‹ Histoire des Chevaliers MalteChapitre 3 sur 11 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Foulques L^ Conquête de Fisle de Rhodes, et la dépouille »« des g[rands biens des Templiers, élevèrent l'Or- ' dre militaire de Saint-Jean à un degré de grandeur comparable à celui de plusieurs souverains de TEurope. Parmi les différentes isles Sporades, celle de Rhodes tenoit le premier rang, soit par la fertilité de son terroir, soit par la sûreté de ses ports et de ses rades, qui attiroient, de tous côtés, le -commerce et labondance. D'ailleurs ^ depuis que les chevaliers s en étoient rendus maîtres, il en sortoit tour-à-tour des galères et des vaisseaux bien armés, qui donnoient la chasse aux pirates ; et les chevaliers, qui commandoient ces escadres, senrichissolent des prises qu'ils faisoient continuellement sur les infidèles.

Mais ces différentes sources de richesses, si avantageuses dans un État purement séculier, affoiblirent insensiblement un Ordre religieux. Sa puissance temporelle, poussée trop loin^ causa depuis sa foiblesse; et les grands biens^ sur-^ tout des particuliers , introduisirent parmi les plus jeunes chevaliers le luxe, la mollesse et les plaisirs.

Ces religieux militaires, au retour de leurs caravanes et de leurs, courses, consumoient dans le jeu, et souvent dans la débauche, les biens quils avûiept acquis à la guerre, et quUs au-

HISTOIRE DE l'ordre, etc. ]4l

rolent dû, par leur profession , remettre au com- ' mun trésor de l'Ordre. En vain d'anciens com- de mandeurs, élevés dans des mœurs austères et v^"***^^' dans une pratique exacte de leur règle, leur représentoient que, par une semblable conduite^ les Templiers venoient de se perdre, à peine cette jeunesse , effrénée et fière delà réputation quVUe acquéroit tous les jours dans les combats, dai-* gQoit faire attention à un exemple si terrible et si récent: ces jeunes gens indociles se flattoient qu'on devoit trouver, dans leur valeur, toutes les vertus de leur éta't : et, ce qui étoit de plus déplorable, c'est que le Grand-Maître lui-même, par son exemple, sembloit autoriser un si étrange changement dans les mœurs de son Ordre.

Villaret, ébloui de la gloire qu'il venoit d'acquérir par ses conquêtes, ne put soutenir une fortune trop favorable; il se pressa de jouir du fruit de ses travaux; et, toujours environné d'une troupe de flatteurs, il passoit ses jours dans une indigne oisiveté : sa table étoit servie avec autant de délicatesse (i) que de profusion; il falloit, au travers des périls de la mer, lui aller chercher des mets exquis et les vins les plus dé-^

(i) Desciverat à prîstiiià virtute hospitalariorom equi:tum princeps Villaretu8,captàque Rhodo, non ad profe'* réndum Christi cultum in Syriam extulerat mentem , sed in delicias abjeceral; praeteriiisque insolescens victoriis, intentusque privatœ reî, publicas curas spernebat; quocirca équités, communicato interse consilio, eum oppHmère ex iosidiis adorti sunt. Rainaldi, ad ann, i3i7» n. 35.

l42 HISTOIRE DE. l'ordre

" licieux : et , pour fournir à soû luxe et à sa déoruQOBs pgjjg^^ jj sappUquoit les l'çvenus des comnian- YiLLàBET. deries vacantes, ou, au préjudice des plus anciens chevaliers , il en faisoit la récompense de ses favoris et des ministres de ses plaisirs. A Yéf^ard des autres chevaliers, il affectoit de se rendre dun accès difficile ; et, s'il leur accordoit quelque audience, ce toit toujours d une manière brusque et hautaine. La voye des remontrances étoit fermée aux plus justes plaintes; et il ne sortoit guères de chevaliers de son Palais qu'avec une indignation secrette.

Ce qui augmentoit le mécontentement du Corps de la religion , c'est qu'il négligeoit den acquitter les dettes; et on se plaignoit même qu'il laissoit manquer la maison chef-d'ordre de sa subsistance et de son nécessaire. En vain les plus anciens commandeurs lui représentèrent que leur Ordre nWoit jamais été plus riche, ni l'entretien des religieux plus négligé; l'impérieux Grand-Maître recevoit ces remontrances comme des injures: sa conduite, ses manières, la forme qu'il vouloit introduire dans le gouvernement étoient d'un souverain absolu; et il sembloit qu'il ne distinguât pas les chevaliers des habitans de l'isle et des autres sujets de la religion. Mais il avoit en tète un grand corps de noblesse : plusieurs même de ces chevaliers tirés des premières Maisons de la Chrétienté, et élevés dans les principes républicains, vouloient bien se soumettre à une autorité fondée sur les lois;

DES CHEVALIERS DE MALTE. l43

mais ils étoient incapables de souffrir un odieux „ despotisme. de

La voye des remontrances particulières n'ayant ^*"^"^pas réussi auprès d un chef si fier et si hautain , les chevaliers qui prétendoient en avoir rççu quelque injustice, eurent recours à une procédure régulière. Le Grand-Maître, à leur requête, fut sommé juridiquement de se trouver au Conseil, pour y rendre compte de son administration ; il en rejetta la signification avec mépris. Les mécontens ne se rebutèrent point : ils s assemblèrent secrettement pour délibérer sur le parti qu'ils avoient à prendre : frère Maurice de Pagnac, sous prétexte de délivrer l'Ordre d'une domination tyrannique, s'étoit mis à leur tète. Cetoit un ancien commandeur, pieux, exact dans l'observatioa de sa règle ; mais d'un zèle amer, et qui, de sa régularité , se faisoit une espèce de droit de condamner tous les chevaliers qu'il ne croyoit pas aussi dévots que lui. Ce commandeur, naturellement dur et inflexible, et qui d'ailleurs, dans la révolution qu'il méditoit, vraisemblablement avoit ses vues particulières, représenta à ses confrères, qu'après avoir eu recours inutilement à la voye des requêtes et . à l'autorité des lois, ils alloient infailliblenient tomber sous une tyrannie déclarée, à moins qucy par une courageuse résolution, ils ne se déterminassent à arrêter, eux-mêmes, le Grand-Mâître ; que cette entreprise , toute hardie et toute e«|;aordinaire qu'elle pouvoit paroître, si elle

l44 HISTOIRE DE L'ORDRE

avoit un heureux succès , seroit infailliblèmenlr DE approuvée par les chevaliers , même les plus Yii.LAHET. indifïérens ; et que^ s'ils étoient une fois maîtres de sa personne, on le traduiroit devant le Conseil, où on lui feroitson procès. Ge projet, quoique rempli de violence, n'en fut que plus agréable à des gens aigris et passionilés; mais lexécution n etoit pas sans de grandes difficultés. Les. principaux commandeurs et les plus sages, quoique mécontens du gouvernement, navoient point encore pris départi dans ces différends; d ailleurs, le 'Grand-Maître, outre sa maison qui étôit nombreuse, ne sortoit jamais ^ eh public^ qu'environné de ses créatures et de certains flatteurs, qui, sans s embarrasser de ce qui est juste du injuste, s'attachent aveuglément^ à lauteur ' et à la source des grâces.

