand nombre.
Ce mauvais succès jeta les Turcs dans une bonsiernation suivie, pendant trois jours, d'un morne
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silence par tout le camp ; ils tombèrent dans une espèce d'inaction. Le général , frappé lui-même de cet étonnement, no savait plus quel parti prendre; mais comme il ne redoutait pas moins la colère et le ressentiment de Mahomet que l'épée des chevaliers, il sortit enfin de cette léthargie, et s'animant d'une nouvelle fureur, continua le siège et ses attaques. Il n'y avait point d'apparence de s'obstiner à celle de la tour; ainsi il revint aux postes d'Italie et des Juifs , qu'il fit battre de nouveau avec toute son artillerie. Mais, pour ne pas laisser pénétrer par quel endroit il voulait monter à l'assaut, il fit dresser d'autres batteries contre différents quartiers des murailles ; il joignit aux terribles effets de ces machines infernales le travail continuel des soldats et des pionniers , dont les uns tâchaient de combler le fossé par des fascines et des terres transportées , et d'autres creusaient des mines , poussaient des galeries et préparaient des fourneaux pour achever de faire sauter ce qui restait de fortifications debout. La place était ouverte de tous côtés; mais l'endroit surtout de la basse ville et du quartier des Juifs paraissait le plus ruiné et en plus • grand péril.
Dans cette extrémité, les chevaliers qui avaient en garde l'ingénieur allemand le conduisirent sur la brèche, lui en firent envisager les ruines, les travaux des assiégeants, les fossés près d'être comblés, et lui demandèrent le secours de son art contre tant de périls. Sous prétexte de se vouloir