‹ Histoire des Chevaliers MalteChapitre 7 sur 11 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

Les nouvelles d^ la mort du Grand-Mattre Hé« rédia ne furent pas plutôt arrivées à Rhodes, que le Corps des religieux qui se trouvèrent dans cette

isie , s assembla pour lui donner un successeur. ^ .

Le choix desélecteurstomba sur frère Philebeht Ph""-»»»»*

DE

DE Naillàc, grand-prieur d'Aquitaine, seigneur Naillac. également révéré par sa sagesse et par sa valeur. 139T L'Ordre , pendant le schisme qui le divisoit , aus* * si bien que toute leglise Chrétienne , a voit besoin * ^ ' d'un chef aussi rempli de prudence; et il ne lui fut pas moins utile dans les guerre» qu'il eut , de- * puis , à soutenir contre la plupart* des princes de l'Orient.

A peine le nouveau prince de Rhodes avoit-il pris possession de sa dignité , qu'il fîit sollicité d'entrer dans une ligue contre Bajazet, premier ^i,„.jç. du nom , et cipquième sultan de là dynastie des sjd-Ben. Turcs Ottomans , qui menaçoit la Hongrie d'une ™Gazi.' cruelle invasion. Sigismond, de la Maison de Luxembourg, et fils de l'empereur Charles IV, règnoit dans ce royaume, du chef de la reine Marie, sa femme: prince que l'adversité et les différentes disgrâces qu'il avoit essuyées, daijs sa jeunesse., avoient rendu habile dans le gouvernement, mais plus grand politique que grand Capitaine. Les ravages que les Turcs faisoient, presque tous les ans, sur les frontières - de» ses

262 HISTOIRE DE l'ORDRE

États, lobliffèrent d'avoir recours au Pape. Cîe

Philebert ' U ' L

DE pontife, pour Je secourir, forma, contre ces in- Naillac. fidèles, une puissante ligue, dan3 laquelle il engagea Charles VI, roi de France, Philippe-le- Hardi , duc de Bourgogne , la république de Venise, et les chevaliers de Rhodes: Manuel , empereur de Constantinople, y voulut être conapris ; et plusieurs petits princes chrétiens , Latins et Grecs, demandèrent à y être reçus; mais on en tira peu de secours ; et leurs nomé ne ser^ârent guères que de nombre dans les différentes signatures qui furent apposées au bas de ce fameux traité. Charles VI, seul , fournit plus de troupes que tous les autres alliés ensemble. On prétend • qu'il sortit de la France , pour cette expédition , plus de mille chevaliers à bannières, ou chefs de compagnie, et plus de mille écuyers, auxquels un zèle ardent de signaler leur courage contre Bajazet , fit abandonner généreusement leur patrie.

i383. Ce prince infidèle étoit fils d'Âmurat premier, qu'un esclave de Lazare , despote de Servie , poignarda, au milieu de ses gardes, pour venger la mort de son maître , que ce barbare sultan , après • lavoir pris dans un combat , avoit fait étrangler en sa présence. Bajazet (i), avant que la nouvelle . de la mort de son père fût divulguée, fit -écrire aussitôt par un secrétaire d'État , et du nom de

• (i) Histoire des Tores, tom. i , pag. 45, chez Foppens* p-w.Lâoii'Chalcbiid. tom. i.

son père , au prince Giacup , son frère , de se p^lebeet rendre incessamment auprès de lui. Ce prince de infortuné, ignorant la cruelle destinée qui l'y ^^^^^ attendoit , ne fut pas plutôt arrivé à Ândrinople, que Bajazet, pour se délivrer d'un concurrent à 1 empire, le fit étrangler avec la corde d'un arc : funeste instrument , dont la plupart de ses successeurs , sous prétexte de ne vouloir pas répandre un sang aussi précieux que celui des princes Ottomans , ont coutume de se servir pour se défaire dès princes de leur Maison.

Après la mort de Giacup , Bajazet ne songea à conservejr les États que son père lui avoit laissés ^ que par de nouvelles conquêtes. C'étoit un prince tout de feu , dont le courage égaloit lambition , vif, hardi, entreprenant^ toujours à chenal et en . campagne , avide du sang de ses ennemis , prodigue de celui de ses soldats , et chez qui l'art de se faire craindre passoit pour la plus sûre règle de la politique (i). Il attaqua d'abord la Bulgarie^ et le sort des armes ayant fait tomber entre ses mains le souverain du pays , il le fît aussitôt étrangler: il ravagea ensuite la Bosnie et la Croatie , d'où il enleva plus de prisonniers qu'il n y laissa d'habitans. La Macédoine ne fut pas exempte de la fureur de ses courses; il passa delà dans la Morée , en conquit une partie , et pé^ nétra jusqu'aux environs de Constantinople. Il auroit bien voulu en pouvoir former le siège ;

(i) Phiiippi Lonioeri Turcica HUt. lib. I.

264 HISTOIKE DE l'oRDRE

" mais, ne se trouvant pas de forces assez nom-^

.,E breuses pour une si grande entreprise , il se

Naillic. contenta de resserrer cette capitale de l'empire Grec par un blocus, et par difFérens corps de' troupes qu il fit cantonner aux environs.

Il alla finir, dans TÂsie, la campagne quil avoit commencée en Europe. Après avoir passé le détroit, il courut, avec la. même rapidité, la Cappadoce et la Phrygie ; et , sans distinguer, des Chrétiens , les princes de sa religion y il attaqua Aladin , sultan de la Cilicie ; mais, trouvant trop de résistance de ce côté-là , il retomba sur plusieurs petits princes de lancienne race des TurcomansSelgeucides, appelles Ethein, Sarkhan, •Mendez, Teko et Metin, qui occupoient difFérens cantons de la Natolie , et qu il dépouilla de leurs États. S'il avoit pu se rendre maître de leurs personnes avec autant de facilité, il ne les auroit pas mieux traités qu'il avoit fait le roi des Bulgares. Mais ces princes, qui connoissoient son humeur sanguinaire, se réfugièrent, de bonne heure , vers Tamerlan , grand-khan de Tartane , autre conquérant, et qui, de son côté, setoit emparé de la Perse, de la Mésopotamie et d'une partie de la Syrie.

Bajazet , après ces expéditions , laissa en Asie et à Burse , capitale de ses États , le prince Ortogule, son fils, pour faire voir, en mème^tems , à ses sujets , l'autorité de son règne et l'espérance du règne de son successeur. Il repassa ensuite en Europe, fixa- son séjour à Andrinople, d'où il

ravagea TAttique , la Thessalie , conquit une par-

tie de la Macédoine, défit le prince des Valaques, ©k et le força à lui payer tribut. La rapidité de ses Naillac. courses ne donnoit point le tems de les traverser : ce qui le fit appeller Ilderim, c cst-à-dire , le foudre ou la tempête. Un petit corps de ses troupes, détaché du gros de l'armée, s'étant avancé du côté de Delphes , Theudelinde, veuve de dom Louis Davalos , dont les prédécesseurs s'étoient emparés de ce petit État, craignant de se voir assiégée par ce conquérant, le vint chercher 1394 bien loin, et jusques dans son camp; lui donna de magnifiques présens , et lui présenta sa fille ^ qui passoit pour une des plus grandes beautés de rOrient. Les charmes de la jeune princesse désarmèrent Bajazet , qui prisa plus cette conquête que celle de Delphes : il en laissa Theudelinde maîtresse , et prit sa fille en échange. Sur . la fin de la campagne , il ravagea les frontières de la Hongrie, x)ii il porta le fer et le feu de tous côtés. On rapporte qu'en se retirant , il renvoya à Sigisinond quelques prisonniers , et qu'il les chargea de dire à ce prince, par manière de menace et d'insulte, qu'il reviendroit au printems prochain le visiter ; et qu'après l'avoir chassé de ses États, il passeroit en Italie et jus-^ qu'à Rome; qu'il vouloit arborer ses étendards au haut du capitole , et faire manger de l'avoine à son cheval sur Tautel même de Saint -Pierre.

Le Pape , ail armé de ces menaces, fit publier, contre ce prince infidèle , une espèce de croisade :

266 HISTOIRE DE l'oRDRE

„ ce fut le suiet de la lîfçue dont nous venons de

Philebebt 1 »

DE parler. L empereur Grec, les Vénitiens et les NàiuAc. chevaliers de Rhodes mirent en mer une puissante flotte, commandée par le noble Thomas Mocenigp, qui, pendant toute la campagpne, tint la mer vers ïembouchure du Danube, en même-tems que le roi de Hongrie avoit fait prendre les armes à toute sa noblesse , sans compter les milices de cette nation. La France seule , comme nous le venons de dire , fournit plus de troupes d'ordonnance que tous les autres alliés ensemble : et, quand ce corps fut en état de partir, le roi en donna le commandement à Jean, comte de Nevers, fils aîné du duc de Boui^ogne (i). Ce jeune prince étoit accompagné de Philippe d'Artois, seigneur du sang, conune on parloit en ce tems-là, et connétable du royaume. On voyoit , dans la même armée , le comte de la Marche; Henry et Philippe de Bar, tous trois parens du roi ; Jean de Vienne, amiral de France ; '^97* le maréchal de Boucicault; le sire de Coucy, un des plus puîssans seigneurs du royaume , et encore plus célèbre par sa rare valeur que par ses richesses; Guy de la Trémouille; les seigneurs de Roye , de Saint-Paul , de Montorel , de Sampi, et tout ce que la France avoit de jeunesse la plus illustre, tous brûlans d ardeur den venir aux mains avec les infidèles. ^

C^te croisade Française prit son chemin par

(i) Hîst. anoDf de Saint-Denis, lib. ^VI, cap. a*

rAlIemagne, et, en traversant la Bavière et r^^ '""^ TAutriche, elle fut jointe par frère Frédéric, db camte de Zollern, grand -prieur d'Allemagne, ^^'**''^*^ qui étoit à la tète des chevaliers de sa nation. Toutes ces troupes se rendirent en Hongrie, en niêma>tenis qu'on y vit arriver de Rhodes le Graud-Maitre, suivi des principaux commandeurs et d'un grand nombre de chevaliers de son Ordre.. Sigismond, qui en connoissoit la Valeur, déclara qu'il vouloit combattre à leur tête, les logea dans son quartier, et retint le Grand-Maître auprès de lui.

Bajazet étoit alors dans la Natolie, d'autres disent qu'il c^mpoit proche de Constantinople, dont ses troupes continuoient le blocus; et, quoiqu'on l'eût informé des puissans secours qui étoient arrivés aux Hongrois , il ne fit aucun mouvement ^ soit qu'il se reposât sur la valeur des gouverneurs qu'il avoit mis dans les principales places de sa frontière , soit qu'il voulût . laisser ralentir l'impétuosité des Français , ou qu^il se flattât que , dans un aussi grand corps qu'étoit l'armée Chrétienne, composée de différentes nations, la jalousie et la division ne matiqueroient jamais de s'y introduire ; que le changement d'air et de nourriture, et la difïi-» culte de recouvrer des vivres , pourroient causer des maladies dans le camp; enfin, en prince sage, il voulut d'abord essayer ce que le béné* fice du tems feroit en sa faveur. La seule précaution qu'il pvt, fut d'empêcher que les Ghré-

^68 HISTOÎftB DE l'oKDRE

tiens ne pussent être instruits de sa marche, et DE s il étoit encore en Europe ou dans l'Asie. Haillao. Lgg princes alliés , n'en ayant aucune nouvelle, passèrent le Danube, entrèrent dans la Bulgarie, emportèrent quelques petites places; et, dans une occasion particulière, un parti, composé seulement de Français , et commandé par le sire -de Goucy, tailla en pièces des troupes que le sultan avoit laissées dans le pays, et qui s etoient avancées , pour empêcher les Chrétiens daller au fourrage. Ce petit avantage, le nombre et la valeur des soldats Chrétiens, la fiacilîté qu ils eurent, depuis, d étendre leurs partis de tous cotés , répandit un esprit de présomption parmi les soldats ; les généraux même étoient infectés de ce poison dangereux d'une fortune trop fa-* vorable; on ne parloit de Bajazet qu'avec mé-^ pris ; on disoit qu'il se tenoit caché dans le fond de l'Asie; le maréchal de Boucicault soutenoit, dans le Conseil, que ce prince nosoit repasser le détroit; (i) et un historien Hongrois rapporte que Sigismond même, se voyant à la tête de cent mille hommes , dont il y en avoit soixante mille de cavalerie y la plupart hommes d'armes^ €e vantoit non seulement de chasser les Turcs de l'Europe; mais que, quand le ciel tomkeroit, ses soldiats étoient en assez grand nombre pour le soutenir sur la pointe de leurs lances.