Les mécontens, pour le surprendre dans un tems où il seroit moins accompagné, tâchèrent de corrompre, à prix d'argent, un de ses valets* de-chambre; et ils lui offrirent une grosse somme pour leur faciliter, de nuit, l'entrée dans son appartement : mais le domestique , fidèle à son maître, l'avertit aussitôt des propositions qu'on lui avoit faites; et^ pour faire valoir son zèle et da fidélité, il exagéra le nombre des conjurés^ et le péril où il étoit d'être ar'rêté. Le Grand- Maitre, craignant qu'il n'y eût pas de sûreté pour lui dans la ville, en sortit sous prétexte d'une partie 4ie chasse , et gagna en diligence le château de Lindo , dont il s'empara^ Ge ch^teâuifit

Foulques tje

DES CHEVALIERS DE MALTE. i4^

situé sur une montagne au côté oriental de Tisle , environ à sept milles de la ville de Rhodes. Outre un bon port qui est au pied de ce château , Villarb* on trouve encore, au septentrion, une grande haye^ dont le fond est net, ferme et sabloneux; et lin peu plus loin, il y a un endroit^ appelle Triande, ou le canton des serpens, au-dessous duquel on trouve une fort bonne rade, où les vaisseaux sont à labri des. vents d'Orient ©t da Sud-Est. Villaret , setant rendu maiire de ce château, y fit entrer des troupes et des vibres; en même>tems que des galères, par ses ordres, étoient dans le port, toujours armées^ et prêtes pour le recevoir, s'il étoit trop pressé par ses ennemis; et, pour arrêter les procédures qu'on avoit commencées contre lui, il fit 'signifier au Conseil, qu'il appelloit au Saint-Siège de. tout ee qu'on pourroit statuer, en son absence, contre sa personne et contre sa dignité.

Mais sa fuite, et sur-tout la manière dont, de sa seule autorité , il s'étoit emparé d'une place forte et des galères qui appartenoient à tout rOrdre ; les troupes qu'il avoit jettées dans cette place; celles quil levoit actuellement dans l'isle / et les provisions de guerre qu'il amassoit de tous côtés: tout cela aigrit si fort les esprits, que la plupart des chevaliers les plus modérés, et qui ne s'étoient point encore déclarés^ se joignirent aux mécontens. Ce fut comme une conspiration générale contre ce Grand-Maître : tout le monde crioit au tyran; et, malgré ^on appel au Saint*

l46 HISTOIRE DE L*ORDRE

' Siège , la plupart des chevaliers , assemblés tu-

^^^^ multuairement , le déposèrent, élurent en sa

VttXARBT. place Maurice de Pagnac; et, par cette élection précipitée , on vit. un schisme funeste s'élever dans cet Ordre.

Les chevaliers les plus desintéressés crurent en devoir avertir le Pape Jean XXII , successeur de Clément. On avoit déjà prévenu ce pontife sur le mauvais usage que Yillaret faisoit des biens de rOrdre, et sur-tout au sujet de la négligence qu il apportait a acquitter le principal et les intérêts de largent qu il avoit emprunté pour len* treprise de Rhodes.

Les cefmmandeurs étoient d autant plus intéressés dans cette négligence, que cétoit à leurs dépens , et du fond même des responsions qu il avoit fallu augmenter considérablement, que Ton payoit ces intérêts. Le Pape, avant que de rien statuer sur un événement aussi surprenant , envoya sur les lieux , en qualité de ses commissaines, Bernard de Morèze, prieur de Saint- Caprais , et Bosolo , son chapelain , pour informer de la vérité de ce qui se toit passé dans cette émotion.

' L'instruction de ces commissaires portoit , que^ «itô(;quils seroient arrivés à Rhodes, ils suspendissent le pouvoir des deux' Grands-Maitres, et qu'ils leur intimassent un ordre exprès du Saint- Siège , de se rendre incessamment, l'un et l'autre , à la Cour du Pape; qu'ils signifiassent, en mêmetems, à tous les chevaliers, qu'en attendant la

DES CH£VÀU£RS DE MALTE. l47

d6ci$iQti de c^te grande affaire, le Pape, comme Z ^ premier supérieur de 1 Urdré , nommoit pour le de gouverner, frère Gérard de Pins. C etoit un an- ^mj^mT' çien chevalier de la langue de Provence, de la même Maison que le Grand -Maître Odon de Pins, estimé par sa valeur et par sa sagesse, et qui n ayant point voulu se déclarer pour aucun parti , étoit également révéré de tous les deux. Le Pape, par la même instruction, ordonnoit à ces commissaires de saisir ïargent^ les pierre-* ries et tous les effets de Yillaret; den dresser ui| procès-verbal et un inventaire exact et signé des principaux intéressés; qu'après cette formalité préalable, ils remissent ]e tout au trésor de l'Ordre, pour être uniquement employé à satisfaire les banquiers de Florence, et tous ceux qui avoient fourni largent nécessaire pour la con** quête de Rhodes.

Les deux comniissaires , étant arrivés dans cett9 isle, s'acquittèrent avec beaucoup deji:actitud9 des ordres dont ils étoient porteurs. Us citèrent les deux prétendans à la Cour d'Avignon; et, après avoir fait reconnoitre le commandeur dç Pins pour lieutenant-général de la grande*mai^ trise, ils lui firent part d'un ordre particulier qu'ils avoient du Pape , et qui concernoit 1^ grande commanderie de Fisle de Chypre. Ce bénéUce, par 1 étendue de son territoire, sa jurisdiction et la richesse de ses revenus, étoit moins une i^imple- commanderiez qu'une principauté. Le châteair et le bourg de Colosse étoit le çhef-

