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226 HISTOIRE DE L'ORDBE ,
frein à lautorité royale, et pour empêcher le»
Jean** «if i ^*i»i »•
FtRDiif. souverains den abuser, au préjudice des privic'HÊRÉDiA lèges de la nation. Il faisoit, lui seul , la fonction dont les éphores étoient autrefois chargés à Lacédénione contre leurs rois. Ce seigneur, pendant plusieurs années, n ayant point eu denfans de sa femme, pour ne pas laisser périr sa Maison, obligea le jeune Hérédia, son frère, dont nous parlerons, de^se marier. Il neut de ce mariage que deux filles; et^a femme étant morte en couches, son frère, toujours entêté de se voir des héritiers de son nom , lengagea dans une seconde alliance, et lui fit épouser dona Thérèse Contellie, nièce et héritière de sa femme; en sorte que tous les biens de ces grandes Maisons regardoient uniquement le jeune Hérédia et ses enfans. Il eut de ce second mariage un garçon et une fille. Peu de tems après, il fut encore veuf par la mort de sa seconde femme; mais ^ celle de son frère aîné, après phisieurs années de stérilité, ayant mis au monde successivement deuK enfans mâles, il se vit, toiit-d'un-coup ,san9 biens et déchu de toutes ses espérances.
Dans une si triste situation , après avoir recommandé ses enfans à son frère aîné, et sans communiquer son dessein à personne , il s em« barqua, passa à Rhodes, où il demanda Thabit, et fut reçu par le Grand-Maître de Villeneuve, en qualité de chevalier de la langue d'Arragon. Bientôt son air i^ble, des manières polies,. et le courage et la valeur qu il fit paroitre en différens
combats contre les infidèles, lui gagnèrent lestime et lamitië des principaux chevaliers. Il plut ferdin. sur- tout, au Grand -Maître, par la régularité ^'^^«^^^ de sa vie, et par un esprit adroit et insinuant, qui lui faisoit prendre, sans peine, toutes les formes qui pou voient contribuer à son élévation.
Ce fut à ces rares qualités et à lestîme particulière du Grand- Maître, qu'il fut redevable d une commanderie de grâce, appellée Âlambro, doù il passa depuis, à titre d'échange ou d'amé* Jioration , à celle de Villet. Et, comme un grand nombre de chevaliers, et sur-tout de ses anciens, avoient été tués dans l'escalade d'Alexandrie , il parvint successivement, et à son tour, au bailliage de Gapsé, et depuis à la châtellenie d'Emposte, une des principales dignités de l'Ordre, et la plus considérable , en Europe , après la grandemaîtrise, tant par l'étiendue de, sa jurisdiction^ le nombre et la qualité de ses vassaux , que par des revenus, imnaenses»
La fortune, qui le conduisoit comme parla main, n'en demeura pas là. Le grand-prieuré de Catalogne étant venu à vaquer, il se présenta deux prétendans: l'un, au préjudice des droits et des privilèges de l'Ordre , s'eii étoit fait pourvoir par le Pape; et un autre chevairer, appelle frère Bérenger Nicossa, réclamoit ce prieuré à titre d'ancienneté. Son droit n'étoit pas incertain ; et il étoit même de Tintât de l'Ordre de
ne pas souffrir que ses reHgieux , au lieu de s'at*
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■~-~~ tacher à mériter des grâces par leurs services , Ferdin. tournassent leurs vues du côté de la Cour du o'Heredu Papç^ Mais, comme on craignoit à Rhodes d'offenser le souverain pontife, le Grand-Maître et le Conseil résolurent de lui envoyer un ambafr^ sadeur. On avoit hesoin , pour upe pareille négociation, d un ministre hahile, souple et adroit, et qui, sans blesser lautorité pontificale, sçut conserver les droits et les privilèges de la religion. Le Grand-Maitre, parmi un grand nombre de chevaliers, crut avoir démêlé dans le châtelain, tous les talens d un habile négociateur. Il le nomma pour ambassadeur auprès du Pape , et il fit approuver son choix par le Conseil. L'instruction qu on donna à Hérédia por* toit, qu après avoir baisé les pieds du Pape de la part du Grand-Maitre , et au nom de tout TOrdre, il lui représenteroit le tort que sa nomination alloit faire à la religion ; que la plupart des chevaliers trouveroient le chemin bien plus court pour parvenir aux commanderies, de les obtenir par faveur et par quelque intrigue, que de les attendre de la longueur des années et de leurs services ; que dé pareilles dispositions ruineraient absolument la discipline; que le couvent seroit bientôt désert, et, qu'on verroit les cheva-» liers négliger la résidence de Rhodes et leurs obligations , pour s'attacher uniquement, soit à la Cour du Pape ou à celle des souverains de llEurope. L'amb<|ssadeur avoit ordre d'insister fortement sur la révocation du bref apostolique;
mais, comme on craignoit que le Pape ûe vou- "~— * lût absolument maintenir sa nomination, on ferdin. permit à lan^bassadeur de terminer cette affaire «'H^édu par un accommodement , s il y trouvoit la moindre ouverture.
Hérédia partit avec cette instruction; et, après être arrivé à Avignon , dans laudience qu^il eut , du Pape, il lui représenta, avec beaucoup dart et d'éloquence, que, quoique l'Ordre eût une soumission parfaite et tout le respect qu'il de* voit pour sa nomination, il ne pouvoit s'empê* cher de se plaindre d'une disposition qui violoit ' ses privilèges , et qui alloit ruiner l'ouvrage des pontifes , ses prédécesseurs ; qu'il étoîf qbargé de déposer aux pieds de sa sainteté , et dans le sein du père commun des fidèles, les justes remontrances d'un Corps consacré à la défense de la Chrétienté , m^is dont le zèle se ralentiroit infailliblement , si les particuliers s'appercevoient qu'on les privât de la récompense attachée jusqu'alors à leurs services. Le Pape lui répondit, en général, qu'on lui avoit dit beaucoup de bien du sujiet qu'il avoit nommé au* prieuré de Catalogne ; mais qu'il ne seroit pas ËLché qu'on pût terminer cette affaire à l'amiable et à la satisfaction des parties , pourvu que ce fût sans blesser f autorité du Saint-Siège. L'ambassadeur jugea bien, par ce discours, qu'il n'obtiendroit pas du Pape la révocation de la grâce qu'il avoit accordée. Ainsi il tourna tous ses soins du côté de raccommodement \ et il chercha , en même-
:i3o HISTOIRE DE L'ORDRE
- tems , les moyens d'y trouver son intérêt partî-
Ferdin. cuUer. Les deux prétendans le voyoient souvent; ©'Heuepu jj ménagea si adroitement leurs esprits, qu'il les fit convenir de partager les grands biens du prieuré, et il fit même agréer ce partage au Pape. Jùsques-là, il àvoit conduit sa négociation conformément à ses instructions et aux intentions du Grand-Maître ; mais^ il s eti éloigna depuis qu'il eut apperçu qu'en se dévouant à la Cour de Rome , il pourroit se faire des droits sur le prieuré même. I^es deux prétendans netant point en état, par .leur âge et leurs infirmités, de se transporter au prieuré, il s'en procura l'économat,*dont le Pape le gratifia. Ce fut sa première démarche; et, après cela, abandonnant à découvert les intérêts de son Ordre, il n'eut point de honte de se faire nommer, par ce pontife, pour leur successeur; et, ces deux chevaliers ayant peu survécu à cette disposition , lui seul profita de leur concurrence. Ce ne fut pas sans une extrême surprise, qu'on apprit depuis, à Rhodes, que cet ambassadeur, au lieu de s'opposer , comme il en étoit chargé , à ces nominations des PapeS, les avoit lui-même sollicitées, dès qu'il en avoit pu être l'objet. 11 n'y avoît pas moyen , après cela , de retourner auprès du Grand-Maître : Hérédia se vit obligé de rester à Avignon , et il s'attacha uniquement à la Cour de Rame. Il se fit bientôt, pour lui-raêine, un plan secret de toutes les intrigues et de la politî- <^ue de cette Cour; et il se conduisît avec tant
DES CHEVALIERS DE MALTE. 23l .