Cette confiance téméraire, et toujours dan-»

' (i) Bonfin. rer. Hung. dec. 3^ IîIk ir,^g. ^7^

gereuse, lui fit entreprendre le siéi;e de Nicopo- . lis 9 place forte y déiendue par une grosse garni- de son , commandée par Dogamberg , un des prin- Nauaa^, cipaux capitaines de fiajazet. Ce capitaine Turc fit bientôt sentir aux Chrétiens, par de fré* quentes sorties , qu il é^oit plus aisé de ravager la campagne , que d'emporter une place , dont on lui avoit confié le gouvernement: cétoient, tous les jours 9 de nouveaux combats; les Chré«tiens ne gagnoient pas un pouce de terrein , qui ne leur coûtât leurs plus luraves soldats. Une si vigoureuse résistance affoiblit considérablen^ent l'armée des alliés, en méme-tems que le luxe et la débauche , deux ennemis encore plus dangereux que les Turcs , se répandirent dans le camp , dont la plupart des jeunes seigneurs firent un lieu public de prostitution. U sembloit que , du pieux motif de leur expédition , ils se fussent fait une dispense qui les autorisât à violer impunément les obligations les plus essentielles du Christianisme (i). Lies Français sur-tout passoient les jours entiers avec des femmes per-» dues , et dans des plaisirs faciles et honteux. Le soldat, à leur exemple, se noyoit dans le vin; et son yvrognerie ne pouvoit pas- même être modérée par Findigence ; c étoient comme des bacchanales perpétuelles , qui scandalisoient les Turcs , aussi bien que les Chrétiens, habitans du pays. Ce relâchement dans la discipline mili*

(i) Hist. anoo. de Saint^Deni^;^ lib. XVl^ cap. io«

— • taire, et le peu de soin que prenoient les chefe,

Philebebt

^ DE • d'envoyer des partis aux nouvelles , donnèrent Naillac. jg tems 4 Bajazet de s avancer, avec un grand secret , au secours de la place assiégée : il n en étoit plus qua upe journée, que les Chrétiens le croyoient encore dans la Natolie. Ce ne fut que par quelques soldats, qui s etoient écartés pour piller, qu'on apprit, enfin, que ce prince n'étoit plus qu'à six lieues du camp; ils en portèrent, avec empressement, les premières nouvelles aux généraux. Le maréchal de Boucicault, toujours entêté de son premier sentiment, et que le Turc n'oseroit en venir à une bataille, rejetta, avec un grand mépris, l'avis qu'on lui en donna , et , s'adressant à ces maraudeurs : « Go- «quins, leur dit-il, vous vous repentirez d'être «venus, par vos fausses nouvelles, mettre Tal- « larme au camp. » Il les menaça même de leur faire couper les oreilles (i); mais il ne fut pas long-tems Sans être désabusé d'une prévention sr pernicieuse ; et on vil bientôt paroître la tète des troupes ennemies , qui s'avançoient en bon ordre, et qui se rangèrent en bataille dans la plaine.

La surprise, le tumulte et l'agitation succédèrent, dans le camp des Chrétiens, à cet,«xcès de confiance. Le comte de Nevers , qui ne croyoit pas que les Turcs, avec leurs zagayès et leurs cimeterres, pussent résister aux lances et aux

(i) Hist. anon. lib. XYI, cap. ii.

DES CHEVALIERS DE MALTE. :ljl

ëpées des Français , fit monter sa cavalerie à

cheval. Il prétendoit occuper, sur- le champ de de bataille , le poste d'honneur, et charger le pre- Naillac. mier les infidèles; mais le roi de Hongrie lui fît dire que cette nuée de soldats Turcs qui couvroient les campagnes voisines, netoient que des milices et des paysans mal armés, quon avoit amenés du fond de l'Asie enchaînés, et quon traînoit à la guerre par force; que les infidèles avoient coutume de jetter ce grand corps devant eux, et de les exposer à la première fiirîe de leurs ennemis, pour les lasser; et qu'avec des troupes fraîches et d'ordonnance qu'ils réservoient, ils profitoient^ ensuite , du désordre et du'mouvement inévitable dans le commencement d'un combat (i); que les Hongrois, à leur exemple , n'opposoient ordinairement , à cette sorte d'ennemis , que de pareilles milices , et dont ils ne faisoîent pas plus d'estime; qull le conjuroit de souffrir que cette infanterie essuyât les premiers traits des infidèles ; que sa cavalerie pourroit ensuite , à la faveur des lances , ouvrir et percer les épais bataillons des janissaires; qu'il le soutiendroit avec le Grand-Maître , à la tête de ses chevaliers et de la noblesse du royaume; qu'après tout, il le prioit de se souvenir que rhonneur et la gloire d'une bataille consistoit moins dans les premiers coups que dans les derniers, et dans ceux qui finissoient le combat, et décidoient de la victoire.

(OldeiUiibid^cap. II.

p Le comte, de Nevers, ayant assemblé le Cou-

de seil pour lui rendre réponse, s'adressa premiè-

Naillac. rement au sire de Goucy, dont le duc de Bourg^ogne, son père, lui avoit recommandé, à son départ, de suivre les conseils* Ce seigneur, fondé sur lexpérience qu'on avoit , en Hongrie , de la manière dont les Turcs , dans les batailles , rangeoient leurs troupes , approuva Tordre et la disposition que le roi de Hongrie proposoit ; et il appuya son sentiment sur ce que les milices de ce royaume , étant soutenues par la cavalerie Française, ne pourroient reculer. L'amiral Jean devienne, ancien capitaine, fut du même avis; mais leMconnétable et le maréchal de Boucicault , jaloux que ce prince, avant que de demander leur sentiment, se fût adressé au sire de Coucy, déclarèrent qu'il seroit honteux, à la nation Française , de marcher après l'infanterie Hongroise; et qu'ils n'étoient pas venus de si: loin, pour se laisser précéder par de misérables paysans et par des milices, plus accoutumées à fuir qu'à combattre de pied ferme. Toute la jeunesse, séduite par ce discours et par une émulation de gloire mal-entendue , entraîna le comte de Nevers, par ses cris, dans le même sentiment. Ce prince fit dire au roi de Hongrie, que les Français ne pourroient se résoudre à céder, dans la , bataille, le poste d'honneur à aucune nation. Il fit aussitôt monter sa cavalerie à cheval; mais, avant que de tirer l'épée contre les ennemis , cette jeunesse furieuse et emportée en fit un

DES CHEVALIERS DE MALTE. :i']3

usage bien indi£[ne du nom Chrétien et du nom -— — — français. Ces chevaliers, sous prétexte que les ue prisonniers qu'ils avoient faits en différentes oc- ^^*"'^^* casions, pourroient les embarrasser pendant le combat, les massacrèrent tous de sang-froid, et, sans égard pour la foi et la parole qu'ils leur avoient donnée de leur sauver la vie, en payant la rançon dont on étoit convenu réciproquement.

On donna ensuite le signal de la bataille; les Français, en allant à la charge, se trouvèrent d abord arrêtés par une palissade et par plusieurs rangs de pieux, aiguisés par le bout, qui em* barrassoient la cavalerie, et qui Fempèchoient de marcher serrée et en bonne ordonnance. 11 fallut mettre pied à terre ; mais , après qu'on eut forcé cet obstacle, les hommes darnies, ayant remonté à cheval , tombèrent sur Tinfanterie Turque qui leur étoit opposée : ils rencotitrèrent d abord ce grand corps de milices ^ qui fit peu de résistance , comme l'avoit 'bien prévu le roi de Hongrie. Ces paysans, qui ne méritoient pas le nom de soldats, se laissoient égorger, ou cherchoient leur salut dans la fuite. Les janis-^ saires ^ ou Tinfanterie Turque , composée de troupes réglées, firent paroître plus de courage et de résolution. Us se battirent avec une valeur qui ne le cédoit en rien à celle des Français -: le combat fut long et opiniâtre; enfin les lances Françaises se font jour dans les plus épais batail^ Ions des ennemis; les Turcs ne tiennent plus;

Pbilebert

DE

274 aiâTOIRE DE L'ORDnE

tout ce qui paroit est poussé , battu , enveloppé (i); lepouvante étoit par-tout, la [sûreté NAttiAc. nulle part; et ces janissaires, si redoutables^ après avoir perdu plus de dix mille hommes , se jettèrent derrière un grand corps de cavalerie qui s avançoit à leur secours.

Ce fut comme une seconde bataille qu'il fallut que les Français livrassent aux infidèles. Cette cavalerie Turque présentoit un grand front. Les Chrétien», pour n'être pas enveloppés, se mirent sur une longue ligne; et, sans garder trop exactement leurs rangs , sans même prendre d'autre ordre que de leur cfo,urage ,' chaque homme d'armes , comme si la victoire n'eût dépendu que de lui seul , se poussa contre les Turcs avec une valeur si déterminée , que rien ne put résister à leur impétuosité. Les Hongrois, qui sembloient n'être venus que pour être spectateurs de la bataille, et les infidèles même, ne cessoient d'admirer un courage qui leur paroissoit au-dessus des forces ordinaires de la nature. Cinq mille Turcs périrent dans ce second combat; et les Français en fussent sortis victorieux et couverts de gloire, si l'ardeur de cette jeunesse ne l'eut emportée à la poursuite du reste de cette cavalerie , qui se retiroit sur une hauteur voisine.

Ënvain les principaux chefs, et sur-tout le sire de Coucy et l'amiral de Vienne, étoient d'avis qu'on laissât fuir les infidèles , ou du moins

(i) Idem , ibid , eh. 11.

t)ES CHEVALIERS DE MALTE. 27^

(fu on prît haleine, et4]uon formât, de nouveau, les escadrons j pendant qti on feroit avancer les de Hongrois! Tous ces jeunes seigneurs, qui envi- ^^'''^^<'* ronnoient lecooite de Ne vers, s-étant écriés qu'il y avoit de la lâcheté à laisset* échapper les ednemis, ils partirent de la main; et, sans observer aucun ordre, ^et sans avoir laissé reprendre ha*leine à leurs chevaux, ik s'éloignèrent à toute bride du corps de larmée, etils montèrent cette colline , où ils croyoient trouver les débris de l'armée Turque.