|48 ' HISTOIRE DE l'ORDRE

lieu de cette seigneurie, qui comprenoit plusieurs

" m^ villages avec le château et le bourg de Curias,

ViLLiRET. appelle autrement Episcopia, et qui avoit servi autrefois de résidence à d'anciens rois de ciette isle. Villaret, par reconnoissance des soins que frère ^Albert Lallemand de Ghâteau-Noir avoit J>ris pour le recouvrement des biens des Templiers, lavoit gratifié de cette riche commanderie : la dignité, après la grande-maitrise , la plus considérable qiie l'Ordre eût dans tout TO- , rient. On setoit plaint au Pape que le Grand- Maitre, pour favoriser le commandeur Lalle-p» mand , ne lavoit taxé qu a trente mille besansd'or de responsion par an , quoique fous les commandeurs précédens en eussent payé soixante mille, monnoie d'or évaluée à vingt^un sols trois deniers par besan : ce qui doit faire comprendre le revenu de cette riche commanderie. Le Pàp^ consentoit que le lieutenant de Pins laissât le commandeur en possession de cette dignité, à condition qu'il en payeroit, au trésor de l'Ordre, la même redevance de soixante mille besans. Mais, s'il en faîsoit difficulté, il ordonnoit qu'à son refus, on adjugeât cette commanderie à celui des plus anciens chevaliers qui se souméttroit de payer exactement la responsion sur l'ancien pied.

Cependant les deux Grands-Maîtres, en exécution des ordres du Pape , se mirent en chemin pour se rendre à Avignon. Villaret fut reçu dians tous les lieux où il passa , et sur-tout par Robert, roi de Sicile, comme un grand Capitaine, et

DES CHEVALIEBS DE MALTE. i^g

avec tout l'accueil que niéritoit sa réputation : — — tout le inonde s'intéressoit dans sa disgrâce. Il de ne fut pas moins bien traité à Rome: Paguac, Villabet. son rival etson concurrent, s'apperçut bien que le changement de théâtre et du lieu de la scène ne lui étoit pas favorable; qu on ne parloit , à la Cour du Pape, que de la valeur et des con-> quêtes de Villaret , au lieu qu'il étoit regardé comme un rebelle et un chef de mécontens.

Le Pape donna plusieurs audiences à l'un et à l'autre, soit en particulier, ou en plein consistoire. Les plus célèbres avocats de la Cour d'Avignon furent chargés de cette grande affaire. Edouard Dupont, fameux jurisconsulte, parla en laveur de l'élection de Pagnac : il représenta que les chevaliers, qui composoient ce qu'on appelloit à Hhodes le couvent, ayante suivant le droit qu'ils en a voient, et sur la persuasion où ils étoient de la vertu de Villaret, élevé ce chevalier à la di-*. gnité de Gr^nd-Maître , ils s'étoient crus bien, fondés , voyant qu'il abusoit de son pouvoir , à reprendre une autorité que cet avocat soutint qu'on ne lui avoit remise qu'en dépôt, et que pour autant de tems qu'il en feroit un bon usage. Il faisoit sur- tout valoir le pouvoir du Conseil qui avoit concouru dans sa déposition, et qu'il iaisoit envisager comme le Corps représentatif de la religion et du chapitre général, . L'avocat de Villaret, après avoir parlé magnifiquement des exploits et dés conquêtes de sa partie, si glorieuses et si utiles à l'Ordre, et

î5ô flîStOïilE DE L'ôftÙllE

r même à toute la Chrétienté, deïftandoît sî sa

lîK déposition étoît la récompense qu'il en devôîf

ViuiRET. attendre, et si des mutins et des rebelles pouvoient jamais être autorisés , dans une assemblée tumultueuse, et au milieu dune sédition, à déposer leur chef et leur supérieur, sur" tout après qu'il avoît prévenu une si téméraire en*treprise par un appel au Saint - Sièf^e. Pour répondre à ce que l'avocat de Pagnac avoit avancé, au sujet de l'autorité souveraine du Conseil , comme Corps représentatif du diapître général , fl s'écrioît que la condition des Grands -Maîtres seroit bien malheureuse , si , chargés des soins pénibles du gouvernement, ils n'en âvoient que la fatigue et les inquiétudes, pendant que les lînembres du Conseil, comme d'autres éphores, é'érigeoient en juges sévères et en* censeurs de leur conduite ; cependant qu'on n'ignoroit paô , ajoutoit ce jurisconsulte , que c'étoicnt les Grands-Maîtres eux-mêmes de qui les chevalieA ■ tenoieiït les dignités qui donnoient entrée dans le Conseil. H finit en demandant s'il seroit juste que le Sort des chefs dépendît de leurs créatures, et qu'ils fussent obligés de trembler devant leur . propre ouvrage.

Ces raisons , dané un gouvernement républi-»

cain , avoient plus d'éclat que de solidité ; néan-* moins le Pape, blessé du peu d'égards que le parti de Pagnac avoit eus pour lappel de Villaret , penchoit secrettemènt de son côté. Les carditiaux et les courtisans sur-tout , auxquels rien.

DES CHEVALIEKS DE MALTE. fSl

n échappe des dispoditîons de leur maître, blâ-

moieat hautement la précipitation avec lat[uelle de on avoit déposé le Grand- Maître. Pagnac, au Villaket. travers des discours qui serépandoient à ce sujet, vit bien quil n obtiendroit jamais la confirmation de son élection. La crainte de la voir cassée par un jugement solemnel, et là triste idée de retomber, par-là, sous la puissance d'un ennemi puissant et irrité , le jetta dans une sombre mélancolie ; il i[|uitta la Cour et se retira à Montpellier, où il tomba malade; et, après y avoir langui quelques mois, il y trouva la fin de sa vie et de son achbition.

Sa mort délivra le Pape de lembarras de proiK>ncer juridiquement sur une af&ire si délicate. Ce pontife, pour conserver toujours la subordination, commença par rétablir Villaret dans toutes les fonctions de sa dignité; mais, comme il avoit remarqué beaucoup d^aigneur et danimo^té dans les esprits du parti contraire , avant que de lever la suspension que ses commissaires avoient signifiée au Grand-Maître , il étoit convenu secrettement avec lui, qu après avoir repris ,1e gouvernement de son Ordre pendant un tem» limité , il remettroit sa déinissîjon au Saint-Siège, comme de lui-même ; et qu il seroit pourvu d un grand-prieuré, dont il jouiroit avec une indépendance entière de son successeur, et même sans être obligé de contribuer aux charges et aux responsions de l'Ordre : ce qui , aprèf - «âfférens changemens de prieurés, et bkn des difficultés y

l52 HISTOIRE DE l'oRDUE

I fut enfin entièrement consommé vers Tan i323.

Df, Villaret , après son abdication , se retira au châ-

V^LURET. |g^^ j^ Teiran , qui appartenoit alors à une de 1310. *^s sœurs : il y mourut quatre ans après, c est-àdire, en 1327. Son corps fut enterré au grand Saint-Jean de Montpellier, dans un sépulcre de marbne ; on lisoit , autour, une inscription (i ) qui apprenoit sa qualité, mais sans parler de soa ' abdication.

