‹ Histoire des Chevaliers Malte (volume 2)Chapitre 14 sur 18 · ta · texte numérisé non relu

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338 HISTOIRE DE l'ordre

'^ « leur dît-il, Mes Ghers Frères, pour rhonneur ât

DE lIsle- «la religion et pour le vôtre, que je fisse foire cette ^^^' a information , qui justifiera, à tous les princes « vivans , et à la p(^térité , que si Rhodes avoit «du être sauvée paroles seules forces de la relî- « gion , ce boulevard de la Chrétienté ne seroit u pas aujourd'hui en la puissance des infidèles ». Quelque justes que fussent ces raisons , elles n'adoucirent pas le chagrin secret qu avoient causé , à ces chevaliers , }esr informations et le& procédures criminelles du Grand -Maître. La plupart faisoient dessein de se retirer incessamment dans leurs prieurés et dans leurs comman* deries ; et plusieurs simples chevaliers , à leur exemple , se trouvant sans bien , étoient résolus de retourner, chacun dans leur patrie, et de cherdier , auprès de leurs souverains, une meilleune condition. LeGrand-Maltre^ averti de cette ' espèce de complot , convoqua une assemblée de 4;out ce qu il y avoit de chevaliers à Messine :• il y fit faire la lecture du bref du Pape, que le prieur de Messine lui avoit remis, par lequel il étoit défendu à tous les chevaliers, sous de grièves peines , de s^éloîgner de la personne du Grand* Maître, sans ses ordres, et sans sa permission expresse. Il leur dit ensuite qu'après la perte de Bhodes , eux seuls , pour ainsi dire , forlnoient le corps représentatif de la religion , et que si , dans une si trislte conjoncture , ils se séparoient , rOrdre s'anéantiroit insensiblement , et toBcibe-^ roit peut-être dans le mépris des priiices souve-**'

t^ins de la Chrétienté. Il ajouta qu après avoir — — exposé, tant de fois, leurs vies en différentes oc- de l'Islc« casions contre les infidèles, et sur-tout pour la ^^^^^ défense de Bhodes, il attendoit justement de Fobéissance quils avoient vouée au pied des autels,, la patien,ce nécessaire pour procurer à la religion, avant que de se séparer, un établissement qui remplaçât leur perte, et qui fût reconnu pour le chef-d*Ordre , et la résidence de ^ tous les chevaliers.

Ce discours , où il fit entrer adroitement de tendres exhortations , joint à la représentation des ordres du Pape, et soutenu de sa propre autoi^ité, calma les esprits , et appaisa les m^côn-' tens/On ne songea plus qu a chercher un port où la religion , suivant son institut, pùicontinuer les^ secours qu elle donnoit, depuis tant de siècles, aux Chrétiens qui naviguoient dansées oiers.

Ije dessein de TIsle-Adam étoit de se rendre incessamment à Borne , pour en conférer avec le Pape; mais ce grand homme nétoit pas encore àja fin de ses peines et de ses travaux. Une kf^ freuse peste s éleva dans Messine; et, pour ea éviter la contagion , il fit rembarquer les cheva-. liers sains , les blessés , et tous les >Rhodiéns qui Favoient suivi. Ce nouvel embarquement se fit avec autant de précipitation que leur départ de Rhodes : il falloit même éviter un ennemi bien plus redoutable que les Turcs; mais, malgré cette précaution , la peste se glissa dans les vaisseaux de la religion ; plusieurs chevaliers en

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y^^^^^^ moururent, et, entr autres, Grégoire de Môr-* »t L'ii»L£r gut , grand-prieur de Navarre, qui setoit signalé ^"^^' au siège de Rhodes , et les chevaliers de Saint-^ Martin , Grimaul et Avogadré (i). Le Grande Maître, également malheureux sur terre et sur mer, et pourvut, pour ainsi dire , son ennemi dans son sein , résolut , pour le soulagement des malades, de chercher un air plus pur; et, avec la perniission du vice-roi de Naples, il débarqua sa colonie dans le golfe de Bayes. Après avoir reconnu le pays , il msirqua un camp , proche les ruines de lancienne ville de Cumes ; on y cons- . truisit,, jpar son ordre, des cabanes et des baraques pour le logement des chevalier^ et des Bhodiens ; et , 4e peur de surpi^ise de la part des corsaires de Barbarie , qui rodoient le long de ce» côtes , il fit entourer ce petit camp de larges fos-^ ses et de retranchemens qu il fit .palissader et fortifier par lartillerie qu on tira des vaisseaux. Un prompt succès suivit ce changement d air : la plupart des malades guérirent; et, après un mois de; séjour dans un climat si doux et si tem-^ péré, le Grand-Maître, dans Timpatience de cou^ férer, avec le Pape, au sujet d'un endroit con-. venable pour rétablissement de son Ordre , après lui avoir donné avis de son départ, se rembar-^ qua avec sa colonie, et arriva, peu de jours après, à Civita-Vecchia. Il en voyax aussitôt, à

Rome , le chevalier de Ghevrière pour baiser, de

. (i)BodiO; tom, S^lib^l. ,

DEf CHEVALIERS DE MALTE. 34l

sa part, les pieds au Pape, et lui demander en — — mémé-tems une audience, au sujet de la triste dr lIslerévolution qui vènoit d'arriver dans son Ordre* ^°**'' Le Saint-Père fit partir levêque de Cuença , pr^ iat Espagnol , et de sa famille , pour le féliciter sur son heureuse arrivée dans ses États, lifais ^ au lieu de répondre à son empressement, il lui fit dire, par cet évéque , qu'il ne lui conseilloit pas de se remettre sitôt en chemin, sur -tout pendant les ardeurs de la canicule; qu'il ise reposât tranquillement , avec sa colonie , dans Civita-Vecchia ; et que , dans quelque tems , il lui feroit sçavoir le jour qu'il pourroit lui donner audience : prétexte dont ce pontife se servit pour n'avoir pas le Grand- Maître pour témoin d'une déclaration de guerre , qu'il devoit faire publier solemnellement contre la France.

Pour l'intelligence de ce point d'histoire , il faut sçavoir qu'Adrien ne fut pas plutôt élevé sur la chaire de Saint-Pierre , qu'à l'exemple de ' ses prédécesseurs , il en avoit ddtiilé ' avis au Grand- Maître ; et , par le même bref, il lui mar^ quoit qu'il n'avpit été sensible à cette nouvelle dignité , que par le désir d'en employer toute la considération auprès des princes Chrétiens, pour les réunir dans une sainte ligue contre les infidèles: protestation qu'il lui avoît réitérée, depuis, dans toutes ses lettres. Mais, comme si cette déclaration n'eut été que pur style apostolique, au lieu de former une croisade contre les Turcs , il venait de conclure une ligue entre lui , l'empe-

542 HISTOIRE DE l'ordre

reur , le roi d'Angleterre et le duc de Milan , pour DE l'Islk* attaquer les États du roi très*Chrétien , pendant A»AM.' qyç jg connétable de Bourbon , sous prétexté de quelque mécontentement particuli^, devoit faire soulever une partie du royaume. La ligue ayant iSaà. été signée, le Pape se rendit à leglise de Sainte* Marie-Majeqre, le jour de TÂssomption : il y célébra la messe pontificalement , assisté de tout le sacré collège ; et on publia , ensuite, soleninellement; une déclaration de guerre contre la France. La plupart des cardinaux n etoient pas d'avis que I le Pape quittât le caractère de père commun des fidèles; et plusieurs lui représentèrent qu'il devoit se réserver pour faire la fonction de médiateur entre Tempereur et le roi de France; mais sa passion pour la Maison d'Autriche lui fit fermer 1 oreille à de si justes considérations; et ce pontife , quoique très-homme de bien , et trèsdésintéressé , se dévoua aveuglément à lambition dun prince qui vouloit envahir la France: ce qui fait voir qu'il ne suffit pas, pour le gouvernement, d'avoir des vertus particulières; et que, dans les grandes places, il faut de grandes qualités et de grands talens. Mais, soit que Dieu eut voulu punir ce pontife , dès ce monde , de cet esprit de parti; ou , ce qui est plus vraisemblable, que la longueur de la cérémonie ieût trop fatigué, il ne put èe trouver à un grand repas que le cardinal Pompée Coloïine, à la sortie de l'église , donna à tout le sacré collégb , et aux ambassadeurs des princesqui étoieni ealrés

daos la lifi;i]e. La fièvre le prit en rentrant au Pa- ,

VlLLI£Rft

lais; il en fut incommodé pendant plus de quinze de lIslb* jours ;.et ce ne fut que vers le 25 du même mois, ^^^^' et dans un intervalle que lui donna sa maladie, quil fit dire, au Grand-iMaitre, qu il étoit disposé à le recevoir dans Rome , et à lui donner audience (i).

Le Grand rMaitre, esforil^ de tous ses chevaliers, se mit aussitôt en chemin. Anne de Montmorency^ maréchal de France , son petit-neveu , étoit alors à Rome : le roi , son maître , Ty avoit envoyé , soit qu il ne fût paç encore instruit de kl «iémarche au Pape , soit pour lobliger à se désister de la ligue. Ce seigneur Français vint au-devant de son onde , avec un superbe cortège, et le fut prendre bien loin de Rome; et , lorsque le Orand • Maître s'approcha de cette capitale du Monde Chrétien , il trofuva , à sa rencontre, lau*^ diteur de la chambre du Pape, son maitre-d'hô» tel , et les premiers prélats de sa maison , qui vinrent, de sa part, lui faire compliment: ils étoient suivis par les chevau - légers et la garde Suisse de ce pontife. On vit parottre,, ensuite, lés familles et les équipages d^ cardinaux ; le duc de Sesse, ambassadeur de lempereur, le joignit au champ de Flore , et l'accompagna jusqu'au Palais. Le Grand - Maître , passant sur le pont $aint-Ange , et dans la place de Saint*Pierre , fut salué , plusieurs fois , par toute Fartillerie de la

(i) Bosîo, libf IL

344 HISTOIRE ÛE l'oADEE

•""*■— ville et du château. La noblesse Romaine et tout i>B l'Isle- le peuple accouroit pour voir ce grand hommey Adam, ^^j avoit rempli Rome et le Monde entier de sa réputation , et de la valeur avec laquelle il avçit défendu Rhodes. Ce fut avec ce cortège nolhbreux et magnifique , qu il entra dans le Palais et dans Tappartement du Pape. Ce pontife, quoique très-affoibli par^ italadie, quand il le vit entrer dans sa chambre , se leva de dessus sa chaise ; il s avança même quelques pas au'-devant de lui ; et , le Grand - Maître s étant prosterné pour lui baiser les pieds , il Fembrassa tendrement. Il le fît asseoir, ensuite , au milieu des cardinaux qui se trouvèrent à cette audience ; et y après lui avoir dit plusieurs choses obligeantes sui; la grandeur de son courage, et sur la valeur de ses chevaliers, il lassura quil noublieroit rien pour conserver un Ordr^ si utile à toute la Chrétienté. Il le congédia , ensuite , en lappellant le héros de la religion, et le généreux défenseur de la foi (i) : titres qu il avoit si justement mérités , mais auxquels llsle-Adam fut bien moins sensible , qu'au refus constant qu avoit fait le Saint-JPère , de lui envoyer les secours qu on lui avoit demandés , tant de fois , et toujours inutilement.

Le Grand-Maitre ne 4rit le Pape que cette seule fois ; la fièvre le reprit et devint si violente, que,

(i) Magnns Christi athleta et fidei cathoHcœ acerrîmus propugnator, Bas. Ub. 11^ pag. ao.

sentant que la fin de ses jours approchoit, il se ■'

fit apporter le saint Viatique; et, ayant fait ve- ©i'l"^»nir, dans sa chambre, tous les cardinaux, il les ^■*'"* exhorta ^ dans les termes les plus toudians , et avec beaucoup d'humilité , à lui donAer un successeur qui réparât lés fautes qu'il avoit pu commettre dans le gouvernement de Téglise. iSaS. Il mourut le 1 4 de septembre , âgé de soixantequatre ans.

Ses obsèques ne furent pas plutôt achevées y , que leà cardinaux , au nond)re de trente-six ^ entrèrent dans le conclave ; et, peu après, il s'y en trouva trente-neuf. La garde de ce conclave fut confiée au Grand - Maître , et à ses chevaliers. Parnai|ppux qui aspiroient à la tiare. Pompée Colonne et Jules de Médicis paroissoîént devoir y prendre le plus de part. La naissance illustre de Colonne , ses richesses , Véclat de sa dépense , ses libéralités , un génie propre à conduire une intrigue , lui avoient acquis , parmi les cardinaux y un grand nombre de partisans ; et il auroit été assez habile pour leur persuader qu^en contribuant à son élévation , ils ne travailloient, chacun , que pour leur fortune particulière. D'ailleurs, par la liais#n étroite et héréditaire dans sa Maison , qu'il avoit avec lempereur , il étoit assuré des cardinaux de la faction de ce priùce. On prétend qu en entrant dans le conclave , il ne lui manquoit que deux voix pour rendre son élection assurée; et il se flattoit de les gagner ^ par ses intrigues, dans le parti contraire. Gepen«

VlLLlBBS

346 HiSTOIRlS DE l'ordre

dant Médicis balançoit ces avantages par le sou- «• i78lL venir du feu Pape Léon X, son cousin-germain , A»AM. ^Qixi la mémoire étoit récente , et encore trèschère à la plupart des cardinaux, et sur-* tout à ceux de sa création.

Jules de Médicis avoit toujours passé pour fils naturel de Julien de Médicis, jusqu'au pontifi* catde Léon X. Ce Pape, qui n avoit pour objet que la grandeur de sa Maison , le déclara légitime , sur la déposition d'un frère de sa mère, et le rapport de quelques moines, qui certifièrent qu'il y avoit ^u, entre son père et sa mère, une promesse de mariage : témoignage un peu sus* peet , dans une affaire si délicate. Il entra l d'a^ bord, dans l'Ordre des chevaliers de Rh|As; et, par le crédit* du Pape, il en obtint bientôt de riches commanderies , et les premières digniités. JVIais , se sentant plus propre po ur les intrigues de la Cour que pour la guerre , il embrassa l'état ecclésiastique ; et Léon X le créa cardinal , en Tannée i5i3. U le pourvut, depuis, de la légation de Boulogne , des archevêchés de Florence, d'Embrun , de Narbonûe , et de Tévèché de Marseille. Ce pontife, qui en voulôit faire l'appui de sa Maison^ le combla de biens; Biais avec ce pouvoir suprême qu'il avoit dans l'église, il ne l'en put jamais rassasier. Sous son pontificat , et en qualité de cardinal neveu , Médicis eut beaucoup de part au gouvernement : et , psendant que Léon pe paroissoit occupé que de ses plaisirs , lui seul , en apparence, soutenoit tout le poids des affaires.

DES CHEVALfERS DE MALTE. 347

il est cependant vrai que le Pape avoit debien plus — — grandes vues que son neveu, plus de connois^ ^^ l'Islc- ^ance de ses véritables intérêts , et Vesprit sur- ^»*«tout plus ferme et plu» décisif. Lui seul formoit, en secret , les projets de toutes ses entreprises ; mais, pour autoriser le cardinal neveu, et peutêtre par paresse , il lui en laissoit Texécutton.

Le cardinal disposoit des charges et des digniiéis de la Cour ; il ne se- fit aucune promotion que par ses conseils et à sa recommandation:

cetoit comme un second Pape; et, après la mort d*Adrien, il étoit entré dans le conclave, suivi de seize cardinaux, tous créatures de son oncle , et qui, avant que d aller au scrutin, prenoient, de lu i , Tordre qu ils dévoient tenir en donnant leurs suffrages. Leur dessein étoit de l'élever sur la ehaire de Saint-Pierre ; mais la faction de Co-lo nne y formoit un obstacle invincible. Pour tàter le terrein et essayer leurs forces, ces deux concurrens proposèrent, chacun, différens cardinaux de leur parti. Colonne mit sur les rangs Jacobaccio, cardinal, d un esprit borné, mais qui hii étoit étroitement attaché. Le parti de Médi* cis lui donna aussitôt lexclusion ; et Colonne fiaisoit la même manœuvre à 1 égard de ceux qui étoient nommés par Médicis. Cette contestation dura plusieurs jours , sans que Fun voulût céder à l'autre. Ces deux partis, animés par leurs chefs, prétendoient, chacun, avoir la gloire de les faire Papes, ou du moins que le souverain pontife fût tiré seulement de leur faction. Sous un calme

apparent , les négociations secrettes n étoient paft DE vulu^ moins vives; Colonne et Médicis, soit par eux* Adam, mêmes , ou par leurs émissaires, n etoient occupés qu a gagner quelques suffrages , et à faire des conquêtes dans le parti opposé ; mais les cardi« naux de chaque faction étoient si fidèles à leurs chefs, qu'on ne vit point de transfuges.

Le cardinal de Médicis , comme s'il eut désespéré de parvenir au souverain pontificat, et pour donner le change à Colonne, mit, sur le tapis , desUrsins, cardinal très*-capable, par son âge avancé , par son érudition , et sur-tout par sa ca-» pacité dans les affaires du gouvernement ; mais d'une Maison où la haine pour celle .de Colonne étoit héréditaire, et ennemi déclaré, lui-même, du cardinal Colonne. Tous les cardinaux de la faction de Médicis , par son ordre , lui donnèrent, un jour, leurs suffrages; ce fut un coup de foudre pour Colonne : il n ignoroit pas que des Ursins, outre les créatures de Médicis, avoit, dans sa faction même , des amis particuliers, qui pourroient se détacher de son parti, pour porter des Ursins sur le trône de l'église (i). L'épouvante le prit: il craignoit de Voir la tiare sur la tète d'un homme aussi habile, et qui se serviroi|t du pouvoir souverain pour détruire sa Maison. Dans la crainte de tomber soqs sa, domination , et pour s'assurer de son exclusion,. après avoir tenté inutilement différens moyens, il se vit réduit à con-

(i) Histoire du conclave, tom. i , pa^. i68.

courir, lui-même, à 1 élection de son rival ; il offrit TZ

de lui donner sa voix, et toutes celles dont il dis- de l'Uli. posoit. Ces deujc chefs de parti s'abouchèrent; il L^"*"se fit encore différentes négociations, dans lesquelles Colonne ne négligea pas ses intérêts. Médicis, par un billet particulier, lui promit la charge de vice-chancelier de la sainte église (i), et son Palais, qui étoit qn des plus superbes bà* limiéns de Rome. Colonne, après avoir pris , autant qu'il put, ses sûretés, au prochain scrutin, lui donna sa voix, et lui procura tous les suffrages de sa faction. Par la réunion de ces deux par^ tis, toutes les contestations étant finies, après deux mois et quatre jours qu avoit duré le conclave , le cardinal de Médicis fut élu , d'un commun consentement, le 19 de novembre, et prit le nom de Clément VII.