d'habileté, qu'il eut, depuis, beaucoup de part dans les élections et dans la confiance des sou* fcrdin. verains pontifes. b'Herédia
Clément VI, ayant appris que Philippe de Valois, roi de France, et Edouard, roi d'Angleterre, étoient à la veille d'en venir aux mains, choisit Hérédia, qu'il envoya à ces deux princes, pour faire, de sa part , auprès d'eux, l'office de médiateur. Ce chevalier, aussi courageux qu'habile, et qui prévit qu'il y auroit infailliblement une san-glante bataille , se fit donner, par le Pape, la permission de se déclarer contre celui de ces princes , qui se réfuseroit à la médiation du Saint-Siège, Et comme Edouard avoit été Taggresseur, il se ren* dit d'abord dans son camp, et lui exposa sa commission. Il vouloit l'engager à une suspension d'armes; mais il trouva le prince Anglois si prévenu de quelques avantages qu^il. avoit déjà remportés, qu'il n'en put rien obtenir. Comme il vit qu'il rejettoit, avec hauteur, toutes les propositions de paix , et qu il faisoit même assez peu de cas de s<s offices, le fier Espagnol, irrité du peu d'égards quil avoit pour. son caractère, lui déclara que sa commission étant finie par ses refus obstinés, il ^loit servir le roi de France. Il lui communiqua, en même-tems, la permission qu'il en avoit du Pape; et, là-dessus, il prit congé de ce prince, et se jet ta dans l'armée Française , qui ne tarda guères à en venir aux mains avec les Anglois.
On sçait quel fut le malheureux succès de cette 134&
232 HISTOIRE DE L*ORDftE
journée : la bataille se cfonna près de Crécy , en
Febdi». Ponthieu. Les Français la perdirent par la tradHéréou hison de quelques-uns de leurs chefs, et par la précipitation des autres. Philippe fit voir , dans le combat, plus de valeur que de conduite; il resta des derniers sur le champ de bataille, et il combattoit encore ,. quoiqu'il n eût plus que soixante cavaliers auprès de lui. M^is son cheval ayant été tué, il serbit tombé entre les mains de ses ennemis, si Hérédia ne se fut jette promptement à terre , et ne lui eût présenté le sien , avec lequel ce prince fit sa retraite.
Le châtelain, voyant un corps d'infanterie qui combattoit encore, fut se mettre à la tête, et disputa quelque tems la victoire aux Anglois. Mais ces bataillons ayant été accablés par 1 ar^o mée victorieuse, il fut enfin entraîné dans la déroute générale; et ce ne fut pas sans peine que, percé de coups, il rejoignit les débris de larmée Française.
Pendant qu il se faisoit panser des quatre grandes blessures qu'il avoit reçues dans la bataille, il apprit que, dans le camp des Anglois, on parloit désavantageusement de sa conduite,* et que des officiers de cette nation disoient, quêtant revêtu du caractère dambassadeur , il n avoit pu combattre en faveur des Français , sans violer le droit des gens. Ce chevalier ne fut pas plutôt guéri, quil envoya dans leur camp un hérault pour présenter son gage de bataille à ceux qui attaquoient sa conduite; et apparemment quil
S en seroit suivi un combat particulier , si — ' Edouard, auquel on en denianda la permission, feiidin. ne lui eût rendu justice, et publié qu avant la »'li*^"*^ bataille, il lui avoit communiqué la permission que le Pape lui avoit donnée, au bas de son instruction , de combattre contre le prince qui rejetteroit les propositions de paix dont il étoit chargé. Il en reprit, depuis, la négociation, à ce qu on prétend ; et c est à lui que des historiens attribuent une trêve dont les deux rois convin-* rent pour un an.
A son retour A Avignon , il eut la satisfaction de voir le Pape content de sa conduite : et Innocent ¥1 ayant succédé à Clément, la fortune d'Hérédia prit un nouvel éclat sous le pontificat d'un Pape dont il avoit toujours été lami le plus particulier, et dont il devint, depuis, le ministre et le confident. Innocent , pour prémices de sa faveur, le déclara gouverneur d'Avignon et . du comtat Yénaissin; et, comme si la fortune de son favori eût été son unique affaire , il ne paroissoit occupé que du soin de son élévation. Il Taccabloit, tous les jours , de nouveaux bienfaits^ toutes les grâces passoient par son canal ; les plus grands princes recherfchoient , avec empressement, son amitié ; et il partageoit avec son maître la puissance des clefs, ou, pour mieux dire, le Pape nen avoit que le titre, pendant que son ministre jouissoit de toute lautorité.
Ce fut à la faveur de ce crédit sans bornes , quil amassa des richesses immenses,, et dont il
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■"""""~ employa une partie à rétablissement des enfans Ferdiit. qu'il avoit laissés en Arragon. Pour ne pas paroî- ©'Hebédia |.|.ç ingrat envers son bienfaiteur , et pour la sûreté même du Pape et de toute sa Cour, il fit entourer, à ses dépens, la ville d'Avignon depaisses murailles, et fortifiées, de dislance en distance, de tours, qui mirent cette place hors de surprise et d'insulte. Le Pape, touché de ces ♦ marques si magnifiques de sa reconnoissance, arracha, pour ainsi dire, de rOrdre,le8 grandsprieurés de Castille et de Saint-Gilles , dont il le fit pourvoir, contre toutes les règles et les privilèges de la religion , et malgré les services importans que l'Ordre rendoit continuellement aux Chrétiens, en combattant contre les infidèles (i).