Pendant que l'Ordre étoit agité par des divi-sions , Orcan , ou Urcham Gazi , fils et successeur d'Ottoman, crut la conjoncture favorable pour chasser les chevaliers de Tisle de Rhodes. Ce jeune prince , pendant la vie du sultan , son père , avoit eu beaucoup de part à ses conquêtes : cetoit le plus habile de ses généraux , et le plus sûr instrument de ses victoires. La* souveraine puissance où il parvint après la mort d'Ottoman , ne fit qu'élever encore son courage. L'esprît toujours rempli de nouveaux projets de conquêtes, il passoit toutes les saisons de l'année en campagne ; dans son camp , il vivoit avec ses soldats en soldat, et comme s'ils eussent été ses frères ou ses enfans; et, dans les plus grands périls, il leur témoignoit une confiance qui étoit

(t) Aaao Çomini m. ccc. xx.vii/die srilicet i septeaibris, obiit nobilissimus dominus frater Folquetus de Yil^ lareto^ iriagister maçni hospicalîs sacrœ domùs sancti Joannis B*i^tis!tœ #iyek*osolymitani , èujus anima requiëscac ick pace. Amen, Dicpra me^PqCer nostèry Ave Maria%

DES GHEVALIiSRS DE MALTE. l53

également honorable au prince et à ses troupes. Son habileté n etoit pas inférieure à sa valeur : de peu de souverains l'ont égalé dans l'art d exciter ^**'^^""des divisions entre les princes , ses voisins : il ne manquoit jamais de se déclarer pour le parti le plus fbible contre le plus puissant , pour les ac-> câbler ensuite plus facilement tous les deux. Ce fut par cette politique, encore plus que par la valeur de ses troupes , qu'il se rendit maître de la Mysie , de la Licaonie , de la Phrygie et de la Carie, dont il chassa la plupart de ces petits princes qui avoient partagé avec Ottoman , son père , les États du dernier sultan Selgeucide dlconium , leur maître et leur souverain.

La proximité de l'isle de Rhodes, qui n'est séparée de la Carie que par un canal assez étroit , le détermina- à en tenter la conquête. Il s'en croyoit si assuré, sur les avis qu'il avoit reçus des divisions qui règnoient dans l'Ordre, qu'il résolut d'y conduire lui-même une colonie de Mahométans , Turcs , Arabes ou Sarrasins : et on prétend qu'il choisit , pour cela , la plupart des familles que les chevaliers, par la conquête de i3ai. Rhodes, avoient chassées ^e cette isle, et qui, sous les auspices du sultan , se flattoient d'y rentrer et de s'y rétablir (i). Orcan laissa les vieillards , les femmes et les enfans dans la petite islô d*Episcopia, dont il s'étoit rendu maître en pasr saut : il tourna ensuite la proue de ses vaisseaux

(i) Villani, pag. ii8c

l54 HISTOIRE DE l'oRDRE

du côté de Rhodes. On rapporte qu'il n avoit pas m moins de quatre-vingts flûtes, brigantins, ou TiLLAiiT. ^aig^eaux plats de différentes grandeurs , la plupart chargés de troupes^ de débarquement , dont il prétendoit se servir pour former le siège de la Tîlle de Rhodes.

Gérard de Pins, dont hous venons de parler, et que le Pape avoit établi lieutenant-gjénéral de tout rOrdre, averti des desseins du prince infidèle, et qu'un si grand armement regardoit Bbo* des, *ne jugea pas à propos d attendre les enne-^ mis dans Fisle. Malheureusement la plupart des galères et des vaisseaux de la religion étoient en course: il ne restoit que quatre galères dans le> port, avec quelques frégates, des flûtes et de» vaisseaux marchands, auxquels heureusement se joignirent six galères Génoises, qui se rencontrèrent dans le port de Rhodes, à leur retour des côtes de la Cilicie et de la petite Arménie, oil ils trafiquoient. Tout ce qu'il y avoit dans Fisle de chevaliers, de soldats, et même d'habitans capables de porter les arines, s'embarquèrent sur cette petite flotte. Le commandeur dé Pins monta la capitane; et, comme il étoit grand homme de mer, à la faveur du vent dont il sçut profiter, il attaqua courageusement les Turcs. Ces infidèles étoient supérieurs en nom- . bre de vaisseaux ; ils avoient le même avantage par les troupes de débarquement, dont leur flotte étoit chargée; mais c'étoient tous soldats peu faits aux guerres de mer. lies chevaliers

DES CflEVALlÊRS »£ MALTE. l55

au contr-aire, dccoutumés à ce Renre de com- 7; " mt, nidiKieuvrèreiit ayec tant d habileté, quils ^ , leur coulèrent à fopd une partie de leura fréga- v»^*-^^* tes et de kurs i^aisseaux plats, en prirent pluisieurs, et firent un grand nombre de prisonniers. Orcan ne fut vaincu que pour s'être cru ^

invincible par le nombre et la valeur de sea troupes: mais il n'en avoit fait expérience que sur la terre; et il trouva en mer des ennemis dont la capacité et Fadresse furent supérieures à toutes ses forces. Le général de TOrdre, après avoir dissipé cette flotte, fit une descente dans/ Tislc d'Episcopia, où nous venons de dire qu Orcan avoit débarqué un grand nombre de famille* Turques, qu'il destinoit pour peupler Tisle de Rhodes. Le général Chrétien, pour couper la racine de cette guerre, et 6ter à ces infidèles, an- ^

ciens habitais de Rhodes , l'espérance de s'y rét^^Uir, fit passer au fil de Tépée tous ceux qu'il trouva en défense; et, par son ordre, on vendit pour esclaves les vieillards, les femmes et les enfans*

Gomme la grande-maîfrîse étoit vacante par Tabdication de Villaret, le Pape convoqua, à Avignon et dans son Palais, les prieurs ïet les chevaliers qui se trouvèrent à sa Cour ou dans les provinces voisines d'Avignon. Après qu'ils forent arrivés/il les exhorta à la concorde, et à sacrifier leurs ressentimens particuliers au bien général de la religion. Tous ces chevaliers s'enfermèrent ensuite dans une espèce de conclave ,