Les cardinaux , créatures de Léon X , et le peuple sur-tout , qui se souvenoit , avec plaisir, de la grandeur et de la magnificence avec laquelle ce pontife avoit vécu , aux premières nouvelles de îelection de son neveu, firent éclater leur joye. Ils disoient que Rome ne pouvoit qu'être heureuse sous le pontificat d'un prince témoin des grandes qualités de son oncle, et formé, de sa main , dans le gouvernement. Mais personne ne prit plus de part à son élévation que le Grand- Maître et ses chevaliers. C'étoit le premier religieux de cei Ordre qui fut parvenu au souveraiix

(i) Guichftrdin; lib. XY*.

35o HisToiae ds l'ordre '

pontificat; et, daus la triste conjoncture où là DK L*i8LE- religion se trouvoit, errante, sans couvent, sans ^^' demeui^ fixe , et sans ports pour retirer sa flotte , ils regardoient lelection d'un de leurs chevaliers comme un effet particulier de la providence, qui , par une grâce si éclatante , avoit voulu adou^ cir lamertume de leurs malheurs. Le Grand- Maître sentit moins la perte de Rhodes; et, sous le pontificat d un chevalier de son Ordre et par sa protection , il se flatta de trouver bientôt un asyle, et même un nouvel État , où , suivant son institut, et par rapport à Futilité commune des princes Chrétiens, la religion put continuer ^e^ armemens ordinaires contre les infidèles*

De si justes espérances ne furent pas trompées; et, depuis la fondation de l'Ordre, jamais Pape n^avoit témoigné tant d estime, ni une si grande affection pour les chevaliers de Saint-Jean. Le Grand-Maître, après la proclamation qu un car* dinal fit de lelection de Clément, ouvrit le con-» clave, et fut le premier qui baisa les pieds de ce pontife. Il en reçut des remerciemens publics sur le bon ordre et lexactitude qu il avoit apportés à legard du conclave : et le clergé de Saint- Pierre de Latran s étant rendu auprès du nouveau Pape pour le porter à leglise, où il alla , suivi de tous les cardinaux, le chevalier Julien Ridolfi, prieur de Capoue, et ambassadeur de TOrdre^ armé de toutes pièces, et monté superbement, le précédoit immédiatement, portant le grand étendard de la religion : fonction quen qualité

de chevalier de Saint-Jean , ce pontife avoit exercée à Télection de Léon X, son cousin. . de l'Isle*

he Pape ne fut pas plutôt débarrassé de cette ^"^* foule de cérémonies insépm^ables de lavénement au pontificat, qu'à la prière du Grand-Maitre , il lui accorda une audience en plein consistoire. Ce prince lavoit demandée pour lui rendre compte du siège de Rhodes, et pour faire écla-« ter, sur le premier théâtre de la Chrétienté, tout ce qui se toit passé à la défSense de cette place ^ Le vice-chancelier de l'Ordre, qui porta la parole, exposa de quelle manière six cents chéva-' liers , enfermés dans Rhodes , Tavoient défendue , pendant six mois entiers, contre deux cent mille Turcs , qui étoient au pied de ses murailles. Il représenta , ensuite , le tonnerre et le feu continuel de leur artillerie, les fortifications ruinées, l'ennemi logé au pied des murailles , des assauts fré-" quens ; les chevaliers , j our et nuit, aux mains avec les infidèles , et qui n avoient abandonné cette place qu'après avoir perdu presque tous leurs confrères, leurs soldats, les plus braves des habitans ; et lorsque l'ennemi avoit poussé ses travaux jusqu'au milieu de la place, et que le terrein même leur manquoit pour se retrancher et po ur combattre.

Cette relation excita , en même-tems , l'admiration et la compassion de tout le sacré collège : plusieurs cardinaux , au récit de la mort de tant de chevaliers , qui avoient sacrifié leur vie à la défense de Rhodes , ne purent retenir leurs làr-

35a HISTOIRE DE l'ordre

t; mes; et le Pape, de concert avec tout le consis'

DE l'Isle- toire , pour conserver un Ordre et un corps d'il- Adam. lujtres guerriers , si utiles à la Chrétienté , en attendant qu on pût trouver une *isle ou un port où ils continuassent leurs fonctions militaires , leur assigna, pour résidence , la ville de Yiterbe, située à quarante mille de Rhodes , dans le patrimoine de Saint-Pierre (i); et il consentit que leurs vaisseaux et leurs galères restassent dans le port de Civita-Vecchia.

A cette grâce ^ le Saint-Père en ajouta une pleine de distinction pour TOrdre , et très-honorable pour son chef; et, par un acte particulier 1^34* du i5 janvier, il ordonna que, quand il tien-» droit chapelle , le Grand- Maître auroit la première place à la droite du trône, et que, dans les cavalcade^, il marcheroit s^ul, et îmmédia** tement avant Sa Sainteté \p); ce pontife voulut que ce règlement fût inséré dans les registres du maître des cérémonies. Le Grand-Maître , pénétré de ces marques de sa bienveillance , avant son départ pour Yiterbe, se rendit au Palais pour len remercier; et il en obtint, depuis, plusieurs audiences dans lesquelles il lui fit part de différentes propositions qu on lui avoit faites, au sujet d'un établissement fixe pour son Ordre , et qui remplaçât la perte de l'isle de Rhodes. Il lui dit que , pendant la vacance du Saint-Siège, ou ' lui avoit parlé de différentes places en terreferaae,

(i) Bosio^ lib. II. — {7) Idem; ibid; paç. 2^.

DES CHEVALIERS DE HAlTE. 353

dont il auroit pu traiter ; mais qu'il en avoit re- — ^— — jette la proposition sur ce que celte situation de l*islk. ne convenoit pas à son institut , dont la profes- ^^^^ %ion étoit de servir d'escorte aux pèlerins , qui , par dévotion , sembarquoient pour visiter les lieux saints , et de défendre , en même-tems, tous les Chrétiens qui naviguoient dans les mers ; qu'André Vendramino , ancien. religieux de lOrdre et archevêque de Gorfou , lui avoit conseillé de jetter les yeux sur le port de la Suda, en Candie , ou sur l'isle de Cerigo , qui appartenoient à la République de Venise ; mais que Sa Sainteté n'ignoroit pas que cette République , semblable à certaines femmes accoutumées à tout sçuffrir de Tempoi^tement et de la violence de leurs amans, dissimuloit souvent les outrages du Tu^c; et que , dans la crainte de s'attirer son ressenti*ment 9 elle n'oseroit recevoir, au milieu de ses Etats , un Ordre militaire que le Grand-Seigneur regardoit comme son perpétuel ennemi ; qu'on lui avoit parlé aussi de l'isle d'Elbe , sur les c6tes de la Toscane; mais que le roi d'Espagne et le prince de Piombino, étant maîtres des principales places de cette isle , il ne convenoit ni à la dignité de l'Ordre , ni même au bien commun de la Chrétienté , que le Grand-Maître et le Conseil souverain de la religion fassent dans la dépendance, d'aucun prince particulier. Il ajouta que quelques chevaliers Espagnols , des premiers de cette nmion , peut-être de concert avec les ministres que l'empereur tenoiten Iialie^ lui av oient

•3. ai

VlLLIEM DE L

354 HISTOIEE 0E L'OBDRE

proposé 1^8 isles de Malte et du Goze, avec la ÎslL ville de Tripoli , située sur les cotes d'Afrique ^ ADx^. q^J appartenoient à ce prince, en qualité de roi de Sicile; que cette dernière proposition, par rapport à difFérens ports quon trouvoit dans Tisle de Malte , ne lui ^voit pas déplu ; mais que lempereur avçit des vues si fines et si cachées, quHl craignoit que ce projet , en apparence j effet de sa piété , ne produisit , dans la suite , quelqu espèce d assujettissement; que^supposé même que lempereur leur accord&t, par une inféoda* tion pure et simple , les isles de Malte et du Goze, ils ne se cbargeroient pas, sans ime grande repu* gnançe, d'une aussi mauvaise place queTripoli , entourée, de tous côtés, de barbares et d'infidèles ; et que ce seroit envoyer à la boucherie tous les chevaliers qu'on y mettroit eu garnison.

Cependant , malgré ces .considératik>ns qui jn'étoient pas sans fondement, le Pape, après avpir mûrement balancé ces différens partis^ s'arrêta à la dernière proposition. Mais, comme il aiçnoroit pas que l'empereur n'étoit pas esr clave de sa parole, sans s'expliquer autrement avec le GrandrMaitre , il l'exhorta à prendre si bien ses mesures, qu'il ne fut pas la dupe des desseins secrets de ses ministres,, qui, peut^-étrei, n'avoient en vue que de faire des chevaliers de nouveaux sujets de leur mettre. L'blenAdam^ étant arrivé à Viterbe, dépèoha, à ce prince , en qualité d'ambass^adeur, le prieur de Gastille, le chevalier Martii^engue , cet excellent ingénieur

qui avait acquis tant de gloire au siégç de Rho- — — — des y et le commandeur Bosio , chapelain de db l'Islb rOrdre, mais que son habileté dans Jes négocia*- ^*^^"lions avoit rendu recommandable. Ces ambas-»

eadeurs , étant arrivés à Madrid , où se trouvoit alors lempereur, lui demandèrent , au nom de tout rOrdre ^.quil lui plût, par une inféodation libre et franche de tout assujettissement , leur remettre les isles de Malte et du Qoze : et ils fi* rent cette proposition sans parler de Tripoli y comme il leur avoit. été enjoint par leurs instructions. Les ambassadeurs lui représentèrent que , par cette concession si digne de la libéralité d un grand prince, il se rendrait le restaurateur; et comme le second fondateur d'un Ordre , qui , depuis plusieurs siècles , s'étoit consacré à la dé-^ fensedes Chrétiens; et que les chevaliers, par leur établissement dans ces isles, réprimeroient les brigandages des corsaires de Barbarie, et mettroientà couvert de leurs incursions, les isles de Sicile et de Sardajgne , le royaume de Naples, et toutes les côtes dltalie^

Cétoit bien Tintention de l'empereur; et, quan<l il avoit fait insinuer ce projet au Grand- Maître , peut-être qu il avoit moins agi par un mouvement de générosité , que pour son propre intérêt* Outre les dépenses considérables que lui coûtoîent les garnisons qu*îl étoit obligé dentretenir dans ces isles et dans Tripoli , dont il sei<^it déchargé, il comptoit que les chevaliers, la ter^ reur des infidèles, par leur valeur, les tiéndroient

356 HISTOIRE DE l'ordre

y^^^^ ^^ en tespect ; et que les escadres de cette religion

M l'Isle- serviroient d'un rempart invincible , contre les

^^"' entreprises du Grand -Seigneur, qui, après la

conquête de Tisle de Rhodes , pourroit être tenté

d attaquer ceUe de Sicile.

Ces difiFérens motifs n etoient que trop suffi«sans pour le déterminer à conclure ce traité ; mais ce prince, le plus grand politique de son siècle, et qui tiroit souvent plus d'avantage de $es négociations que de ses armes mêmes, fit dire aux ambassadeurs qu'il n'avoit pas d'éloi* gnement pour les propositions qu'ils étoient vé-nus lui faire; qu'il ne pouvoit pourtant se résoudre à aliéner Malte et le Goze, si Tripoli n'é-^ toit comprise dans le même traité ; qu'il exigeoit que le corps de la religion lui prêtât serment de fidélité, comme à son souverain; qu'on créât, de nouveau, un second bailli de la langue de Gastille ; qu'en l'absence de l'amiral , il ^n'y eut qu'un chevalier de la langue dltalie , qui commandât les galères ; et ^ comme il se doutoit bien que l'Ordre ne se résoudroit jamais à lui prêter germent de fidélité , il ajouta qu'il ne prétendoit point s'engager à fournir Malte de grains, à l'avenir. Par cette réserve , il s assuroit une domina-* lion absolue sur leç chevaliers , qui ne pourroient jamais subsister sans ce secours^

Le prieur de Gastille et Martinengue restée xent à la GoUr de l'empereur (i) : et Bosio, dt

1^ (i) Bosio, lib, II, pag. :)jS.

©KS CHÈVALIEHS DE ^MALTE. iS'J

concert avec eux , revint en Italie , et se rendît à Viterbe , auprès du Grand-Maître , auquel il com- de l'Islemuniqua les intentions de lenapereur. De tout ^'^^^• autre souverain on ne les auroit pas écoutés ; mais la religion ayant la plupart de ses commanderies dans la vaste étendue des États de ce prince, on résolut d attendre du bénéfice du tems et des bons offices du Pape , quelqu'adoucisse*ment à des conditions si dures : et cependant ^ pour entretenir toujours la négociation, on fît trouver bon à lempereur, avant de lui rendre' une réponse décisive , que l'Ordre pût envoyer à* Malte, au Goze et à Tripoli , buit commissaires : sçavoir , un de chaque langue , pour visiter ces places , et en faire ensuite leur rapport au Cohseil.

Le Grand^Mattre avoit d'autant moins dempressement à conclure ce traité , qu'il se présentoit actuellement un nouveau projet bien plus glorieux^ et plus avantageux pour l'Ordre, qui ëtoit de rentrer dans Rhodes , et d'en chasser les Turcs. L'auteur de cette entreprise étoit le hacha Achmet , celui même qui avoit le plus contribué à la prise de cette place. On a vu , dans le livre précédent , que Soliman n'étant pas content de Mustapha, qui commandoit, squs ses ordres, au siège de Rhodes , l'avoit destitué de son emploi, dont il avoit revêtu Achmet; mais qu'à la prière de sa sœur, que Mustapha avoit épousée, ce prince l'avoit envoyé, en Egypte, en qualité de Beglier-Beï. Il n'y réussit' pas mieux qu'il avoit

358 HISTOIRE DE l'oBDBE

~ fait au siège de Rhodes ; soit incapacité pour \e9 DÉ lIsle- affaires du gouvernement, soil avarice, et qu'il ^^^^' tyrannisât ces peuples nouvellement soumis à lempii'e des Turcs , il se fit un soulèvement général dans les provinces; une armée prodigieuse d'Arabes et d'Égyptiens le vinrent assiéger jusques dans le grand Caire, dont les habitans , par le naême motif, entretenoient des relations seçrettes avec les rebelles.

La femme de Mustapha , allarmée des périls où elle se troùvoit exposée avec son mari , eut recours au Grand-Seigneur , son frère. Ce prince, qui avoit tant d'intérêt d'étouffer promptement cette rébellion , avoit envoyé , en Egypte , Achmet à la tête d'une puissante armée , pour dégager son beau-frère, et prendre, en sa place, le gouvçrnemwt de ces grandes provinces.

Le nouveiEiu général battit d'abord les rebelles en quelques occasions ; mais , après avoir étabH la réputation de sa valeur, et la crainte de ses armes, il tâcha de gagner les mécontens par une conduite toute opposée à celle de Mustapha (i) : les tributs, par son ordre, furent considérablement diminués. Comme j^i aspiroit secrettement à se rendre indépendant et maître absolu de ce 'royaume, il éloigna les officiers Turcs, odieux ^ aux Égyptiens^ en même-tems qu'il fit remplir

lei^rs places par des seigneurs de -cette nation ; et , pour s'attacher un corps de troupes qui ne

(i) Histoire de Gholcoodtle, tom. i , lib. XIV, pag. 4%*

ILLIEAS

dépendit que de lui, il rassembla ce qui restoit "; de Mamelus en Ég[ypte, et qui, depuis la domi- ©e'^slenation des Turcs , étoient dispersés dans les pro- ^*'*' vînces les plus éloignées. Il s en fit des gardes, augmenta leur solde ordinaire; et, pour-lors, séduit par destRimonstrations d'afFection et d attachement , qu'il devoit moins à son mérite qu'à sa fortune , et se croyant mattre des cœurs, parce qu'il l'étoit du pays , par sa dignité , il fut asset. hardi pour prendre ouvertement le nom et les ornemens de souverain. Comme il ne doutoit pas que Soliman , infiniment jaloux de son autorité, n envoyât, contre lui, une armée, il chercha à se faire un appui et des alliances parmi }es princes Chrétiens ; et il envoya un de ses partisans au Pape et au Grand-Maître, pour leur proposer une ligue contre Soliman. Cet agent présenta, à Tun et à l'autre , des lettres de son mattre , par lesquelles il leur mandoit que , si les chevaliers arriVoient devant Rhodes , avec un corps de troupes, ils pou voient compter, à la faveur dt?s intelligences qu il avoit dans cette place , de s en rendre les maîtres , ou , du moins , qu'une de ses créatures , qui commandoit dans les deux tours du port , les y recevroir, au premier ordre qu'il verroit de sa part.