Mais quelle fut leur surprise (i), quand, en leur place ,, ils découvriretit une nouvelle armée , composée de quarante mille hommes de cavalerie j l'élite et la fleur des troupes de Ban jazet? Ce prince s'étoit placé au milieu de cette forêt de lances, comme dans une citadelle, et pour pouvQÎr prendre son parti suivant les évènemens. A cette vue, le soldat s'effraye; sed premiers avantages lui deviennent suspects; il n'a plus cette assurance de vaincre, qu'on peut ' Ëippeller le premier gage de la victoire j bientôt la terreur et l'épouvante succédèrent à une confiance téméraire. Ces héros, qui^ c^omoie des lions, s'étoient fait craindre des Turcs, devinrent plus lâches que les lièvres ^ dit l'auteur anonyme de Saint-Denis; tout se dispersa} chacun cher-* cha son salut particulier dans la fuite : mais la cavalerie de Bajazet leur coupa le chemin. L^

(i) Idem^ ibid^ cap. lié

276 HISTOIRE DE l'ORDRE

plupart des Français furent taillés en pièces, et

Philebeat

roE il y en eut jusqu'à trois mille faits prisonniers, Naillac. parmi lesquels Se trouvèrent le comte de Ne vers , le comte de la Marche, le prince de Bar, Boucîcault, le connétable et Enpuerrant de Coucy. L amiral de Vienne, voyant tout perdu, fit quelque mouvement pour se sauver; mais, revenant tout-à-coup au soin de sa gloire, et se tournant vers dix à douze cavaliers qui s'étoient attachés à lui (i). «A Dieu ne plaise, mes compagnons, «< leur dit-il , que, pour conserver un reste de vie , ic nous ternissions notre réputation : il faut ten- « ter le hazard d'une généreuse défense, ou moui' rir ici dans le lit d'honneur » ; et , en disant ces paroles , il chargea les infidèles , pénétra , plusieurs fois , dans leurs escadrons ; et, qprès avoir vu tomber ses compagnons accablés par le nom* bre des ennemis, lui-même, percé de coups, expira sur le champ de bataille.

Les Turcs, ayant dissipé ce grand corps de Français, marchèrent avec toute la confiance que donne le commencement d'une victoire, droit aux Hongrois; ils étoient campés le long des bords du Danube. Leur infanterie, qui nétoit composée que de milices, comme nous venons de le dire, épouvantée de la défaite de ses alliés, et sans attendre l'ennemi, se renversa sur la cavalerie, y porta la terreur et la confusion. Ce fut moins, en cette occasion ^ un combat

(i) Idem; ibid. cap. 11.

qu une déroute générale. Ce qui restoît de no- " blesse de cette nation , et les chevaliers de Rho- de des se rallièrent auprès du roi et du Grond-Maî- NAaL.\c. tre; et, quoiqu*ils vissent leur perte certaine, par le grand nombre des Turcs dont ils étoient environnés, aucun ne chercha son salut dans une honteuse fuite: tous firent ferme, et se battirent avec une valeur digne dun meilleur sort. La plus grande partie de cette illustre noblesse et un grand nombre de chevaliers moururent les armes à la main (i). Le roi et le Grand-Maître nauroient pas évité une pareille destinée, si^ dans ce désordre , que causa une déroute générale, ils n eussent trouvé par hazard, au bord du fleuve, la barque d un pécheur, dans laquelle ils se jettèrent. Malgré une nuée de flèches que les barbares tiroient contre eux , ils s'éloignèrent du rivage; et, se laissant aller au courant, ils gagnèrent lembouchure du fleuve , d'où ils découvrirent la flotte Chrétie,nne, qui n'en étoit pas éloignée. Le roi et le Grand-Maitre, accablés de douleur, prirent une des galères de la religion , qui les porta heureusement à Rhodes. Le roi, malgré la perte de tant de chevaliers, y fut reçu, sinon avec joye, du moins avec ce respect qpi étoit dû à sa naissance et à sa dignité (2). D'autres historiens prétendent qu'il êarrêta sur les côtes de la Dalmatie.

Le lendemain de la bataille, Bajazct se fit àme i

(0 Bosio , tom, 2 , lib. IV, — (a) Bonfin , ibid. pag. iSc^

Philebert

DE

278 HISTOIRE DE l'oRDRE

ner les prisonniers, qu'il fit massacrer, en sa prê-« sence, par représailles de ces prisonniers Turca Naillac, que les Chrétiens , avant le commencement de la bataille , avoient immolés à une honteuse précaution, Ce prince, en qui l'avarice servait de contre-poids à sa cruauté , exempta de ce massacre général le comte de Ne vers, et vingt- cinq autres des principaux seigneurs, dont il espéroit tirer une grosse rançon i et l'argent étant venu de France , quand le comte de Nevers fut preniSgS. dre congé de \m: "Je n'exige point de toi, lui •t dit fièrement Bajazet , que tu t'obliges, par les usermens les plqs solemnels, à ne me jamais «faire la guerre, comme je pourrois t'y con- « traîndre; ^n contraire, si tu as quelque senti- « ment d'honrieur, je te conjure de reprendre les «armes le plutôt que tu pourras , et d'assembler « toutes les forces de la Chrétienté : tu ne sçau- «rois jamais me faire un plus sensible plaisir, « que de itie fournir de nouvelles occasions d'ac- << quérir de la gloire, »

Ce sultan, après avoir triomphé si heureusiement des' chrétiens Latins, tourna, depuis , ses firmes contre les Grecs? ses troupes se répandirent clans Id^ Morée , où elles mirent tout à feu et à sang; et, après les avoir réunies en corps, il ç'avançs^ du côté de Constantinople , dont il tourna le blocus en un siège régulier. L'empereur Manuel, épouvanté de voir cet ennemi si l^edoutable au pied des murailles, mendia du seçou^rs chez tous les j^riAces Chrétiens ; mais les

DES CHEVALIERS DE MALTE. 27g

différentes guerres qui agitoient alors TEurope , '

ne lui perminent pas d'en espérer un prorapt se- pe cours : outre que la perte de la bataille de Nico- nàillac. polis , et les larmes qui couloient encore pour la mort de tant dillustres seigneurs qui venoient dy périr, avoient refroidi le zèle delà principale noblesse. Ainsi lempereur Grec se vit réduit à recourir à Tamerlan , grand-khan des Tartares. 11 lui envoya des ambassadeurs chargés de riches présensjVet qui le conjurèrent , de sa part , d'employer la puissance de ses armes, ou du moins d'interposer ses bons offices pour arrêter les entreprises d'un prince ambitieux, qui, sans distinction de religion, vouloit faire ses esclaves tous les souverains qui se trouvoient dans le voisinage de ses États.

Pendant que cette grande affaire se traitoit à la Cour de Tamerlan , Thomas Paléologue, despote de la Morée , et frère de l'empereur Grec , n'ignorant pas que les grandes Puissances ne secourent jamais les petites gratuitement, ne fit aucun fonds sur cette ambassade : il se retira à Rhodes, d'où le roi de Hongrie venoit de partir i399pour retourner dans ses États. Le prince Grec ne fut pas reçu moins honorablement que le roi de Hongrie, dans une isle qui servoit d'asyle à tous les princes Chrétiens qui étoient persécutés par les infidèles (i). Paléologue, se défiant de ses forces, et peut-être de son courage, vendit la

(i) Bosio. lib. IV.

aSo HISTOIRE DE l'oRDRE

" ^ Morée à TOrdre de Saint-Jean, et convint, avec

nE le Grand -Maître et le Conseil, de leur livrer

Kaillic. Corinthe , Sparte , et les principales villes de cette grande province : il en reçut le prix dont on étoit convenu , partie en argent , et le reste en pierreries, 1401. ' Des commissaires de l'Ordre s'embarquèrent aussitôt pour en aller prendre possession : ils furent reçus avec beaucoup de joye parles magistrats et par les habitans de Corinthe , qui, sous la protection des chevaliers de Rhodes , se crurent désormais à l'abri des incursions des Turcs, Mais les habitans de Sparte en agirent bien dif^ féremment. L evéque de cette ville , qui suivoit le rit Grec , et ennemi , par conséquent , des Latins , ne doutant point que l'Ordre ne seroit pas plutôt maître de cette place , qu'il mettroit un évêque Latin dans la ville épiscopale , assembla tous les citoyens , et leur représenta si vivement le malheur où ils alloient être exposés, en se soumettant à la puissance des. Latins , que tous ces habitans^ de concert, envoyèrent des dépu-* tés aux commissaires de Rhodes , jpour leur déclarer qu'ils n'étoient pas résolus de les admettre dans leur ville ; et que , s'ils en approchoient, ils seroient traités comme ennemis : ainsi ces commiissaires, qui n'avoient pas assez de forces pour se faire obéir, prirent le parti de retourner à Rhodes.

Le despote, naturellement inconstant, et qui, ayant régné en souverain , avoit peine à s'accom^

moder de la condition dun particulier, rendit

1 17 . Tfci 1 . Philebert

une partie de l argent, quitta Rhodes, et revint de à Sparte, où il fut reçu avec beaucoup de joye Naillac. par ses sujets, qui rassurèrent qu'il trouveroit, dans ses États, la même obéissance et la même . fidélité qu'il avoit éprouvées depuis tant d'années , pourvu qu'il ne traitât point avec les Lar tins, et quil nen admit même aucun dans le gouvernement: tant étoit grande et implacable cette aversion que Jes évêques Grecs a voient inspirée à leurs peuples contre tout ce qui reconnoissoil, l'autorité . du Pape ; et je ne sçais s'ils n auroient pas préféré la domination des Turcs à l'empire d'un prince Chrétien qui auroit été dans la communion de l'église Romaine.

L'Ordre eut beaucoup de peine à retirer du prince Grec le reste de l'argent qu'on lui avoit donné. Les. frères Raymond de Lescui'e, prieur de Toulowse; Élie -du Fossé, commandeur de Sainte ^ Maxence ; et Pierre de Beaufremont, Grand-Hospitalier, firent, à ce sujet, différent voyages dans la Morée. Enfin cette affaire fut terminée par frère Louis d'Allemagne, commandeur de Naples , chevalier d'un esprit insinuant , et habile négociateur; et^ par le traité qu'il fit^ avec le Paléoiogue , il fut arrêté que la religion de Saint-Jean lui remettroit la ville de Corinthe, et que ce prince , en échange, lui donneroit, dans la même province, le comté du Soleil, avec la haronie de Zétonne , outre , quarante-six mille cinq cents ducats qu'il devoit rendre de l'argent

282 HISTOIRE DE l'oRDRE

■ qu'il avait reçu à Rhodes^ et dont il en paya DE vingt-deox mille comptant.

Haiuac. Cependant Bajazet continuoit, avec ardeur, le siège de Conj^tantinople, dont il prétendoit faire la capitale de son empire ; et il s en seroit à la fin rendu maître, si Tamerlan, grand-khan des Tartares Orientaux , à la sollicitation desambas* sadeurs Grecs , et à la prière même de ces petits princes de la Natolie que Bajazet avoit dépouiltés , ne se fût avancé , pour arrêter les progrès d'un prince qui sembloit ne vouloir point donner de bornes à son ambition et à ses conquêtes. Apparemment même que le prince Mogol ou Tartare s'engagea dans cette guerre, moins par compassion, (sentiment peu ordinaire aux souverains) , que par jalousie contre un voisin trop jouissant. De tous ces motifs dont les princes ont coutume d orner leurs manifestes, Tamerlan ne fit paroître que les plus nobles ; et il envoya un ambassadeur à Bajâzet , pour lui deiûander le rétablissement de ces petits princes qui s'étoient réfugiés auprès de lui , et qu'il levât , en mèmetems, le siège de devant Constantinople. Ce député lui présenta, ensuite, de la part de son maître, une veste magnifique ; mais comme, en Orient , ces sortes de présens ne se faisoient qu'à des inférieurs , Bajazet, le plus fier de tous les hommes , rejetta le présent avec mépris. En parlant de Tamerlan , il le traita d'aventurier et de chef de brigands ; et il chargea son ambassadeur de lui dire, de sa part, que s'il étoit assez hardi

pour entrer dans ses États, il scauroitbien le ;^

•J; , ' * PhilebeiiT

faire repentir d'une entreprise si téméraire. , db

Il y a des auteurs qui prétendent que Tamer- ^*'^^*®lan n etoit fils que dpn pâtre ou d'un berger. Des historiens modernes , ou , pour mieux dire , des traducteurs modernes d'anciens historiens , le font sortir d'une Maison royale parmi les Mogols du Zacatay. Le Tarikh-Montekh prétend qu'il descendoit de Genghiz-khan par les fem<- Ines; cependant il ne prit d^abord que la qualité d'émir, c'est-à-dire , de commandant, auquel, depuis qu'il eut conquis quelques provinces, il ajouta seulement le titre de Kurkhan^ ou d'allié des princes : ce qui pourroit faire croire qu'il ne se regardoit pas encore lui-même'commé prince. Mais la fortune l'ayant élevé à la dignité de grand-khan , son origine se développa à proportion de ses forces ; et i) devint trop puissant pour n'être pas issu du sang royal.