La mort de ce pontife , auquel succéda Urbain V, et ensuite Grégoire XI, lui fit perdre une ipartie de son crédit , sa^is rien perdre de son ambition; et le Grand -Maître de Julliac, étant dans un âge très -avancé, il regarda sa place comme un asyle honorable contre les coups de la fortune , et les disgrâces de la Cour. Il fit , de bonne heure, sa batterie; les amis qu'il avoit à la Conr d'Avignon , agirent vivement pour ses
(i) Retulére etiam nobilem victoriam hospitalarii équités de Tiircis in Grœciâ, quamvîii longé numera impares : invecti enim quatuor (antùm triremibus^ utque onerahâ, viginti novem barbarorum naves, dùm in eas vicinorum agrorum prœdas inferebant, intercepére, ut narrât Mattfaseus Villanus. Rain, ad annum i359; n^ 1 5.
intérêts ; la plupart des souverains de TEurope "T
entrèrent dans ses vues, et le recommandèrent febdi». aux^ chevaliers, qui étoient nés leurs sujets; en ^'ï*"""»*^ sorte qu'après le décès de Julliac , le couvent , quoique mécontent de sa conduite, se vit dans uije espèce de nécessité de le nommer, comme il fit, pour Grand-Maître.
Hérédia n'eut pas plutôt reçu les nouvelles de son élection , qu'il se disposa à partir pour Rhodes : mais, comme il y voulut paroître avec des forces qui soutinssent sa réputation et le choix de rOrdre, il mit en mer, à ses dépens, jusqu'à neuf galères, sans compter d'autres vaisseaux de différentes grandeurs, sur lesquels il embarqua un grand nombre d'aventuriers qu'il avoit pris à sa solde. Il étoit près de mettre à la voile, lorsqu'il se vit obligé de différer son départ, à la prière du Pape Grégoire XI, qui venoit de suc- . céder à Urbain , et, qui vouloit se servir de lui et de sa flotte pour un grand dessein qu'il médiioit depuis quelque tems, et qu'il fit alors éclater.
Il y avoit près de soixante et dix ans , comme nous lavons vu, que le Saint-Siège avoit été transféré, par le Pape Clément V, dans la ville d'Avignon. Pendiant cette longue absence, quoique les. Papes se prétendissent souverains de Kome, cette capitale du Monde étoit alors gouvernée par un magistrat qui prenoit la qualité de sénateur, et par douze autres citoyens, qu'on nommoit BanneretSy à cause de différentes bannières qu'ils arboroient , pour se distinguer ,
236 ' ^HISTOIRE DE L'oRDRE
— ' chacun dans son quarliçr(i). Leur vue, quils
Ferdir. tâchoient d'inspirer aux habitans, étoit de réta*^
b'Hebedu JjJJj.^ dans Rome, Fancienne république; mais ce quon appelloit alors les Romains, étoient bien différens dé ces illustres républicains, aussi célè* bres par la grandeur de leurs sentimens, que par cette rare valeur qui les avoit rendus les maîtres d une partie dé la terre. Ces derniers Roipains n etoient qu un assemblage confiis , et un misé-* rable reste dHéruIes , de Goths , de Lombards , et de tous ces barbares , qui , dans les siècles précédens , avoient inondé Fltalie. Depuis même que Rome s'étoit vue la capitale des Papes, la grandeur d ame des anciens Romains , cet amour si respectable pour la liberté , leur valeur et leur courage s etoient changés en une ambition démesurée de s'élever aux premières dignités de Teglise.
L étude du droit en étoit le seul chemin . Rome , peuplée d ecclésiastiques , n etoit souvent remplie que de cabales : ces divisions causoient leur f oiUesse , et les habitans de la nouvelle Rome n avoient guères de Romains que le seul nom.
D ailleurs 9 cette grande ville, depuis leloignement des Papes, n etoit quun lieu champêtre; et ce fleuve d'or qui y couloit auparavant de tous les États de la Chrétienté, avoit été dé* tourné, et suivoit, dans son cours, la route que tenoit la Cour du Pape. La plupart des
(i) Glossaire de Ducange, tom. 3, pag. 796.
autres places du patrimoine de Saint-Pierre, ou — T""^ étoient occupées par de petits tyrans , ou , sous febdin. le titre spécieux de liberté, s'étoient jointes à la »'*ifi**">'^ lig[ue de Florentins, qui faisoient alors la guerre au Pape niéme , et ravageoient la campagne de Rome*
Grégoire XI avoit employé contre eux les armes de Téglise : ils avoient été excommuniés par une bulle solemnelle ; et , comme ils n en paroissoient pas fort touchés, le Pape fit passer en Italie une armée que le cardinal Robert de Genève commiandoit , en qualité de légat du Saint- Siège. Mais ce pontife n en ayant pas tiré tout lé succès dont il sétoit flatté ^ il en revint aux armes spirituelles; et, pour les rendre plus tranchantes, il les aiguisa, pour ainsi dire, d'une manière assez nouvelle. Non seulement il aggrava Tancienne excommunication fulminée contre les Florentins, mais il y comprit tous les fidèles qui auroient commerce avec eux , et qui leur fourniroient de l'or, de l'argent, du bled, du vin , de la viande , de la laine , des draps , et jusqu'à du bois à brûler : « Et de plus , ajoute le « Pape, nous confisquons tous les biens des Flo- «rentins, et nous ordonnons qu'on leur coure «<sus, et qu'on se saisisse de leurs personnes; << qu'on en fasse des esclaves, et qu on les réduise « en servitude. »
Cette bulle eut tout l'effet qu'on pouvoit espérer de l'avidité des hommes, animée par la pieuse crédulité de ces tems-là. Chacun se faisoit
238 HISTOIRE DE LORDRE
—""""■"" un mérite de persécuter ces excommuniés ; on Fekdist. saisissoit leurs biens par-tout où Ton en pouvoit d'Hereoia découvrir. Le commerce des Florentins, qui faisoit leur principale force , fut entièrement ruiné } leurs débiteurs refusoient même de les j>ayer; etj dans les pays étrangers, et sur- tout en Angleterre , plusieurs de leurs marchands furent arrêtés par ordre du roi , et faits esclaves.
Les Florentins mirent les armes bas, et, pour fléchir le Pape, lui députèrent des ambassadeurs. Mais, n'en ayant pu obtenir la révocation de cette terrible bulle, ils eurent recours à Sainte- Catherine de Sienne, religieuse de FOrdre de Saint - Dominique , célèbre dans toute lltalie, par sa piété, et sur- tout par des révélations et des communications intimes avec le ciel , quelle prenoit soin de publier, quoique un peu extraordinaires.
La sainte, à la prière des Florentins, ses voisins, s embarqua pour la Provence, et arriva heureusement à Avignon. Elle vit le Pape, et, dans une audience quelle en eut, elle fît de si vives instances en faveur des Florentins , quelle en obtint la révocation de sa bulle , quoique ce pontife leût avertie qu elle se verroit trompée 9 disoit-il, par ces marchands. Ce netoit pas la seule commission .importante dont elle étoit chargée. Les Romains, privés du profit que leur produisoit la résidence des Papes et des cardinaux, et labord continuel de tant d'étranger» qui avoient affaire à la Cour du Pape^ avoient
dépêché secrétteinent des envoyés à Avignon ; ils ■
conjurèrent. le Pape de revenir dans la capitale febmn. du Monde Chrétien, Pour Ty déterminer , ils i^*Héréuia protestèrent de le reconnoître pour leur souverain, et d'avoir, pour lui et ses successeurs, une fidélité inviolable. La bienheureuse Catherine * appuya de tout son crédit leur requête; et elle représenta, au Pape, que sa présence calmeroit tous les troubles d'Italie, et qu'en rétaiilissant le Saint-Siège à Rome, il en relabliroit l'autorité dans toutes les places que des tyrans avoient usurpées.