Le Grand-Maître écouta ces propositions avec plas de joye qu'il à'en laissa paroître.-Il répondît, à cet envoyé, qu'il ne pouvoit s'engager dans cette entreprise, sans l'avoir communiquée à la plupart des souverains de la Chrétienté ;

36o fllSXOIBG DE L'ORDEE

î mais que le Beglier^Beï, son maître, auroit bien^

DE l'Isle- tôt de ses nouvelles ; et , aprèsHIui avoir fait ua Adam, présent considérable , il le congédia et trouva le moyen de le faire repasser , avec sûreté , en Egypte. Un projet de cette importance occupoit toutes les pensées du Grand -Mettre, lorsque le commandeur de la Roche -Aimon, qui arrivoit de la mer, lui amena des Rhodiens qui le dé*terminèrent entièreihent à tenter cette entreprise*

Pour Imtelligence de ce point d'histoire, il faut sçavoir que le Grand-Maître , malgré toutes les disgrâces arrivée^ à son Ordre , set pour tenir les chevaliers dans lexercice continuel des armes contre Içs corsaires , envoyoit souvent des vaissçaux en course. Un de ces vaisseaux, commandé par la Rodie-Aimon, fut rencontré par quelques marchands Rhodiens, qui naviguoient dans la Méditerranée : ils reconnurent le pavillon de rOrdre ; et l'envie de pouvoir encore embrasser , une fois , un de leurs anciens maîtres , les fit arriver à bord. Ils entrèrent dans le vaisseau du chevalier qui les reçut avec une joye réciproque, et qui les régala magnifi^ement. Dans la chaleur du repas , et dans un lieu plein de liberté et de confiance, ces Rhodiens se répandirent en plaintes contre la tyrannie des Turcs , et regrettoient la juste domination des chevaliers : de ces * regrets, ils passèrent à^ des vœux et des souhaits pour le ^rétablissement de la religion dans leur isle. Comme ces marchands étoient des princi-

DES CHEVALIERS DE MALTE. 36l

LUER8

paiix citoyens de Rhodes , il examina, avec eux , "T" ïes^ difïerens moyens dont pn pourroit se servir de i/Ule-, pour chasser les Turcs ; il y trouva tant de faci- ^^^^: lité, quil les engagea à venir, avec lui, en Italie; et j après êére débarqués à Civita-Vecchia , iUes amena à Vittrbe ; et il les présenta secrettement au Grand-Maître , dont ils furent reçus avec beaucoup de bonté.

Ces marchands, <]ue la Roche -Aimon avoit pris soin de déguiser, conférèrent, en secret, avac risle-Adam, et lui représentèrent que les jnu-railles et le» foirtifications de Rhodes n étoient point encore rétablies; qu^ y avoit même une assiez foible garnison dans la place , et que laga, qui commandoit dans les deux tours du port, ' et dont nous venons de parler , Chrétien renié , mais par foiblesse et par la crainte des tourmens, conservoit toujours une secrette inclination pour la foi de ses pères; cju'il servbit même, autant qu il le pouvoit faire , sans se nuire , de protecteur àt tous les Chrétiens de Tisle ; et que le peuple ne verroit pas plutôt arborer les étendards de l'Ordre, quTe , pourvu quon lui portât des armes, il les toumeroit , af ec plaisir, contre les tyrans et les ennemis de la religion.

Le Grand - Maître , en habile politique, fut ravi, pour le succès de ses desseins, d avoir dans la place plus dune intelligence : il exhorta ces marchands à persévérer dans leurs bonnes in-^ tentions pour l'Ordre; et, après les avoir comblés de caresses et de présens , il les fit reconduire,

362 HISTOltlE DE L*ÔRbttE

avec le même secret qu ils étoient tenus, jusqu^à

Bft L'isLi- leodroit où. leur vaisseau les^ltendoit. ^^^' Ce prince , de concert avec le Pape , fit passer^ ensuite , jusqu'à Rhodes le commandeur Bosio , excsdlent*nëgociateur, qui entra, d^ms la ville, déguisé en marchand: il reconniT#^ lui-même, Tétat de la place , la force de la garnison , la disposition et le nomhre de ce. qui y restoit d'habitans Grecs. Il poussa encore plus loin le succès de sa négociation ; et , par lentremise du métropolitain Grec, ami de Taga, il s'aboucha avec cet ofBcier. Il avoit pris la précaution , avant de se trouver à cette entrevue , de remplir un des blancsseiiigs que le Grand-Maître lui avoit con^ fiés, d'une lettre, pour cet aga, dans laquelle il lui offroit de magnifiques récompenses, s'il vouloit tenir la parole qu'Achmet avoit donnée; et, en même-tems , il lui fit voir la lettre que ce Beglier-Béï avoit écrite à son sujet , et par rapport aux deux tours de Rhodes. t<'aga, après avoir été quelque tems sans rien répondre à Bosio, se détermina tout d'un coup: -il lui déclara qu'il y avoit long- tems qu'il souhaitoit de rentrer dans le sein de l'église : il doBna sa parole , à l'envoyé du Grand-Maître, de recevoir ses chevaliers dans les tours oii il commandoit, pourvu qu'outre les troupes nécessaires pour s'y maintenir, et pour faire le siège de la ville, on y envoyât, incessamment, des vivres, des munitions de guerre et de bouche, et, sur- tout, de quoi armer les habitans de l'isle. Tout sembloit faire espérer un

DESr GHKVALIEBS DE MALTE. . 363

keureax succès de cette entreprise , lorsqu'on apprit que le Graorf- Seigneur a voit prévenu les os l'I«lbdesseins d'Achmet , et lavoit fait périr. Ce prince, ^^*' instruit de sa rébellion , avoit envoyé contre lui , à la tète d'une puissante armée , son favori appelle Ibrahim, Albanois de naiteance, et aussi bon {]fénéral qu adroit courtisan.

Achmet s^étoit flatté que lentreprise de Rhodes çauseroit , en sa faveur, une puissante diversion ; mais, du côté de l'Ordre, et même par l'impuis^ sance des chevaliers , on n'avoit encore fait aucun mouvement : ainsi l'entrée d'Ibrahim dans l'Egypte jetta une consternation générale parmi les partisans d'Achmet. Il ne laissa pas , en faoCnme d^ courage , de se préparer à soutenir la guerre. Il çnvoya des ordres , de tous côtés , pour faire avancer les troupes des provinces les plus éloignées ; piais il fut mal obéi : une autorité usurpée n'est jamais bien affermie dans les eotnmencemens d'une nouvelle domination; plusieurs de ses principaux chefs , sous différens prétextes, évitèrent de se déclarer ouvertement contre leur légitime souverain. Ibrahim, averti de cette disposition , leur promit une ample amnistie , et même des récompenses , s'ils se défaisoient de ce rebelle. Ces traîtres l'étouffèrent dans le bain , ouvrirent les portes du grand Caire à Ibrahim , et se soumirent à son autorité. Ce général envoya aussitôt la tète d'Achmet au Grand-Seigneur , qui , par cette prompte expédition, se vit délivré de l'embarras de soutenir la

364 HISTOIRE DE L'ORpRE

•"■*— "~ guerre dans un pays ennemi , et parmi une na--* DE vi&lI' tion ennemie , de tout tems , éês Turcs , et où sa Adam, puissance n ëtoit pas encore assez affermie.

La mort de ce rebelle effraya Faga de Rhodes 5 la crainte d'être découvert et enveloppé dans s^ disgrâce , lobligea de presser l'exécution de l'entreprise où il étoit entré ; et ^ par le même motif^ le Grand-Mattre , qui ne pouvoit plus espérer de secours ni de diversion du côté de l'Egypte^ avant que de s'engager plus avant , voulut près-» sentir les princes Chrétiens , et voir quelles for?» ces il en pourroit tirer.

Pendant ces révolutions , arrivées en Egypte , les commissaires que le Grand-Mattre et le Conr seil avoient envoyés pour visiter Malte, Gfee et Tripoli, à leur retour, firent leur rapport de l'état où ils avoient trouvé ces isles , et la ville de Tripoli. Ils dirent que l'isle de Malte n'étoit au-» tre chose qu'un rocher de pierre de tuf, qui pouvoft avoir six à sept lieues de longueur, sur trois ou quatre de largeur, et environ vingt lieues de circuit ; qu'on ne trouvoit , au plus , sur la superficie de ce rocher, que trois ou quatre pieds de terre , encore toute pierreuse , peu pro-^ pre à produire du bled et. d'autres grains; mais abondante en figues , en melons et en d'autres fruits, qui y étoient très* communs; et que le principal commerce de cette isle consistoit eu miel, en coton et en cumin, que les habitant échangeoient contre des grains ; qu'à lexceptiou de quelques fontaines, qu'on rencontroit, dans

le fond de Tisle, on y manquoit d'eau vive et __ même de puits , à quoi les habitans suppléoient de l'Islepar des citernes ; que le bois n y étoit pas plus ^^"' commun; quon le vendoit à la livre; et que les habitans, pour faire cuire leurs viandes , étoient réduits à se servir de fiente de vache , séchée au soleil , ou de chardons sauvages ; que la capitale de Fisle, appellée la Cité notable, étoit située au milieu de cette isle^ sur une colline, et de diffi- '

cile accès, à cause des rochers dont la plaine étoit remplie; que cette place n'avoit que de sitnples murailles , sans autres fortifications que quelques tours, élevées sur les portes de la ville; que , sur la cote méridionale de Tisle , on n y trouvoit ni ports, ni golfes, ni cales; que tout le rivage , en cet endroit ,• n étoit bordé que de grands rochers et decueils, contre lesquels les vaisseaux , poussés par un vent violent , et st^rpris par quelque tempête, faisoient souvent naufrage ; mais que , du côté opposé , on découvroit plusieurs pointes ou caps, et des endroits, eii forme de golfes et de cales , propres pour y pou- . voir mouiller. Us ajoutèrent qu ils étoient entrés dans le grand port, qui étoit défendu par un fort, appelle le Château Saint- Ange, et quils avoient trouvé , au pied de ce château , une petite ville , appellée communément le Bourg ; que ce port n étoit séparé d'un autre, appelle le port Musciet, que par une langue ou pointe de rochers ; qu outre la capitale, le château et le bourg, il y avoit encore environ quarante casales, ou bourgades,

366 HISTOIRE DE L'oHDRE

'Z composées de plusieurs hameaux répandus dans

Bi L*isLi- la campagne ^ et ou 1 ou trouyoït environ douze ^^^* mille habitons, hommes, femmes et enfans, la plupart pauvres et misérables, à cause de la stérilité du terroir.

Ces commissaires présentèrent, au Grand-Mai-*' tre et au Conseil, un plan de cette isle, oii To» avoit pris soin de marquer exactement plusieurs petits ffolfes ou cales où se retiroient ordinairement des pêcheurs, et quelquefois des corsaires. Us ajoutèrent que la commodité de tant de pofts, si favorables aux armemens de la religion , leur faisoit croire qu un ne devoitpas rejetter les pro^ positions de lempereur, pourvu qu'il oepréten-^ dit pas, par cette donation, les assujettir à tourner leurs armes contre ses ennemis particuliers.

 regard de Fisle du Goze , appçllée par ses ha« bitans Gaudisch , ils dirent quelle nétoit séparée de celle de Malte que par un canal étroit , appelle Freo , d*une lieue et demie ou deux lieues de largeur, au milieu duquel étoient placées les petites isles.ou rochers, appelles Cumin et Cuminot; que le circuit du Goze étoit d environ huit lieues; sa longueur de trois, et sa largeur dune et demie; qu'ils n y avoient trouvé aucun port; que cette isle étoit environnée de rochers escarpés et d ecueils ; de sorte qu on n'y pouvoit abor* der qu'avec bien de la difficulté ; cependant que le terroir leur en avoit paru fort fertile; qu'il y avoit environ pinq mille personnes, hommes^

femmes et enfaos, dispersés en différens villages ; et que, pour leur sûreté contre les corsaires, on de l'I9li. y a voit construit un château , situé sur une mon- ^^^ tagne ; mais qu'il leur avoit paru mal fortifié, et de peu d'importance; que, tout foible qull étoit ^ ils ne croyoient pas qu il fut de la prudence du Conseil d accepter lolfre qu'on faisoit de Tisle de Malte , séparément de celle du Goze , qui en étoit trop voisine , et qui pourrolt servir, un jour, de retraite à leurs ennemis.

Ces commissaires ne formèrent pas le même jugement de la ville et du château de Tripoli : ils représentèrent, au Conseil , que cette place, si* tuée sur la côte de Barbarie, et à près de quatrevingt lieues de Malte, n avoit aucunes fortifications; qu il étoit même presque impossible dy en construire sur. un terrein et un fond sablonneux et plein deau ; que les fossés étoient peu larges, et encore moins profonds; le port et le château, commandés par une montagne voisine; enfin, que cette ville étoit environnée des États du roi de Tunis, qui n'y souffriroit pas longtems des Chrétiens; que l'éloignement où elle étoit de Malte , ne permettroit pas , si elle étoit attaquée, d'y jetter un prompt secours; que le bled étoit encore plus rare à Tripoli qu'à Malte , à cause de la stérilité du terroir, qui ne porte que des dattes; doù ils conclurent qu en se chargeant de la défense de cette place, on s expose^ roit à perdre tous les chevaliers qu'on y enverroit . en garnison, ,

^^ Le Grand-Maître fit part, au Pape, de cette rç-

«E L*JsLE. lation ; et il le pria d'interposer ses bons officesr "^n ^^^"^^^ ^^ l'empereur, pour l'obliger à décharger 'août. l'Ordre de la défense de Tripoli, et des autres conditions onéreuses qu'il vouloit attacher à Tinféodation de Malte (i). Mais, daps cette con^ joncture, il ne pouvoit guères choisir d'interces* seiir auprès de Charles-Quint, qui fut moins agréable, et plus suspect à ce prince, que G\é^ ment VIL II se négocioit actuellement une ligue entre ce pontife , lé roi d'Angleterre et les Vénitiens , pour maintenir la liberté de l'Italie , menacée d'un^ entière invasion , depuis la perte de bataille de Pavie, où François I, roi de France , avoit été fait prisonnier par les généraux de l'empereur.

Ce prince , si digne d'une meilleure fortune , étoit entré en armes dans le duché de Milan , qu'il prétendoit lui appartenir , et à la reine Claude , sa femme , du chef de Valentine Visconti , femme de Louis , duc d'Origans , frère de Charles VI. Les Sforces s W étoient emparés , au préjudice des princes de la Maison d'Orléans. François Sforce en étoit actuellement en possession : l'empereur , sous prétexte de le maintenir comme son vassal , avoit fait entrer une puis** santé armée dans le Milanois ; et , depuis la bataille de Pavie, ses généraux agissoient moin& en qualité de protecteurs , et comme commaa.-

(i) Bosio, Ub. II; pag. i2«

DES CHEVALIERS DE MALTE. 36g

dànt des troupes auxiliaires, qu'en couquërans. — — — Ils mirent, au nom de lempereur, des garnisons ^e l'Islk dans les principales villes de ce duché , sous pré- ^^^^' texte que le nouveau duc n'en avoit pas reçu encore l'investiture. T^e Pape et les princes d'Italie, qui, au commencement de cette guerre , redoutoient également le voisinage de deux princes si .puissans, eussent bien souhaité que les Français n'eussent point troublé Sforce dans la possession du Milanois.

La prison du roi ramena , dans le parti de la France, non-seulement les princes d'Italie, mais encore le roi d'Angleterre : Sforce même , qui ne craignoit plus rien du côté d'un prince prisonnier, et opprimé lui-même par les Impériaux, qui contlnuoient à le dépouiller de ses États , négoeioit une ligue contre celui qui vouloit engloutir toute TËurope , et qui aspiroit à la monarchie universelle.

Telle étoit la situation des affaires, et le sujet ou le prétexte d'une guerre, dont l'ambition de , Charles-Quint étoit la véritable cause et la seule origine. Après la mort de l'empereur Maximilien , ce prince et François l avoient été concurrens dans l'élection pour l'empire. Cette rivalité des droits et dés^prétentions, dont les souverains ne manquent guères, quand ils ne manquent pas de forces; des qualités excellentes, mais opposées dans l'un et l'autre, tout cela avoit excité, entre ces deux grands princes ,> nutg^e émulation de gloire , suivie , depuis l'élection de Charles-

y Quint, dune animosité, que le sang de tauft de

DB L'bLE* milliers de leurs sujets n avoit encore po ëtein- Adam. ^^^ Q^ admipoit, à la vérité, dans Français^ I , un courage à l'épreuve des plus gravids périls de la gueire, une nobk franchise et diurne dun^ meilleur siècfe , une foi inviolaUe dans se» traités , de la bonté et de 1» clémence à Tégard de ses sujets^ mais il eut été à souhaiter que ce prince eût eu moina d'attachement pour ses plaisirs, plus<le secret dans ses affaires, d'attention et de suite, dans l'exécution de se& dessein^^ et que, de ses Ëivoris , il n'en eût pa» §aÀt ses m^iaistres et ses généraux. Cbarles-Qoint, au contraire, avoit toutes les qualités d'utt grand politique, mais peu de ces vertus du cœur, qui honorent un particulier : plein d'une ambiti&n sans bornes , n agissant que pour son intérêt, impénétrable dmis ses desseins., ne perdant jamais de vue les difFé* rentes dispositions de tous le» princes de FËu*- Eope, plus babUe que tous ses- ministres, heureux dans te* choix de ses: généraux , insensible aux plaisirs de la table; et, s'il n'étott au^ chaste que l'exigent les préceptes du. Christianisme', au moins, pour éviter le seandate, il pre«noit autant de précau/tions pour dérober ses ga^ lantertes. à l'œil pénétrant du courtisai, que les^ autres primes de son tesovs afifedoient dis k» feireéclater. Du^reste, sans^foi-, sansprobké, sans parole, même sans- reeonnoissance; et cependant n'oubliant rie& peur se donner les apparences et tous les dehors de ces vertus.