On n'est guères plus instruit de la religion de ce prince, que de sa naissance: il y en a qui disent qu'il n'étoit ni Juif, ni Chrétien , ni Ma-^ hométan; Ahsnében-Arabschach rapporte qui!

suivoit la loi de Genghiz-khan , et que sa religion approchoit même plus de la Chrétienne que de la Mahométane. Cependant il semble que, par politique, il s accommodoit, du moins à l'extérieur, au culte et à la religion du plus grand nombre de ses sujetlïi, qui étoient Mabométans: le reste lui étoit assez indifférent; et, content,^ comme Genghiz-khan, de révérer un premier

284 HISTOIRE DE L'oRDRE

Etre et un seul Dieu, il lui laissoit volontiers le DE soin de sa gloire et de rétablissement de sa loi. Naillac. Quoiqu'il en soit de la naissance et de la religion de Tamerlan , l'Arabe Alhacen , dans l'histoire ou le roman de ses conquêtes , prétend que ce prince, ou chef des Mogols, à la tête dune nombreuse armée , soumit d abord à son empire, les uns après les autres, tous les princes Tartares qui occupoient le nord de l'Asie ; qu'il triompha du Moscovite ; subjugua ensuite la Perse , la Mésopotamie et la Syrie ; qu'il rendit tributaire le sultan d'Egypte ; que quelques souverains des Indes furent obligés de lui prêter serment de fidélité; et que la Chine même, au moins la partie septentrionale de ce grand empire, le reconnut pour son souverain: en sorte que, pendant tout le cours de sa vie, une victoire n'étoit pour lui qu'une semence d'une nouvelle guerre; et, si on en croit Alhacen, toute la terre avoit les yeux tournés sur ses entreprises , qui étoient devenues, dit-il, le premier spectacle du Monde entier. Ce fameux Tartare avoit le regard affreux, les yeux de travers, la physionomie sombre, et, dans toutes ses manières, un air terrible et menaçant.

Tel étoit le plus grand des successeurs de Genghiz-khan , et le second héros des anciens Tartares Mogols. Mais, .sans adopter toutes les fables qu'on a publiées à son sujet, il est certain que cetoit un grand Capitaine, originaire du Zacatay; qui ^ par sa valeur, s'éleva à une fortune

DES CHEVALIERS DE MALTE. sS^

prodigieuse, et qui, par son activité, par son ~ •

courage, et par une discipline admirable, se de rendit la terreur de tous ses voisins ; d'ailleurs Naillac. cruel , sanguinaire , et qui disoit ordinairement: « Qu'un monarque netoit jamais en sûreté , si le « pied de son trône ne nageoit dans le sang (i) » : maxime digne d'un Tartare, et qu'il ne démentit point dans le cours de son règne.

Ce prince barbare, ayant reçu la réponse de Bajazet, se mit en campagne, à la tête de huit cent mille hommes, qu'il tralnoit à sa suite, et qui étoient commandés , sous ses ordres , par les princes, ses enfans, ou par d'autres princes, ses tributaires. Mais la puissance absolue qu'il exerçoit indifféremment sur les uns et les autres, les rapprochoit des moindres officiers ; et tous plioient également sous la puissance et la majesté de ce redoutable souverain.

Depuis qu'il eut déclare la guerre à Bajazet, il attaqua d'abord Sébaste ou Siuvas, ville de la Cappadoce. Ortogule, jeune prince, plein d'ardeur et de courage, s'y étoit jette pour signaler sa valeur, et dans le dessein d'arrêter les Tartares, et de donner le tems au sultan , son père ^ d'avancer à son secours. Mais ^ Dialgré la valeur de ce prince, et tout le courage que la garnison fit paroître pour sa défense, rien ne put résister à la violence des attaques de Tamerlan. La place fut emportée dans un assaut; les soldats et tous

(i) Histoire de Tamerlan, par Petit-de-la Croix.

■ le« hommes capabks de porter les armes , pas-

DE sèrent par le fil de 1 epéc ; on conduisit les fem-

Naillac. mes, les filles, les enfans et les vieillards dans uae plaine hors de la place, où ils furent tous égorgés sans distinction d'âge et de sexe. La ville fut ensuite rasée; et le Tartare, qui navoit jamais compté la clémence et la générosité au nombre des vertus, fit couper la tête au fils de son ennemi.

Bajazet, quune constante félicité rendoit plus sensible aux atteintes de la fortune, s'abandonna à une violente douleur^ lorsqu'il apprit cette funeste nouvelle; il aimoit tendrement son fils, et il avoît vu, avec plaisir, germer et croître, dans le cœur de ce jeune prince, les semences d'am^-* bition et de gloire qu'il lui avoit inspirées. Une mort, si indigne de son rang et de sa naissance, le jetta dans des fureurs qu'il n'est pas aisé d'exprimer. 11 jura la perte de Tamerlan; et, emporté par des désirs violens d'une prompte vengeance, et, sans se donner le tems d'amasser assez de tfoupes pour résister à un ennemi si puissant, il leva le siège qu'il avoit mis devant Gonstantinople , passa le Bosphore , et s'avança du côté de la Phrygie.

On rapporte que, pendant la marche de son armée, il vit un berger sur une colline voisine^ qui , à 1 abri , par sa pauvreté, de l'avidité des soldats, jouoit paisiblement de la flûte. Le sultan 8*arrêta quelques radmens pour l'écouter; et y pénétré de sa douleur, et enviant peut->être la

Des chevaliers dé iîÀLTE. 287

eonditioQ de ce pâtre: «Berger, lui dit-il, je te « prie que le refrain de ta chanson soit désor^' de * mais de répéter ces mots: Malheureux Bajazet^ Naillic, «tu ne verras. plus ton cher fils Ortogule, ni ta « ville de Sébaste p : et , après cela , il continua son chemin, et rencontra les Tartares près d'Angoury ou Ancyre , ville capitale de la Galatie. Il n avoit guères^ dans son armée, plus de six* vingt mille hommes, la plupart Turcs naturels, 13^^. sans compter une horde de ces Tartares , qui habitoient au-dessus du Pont-Euxin et de la Mer Caspienne, commandés par Mahmoudkhari, qui s'étoit mis à la solde de Bajazet. Comme ce sultan avoit' éprouvé la valeur des Treballiens, avant qu^il les eût subjugués entièrement, il en tira , malgré eux , un corps d'infanterie ; la crainte et la terreur, seuls liens de la servitude, les con-> * traignirent dexposer leurs vies pour soutenir la domination d'un prince qu'ils regardoient comme leur tyran.

La bataille se donna au pied du Mont Stella, j^oa. et dans la mènie place où Pompée avoit autrefois vaincu Mithridate. Le choc des deux armées fut terrible, le combat très-sanglant; les Trebal^** liens s y distinguèrent par la plus haute valeur; la victoire coramençoit à se déclarer de leur côté, et ils poursuivoient les Tartares qu'ils avoient contraints de prendre la fuite* Bajazet, qui craignoit que lardeur du combat ne les emportât trop loin, leur envoya commander dé venir prendre leur poste. Ils obéirent : Tamerlan •

288 HISTOIRE DE l'oRDRE

■ rallia ses troupes, se mit à leur tête, et leur fit

i>E envisager, en meme-tems, le mouvement des Naillac. Treballiens comme une fuite. Par son ordre, le prince Sacruh, son fils, qui commandoit une aîle de Tarmée, les chargea, et, après un combat sanglant, les réduisit, à leur tour, à prendre la fuite. Les Turcs de l'Asie, épouvantés de leur défaite, se débandèrent sans rendre de combat; et Bajazet prouva que, dans une, bataille, on ne fait point de* mouvement sans péril devant un général aussi habile que Tamerlan.

Nous avons dit que Bajazet avoit , dans son armée, un grand corps de Tartares. Ces barbares, gagnés par ceux de leur nation , au plus fort de la mêlée ^ abandonnèrent le parti du sultan ; et leur commandant , pour mettre le comble à sa trahison, poursuivit les Turcs dans leur déroute, en tua une partie, fit prisonnier Bajazet, et le présenta à Tamerlan.

On parle différemment de la manière dont le Tartare le reçût. Il y a des historiens qui prétendent qull lui reprocha son orgueil , sa cruauté et sa présomption : " Ne devois-tu pas sçavoir, lui « dit-il , qu'il n'y a que les enfans des infortunés, te qui osent s'opposer à notre invincible puis- « sance « ? D'autres écrivains prétendent, au contraire, que Tamerlan le reçut fort honnêtement; qu'il le conduisit dans sa propre tente; qu'il le fit manger avec lui; et que, pour le consoler, il ne l'entretint que de la vicissitude et de l'inconstance de la fortune. On ajoute qu'il lui envoya

un équipage de chasse, soit par un motif d^'^j^j^^^ compassion, soit, peut-être, par une sorte dç de mépris; et que le fier Tartare fut bien aise de ^*^''^^' lui faire sentir qu'il le croyoit plus propre à la suite d'une meute de chiens courans, qu'à la tête d'une grande armée.

C'est au moins l'explication que Bajazet lui- * même donna à ce présent mystérieux de son ennemi. Ce malheureux prince, n'étant pas maître de son ressentiment, et plein d'un chagrin farouche : « Dites à Tamerlan » , répondit-il fièrement à celui qui étoit venu de sa part, « qu'il (< ne s'est pas trompé en m'invitant à un exercice « qui a toujours fait le plaisir des souverains , et «qui con\^ient mieux à Bajazet, né du grand « Amurat , fik d'Orchan , qu'à un aventurier « comme lui etnin chef de brigands.

Tamerlan revint bientôt à son caractère ; et ce barbare, irrité d'une réponse si injurieuse, commanda, sur le champ, qu'on mit Bajazet, sans selle, sur quelque vieux cheval de ceux qui servoient à porter le bagage; et que, dans cet état, on l'exposât, dans le camp, au mépris et aux railleries de ses soldats: ne qui fut exécuté aussitôt; et, au retour, on ramena le malheureux Bajazet devant son vainqueur, qui, avec un souris moqueur, lui demanda si cette promepade n'étoit pas encorç de ces plaisirs, où ses iUustres ancêtres avoient coutume de se délasser. Il ajouta, .à une si cruelle raillerie, un ou^ trage qui lui fut infiniment plus sensible.

^ Bakizet avait- épousé Milière ou Msiria , fille

DE d'Eléazar , despote de Servie. Les Turcs Tappel-

Naillac. loient Ucogli : c etoit la plus chère et la mieux

aimée de toutes sies femmes. Tamerlan, ayant

pris cette princesse dans la ville de Burse, dont

il venoit de s'emparer , lui fit couper la robe jus-

* qu au-dessus du genou; et, dans cet état, et à

demi-nue, la contraignit de lui servira boire en

présence de son mari. Baja2et, à qui il ne restoit

pour armes que sa langue , outré de courroux et

d indignation, et peut-être furieux de jalousie,

lui cria quêtant sorti de la lie du peuple, et de

parens inconnus par leur obscurité, il devoit

> mourir de honte de fouler aux pieds le sang royal,

et d outrager, comme il faisoit, une j^urincesse

que Tordre de sa naissance ne lui eut dû faire

regarder qu'avec respect.

