PRÉFECTURES
Il y avait à Rome un autre noviciat de la vie politique analogue au vigintivirat : c’était celui qu’on appela sous l’empire les milices équestres 3 . Nous avons vu 4
'Suétone, Vespasten , i. — * Suétone, Claude , 2i. Sur cette apathie universelle, v. Duruy, llisl. des Rumaitis, t. ni, p. 386-387, Paris, 187 t. — * Nauilct, De la noblesse et des récompenses d'honneur citez les Romains, p. 8i-86. Léon Renier, Mélanges épigraphiques, Paris, 1834, p. 238-21U. — * V. plus haut les chevaliers romains au théâtre. Loi Roscia, p. 337-
que, dès le temps de la dernière guerre punique, les tribuns militaires portaient l’anneau d’or et occupaient une magistrature qui leur donnait la dignité et leur imposait les devoirs des sénateurs 1 * . Au temps de César, les tribuns des cohortes 3 et les préfets des ailes de cavalerie étaient déjà assimilés aux tribuns des légions 3 . C’étaient les chevaliers illustres et de rang sénatorial, portant l’anneau d’or et le laticlave. Leur service s’appelait, dès le temps du consulat de Cinna, * 87 av. J.-C., splendida militia*. Les officiers de ces trois grades avaient le rang tribunitien 5 * . Bien plus tard, un chef grec, qui avait occupé dans les troupes romaines deux grades de préfet et un de tribun, est dit avoir parcouru trois tribunats®.
Au-dessous de ces trois grades de la milice brillante, César admit au rang équestre 7 les centurions primipilaires, qu’il décora de l’anneau d’or et qu’il fit asseoir à côté d’Ovide et de la vieille aristocratie équestre sur les quatorze bancs du théâtre réservés aux chevaliers 8 . Ce qu’on a appelé milices équestres au temps de l’empire existait donc déjà avant
1 Lex Servi lia, § 6. Appien, G. pumi/ues, vm, 104. — * César,
G. ci o., h, 20. Ces tribuns des cohortes avaient pour collè-
ges les préfets des cohortes auxiliaires. Ceux qui comman-
daient des Romains, s'appelaient toujours tribuns. Pline, liv.
ni, epist 9. n* 18. — * César, G. des Gaules, m, 7 et 10, appelle
chevaliers romains des préfets et des tribuns des soldats. — 4 Val.
Maxime, iv, ch. 7, n° 5. — 5 César, G. oie., i, 77. Cenfurioncs «'»
ampliores ordines, ei/uites rumanus in tribun» Hum restitua Iiuiiurem, — 6 llœckh.. Corpus Insc,, Gnec., n°'3484. — 7 Un bruit populaire lui imputait la folie d'avoir promis A tous ses soldats l'anneau d'or, avec le cens de 400,000 sesterces, au moment du passage du Ruhicon. Suétone (rie de César, 33) explique l'origine de ce bruit absurde. — 8 V. plus haut Lois Roseia el Julia Théâtral is.
DES chevaliers romains
le règne d'Auguste. Il n’y manquait que le nom.
Voici pourquoi le nom n’existait pas encore : jusqu’au temps d’Auguste, les trois grades supérieurs étaient occupés, comme les magistratures viginli virales, par des Laliclavii. L’analogie de ces deux noviciats était si grande, que, pendant tout l’empire, on passait sans peine de l’un à l’autre et l’on arrivait par l’une et l’autre voie aux mômes dignités, à la questure et au tribunat de la plèbe 1 . Or, si Auguste avait été obligé de rassurer les candidats aux magistratures vigintivirales contre la ‘perspective effrayante d’arriver malgré eux au Sénat, il avait dû en faire autant pour les jeunes officiers qui étaient préfets ou tribuns dans les armées. Voilà pourquoi on trouve, au premier siècle ap. J.-C., des tribuns légionnaires qualifiés d’angusticlavii * . Ce sont ceux qui sont entrés dans les grades supérieurs de l’armée, en réservant, comme l’avaient fait à Rome les tribuns de la monnaie et les tribuns de la plèbe, leur droit de ne pas être inscrits au Sénat et de rester chevaliers. Aussi, à cette époque, le service militaire, dans ces grades, portait le nom de mitiiiœ equestres, nom rassurant pourceux qui avaient peur du iaticlave et évitaient, comme la mort, toute carrière conduisant au Sénat. Celte dénomination n’était pas encore créée au commencement du règne d’Auguste, parce qu’alors les grades militaires de
* Urclli, lits c., t. 1 er , p. 414, il” 2379. C. Ctvretlio Fufidio Aimio Il u vu C. F. Ouf. Pollitiano sodali Afurciano Aureliuno iCommudiano llelviano Sereriatw iu vir moud. A. A. A. F. F., trib. Lalielavio Leij. ni, Cijr. vi vir. equit. Hum. turmæ prima; qiues lor. cundidalo lmp. Caesaris Al. Aureli Anlunini pii felieis Aug. trib. pl. de. — * Suétone, Vie d'Othon, ch. 10. Interfuit huic beltu pater meus Suelonius Lenis tertio; décima legiunis tribunus angusticlavius.