Pierre , infant d'Arragon , religieux de l'Ordre^ de Saint-François, et Sainte-Brigitte, le pressèrent, de leur côté, de retourner dans son église: mais ce qu\ détermina absolument le Pape à quitter la Provence, et à retourner à Rome, c'est que le cardinal de Saint-Pierre, qui y résidoit alors en qualité de vice -gèrent, lui donna avis, par un courrier, que les. Romains, s'il ne revenoit pas promptement, étoient résolus d'élire un autre Pape, et' qu'ils s'étoient même assurés (de Tabbé du Montcassin , moine peu scrupuleux, et qui, sans avoir égard au schisme, étoit convenu avec eux de faire l'infâme personnage d'un anti-Pape.
Grégoire , épouvanté d'un projet qui alloit mettre sa dignité en compromis, résolut de prévenir uij si grand malheur par un prompt retour en Italie. Guillaume, comte de Beaufort, et sa femme, père et mère de ce Pape, qui vivoient^
2t4o HISTOIRE DE l'oRDBE
•""""^ eûcore, et qui même liiî survécurent, empîoyè- FsRDiîr. peut inutilement les prières les plus teiidres pour
i»*HÉiiciuA ]^ retenir en Provence. Le roi Charleé V, de son côté , qui préVoyoît les suites funestes pour Téglise , de ce voyage précipite , lui écrivît , dans les termes les plus pressans, pour len détourner (i). w Vous allez, Saint-Père, lui dit ce prince, dans un «pays où vous n'êtes guères aimé; si vous y «mourez (ce qui est assez, vraisemblable), les u Romains se rendront maitres de la personne « de tous les cardinaux : et, pour empècber que « la Cour de Rome ne retourne à Avignon , ils « les forceront, le poignard sur la gorge , à élire « un Pape Italien. » ^
Mais, malgré toutes les instances de ce prîiice et de la plupart des cardinaux , qui lui représentèrent lesprit séditieux et mutin du peliple de Rome, le Pape, prévenu par les remontrances et les conseils de Sainte -Catherine et des autres dévots personnages dont im)us venons de pai^er, fut inflexible. Il quitta Avignon , et alla s*embarquer, à Marseille, sur les galères de l'Ordre, que commandoit , en personne , le nouveau Grand- Maître Hérédia , et qui étoit accompagné des prieui's.de Saint-Gilles, d'Angleterre et de Rome, et d'une quantité considérable de chevaliers et de commandeurs de l'Ordre^
Pierre Amélio , évèque de Sinigalia , qui se trouva dans ce voyage , en a fait une relation
(i) Qaarta tiu Gregoriî XI, pag. 4^i.
exacte, et jour par jour^ qu Abraham. Bzovius "
nous a conservée. Le prélat nous y représente le Fèrd,». Orand-Maître , avec une grande barbe blanche , d'hé^édi* tenant le timon de la galère du Pape, environné de tous ses chevaliers. On apprend, du même historien ^ que cette petite flotte ayant été dispersée par la tempête , proche les côtes de Provence, le Grand -Maître, par sa fermeté, et par sa capacité dans lart dé la navigation, surmonta . la violence deis Vents , et conduisit heureusement le Pape jusques dans le port d'OstiCi
Ge pontife, avant que d'entrer dans RomCj pour sa sûreté, et en conséquence des promesses des magistrats ^ en tira une déclaration , par laquelle, au nom du peuple Romain^ ils le reconnoissoient pour le souverain de la ville et de tout son territoire. Il y fut xeçu ensuite avec toute sa Cour, et précédé du Grand-Maître , qui portoit immédiatement ^ devant sa sainteté , letéiidard de leglisè. Lés magistrats , suivis d une foule de peuple , par des acclamations ; témoignoient la joye publique; mais on sapperçut ^ daûs la suite, quil y avoit plus d'éclat et dô pompe dans ces soumissions apparentés^ que dé fidélité et dé véritable obéissance ; et que lé sénateur et les bannerets ne se dessaisiroient pas aisément de l'autorité qu'ils dvoient usurpée.
Cependant le Grand -Maître^ s'étant acquitté si glorieusement de la conduite et dé la coiiser- Vation du Pape, en prit congé ^ se rendit sur la flotte avec tous ses chevaliers y et prit le chemin
24^ HISTOIRE DE l'ORDRE
— "~^ de Rhodes , où il étoit attendu , par tout le coù— Ferdik. vent, avec beaucoup d'impatience. Il rencontra i>'HÉi;ÉDu gm» gg^ route , et proche des côtes de la Morée y une flotte des Vénitiens qui étoient alors en guerre avec les Turcs. Ces derniers avoient enlevé , depuis peu , à la république , la ville de Patras , célèbre par son commerce de soye. Le général Vénitien , après être entré dans la galère du Grand-Maître, pour le saluer, comme il en connoissoit la valeur et la capacité dans le métier de la guerre, il le conjura, au nom de sa République, et pour le bien de toute la Chrétienté , de vouloir joindre leurs forces pour retirer une place aussi iniportante des mains des infidèles. Quoique des affaires pressantes appellâssent Hérédia à Rhodes, où il alloit prendre possession de sa dignité , son couragç lemporta sur son intérêt, et il embrassa, avec joye, une occasion de signaler ses talens guerriers contre les ennemis perpétuels de sa religion. Les deux flottes se joignirent : et , après avoir débarqué leurs troupes, ils marchèrent droit à Patras, ville située sur une hauteur, et éloignée environ d'un quart de lieue du bord de la mer.
Comme cette place avoit peu de fortifications et beaucoup d étendue, le Grand-Maitre tenta de remporter par escalade, et s attacha à des endroits dont les murailles étoient presque ruinées; et il s en rendit maître , sans trouver beaucoup de résistance. Le gouverneur avoit réservé sa garnison pour la défense du château , où il la fit en*
i)ES CbÈVAtlERS Î)E MALTE. ^43
trer. Ce château étoit situé dans l'endroit de la —
ville le plus élevé ; et on n'y avoit oublié aucune fkrdih. dés fortifications que lart enseignoit ^ en ce ^'h^rédu tems-là, pour le rendre imprenable.
- Il faillit en faire le siège dans les formes : les attaques furent très-vives et pressantes , et la défense ne fut pas moins courageuse. L'Ordre y perdit plusieurs chevaliers de considération : enfin les machines dont on se servôit encore, en ce tems-là, ayant fait une brèche, le Grand- Maître , impatient d'une si longue résistance , prend une échelle, l'appuyé contre Ik brèche ^ monte le prenaier lepée à la main, etj sans re-^ garder s'il étoit suivi, se jette/dans la place. Le gouverneur, de son côté, s'oppose, avec beaucoup de Courage^ à son passage : il se fit entreux comme un duel particulier: le Chrétien ^ plus fort où plus adroit que Tinfidèle^ lui passe son épée au travers dp corps , le tue ^ lui coupe la tête ^ pendant que ses chevaliers, incertains de son sort, montent en foule pour le secourir, renver* sent tout ce qui se présente devant eux, etj après *
0tre entrés dans la place , passent la garnison au fil de l'épée.