■ " ; pour procéder à l élection rfun nouveau Grand- ViùE- Maître; et, après Tinvocation du Saint-Esprit et ïiE»çE. ^Qg mûre délibération , le choix de rassemblée '^^' tomba sur frère Helion de Villeneuve, cjue le i^ juin. Pape favorisoit ouvertement, et dont la recom- ^^'9- mandation, peu différente dun ordre, influa beaucoup daqs cette élection , qu'il confirma depuis par une bulle authentique, en date de Tan ^ * iSaS: d autres, prétendent que cette confirma-

tion fut. une pure nomination, émanée de la seule autorité du Pape.

t324. Le nouveau Grand-Maitre n'en fut pas ingrat; ' et, pour en marquer sa reconnoissance à ce pontife^ il lui vendit des maisons que l'Ordre posisédoit dans la ville de Cahors, et de grandes terres situées aux environs, dont le Pape, originaire de cette ville, fit l'acquisition en faveur de sa famille, qu'il vouloit tirer de l'obscurité où elle se trouvoit ensevelie. Son père, appelle Arnaud d'Ossa pu d'Euse n'étoit qu'un pauvre savetier. Le mérite de son fils et sa capacité extraordinaire dans le droit civil et canon , le fit parvenir à la dignité de cardinal. Cette dignité ne lui fit* point oublier la bassesse de sa naissance : il vivoit avec les autres cardinaux comme avec ses maîtres; sobre, frugal, modeste, ce n'étoit près-, que qu'à son habillement qu'on s'appercevoit d'une dignité, qui paroissoit lui être tout-à-fait indifférente : tel étoit ce cardinal. A la mort de. Clément Y, les. cardinaux furent deux ans sans pouvoir convenir du sujet qu'ils éliroieat pour

DES GHÈYALICRS DÉ MALTE. iSy

Pape. Ils s etoient d*«^bord assemblés à Carpen- ""

«EUVE.

tras; mais les cardinaux d'Aquitaine, ennuyés villede la longueur du conclave, y firent mettre \t feu par leurs domestiques, et se dispersèrent; et depuis ils navoient pu se rassembler. Philippe, comte de Poitiers, frère de Louis le Hutin, roi de France, en ayant attiré à Lyon par adresse, et sous difFérens prétextes, jusqua vingt-trois, il les engagea à senfermer dans un conclave.

Mais, comme les factions étoient toujours également vives, et qu'ils ne pouvoient s'accorder, ils convinrent enfin, si on en croit Viïlani et Saint- Antonin, de s'en remettre, par voye de compromis, à la nomination seule que le cardinal d'Ossa feroit d'un Pape : persuadés qu'un homme si désintéressé, et qui, au -milieu de toutes les cabales, s'étoit toujours,montré neutre, ne pourroit faire qu'un bon choix. Mais les prétendans et les chefs de parti furent bien étonnés, lorsque ce cardinal, en vertu du pouvoir qu'on lui avoit déféré d'élire le Pape, se nomma lui-même, et que, d'une voix claire, forte et intelligible, il prononça ces mots: C'est moi qui suis le Pape: Ego sum Papa. Cependant comme le compromis étoit revêtu de toutes les formalités requises, il fallut le reconnoître; et il prit, à la cérémonie de son couronnement, le nom de Jean XXIL C'est ainsi que les historiens, que je viens de citer, rapportent cet événement, quoique l'empereur Louis de Bavière, son ennemi, et les partisans de ce prince , dans les écrits qu'ils publièrent de-

i53 HisTOiBE m l'ordre;

~~""" puis, avec tant d'aigreur, contre ^e pontife, ne ViixE- iui ayent jamau reprocha ce tour a une amm-*-

Le Grand'Maitre étoit trop attaché à ce pon* tife pour quitter si-tôt sa Cour. II y resta, ou auK environs, près de quatre ans. Pendant ce tems* là, pour, remédier aux abus qui s'étoient introduits dans rOrdre, il convoqua un chapitre gé-* néral à Montpellier^ Il faut convenir que les dissipations et les dépenses du Grand-Maftre de Villaret avoient fait moins de tort à l'Ordre que le relâchement de la discipline régulière. Depuis Funion des grands biens des Templiars à FOrdre de Saint-Jean, la plupart des chevaliers se trouvoient revêtus de commanderies. Ces nouveaux commandeurs, et sur-tout ceux qui demeuroient en Europe , attachés à^ découvrir les anciens biens des Templiers, ou à les faire valoir, à la faveur des divisions qui règnoient alors dans cet Ordre, se dispensoient de résider à Rhodes, et même 'de lobéissance quils dévoient au Grand* Maître et au Conseil. La plupart sattachoient ou à la Cour du Pape, ou à celle de leurs souverains particuliers; et ces mauvais religieux re* çherchoient la protection des princes séculiers, pour s en faire un secours et une protection contre les ordres de leurs supérieurs légitimes, et pour se dispenser sur-tout de résider à Rhodes, et dans la maison chef-d ordre, qui leur parois- $oit un véritable exil.

Le chapitre, qui voypit avec douleur quua

DES CHEVALIERS D£ MALTE. iSg

Ordre militaire , fondé et établi dans la Terre- Sainte et dans TOrient, se trouvoit dispersé et villecomme enseveli dans les différentes commande- ^^^^^r ries de l'Europe, pour en tirer les chievaliers, et les rappeller à leur maison principale , déclara incapables de toutes les dignités de TOrdre, ceux qui n y auroient pas un certain nombre dannées de résidence actuelle : il falloit même que^ pendant cette résidence, ils eussent servi dans les guerres et sur les vaisseaux de la religion. A l'égard des grands-croix et des chevaliers qui étoient revêtus des principales dignités de l'Ordre, le chapitre nomma huit baillis conventuels, qui, en cette qualité, dévoient entrer dans le Conseil, et dont le Grand-Maitre étoit le chef et le président-né. Cependant il n'y a voit qu'une voix de plus que chaque conseiller ou pillier, comme on les appelle encore aujourd'hui. Par cette nomination , ces baillis étaient obligés dç i*ésider à Rhodes.

On prétend que ce fut dans ce même chapitre qu'on divisa le corps de l'Ordre en différentes langues ou nations, et qu'on attacha, à chaque langue, des dignités particulières et les commanderies de chaque nation : ces commanderies furent encore partagées entre les prieurés d'où elles dépendoient. Il fut aussi arrêté que les «3»9- Grands-Maitres auroient, tous les dix ans, dan$ chaque prieuré, la nomination de deux commanderies vacantes, par préférence au corps de chaque langue qui commençoit à s établir ; et

l6o HISTOIRE D'E L'ORDRE

*— que chaque prieur, après que la langue seroiC

Ville- remplie, pourroit nommer, une fois en cmq KEuvE. ang ^ à une commanderie vacante dans son prieuré, pourvu qu'il y eut fait les araéliorisse-^ mens nécessaires, et qu'il ne dût rien au commun trésor de ses responsions particulières, comme on le verra dans le traité du gouvernement de cet Ordre, qu'on trouvera à la suite de cet ouvrage.