DES dTETALIEBS DE MALTE. 871

II étoH bien difficile qu'avec de si grandes qualités, deux princes, tous deux ambitieux, braves, di L'isLi» puissans , et voisins , demeurassent lon{]f<«teûls en ^**' paix , et y laissassent le reste de TEurope. Sur leurs portraits , que nous n^avons fait qu'ébaucber, le lecteur jugera, sans peine, que la fortune devoit se déclarer pour le plus habile; aussi François 1 avoit succombé sous la puissance de son jennemi : il étoit alors question de négocier la paix et sa liberté. Gharles-Quitit frïettoit Fune et lautre à un si hiaut prix, que le roi , rebuté de la dureté des conditions, protestoit hautement quil remettroit plutôt là courontie au dauphin, son fik , que d en arracher, lui-mé A:ie, uta dé^ plus beaux fleurons.

Mais la régente, sat t6èète^ sans sairtètér à un dessein cpie le chagrin de sa prison à^oit pro-* duit, prit le parti d'envoyer, en Espagne, la duebesse d'Alençon, sa fiUe et soÊUr dû roi, princesse ornée de toutes les grâces dé la nalufe , élerée dans les intrigues de la Cour, et d'uii génie mxBai souple que si elle ne fut pa^ née âivec cet of^eîl^et cet empire quedonneutïcf rare béëiaté , soutenue suT-*tout par une naissaneesi illirstre. La* fi^gente se flattoit qu elle obfiendroit, dé l'empereur, la liberté du roi , son fils , à des coûdîtlonS iWHws odieuses. Elle nomma, pour lasststé^dans cette importante négociation, l'arôhél^êque d'Embrun, connu , depuis , sous le nom de c^^rdinat dé Tournon ; l'évéque de Tarbes, depuis cardinal de Grammont ; et Seluc , premier président du parle*-

372 HISTOIRE DE l'ORDRE

ment de Paris, L annaliste de l'Ordre de Saint--

DE fc'ifiLE- 3ean de Jérusalem rapporte que la rég[ente, pré- ▲dam. yenue de lafFecdon du Grand-Maître, pour la personne et le service du roi , son fils , lui dépê-cha un courier, pour le prier de vouloir bien conduire en Espagne , sur les galères de la religion , la princesse , sa fille ; que le maréchal de Montmorency, son petit-neveu, lui en écrivit, par ordre de la régente, dans les termes les plus pressans ; et que ce seigneur, pour le déterminer, par son propre intérêt, à faire ce voyage, lui représenta que , dans le besoin que son Ordre avoit d'un établissement fixe et assuré , il applaniroit, par sa présence , et en traitant lui-ntéme avec l'empereur, ce nombre infini de difficultés que les ministres de ce prince, en Italie, faisoient naître, au sujet de finféodation des isles de Malte, du Goze, et de la ville de Tripoli.

L'Isle-Adam communiqua, au Pape, les dépêches de la régente (i). Clémept , qui étoit actuellement en liaison avec cette princesse , approuva fort ce voyage : il désiroit la liberté du rpi, peutêtre moins par considération pour le roi même, que par crainte de la puissance redoutable de son ennemi : il se flattoit que , si on pouvoit rom^ pre.les. chaînes de François I, ce prince , pourra venger de la dureté de sa prison , ne manqueroit pas de repi^endre les armes; et que la guerre, allumée entre deux ennemis si implacables , fe-

. (i) Bosio, tom. 3, libu H, paç. 38.

DES CHEVALIERS DE MALTE. S'ji

roit la sûreté des autres souverains, et maintien droit la paix dans le reste de l'Europe. Le de l'Islk- Grand-Maître , sur la réponse de Sa Sainteté, ^"^"' ^8'emba^qua, sur les galères de la religion, à ^l^â^ Civita-Vecchia, et se rendit à Marseille, où il salua la régente. En attendant la duchesse d'Âlençon , il eut plusieurs conférences avec cette princesse.

Les ministres de lempereur, allarmés et jaloux de ce voyage dont ils ignoroient le motif, firent saisir , en Italie , tous les revenus de la religion. Lempereur ne manqua pas d^approuver leur conduite : ce prince étoit d ailleurs mécontept du Grand-Maître et du Conseil. Nous avons dit qu^il leur a voit offert, pour retraite , les isles de Malte , du Goze, et la ville de Tripoli : la lenteur queTOrdre avoit apportée à lui rendre une réponse positive, rengagea à en écrire, en particulier, aux langues d'Arragon et de Castille, dont les chevaliers étoient nés ses sujets; et il envoya, au Conseil, un chevalier Espagnol, appelle Pierre Femandez Hérédia, ou Errera , qui , étant arrivé à Viterbe, représenta, de sa part , aux seigneurs du Conseil , que , dans la pensée que la religion accepteroit , avec autant de joye que de reconnoissance/un établissement aussi considérable , il avoit différé , depuis dix-huit ^ mois^ à fortifier ces isles ; qu il demandoit que le Conseil sexpliquât nettement sur ses propositions. Cet envoyé ajouta , avec hauteur, que s'il se trouvoit quelque langue qui s'y. opposât , Tem*

' 374 HISTOIRE DE l'oRDRE

pereur, son maître , sçauroit bien y donner Ds L*i8LE. ordre.

^^' Ce prinpe, ébloui par une constante prospérité, et devenu plus fier par la prison du roi , se croyoit en état de donner la loi à toutes les puissances de l'Europe ; et cet esprit dé domination setoit répandu jusques dans les langues originaires de ses États. La plupart dés chevaliers Espagnols vouloient dominer dans le Conseil ; et ils demandoient qu'on acceptât, sur le champ, les offres de l'empereur avec la dépendance et l'assujettissement qu'il y attachoit ; quelques-uns même laissoient entrevoir que , si les Français ne se Gonformoient pas à leur disposition , ils s'en sépareroient ; qu'ils s'établiroient dans Malte, yidépeodamment du Grand-Maître ; et qu'ils espéroient obtenir, de l'empereur, l'union de l'CTrdre deMontèze, fondé en Espagne, à leur congrégation particulière, pour dédommager l'Ordre de ce qu'il perdroit, en France, par l'éloignement des commandeurs et des chevaliers Français.

Mais le Conseil , et les plus sages mièmes des langues d'Espagne , qui avoient horreur d'un schisme, répondirent à cet envoyé, que tout l'Ordre étoit très-reconnoissant des offres généreuses de sa majesté impériale ; mais que , dans une afiaire aussi importante , ils ne pouvoient prendre aucune résolution décisive sans la présence du Grand-Maitre , et Je consentement exprès du Pape ; qu'ils eq alloient écrire incessamment à l'ui^ et à l'autre ; qu'ils apprenoient que

Des chevaliers de malte. 37S le Grand -Maître étoit parti pour se rendre à la ' '

VfLLTEIIS

Cour de Tempereur, dans le dessein d'être ins- ^^ ^'Islis truit, par lui-même, de ses. intentions au €(ujet ^^*'*de Fisle de Malte ; et qu ils espéroient que , pour le bien et Thonneur de la relig[ion , ce grand prince voudroit bien relâcher quelque chose des conditions attachées à cette infëodation.

Le Conseil dépêcha aussitôt , en France , le commandeur Bosio , pour donner avis à p'Isle- Adam , du séquestre que les ministres de rem<^ pereur ^voient fait des biens que la religion pos«sédoit en Italie, et des propositions que le che«^ valier Errera .venoit de faire en plein Conseils Le Gra[nd*>Maitre di£Géra à répondre au Conseil , jusqu a ce qu'il eût vii l'empereur ; il ordonna à Boaio de le suivre , et ^1 partit , pour l'Espagne , avec la duchesse d'Alençon , à laquelle le roi dl^ngleterre avoit procuré un sauf-conduit.

Cette princesse ne fut pas plutôt arrivée à Madrid (i), qu'après que l'empereur fut débarrassé du cérémonial et des premiers honneurs qu'il lui rendit , il donna une audience particulière au Grand-Maître , qui l'entretint d'abord de , 535, tout ce qui s'étoit passé au siège et à la perte de Rhodes. Ce grand homme lui représenta, ensuite, les pertes que son Ordre y avoit faites , et l'état déplorable où se trouvoit alors tout le Corps de la religion ; et , voyant l'empereur touché et at tendri de tant de disgrâces , il sd plaignit modes

(x) Guichardio y tom. ii5, ; ^

376 HISTOIAE DE l'oRDÎIE

' tement de larrêt que ses ministres avoient fait

DE l'Isle- sur les biens des commanderies d'Italie , sous Adam, prétexte qu'en venant en Espagne , il étoit passé par la France avant que de se rendre à sa Cour. Pour prévenir les desseins que Temperear auroit pu avoir en cédant l'isle de Malte aux chevaliers , d'en faire ses vassaux , il lui insinua adroitement que, quoiqu'ils fassent tous nés su- . jets de difierens souverains , l'Ordre , en général , par sa profession , ne dépendoit d'aucun ; qu'un chevalier, François de nation, n'étoit pas plus attaché au roi de France^ qu'à sa majesté impériale ; que l'unique objet de son institut étoit de défendre également tous les Chrétiens contre les incursions des infidèles; que, depuis tant de siècles que son Ordre subsîstoit avec quelque sorte de gloire , on n'avoit point vu qu'il eût jamais pris parti contre aucun prince Chrétien , en faveur d*un autre. Il entra ensuite dans l'affaire de Malte ; et , sans s'arrêter à la dureté des conditions que l'empereur vouloit prescrire , il lui dit, en général , qu'il y avoit long-tems que la religion auroit profité des bontés de sa majesté impériale , si on n'avoit pas été retenu par l'espérance de rentrer dans Rhodes ; qu'il y avoit un parti formé pour l'exécution de cette entreprise; et là-dessus, avec la permission de l'empereur, il fit entrer, dans sa chambre, le commandeur Bosio, qui lui rendit compte, en détail, de toutes les me- N sures qu'il avoit prises, à ce sujet, avec les prin-

cipaux habitans. Il ajouta qu'il ne manquoit à

rOrdre que l'argent nécessaire pour lever trois ou quatre mille hommes, et pour porter, en de l'Islrmeme-tems, des armes aux habitans que les ^'**^' Turcs avoient désarmés avec grand soin.

L empereur entra dans les vues du Gjvmd- Maître: cependant, avant que dq s y engager plus avant, il lui conseilla d en conférer avec le duc d^Albe, le plus habile de ses généraux. Il ajouta que , si ce seigneur en trouvoit l'exécution possible , il donneroit volontiers , pour en faciliter le succès, vingt-cinq mille écus; qu'il sonhaitoit que les autres souverains de la Chrétienté y voulussent contribuer ; mais que , si ce projet n avoit point de suite, l'Ordre , pour son établissement, pourroit toujours compter sur l'isle de M^lte; et, pour prémices de sa bonne volonté, il donna, sur le champ, une pleine et entière main-levée de tous les revenus que ses ministres en Italie avoient fait arrêter. LIsle-Adam, qui n'ignoroit pas que les souverains ne veulent jamais avoir-tort, remercia ce prince de cet eflFet . de sa justice^ dans les mêmes termes que s'il en eut obtenu une grâce. Avant de se retirer, il lui dehianda la permission de pouvoir saluer le roi de France : ce que l'empereur lui accorda volontiers, dans la vue que le Grand-Maître pourroit contribuer à la négociation de la paix.

Un officier de ses gardes, par son ordre, le conduisit dans l'appartement de François I. Ce prince y étoit plutôt gardé en criminel d'Etat , qu'en prisonnier de guerre. Ghàrles-Quint , quoi-

378 • QISTOIilE DE L*OADRE

que vassal du roi , pour arracher de son seigneur PB l'Islc- nne rançon immense , et des conditions e&orbi- '^•**- tantes , n avoit rien oublié pour lui rendre sa prison insupportable. Des traitemens si indignes et si pleins de dureté, avoient jette François I dans une soipbre mélancolie, qui fut suivie d une fièvre violente. L'arrivée de la princesse , sa sœur, qu'il aimoit tendrement, lui causa le premier mouvement de joye qu'il eut ressenti depuis sa di^râce. Sa santé se rétablit ; et le Grand-Maitre, dans cette conjoncture, ayant été introduit dans sa chambre, le roi lembrassa tendrement, loua la généreuse défense qu il avoit faite à Rhodes , et ordonna aux ministres , qui avoient accompagné la princesse, sa sœur, de ne rien traiter, dans leurs négociations , avec les ministres de de lempereur, sans la participation de Tlsle- Adam. Ce seigneur fut admis dans toutes leurs conférences ; il y faisoit la fonction de média^^ teur. Sa dignité , sa haute réputation , sa pru«dence et son habileté donnoient un grand poids à ses remontrances ; et il n oublioit rien pour concilier les intérêts de ces deux princes , et pour ' les porter , par une paix solide , k réunir leurs armes contre lennemi commun du nom Chré-* tien. La duchesse d^Alençon, de son côté, einployoit tous les charmes de son esprit pour vaincre la dureté et lobstination de l'empereur ; mais^ ce prince, uniquement occupé de ses intérêts, et qui, par la prison du roi, se flattoit d'être bientôt maître d'une partie de la France , ne fai-

DES GHEVALIEBS DE MAXTE. 879

soit que des propositions déraisonnables. Outre

les renonciations qu on lui olFrôit , de la part du dk i.*i8leroi , à ses droits sur le Milanois et sur le royaume ^^^' de Naples , à rhommage des comtés de Flandres et d'Artois , et outre des sommes immen^s , Charles- Quint demandoit encore le duché de Bourfçogne, pour être en état , si la guerre recotnmençoit , de porter ses armes dans le cœur de la France et jusqu'aux portes de Paris. Le roi , qui connoissoit l'importance de cette aliénation , en rejetta la proposition avec beaucoup de fermeté ; et, pour faire voir à lenopereur qu'il renonceroit plutôt jà sa liberté, qu a une portion si im^^ portante de sa couronne , il résolut de se séparer de la duchesse, sa sœur, et de se priver de la présence d une princesse qui faisoit son unique consolation.' Il la fit partir pour retourner en France; et elle fut même obligée de prendre ce parti sur des avis qVelle reçut secrettement que Tempereur ne cherchoit qu'un prétexte. pour la faire arrêter.

Gharles-^Quint , le prince de son tems le plus artificieux, pour laisser expirer le sauf- conduit qu'il lui avoit donné , avoit fait traîner exprès les négociations. Le départ de la duchesse le sur-«prît ; et il envoya ordre , sur les confins d'Es» pagne, de l'arrêter, le jour que le ternie de son sauf-conduit seroit expiré ; mais la princesse , bien avertie de cette supercherie , faisoit, en s'en retournant, le même chemin , en un jour, qu'elle n'avoit fait qu'en quatre , en entrant en Espagne,

38o HISTOIRE DE l'ORDRE

„ Cette diligence, et sou arrivée sur la frontière

VlLLIEltS " . I J . • I r

DB l'Islb- avec une grosse escorte , le dernier jour du saui- ^^^' conduit, empêcha les officiers de l'empereur d'entreprendre sur sa. personne; et, par-là, lempereur ne put tirer aucun avantage de son artifice.

Le départ de la princesse ne ralentit point le zèle du Grand- Maître, et ses bons offices pour la paix. Il ejx représen toit souvent la nécessité à lempereur et ^à ses ministres ; et il leur faisoit envisager que , pendant que les armes de ce prince étoienf occupées contre la France , Solii5a5. man étendoit ses conquêtes sur la Hongrie, et s'ouvroit un chemin pour pénétrer jusques dans TAu triche et les pays héréditaires (i). Quand, d'un autre côté , ce seigneur approchoit du roi , il lui faisoit comprendre combien sa présejice étoit nécessaire dans son royaume ; mais il lui faisoit sentir , en même-tems , qu'il n'obtiendroit jamais sa liberté de l'empereur, que par la cession du duché de Bourgogne. Enfin il agit si heureusement auprès de ces deux princes , qu'il les fit convenir d'un traité de paix. François I, prévenu qu'il ne pouvoit aliéner le domaine de sa couronne, et que des actes extorqués dans une rigoureuse prison ne pouvoient jamais être valides , après avoir secrettement protesté contre la violence qui lui étoit faite par son vassal , souscrivit à tout ce qui lui fut présenté. On convint

(i) Bosio, lib. Ill, pag. i4i.

.DES CHEVALIERS DE MâLTE. 38i

que le roi seroit reconduit, dans le dixième de — — — levner , en son royaume ; et que^, pour 1 entière de l*J8le^ garantie du traité, ce prince donneroit , en otage , ^^^' deux princes , ses enfans , outre plusieurs autres articles qui ne sont point du sujet de cet ouvrage. Llsle-Adam , toujours attentif aux intérêts de la religion , y fit in'sérer que lempereur et le roi de France solliciteroient conjointement le Pape à travailler à une croisade contre les infidèles, et qu ils y contribueroient de tout leur pouvoir.

Depuis la signature de ce traité , lempereur et le roi se virent plusieurs fois, mais toujours en ennemis réconciliés, et avec plus de politesse que de franchise. La premièfe fois que Tempereur rendit visite au roi, il voulut être accompeigné du Grand-Maitre , qu'il appelait son père.^ Oa remarqua que Charles^Quint et Fryiçois I, étant sortis ensenible, lempereur, au passage d une porte, déféra le pas au roi , et que ce prince le rcifusa, sur quoi ils appellèrent le Grand-Maitre pour en décider (i) : « Je prie.Dieu, leur dit ce vé- M nérable vieillard, quil n y ait jamais de difSé- « rend de plus grande importance entre vos mate jestés D ; et , adressant la parole au roi de France : « Personne, lui dit- il. Sire, ne disconvient que « lempereur ne soit le premier prince de la Chré- « tienté , mais, étant dans ses Etats et dans soa « Palais , il me semble que vous ne devez pas « refuser les honneurs qu il croit devoir au plus

(i) Bo$iO; tQw. 3>y lib. III, pag. 4^.

