‹ Histoire des Chevaliers de MalteChapitre 9 sur 25 · N«1>^'*AÏ · texte numérisé non relu

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rendre utile, il voulut pointer et tirer lui-même le canon; alors on s'aperçut que non -seulement il tirait à coups perdus , mais encore qu'il attirait de nouvelles canonnades sur l'endroit d'où ses coups étaient partis. Ces diverses observations le rendirent plus suspect. On le mit au conseil de guerre; il se coupa plusieurs fois dans les interrogations que lui firent ses juges; et, ayant été mis à la question, il avoua enfin qu'il n'était venu dans la place que par ordre exprès de Mahomet, et pour livrer, s'il le pouvait, la place aux infidèles ; que , quoiqu'il fût observé par les gardes du grand maître , il n'avait pas laissé de faire parvenir des avis trèsutiles dans leur camp; que ce n'était pas la première place qu'il eût trahie sous les apparences d'un feint repentir, et qu'il avait lui seul causé la perte d'une infinité de chrétiens. On communiqua sa confession au grand maître, qui envoya sur-le-champ ce fameux scélérat au supplice.

Cependant quelques chevaliers italiens et espagnols , désespérant de sauver Rhodes , disaient hautement qu'il n'était pas juste de sacrifier ce qui restait de chevaliers au désespoir du grand maître. D'Aubusson les fit appeler, et leur offrit de les faire sortir de l'île s'ils s'y trouvaient trop en danger ; mais , s'écria- t-il , si vous voulez rester avec nous, qu'on ne parle jamais de composition , ou je vous ferai tous mourir. Ces paroles couvrirent les chevaliers de confusion , et depuis ils ne furent pas les derniers à s'exposer aux plus grands périls. 11 [ne

fallait pas des hommes moins détermines pour résister aux attaques continuelles des Turcs. Le pacha faisait battre la ville jour et nuit, sans laisser de relâche aux assiégés; mais comme son principal dessein était de donner l'assaut du côlé de la muraille des Juifs, et que le fossé était encore profond, ses soldats, par son ordre, et à la faveur du canon, travaillèrent avec tant d'ardeur et de succès qu'ils vinrent à bout de le combler; en sorte qu'il semblait qu'un escadron de cavalerie pût entrer sans obstacle dans la ville.

Tout paraissait disposé pour un assaut : il n'y avait plus ni fossé, ni murailles, ni tours qui empêchassent les Turcs d'y monter; mais le pacha, qui appréhendait encore plus la valeur héroïque des chevaliers que les fortifications de l'art, et qui voulait ménager ses troupes , envoya proposer au grand maître une conférence, dans la vue de le réduire à se renire , sans attendre les dernières extrémités. IVAubusson, pour avoir le temps de faire de nouveaux retranchements, ne s'éloigna pas de cette proposition; la conférence se tint le lendemain sur le bord du fossé, et ne produisit aucun résultat.

Le pacha, honteux et irrité d'avoir fait inutilement une pareille démarche, jura, dans le transport de sa colère, de faire passer tout au (il de l'épée. On aiguisa même par son ordre un grand nombre de pieux pour empaler les chevaliers et les habitants; il promit le pillage de la ville à ses soldats; et pour obliger les chevaliers à partager leurs forces, il tit

porter en différents endroits des échelles et les machines nécessaires pour monter à Tassant. Mais la véritable attaque et le principal effort de ses armes devaient se faire au quartier des Juifs, qui était le plus ruiné. Il ne restait plus de vestige de muraille dans cet endroit, comme nous l'avons dit; le fossé était comblé, et, pour empêcher les chevaliers de se retrancher cl môme de paraître sur les brèches , plusieurs batteries de canon tirèrent pendant un jour et une nuit entière sans relâche, et enlevaient tout ce qui paraissait. Enfin, le lendemain 27 juillet, un peu après le soleil levé, les Turcs, en bon ordre et avec un grand silence , s'avancent, montent sans faire de bruit sur les remparts , et s'en rendent les maîtres sans trouver la moindre résistance. Les chrétiens qui étaient de garde, pour éviter la furie du canon qui battait cet endroit sans relâche , se tenaient au pied d'un talus que les débris de la muraille avaient fait de leur côté, et môme la plupart, accablés de veilles et de fatigues, étaient alors malheureusement endormis. Les Turcs, fiers de ce premier succès, arborent leurs drapeaux et se fortifient. Le pacha, surpris agréablement d'un si heureux commencement, fait avancer de nouvelles troupes ; le rempart en fut bientôt couvert.