HISTOlIiE
préfets et de tribuns étaient encore pour la plupart réservés à des Laticlavii.
« Pour accoutumer plus vite les fils des sénateurs
• aux affaires, dit Suétone 1 , Auguste leur permit de > prendre le laliclave en même temps que la robe vi- » rile, et à ceux qui faisaient leurs premières armes,
• il donna des grades non-seulement de tribuns des » légions, mais même de préfets des ailes de eavale- » rie ; pour que tous eussent l’expérience des camps,
• le plus souvent il mit à la tête de chaque aile de ca- » valerie deux jeunes gens portant le laticlave. «C’est dans l’historien Vellcius que l’on trouve pour la première fois l’expression de militia equestris 3 . Velleius, né vers l'an 18 av. J.-C., d’une grande famille équestre d’Æclana, au pays desllirpins, et dont l’aïeul avait été mis par Pompée au nombre des 3G0 juges-chevaliers de l’an 52 av. J.-C. 3 , fut nommé tribun des soldats à 18 ans. Il accompagna en Orient C. Cæsar, petit-fils d’Auguste. Nommé préfet d’une aile de cavalerie en l’an 4 ap. J.-C., il suivit Tibère dans son expédition de Germanie 4 . Deux ans après, ayant terminé la milice équestre, à l’àge de 24 ans, il fut désigné pour la questure. Sans être encore membre du Sénat, il fut mis sur le rang des sénateurs. Puis il fut désigné pour le tribunal de la plèbe et conduisit à Tibère une partie de l’armée qui fit la guerre de Pannonie 5 . Velleius portail le laticlave et aspirait aux fonctions sénatoriales. Pour beaucoup de jeunes chevaliers de mai-
1 Suétone, vie d’ Octave. 38. — • Velleius, ii, 411. — * Velleius, il, 76. — * Velleius, ii, 101 et 104. — 5 Velleius, u, ch. III. Fini la equeslri mililia désigna tus q uaeslor , needum senalur aequalus senaloribus , eliam designatus Iribanus plebis parlent excrcilus perduxi. Cf. Josèjihe, A ni. Jud., 19, I, 1.
son illustre, qui furent faits prisonniers en Germanie, au milieu du désastre de Varus, en l*an 9 ap. J.-C., le service des milices équestres était aussi un stage pour arriver au Sénat 1 * .
Ainsi, le courage politique se conservait encore chez ceux qui avaient le courage militaire. Mais, après le règne de Tibère et de Caligula, la première de ces vertus, qui est la plus difficile et la plus rare, s’effaça même du cœur des soldats. Claude avait organisé les milices équestres, de façon à donner d’abord le grade de préfet ou de tribun d’une cohorte, puis celui de préfet d’une aile de cavalerie, enfin celui de tribun légionnaire. Mais il fil à la lâcheté ou à la mollesse des fils des grandes familles une concession bien ridicule*. Il créa une milice équestre imaginaire ou surnuméraire, dont les chevaliers étaient inscrits sur les cadres d’une cohorte et d’un escadron et jouissaient de tous les avantages attachés au service réel, sans jamais être présents à lenrs corps. Depuis son règne, on trouve dans les inscriptions le litre bizarre de chevalier imaginaire 3 . La bravoure s’en va donc, et les chevaliers qui en ont assez pour affronter l’ennemi en rase campagne n’osent plus affronter dans le Sénat la présence de l’empereur. Ils deviennent tribuns angusticlaves, comme le père de Suétone, ou, après avoir terminé le service des milices équestres, ils se tournent vers les emplois de la finance. Ils deviennent procurateurs pour échapper aux honneurs politiques 4 ,
1 Sénéque, ep. 47. — ' Suétone, Claude, 25. — 5 Muralorî.
Intc., 870, 5. Eques imaginarius, coh. i. Britl, «h lurma Mon-
tant. — * Pline, vu, ejiftt. 25, Ter. Junior equexlribus mililiit
atque ctiam prncuratione Narbonensis provinciae inlegerrime
'utwlus se recepil in agros suos paratisque honoribus tranqutl-
MSTOIKE
et rester simples chevaliers 1 . Nous verrons, dans le chapitre suivant, que les avantages matériels assurés par les fonctions des procurateurs devaient contribuer à dégoûter la plupart des chevaliers du métier des armes.
