CUBVAMKH* PUBLICAINS KT PROCURATEURS APRÈS LA DICTATURE RK CÉSAR
Les publicains avaient été les financiers de la République. Les procurateurs furent ceux de l'Empire. Les uns et les autres sortaient presque tous de la même classe, de celle des chevaliers romains. Mais les publicains avaient formé des sociétés indépendantes, qui, souvent, avaient fait la loi au gouvernement de la République. Les procurateurs administraient sous l’œil du maître, qui les nommait et les révoquait à son gré. Le despotisme qui écrasait les Romains, soulageait leurs sujets. Les provinces retrouvaient dans la servitude de leurs dominateurs quelques-unes des garanties de la liberté. Il ne faut pas s’étonner que les procurateurs de l’ordre équestre aient été assimilés aux affranchis de l’empereur. Non-seulement ces affranchis arrivaient sans peine à posséder le cens de 400,000 sesterces, et beaucoup plus; mais les chevaliers qui administraient les revenus du fisc, c’est-àdire de la cassette de l’empereur, remplissaient la même lâche que ses affranchis. Comme eux, ils étaient les agents du gouvernement personnel de l'empereur, les intendants de sa maison. Ils contribuaient
1 Tacite, Histoires, i, 11, Æi/ij/itum copiasyue t/mbus cœrceretur juin iode a Dieu Auguslo ubtinenl eyuiles romani lueo rr y n in.
autant qu’eux à imprimer à l'administration du Palatin le caractère de la domesticité.
Ainsi la cbose publique allait devenir la propriété du prince, et de ce principe nouveau, sortirent la plus grande partie des changements que subirent, pendant plusieurs siècles, la société romaine et le gouvernement de Rome.
Dion Cassius nous a décrit la distinction établie par Auguste entre les provinces du prince et les provinces du Sénat et du peuple; celles-ci gouvernées par des proconsuls, assistés des questeurs, celles du prince, par des propréteurs, dont les procurateurs géraient la caisse militaire 1 . L’historien du troisième siècle ap. J.-C. a peut-être trop précisé celte théorie administrative qui, au temps d’Auguste, n’était encore ni si complète ni si exactement appliquée. Mais il reconnaît lui-même que cette savante organisation cachait les deux ressorts du despotisme impérial : le commandement des armées et la gestion des finances, laissés aux agents de l’empereur. Dès le temps d’Auguste, les chevaliers procurateurs payaient la solde aux trois légions de la Lusitanie et de la Tarraconaise*. Plus tard, ils furent chargés, non-seulement de faire les paiements, mais de faire les recettes des revenus qui remplissaient le fisc, le trésor personnel du prince. Enfin la fiscalité des procurateurs pénétra jusque dans les provinces du Sénat, où ils ne laissèrent plus aux questeurs des proconsuls que l’ad-
* Dion C., LUI, 15. — * Strabon. Hispauia, ni, 4, fin. La distinction des fonctions des proconsuls et des propréteurs n’est pas encore bien arrêtée au temps de Strabon. On envoie un préteur en Ué tique, province du sénat, un consulaire en Tarraconaise, province du prince.
ministralion d’une partie des impôts. « L’empereur, » selon Dion , envoie également ses procurateurs > dans les provinces qui sont à lui et dans celles » du Sénat. Les uns d’entre eux sont chevaliers, les » autres affranchis. > Les procurateurs deviennent donc des trésoriers nommés directement par l’empereur, et ayant des appointements fixes de 100,000, 200,000, 300,000, 400,000 sesterces 1 * , selon l’importance de leur recette. C’est le système de la régie substitué à celui de la ferme dans l’administration financière. Ce qui rendait cette substitution possible et utile, c’était le cadastre de l’empire, rédigé, sur l’ordre d’Auguste, par des géomètres Grecs. Il contenait une description géographique des pays et une classification des propriétés 8 .
César avait déjà songé à un essai de ce genre, mais prématurément. Après la bataille de Pharsale, pour mettre fin aux exactions des publicains en Asie, il avait chassé leurs compagnies et essayé de substituer des contributions fixes en argent, à ces contributions en nature qui donnaient lieu à tant de vexations 3 * * * * . Mais les publicains avaient reparu, et malgré le cadastre d’Auguste, ils se maintinrent encore, pendant un siècle, dans l’exploitation de plusieurs branches de l’imnôt. Us sont menlionués dans l’histoire des rè-
1 Dion C., Ibid., Cf., LII, 23. Suétone, Vie de Ctaude, 24.
Forcellinl, éd. de Leipzig, 1839, cite l'inscription suivante, s. v.