Le Grand-Maître j flatté dun si heureujt succès , et animé par les louanges intéressées du général Vénitien j résolut d'étendre ses conque* tes dans toute la Morée. Corinthe fut le premier objet de ses armes ; on résolut , dans le Conseil de guerre , d'en chasser les infidèles ; l'armée Chrétienne entra dans le pays pour en former
^44 HISTOIRE DE l'ORDRE
*~"'*^ le siège. Hérédia, avant que de s y engager, vou* Fekdin. lut rcconnoître, par lui-même, letat de la place.
D'HEaKDiâ jMajg^ comme il n'a voit pris qu'une foible escorte, il tomba malheureusement dans une embuscade.
Les Turcs taillèrent en pièces sa troupe , et le firent prisonnier. Ces infidèles croyoient n'avoir pris qu un simple chevalier ; mais des déserteurs l'ayant fait connoître, on le conduisit dans le château de Gorinthe , où il fiit gardé avec beaucoup de soin.
Les grands-prieurs de Saint -Gilles, d'Angle-* terre et de Rome, qui l'avoient suivi datis cette expédition; du consentement du général des Vénitiens , offrirent , pour sa rançon , de rendre Patras; mais les Turcs rejettèrent cette proposition , et répondirent qu'étant maîtres de la Morée, ils sçauroient bien reprendre cette place en moins de tems que les Ghrétiens n'en ayoient employé à la conquérir* Les chevaliers > au désespoir qu'on put leur reprocher qu'ils avoîctit laissé leur Grand-Maître entre les mains des infidèles, offrirent, outre Patras, une somme très-considérable, et que les trois grands-prieurs demeureroient en otage, jusqu'à l'entier payement.
: Les Turcs parurent contens de cette dernière proposition ; mais , quand on l'eut communiquée au Grand-Maître, il s'y opposa généreusement, et ne voulut jamais consentir que les trois grands^prieurs restassent, pour lui^ en 6tage
parmi les infidèles; et il leur dit : « Laissez, mes « chers frères , mourir, dans les fers, un vieillard febdiw. «inutile, et qui ne peut plus vivre long-tems. ">'ii'^*™'* «Pour vous qui êtes jeunes, réservez -vous pour «servir la religion.» En vain ces religieux, qui avoient eu la permission de le voir , tâchèrent , par leurs prières et leurs larmes, de le faire consentir à cet échange , rien ne put ébranler sa résolution. Il ne voulut pas même consentir qu'on tirât du trésor de TOrdre sa rançon. « Si on doit « la payer, o/outa-M'/^ ma famille a reçu d'assez «grands biens de moi, pour me donner cette «marque de reconnoissance. » Les Turcs, peu touchés d'une si haute générosité , et pour Tobliger à hâter le payement de sa rançon , le firent passer dans les montagnes de FAlbanie. Il fut enfermé dans une étroite prison; et, au lieu de jouir, à Rhodes , de sa nouvelle dignité , il se vit retenu, pendant plus de trois ans, dans un rigoureux esclavage , où il eut tout le t^ms de faire de sérieuses réflexions sur le peu de solidité des grandeurs humaines.
Ce fut pendant sa prison qu arriva le furieux schisme qui déchira, depuis, leglise pendant plus de cinquante ans , et dans lequel FOrdre de Saint -Jean se trouva malheureusement enve-^ loppé, comme tous les États et tous les Ordres de la Chrétienté. Nous venons de voir que le Pape Grégoire Xl, prévenu par les promesses et les SQUKQissions apparentes des Romains, et séduit,
!>46 HISTOIRE DE l'oRDIIE
' si on ose le dire, par la confiance qu'il avoit
Ferdi». aux révélations de Sainte - Catherine , avoit
d'Hebepu abandonné la Provence et fixé son séjour à
Rome, le siège naturel de tous les souverains
pontifes^
Mais il n'y eut pas demeuré long-tems, qu'il s'apperçut , ^vec douleur , que l'esprit de rébel-lion régnoit tdujours dans cette ville; que les magistrats, malgré les sermens les plus splemnels, bien loin de lui rendre l'obéissance qu'ils lui dévoient , avoient repris leur première autorité , et se perpétuoient dans le gouvernement, lia juste crfiiinte qu'à sa mort, ces mutins n'éten* dissent leur tyrannie jusques sur le conclave, et qu'ils ne se rendissent maîtres de l'élection de son successeur, lui fit prendre la résolution de* retourner è^ Avignon. Mais , ayant été surpris par une grande maladie qui ne se termina que par sou décès, peu avant que d'expirer, et tenant entre ses mains le saint sacrement, il exhorta tous les cardinaux qui lassistoient dans ces derniers mon^ens, à lui donner pour successeur, celui qu'ils trouveroient le plus digne de remplir cette grande |)lace, Il le3 avertit qu'ils eussent à se défier (Je certaines personnes de l'un et de l'autre sexe^ qui, sous prétexte de prétendues révélations , proposoient leurs visions pour règle de la conduite qu'on devoit tenir dans le gouvernement de l'église : ce qui, par son trop de confiance , et lesprit séditieux des Romains , alloit exposer l'église £|u péril d'un schisme affreux , si
le Sauveur des hommes, par sa bonté infinie, — — ^ n eo préservoit son épouse ( i ) . ^ Ferdiw.
On voit assez de qui le saint pontife entendoit »'Héhédu parler:. et malheureusement son pressentiment fut justifié par les évènemens, et se trouva plus vrai que les prédictions et les prophéties dont on lavoit ébloui. Car ce pontife n eut pas plutôt ,3^8. les yeux fermés, que les bannerets et les magis- 27 mars, trats de la ville, de peur qu'un nouveau Pape ne transférât le Saint-Siège à Avignon, résolurent de s'opposer à l'élection d'un cardinal ultramontain, et de forcer ceux qui composeroient le conclave , à nommer un Romain , ou du moins un Italien. Dans cette vue, ils s'assurèrent deS' portes de la ville, où ils mirent des corps-degarde, comme dans une place de guerre; de peur que les cardinaux n'en sortissent, à leur insçû , et qu'ils ne se retirassent dans quelque ville d'Italie , où ils fussent en état de procéder , avec liberté , à l'élection d'un Pape.
Ces séditieux chassèrent ensuite de Rome tout ce qu il y avoit de gens bien intentionnés, et qui pouvoient s'opposer à 1% violence qu'ils prétendoient faire aux cardinaux , en méme-tems qu'ils y firent entrer des bandits et des paysans des montagnes voisines : gens féroces qu'ils armèrent,
(i) Quia per taies îpse seductus^ dimisso suorum ra-
tionabili consilio, se traxerat, et ecclesiam in discrimen
schismatis immiuentis, nisi miserîcordttèr provideret spon.
sus Jésus. Gerson, examen, DocC. part, a, TVulding, ann.
minor. Uh. IF.