Le Tartare ne fit que rire de la colère impuissante de son prisonnier; il le traîna, depuis, à sa suite, chargé de chaînas; on prétend même qu'il le fit enfermer, dans une cage de fer, comme une bête farouche. Bajazet ne put soutenir plus long-tems tai^t d outrage; et le comble de son infortune étoit d'avoir été, auparavant, toujours heureux. Des historien^ prétendent que, pour finir la vie qui lui étoit si odieuse, il s'écrasa la tête contre les barreaux de sa. cage. Quelques écrivains rapportent qu^un esclave lui ay^u^t jette insolemment un os de poisson , con^me il auroit fait à uu chien, Bajazet, après l'avoir aiguisé avec ses dents ^ s'en perça la gorge ; d'autres ^nfip le

DES CHEVALIERS DE MALTE. 2gi

font mourir d'apoplexie , comme on le condui- ■

soit à Samarcande, capitale des États de Ta- "'"J*^*^ merlan. Naillac.

Comme tous les projets de ce prince alloient toujours à une domination impérieuse, il n'eut pas plutôt triomphé de la puissance et de la vie de Bajazet, qu'il fit dessein d^assujettir tous les autres princes de la Natolie. La plupart, ceux sur-tout qui a voient imploré sa protection contre Bajazet, lui faisoient assiduement leur cour; mais, sous le nom d'alliés, ils étoient peu différens de ses autres sujets; et leurs chaînes, pour être dorées, n'en étoient pas moins pesantes. Il n'y avoit que lé Grand -Maître de Rhodes et ses chevaliers , qui , quoiqu'ennemîs irréconciliables des Turcs, ne voulurent point fléchir sous la puissance du Tartare. Ce fut le sujet qui l'obligea à leur déclarer la guerre. Mais , comme il n'avoit point de vaisiseaux pour faire passer la mer à son armée, et que d'ailleurs l'isle entière de Rhodes, défendue par des bastions, des redoutes, des tours et des boulevards, sembloit n'être plus qu'une seule forteresse, et qui montroit, de tous côtés, un front redoutable, le Tartare aima mieux s'attacher à la ville de Smyrne , habitée par les chevaliers , riche par son commerce, et dont le port lui pou voit fournir, dans la suite, des vaisseaux, pour transporter ses troupes dans l'isle de Rhodes , et dans les autres isles de la Méditerranée et de l'Archipel , qu'il vouloit conquérir.

■ La ville de Smyrne , comme nous Favons déjà. ri'iLEBEBT ^.^^ ^^ gj^^^^ j^jjg ^g^^g p^r^ig Je i;^sie ^ que les

NiaLAc. Q|»ecs habitoient anciennement sous le nom dlonie , et qu'on appella depuis , comme on fait encore aujourd'hui, la Natolie. Cette ville étoit bâtie en amphithéâtre , sur la pente d'une colline qui regardoit l'occident d'été ; mais , .du milieu jusqu'au haut de ce c6teau , on ne voyoit que des ruines : le bas a toujours été habité. Du tems de Tamerlan , on y trouvoit un château qui fermoit le port. Le chevalier frère Jean de Biandra, prieur de Lombardie, après s'être rendu maître de ce fort, y avoit fait mettre les armes de l'église. Et quoique Clément VI, chef de la ligué Chrétienne, se fût fait honneur de cette conquête , cependant Grégoire XI , un de ses successeurs , auquel l'entretien de la garnison étpit à charge , céda la propriété de cette place aux chevaliers de Saint- Jean , qui se chargèrent de>sa

défense.

On a pu voir, dans cette histoire, combien la conservation de cette place, et les fortifications qu'on y ajouta , coûtèrent à l'Ordre. On y tenoit , en tout tems , une nombreuse garnison , commandée par leschevaliers. Le Grand-Maître, se voyant à la veille d'être attaqué , soit par Bajazet ou p^r Tamerlan , suivant que la fortune en décideroit, avant que ces princes en vinssent aux mains, avoit envoyé pour commander dans Smyrne , frère Guillaume de Mine , Grand-Hospitalier j et il fit entrer, en même -tems, dans la

PHILEBCnr

place, des munitions de guerre et de bouche, de nouvelles troupes, dont il augmenta la garnison, *""pe" et l'argent nécessaire pour leur solde. Naillac.

Tamerlan , qui n'ignoroit pas que Smyrne étoit encore plus fortifiée par le nombre et la valeur de ses défenseurs, que par ses fortifications et la hauteur de ses murailles, pour éviter les périls et la longueur d'un siège qui pouvoit être très-meurtrier, se contenta, pour sa gloire, ^ demander seulement que le chevalier, qui commandoit dans la place, souffrit qu'il arborât ses Enseignes sur ses tours. Mais ce gouverneur, ayant rejette, avec mépris, cette proposition, il fallut que le sort des armes en décidât, (i) Ta merlan , irrité de ce refus, fit investir cette place; ses troupes commencèrent leur attaque par com hier les fossés avec de la terre , des clayes et de^ fascines, pendant que leurs archers tîroîent con-

(1) Hic etiam Tamerlanus ^myrnam, (une fortîssimum caslrum in Grœciâ, vicinlim Turcoruni dominio, quod erat Hospitalis Sancti Joannis Hyerosolimitanî etiam eà tempestate, vi deslruendo; solo acquavit. Ta inen quidam GathaLinus, qui pro eodem hospitali erat capicaneus, si vexillum dicti Tamerlani super illo coUocare voluisset , rogatu cujusdam episcopi Christiani, Tamerlanus illud nullatênùs destruxisset : sed, quia dictus Cadiaianus illud cam fastu, seu aliàs recusaret facere, dictus Tamerlanus, l)oc œgrè ferens, et vim viribus accumulans, tandem dictuni castrum cepit et destruxit totalitèr^ adeô <|u6cl etiam ut ipsimet fratres dicti Hospitalis aiunt, cum centum milUbys florenorum auri, instatum pristinum reduci non posset. Theodoricià Nient, de schismatey Ub^ II , cap, 38»

Philebeiit ne

294 JIISTOIRË DE LORDRE

tre ceux qui défendoient les murailles. Les chevaliers interrompirent leurs travaux par de fré- Naillac. quentes sorties; cetoient, tous les jours, de nouveaux combats , dans lesquels ces soldats de Jésus-Christ si(][naloient, à lenvi , leur valeur contre les infidèles.

Tamerlan eut recours à la sappe; mais les Chrétiens, en jettant des quartiers de roche, des pierres et des poutres, écrasoient les plus hardis, et empêchoient les autres d'approcher du pied des murailles. Le Tartare , irrité d'une résistance si courageuse, et que de plus grands desseins appelloient autre part, pour forcer plus promptement cette place , eut recours à Tescalade. Dans cette vue, il fit faire un nombre prodigieux de tours de bois: cetoient des machines ambulantes, que les assiégeans conduisoient, avec des roues , fort près des murailles. Chalcondile , parlant de ce siège , rapporte que Tamerlan faisoit entrer, dans chaque tour, jusqu'à deux cents hommes; on y trouvoif des échelles, et comme des escaliers, pour monter aux difïérens étages. Ordinairement l'étage d'en-bas étoit destiné pour les ouvriers qui conduisoient cette machine, ou pour les soldats qui travailloient à sappét la muraille; l'étage du milieu devoit être de niveau avec le haut de la muraille; et on y trou voit un pont qui s'abattoit sur la muraille même, et d'où les assiégeans se jettoient dans la place; enfin , au plus haut étage, on plaçoit des archers, qui, à coups de flèches, et par la supériorité de

PmLEBIBT DE

leur poste, écartoient ceux qui se présentoient pour la djéfense de là place.

Gherefeddin>Ali, natif dTedz, auteur contem- ^^^^^^^ porain , traduit du Persan en Français , par feu M. Petit-de-la-Croix , le fils , nous a laissé une relation du siège de Smyrne; et, quoique cet auteur ne nonime point expressément les chevaliers de Rliodes, on n'a pas de peine à les reconnoitre dans la peinture qu'il fait des défenseurs de cette place; et j'ai cru que je ferois plaisir aux lecteurs de Copier cet endroit de son histoire. VoiLi , àpeu-près, de quelle manière s'exprime cet^historien Persan, mort en i456.

«Timur fut informé que, sur le bord de la « mer, il y avoit une place extrêmement forte, «bâtie de pierres de taille, entourée de la mer « de trois côtés ; qui , du côté de la terre , avoit « un fossé profond^ le tout bâti à chaux et à ci- << ment depuis le haut jusquen bas; qu'il y avoit u dedansun grand nombre d'Européens, et qu elle «se Bommoit Ismir ou Smyrne; que, suivant ù lopinion des Grecs , ils croy oient que c etoit un « lieu saint, et qu'ils y Venoient de loin en péleu rinage avec grande dévotion ; qu'ils y faisoient « des vœux, et y apportoient des aumônes; que, «tout auprès, à la distance de la course d'un « eheval , il y avoit une autre forteresse , sur la «cime d'une montagne, aus^i nommée Ismir, « mais habitée de Musulmans qui avoient inces- « sammentla gufrre avec ceux de l'autre place, « à cause de la difiérence de la religion ; et ,

296 HISTOIRE DE l'oBDRE

T • « comine le Smvrne des Chrétiens étoit entouré DE «de la mer de trois côtés, ils étoient secourus

jMaillac, ^^ d'Europe par mer; et on leur apportoit des vitf vres , des habits , des armes ^ et tout ce qui leur i' étoit nécessaire. Et comme ce lieu étoit à lex- « trêmité des frontières de l'Asie , et du pays Mu- « sulman , les Grecs faisoient une cruelle guerre, «et gardoient la placf , comme leur étant d'une « extrême importance ; que jamais elle n'avoit «été conquise par aucun prince Musulnaan, «et que jamais elle n'avoit payé de tribut à «personne; quAmurat, père de Bajazet, s'étoit «mis, plusieurs fois, en campagne à la tête « d'une armée puissante, sans en pouvoir venir « à bout ; et que Bajazet, lui-même, l'avoit tenue «sept ans assiégée sans rien avancer; que cette « place incommodoit extrêiyiement les' Musul- « mans ; et que l'on ne voyoit que meurtres et « des ruisseaux de sang couler incesssamment « dans la mer, comme des torrens.

« Lorsque Timur fut informé de l'état de « Smyrne, son zèle pour la religion, lui inspira M qu'il étoit de son devoir de délivrer les Musul- « mans de peine, en exterminant leurs ennemis. « Il y envoya le Mirza Pirmehemet Gmarchoicz , « l'émir Check Nouredden et autres, avec ordre « de les sommer d'abord, par un ambassadeur, « d'embrasser la religion Musulmane, car tel est « Tordre de Mahomet ; que , s'ils étoient assez for- « tunés pour le faire, il vouloiè<ïu'on les traitât « bien, et même qu'on l'en avertît, afin qu'il les

«fit participans de ses grâces; que si, quittant r 7

« leur opiniâtreté , ils vouloient rester Chrétiens , de « et payer tribut , qu'on leur en réglât la somme, ^^^''''^*^- « et qu'on en fît la recette ; mais que si , pour leur « malheur , ils entreprenoient de se défendre , « qu'ils les fissent tous passer au fil de Tépée.

« he Mirza et les émirs obéirent promptement; tt et , étant arrivés devant Smyrne , ils y envoyè- « rent un ambassadeur pour inviter les habitans « à se faire Musulmans , tant par des menaces , « que des promesses ; mais , comme ils étoient «prédestinés à périr, l'un et l'autre furent inu- «tiles; et Mahmouy, qui en étoit gouverneur , w avoit envoyé demander du secours à tous les « princes de l'Europe ; en sorte qu'il y assembla « un g^rand nombre des plus braves capitaines tt Glirétiens , ou plutôt une bande de diables en- « rages, qui y mirent des magasins et des muni- » tions de guerre et de bouche.