C'était fait de Rhodes sans un prompt secours 5 mais le grand maître, averti du péril que courait la place , fit déployer sur-le-champ le grand étendard de la Religion, et se tournant vers les chevaliers qu'il avait retenus près de lui pour marcher aux en-

droits qui seraient les plus pressés : Allons, mes frères, leur dit-il avec une noble audace, allons combattre pour la fol et pour la défense de Rhodes, ou nous ensevelir sous ses ruines. Il s'avance aussitôt à la tête de ces chevaliers , et voit avec surprise deux mille cinq cents Turcs maîtres de !a brèche, du rempart et de tout le terre-plein qui le bordait. Comme les maisons et les rues étaient plus basses, on ne pouvait aller à eux et monter sur le haut du rempart que par deux escaliers qu'on y avait pratiqués autrefois, mais qui étaient alors couverts des débris de la muraille. Le grand maître prend une échelle, l'appuie lui-même contre ce tas de pierres, et, sans s'étonner de celles que les ennemis jetaient sur lui, monte le premier, une demi -pique à la main ; les chevaliers, à son exemple, les uns avec des échelles, et d'autres en gravissant parmi les décombres, tâchent de le suivre et de gagner le haut du rempart.

On vit dans cette occasion, contre ce qui se pratique ordinairement dans les sièges , les assiégés eux-mêmes monter à l'assaut, et les assaillants sur la défensive. Ces infidèles repoussent les chevaliers à coups de mousquet, de flèches ou en roulant sur eux de grosses pierres. Toute la valeur de ces courageux chevaliers fut obligée de céder à une si vigoureuse résistance , et plusieurs demeurèrent écrasés sous le poids des pierres qu'on leur jetait. Le grand maître lui-même fut renversé deux fois; mais, malgré la mort dont il était menacé , et qu'il

voyait présente de tous côtés, sans faire attention à deux blessures qu'il venait de recevoir, il se relève; et, à travers le feu continuel de la mousqueterie, des flèches et des pierres, il remonte courageusement, suivi de ses braves chevaliers, et se jette enfin sur le terre-plein que les Turcs occupent. Pour lors le combat devint plus égal ; les chevaliers fondent l'épée à la main sur les infidèles : bientôt on se mêle de part et d'autre avec une fureur égale.

La victoire commence à se déclarer pour lui; les Turcs plient, et leurs bataillons s'éclaircissent. Le pacha, qui s'en aperçut, fit avancer aussitôt pour les soutenir un corps de janissaires. Il élait sur •les ailes le sabre à la main, soit pour les animer, soit pour tuer ceux qui reculeraient. Il eut bientôt reconnu le grand maître , moins encore à ses armes dorées qu'aux grands coups qu'il donnait. N'ayant pu le l'aire périr par le poison , comme nous l'avons dit, il engagea plusieurs janissaires, par l'espoir de magnifiques récompenses , à venger par sa mort le sang de leurs compagnons. Douze de ses soldais les plus déterminés , pour le faire périr, se dévouèrent, pour ainsi dire, à la mort. Ils se jettent aussitôt dans la mêlée , chargent rudement les chrétiens, les écartent, pénètrent jusqu'à d'Aubusson, et, malgré les chevaliers qui l'environnent, lui portent plusieurs coups, et lui font tout à la fois cinq graves blessures. L'ardeur dont il était animé l'empêcha d'abord de les sentir . il combattit encore quelque temps avec son ardeur

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de l'ordre de mai.te. 127

ordinaire. Les chevaliers, s'étant aperçus du sang qu'il perdait par ses blessures, le conjurèrent de se retirer; mais ce grand homme, au lieu de déférer à leurs tendres prières : Mourons ici, mes chers frères, leur dil-il , plutôt que de reculer; pouvonsnous jamais mourir plus glorieusement que pour la défense de la foi et de notre religion?

Ces sentiments héroïques , ses blessures , le sang qui en coulait, le désir de le venger, animèrent tellement les chevaliers et les soldats chrétiens , que, furieux de leur douleur, et comme des gens qui ne voulaient plus survivre à leur chef, ils s'abandonnent au travers des plus épais bataillons des infidèles, et en font un horrible carnage. Les Turcs, épouvantés de leurs coups, les prennent pour d'autres hommes ou pour quelque chose au-dessus de l'homme même ; ils perdent, avec le courage , l'esprit et le jugement ; tous prennent la fuite , et, dans ce désordre et celle confusion, ils se tuent les uns les autres pour s'ouvrir un passage. Les chevaliers profilent de cette consternation; et, non contents d'avoir regagné la brèche, ils en sortent et poursuivent les Turcs. En vain le pacha tâche de rassurer les siens; malgré ses promesses et ses menaces, tout fuit; ils l'entraînent lui-même dans cette déroule générale, et il fut trop heureux de trouver un asile dans son camp, d'où il regagna ensuite ses vaisseaux et ses galères, et se rembarqua avec autant de honte que de désespoir.

Le grand maître , tout couvert de son sang et de

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