248 HISTOIRE DE l'oRDRE
""T et qui , courant dans les différens quartiers de
Fgrdin. la ville , menaçoient de tout tuer, si on ne leur
«HERéDu donnoit un Pape Romain, ou du moins Italien^
Aomano lo volemo, è al manco Italiano, crioient ces
furieux : et la plus vile populaee , animée secret-
tement par ses magistrats, se joignit à eux.
Le désordre ne se termina pas à ce tumulte ; mais quand , après les dix premiers jours qu on employa à faire les obsèques du défunt Pape, les cardinaux se disposèrent à entrer dans le con-* dave^ les séditieux, après s être rendus maîtres des portes , leur déclarèrent que , s'ils s avisoient d élire , pour Pape , un cardinal ultramontain (i) , «I ils leur feraient les tètes plus rouges que ne «letoient leurs chapeaux.» et, pour accélérer lelection d'un Italien,^ les plus furieux entassoient des fagots de sarment , et de la paille sou§ l'endroit oi| les cardinaux étoient assemblés, comme étant prêts à y mettre le feu. D'autres frappoient contre le plancher avec des piques et des hallebardes; et, afin d'arracher leur consentement, on leur présentoit la mort sous différentes faces, et toutes également affreuses et terribles.
Les cardinaux aimant mieux , dit un historien du tems, être au nombre des confesseurs, qu'au rang des martyrs, pour savver leur vie, et appaiser ces forcenés, convinrent de nommer, pour Pape, un Italien. Mais, avant que de procéder ^ une élection si visiblement violentée, les car-
(}) Froissard, tom. a, chap. isi.
dinaux ultramontains , et même des ItaUens , , protestèrent, devant notaires, (^u ils ne faisoient ferdtn. cette élection que jpar force, et pour éviter la ®'*^^'^^'**^ mort; et que, quand ils seroient libres , et en lieu de sûreté, ils prétendoient procéder à une nou* velle élection et plus canonique. Us nommèrent ensuite , pour Pape , Barthélémy Prignano , Na-* politain , archevêque de Bari. Us firent ce choix ^ auquel on ne s'attendoit point , dans la vue que ce prélat, qui passoit pour le plus sçavant homn^e d'Italie dans le droit ecclésiastique , d ailleurs témoin oculaire de la violence qu'on leur faisoit , ne voudroit pas s'en prévaloir pour se maintenir dans une dignité où il n'étoit pas appelle selon les règles de l'église. Des historiens rapportent même, que, voyant la violence qu'on exerçoit contre les cardinaux, et s^ns prévoir qu'il en re- * cuilleroit tout le fruit , il avoit dit à un de ses amis, qiju 3e trou voit alors, avec lui, dans leglise de Saint-Pierre, « qu'il ne reconnoîtroit jamais, « pour Pape , celui qu'on auroit forcé les cardi- « uau^ -, lé poignard sur la gorge , d'élever à cette « suprême dignité. »
Mais, quand ces princes de leglise l'eurent eqvoyé quérir pour lui annoncer son élection , il en reçut d'abord la nouvelle avec beaucoup de surprise ; la joye succéda bientôt à ce premier sentimeqt , et l'ambition lui fit donner un ppQnpLpt consentement. En vain, après ce phaç-^ tome d'élection, les cardinaux le sollicitèrent de sortir de Rome, sous prétexte, disoient-ils, dt>
25o HISTOIRE DE l'oRDRE
"■" ratifier sa nomination dans un lieu libre ; Fam-*
FETiDiif. bitieux Napolitain , bien loin de donner dans le
»*HÉREDiA piège , leur déclara qu'il tenoit son élection pour très-légitime; et, afin d'empêcher les cardinaux de la révoquer, il se servit des chefs de la sédi-tîon, pour les retenir, malgré eux, dans Rome. Par une nouvelle violence , on les força d'assister, en personne , à son intronisation , et à la cérémonie de son couronnement, où il prit le nomd'UrbaiDVI(i).
Il exigea ensuite des cardinaux qu'ils écrivis-sent des lettres aux principaux potentats de la^ Chrétienté , pour certifier que son élection avoitv été très-libre et très-canonique. Les cardinaux , qui se voyoient, tous les jours, pour ainsi dire, entre la vie et la mort , afin d'éblouir celui qu'ils regardoient comme leur tyran, signèrent tout ce qu'il voulut; mais, en même-tems, ils firent sçavoir, par une voye seorette, à plusieurs souverains, et sur-tout à Charles V, roi de France, qu'on ne devoit ajouter aucune foi , à tout ce qu'ils écriroient tant qu'ils seroient dans Rome. Leur butétoit de s'en tirer; et ils en obtinrent la permission , sous prétexte des grandes chaleurs. Mais , au lieu de se retirer, chacun dans leurs maisons de campagne, la plupart des ultramontains , qui étoient en Italie, se rendirent, de concert, dans la ville d'Anagnie, d'où ils informèrent le roi de France , et tous les princes Ghré-
(i) Théod. de Niem.
DES CHEVALIEBS DÉ MALTE. 25t
tiens, de la manière violente dont on les avoit forcés de mettre Farchevêque de Bari sur la fe^dW. chaire de Sàint-Plerre; et ils leur envoyèrent, en «Hérédù même-tems , une relation exacte de tout ce qui s'étoit passé à Rome depuis la mort de Grégoire XI , avec une copie authentique de leurs protestations. Ils écrivirent ensuite au nouveau Pape, et ils lui représentèrent que personne n'étoit mieux instruit que lui-même des vices de son élection ; qu étant témoin des violences qu'on leur avoit faites, il ne pouvoit pas ignorer qu'il n etoit pas Pape : et ils le conjuroient , dans les termes les plus pressans, de quitter, de luimême, une place qu'il ne pouvoit occuper plus long-tems , sans exposer l'église , par son ambition , aux malheurs affreux d'un schisme ^ dont il'seroit comptable à la justice de Dieu.
Urbain rejetta, avec hauteur, leurs exhortations et leurs prières ; il les traita de rebelles et de schisma tiques, Il sembla ensuite s'adoucir^ et, pour les faire revenir à sa Cour, il leur offrit une amnistie , que la suite fit bien vpir qu'il au-i roit mal observée, s'ils setoient laissés éblouir par ses promesses. Les cardinaux, apparemment pour suivre les mouvemens de leur conscience, se retirèrent^ Fontdi, place forte dans le royaume de Naples ; et , pour leur sûreté , ils firent venir un corps de troupes étrangères. Gascons et Bretons, que Grégoire XI avoit pris à sa solde pour la défense du patrimoine de Saint-Pierre. Ce fut dans cette ville qu'ils procédèrent, de
253 HISTOIRE DE l'ORDRE
7~"-"~ nouveau, à lelection d'un Pape; et, après s'être
Ferdin. enfermés dans le conclave , dès le premier scru*
•'HsaEDu tjjj ^ |g cardinal Robert de Genève , frère d'Amé-
déle , comte de Genève , fut élu par les suffrages unanimes de la plupart des cardinaux, et ensuite couronné sous le nom de Clément VU.