«Nos généraux en donnèrent avis à la Cour; « etTirtiur, sur cette nouvelle', résolut d'y aller en (c personne. Il laissa le bagage au pied de la mon- « tagnç de Tiré ; et , quoique ce fût en hyver, et « qu'il y eût de grosses pi uyes, il ne laissa pas de «monter à cheval, pour acquérir le mérite de « cette guerre de religion , et de marcher de ce « côté-là. Il y arriva le samedi , sixième de Juma- « zyulevel , 8o5 , à la tète de son armée , et envoya « ordre au Mirza Mehemet sultan , qui étoit en « quartier d'hyver à Magniscah , de se rendre de- «vaut Smyrne. Le même ordre fut envoyé aux

Philebebt

DE

298 HISTOIRE DE L'oRDBE

» Merîasmiren-Chuh et à BoDléen , ainsi qua alemir Gehan-Chafa et autres. Â I arrivée de NAttLACv tt Timur devant la plaee, Ton battit les tambours «* et les tytnbales ; et ion fit le grand cri de toute « Farmée. Aussitôt on attaqua la place du côté de « terre ferme , et chaque général fit sâpper vis-à «vis de son poste, dresser des machines et des «c béliers. On jetta des marmites de feu grégeois « et des flèches sur les portes du château ; 1 émir i( Ghamelec fit construire de grands échafFauds « à trois pieds ^ au milieu de leau , proche les uns a des autres^ sur lesqudis on jetta d^s planches ; ^cet, des deux côtés du château, jusqu'au lieu « que les pieds des trépieds arrivoient à la terre, « ils y firent un chemin uni qu ils affermirent ; « en sorte que les soldats pou voient se tenir des- « sus avec assurance , et y combattre comme s'ils tt eussent été à terre : ce qui étant achevé , les «Musulmans s armèrent de leurs boucliers, et « montèrent sur les écha£fauds : delà , ils don- « nèrent des assauts au château ; et comme le « chemin étoit fermé du côté de la mer, il &tt «impossiUe, à qui que ce fût ^ de secourir les » assiégés.

« Cependant on vit arriver les Mirzas Mehe- «met, sultan, et Miranchah, qcû avoient laissé «leur bagage à Magni-Siah, sous les soins de f lemir Chacaseddin-Abbaz ; ce renfort ne servit « pas peu à avancer le siège , car Timur ordonna « rassawt général. Des émirs de Loumans et les «< colonels de Uéxarès , avec leurs troupes^ s avan-

«cèrent chacun vis-à-vis leur poste; et lassaut » dura depuis le matin jusquau soir, et du soir dk <»au matin, où les braves dés deux partis firent N***-*'**^* <i des prodiges de la dernière vigueur. Si lattaque « fut ferme, la défense étoit de même; et personne <t n eut le tems de se reposer un moment ; les «machines et les béliers mirent en pièces les <'murs et les tours; et les assiégés intrépides ne « cessoient de jetter des flèches en roue , des mar- « mites de nafte, du feu grégeois, des flèches en « fusées et des pierres, sans se donner de relâche. <c Pendant ce tems-là, il pleuvoit si extraordi- « nairement, qu'il sembloit que lunivers se dût « abîmer par un second déluge : malgré un drage M si excessif, l'infatigable Timur ne fut pas un « moment sans donner des ordres aux généraux , «excitant lui-même les soldats. Après que les u sappeurs eurent achevé les brèches , et qu'ils « eurent appuyé les bastions et les courtines sur « des pierres , on remplit les brèches de fascines « et de fagots enduits de nafte, auxquels on mil: . ^le feu ; en sorte que, tout-à-coup, les murailles « furent renversées ; et plusieurs des assiégés tom- «bèrent du haut des murs, et furent tués. Les « Musulmans les forcèrent , lepée à la main , à « quitter les brèches qu ils déf endoient ; et , après «les avoir poussés, Ûs entrèrent dans Smyrne^ « en criant victoire, et disant des louanges à Dieu, « auquel ils présentèrent les tètes de tous les en-* « nemis , en actions de grâces de cette faveur. Il «ny en eut que très -peu qui échappèrent à ce

300 HISTOIRE DE L'oRDRE

^ it péril, en se jettànt dans la mer, dont ils attei-

DE » gnirent des vaisseaux a la nage ; encore s en

Naillac. „ noya-t-il une bonne partie. Après que Ton eut « fait main -^ basse sur ceux de Smyrne, on rasa « les maisons , tant de la ville que du château ; et (( on jetta les matériaux dans la mer, ainsi que « les briques, les armes et les meubles.

« II leui* étoit venu , de certains lieux de FEu- « rope, de grands navires , que Ton nommoit Ca- " raca : ils a voient deux mâts et même davan- «tage,-et étoient remplis de gens de guerre et « d armes pour secourir ceux de Smyrne. Lors- « qu'ils se furent approchés, et qu'ils ne virent « plus de vestiges, ni de la ville, ni du château, « ils prirent la peur, et arrêtèrent leurs navires. « Timur ordonna que l'on jettât quelques unes « des têtes des Chrétiens sur ces navires ; et les « jetteurs de feu grégeois ayant exécuté cet ordre, « il totnba plusieurs têtes dans les navires mêmes. « Ces marins ayant reconnu les têtes de leurs M camarades , s'en retournèrent intimidés , et « frustrés de leur espérance » .

C'est ainsi que Cherefeddin rapporte ce qui se passa au siège de Smyrne, On voit bien que tout ce qu'il dit des pèlerinages que les Chrétiens faisoient dans cette ville , et où, dit-il , ils portoient des aumônes , doit s'entendre de Jérusalem , dont les chevaliers portoient le nom. Le secours que ceux de Smyrne envoyèrent chercher en Europe, d'où il leur vint de braves Capitaines , ou plutôt une bande de diaUes enragés , tout^ cette descrîp-

DES CHEVALIERS DE J^ALTE. 3oi

tion représente la généreuse défense que firent — j

ees chevaliers. L auteur n a pas oubJie la grande

DE

caraque de la religion j et , en traitant les cheva- Naillac liers de marins, on voit bien qu'il veut parler de ' ceux de Rhodes. Cependant ils succombèrent, à la fin , comme on vient de le voir , sous les efforts de Tamerlan.

Ce barbare, suivant sa coutume, fit égorger tous les habitans, et raser la place. Il en usoit d'une manière si cruelle, pour intimider ceux qui refusoient de lui ouvrir leurs portes. Quand il avoit mis le siège devant une place, oii arboroit , le premier jour, un étendard blanc , sur sa tente, pour marquer qU'il étoit disposé à traiter avec clémence ceux qui se rendroienjt sur le champ. Le lendemain, ce signal étoit de couleur rouge, pour faire entendi^e qu'il vouloit du sang, et qu'il en coûtât la vie au gouverneur et aux principaux officiers de la garnison. Mais, le troisième jour, on arboroit ua étendard noir, pour déclarer, soit que la place fût emportée d'assaut, ou qu'elle se soumit volontairement, qu'il falloit que tout pérît, et que la ville fût entièrement détruite. Malgré les précautions que sa cruauté lui fit prendre, plusieurs chevaliers lui échappèrent avec un grand nombre de soldats, qui, voyant la ville prise, se jettèrent à la mer, et gagnèrent^ à la nage, les vaisseaux qui s'étoient avancés pour jetter du secours dans la place. '

Tawer^an, qu'on peut regarder comme un

3o2 HISTOIRE DE L'ORDRÉ

~— ^ — autre Attila, et comme un fléau de Dieu, après DE avoir rempli de sang toute FAsie Mineure, faî-

Naillac. 5qJ|. ijessein de passer en Europe, d'y étendre ses conquêtes jusqu'aux colonnes d'Hercule, de traverser ensuite le détroit, et, après avoir soumis l'Afrique à son empire, de retourner, par FÉ- ' gypte , dans ses États.

Mais, comme il faisoit des préparatifs proportionnés à un si vaste projet, il apprit qu'un roi des Indiens, dont l'histoire ne nous a point conservé le nom, étoit entré dans la Perse; qu'il avoit ravagé une grande étendue de pays, et emporté Chéri, une des principales villes de ce royaume, d'où il avoit enlevé les trésors que Tamerlan y faisoit garder, et qui devinrent la proye de cet autre barbare.

Le fier Tartarc , qui se croyoit au-dessus de tous les souverains, et peut-être au-dessus même de la fortune et de la condition humaine, entra en fureur en apprenant ces nouvelles. Il miareha aussitôt contre ce prince, dans le dessein de Fexterminer; mais, après différens combaft, ayant éprouvé ses forces , et reconnu qu'il avoit affaire à un prince aussi puissant que lui, et aussi grand Capitaine^ se voyant d'ailleurs dans un âge fort avancé, il jugea à prropos de faire la paix avec son ennemi; et il se retira dans ses

1*' avril États et dans sa ville de Samarcande, où il mourut, peu après, des excès qu'il avoit feits avec ses femmes, et dans les plaisirs de la taUe.

D'autres historiens prétendent qu'il fut surprix

DES CHEVALIERS DE MALTE. 3o3

par la mort sur le chemin de la Chine. Se» en- — — —

PhILEBKRT'

fans partagèrent son empire; ils se divisèrent de bientôt; et cette division donn^ le moyen^ux ^^'*''^*^enfans de Bajazet de se rétablir dans les États de leur père, lis étbient quatre : Josué ^ Musulman ou Calapin, Moyse et Mahomet. Ces qua-^ tre princes régnèrent successivement : les trois premiers ne sortirent du trône que par une mort violente; Mahomet resta le dernier; et plusieurs historiens de- cette nation ^ sans faire mention de ses frères, le font régner immédiatement après Bajazet.

Pendant ces guerres civiles et que ces princes infidèles se disputoient, tour-à*to«ir, lempire, le Orand^Mattre profita de leurs divisions; et, pour la sûreté des isles de la religion, et sur-tout de celle de Lango, il forma le dessein de se rendre maître d'un ancien château situé en terre ferme , à douze milles de cette isle, dans le golfe de Geramis, et sur les ruines , à ce qu on |>Fétend , d'Halycàrnasse, capitale de la Carie, ville célèbre par le magnifique tombeau que la reine Arté^ mise y a voit fait élever autrefois au roi Mausole , son mari. Cette place n etoit pas: moins illustrée , dans lantiquîté, par la naissance des historiens Grecs, Hérodote et Deays, surnommé d'Haly^ carnas£{e. Naillac monta lui-ipème sa flotte , cou*rut les cotes de. la Carie, aborda dans le golfe ^ entra dans le part, par un vent de Sud-Ouest, ou de Lebtôche , débarqua se» troupes, surprit et attaqua une garnison de Tartares, que Tatner*

3o4 HISTOIRE DÉ l'oRDRE

— — lan avoit laissée dans cette place, et s'en rendit

Philebert ^^ . ^ 1 r •! 1 «i

DE maître; mais, en ayant reconnu la toiblesse, il NiiLLAG. en pt construire une nouvelle, qu'il fit bâtir sur le roc, à la pointe d'une presquisle qui s'avançoit dans la mçr; il la nonima le chat-eau de Saint-Pierre , et les Turcs Tappellèrent depuis Bidrou, Il la revêtit de toutes les fortifications que l'art put inventer; les murailles en étoient très-hautes; et il y avoit, d'espace en espace, des embrasures , garnies de canons, qui empèchoient •les vaisseaux ennemis d'en approcher. Cette place étoit encore plus fortifiée du côté de terre; et, outre la hauteur et l'épaisseur de ses murailles, l'entrée en étoit défendue par des bou* levardset des bastions; et on préteaoLil qu'il falloit passer sept portes, avant que de pouvoir p^étrer dans le corps de la place. On lisoit ,. sur la dernière, ces paroles du psaume: Nisi Domi^ nus cùstodierit civitaterh , frustra vigilat qui custo^ dit eam^ c'est-à-dire: Que les plus fortes garnisons ne sont point capables de conserver une place qui n'a point Dieu même .pour défenseur. Depuis que cette forteresse fut en état de défense, le Grand-Maître fit creuser et élargir les fossés , en sorte que l'eau de la mer y entroit facilement; et il tenoit en tout tems , un certain nombre de brigantins, de barques et de felouques, qui, aux moindres signaux , et de concert avec les galères des isles^de Lango et de Rhodes^ fermoiént l'en* trée de la rivière de Carie, aux. vaisseaux des corsaires^ et ce château, du côté de terre , ser-

DES CHEVALIERS DE MALTE. 3o5

Toit, en mème-tems, dasyle aux esclaved Ghré- — — — tiens des contrées voisines , qui échappoient des de chaînes des infidèles. . . N^'"^^'

L'attention du Grand-Maitre ne de bornoit pas à la conservation seule des isles de la reli*^ çton ; il s'intéressoit également à la défense de tous les Étais Chrétiens de TOrient: il en étoit comme le général né. L'isle de Chypre sur^tout ^ voisine dç celle de Rhodes, ne de voit sa conser* vation qu'aux flottes et aux armes des cheva-^ liers. Mais si, par leur valeur, ils empèchoient les infidèles den approcher^ toute la prudence et rhabileté du Grand -Maître navoient pu prévenir et empêcher les mauvais effets du peu de courage et de la' lâcheté des Chypriots^ nation amollie par le luxe et par les plaisirs, et qui, quoique Chrétienne, sacrifioit encore dans le fond de son cœur à la déesse de la volupté ^ ancienne divinité tutélaire de cette isle dans le tems du paganisme.