3fta HISTOIRE DE L'ORDRE

' « grand roi de l'Europe »>. Unô réponse anssi

M hisLw- prudente et aussi adroite , contoita Tun et 1 au- ^^^' tre^ rempereiir, sur-lont, lui en sçut trè9-faon gv6; il rboQora) depuis , de plusieurs marqnaes de distînctioii ; et, dan» des audiences publiques, où il étoit sur sou tràœ , il voulut , que le Grand- Mat tre fût assis sous le même dais. Enfin , quand llsle-Adsm prit con|fé de lui , après le départ du roi, pour retourner à Viterbe, il lui renouyella les promesses qu'il lui avoit faites de Tiste de Malle; et il ajouta qu'il rendoit le Pape mattre et arbitre des conditions de cette inféodation,

Msûs, avant que le Orand- Maître partit d'Es* pagne (i) , ii termiila , par sa prudence , un différend qui s'étoit élevé , en Portugal , au sujet du grand-prieu|é de Grato. Depuis la perte de Rhodes , A lauretrâite du couvent à Viterbe , plusieurs souverains de l'Europe, peu aiTectif)nnés à l'Ordre, et sous prétexte qu'il n'atmoit plu9, suivant son institut, contre les infidèles , ou s'enaparoient des revenus des cèmmandeFies, ou bien, au préjudice des statuts de la religion et des^ droits d^ancienneté , ils en disposoient en faveuhr dei chevaliers qui leur étoient les plus agréables. Le prieuré de Crato étant vacant par le déeèsF dé Jean de Meitezés, le roi de Portugal, an préfu-* dice du chevalier Gonasalve de Pimentri , le conféra au prince Louis, son frère; et, pour dédommager Pimmitel , il lui St offàr une pension

(i) Bosio^ tom. 3 , \ih, IH, f^ç. 4^.

de neuf mille livres. Les chevaliers Portugais , „ pour ne point souflrir qu on iit cette brèche a m l'Islileurs d roit», refasèrent de recoïi-noîlare dom Louis. ^"*"' Le roi , irrité de leup^j>position , les menaça de faire saisir tous les biens que FOrdre possédoit dans ses États; et, sous prétexte quil restoit, à Viterbe , dans une inaction contraire à ses sta* tuts , il déclara qu il en employeroit les revenus dans une guerre sainte , et confire les Maures de Barbarie.

Le Grand^Maître^pF^voyant sagement qu'uiïe pareille entreprise, quoicjfu mjuste ,.pourroit être d un dangereux exemple par rapport aux smtres souverains, accommoda cette affaire. Il crut que , dans des tems si £lcheux , il devoit dissimuler une injustice quil ne pouvoit empêcher : il consen^t que dom Louis retint Tadministration du prieuré , et comme en commande ; mais, en échange, il obtint , du roi, un& confirmation authentique de tous les droits et de tous les privilèges de 9fm Ordre. Ce prince s^engagea solem* ndilement à ne plus trouUer les chevaliers dans la jouissance des commafnderies qui ëcherroient à chacun , selon* son rarng d'ancienneté. Comme l'entreprise de Hhodes étoit le seul objet et lunique point de vue auquel se réduisoient tous' les desseins de Flsle-^Adam^, il fut stipulé , par le^ même traité , que , pour une guerre si sainte , le roi fourniréït, à TOrdrè, quinze mille crusades,^ espèce de monnoye d argent, valant, en ce temslà , chacune , envirop quatre francs et demi.

384 HISTOIRE DE l'oRDUE

J ( A peine le Grand-Maître étoit revenu en Fran ce, DE l'Iulb- qu'il apprit que Henri VIII, roi d'Angleterre^ sur ^^^''' le nlême prétexte dont s etoit servi Iç roi de Portugal y et comme si l'Ordre , par la perte de Rhodes, eut été entièrement éteint, a voit empêché le chevalier Neston de prendre possession du grand-prieuré de ce royaume; qu'il prétendoit même réunir, à son domaine , les revenus de toutes les commanderies , ou que tous les chevaliers Anglois servissent de garnison dans Calais. Des prétentions si odieuses affligèrent sensiblement l'Isle-Adam : il voyoit , avec douleur , que , malgré tous ses soins , les biens de son Ordre alloient devenir, insensiblement, la proye des princes et de leurs courtisans. Les Papes , en qualité de souverains, setoient mis, depuis quelque tems, comme en possession de nommer au grancUpriearé de Rome , et aux comanderies vacaiites daos le patrimoine de Saint -Pierre, et daos leû^ États ; les ministres de l'empereur , en Italie , de leur côté , s'emparoient , sans scrupule, des plus riches bénéfices ; et ils croyoient encore faire grâce à l'Ordre en prena^it sa croix, comme une mai^que qu'ils n'en jou'issoient qu'à titre de chevaliers. Dans un brigandage et une -désolation si générale, le Grand-Maitre eut recours au roi de France, le seul prince de la Chrétienté, si on peut parler ainsi , qui , parmi tant de disgrâces , arrivées à la religion de Saint-Jean, lui eut conservé la même estime et sa première affection. Le Grand-Maitre fit passer , par sa Cour , le

prieur de Saiat-Cilles et le commandeur de Bour- "^ "^ boiiN, qu'il envoyoit en Angleterre. Ces envoyés^ du l'Ul* ou, si l'on veut , ces ambassadeurs , le. prièrent ^ ^^^^' de sa part , de vouloir honorer l'Ordre de sa protection auprès de Henry VIH. Le roi lui en écrivit dans les termes les plus pressans ; et il lui marquoit , par sa lettre , que si l'Ordre , depuis la perte de Rhodes , n'avoit pu continuer la guerre contre les infidèles, ce n'avoit été que faute de ports, ou ils pussent faire des armemens ; qu'on étoit en traité pour Fisle de Malte ; qu'il le conjuroit de contribuer à cet établissement ; qu'on n'en auroit pas plutôt fait le chefd'Ordre et la place d'armes de la religion , que les chetaliers se remettroient en mer, suivant leur profesiâion , et que les marchands Anglois , ses sujets, seroient, peut-être, les premiers qui éprouveroient combien cet institut militaire , quoique indépendant d'aucun prince Chrétien , étoit cependant utile à toute la Chrétienté.

Mais des motifs si justes, et tous les offices du roi de France, touchèrent peu le roi d'Angleterre: non-seulement il n'eut aucun égard aux mémoires que lui présentèrent les députés de la rfeligion, mais il leur défendit de faire sortir de ses États , ni argent ni effets , provenant des biens de l'Ordre ; il congédia même ces envoyés assez ^ brusquement , et sans beaucoup d'égard pour leur caractère. Ces ministres, à leur retour, ayant rendu compte, au Grand-Maître, du peu de succès de leur négociation, ajoutèrent quils croyoient

386 HISTOIRE DE L'ORDRI^

"T avoir démêlé qu'une injustice si criante venok

DE l'Isle- de ce que ce prince , le plus fier de son siècle , se ^^^^/ tenoit offensé que le Grand -Maître eut visité le roi de France et Tempereur, sans lui rendre les mêmes devoirs de civilité ; et cette conjecture , netoit pas sans fondement. Quoique les États de Henry YIII ne fussent pas si étendus que ceux de Charles-Quint et de François P*", il nen étoit pas moins redoutable à ces deux princes, dont il balançoit , tour-à-tour , la puissance , suivant le parti que son intérêt lui faisoit prendre dans leurs démêlés: pair cette conduite adroite, il se faisoit rechercher par l'un et l'autre de ces deux potentats, qui le ménageoient avec de grands égards. Le personnage important quil faisoit dans les affaires de l'Europe , l'autorité absolue qu'il avoit acquise dai^s ses États, quoique les lois y soyent plus respectées que les souverains , et l'habileté avec laquelle il avoit toujours sçu tourner les parlemens dans ses vues : tout cela faisoit qu'il se regardoit et vouloit être considéré comme l'arbitre de la Chrétienté. Le Grand-Maitre eut d'abord bien de la peine à croire que le défaut d'une formalité et d'u^e cérémonie , qu'il , ne devoit point , eut pu exciter le ressentiment de ce prince, et. le porter à traiter la religion avec tant de dureté. Mais comme, après tout, les princes les plus puissans, et les souverains sur-tout , élevés dans la flatterie , ne respiroient ordinairement qu'un air plein d'orgueil et de vanité, l'Isle-Adam crut acheter à bon marché.

par une si légère déférence, la main -levée des ^ ■

biens de son Ordre. Ce vénérable vieillard , sans de l'Isl». consulter ni son âge , ni la rigueur de la saison , •^^^"■' partit pour l'Angleterre; et il se fit précéder par le commandeur Bosio , le plus habile négociateur qu'il y eut dans l'Ordre, et peut-être dans la Chrétienté. Ce religieux s'adressa d'abord au cardinal de Wolsey, premier ministre du roi d'Angleterre , auquel il rendit une lettre du Grand-Maître, qui le prioit de présenter le commandeur au roi, et de vouloir bien appuyer, auprès de t:e prince, les intérêts de la religion. Le cardinal lui procura une audience : Bosio présenta, à Henry, une lettre du Grand-Maître, et lui apprit , en mêmt-tems , que ce prince venoit exprès d'Italie pour le saluer; mais quil n'avoit pas cru devoir entrerdans ses États,' sans sçavpir s'ili'auroit agréable. Henry^ adouci par cette démarche, lui répondit qa'il étoit plein de vénération pour lî^personné de l'Isle-Adam; qu'il seroit ravi de voir un si graixd Capitaine ; cependant ^u'il éteit fâché qu'il se fût niis en chemin dans' une saison si rigoureuse ; mais qu'en tout tems il seroît reçu, dans ses États, avec la considération qui étoit due à sa dignité et à son mérite. Le roi reiivoya Bosio au Grand-Maîfre, qu'il trouva à la Cour de France ; et il lui rendit deux lettres , l'une du roi , l'autre de son ministre , datées du 25 février, toutes deux très-obligeantes, et dans lesquelles on l'invitoit à passer , au plutôt, en Angleterre. Il s'y rendit en diligence; et ^

388 HISTOIRE DE l'ORDRE

après s être reposé , quelques jours , dans la coin-

DK l'Isle- manderie ou le prieuré de Saint - Jean , il partit ^^^^' pour la Cour, suivi des grands-croix , des commandeurs et des chevaliers d'Angleterre et d'Ecosse qui s'étoient rendus, de différens endroits, auprès de lui.

Ce cortège étoit nombreux et magnifique : et, pour lui donner encore plus d'éclat, le roi envoya bien loin, au-devant de lui , plusieurs mylords des plus considérables de sa Cour. Ce fut avec une si noble escorte qu'il entra dans le Palais. Henry lui fit un accueil gracieux; et on s'apperçut qu'il l'envisagepit avec cette attention que lui inspiroit *là première vue d'un prince que sa condqite et sa valeur avqient rendu également fameux dans l'Europe et dans l'Asie. Le Grand- Maître, après lui avoir rendu les civilités qu'il crôyoit devoir à un roi si puissant, ne jugea pas à propos d'entrer dans aucun détail des affaires qui lamenoient 'en Angleterre : i^e contenta de demander, en général , à ce prince,- sa protection pour son Ord^e. Tout se passa ensuite, de la part du roi, en louang^es sur la défense de Rhodes, plus glorieuse, dit Henry, que la conquête d'une province entière ; et , Jorsque le Grand - Maître voulut se retirer, jce prince ordonna, à ses officiers, de le loger dans son Palais : il y ftit servi avec la magnificence convenable à son rang et à Festime que le roi faisoit d'un hôte si illustre.

Ils eurent , depuis , plusieurs conférences parti-

DES CHEVALIERS DE MALTE. 3Bg

culières, au sujet du siège de Rhodes, et d'un endroit nécessaire pour rétablissement du cou- de l'Islevent. Le Grand-Maître lui fit voir que , malgré la ^^^^' puissance formidable de Soliman , la religion seroit encore maîtresse de Rhodes , si les princes Chrétiens avoient daigné y faire passer le moindre secours. Il ajouta que, manquant de vivres, de munitions de guerre, sur-tout de poudre; qu'après avoir vu périr, à la défense de cette place , la plupart de ses chevaliers , et même des habitans ; que les Turcs , ayant poussé leurs travaux jusqu'au milieu de la place, il s'étoit vu réduit à la dernière extrémité , et contraint de leur abandonner le peu de terrein qui lui restoit ; qu'il s'étoit embarqué avec les débris de sa for* tune ; que , dans ce voyage , il avoit été battu de rudes tempêtes ; et que , croyant trouver un asyle dans le port de Messine , il en avoit été chassé par la peste ; qu'en attendant qu'il eût trouvé une retraite sûre et fixe, le Pape Clément lui avoit permis de se retirer dans Viterbe; que la peste les en avoit chassés une seconde fois; qu'une partie du couvent, du consentement du duc de Savoye , avoit été reçue dans sa ville de Nice ; que les vaisseaux et les galères de l'Ordre étoient entrés dans le port de Ville-Franche ; que les autres chevaliers s'étoient, de spn consentement , dispersés dans les différentes provinces de la Chrétienté, où son Ordre avoit des commanderies ; que la peste étant diminuée à Viterbe , ils s'y étoient ras;semblés sous la protec»

390 HISTOIRE DE l'o RDRE

tion du Saiat-Siège; et que, dans une situation

BE L*i8Lii> si incertaine et si déplorable, Tempereur lui of- AoAM. f|.QÎj généreusement les isles de Malte et du Goze ; mais que ses ministres attacboient, à cette donation, des conditions peu compatibles avec Findépendance nécessaire dans son Ordre ; et que les chevaliers ne pouvoient reconnoître un prince particulier pour leur souverain , sans se rendre suspects aux autres; d ailleurs, qu'il ne désespéroit pas de rentrer dans Rhodes; qu'il y ^voit actuellement un parti formé pour en chasser lies Turcs; que les principaux habitans de Tisle , et même des officiers de la garnison , étoient entrés dan^ cette conspiration ; qu'il ne manquoit à rOrdre, pour tenter cette entreprise, que les fonds nécessaires pour lever des troupes, et pour équiper les vaisseaux de la religion; que, si ce projet navoit point de succès, il accepteroit Malte; et qu'il espéroit de la générosité de l'empereur, qu'il voudroit bien dispenser l'Ordre d'un assujettissement qui donnoit atteinte à leur liberté , et à cet esprit de neutralité dont les chevaliers faisoient profession.

Le roi d'Angleterre trouva le dessein de reconquérir Rhodes, digne du courage et de la vertu du Grand -Maître : et, pour participer, en quelque manière , à une si noble entreprise , il lui promit vingt mille écus, dont il paya, depuis, la valeur , en canons, et en armes à feu. On ne parla plus de saisie , ni d'arrêt des biens de l'Ordre , et encore moins de disposer des prieurés et

DES CHEVALIERS DE MALTE. Sgt

des commanddiles. Le roi pria seulement le

Graiïd-Maître de vouloir bien conférer le grand- de'^l'™Êprieuré d'Irlande au turcopolier, appelle frère ^o^»*- Jean Ranson , qui avoit déjà servi utilement ce prince dans le gouvernement de cette îsle , et qui a voit sçû, par sa douceur,- en apprivoiser les habitans , nation encore farouche , et à demi-barbare.

Le Grand-Maître , pour complaire à un roi que FOrdre àvoit tant d'intérêt de ménager, obligea le chevalier Babîhgton de remettre le prieuré dlrlande à Ranson , qui, en échange , se démit, en sa faveur , de la commanderie de Dinemor , €t de la dignité de turcopolier. L'Isle-Adara les fit encore convenir que si Babington parvcnoit au grand-prieuré d'Angleterre, il se chargeroit , en faveur de Ranson , d une pension annuelle de dix-huit cents livres. Le roi- parut fort content de la diligence et de lexactilude avec laquelle le Grand-Maître avoit exécuté ce qu'il avoit exigé de lui : il lui en fît des remercimens , confirma tous les privilèges de son Ordre; et, quand ce prince prit congé de lui, pour retourner en Italie , il lui envoya , de sa part, et de la part de la peine , un bassip et une coupe d'or, enrichis de pierreries , que le Grand-Maître remit , depuis , au trésor de la religion.

L'Me-Adam revenoit en Italie , avec la joye d'avoir maintenu , en France, en Espagne, en Portugal , et en Angleterre, les droits et les privilèges de son Ordre; et, dans l'espérance de tirer des souverains de ces États, et sur-tout du Pape,

3g3 HISTOIRE DE l'oRDRE

— "•"— des forces capables de faire réiflisir l'entreprise DEL^ls^E- de Rhodes. Mais, pendant que cet illustre vieil- Adam. jgj,j parcouroit les principales Cours de l'Europe , il étôit arrivé, dans Rome, différentes révolutions, qui ne lui permettoient plus de pouvoir compter sur les secours que le Pape lui aVoit promis. Nous avons dit que Clément , pour balancer la puissance de Charles-Quint^ devenue formidable depuis le gain de la bataille de Pavie , avoit fait une ligue pour la sûreté et la liberté de l'Italie, avec le roi de France, celui d'Angleterre , les Vénitiens , Sforce , duc de Milan, et les Florentins. On l'avoit appellée Là SAINTE Ligue, parce que le Pape étoit à la tête. Clément, comme la plupart de ses prédécesseurs, ne craignoit rien tant que le rétablissement de l'autorité impériale, en Italie. Mais les exploits de cette ligue , par les différens intérêts des alliés , .ne répondirent pas à l'ardeur avec laquelle elle avoit été formée.