Le Grand -Maître, après la conclusion de ce chapitre, se disposoit à partir pour Rhodes; et il étoit déjà arrivé à Marseille, où il devoit s'embarquer, lorsqu'il y fut retenu par une longue et dangereuse maladie , qui dura près de deux ans, ainsi que nous l'apprenons par une lettre i332. du Pape, de l'an 16 dé son pontificat. Enfin , ce Grand-Maître, ayant recouvré ses forces, s'em* barqua avec un grand nombre de chevaliers, et arriva heureusement à Rhodes, vers l'an i332.

Cette isle, par les divisions qui s'y étoient élevées, et par le long séjour que les Grands-Maîires avoient fait en France, étoit bien déchue de sa puissance et de sa force. La plupart des commandeurs, sous diffèrens prétextes, s'étoient retirés dans leurs pays et dans leurs commande^ ries. Le défaut de solde faisoit que la garnison delà ville étoit fort diminuée; et on trotivoit des brèches en diffèrens endroits des murailles. Le Grand -Maître ne fut pas plutôt débarqué, qu'il fit, lui-même, une visite exacte de tous les dehors de la place; il fit réparer les endroits qui

BES CHEVALIERS DE MALTE. l6l

en avoîent besoin ; et la vijle et Fisle entière lui ' fut redevable d'un bastion ou boulevard qu'il fit villeconstrùire y à ses dépens , à la tête d'un fauxbourg. »"d^«- A cette précaution, Villeneuve ajouta celle d'une garnison nombreuse, qu'il entretint toujours de ses propres deniers , outre un ^rand nombre de ' chevaliers que sa présence, et encore plus ses bienfaits attirèrent à Rhodes^

Il tint la même conduite à l'égard ^es isles et des autres places qui dependoient de Rhodes; Des commissaires habiles en firent la visite pai^ son ordre ^ et firent fortifier les endroits qui pouvoient être insultés ; et le Grand-Maître envoya dans toutes ces isles ^ pour y commander ^ des chevaliers pleins de valeur et d'expérience,^ qui , par des signaux , ou par de légères barques, faisoient passer au Grand -Maître des avis de. tout ce qui paroissoit dans ces iners; Là marine de l'Ordre y sous un chef si vigilant^ reprit son ancienne réputation : outre les escadres delà re-» ligion , les principaux commandeurs et les plud riches armèrent des galères a leurs dépens^ Les corsaires • n'osèrent plus pàroitre; l'isle de.Ghy-. pre et la petite Arménie, dotit les^epkes étoientp souvent infestées par ces pirates ,: s^en virent dë-c livrées à la faveur du pavillon de SaiELt-Jean^ .

Si les États Chrétiens , voisins des? chevaliers > ' tirôient tant d'avairlages de leur proiimité^ les^ habitans de Rhodes^ et sur-tout les pauvres, res*^ sentirent les premiers effets; de l'atten^tion du Orand^Maitre. Sous un si <6^e gouvernement ^

l62 HISTOIRE DE l/ORDRE

' OU ne vit plus de malheureux daos toutes le»

HÉLIONDE .1111.. r • ^ f .

Ville- isles de la religiOD : une subsistance nécessaire iiMjvï. jjç manquoit point à ceux qui mauquoient de bien* Les malades étoient reçus dans un grand et magnifique hôpital , où tous les secours , soit pour les besoins du corps, s^oit pour ceux de lame, leur étoient fournis abondamment. De Villeneuve , par son exemple , avoit ranimé le zèle de ses religieux ; et on peut dire que , tant quil vécut, il remplit parfaitement le titre et les fonctions de gardien des pauvres, attachés^ depuis la fondation de l'Ordre , à la dignité de Grand- Maître.

Ce fut par ce même esprit de charité , e& par des vues de prudence , qu il défendit à tous les< chevaliers, sous peine de privation de Thabit, de s'attacher à combattre un serpent ou un crocodile , espèce d animal amphibie , qui vit et qui se nourrit dans les marais et au bord des grandes rivières. Ce crocodile étoit dune énorme gran-^ deur , cau^)tt beaucoup de désordre dans Tisle ; et il avoit mêmie dévoré quelques habitans. Pour Tintelligence d'un événement si extraordinaire , et que quelques auteurs ont traité de fabuleux, nous rapporterons simplement ce qu'on en trouve datns l'histoire, et nous laisseroiks au lec«^ teur à juger de la vérité d'un fait si étonnant, selon ses lumiènss , et le degré de probabilité qu'il trouvera datis notre narration.

La retraite de ce furieux animal , dont nous parlons , étoit dans une cavemç située au bord

t)ES CHEtÀLIERS Dfe MaITË; i63

d'an marais , au pied du Mont Saint-Étîenne, à „ T ^ deux milles.de Rhodes. Il en sortoit souvent pour Villechercher sa proyéi II mangeoit des moutons , dies "*°^'' vaches, et quelquefois des chevaux, quand ils ap* prochoient de leau et du bord du marais : on se plaignoit même qu il avoit dévoré de jeunes pâtres qui gardoient leurs troupeaux. Plusieurs chevaliers des plus braves du couvent , eii difFéren& teilis, et à Tinsçu les uns des autres, sortirent séparément de là ville pour tâcher de le tuer : mais on n'en vit revenir aucun. Gommé l'usage defe armes à féu n'étdit point encore in-^ Venté ^ et que la peau de cette espèce de monstre étoit couverte d'écaillés à l'épreiive des flèches et des dards les plus aciérés, lés armes, poui* ainsi dire ^ n etoient pas égales j et le serpent les avoit bientôt terrassés. Ge fut le motif qui obligea le Grand-Maîtfé à défendre, aux chevaliers j de tenter davantage une entreprisé qui paroîssoit au-dessiis des forces humaines;

Tous obéirent^ à 1 exception d'un seul chevalier de la langue de Provence, appelle Dieu-donné de Gozon, qui, au préjudice dé cette défense, et sans être épouvanté du sort dé ses confrères^ forma se<îrettément lé dessein de combattre cette bête carnacière, bien résolu d'y périr ou den délivrer -l'isle de Rhodes. On attribua cette résolution au courage déterminé dé ce chevalier., fiautres prétendent qu'il y fut encore engagé par des faillérîes piquantes qu'on fit de son courage dans Rhodes, et sur ce .qu'étant sorti plu-

l64 HISTOIRE DE l'oRDRE

• sieurs fois de la vilJe pour combattre le serpent,

HÉLIOHDE * *

«EUVK.