Ducenariu» .
Sex. Vario Marcello procuralori to/uanttn c [cenlenano)
l’rucuratori provincial Britanniæ cc ( ducenario )
Procuralori ralionis privalœ cix ( trecenario ).
— * Duruy, HUl. de» Romains, t. ni, Paris, Hachette, 1871. —
J Dion Cossius, xlu, 6, trad. Gros et Baissée, t. v, p. 19.
UISTOIKK
gnes de Tibère 1 * , de Néron *, de Vespasien 3 et de Domitien 4 . Enfin, Pline-le-Jeune, dans ses lettres et dans le panégyrique de Trajan 5 , parle encore des publicains qui ont la ferme de l’impôt du vingtième sur les héritages. Mais, comme le remarque M. Marquardl B , à partir du règne d’Adrien, il n’est plus question de sociétés de publicains. La recette de l’impôt des dîmes et des pâtures est transmise à des frumenlarii, pecuarii, suarii, placés sous l’autorité de nouveaux receveurs impériaux. La régie remplace la ferme.
Il y avait bien encore des sociétés pour la levée de certains impôts. Mais elles n’étaient plus formées de publicains ni de chevaliers romains. En voici la cause : depuis le règne d’Adrien, le titre de chevalier n’appartient plus aux citoyens d’une certaine catégorie du cens, mais seulement aux membres d’une légion d’honneur, décorés par l’empereur de 1 ’equus publiais. Il n’y avait aucune raison pour que ces décorés qui, pour la plupart, étaient des militaires appartenant à des légions et à des provinces très-éloignées les unes des autres, formassent entre eux des associations financières. L’histoire des compagnies pour la levée des impôts, à partir du règne d’Adrien, n’appartient plus à l’histoire de l’ordre équestre.
Les procurateurs avaient accru leur puissance d’une grande partie des attributions des anciens publicains. Pourtant, jusqu’à la fin du règne de Tibère, le principe de la séparation des pouvoirs financier et militaire,
1 Tacite, Annales, iv, 6. — * Ibid., xm, 50. Sénèque, épist.
101, 119, 120. — 5 Suétone, Vespasien, i. — 4 Dion Cassius,
I.WII, 13. — •Pline, liv. vu, ep. 14, l'aneg., 37 et 39. — ' Mar-
quanti, Hisl. e<p romanorum. iv, 2. p. 93.
semble avoir été maintenu. Les chevaliers procurateurs n’avaient point en général dans les provinces le droit du glaive. Tibère, en l’an 23 ap. J.-C., fit condamner à l’exil par le Sénat, sur les plaintes des Asiatiques, le procurateur d’Asie, Lucilius Capito, qui avait requis la force militaire, pourse faire obéir des hommes libres de sa province. Tibère rappela que c’était là une usurpation du droit des préteurs, et que le pouvoir judiciaire de son procurateur ne s’étendait qu’aux esclaves et aux recettes de sa maison 1 . Pourtant, dès le règne d’Auguste, le préfet d’Egypte, qui était un chevalier, avait le droit souverain de glaive et de justice, comme les préteurs romains s . Le préfet des veilleurs de Rome, chargé de la police de la ville, avait sans doute déjà, au temps d’Auguste, cette juridiction sur les vagabonds, les voleurs, les incendiaires, qu’il exerça plus tard 3 . C’était aussi un chevalier, et, de cet office de la justice prévotalc.il passait quelquefois, comme procurateur, à l'administration financière d’une province 4 . 11 n’est donc pas étonnant, que ce magistrat portât dans cette charge nouvelle, les habitudes prises dans l’exercice de l’ancienne et que le pouvoir fermât les yeux sur des empiétements, qui n’avaient pour lui rien de redoutable. Aussi Tacite signale l’invasion de la juridiction prétorienne par les procurateurs, à Rome comme dans les provinces.