. L'empereur , par le moyen des Colonne , ses partisans , suscita unip guerre civile dans les États de Clément; et ce pontife, retenu parla crainte de la dépense , s'étant laissé endormir par un traité qu'il fit avec les ministres de l'empereur et les Colonne, congédia les troupes qu'il avoit dans la Romagne. Ses ennemis, le voyant désarmé, au préjudice de leur foi, et du traité qu ils venoient de signer , entrèrent en armes dans Rome. Le cardinal Pompée Colonne, le plus furieux des ennemis du Pape , étoit à la tête

DES CHEVALIERS DE MALTE. 3g3

de ces rebelles (i) : on prétend qu'il en vouloit à sa vie; que, par sa mort, et la force des armes, de l'Islk-^ il aspiroit à s élever sur le trône de Saint-Pierre. ^^^*' Le Pape n'eut que le tems de se sauver dans le château Saint-Ange ; mais il n'y avoit pas de vi- Tres pour long-tems ; et il fut contraint dereœ»^ voir la loi de ses ennemis. On l'obligea de signer une trêve de-tpiatcc^mois avec l'empereur; de pardonner aux Colonne , et de donner des otages , pour sûreté de sa parole. Mais il n'en étoit pas esclave; et il n'eut pas plutôt reçu quelque secours du roi d'Angleterre , qu'il rejprit les armes, et rompit la trêve, sous prétexte qu'on la lui avoit fait signer, le poignard sur la gorge; et que les Colonne, sur-tout, qui étoient vassaux du Saint-Siège , n'avoient pas pu forcer leur souverain à capituler. Pour venger l'insulte qu'ils lui avoient faite , il commença à faire éclater son ressentiment , en privant solemnellement Pompée Colonne de la dignité de cardinal; il fît marcher ensuite , contre les seigneurs de ce nom , des troupes qu'il avoit levées, de nouveau, pour sa sûreté. Vitelli, son général , ravagea leurs terres, pilla les villes et les châteaux qui appartenoient à cette Maison , en rasa les murailles, et laissa par-tout, de funestes marques du ressentiment de son maître.

L'Italie entière étoit en proye aux différentes armes de l'empereur et des confédérés : on ne

(i)Gaichardin,lib. XVII.

"^ peut exprimer les pillages^ les violences, et le»

DE l'Isl^ inhumanités que tant de troupes , de nations AAiM. différentes, exerçoient dans les provinces où chaque parti se trouvoit le plus fort. Les soldats navoient souvent, pour solde, que la licence et Fimpunité ; et leurs généraux consultoient moins les ordres qu'ils recevoient de Ipurs souverains, que les moyens de faire subsister leurs troupes.

Le connétable de Bourbon , prince dn sang de France, que le dépit de se voir persécuté par la mère de François I , avoit jette dans le parti de lempereur , ne pouvant fournir à la paye d'un corps d armée qu'il commandoit, pour appaiser les plaintes de ses soldats , leur promit le pillage d'une des plus riches villes d'Italie , sans désigner plus ouvertement quel étoit l'objet de cette entreprise. On avoit vu peu de généraux qui , sans argent, et sans donner de splde à leurs troupes, eussent acquis , comme lui^ leur confiance , et un empire absolu ; mais certain air de grandeur , que produit une haute naissance, et que le respect suit toujours, sa rare valeur, sa capacité dans le métier de la guerre , et même des ma-nières familières , sans lui faire rien perdre de sa dignité, lui avoient attiré l'affection de ses soldats , qui l'aimoient jusqu'à l'adoration : et ils jurèrent tous de le suivre, dit Brantôme, quelque part qu'il voulût aller : « Fut-ce, s'écrioient-ils, à « tous les diables » . .

La marche de cette armée, qui s'acheminoit , en diligence, vers la Toscane, épouvanta le Pape :

DES GflEVALIERS DE MALTE. 3g5

il retomba dans ses incertitudes ordinaires. Les — — — i;ninistres de 1 empereur en profitèrent; et ils ta- db l'1«li>chèrentde lui persuader qu'il ne trouveroit d'à- ^"^*" véntages solides , et ménae de sûreté , que dans une étroite alliance avec leur maître.

Clément, quoiqu'il eût déjà été trompé par ses ministres, comme nous le venons de voir, fut bien aise de les croire , et de chasser de son esprit des irrésolutions, qui lui montroient le péril, sans lui donner les moyens de l'éviter : il signa une nouvelle trêve. Lanuoy • vice-roi de Naples, avec lequel il traitoit, lui répondit qu'il n'avoit plus rien à craindre de Bourbon , et de$ autres généraux de l'empereur. Il s'en flatta , et il regarda ce traité comme une barrière invincible, qui fermoit, aux troupes Impériales, l'entrée des terres de l'église. Mais Bourbon, soit de concert avec Lannoy , soit contre l'avis de ce ministre , continua sa marche ; et on le vit bientôt aux portes de Rome. Il présenta l'escalade ; et , en ap- laai. puyant lui-même une échelle contre la muraille, . ™"* il reçut un coup de mousquet, qui. ne lui laissa. tSij. que deux heures de vie. S^ soldats, furieux de i.^™"- Ifi mort de leur général , forcèrent ceux qui défendoient la muraille ; se jettèrent dans la ville , l'épée à la m^in, et tuèrent tout ce qui se présenta devant eux. Us se répandirent, ensuite, dans les différens quartiers de cette capitale du Mpnde Chrétien ; ils entrèrent dans les maisons ; et, sajiSN égard pour la dignité, l'âge, ou le sexe, ils y commirent des cruautés et des violences qu'à

3gG HISTOIRE DE L^ORDRE

peine on auroit pu craindre des nations les plus •B l'Islb- barbares. Ce qui est de plus déplorable, cest que ^^"- cette a£Freuse scène ne dura pas seulement vingtquatre heures , comme il arrive ordinairement ^ dans les places emportées d^assaut ; mais que , pendant plus dé deux mois , les Impériaux renouvelloient, tous les jours, les mêmes violences; et, pour satisfaire leur avarice et leur lubricité , ils n épargnèrent ni les sacrilèges , ni le viol , ni les meurtres de sang-froid.

Le Pape , avec treize cardinaux , s etoit réfugié dans le château Saint-Ange : il s'y vit bientôt investi; cependant, avec ce qu'il y avoit de troupes , il tint près d'un mois ; mais les vivres lui manquant, il fut obligé de capituler, une se- , conde fois , avec ses ennemis. Les conditions de ce nouveau traité auroient été honteuses, si elles n eussent été nécessaires : les Impériaux exigèrent de lui qvlû s'obligeât de payer quatre cent mille ducats pour la solde de l'armée. On ajouta qu il demeureroit prisonnier jusqu'^ ce qu'il eût fourni le tiers de cette somme ; qu'il seroit, ensuite, transféré dans le château de Naples , pour y attendre ce qu'il plairoit, à l'empereur, d'ordonner de sa personne; et qu'il livreroit les châteaux Saint- Ange , d'Ostie , de Civita-Vecchia , de Ôastellane, et les villes de Parme , de Maisance , et de Modène.

Charles-Quint fut ravi de voir, une seconde fois , un de ses plus grands ennemis tombés dans ses fers ; mais bien loin de laisser échapper ses

véritables sentimens , par respect pour la rcli- ■-

gîon , il les couvrit des apparences d une sensible pg'*^'™. affliction; et, aux premières nouvelles qu'il eut Adam. de la prison du Pape^ et, comme si ce pontife eut été fait prisonnier par des Turcs ou des corsaires^ il prit publiquement le deuil , et fit faire, dans toute l'Espagne, des processions solemnelles pour demander, à Dieu, sa liberté : affectation qu il poussa trop loin , et dont même , parmi ses sujets, il ny eut au plus que le petit peuple qui en fût la dupe.

Pendant qu il j ouoit cette comédie en Espagne^ d^une manière si peu convenable à un grand empereur, de peur que son prisonnier ne lui échappât , il envoya des ordres à Rome : Qu'on en remit la garde à un vieil officier Espagnol , appelle Alarçon, qui avoit été chargé , à Madriil^ de celle de François I. Cet officier n'eut pas moins de dureté pour le Pape , qu'il en avoit fait essuyer au roi de France ; et il se comporta envers ^un prisonnier de cette conséquence , moins en soldat et en officier, que comme auroit pu faire un comité ou un geôlier de criminels. Mais , ce qui fut plus sensible, à ce pontife, que le sac de Rome, et sa prison , c'est qu'il apprit que les Florentins, aux premières nouvelles qu'ils eurent de ses malheurs , chassèrent toute la Maison de Médicis , non - seulement de la ville , mais de tout l'État de Florence , sous prétexte qu elle y étoit trop puissante et trop autorisée.

L'esprit de parti alla jusqu'à arracher les ar-

398 HISTOIRE DE l'OBDRB

"^ mes de cette famille , de tous les endroits où on

DE l'Isle- les avoit placées-: tout cela se faisoit par Tinsti- Adam, gation des ministres de l'empereur. Le Pape craignoit même que son geôlier n eût des ordres secrets de se défaire de lui ; mais on lui doit cette justice, qu'il netoit pas capable de commettre un si grand crime ; et qu eu tenant le Pape resserré , et sans lui accorder le moindre adoucissement dans sa prison , il ne faisoit que suivre son humeur farouche et défiante. Il est bien vrai que nous apprenons d'un historien , que le cardinal Colonne le pressa , plusieurs fois , de faire périr ce pontife: outre que ce cardinal ne respiroit que vengeance, il se flattoit encore de trouver, dans cette vengeance, sa propre élévation. Mais, soit qu'une proposition si détestable fît justement horreur à cet officier , ou que , par la mort du Pape , il craignît de perdre sa part de la rançon, il est toujours certain qu'il rejetta , avec une fer- / meté invincible, les indignes sollicitations de ce cruel cardinal ; et que tant que le Pape resta sous sa garde , il veilla autant à la conservation de son prisonnier qu'à la sûreté de sa prison.

LeOrand-Maitre, qui étoit ami particulier de Clément , attaché étroitement à sa personne et à ses intérêts , fut sensiblement touché de la disgrâce de ce pontife. D'ailleurs l'inimitié déclarée qui étoit entre lui et l'empereur, sa prison, la guerre allumée dans toutes les provinces d'Italie , la part qu'y pfenoient la plupart des souverains de l'Europe , des ligues et des traités qui se né-

DES CHEVALIERS DE MALTE. Sgg

{][Ocioient , en même tems , de tous côtés^, ne permettoient guères aux chevaliers de Saint- Jean , de l'Islbd espérer que l'empereur, dans le tumulte des ^"^*** armes, voulût entendre parler.de lafïaire de Malte; et sur- tout que ce prince ambitieux et insatiable de domination, se relâchât sur une espèce de vassalité qu'il Vouloit attacher à l'inféodation de cette isle. La plupart des chevaliers , et sur-tout les Français , dans la crainte de tom* ber sous la puissance de Charles-Qumt , montroient autant d'éloignement pour Malte, que les Espagnols avoîentde passion de s'y voir éta- ^ blis. Le Grand-Maître jugea bien qu'il n'y avoit que le Pape , qui , par ses bons offices , pût obtenir de l'erapereur une cession pure et franche ; miais que ce pontife , tant qu'il ne seroit pas réconcilié avec l'iempereur, ou ne s'en mêleroit pas , ou s'en mêleroit inutilement. Ainsi on résolut , dans le Conseil de l'Ordre , d'attendre du du bénéfice du tems , un éclaircissement dans les affaires de l'Europe ; quelle seroit la destinée du Pape , et le parti qu'on prendroit décisivement hu sujet de Rhodes ou de Malte.

Outre la différence qu'il y avoit entre ces deux isles, soit pour leur grandeur, l'étendue de leur domination, et leurs richesses, le Grand-Maître, affligé de se voir le triste témoin des guerres continuelles entre les princes Chrétiens , se souhaitoit au fond de l'Asie ; et tous ses vœux se portoient du côté de Rhodes : il n'y avoit pas longtems qu'il en avoit reçu des nouvelles.

4oo HISTOIRE DE l'oRDRE

■ Eutimius , métropolitain Grec de cette isie , le DE l'Islï- premier mobile de l'entreprise , aussi inquiet du Adam, retardement , qu'un chef de parti le peut être , et dans la crainte d être découvert, avoit envoyé, au Grand-Maitre , courier sur courier, pour en apprendre des nouvelles , et pour en hâter l'exécution. Le Grand -Maître lui écrivit que la religion n'étant pas en état de fournir, seule, aux frais . d'un si grand armement, il avoit été obligé de passer, lui-même , en France , en Espagne et en Angleterre, pour tâcher d'en tirer quelque secours; qu'on armoit actuellement les deux grandes caraques de la religion ; qu'il faisoit construire , en même-tems , trois galères ; que la France lui en avoit donné les forçats ; l'Angleterre , les coursiers et Fartillerie; qu'il étoit obligé de se trouyer au Chapitre général de son Ordre , qu'il avoit convoqué à Viterbe ; mais qu'il espéroit parottre, peu après , devant Rhodes , avec une flotte et des troupes capables d'en chasser les infidèles. Il chargea de cette lettre le commandeur Bosio , l'ambassadeur et le négociateur général de toutes les affaires de l'Ordre; et il le fit repasser en Orient , une seconde fois , pour reconnoitre la disposition des esprits , et afin de prendre , avec les principaux habitans de l'isle, les dernières mesures pour l'exécution d'un dessein si important. Les guerres continuelles, qui agitoient toute rEurope , ne permirent pas aux chevaliers , qui étoient les plus^loignés de l'Italie , de se. rendre au Chapitre : le Grand-Maitre en fit l'ouverture

par.uD discours également grave et touchant. Il "~- — rappella, dans le souvenir de rassemblée, la de x'Isle* perte dç Rhodes, les tempêtes quil avoit fallu ^'^^'*essuyer , la peste et la maladie dont le couvent avoit été affligé, lavidité des séculiers à envahir ] es biens de FOrdre, et la crainte d'un avenir encore plus fâcheux , si on ne le prévenoit par une résidtnce fixe et dans -quelque port de mer , d'où les chevaliers, en renouvellant la guerre contre les infidèles , ôtassent aux souverains peu affectionnés à la religion , le prétexte de s'emparer de ses biens. Déplorant ensuite sa vieillesse , ses courses, ses voyages, ses longs travaux, le malheur des tems, et les misères publiques : « Fal- «loit-il , s'écria ce grand homme, que je survé- « eusse à- la perte de Rhodes , pour être* encore v; itt; témoin, à l'extrémité de ma vie , de la dissipa- ^'i^^tion , et peut-être de la ruine entière d'un Ordre ?«si saintement institué, et dont le gouverne- ^ « ment m'avoit été confié » ? Alors , adressant la parole à tous les chevaliers, il les conjura, dans les termes les plus pressa ns, au nom'de leurs prédécesseurs, fondateurs de l'Ordre , et parle sang qu'eux-mêmes et leurs confrères venoient de répandre à la défense de Rhodes , de faire cesser des divisions qui ne pouvoient qu'être très-funestes à la religion.,* et de se réunir tous dans un même sentiment , au sujet du choix d'un port pour la résidence du couvent.

Un discours si touchant , ses cheveux qui avoient blanchi à la guerre et sous le casque ,

4o3 HISTOIRE DE L'ORDRE

son désintéressement , son zèle et son aflectica u l'Ibli. infinie pour la conservation de TOrdre , atten- ^***"- drirent toute rassemblée ; et , comme il n'y avoit que deux ou trois des principaux du Conseil qui sçùssent le secret de laffaire de Rhodes , toutes les voix des difliérentes nations, se réunirent à demander, à 1 empereur, Tisle de Malte , mais franche de toute sujétion ^ et à condition seulement de iaire dire , tous les ans , une messe en mémoire de ce bienfait, le jour que se passeroit cette donation , et d envoyer, à son vice-roi de Sicile , un faucon , mais sans députation , et par qui on jugeroit à propos.

On fit partir aussitôt des députés pour la Cour de Madrid, qui , à ces conditions , a voient ordre de traiter avec les ministres de Tempe-' reur ; mais ils les trouvèrent plus froids et plus concertés qu'on ne leur avoit fait espérer. Quelque désir que lempereur eut d abord tait parottre d'établir lX!)rdre de Saint -Jean dans Fisle de Malte , et de sen servir, comme d un boulevard, pour mettre à labri des incursions des infidèles, la Sicile et les côtes du royaume de NajJes , on lui fit craindre , depuis , que , dans la{conjoncture présente , et pendant qu il étoit en gpaerre avec la France , le 6raod*Mattre , Français de nation , n'ouvrit ses ports aux flottes de son ennemi et de ses confédérés, et quïi ne favorisât leurs entrepirises. D ailleurs rattachement des chevaliers pour les intérêts du Saint-Siég[e, n'étoit pas moins suspect à lempereur. D'un autre côté , celui des

DES CHEVALIERS DE MALTE. 4o3

députés de cet Ordre qui avoit le secret des affaires , ^t qui sçavoit que le Graud-Maitre con- ^ l'Isli* servoit toujours lespérance de rentrer daas Rho- ^*'*' des , ne pressoit pas beaucoup cette négociatioD : ainsi , par les différeates vues de ceux qui traitoient , elle traîna encore long-tems ; et on jugea bien que cette grainde afFaîre ne se conclùroit que dans une paix générale , ou tout au moins par la liberté du Pape , et sa récondliation feinte ou véritable avec lempereur*

On la croyoii encore bien éloignée ; mais la 1^38. marche de larsnëe de France , commandée par le maréchal de Lautrec, qui- s'avançoit du côté de Ro«»e , en bâia la conclnsioo. C^tte armée' étoit com|>osée de Tsngt-six mille hommes de {»ed , de raille homoies d'armes , dans compter la cavalerie l^)èf>e. U n y avoit, au contrati^, dans Roixie, qu un malheureux re^ic de troupes Espagnoles et Allemandes y qui avoieuit saocag^é cette grande ville : le pillage et le butisi avoîent fait déserter un grand nombre de soldais; il n'en étoit pas moii»s péri par la cr afmle , la débauche et les maladies contagieuses , qui, infectant alors diffépens cantons de Tltalte , avotent achevé de ruiner cette armée.