Ville- il sétoit conteoté de le reconnottre de loin; et que , dans ce péril , il avoit fait plus d usage de sa prudence que de sa valeur.

Quoiqu'il en soit des motife qui déterminèrent ce chevalier à tenter cette aventure, pour commencer à mettre son projet en exécution , il passa en France, et se retira dans le château de Gozon , qui subsiste encore aujourd'hui dans la province de Languedoo. Ayant reconnu que le serpent qu'il vouloit attaquer , n avoit point d'écaiîles sous le ventre , il forma sur cette observa* tion le plan de son entreprise.

Il fit faire , en bois ou en carton , une figure de cette bête énorme, sur l'idée qu'il en avoit conservée; et il tâcha sur-tout qu'on en imitât la couleur. Il dressa ensuite deux jeunes dogues à accourir à ses cris , et à se jetter sous le ventre de cette affreuse bête, pendant que^, monté à cheval , couvert de ses armes , et , la lance à la main , il feignoit , de son côté , de lui porter des coups en difPérens endroits. Ce chevalier em-> ploya plusieurs mois à faire, tous les jours., cet exercice ; et il ne vit pas plutôt ses dogues dressés à ce genre de combat , qu il retourna à Rhodes. A peine fut-il arrivé dans Tisle, que, sans communiquer son dessein à qui que ce. soit, il fit porter secrettement ses armes proche d'une église , située au haut de la montagne de Saint- Etienne, où il se rendit, accompagné seulement de deux domestiques , qu'il avoit amenés d^

DES CHEVALIERS DE MALTE. l65

France. Il entra dans leglise ; et , après s'être re- , commandée Dieu, il prit ses< armes, monta à villecheval , et ordonna à ses deux domestiques , ««w^«s'il périssoit dans ce combat, de s en retourner en France; mais de se rendre auprès de lui, s'ils appercevoient qu'il eût tué le serpent , ou qu'il en en eût été blessé. Il descendit ensuite de la montagne avec ses deux chiens, et marcha droit au n^arais et au repaire du serpent, qui, au bruit qu'il faisoit, accourut , la gueule ouverte et les yeux étincelans, pour le dévorer. Gozon lui porta un coup de lance , que l'épaisseur et la dureté des écaillés rendit inutile. Il sepréparoit à Qf^doubler ses coups; mais son cheval, épouvanté des sif&emens et de l'odeur du serpent, refuse d'avancer, recule, se jette à côté; et il auroit été cause de là perte de son maître , si Gozon, sans s'étonner, ne se fût jette à bas. Mettant aussitôt l'épée à la main , accompagné de ses deux fidèles dogues, il joint cette horrible bête , et lui porte plusieurs coups en différens endroits, mais que la dureté des écailles l'empêcha d'entamer. Le furieux animal , d'un coup de queue , le jetta même à terre ; et il en auroit été infailliblement dévoré , si les deux chiens , suivant qu'ils avoient été dressés, ne se fussent attachés au ventre du serpent qu'ils déchiroient par de cruelles morsures, sans que, malgré tous ses efforts , il pût leur faire lâcher prise.

Le chevalier , à la faveur de ce secours , se rc- 134a. lève , et , se joignant à ses deux dogues , enfonce

i66 HISTOIRE DE l'oudre

' ; son épëô , jusqu^aux gardes , dans un endroit qui

ViLLï- n etoit point défendu par des écailles : il y fit une iÇEwv», large playe dont il sortit des flots de sang. Le monstre, blessé à mort, tombe sur le cbevalier qu'il abat une seconde fois ; et il lauroit étouffé par le poids et la masse énorme de son corps, si les dçux domestiques , spectateurs de ce combat, voyant le serpent mort, netoient accourus au secours de leur maître. Ils le trouvèrent évanoui, et le crurent mort. Après l'avoir retiré de dessous le serpent, avec beaucoup de peine, pour lui donner lieu de respirer, s'il étoit encore en vie, ils lui otèrent son casque; et, après qu'on lui eut jette de Feau sur le visage, il ouvrit enfin les yQ^x^ lie premier spectacle et le plus agréable qui se pouyoit présenter à sa vue, fut celui de voir son ennemi mort, et d'avoir réussi dans une entre- * prise si difficile , oxx plusieurs de ses confrères ^voient succombé.

On n'eut pas plutôt appris , dans la ville , ssi victoire et la mort du serpent, qu\ine foule d'faabitans sortirent au-devant de lui. Les cbe-i valiers le conduisirent en triomphe au Palais du Graqd-Mattre ; mais , au milieu de ces accïama-r tions , le vainqueur fut bien surpris , quand de Villeneuve , jettant sur lui des regards pleins^ d'indignation , lui demanda sll ignoroit }es dé-F Jfenses qu'il avoit faites d'attaquer celte dange-. reuse bête, et s'il croyoit les avoir violées impu^ nément. Aussitôt, ce sévère observateur de la discipline, sais vouloir l'entepdre,^ ni se lai^ser^

fléchir par les prières des chevaliers , lenvoya ,

sur le champ, en prison. H convoqua ensuite le ^v/l^Ie-* Conseil , où il représenta que l'Ordre né pouvoit keuv». se dispenser de punir rigoureusement une désobéissance plus préjudiciable à la discipline , que la vie même de plusieurs serpens ne lauroit été aux bestiaux et aux habitans de ce canton ; et, comme un autre Manllus, il opina hautement à rendre cette victoire funeste au vainqueur. Le Conseil obtint qu'il se contentât de le priver de l'habit de l'Ordre ; Gozon eut la douleur de s'en voir dépouillé; et il se passa peu d'intervalle entre sa victoire et ce genre de supplice, qu'il tro^uva plus rigoureux que la mort

même.

Mais le Grand-Maître, après que, par ce châtiment, il ^ut satisfait à la manutention de la discipl^e , revint à son caractère naturellement doux et plein de bonté : il voulut bien être appaisé ; et il fit en sorte qu'on le priât d accqrder une grâce qu'il auroit sollicitée lui-même, s'il neût pas été à la tête de TOrdre. Aux pressantes instances que lui en firent les. principaux commandeurs, il lui rendit l'habit et ses bonnes grâces , et il le combla de ses bienfaits. Mais ils n'égalèrent jamais les louanges sincères du peuple, qui dispose souverainement de la gloire, pendant que les princes , quelque puissans qu'ils soyent , ne peuvent disposer que des honneurs et des dignités de l'État.