Mais ce fut Claude qui fit faire le plus grand pas au pouvoirdeses affranchis, uommés à Rome procurateurs
* Tacite, Annales, rv, 15. Il s'agit sans doute là de la maison impériale. Le procurateur n'est pas un pouvoir public, c'est un pouvoir domestique. Cf. Üion C., tvn, 23. — ’ Tacite, Annales, Xll, 60. Cf. il, 59. — 1 Paul, Digeste, i, 15, 3. de u/[. prmf. «iyilum. — * Dion C., lx, 23, et lxi, 6.
du fisc. Dominé par une camarilla 1 , il ordonna que les sentences de ses affranchis fussent respectées comme les siennes*. Il leur livra ainsi la justice extraordinaire et personnelle que l’empereur se plaisait à substituer à l’action des tribunaux. Ces causes de péculat, ces accusations de repelundis, pour lesquelles les partis républicains s’étaient livré tant de batailles, étaient maintenant décidées à huis-clos par le comptable Pallas, successeur de l’affranchi Ménandre 3 . Les armées et les provinces se ressentirent de la faveur nouvelle des affranchis. L’affranchi Félix fut nommé tribun de cohorte, et préfet d’aile de cavalerie, c’està-dire introduit dans les milices équestres 4 , et, au sortir de ces commandements militaires, il fut chargé de gouverner la Judée, où Claude envoyaitindifféremment des procurateurs chevaliers ou de3 procurateurs affranchis 5 . La Judée ne fut pas la seule province soumise à l’autorité judiciaire et politique des procurateurs. Claude, ayant séparé la Mauritanie en deux provinces, celle de Tingis et celle de Césarée (Maroc et Algérie), y envoya deux gouverneurs chevaliers romains 6 . Tacite compte, à la mort de Néron, entr’autres provinces gouvernées par des procurateurs, les deux Mauritanies, la Rhétie, le Norique, la Thrace 7 . Bientôt les Alpes maritimes 8 , la Cappadoce 9 , obéi-
' Suétone, Claude, 25 t. — * Tacite, A mm les, xn, 60. Suétone, Claude.. — 1 Suétone, Claude, 28. Cf. Bcnéque, de morte Cl. Caesaris, fin. — ‘ Suétone, Claude., i, 28. — s Tacite, üisloires, v, 9. — 6 Dion C., lx, 9. Pline, H. N. V., 1, attribue cette division à Caligula. — 7 Tacite, Histoires, l, il. Dues Muuritunùe , Itcetia, Noricum Thracia et qwe alite procura ton b us cohibenlur. — ? Orelli. Inscr. n° 3331. — • Suétone, Vespasien, 8. Cappadoviat peupler assiduos lin rbarorum impelus, Irgiones uddidit contuluremquc redorent pru équité roinunu.
rent à la juridiction pacifique des procurateurs.
Si telles étaient les conséquences de la faiblesse de Claude pour ses affranchis, c’est que depuis longtemps les distinctions des rangs n’étaient plus observées. En vain Auguste, pour conserver au peuple romain, déjà composé de prés do 5 millions de citoyens, le privilège de commander, avait conseillé à Tibère de ne pas laisser se multiplier les affranchissements et les concessions nouvelles du droit de cité 1 . N’était-ce pas sous son règne qu’un grossier et cruel parvenu, Védius Pollion, qui faisait jeter ses esclaves à ses murènes, s’était fait inscrire, quoique affranchi, dans la classe des chevaliers romains 2 ? Galba, qui se piquait de sévérité, contribua comme Claude à cette confusion des rangs. Il était avare du droit de cité. Pourtant il donnait à l’affranchi Icélus l’anneau d’or et l’espérance d’arriver aux privilèges de l’ordre équestre, et à un affranchi grec de Néron, Halotos, une des plus belles charges de procurateur 3 . Pendant qu’il élevait ainsi les affranchis, il rabaissaitmaladroilement les chevaliers. Il avait tiré de leur ordre un corps de jeunes gens, qui durent, comme de simples soldats, et sous le nom d ’evocati, qu’on donnait à certains vétérans, monter la garde autour de la chambre impériale*.
Cette société, où les grands évitaient les honneurs que des hommes méprisables envahissaient, était troublée comme un fleuve, dont les tourbillons font monter le fond à la surface. Les empereurs voulaient arrêter le désordre, et ils en étaient la cause. Ils com-
1 Dion C. lvi, 33. — * Dion C., liv, 23. — * Suétone, vie de
Galba, 14. — * Suétone, Galba. 10.