Ainsi l'empereur , prévoyant qu'il ne pourroit :pas em;pêcher les Fran<;ai.s de remettre Le PajUé en libeirté, voulut s'en Êiirc^ honneur. Mais, xomme son intérêt ^étoit fort supérieur à de sim- «ples vues de générosité , il cMrdonna à ses ministres, en traitant avec lui ^ d'en tirer tous les avan-

4o4 HISTOIRE DE l'ordre

tages qu'ils pourroient. Hugues de Moncade ^ M l'Isle- qui se trouva chargé de cette négociation , lui ^^^ dit qu'il avoit ordre de lempereur de le mettre en pleine liberté ; et même , pour lui en faire goûter les prémices, il fut moins resserré. Il exigea d'abord qu'il se détachât de la ligue , et qu'il reprit le caractère de père commun de tous les Chrétiens. Il n'y eut pas beaucoup de difficultés sur cet article : le Pape , peu scrupuleux sur sa parole, pour se tirer d'embarras, auroit signé, tous les jours , de nouveaux traités. Mais on lui demanda Hypolitè et Alexandre de Médicis en otage, et pour caution de l'exécution du traité. Le ministre impérial ajouta que, quoique ce ne fût pas rintention de son maître, cependant il ne pouvoit lui ouvrir entièrement les portes de $a prison , qu'il n'eût payé comptant les quatre cent mille ducats dont on étoit convenu dans le précédent traité; et que, sans cette condition préalable , il craignoit que les soldats de l'empe- . reur, la plupart Luthériens, et dont il n'étoit pas le maître , n'attentassent à la personne de Sa Sainteté.

Ce pontife entendit bien ce langage ; mais il craignoit encore plus IMoncade, lui-même, que ses soldats. Pour se tirer plutôt de ses mains^, il promit de payer, comptant, quatre-vingt-quinze mille ducats; d^ donner une pareille somme, quinze jours après sa sortie de Rome, et le surplus , dans les trois mois suivans. Pour fournir

cette somme , il fallut, dit Guichardin (i), avant

de sortir du château Saint-Ange, aliéner des ^e'^^l'Islebiens de leglise ; vendre , pour ainsi dire ; à l'en- Adam. cah , et à de très-indignes sujets, trois chapeaux de cardinal ; et cela , dit cet historien ^ pour soudoyer des hérétiques , aux dépens et du consentement du vicaire de Jésus-Christ, qui fut encore obligé, ^pour sûreté de sa parole, de donner , en otage, outré ses neveux, plusieurs cardinaux qui lui étoient les plus attachés.

On fixa, au 9 de décembre, le jour qu'il devoit être mis en liberté; mais comme, malgré tous les traités , il règnoit , de part et d'autre , une défiance réciproque, le Pape, craignant quqMoncade ne lui manquât de parole, pendant qu'il étoit moins observé, trouva le moyen, la nuit précédente, de sortir du château, déguisé en marchand; et, ayant monté sur un cheval d'Espagne , il gagna , en diji'gence , le château d'Orviette , où il se retira.

Ce pontife, persuadé qu'il ne devoit sa liberté qu'à la foiblesse des troupes de l'empereur, et à rapproche de l'armée de France , en écrivit une lettre fort obligeante au maréchal de Lautrec (2); et , comme si , par un léger cpmpliment , il eut satisfait à ses premiers engagemens , il se tint , depuis, dans une espèce de neutralité, dont il eut été à souhaiter, pour l'édification de l'église,

(i) Lib. XVIIL — (là) Idem , ibid.

4o6 HISTOIRE DE l'oRDRE

•^ qu il ne se fut jamais éloigné. Cependant , la

PE l'Isle- guerre entre Fempereor et les confédérés , dura Adam, encore près de deux ans , avec différens succès ; mais toujours avec la même fareur et la mèine animosité.

P^idant ce tems-là, le commandeur Bosio, que le Grand-Maitre avoit envoyé à Rhodes, comme nousFarons dit, en revint avec de mauvaises nouvelles. Le projet dont il s agissoit, avoit été communiqué à trop de personnes, et IVxécution en avoit été trop long-tems différée pour qnil eût pu demeurer secret. Les Tares en eurent quelque soupçon : le Grand*Seigneur changea aussitôt la garoisoDiy fit mourir plusieurs Chrétiens Grecs , et mèmie àes Mahométans: et ce ne fut quaveç des peines infinies , et au travers de mille périls, que le commandeur Bosio put échapper aux perquisitions du gouverneur de Rhodes. Pour se consoler de ce mauvais succès, ce religieux , d un ^ génie très-profond, et fertile en ressources, pro-

posa , au Grand-Mahre , le dessein de s emparer de la ville de Modon , et d y transférer la résidence et rhabitation de TOrdre.

Cette ville , située dans la Morée , avoit appartenu aux Vénitiens, dès Tan i ia4 (i)* Bajazet II s'en empara, en 1498. Un Rhodien, appelle Lomelin Del-Campo , et retiré à Messine depuia la perte (ie Rhodes , fit envisager à Bosio , à son passage pour cette isle , qu'il ne seroit pas diffi-

(i) Bosio ^ tom. i3, lib. V et VI.

ciW à l'Ordre de se rendre maître de Modon , -^— ^jpàr le moyen de deux Turcs Grecs et Chrétiens de lIsle. de naissance, avec lesquels il entretenoit une ^^^' relation assea particulière au sujet du cohit merce , et qui lui avoient confié les remords quils souffroient d avoir renoncé à la foi, et le désir sincère de rentrer dans le sein de 1 église ^ sitôt quils en trouveroient loccasion favorable; que Fun de ces renégats , appelle Calojean , commaûdoit sur le port; et que l'autre y appelle Scandali , en qualité de grand-douanier^ étoit maître de la porte du môle ; et que tous deux seroic^nt ravis de favoriser une entreprise , qui remettroit «me place aussi importante au pouvoir des Chrétiens. Bosio, toujours vif et entreprenant 9 quand • ij y alloit des intérêts de la religion , voulut reconnoitre lui-même la place, et s'aboucher, s'il le pouvoit , avec les deux Turcs. Dans cette vue, il prit des lettres de Lomelin, pour l'un et l'autre ; et , en passant proche de l'isle de Sapienza , qui est proche la côte méridionale de la Morée , et vis-à-vis de la ville de Modon , à la faveur d'une cale, il s^ tint couvert, et envoya à Modon , dans une barque de pécheur, un Rhodien de sa suite, appelle Stefi Màrquet, qui remit, de sa part, ses lettres aux deux Turcs. Us se rendirent , la nuit , à son bord ; il les trouva f^leiajB d'un sincère repentir de leur faute , et résoIus«de l'expier , aux dépens même de leur vie. Le commandeur les confirma dans une si généreuse ré- < solution ; et , après avoir examiné ensemble les

4o8 HISTOIRE DE l'oRDRE

"T " difFérens moyens d exécuter leur projet , ils s'ar-

DE l'Isle- rêtèrent à celui-ci : Qu a la faveur de cette intel- Adam. ligence , on cacheroit un nombre die chevaliers dans des vaisseaux marchands; quune partie de ces chevaliers seroit introduite, la nuit, dans la tour qui commandoit le port, et que les autres se saisiroient de la porte du môle ; qu'on tireroit ensuite un coup de canon pour signal ; et que , pour lors, la flotte Chrétienne, cachée. derrière Tisle de Sapienza, s'avanceroit; et que les troupes, après être débarquées, entreroient par la porte du Môle, se jetteroient dans la place, et s en empareroient.

Bosio , trouvant beaucoup de facilité dans cette entreprise, donna de grandes louanges aux deux renégats. Il les exhorta à persévérer constamment dans le dessein que le ciel leur avoit inspiré pour leur salut; et, en mème-tems, il leur promit de grandes récompenses, s'ils contribuoient à la conquête de Modon. Il continua ensuite son voyage; et, à son retour en Italie, il rendit compte au Grand-Maître de cette nouvelle négociation ; lui représenta que Modon étoit située dans un pays fertile et abondant, et où on pourroit s'étendre , si l'entreprise avoit un heureux succès; que la place n étoit commandée par aucune hauteur voisine ; que la mer Tenvirpnnoit de deux côtés, et qu elle étoit séparée de la ierre- ferme par un fossé qu'on pouvoit élargir ; que le port étoit spacieux , et assuré , par le moyen d'un grand môle et de plusieurs écueils

DES CHEVALIERS DE MALTE. 4o9

qui en défendoient lentrée; et que, Tisle de Sapienza en étant voisine , on y pourroit construire de l'Isleune citadelle, qui serviroit d!une fortification ^^^^' avancée à 1 égard de la ville de Modon.

Le Grand-Maitre ne rejetta pas cette proposition ; mais, comme c etoit un esprit solide, voyant lafFaire de Rhodes absolument échouée , il préféra rétablissement certain de Malte à des espérances incertaines de la conquête de Modon. Cependant, comme, dans ce dernier projet, il y vit de la facilité , il en remit Vexécution après qu'il auroit pris possession des isles de Malte et du Goze; et il envoya Bosio au Pape , le solliciter, de sa part , et de celle de tout l'Ordre , de vou- •

loir bien intervenir dans le traité qu'on proposôit au sujet de Malte, et d'en adoucir, par son crédit , la rigueur des conditions.

' Ce pontife , éloigné de Rome , épuisé d'argent, rebuté des malheurs de la guerre, travailloit, alors, par un nouveau traité, avec Charles- Quint , à réparer ses pertes : et ce prince , s'il eut pu se fier à sa parole , n'y auroit pas eu d'éloignement : il auroit même été bien aise, par une réconciliation d'éclat , d'effacer, du souvenir des Chrétiens, le scandale qu'il avoit causé, par la prison du Saint-Père, et par le saccagement affreux de la ville de Rome. : •

Clément n'avoit , pour ain§i dire , qu'un en-, droit sensible, qui étoit le rétablissement de sa Maison dans Florence. Charles-Quint le prit de ce côté-là: il lui offrit Marguerite d'Autriche, sa

4lO HISTOIRE DE l'ORDRE

fille naturelle , pour Alexandre de Médicis, pc- OE L*i8LE- tit-neveu , d autres disent fils de ce pontife. Les

^***'' négociateurs ajoutèrent que l'empereur sengageoit à le faire souverain de la ville et de TÉtat de Florence ; et que , dans le cours de Tannée i53o, et après la cérémonie de son couronne* ment , il enverront , devant Florence , une puissante armée , commandée par ses plus habiles généraux, pour y faire reconnoltre lautorité du jeune Alexandre , sqn neveu. Des propositions si avantageuses , et telles que le Pape n auroit pu espérer, quand même la ligue auroit été victorieuse , lui firent oublier ses disgrâces, et les ou* " * trages de l'empereur. Il s'engagea, de son côté y

pour contribuer à une conquête qui lui étoit si importante, de fournir, à ses dépens, huit mille hommes pour cette entreprise. U promit , en mème-tems , de donner, à l'empereur , l'investiture du royaume de Naples, sans autre rede^ vance annuelle , que d'une baquenée blanche ; et il convint, avec les agens de l'empereur, qu'il se transporteroit à Bologne, au plus tard dans le mois de janvier de l'année suivante, pour y couronner ^olemnellement ce prince: ce traité fut

!)9jmQ. signé le 29 de juin de l'année iSsp. La duchesse ^^* Louise de Savoye , mère du roi , et Marguerite d'Ajatriche, tante de l'empereur, gouvernante des Pays-Bas , en signèrent un autre à Gambray , au nom du roi et de l'empereur, qu'on appella le Traité des Dames.

Tel étoit l'état de l'Europe , lorsque Bosio ar-

riva à la Cour du Pape ; et , quoique lafFaire de Rhodes n'eût pas réussi , ce pontife fut si con- de l'Iale* tent de la manière dont il lui rendit compte de ^^^' sa négociation , et de celle qu il avoit commencée pour Modon , que , comme il étoit grand négociateur lui-même^ ou, pour mieux dire, quil avoit le goût des négociations , sans en avoir ni le talent , ni Thabileté , il le retint, auprès de lui, en qualité de son camerier secret ; et il lui ordonna d'écrire , au Grand-Maitre , qu'il espéroit d'obtenir de l'empereur, à leur entrevue à Bologne, l'isle de Malte pour son Ordre, avec un affranchissement entier de toutes les conditions onéreuses que ses ministres y voulôieut attacher. L'empereur, vers la fin de l'année, passa d'Espagne en Italie, et se rendit ensuite à Bologne. Le Pape y fit la cérémonie de son couronne-ment : ils prirent , dans leur entrevue , des me* sures pour établir, dans Florence, le jeune Médicis en qualité de souverain.

Le Pape, voyant cet heureux acheminement au rétablissement de sa Maison, recominanda à l'empereur, avec les instances les plus pressantes , les intérêts de l'Ordre de Saint-Jean , dans lequel il avoit été élevé , et qu'il considéroit, pour ainsi dire, ôommesa seconde Maisop. Quoique l'empereur fut peu en prise aux sollicitations dans lesquelles il ne trouvoit pas son intérêt; cependant, dans la conjoncture de sa réconciliation avec le Pape, il ne put lui rien refuser; et on peut dire que cest à ce pontife

4l2 HISTOIRE DE l'oRDRE

— — que la Maison de Médicis , et FOrdre de Saint-de' l"sle- Jean doivent leur rétablissement. Le traité con- Adam. cernant les chevaliers fut signé, le 24- de mars, à Castel-Franco , petite ville du Bolonois. L'empe. reur y déclaroit qu'en considération de l'affection particulière qu'il avoit toujours portée à cet Ordre , et des services importans qu'il rendoit , depuis tant de siècles , à la République Chrétienne, et , pour le mettre en état de les continuer contre les ennemis de la foi , il avoit cédé et donné à perpétuité, tant en son nom que pour ses héritiers , et pour ses successeurs , au très-révérend Grand-Maître dudit Ordre, et à la dite religion de Saint-Jean , comme fief noble, libre et franc , les châteaux , places et isles de Tripoli, Malte et Goze, avec tous leurs territoires et jurisdictions, haute et moyenne-justice, et droit de vie et de mort , avec toutes autres maisons , exemptions , privilèges , rentes et autres droits et immunités, à la charge qu'à l'avenir le Grand-^Maître et les chevaliers tiendroient ces places, de lui et de ses successeurs au royaume de Sicile, comme fiefs nobles, francs et librfes, et sans être obligés à autre chose qu'à donner, tous les ans , au jour de la Toussaint, un faucon ; et que, dans la vacance de l'évèché de Malte, le Grand-Maître et le couvent seroient obligés de lui présenter, et à ses successeurs, trois personsoniles pieuses et sçavantes, dont il choisiroit une pour remplir cette dignité; et que le préféré seroit honoré de la grande croix de l'Ordre , avec

DES CHEVALIERS DE MALTE. ^l3

le privilège, en cette qualité, d'entrer dans le Conseil. On verra cet acte tout au long , à la fin de i'Islbde ce volume. ^^^'

Il empereur ne Veut pas plutôt signé , qu'il le remit au commandeur Bosio , pour le porter au Grand-Maître. Ce zélé ministre se mit aussitôt en chemin; mais comme, pour satisfaire son impatience, et faire une plus grande diligence , le cocher pressoit ses chevaux , le carosse versa , l'ambassadeur fut blessé considérablement; et, pour surcroit de malheur, un chirurgien mal adroit, qui avoit été appelle pour le saigner, au * lieu d'ouvrir la veine , liii piqua l'artère sans s'en appercevoir ; et le sang s extravasant au travers des chairs et des muscles du bras, y causa une enflure qui fut bientôt suivie de la gangrène, qui termina les jours de cet excellent homme. Mais , avant que d'expirer, il confia à un gentilhomme Rhodien , appelle Statigogulo , et qui étoit attaché à sa personne, le paquet de l'empereur pour le rendre au Grand-Maître ; et il le chargea de l'exhorter, de sa part, à entretenir toujours l'intelligence de Modoïi , et dont il étoit persuadé , dit-il, que l'Ordre tireroit, un jour, de grands avantages. T4e Rhodien s'acquitta exactement de sa commission.

Ce ne fut qu'avec une sensible douleur' que le Grand -Maître apprit la mort de Bosio : pour, suivre ses vues , il envoya , dépuis , Iç même Rhodien , à Modon , avec de riches présens pour les deux renégats. Il le chargea de reconnoître leur

4l4 HISTOIRE D£ l'ORDRE

——— caractère , la disposition où ils étoieot , et siU

YlLUIBS , . / , •

SE l'Isle- n avoient point changé de senUment: et^ en cas Adam, q^'n \^ trouva pleins de fermeté, et capables de tout entreprendre pour le service de la religion , il en devoit tirer un plan de la ville et des environs , afin de pouvoir régler, d avance, Tordre

'. des attaques. Ce gentilhomme^ après avoir débarqué à Modon , d^uisé en marchand Grec^ trouva les deux Turcs consians «t inébranlables dans leur résolution. Ils lui firent voir la facilité de Tentreprise par lauiorité qulLs avoient,

* lun dans la tour du port, et Tautre , par les clefs de la porte du mole qui étoient en leur disposition. Us lui dirent que T^atreprise étoit immanquable, pourvu que les chevaliers s y présentassent avec un boa corps de troupes, ça* pable de vaincre la garnisoa et les habitans. Après plusieurs conférences, ik convinrent de remettre lexécution de ce projet v<ers la fin de leté suivant^ afin que, si le succès en étoit favorable , comme on avoit sujei de Tempérer , la nouvelle n en étant apportée i Cofiostantkkople que dans lautomne , les Turcs ne pussent se mettre en mer pendant Thyver, et que les chevaliers eussent le lienis de Raffermir daa& leur conquête.