On attacha la tête de ce serpent, ou de ce cro-

l68 HISTOIRE DE l'oRDRE

- . codile, sur une des poi:tes de la ville, comme uu

Ville- monumeut de la victoire de Gozon. M. Tbeve- ■EtJVE. jjQj^ (j3ug i^ relation de ses voyages, rapporte

qu elle y étoit encore de son tems , ou du moins son effigie ; qu'il ly avoit vue ; qu elle étoit beau"^ coup plus grosse et plus large que celle d'ua cheval, la gueule fendue jusqu^aux oreilles, de î grosses dents , les yeux gros , le trou des narines

rond, et la peau tirant sur le gris blanc, peutêtre à, cause de la poussière, qui, parla suite des tems , s^ étoit attachée.

On sera moins surpris d un événement si extraordinaire, si on fait réflexion que Tisle de Rhodes fut anciennement appellée Ophieuse^ du mot grec tf>/f , qui signifie serpent, à cause de la mul^ titude de ces reptiles, qui infestoient tout le pays. Hyginus, historien Grec, sur le témoignage de Polyzelus Rhodien , rapporte qu'un certain Théssalieq, fils de Triopas ou de Lapithas , selon Dîodore de Sicile , ayant été jette par la tempête sur les côtes de Rhodes, extermina heureusement ces animaux nuisibles; que Phorbas entr'au-f très , eii tua un d'^unç grandeur prodigieuse ', qui dévorait les habitans. Le scjavant Bocfaart prétend que les Phéniciens donnèrent à cette isle le nom de Gesirath'Rod \ cest-à-dire, Tisle des ser-pens: Gesirath^ selon cet auteur, étant un terme commun aux Phéniciens, aux Syriens, aux Ara^ bes et aux Ghaldéens, qui signifie une isle, et Rod , en langage Phénicien , un serpent ; si bien qu'en Joignant ces deux mots , on en forma celui

de Gesirath-Rod ; doii les Grecs firent, depuis, ce- „, Jui de Rhodes , que cette isle a conservé jusqu au- villkjourdbui. Mais, sans nous arrêtera une antiquité ""^^'^ si reculée, peut^tre que ceux qui ont critiqué cet endroit de l'histoire moderne de Fisle de Rhodes, n ont point fait attention à un pareil événement qui arriva en Afrique, pendant qu Attiiius Régulus y commandoit larmée Romaine , et faisoit la guerre contre les Carthaginois ; et je n ai pas cru m'éloigner de mon sujet, en rapportant exactement ce que^ les historien^ de cette nation nous ont appris d^un serpent encore plus grand et plus terrible que celui que le chevalier de Gozon avoit tué.

L'armée Romaine, disent ces écrivains, étoit campée en Afrique, proche du fleuve Bragada.

Les soldats , ayant voulu aller à Veau , se virent attaqués et dévorés par un serpent qui les empê-^ choit den approcher. II en engloutit plusieurs avec sa gueule effroyable; d'autres furent tué§ des coups de sa queue; et plusieurs moururent de la seule infection de son haleine. Enfin il donna tant de peine à Régulus, que ce génér3l fut réduit à employer les légions contre ce monstre, et pour décider lequel demeureroit maître de la rivière. Mais, comme ce serpent, à cause de la dureté de ses écailles , étoit impénétrable à tous les traits des soldats, on eut recours aux machines de la guerre; on l'assiégea comme on auroit fait une forteresse: on lançoit de loin^ CQatre lui, des pierres et des cailloux : enfin , aprè*

170 HISTOIRE DB L ORpAK

^^7J^^ bien des peines , une pierre d une grosseur e:x- V1L1.E- traordinaire , qui partoit de la plus forte ma- ^^^^^ i^hine, l'atteignit heureusement, lui casisal épine ilu dos et tua ce monstre redoutable.

B^ulus , -tout grand Capitaine qu il étoit , continuent ces historiens , ne dédaigna pas d en* voyer à Rome la peau de cet animal énorme , qui avoit cent pieds de longueur : on la sus«^ pendit dans tin temple, comme un monument de sa victoire ; et elle y demeura jusqu a la guer^ re de Numance. Cest ainsi que s'ea expliquent Florus , Valère-Maxime , Orose , Aulugelîe et Zonaras.

Je ne prétends pas qnii n'y ait rien d'exagéré dans la longueur du serpent d'Afrique, ni soutenir tout ce qu'on a rapporté de la grandeur monstrueuse du crocodile de Rhodes: mais ce qui paroit certain, par les historiens du tems, par la tradition, et même par des inscriptions et des monumens authentiques , c'est qi^e Gozon tua un animal redoutable, et que, par cette ac* tion^ il acquit une grande réputation, sur-tout auprès du peuple de Rhodes, qui le regardoit comme son libérateur.

I^ Grand- Maître, pour le dédommager, en quelque manière, de la mortification qu'il lui avoit donnée , lui conféra de riches comnaanderies : il l'approcha même , depuis , dé sa personne; et, lui ayant trouvé une prudence égale à son courage , il le fit son lieutenant-général dans le gouvernement de l'isle , persuadé qu'un

DES CHEVALIERS DE MâLTE. 171

chevalier si brave et si courageux, et qui avoit — — — • expohe SI généreusement sa vie pour le salut des Vill». habitatis de Fisle, sçauroit, eu cas de guerre ou "■"^*de surprise, lés défendre mieux qu un autre contre toutes les entreprises des infidèles.

Ces barbares, instruits des forces et de la vigilance du Grand-Maître, et rebutés du mauvais succès de leurs armes, suspendirent leurs courses et leurs pillages ordinaires. Rhodes et les autres isles de la religion jouirent, pendant plusieurs années, dune profonde paix. Cette sécurité devint, à la fin, préjudiciable à la religion: on arma moins de vaisseaux; la marine fut négligée; la plupart des chevaliers, ne trouvant point d occupation pour leurs armes, retournèrent dans leur patrie; et plusieurs commandeurs , ceux sur-tout des royaumes du Nord, sous prétexte de ce calme apparent, se dispensèrent de payer leurs responsions. Cette désobéissance avoit sa source dans la, dépense que faisoient ces commandeurs dans leurs provinces. La plupart conservoient peu de relations avec Ici maison chef-d'ordre: il sembloit qu'ils se regardoient comme les propriétaires de leurs commanderies ; et, au lieu des novices et des simples chevaliers que chaque commandeur étoit obligé d'entre-* , tenir dans sa maison et d'élever dans l'esprit de l'Ordre, on n'y voyoit qu'une foule inutile dc^ valets et des équipages de chasse. Les parens. tnème de la plupart de ces commandeurs con-^ «QininQieut souvent le pain des paqvres, et dea

UÉUO^r DE

Ville- tiens.

Page 1