mettaient une double inconséquence. Ils voulaient gouverner l’empire par d’autres principes que leur maison, et ils soumettaient l’empire à leur domesticité. Aussi la dignité du caractère, ne se trouvant plus du même côté que la force, et le pouvoir réel étant souvent en raison inverse de la grandeur du titre,' tout équilibre manquait entre les classes de la société, et rien ne s’y trouvait à sa place. Dès le temps de César, de simples chevaliers, Oppius et Bal bus 1 * , hommes d’affaires du dictateur, avaient exercé obscurément la toute-puissance, tandis que les consuls et les préteurs n’avaient plus que le costume de leurs charges. Mécène, Salluste, Malius, sous Auguste, Flaccus Vescularius et Séjan, sous Tibère, avaient dû leur puissance à leur familiarité avec l’empereur, et non à leurs dignités. Us s’enfermaient volontairement dans les rangs des chevaliers*. Caligula espérait que des provinciaux seraient plus sensibles aux attraits du luticlave. Il appela des provinces de riches chevaliers, auxquels il donna le droit de porter cet oruemeut avant d’entrer au Sénat 3 * . Sénèque et son frère Mella, d’origine espagnole, obtinrent, sans doute sous Claude, cette môme dignité sénatoriale. Mais Mella évita de briguer les honneurs, resta chevalier, et crut que la roule la plus courte, pour arriver à la fois à la considération et à la fortune, était de se faire procurateur 1 . C’était le temps où Claude accordait à des procurateurs de troisième classe, à des ducénaires, les ornements du consulat 3 .
1 Tacite, Annales, xii, 60. Dion, lv, 7. Vellcius, h, 88. Pro-
perce, iv, 9 et 23. Annales, n, 28. — ’ üionC., ux. 9. — 5 Ta-
cite, Annales, xvi, 53. Sénfcquc dit de lui-même : ego eguestri et
provinciali loco ortns.. — * Tacite, Annales, xvi, 17. — s Sué-
tone. ('In itie, 2i.
( 'ornéliusFuscusrenonçaitaulatielave, pour une charge de procurateur 1 * . Néron ne pardonna pas à Mella d’avoir eu pour fils Lucain, et le chevalier espagnol dut s’ouvrir les veines. Mais tout fait supposer que, si ce malheur n’eût interrompu sa carrière, l’avenir eût justifié le choix qu’il avait fait.
Ceux mêmes qui avaient parcouru les trois grades des milices équestres, au lieu de viser aux commandements supérieurs de l’armée ou aux honneurs politiques, se détournaient, comme Pline l’ancien, vers la carrière des procurateurs*. Une inscription nous a conservé l’histoire d’un de ces tribuns portant l’angusticlave qui, sorti des milices équestres, parvint, au temps de Vespasien etde ses fils, à la préfecture d’Egypte, à cette vice-royauté si désirée de tous les chevaliers. C. .Minicius Italus fut successivement préfet de trois cohortes de cavaliers auxiliaires, préfet de la première aile des cavaliers appelés singulares, tribun militaire de la sixième légion, procurateur de la province de l’Hellespont, procurateur de la province d’Asie par ordre du prince, à la place du proconsul qui venait de mourir, procurateur des provinces de Lyonnaise, d’Aquitaine et de Lecloure, préfet de l’annone, enfin préfet d’Egypte 3 .
Que l’on compare cette carrière si brillante et si sûre à celle du général Corbulon, récompensé de ses victoires par l’ordre de mourir, à celle d’Agricola, entrant de nuit à Rome, de peur qu’une ovation populaire ne l’expose à la jalousie meurtrière de Domitien, et l’on comprendra pourquoi les grands talents durent, à la
1 Tacite, Histoires , u, 86. — * Suétone, vie de Pline. — 1 Orclli,
Inter., n° 3651.
longue, s’écarter tous des commandements militaires. Comparons maintenant la situation d’un sénateur, obligé de se ruiner pour donner des jeux au peuple, de demander à un maître ombrageux la réparation de sa fortune et de s’humilier chaque jour devant lui pour méritersesaumùneSjàcelle d’un procurateur, toujours soutenu par l’empereur à qui il envoie de l’argent, et recevant un traitement annuel de 2 ou 300,000 sesterces, (43,000 ou 64,500 francs) ; ce contraste ne montre-t-il pas que le gouvernement romain semblait prendre à lâche de décourager les plus nobles efforts, pour ne récompenser que l'habileté subalterne. Les procurateurs devenaient riches ; les soldats, pauvres, étaient méprisés. Les hommes de mérite fuyaient le service militaire. Les Romains, devenus lâches, se mirent à dédaigner leurs défenseurs. Ils ne recrutèrent plus les légions que parmi des misérables ou parmi des Barbares. Voilà pourquoi, après la paix trompeuse du siècle des Antonins, Rome tout d'un coup voit son empire livré à la barbarie gothique. Elle eut échappé à cette ruine, si elle eût su conserver chez elle les vertus politiques et militaires, si elle eût gardé pour ceux qui affrontaient les dangers de la guerre et du gouvernement quelques-unes des récompenses dont les Césars comblaient leurs procurateurs.