Les deux Papes firent éclater le schisme parles anathêmes qu ils lançoient réciproquement lun contre lautre, et contre tous ceux qui suivoient un parti contraire au leur. Tous les princes Chrétiens se partagèrent dans ce fameux différend; les uns adhéroient à Urbain ; d'autres se rangèrent sous l'obédience de Clément. Il y eut pareillement , des deux côtés , de fameuses universités , de grands théologiens, de sçavans jurisconsultes', et même de saints personnages, célèbres, à ce qu'on prétend, par le don des miracles, qui se trouvèrent dans des partis opposés : comme si Dieu neut pas voulu qu'on sçût lequel des deux étoit le légitime Pape.
Le même esprit de division se répandit dans l'Ordre de SaintrJean, et parmi les chevaliers; le Grand*Maitre Hérédia, racheté des deniers de sa famille, après être sorti de la prison des ia" fidèles, et tout le couvent de Rhodes, se déclarèrent pour Clément (i); et les langues d'Italie,
(i) Rhodiorum paritèr equitum Magister schismatis laqueis se irretiit, ut queritur Urbaniis, ifui, ob eam rem, veçtigàlia quae in Gennatiià Rhodio Magistro pendebaiitur, poatt&cio fisco inferrî jus^it. Rain. ad ann. iH'], n^ xo.
i)ES CtiÊVALtfeRS DE MALTE. 2§3
d*Àttgleterre , et plusieurs commandeurs d'Aile- — ' ^
magne, reconnurent Urbain. Ce Pape, pour se ferdin. venger du Grand-Maître, le déclara déchu de **'^^*^^ sa dignité; et, n ayant pu obtenir du couvent quon en élût un autre, il nomma, de son au-* torité , frère Hichard Çarracciolo , prieur de Gapoue , pour remplir cette éminente dignité. Ainsi il se trouya, en méme-tems, dans l'Ordre deux Grands-Maîtres, comme il y a voit deux Papes dans leglise. Mais , si on en excepte l'Italie et l'Angleterre, et quelques commandeurs d'Allemagne, comme nous le venons de dire, rOrdre demeura inviolablement attaché à l'obé* dience de Clément ^ et soumis au gouvernement dllérédia.
Ce Grand-Maître , auparavant si avide de biens et d'honneurs^, pendant qu'il étoit dans les fers et dans les prisons des infidèles, a voit eu tout le tems de réfléchir sur la vanité des grandeurs de ce Monde. L'adversité , cette dure ^ mais utile maîtresse, le rendit à son Ordre, dé-- , «intéressé ,• modeste , plein de zèle, toujours i38i. animé de l'esprit de la religion , attentif sur sa conduite, et n'ayant pour objet que lé bien de ses frères, la manutention de la discipline, et «a propfe sanctification.
• Pendant sa prison, et un an avant quil en sortît, frère Bertrand de Flotte, grand-comman*deur, et lieutenant du Grand-Maître, avoit tenu , à Rhodes, un chapitre général, où il s'étoit fait ^ifférens réglemens qui auroient été utiles, s*il y
254 HISTOIRE DE l'oRDUE
~ avoit eu, dans le gouvernement, assez d'autorité
Ferd*n. pour les faire observer. Il y avoit été ordonné ^ »'Heredu q^g jgg collations que feroient le Grand-Maître et le Conseil des çommanderies de l'Europe, seroient reçues avec soumission , nonobstant les prétentions de quelques prieurs qui s étoient attribué le droit de nommer aux çommanderies vacantes dans leurs prieurés ; qu'on feroit sept parts et sept çommanderies des grands biens qui composoient la commanderie de Chypre ; et que la première des sept portions porteroit le nom de grande-commanderie , avec le titre de grand-croix pour celui qui en seroit pourvu; et que les six autres écherroient aux chevaliers ^ selon leur droit d ancienneté, et seroient soumises à la jurisdiction. du grand commandeur; que le commandeur de l'isle de Cos ou Lango , seroit obligé de nourrir et d entretenir vingtcinq chevaliers , et que tout chevalier de TOrdre seroit tenu d'entretenir un cheval avec son équipage, de s'exercer à tirer dfe l'arbalète, et d'être toujours en état de marcher aux ordres de ses supérieurs; et que, s'il y manquoit, il seroit privé de l'entretien et de la pension qu'il tiroit du trésor.
On avoit ajouté, à ces réglemens, quelques articles concernant la conduite des Grands- Jdaitres , pour les obliger à une résidence exacte dans Rhodes. Il avoit été statué qu'ils ne pourroient, hors du couvent, conférer aucune dignité , ni donner aucune commanderie ; et , pour
MMMto
prévenir labus qui s iotroduisoit insensiblement de la part des Grands-Maîtres y qui soUicitoient , Ferdik. -en Cour de Rome, detre déchargés de la grande^ rUérépu maîtrise, il avoit été fait un statut, que, quand un Grand-Maître, accablé du^poids des années, .ou à raison de ses infirmités , voudroit abdiquer cette dignité, il ne pourroit la remettre quau chapitre général , ou au couvent chef- d'ordre, auxquels seuls appartenoit le droit de lui donner un successeur.
Cependant le Grand-Maître, après avoir payé i38i. sa rançon, s'étoit rendu à Rhodes, où il prit possession de sa dignité et du gouvernement. Il se fit rendre compte ensuite de letat du trésor et des finances de la religion , si nécessaires pour la conservation et la défense des isles et des places que l'Ordre occupoit dans la Mer Méditerranée, ou sur ses côtes; et ce fut avec une sen- ^ sible douleur qu'il reconnut que, pendant sa prison, et à la faveur du schisme, une perni-* cieuse anarchie s etoit introduite dans la religion , et que la plupart des religieux , et sur-tout les prieurs et les commandeurs , s'étoient rendus indépendans , et comme les arbitres de leur de* voir. Les uns ne déféroient aux ordres du Conseil, qu'autant qu'ils s'y trouvoient engagés par une utilité présente. Ceux du côté du Nord n'entretenoientplus aucune relation avec le couvent; on ne payoit point les responsions , ou Ji'on n'en payoit que la moindre partie; et, comme TOr-^ dre ne pouvoit se dispenser de fournir l'entre-
ÉfaMh
a56 HISTOIRE t)É L^ORbfeÈ
tien et la paye aux soldats qui étoient ^il garnî- Ferdist. son dans leè places qui appartenoient aux che* ^'HÊhÉoiA paliers, on avoit été contraint de faire des emprunts considérables , dont les intérêts seuls absorboient tous les revenus qu'on pouvoit tirer de Rhodes.
Le Grand-Maître ayant conféré^ avec le Conseil , de l'état fâcheux oil se trouvoit l'Ordre, et de la difficulté d'y pouvoir apporter des remèdes convenables, le Conseil jug^ea qu'il n'y avoit qu'une, autorité supérieure , telle que celle du Pape même , qui pût corriger de si grands dé-*sordres. On pria le Grand-Maître de se transporter à Avignon, oii le Pape Clément résidoit; mais , comme on craignoit qu'il ne restât trop lon|p*tems dans une Cour^ où il avoit passé une partie de sa vie; et qu'on n'avoit pas oublié que, pendant sa faveur auprès de plusieurs Papes, il avoit détourné, à son profit, la plupart des responsions de la France et des Espagnes ^ le Con-»seil , avant qu'il s'embarquât , exigea de lui un serment solemnel , qu'il feroit remettre au tré* «or commun tout l'argent qu'il recevroit des responsions de l'Ordre ; et que , pour accélérer son retour, il ne pourroit , pendant son absence , nommer à aucune dignité, suivant qu'il avoit été arrêté dans le dernier chapitre tenu , à Rhodes, pendant sa prison.