Le Grand-Maître et le Gonsèil n eurent pas plutôt re<;u et examiné le diplôme qui contenoit la donation ^de Malte, qu ils dépécbèreot deux des principaux commandeurs pour en remercier lempereur , au »om de tout TOrdre. Ib

envoyèrent, en même-tems, une copie mithei^ -^;;^ tique dun acte aussi important au prieur Sal- de l'Im.»viati, leur ambassadeur à Rome, et neveu du ^^"'• Pape , afin qu il en obtint la confirmation de ce pontife, le premier supérieur de l'Ordre. Clément Faccorda , avec beaucoup de joye , en plein consistoire ; et , pour rendre cet acte plus 8O7 lemnél , il en fit dresser et publier une bulle , en date du 2 5 avril. Le Grand-Maitre , peu de tems après, envoya en Sicile, de la part de la religion, Hugues de Copones , général des galères de l'Ordre, et Jean Bonifaee, bailli de Manosque, de la langue de Provence , en qualité d'anàbassadeurs , pour prêter le serment de fidélité entre les mains d'Hector Pignatelli , duc de Mont^éon , vice-roi de Sicile. Les ambassadeurs s'acquittèrent de ce devoir dans l'église de Palerme ; et , après les cérémonies ordinaires, ils reçurent l'acte d'investiture que le vioe-roi leur remit au nom de 1 empereur. Ce seigneur nomma ensuite six commissaires, qui s'embarquèrent sur les mêmes ga« lères de la r^igion qui avoient apporté les ambassadeurrs en Sicile; et ills allèrent, de conœrt, à Malte , au Goze , et à Tripoli , dont ces commissaires les mirent en possession. En vertu des pouvoirs qu'ils avoient du Grand-Maître et du Conseil , ils firent serment , en leur nom , de conserver, aux habitans et au peuple âe ces isles^ leurs droits , coutumes et privilèges. Ils laissèrent^ par ordre du Grand-Maître, dans l'isle de Malte , pour gouverneur et capitaine d'armes ,

4l6 HISTOIRE DE l'oRDRE

^ le coirfmandeur Aurelio Botigella , et le cheva-

BB l'Isle- lier Augustin de Ventioville pour son lieute- ^^•'- nant.

Un officier Espagnol , appelle Alvarez de Nava , qui commandoit dans le château Saint-Ange, leur ayant remis ce fort , on en confia la garde au conlmandeur Pierre Piton, qui y entra avec une compagnie d'infanterie. Le Grand-Maître envoya , peu après , deux galères et un galion , chargés d'un hon nombre de chevalier», à Tripoli , dont il nomma , pour gouverneur, Gaspard de Sanguesse, commandeur d'Aliagne. Les comfHiissaires, après avoir pourvu à la défense de ces places, se rembarquèrent, et se rendirent en Sicile', et à Sarragosse, où le Conseil, pour la commodité du transport à Malte, s'étoit déjà rendu depuis quelque tems.

Le Grand-Maître, avant son départ, envoya à Malte un grand nombre d ouvriers et de matériaux pour rétablir le logement du château Saint-Ange, qui étoit absolument miné; et les mêmes vaisseaux y portèrent de la poudre et des munitions de guerre. Mais, quand il fut question d'y faire passer des grains , le vice-roi de Sicile exigea les droits de traite-foraine; et le maître de la monnôye fit signifier, au Conseil, que l'empereur ne souffriroit pas qu'on en battit, à Malte, à d'autre coin que le sien , et même par ses seuls officiers. Ces difficultés retardèrent le départ de tous les chevaliers. Le Grand*Maître et le Conseil n'fgnoroient pas que Malte ne pou-

Toit subsister sans le secours des bleds die la' Si- ^'***

cile; et ils regardèrent ces droits de traite dont ^e ^isl». les habitans de Malte , en qualité de regnicole^ ^"^"* de la Sicile, avoient toujours été affranchis^ comme un impôt et un tribut indirect auquel la religion alloit être assujettie.

Us n etoient pas moins indignés qu on prétendît priver un Ordre libre et souverain des droits de battre monnoye : tout cela faisoit craindre que lempereur, prince dangereux dans ses traités, et dont les paroles les plus claires en appa-» rence , cachoient souvent des équivoques > ne se fît, un jour, un droit de ces prétentions ^ et qu'il ne s'en servît pour tenir TOrdrè dans une dépen* dance absolue. De pareilles réflexions allarmè-« rent la plupart des chevaliers .• il y en avoit plusieurs qui soutenoient que la religion ne conser*^ veroit jamais sa liberté dans le voisinage d'un prince si ambitieux et si puissant ; d autres, plus emportés , et qui outroient les choses , disoient hautement qui! falloit rompre le traité; qucf Malte étoit une isle stérile, ou plutôt un rocher > où ils mourroient de faim ; que le$ deux élémens de la nourriture de Thomme , le pain et leau , y manquoient; et que le présent que Charles-»

Quint leur avoit fait, ne valoit pas le parchemin qu'on avoit employé à écrire l'acte de la dona« tion. Mais le Grand*Maître et le Conseil, plus sa-* ges et plus mesurés dans~leurs vues et dans leurs paroles, jugèrent à propos de s*éclaircir des intentions de Tempereur, par lui-même; on lui dé;

4l8 HIÀTOIBE DE l'ordre

pécha exprès deux ambassadeurs, qui furent

>e''l18l2 chaînés de lui représenter que sa majesté impé- Adam. pi^ie n'ignoroit pas que , bien loin de tirer aucune utilité des isles de Malte, du Go^e, et de la ville de Tripoli, elle dépensoit, tous les ans, plus de trois cent quarante mille livres pour en entretenir les garnisons; que les habitans n y auroient jamais pu subsister , s'ils n'avoient été reconnus, de touttems, pour regnicoles de la Sicile, et si, en cette qualité , ils n avoient pas joui de la traite libre des grains ; que la religion avoit été surprise qu on voulût rendre sa condition pire, que celle des peuples , qu on lui offroit pour ses sujets; qu il ne paroissoit pas moins extraordinaire que , par lacté de la donation , TOrdre fut reconnu pour souverain , et cependant qu on voulût l'empêcher de battre monnoye , et le priver,^ par-là, d'un dès plus beaux droits régaliens, et dont le grand-prieur d'Allemagne jouissoit même pleinement dans Terapire. On ordonna, aux ambassadeurs, de tenir ferme sur ces deux articles; et , par une instruction particulière , on les chargea expressément , en cas que l'empereur ne voulût pas se relâcher des prétentions de ses ministres, de lui remettre, sur le champ, l'acte de sa donation , de prendre congé de ce prince , et de s'en revenir aussitôt.

Ces deux ambassadeurs , étant arrivés à la Cour de l'empereur, et admis à son audience, au lieu de lui parler d'abord du principal sujet de leur voyage , lui dirent qu'ils étoient envoyés , par

DES CHEYALIEKS DE MALTE. ^ig

leurs supérieurs, pour remercier sa majesté im- "^ — "^ pérîale de l'exactitude et de la facilité que ses de l'Islbcommissaires avoient apportées pour mettre la ^^^^' religion en possession des isles et des places qu'il avoit eu la bonté de lui céder; et que le Grand- Maitre étoit à la veille de s'y transporter avec tout le couvent. Us ajoutèrent ensuite qu'il seroit même déjà parti, s'il n'étoit survenu quelques difficultés , que le vice-roi de Sicile n'avoit fait naître que par le zèle pour son service; mais que tout lX)rdre espéroit que sa majesté, par une suite de ses bontés, voudroit bien les résoudre et terminer là-dessus. Après lui avoir rapporté, en peu de paroles, en quoi consistoient les prétentions du vice-roi, conirbe si l'empereur n'en eût pas été instruit, ils lui insinuèrent adroitement que, quoique le Grand-Maître et le Conseil connussent bien l'importance et le prix de la donation de Tisle de Malte, cependant l'acceptation ne s'en étoit pas faite par un consentement unanime de tous les chevaliers; que les Français, sur-tout, élevés à Rhodes , et dans Yiûr dépendance que produit une pleine souveraineté , en avoient témoigné le plus d'éloignement; qu'il étoit à craindre quïls ne se fissent un prétexte des différentes prétentions du vice-roi , pour s'opposer à la translation du Conseil ; que sa majesté impériale n'ignoroit pas que, dans une République libre et composée de chevaliers de différentes nations, et élevés dans une certaine

hauteur de courage, les supérieurs ne dévoient

420 HISTOIAË DE L^OEORE

"T. user de leur autorité qu avec un extrême ména-

DE L'isLR- g^ement, et sur-tout dans une affaire où chaque Adam, particulier se croyoit aussi intéressé que ses supérieurs : ce qui engageoit le Grand-M)aître et le Conseil à conjurer sa majesté d'achever, luimême, son" ouvrage, et de vouloir bien lever, par sa souveraine aut(frité, les obstacles que formoient ses ministres. Ils finirent, en Fassurant quil trouveroit, dans la reconnoissance libre et volontaire des chevaliers, et dans leur zèle pour la défense de ses États contre les infidèles , un dédommagement bien supéiûeur à toutes les prétentions du vice-roi.

Quoique Fempereur , en cédant , à FOrdre de Saint-Jean, Fisle de Malte, eût pour objet deu faire uu boulevard qui couvriroit ses États de Sicile et de Naples ; cependant ce prince ne se relâchoit jamais sur le moindre intérêt, que dans la vue den tirer un plus considérable. Il tint ferme sur les prétentions du vicè-roi ; et il crut que Faffaire étoit trop engagée, pour que FOrdre , sur le refus de ces deux articles , rompit le traité. Ainsi, pour augmenter ses droits de traite , il déclara qu il ne pouvoit consentir que la religion tirât du bled de la Sicile, à moins de payer une somme dont on conviendroit par chaque tonneau ; et, pour se procurer une espèce de droit de souveraineté sur la religion , il ajouta qu'il ne souffriroit point que FOrdre battit monnoye, ni qu'aucune autre eût cours dans Fisle , que celle qui seroit frappée à son coin.

Si ces deux ministres eussent suivi , au pied de

11 1 . . , . . VlLLlERS

la lettre, lear instruction, toute négociation "au- ^e l'Islerok été rompue ; mais ils la trouvèrent assez im- '^^^'■• portante , pour demander de nouveaux ordres au Conseil. Ils en écrivirent , en diligence , au Grand-Maître , qui en fit aussitôt part au Pape , le protecteur de la religion. Ce pontife dépêcha, à lempereur, le prieur Salviati^ son neveu, qui résidoit auprès de Sa Sainteté, de la part du Grand-Maître et de tout l'Ordre ; et ce ministre se servit si utilement du crédit quavoit alors le Pape auprès de lempereur, quil en obtint un nouveau traité, où les deux articles, concernant la traite du bled et la monnoye, furent insérés en faveur de la religion.

H ne manquoit plus, pour l'entier établissem^nt des chevaliers* dans Malte, que le passage du Grand-Maître, du Conseil,' et de tous les chevaliers dans cette îsle. On embarqua d'abord , sur cinq galères , deux gi^andes caraques , et différens vaisseaux de transport, ce peuple de Rhodes^ qui setbit attaché à la fortune et à la suite de la religion. On mil, dans les vaisseaux, les effets et les Titres de FOrdre , avec des meubles ; des vivres, et des munitions de guerre et de bouche. Un grand nombre de 'chevaliers et de troujpes, qui étoient à leur solde, passèrent sur cette petite flotte, qui, avant t{ne d'arriver, essuya une furieuse tempête, dans laquelle une galène, qui échoua contre un écueir, fut entièrement brisée. Une des caraques peAsa aussi périr ;

422 HISTOIKE DE l'ordre

\^ elle etoit déjà entrée dans le port dç Malte ^ lors-

DE l'Isle- qu'il s éleva des vents si violens , qu^, quoiqu'elle Adam. £^|. gn^êtée par trois ancres , les cables se rompirent; et, après avoir été poussée, deux fois, contre terre, elle s'enfonça dans le sable. On la croyoit perdue, mais un vent contraire la releva; et on la remit à flots, sans que le corps du vaisseau «e trouvât endommagé. Ceux qui tournent tout en augures , ne manquèrent pas de publier que le ciel , par cet événement particulier , semr }Aoit désigner la destinée de TOrdre, qui, après avair essuyé tant d'orages et de péril , se fixe^ roit enfin heureusement dans Tisle de Malte.

Cette isle est située sous le trente -neuvième 'degré de longitude , et le trente - quatrième de latitude : elle a la Mer Méditerranée à l'Orient ; la Sicile, qui n'en est élotgnéç que de quinaoe lieues au septentrion ; Tripoli de Barbarie , au midi ; et les isles de Pantalarée , de Liiiose et de Lampadouse , à rOcoîdent;^et cet endtoit de la mer, qui sépare cette isle de la Sicile, est anpellé communément le canal de Malte. Suivant la tradition du pays, cette isle avoit été anciennement sous la domination d'un prince Africain , appelle Battus. Les Carthaginois^ s'en emparèrent depAiis; et, dians le tems que les chevaliers de Saint- Jean s'en mirent en possessioi! , on y trouvait dencore, sur des morceau» de marbre et de colonne hiir séçs,.des inscriptions en laqgue Punique^ Les Romains, pendant les guerres de Sicile, en cbds^ sèrent les iGwibàginois. Depuis la dépadence de

l'empire, et yers le neuvième siècle, les Ai*abes •

s'en emparèrent. Roger le Normand, comte de ^^ l'Isle- Sicile, vers l'an 1190, conquit cette isle sur ces ^°^"'barbares; et, depuis ce tems-là,elle demeura annexée au royaume de Sicile , dont elle suivit toujours la fortune.

Le Grand-Maitre, le Conseil et les principaux commandeurs entrèrent dans le grand port, le 26octobre; et, après être débarqués, ils allèrent droit à l'église paroissiale de Saint -I^aurent. Après y avoir rendu leurs premiers hommages à celui que TOrdre reconnoissoit pour son unique souverain , on se rendit au bourg situé au pied du château Saint-Ange. A peine le Grand-Maître y put trouver une maison pour se loger : ce n'étoient que des cabanes pour des pécheurs, dans lesquelles les commandeurs et les chevaliers se dispersèrent. L'Isle-A^amselogeadanslechâteau. Quelques jours après son: entrée, il fut prendre possession de la capitale, située plus avant dans les terres, et environ au milieu de Tisle. Elle est appellée par Ptolomée, Melita^ du nom commun à toute Fisle ; d'autres la nomment la ville notable. On prétend que cette capitale n'avoit pas treize cents pas de circuit : cétoit la résidence ordinaire de levêque. Le Grand -Maître, après y avoir fait reconnoître son autorité , parcourut toute l'isle, pour trouver un endroit sûr. et commode où il pût établir le Conseil et le Corps entier des chevaliers.

Nous avons dit que les deux plus grands ports

4^4 HISTOIRE DE l'oBDRE

„ . étoient séparés par une langue de terre ou rocher, VE l'Jsle- appelle le Mont Scéberras , qui les commandoit. Adam. Qqh^ situation paroissoit très-commode pour y fonder et y construire une nouvelle ville. Le Grand-Maître eût bien voulu , en cas que FOrdrc pût subsister dans cette isle , établir, en cet endroit, le couvent ; mais comme un pareil dessein, tout utile qu'il fut jugé , étoit au-dessus des forces de la religion, il fallut, dans ces commencemicns, que le Grand-Maître et le Conseil se fixassent dans le château .Saint-Ange, la seule place de défense qu'il y eût dans cette isle ; et les chevaliers s étendirent dans le bourg qui étoit situé au pied de ce fort : ce fut leur première résidence. Cette bourgade étoit sans fortifications , et commandée de tous côtés. Pour netre pas surpris par des corsaires , l'Isle-Adam la fit enfermer de murailles : on y ajouta, depuis, des flancs avec des ressauts, d'espace en espace, à cause de l'inégalité et de la pente du terrein. Le dessein du Grand-Maître n'étoit pas de s'arrêter long-tems en cet endroit : il vouloit, avant que de s'y fixer absolument , tenter l'entreprise de Modon , ville riche, peuplée, et, ce qui le flattoit le plus, peu éloignée de Rhodes , que la religion auroit pu surprendre à la faveur de quelque guerre civile entre les Turcs, ou même dans d'autres conjono tures , attaquer à force ouverte. En cas que 1 entreprise de Modon manquât , et que la religion fût réduite à rester à Malte , son projet étoit de construire une nouvelle ville sur cette pointe de

rocher dont nous venons de parler, et qu'on ap- •"■* *

pelloit MontScéberras, Mais les dépenses immeo- de l'Isleses que la religion avoit faites depuis huit ans , ^'***' pour faire subsister, en Italie , les Rl^odiens et leâ chevaliers; ses différentes translations de Candie à Messine, de Messine à Civita-Vecchia , de-Ià à Viterbe, de Viterbe à Nice , à Ville-Franche, et en d'autres places dltalie , et même de Sicile , où les chevaliers, pour subsister plus aisément, s'étoient dispersés avec la permission du Grand- Maître; tant de courses, de voyages, de translations d'un peuple entier qui composoit cette colonie, avoient épuisé le trésor de TOrdre, et ne permettoient pas, à l'Isle-Adam, de pouvoir exécuter un si grand projet. Tout ce qu'il voyoit même dans l'isle de Malte, l'en dégoûtoit : la stérilité du terroir, \e pain qu'il falloit, pour ainsi dire, aller chercher jusqu'en Sicile; la pauvreté des habitans , leurs manières sauvages et grossières; nulle place deMéfense,si on étoit- attaqué; dé si triâtes considérations raffligeoîeïit sensiblement, et rappelloient, avec douleur, dans son esprit, le souvenir de Rhodes, abondante en grains, riche par s.on grand commerce, puissante par ses flottes et ses armemens , et la capitale de cinq ou six autres isles ou places , dont la moindre étoit bien miçux fortifiée qpfe Malçp. Mais comme ce Grand-Maître avoit un courage et une grandeur d'âme supérieurs aux plus fâcheux ëvèn^emens, il prit généceuse^aeti^ son parti; et, sans perdre de vue lentreprise de Modon , il

426 HISTOIRE DB L*ORDRE,etC.

■ donnoit tous ses soin% à construire quelques m'lIsl* ™^îsoP® pour le logement des chevaliers, afin Adam, de leur rendre le séjour de cette isle plus supportable. Ce fut de ce dernier établissement , qu ils prirent le nom de Chevaliers, de Malte , au lieu de celui de chevaliers de Rhodes, qu'ils avoient illustré par tant |de grandes actions pendant plus de deux siècles.

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