Pierre de Lusignan régnoit alors dans cette isle. Des affaires importantes ayant appelle ce prince en Italie, avant que de s embarquer^ il laissa le gouvernement de son État au comte de Rohas , ou de Rohais ( c est ainsi qu'on appelloit alors le comté d'Édesse, mais dont il n'étoit plus que seigneur titulaire) depuis la conquête qu'en avoient faite les infidèles. Ce régent, pendant l'absence du roi, débaucha la reine, à ce qu'on prétend, et, de concert avec elle, il prit de9 mesures pour enlever au roi sa couronne : on ne

3o6 HISTOIRE DE L ORDRE

ponvoit guèrcs pousser le crime plus loin. Le roi ,

Bi averti de leurs mauvais desseins par un courier

Naillac. qiip lui dépécha secrettement un seigneur du nom de Yiscontî, revint brusquement^ fit arrêter le traître , et le mit entre les mains de la justice, pour être puni selon la rigueur des lois. Mais les lois , parmi une nation si efféminée , n avoient plus guères de vigueur; les juges, corrompus par le crédit de la reine, et par les pré* sens de son adultère, le déclarèrent innocent ; et Yisconti, comme calomniateur, fut condamné à un bannissement perpétuel. Le roi , outré d'ua jugement qui le déshonoroit, de prince sage et modéré, devint un tyran furieux éternel; et, pour se venger, il s en prit indifféremment à tous ses sujets. Sur le plus foihle prétexte, il les fai* soit charger de fers , s emparoit de leurs biens , ravissoit Fhonneur des femmes et des filles, les abandonnoit même aux ministres de sa tyran* nie; et le moindre soupçon de rébellion tenoit lieu de conviction à legard des accusés, qu'il envoyoit aussitôt au supplice.

Les prisons ordinaires ne suffisant pas pour contenir ce grand nombre de malheureux quil faisoit arrêter tous les jours, il en fit construire une nouvelle au milieu de la' place publique; et, par un rafinement de vengeance, il contraignoit les personnes, même de qualité, de Tun et de Fautre sexe, dy travailler, et de servir les maçons. Parmi tant de gens nés pour la servitude, il se trouva une femme courageuse, qui

HlLEBCRT

DES GHEYi^IËRS DE MALTE. 3o7

tâcha de les portée à secdùet* lin jonç si odieux, j^ Pour y parvehit*, cette ffetiinte née dambîselle, """de et d'une des inellleurte» Mâisotis de ri8le;*8ou8 Naillao. prétexté de iiiarcher âvfee plus de facilité âVèc les fardeaux dont on la ehargeoît, rfeleva se» jupes et sa chemise jusqu^au-dessus des genofix. Elle démettra datis cet état^ jus({tîa ce c(ue It roi, qui venoit voir régulièrement toU« tes jours ses ouvriers , parut suivi de toute sa Goili*. Sitôt . quelle Tapperçut, elle râhattit ses jupes; niéis^ après quil fut passée elle lès releva aussitôt. Dés gens, scandalisés de cette immodestie, lui a^âht demandé pourquoi elle ne cachoit sa nudité que devant le roi: «C'est, répondit -elle, qti'èntrê « femmes on ne s observe pas si scrupuleusement , « et que, parmi tous vous autres, il n y à c^uè le i( prince qui m'ait paru homme (i). « Ce reproche excita, dans le cœur des Chypriots, une indignation violente: ils eurent honte de leur foi* blesse et de leur lâcheté , et , sur le chaqip même , lisse jettèrent sur le roi, qu'ils poignardèrent* On déféra la couroniie à Pétrin*, ou Pierre II , son fils, jeune enfant qui étoit encore sous la conduite d'un gouverneur; et on remit la régence de l'État à Jacques de Lusîgnan , prince de son sang , et son oncle.

Ce prince, à son avènement au gouvernement de l'État , d'autres disent à la cérémonie du cou-^

(i) Histoire de l'iele de Chypre, par Antoine-M^ia iGratiani.

3o8 HISTOIRE DE l'oRDRE

ronnement du jeune roi, donna une fête magni- DR fique:il se trouva, à ce repas royal, un grand .Naillac. nombre de seigneurs Vénitiens et Génois. Ces étrangers disputèrent \sl préséance ; mais , par le crédit du régent , elle fut décidée, ce jour là, eu faveur des Vénitiens. Les Génois , pour s'en venger, résolurent de l'emporter la force à la main; et ils convinrent, entreux , de se trouver, te lendemain , au Palais, avec des armes cachées sous Jeurs manteaux. Le régent, ayant été averti de leur complot^ fit jetter, par les fenêtres du Palais, huit nobles Génois qui se promenoient dans la salle , et qu on prétend , pour rendre le cas plus atroce, qui ignoroient absolument le dessein de leurs compatriotes.

La nouvelle en ayant été portée à Gènes, le sénat , pour tirer vengeance d'une si cruelle injure, envoya une puissante flotte à l'isle de Chypre , chargée de quatorze mille hommes de débarquement, et commandée par Pierre Frégosse.

Les Génois ravagèrent l'isle , assiégèrent et prirent Famagouste, et se saisirent même du régent , qui fut conduit ignominieusement à Gênes ^vec la princesse, sa femme, et enfermé dans une prison. Il n'en sortit qu'à la mort du jeune roi, son neveu , décédé sans enfans : il en étoit héritier. Les Génois, dans cette conjoncture, lui rendirent la liberté ; mais ils la lui vendirent bien cher; et, avant que de souffrir qu'il s'embarquât pour retourner dans ses États , ils exigèrent de ce prince, qu'il leur laissât, en toute souve-

raineté , la ville de Famagouste , et qull s engageât à leur payer, tous les ans, dix mille ducats de ëcus de tribut. ^**''"^^-

Jacques, pour recouvrer sa liberté et sa couronne, souscrivit au traité, bien résolu dy donner, un jour, des explications conformes à ses intérêts. L état de ses affaires ne lui permit point, pendant sa vie, de s'affranchir de cette servitude. Janus, son fils, ainsi appelle, parce qu'il étoit né à Gênes , élevé depuis dans une hatne héréditaire contre les Génois, tenta de surprendre la ville de Famagouste. Cette entreprise fit naître la guerre entre ce prince et les Génois^ Ces républicains , agités depuis long-tems de cruelles divisions qui s'étoient élevées entre le Corps de la noblesse et le peuple , s'étoient donnés , depuis peu, à Charles Vt, roi de France; et Jean le Meingre , dit le maréchal de Boucicault , commandoit pour le roi dans Gênes, en qualité de gouverneur ou de vice-roi. Ce seigneur, pour s opposer aux desseins du roi de Chypre , fit préparer promptement une flotte, qu'il résolut de commander lui-même; et, en attendant que cet armement fut en état de mettre à la voile, il fit partir Antoine Grimaldi, chevalier de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, avec trois galères et des troupesdedébarquement,quientrèrent,sanstrouver aucun obstacle, dans le port de Famagouste.

Boucicault, ayant armé sept gros vaisseaux et neuf galères, mit à la voile, et prit la route du Levant. Il aborda premièrement dans Visle de

3lO . IfISTOIRE DE l'ordre

p Rhodes, et il fut reçu par le Grand-ft^aître et p^r

DE les chevaliers avec tous les hpuneurs qui ^(oient

Faiu^ac j^g ^ g^jj mérite et à la dignité du prince qu'il représeqtoit. Le Grand-Maître 1^ lo^ea dans son Palais , et le régala , plusieurs fois , dans un château , ou dans une maison de plaisance , qui étoit çur une hauteur proche de la ville. Daps les eutretieps que p^ deux grande homiues eur^^Pt en particulier, le Grand-Maitre représenta au ipa* réchal , que , quelque joye qu'il eut de le i^oir dans Visle de Rhodes, il ne pouyoit s empêcher d être sensiblement touché du sujet qui l'y avoit copduit avec une armée ; que Tisle de Chypre , voisine de la Palestine et de FÉgypte , avoit jusqu ici servi d'entrepôt à toutes les flottes de l^Eu^ rope ; que c etoit lûêine le plus puissapt boule* vard qu'eussent les Chrétiens en Orient ; qu'en y conduisant son aribée , il y feroit entrer toutes les calamités inséparables de la guerre ; qu il al* loit ineme travailler pour les Sarrasins, et leur ep faciliter la copquête. Il ajouta, qu'il le coujuroit de souffrir qu'il passât lui-même daps cette isle ; qu il espérpit que IMeu héniroit son voyage et ses intentions, et que, peut-être, il adroit as^ez heureux pour rétahlir la concorde entre les deux nations*

Boucicault lui répondit , qu'il oherchoit moins à faire des conquêtes , qu'à conserver les droits dupe république qui s'étoit mise s.QUs la protection du roi , son maître ; que le roi de Chypre auroit la paix., dèsj qu'il vçudroit s© désister de

DES CHEVALIERS DE MALTE. 3ll

^on entreprise sur Fama^ouste ; et qu 4sop égard,

il aimeroit beaucoup mieux tourner ses armes de contjrales infidèles , que de les employer contre un Naillag. roi Chrétien, et sur-tout contre un prince dont la Maison tiroitSQn iUuatre origine de la France. he Grand-Maitre, en ayant obt^u une réponse aussi favorable, fi:t armer sacapitane, et, suivi de deux autres galères, qui lui servoient d'escorte, prit le cheiiiin de Tisle de Chypre. Le maréchal , qui ne vouloit pas demeurer oisif pendant le voyage du Grand-Maître , monta, de son côté , sur sa flotte , et fut ravager les environs d'Alexandrette , ville de Syrie , qu'on nommoit alors LescandelourSj ou Scanderona , située à vingtcinq lieues d'Alep, sur le golfe de Laïazzo, au xnilieu de quelques marais, et assez près du bord de la mer : un prince Turc en étoit alors seigneur. Bôucicault débarquât ses troupes, qui consistoien t en huit cents chevaliers et écuyers, parmi lesquels on voyoit les bannières du maréchal , du seigneur d'Acber , celles du seigneur de Château- Morand , 4c messire Guillauine de NaîUac , du inême nom que le Grand^Maitre , du seigneur de Château-Neuf, et celles du seigneur de Puyos : on çomptpit environ trois mille hommes, en tout, sur cette petite flotte. Le seigneur du pays étoit alors à cinq grandes journées d'Alexandrette, et il campoit sur sa frontière, pour s'opposer à son frère , qui lui disputoit cette seigneurie. Le maréchal , se prévalant de son absence , fit attaquer la hasse-vUle par le seigneur de Chà-