Il ne reste plus à examiner qu’une question relative à l’histoire des milices équestres. Au temps de Claude, ces milices ne comprenaient encore que trois grades : ceux de préfet de cohorte, de préfet d’aile de cavalerie et de tribun légionnaire. Pourtant, dans certaines inscriptions expliquées par M. Léon Renier, il est question de quatre milices 8 . La quatrième ne peut être que le service des centurions de primipile. Nous voyons, en effet, qu’au temps de Domitien, la qualité de chevalier était un des privilèges attachés au service des primipilaires 3 . Lorsque Traj an récompense les centurions de ce grade, qui l’ont bien servi dans la guerre des Daces, il les fait entrer dans l’ordre équestre 4 . Mais en cela Trajan ne faisait que suivre un usage établi cent soixante ans auparavant par Jules César. Les centurions de primipile, qui, depuis les derniers temps de la République, recevaient l’anneau d’or, le
lissimum otium praelulil. — ’ Tacite, Agricola, 4. — * Léon Renier, Mélange » épigraphique», p. 222-221. L’inscription 314, 1 de Muraturi, 404, 3 de tiniler, n° 3178 d'Orelli. L. Mussio Æmiliano Laurent i Lavinalium, un mil. V. E. est expliquée ainsi : « quatuor militas viro egregio. On lit de même dans l'inscription de Lambessa, copiée par M. Renier : Valerianus a un militii s V. E. Les inscriptions romaines d'Algérie, 3680 et 2930 mentionnent aussi des chevaliers romains qualifiés de viri egreyii. — s Martial, épig. vi, 38 : El re/eres pili præmia clams eques . — * Orelli, t. i ,r , insc. ir 3048 : T. Auridio P. F. Nicephoro primipilo leg. u... a b imp. Trajunu castmisi curona donato et in vrdinem equitum romanoruni adscito . Cf. Ibid., inscr. u° 30 49.
DES OHEVAMEHS HUMAINS
titre de chevalier et le droit de s’asseoir aux quatorze rangs réservés du théâtre, n’ont pourtant jamais Gguré dans le brillant état-major qu’on appelait milices équestres. Ce n’était qu’en sortant du service ou en montant en grade que les centurions de primipile devenaient chevaliers romains.* Au contraire, les tribuns des légions, les préfets des ailes et des cohortes étaient 'chevaliers pendant leur service même 1 .
L’explication qu’a donnée M. Léon Renier des inscriptions où il est question des quatre milices, n’en est pas moins fort exacte , puisque ces quatre milices ne peuvent être que les trois anciennes milices équestres, auxquelles on avait adjoint celle des centurions de primipile. Sans rien retrancher de l’opinion d’un critique si compétent, nous essaierons seulement d’y ajouter quelque chose. Les quatre milices dans les inscriptions ne sont pas qualiliées d 'équestres, bien qu’elles comprennent certainement les trois milices, qui autrefois avaient porté ce litre. Voici quelle en est la raison :
Au temps de l’empereur Adrien, l’ordre équestre subit une révolution complète. Les chevaliers qui jusque là devaient leur litre à leur fortune seule, et que M. Marquardt a appelés équités censir, et nous, chevaliers equo privalo, ne furent plus officiellement reconnus comme faisant partie de l’ordre équestre. Ces chevaliers avaient formé la première classe du cens. Or le système de la classification par. le cens fut profondément modifié, parce que l'accroissement énorme des
1 Dion Cassius, lu, 33, parle de centurions chevaliers du temps (l'Octave. Ce ne peuvent Cire t[ue les priiuipilaircs sortant • (lu service. — 1 Maripiardt, llist. cq. rumanorum, ni. 2.
fortunes avait rendu le cens de 400,000 sesterces insignifiant, et ouvert la chevalerie romaine à une foule d'indignes. Désormais, comme nous le prouvent une sentence d’Adrien 1 , et deux sentences de Gaius et d'Ulpien 8 , pour être reconnu officiellement chevalier, il fallait bien posséder 400,000 sesterces, mais cela ne suffisait plus. Il fallait encore demander et obtenir de l’empereur le titre de chevalier equo publico ou d ’equus publiais, et entrer dans un des six escadrons (turmœ), qui devinrent alors véritablement les six cohortes de la légion d’honneur de l’empire romain.
Après Adrien, on trouve bien encore des chevaliers qui sont qualifiés chevaliers de naissance 3 ou tari egregii ou equestris memoriæ viri 4 . Mais ces qualifications ne sont plus que des souvenirs de la fierté des anciennes familles équestres. Elles ne sont plus admises et n’ont plus de valeur dans la vie publique. Or les quatre milices étaient une institution publique ou une classification officiellement reconnue. Le titre de chevalier n’étant plus attaché ni à un cens ni 4 un grade déterminé, mais à un brevet impérial, il en résultait que ces quatre milices ne s’appelaient pas équestres, bien qu’elles fussent réellement une tradition, et un reste de l’ancien ordre équestre qui n’existait plus.