Le Conseil porta encore plus loin sa précau-^ tion ; et ^ sous prétexte de lui procurer un cortège honorable, on le fit accompagner par les frères
Bertrand de Flotte , grand-commandeur ; du .
Buisson , prieur de TEglise ; Eston de Slegleolts , ''^^"* commandeur de Friboui^ , et Guillaume de d'Héréuia Fontenai , commandeur d'Espaillons : tous che^ valiers pleins dé zèle , et attachés inviolablement à lobservation des statuts. Mais Tévènement fit voir combien ces précautions étoient inutiles, et que le Grand-Maitre, depuis son élévation à cette dignité , n avoit plus pour objet que le bien de son Ordre. Ce fut par ce motif, qu avant de partir, il laissa à Rhodes, pour son lieutenant, frère Pierre de Culant, maréchal de l'Ordre', seigneur aussi distingué par sa haute naissance , que par sa rare valeur. Le Grand-Maitre né fut pas plutôt arrivé à Avignon, qu après avoir baisé les pieds au Pape , et fait serment d'obé* dience , il lui représenta Tétat déplorable où se trouvoit son Ordre , par la malheureuse division qui s y étoit introduite , et qui privoit le trésor de .rOrdre des responsions des commandeurs schiàmatiques ; que les commandeurs de son obédience, sous difFérens prétextes, netoient guères plus exacts à s^acquitter, envers TOrdre, de ce tribut si juste et si nécessaire ; et qu on n osoit même presser des gens, qui, conduits par un esprit d'avarice , ne se croiroient pas déshonorés, pendant le schisme , en changeant de parti sous le prétexte spécieux de choisir le plus juste. Clément entra dans ses vues : il convint quil falloit , dans une pareille conjoncture ^^ lâcher de ramener les esprits par la douceur;. et, pour y par-
258 HISTOIRE DE l'oRDRE
venir , ce pontife, de son autorité, convoqua Ferdik. successivement plusieurs chapitres à Valence , à dHéhédia Avignon , et dans la châtellenie d'Em poste, pour les Espagnes.
Le Grand -Maître présida dans toutes ces as* semblées; et, encore plus par son exemple que par ses discours, il tâcha de ranimer, dans ses religieux , l'esprit d'union et de charité. Plusieurs en parurent sincèrement touchés; les uns s'engagèrent à passer, incessamment à Rhodes; d'autres offrirent de payer les arrérages de leurs responsions. Mais , comme ces secours n'étoient ni présens , ni assez considérables , à cause 'du schisme qui étoit dans l'Ordre , et que Rhodes et Smyrne étoient également menacés d'un siège par Bajazet P"", sultan des Turcs, le Grand-Maître sacrifia généreusement une partie de ses grands biens pour le secours de son Ordre ; et , en différentes fois , il fit passer, à Rhodes et à Smyrne , des vaisseaux chargés d'armes et de vivres: par la même voye, il y envoya des sommes considérables pour payer les soldats que la religion tenoit à sa solde.
Ce fut par le même esprit de piété, et, peutêtre, par un motif de pénitence et de restitution, que, des grands biens qu'il avoit acquis avant son élévation au magistère, il fonda à Capsc'età Rubulo dans l'Arragon , une commanderie pour ses chevaliers , et une collégiale de douze prêtres , en faveur des chapelains de l'Ordre ; et , pour leur subsistance ^ il y attacha , à perpétuité , la
terre d'Exariel , et la moitié des revenus du châ- — — teau de Saint-Pierre. Fertun.
Frère Richard Carracciolo, prieur de Capoue, «'Hérédu que le Pape Urbain VI avoit noiiimé^de son autorité, pour Grand-Maître, en la place d'Hérédia, voulant imiter la libéralité d'Hérédia , fonda, de ses deniers, un célèbre monastère des dames religieuses de l'Ordre, dans la ville de Florence, sous le titre de Saint- Jean. La dame Pierrette Vîviani fut la première commandatrice de ce couvent; et on n'y recevoit aucune fille qui n'eût fait ses preuves de noblesse, qui dévoient être examinées par le prieur de Pise, sous les ordres du Grand -Maître. Carracciolo, qui portoit ce tître à l'égard de l'Italie et de l'Angleterre, étant décédé, Boniface IX, qui, pendant le schisme, avoit succédé à Urbain VI, prévoyant que le successeur qu'il donneroit au prieur de Gapoue, ne seroit jamais reconnu , pour Grand- Maître, par la plus saine partie de l'Ordre, au préjudice d'Hérédia, se contenta, comme si la grande- maîtrise eût été vacante, de nommer ^ seulement pour lieutenant , frère Boniface de Garamandre, son parent. Mais, si on en excepte l'Italie et l'Angleterre, comme nous le venons de dire, tout l'Ordre demeura inviolablement attaché au Grand -Maître, dont il révèroit les gmndes qualités. Ce prince mourut à Avignon , ^^^ dans la même année, et dans une extrême vieil- "^ge, lesse, après avoir tenu le gouvernement de son
Ordre pendant dix-neuf ans et huit mois. Son
26o HISTOIRE DE l'ORDRE, CtC.
corps fut porté dans 1 église de Capse qu'il avoît
Feudik. fondée et qui devint, depuis, le chef duo bailpflÉiiÉDià liage.
Pendant sa vie privée , il fut aussi grand Capi-» taine qu adroit' courtisan ; avide de biens et d'honneurs , et sacrifiant tout à lelévation de sa famille , il avoit acheté ^ au nom de lean Ferdinand d'Hérédia, son fils , les chàteauK et les terres de Mora, de Valbonne , plusieurs autres seigneuries , et entr autres le comté de Fuente , qui est encore aujourd'hui possédé par ses descen-r dans. Mais , depuis qu'il fut parvenu à la grande * maîtrise , on le vît désintéressé, libéral , magnifique, d'ailleurs plein de zèle pour la ma* nutentiou de la discipline, et sur- tout pour la défense des droits et des privilèges de l'Ordre , qu'il avoit autrefois violés si ouvertement pour s'agrandir. Nous avons de lui dexcdlentes lois, ou, pour mieux dire , de sages ordonnances qui se conservent encore dans le livre des statuts, et qui font voir son zèle et son habileté dans le gouvernement. Il avoit appris , par ses propres fautes , que l'ambition lui avoit fait commettre^ à prévenir celles de ses successeurs. Depuis-^ sopi élévation à la dignité de Grand-Maitre, ce fut, pour ainsi dire, un autre homme; et il auroit été à souhaiter, ou qu'il n'eût jamais entré dans l'Ordre, ou que la condition humaine lui dit permis de n'en quitter jamais le gouvernement.
FIN pu CINQUIÈME LIVRE,