Philibert

DE

3l2 lIlSTOIRË DE l'ordre

teau-Morand, pendant que frère Louis de Culan, qui faisoit la fonction de maréobal de camp dans Nmllac cette petite armée , gardoit un défilé qui ei»pêchoit qu on ne pût jetter du secours dans la place. L attaque et la défense furent vives de part et d autre; et il fallut que les Chrétiens revinssent jusqu a trois fois à Tassant. Enfin ils emportèrent ce qu on appelloit la basse-ville , qui étoit habitée principalement par des marchands. Tout fut pillé ; leurs riches magasins servirent de récompense à la valeur des soldats, en même-tems que les vaisseaux du maréchal se rendirent maîtres du port. Le seigneur de Scanderonc , ayant appris que, pendant quil défendoit l'entrée de son pays contre son frère, les Chrétiens étoient à la veille de s'en rendre les maîtres, accourut au secours de sa capitale , qui étôit serrée de fort . près. Il tenta plusieurs fois dy jetter du secours; miais , ayant trouvé toutes les avenues occupées par les troupes du maréchal , il eut recours à la négociation , la voye la plus convenable au parti le plus foible ; et il envoya des ambassadeurs au maréchal, pour se plaindre que, sans avoir jamais eu rien à démêler avec les Génois , «t, sans aucune déclaration de guerre préalable, il fut entré dans ses États, pour y exercer des actes d^hostilité , qui ïie se pratiquent quentre des ennemis 'déclarés^

Ces ambassadeurs ajoutèrent, que, quelque Justes que fussent les plaintes de leur mattre , si Je maréchal vouloit retirer ses troupes dç dessu^i

DES CHEVALIERS DÉ MALTE. 3l3

ses terres , il étoit prêt à entrer avec lui dans une "

confédération particulière ; et qu'en cas qu'il en Dt vînt à une rupture avec le roi de Chypre , il s'o- ^^^^^^^' bligeoit de lui fournir tous les secours nécessaires pour soutenir cette guerre dans une islc si éloignée de Gênes.

Le maréchal écouta d'autant plus volontiers ces propositions, que, s'il étoit obligé de porter ses armes dans l'isle de Chypre, il pourroit tirer de cette contrée, qui étoit voisine de l'isle, des vivres et d'autres secours ; outre qu'il craignoit de rester sur cette côte dans une saison où Tair d'Âlei^andrette étoit si mal-saiiiet si dangereux, par les exhalaisons qui sortoient des marais, que ceux qui n'en nrouroient pas, n'évitoient pas, au moins, de fâcheuses maladies. Ainsi, ayant fait son traité avec le seigneur du pays, et employé seulement quatorze jours dans cette expédition , il rembarqua ses troupes; et, pour hâter la négociation du Grand-Mattre, il se rendit le long des c6tes de l'isle de Chypre ; mais il trouva Fatfaire fort avancée.

Ce prince, s'étant abouché avec le roi-, lui fit envisager la puissance des Génois ; il lui réprésenta qu'il n'étoit point en état de résister aux forces de cette république , commandées sur-tout par vxk Capitaine aussi expérimenté que le maréchal; que, s'il appelloit les Vénitiens à son se^ cours, il feroit de son pays le théâtre d'une guerre sanglante ; qu'il en seroit lui-même la victime; que, de quelque côté qtie tournât le

3l4 HISTOIRE DE fc'ORDEE \.'

~ sort deg armes^ il n^ lui resteroit, tout au pTus, DE que Le choi)^ de se», tyrans; quil lui conseilloit ,

Kaillac. ^^ contraire, de i^^inteiiir, de bonne foi, le traité que Içs Génois avoient fait avee- le roi , son père; et quen ne les troublant pas dans la possession de Famagouste , il les intér^sseroit à la copseryaltion de toute Tisle contre le^ entreprises di^s sultans d'Egypte, qui avôient déjà tenté, plusieurs fois, de s en rendre Jes maîtres. Outre que c^t avis étoit fondé su rie bon sens , et sur la plus saine politique , de la part du Grsind-MaUre, petoit quelque chose de plus que de simples' conseils. Il y ayoit Ipog-tems que les rois dé Chypre ne se soutenoient que par la protection et les secours qu'ils tiroien^ dç Rhodes ; et le prince qui régnoit alors, li'eut pu rejefter }es bons offices et 1$^ médiation du Gi^nd-Mai-* tre^ sans saturer l'indignation de tout l'Ordre. On doit mém^ rem^rqu^r que le Grand-Iifaitre , e^ ce tems-là^ étpit considéré comme le j^us puissant prince Chrétien quil y eût dans TOrient: jamais la religion n'avoit eu de si braves o^Sciers, et en si grand nombre, l^e couvent nourrissoit ordinairement jusqu'à miUe chevar liers; la plupart des isles Sporades en dépendoient; la mer étoit couverte de ses flottes. Les marchands Rhodiens, escortés par des vaisseaux de la re%ion, s'enHchissoient, en n^ème-tems,^ par le commerce: il n'y avoit point de corsaire qui osât approcher des mers de Lycie; et on peut dire que cet Ordre avoit également porté ,

DKS CHEtVALIEItS DE MAL'Rf;. 3l5

chez les infidèles, la crainte de ses armçs, et, „

' Philebert

parjpfii les princes Chrétiens, une e^tii^e gépé- de raie pour sa valeur ; ainsi'il est pfioii^s surprenant N^^f'^-^*^que le roi de Chypre eut déféré, avec une espèce de sotifuission , au senti|h^t du Griaiid-Mait|re. On convint, de part et d autre, que le siégç se- . roit; levé devant F^Qi^goustp : Ig roi ^lème, p^r ]a ^léiliatio|l dq Qrand'M^Ur-e, s aboucha avec le maréchal : mais il survint une difficulté qui peps£| faire éc}iuvi^r la négociation, oy^nt que le traité eut été signé.

IjCS Génois eqgîigèrfnt BoucicauU ^ denoander que le roi de Chypre leur rembpursat les frqis de la guerre, q^ils faisoient monter à des somnies considérables. Le joi prétendoit, au contraire, quils dévoient être très-contens qu^ la considération du Grand-M^ttre , il eût bien voulu consentir à lever le siège devant une place, qu^, depuis tapt de siècles, appartenoit à ses auP^tres, et dopt il se voyoit à la veille de reçtr^r çp po^^siop. Chacuu soutenoit ses pré-r tç^tiqps ayec la ^)ê<ne ardeur. Il étoit à craindre qqe cet ar^cle ne fît rompre tqut le traité; mais le Qr^nd^Maitre , qui coqaoissoit Timportance et la nécessité de la paûiç , engagea le roi d^ Chy-^ prç à payer aux Génois soixante et dix mille ducats : çt , çomm^ ce jeunç prince n'avoit point pettp sumnie, il la lui fit prêter par le trésor d^ rOrdre, qui, pour sa sûreté, reçut en dépôt la couronne royale, des vases d'or et d argent, et des pierreries , jusqu'à la concurrence de la

3l6 HISTOIRE DE L'oRDRE

to somme prêtée. Après la conclusion de ce traité,

DE le Grand-Maitre et le maréchal remirent à la AiiAAc. YQiiç . çt ^ avant que de retourner à Rhodes , ils résolurent de courir les côtes de la Syrie et de la Palestine, occupées tant par les Sarrasins que par les troupes de Tamerlan. Ils abordèrent au rivage de Tripoli: ils croyoient en surprendre la garnison et les habiians ; mais ils trouvèrent les bords de la mer défendus par plus de quinze raille hommes , parmi lesquels il y avoit six cents cavaliers des troupes de Tamerlan , tous habillés dé fin velours , dit Fhistorien de Boucicault, et de drap d'or.

Quoique les Chrétiens vissent bien que les infidèles étoient avertis, et sur leurs gardes, ils ne laissèrent pas de faire des descentes sur les côtes des Sarrasins. Le maréchal se mit à leur tête avec le Grand-Maître, qui étôit accompagné de frère Raymond de Lescure, grand-prieur de Toulouse , de frère Pierre de Beaufremont , Hospitalier, et d'un grand nombre d'autres religieux de l'Ordre. Ces chevaliers , emportés par leur courage , et , sans attendre que les barques les eussent mis à bord, se jettèrent dans la mer; et, ayant l'eau jusqu'au col, et l'épée à la main , ils s'avancèrent fièremetit contre les infidèles: et quoique, dans l'armée Chrétienne, il n'y eût au plus que trois mille hommes, et qu'on en comptât quinze mille parmi les Sarrasins , nos chevaliers , soutenus des troupes de Gênes , les chargèrent avec tant de furie , que ces barbares,

DES CHEVALIERS DE MALTE. 3t^

nen pouvant soutenir tout leffort , leur aban- j]

donnèrent le terrein; mais, à quelque distance de du bord delà mer, ils se rallièrent, et leurs chefs N^''*''*^les rangèrent en bataille. Il n y avoit guères d apparence, avec si peu de forces quen a voient les Chrétiens, d^aller attaquer ce gros corps de Sarrasins , qui étoit même couvert par des bayes et des défilés , et qui avoit à dos une ville aussi puissante que Tripoli: mais le Grand-Mat tre et le maréchal ne purent se résoudre , malgré Tinégallté du nombre, à se rembarquer, sans les joindre de plus près; et, après avoir laissé reprendre haleine à leurs soldats , ils partagèrent leur petite arniée en trois corps. Sans s éloigner du bord de la mer, de peur d être coupés par les Sarrasins, ils s approchent deux, les attaquent lepée à la main; on se charge de part et d autre ; bientôt on se mêle ; le combat devient sanglant et meurtrier; mais la plus grande perte tombe sur les infidèles, qui ne peuvent soutenir les efforts des Chrétiens : ils se jettent dans des jardins, plantés d arbres fruitiers , et environnés de bayes épaisses ; ne s'y croyant pas encore assez en sûreté , la plupart cherchent un asyle dans la ville mênae; enfin tout disparoît, et les généraux Chrétiens ne trouvent plus dennemis à combattre. Cependant, comme ils navoientpas assez de troupes pour former le siège d'une place aussi forte que Tripoli, défendue par une garnisou si nombreuse , et qu elle pouvoit même tenir la campagne , le$ Chrétiens se rembarquèrent^

3îS HISTOIRE DE L'oRDUE

— ' mais ) avant que de s>ii ]^elùtr^nër, le GMtid-Mat-

^E tre et le ntâréchal résolut^nt dfe tenter lenlreprise

NâiLtàc. jg Baruth , H d'éprouver s'ils troûveroieiiit l'etineroi en garde et prévenu sur leur arrivée.

Barath ou Béritey ville de Phénîdfe, étôit, en ce tems-là, considérable par son comnlerce. Son port servoit d'entrepôt aux mérchandiéès qu'on portoit d'Egypte en Europe : la plupart des marchands Chrétiens , et sur-tout les Vénitiens , y avoient des comptoirs et des magasins cotisi-^ dérables. La flotte Chrétienne faisant route, vit sortir du port de Baruth uiie barque légère , appellée, en ce teras-là, Gripperio, qui tâèhoit de prendre le large et d'échapper aux Chrétiens; mais on envoya , à sa poursuite , une galère, c|ui l'eut bientôt jointe, et qui la ramena aux généraux. Le capitaine de ce petit vaisseau , interrogé selon les lois de la guerre , de 9A condition , de son état, et des raisons qu'il âvoit eues de s'éloigner avec tant de précipitation de la flotte Chrétienne , déclara qu'il étoit lui-même Chrétien et Vénitien. Il n'en vouloit pas dire davantage; mais la crainte de la question dont on le menaçoît, lui fit avouer qu'il avoit déjà été dépêché par le général des Vénitiens dans toutes les échelles de la Phénicie , de la Palestine et de l'Egypte, pour donner avis aux sujets du sultan d'Egypte, que les Chrétiens étoient en. mer, commandés par le Grand-Maitre de Rhodes et par le gouverneur de Gênes , afin qu'ils se préçautionnàssent contre les entreprises de leui-»

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ennemis. La plupart des officiers de la Kotte et '

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