1 Dosithée, Hadriani sententiœ, 6. — * Gaius, Digeste , 24, 1. De donatione inter virum et uxorem, § 24. Cf. Ulpien, 7, I. — ’ Orelli, inscr. : n° 3047. if. Valerio il. P. Pal. Amerimniano
nalus eques romanus. — ‘ Cette explication des sigles eq. mem. vir. est encore due à M. Léon Renier, Mélanges épigraphiques, n° 14. Inscriptions algériennes, monument d’Oum-el-Bouagh. De même eq. M. p. signifie equestris memoriæ ptteUœ et eq. M. F., equestris memoriæ feminœ. Ibid.
Les mêmes raisons nous empêchent d’accepter une hypothèse de M. Mommsen sur l’explication qu’il faut donner de l’inscription de la schola des opiiones de la troisième légion Àugusta Selon nous,ellea étécomplétement expliquée par M. Renier*. Dans cette inscription, il est parlé de gratifications appelées anularia, dont l’une, de 8,000 sesterces, accordée à un membre du collège des opiiones, qui fait un voyage dans l’intérêt commun; les autres, de6,000 sesterces, aux vétérans du collège qui prennent leur retraite. M. Mommsen, dans une lettre citée parM. Renier, rappelleque,
• dès le premier siècle, le primipilat donnait à l’offi- » cier, qui en était revêtu, le cens et l’anneau de che-
• valier. On peut donc supposer, ajoute M. Mommsen,
• qu’à l’époque où cette inscription a été gravée, » cette récompense se donnait déjà à tous les centu- » rions, et même aux opiiones, avec le congé, et l’a- » nularium serait le cadeau ou les étrennes données » par le collège à l’occasion de cette solennité. »
Cette hypothèse nous parait inadmissible. L’inscription est de l’époque de Caracalla et de Gôta, 211- 212 ap. J.-C. Or, sous leur règne, l’anneau d’or n’était plus la marque distinctive de l’ordre équestre. 11 était porté par tous les hommes libres et même par les affranchis. D’ailleurs, la qualité de chevalier, n’étant plus attachée, depuis le tempsd’ Adrien, à un grade quelconque, ne l’était pas au grade subalterne des lieutenants des centurions. Enfin de maigres gratifications de six à huit mille sesterces, ne ressemblent
1 La découverte en fui faite en 1844, par le commandant Dclamare, prés de Batna. — ’ Archives des missions scientifiques, mai 1831, v® cahier, Cf. Mélanges épigraphiques de M. Renier, p. 238-240.
en rien aux dons de 100,000, 200,000, 300.000 sesterces, que l’on faisait dans les siècles précédents aux centurions, pour compléter leur cens équestre. Nous nous rangeons donc à l’avis deM. Léon Renier, qui no voit dans ces anularia que des cadeaux accordés, pour frais de voyage, par la caisse du collège des optiones, à ceux des membres du collège qui vont partir.
Les milices équestres n’avaient pas été le seul emploi réservé par les empereurs à l’activité militaire des chevaliers. Les différentes préfectures de Rome, celle du prétoire, celle des veilleurs, celle de Yannone, n’étaient régulièrement données qu’à des chevaliers 1 * . On trouve un préfet des veilleurs, qui devient par avancement d’abord préfet de l’aunone, puis préfet de l’Egypte 3 * 5 . La jalousie impériale avait écarté avec soin, depuis le règne d’Auguste, les sénateurs et les chevaliers illustres, des préfectures qui s’exerçaient à Rome ou en Egypte 3 . La préfecture d’Egypte était la plus importante de toutes. Elle était le couronnement de la carrière à la fois administrative, judiciaire et militaire, que les préfets des veilleurs, de Yannone, et des prétoriens, parcouraient à Rome sous les yeux de l’em-
1 Dion C., Lit, 24; LY, 10. Suétone, rie île Tilns, 4 et 6.
Lampride, ries de Commode, 4, et de Perlinax, 2. Tacite, Annales, iv, 10. — * Inscr. de Kelleriuann, p. 27, n° G, citée par». Mar-
igiardl. Uist. e/j. romanurum. ni. eh. 4, n“ 3, p. 82, not. 55.
C. Sexliu T. A f ricana Præf. Y ii/ il uni Præf. an nu me Præf. Æyypli.
5 II était même défendu aux sénateurs et aux chevaliers illustres, <le mettre le pied en Egypte sans une permission de l'empereur. Tacite, Annales , ii, 59. V. Duruy, Uist. des Humains, t. iii, Paris, 1871, p. 58-59 et 249.
pereur. Cette vice-royauté 1 était aussi le but secret de l'ambition des chevaliers, qui devenaient procurateurs.