‹ Histoire des chevaliers Romains considérée dans ses rapports avec les différentes constitutions de RomeChapitre 29 sur 36 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LES DIX-IIITT CENTURIES DES CHEVALIERS EQCO PUBL1CO AC DERNIER SIÈCLE DE LA RÉPUBLIQUE. — LES SIX ESCADRONS SACRÉS (SEX TURMÆ) SOUS L'EMPIRE.

Il n'y a rien de plus profondément humain que la religion. Si on la trouve près du berceau et près de la tombe de chaque homme, elle marque aussi de son caractère les institutions politiques à leur naissance, et, le jour de leur chute, c’est elle encore qui en recueille les débris et en consacre le souvenir. En terminant celte histoire des chevaliers romains sortis autrefois des trois tribus sacrées de Romulus, il nous faut revenir à l’institution religieuse des escadrons equo publico , par où l’ordre équestre avait commencé et par où il devait finir.

Lorsque, il y a plus de cent ans, Beaufort 1 * et Lebeau* abordèrent ce problème si complexe de l'histoire des chevaliers romains, il était à peu près insoluble. Les textes les plus décisifs, ou n’étaient pas encore retrouvés 3 , ou ne leur étaient connus que par des édi-

1 Beaufort. La République romaine, h, 2. La Haye, 1766. — * Lebeau, mém. de l’Académie îles inscriptions et belles lettres ,

1761, t. xxvm. Le travail de Beaufort était antérieur à celui de Lebeau, et avait obtenu un prix de l'académie des inscriptions,

en 1753. — 1 De republica, h, 20. Inslitutes de Gaius , nr, 27.

tions fautives 1 . Niebuhr n’était pas né, et les révolutions de Rome, qui firent, d’un siècle à l’autre, changer le sens des mots du vocabulaire politique, étaient encore mal expliquées. Les deux savants français ne pouvaient donc voir que le mot ordo equester a désigné, tantôt la corporation religieuse des chevaliers equo pubtico aussi étroite dans ses cadres et presque aussi immuable que les rituels du patriciat ou l’enceinte sacrée du Pomœrium, tantôt toute la première classe des citoyens romains, qui grandit et se transforma avec le peuple entier. Ils confondirent les chevaliers equo publico avec ceux que, pour les désigner clairement, nous avons appelés chevaliers equo prit xito 1 . Leurs travaux présentent des vues sur la question, plutôt qu’ils n’aboutissent à des solutions.

Ayant l’avantage d’avoir étudié ce sujet de leurs recherches cent ans après eux, nous pouvons dire pourquoi et comment le sens des mots ordo equester a varié avec la société et l'administration romaines.

Au temps de Cicéron, la première classe des citoyens romains, celle dont les membres possédaient 400,000 sesterces, était devenue prépondérante. Ses juges dominaient les tribunaux, ses publicains exploitaient le monde. Celte première classe toute entière formait l'ordre des chevaliers romains, et diri-

1 Tite-Live, i, 36. Disc. île Caton sur les fera rquestria , dans Priscien. V. sur res deux passages notre volume i* r , p. 385 et 388. * M. Mommsen, Hist. romaine , trait. Alexandre , t. iv, p. 49-52, renouvelle celte confusion. Les termes equo publico ont été à Rome un titre réel ; ceux à' equo privait) sont une désignation moderne, exprimant une qualité négative, c’est-à-dire l’absence de la qualité que représentent les mots equo publico. C’est ainsi que chez nous on pourrait distinguer les officiers et les soldats, en décoré* et non décores, quoique personne ne prenne ce dernier titre.

geait au Champ de Mars les voles de l’assemblée conturiate. Aussi, dans les écrits de Cicéron, qui essaya de s’en faire le chef, les mots ordo equester désignent toujours cette bourgeoisie italienne, qui composait la première classe du peuple romain. Quant aux dix-huit centuries des chevaliers equo publico, elles n’étaient plus qu’une fort petite partie de cette première classe, une corporation éclipsée par la grandeur de l’ordre équestre, un pâle souvenir de la Rome d’autrefois.

Mais, après la chute de la République, il entrait dans la politique d’Auguste de rendre une vie factice, une jeunesse et une couleur artificielles à cette image d’un passé trop lointain pour devenir inquiétant. Le maître reléguait au second plan le grand ordre équestre de Cicéron, cette classe dont la puissance vivait encore dans la mémoire des hommes et rappelait les dernières luttes de la liberté. Auguste prétendait recommencer le cycle de Rome, ramener cette ville prédestinée à la pensée de ses premiers jours. Le nouveau Romulus remit donc en honneur les centuries de la chevalerie equo publico. 11 se plut à rétablir la pompe militaire et religieuse du 15 juillet, où cette chevalerie défilait par la voie Sacrée en costume magnifique, pour aller offrir des sacrifices aux dieux. Témoin de cette restauration, Tite-Live, qui commençait à écrire vers l’an 25 av. J.-C., emploie les mots equester ordo pour désigner la chevalerie des centuries ou des turmœ equo publico *. Valère Maxime, qui commence 1 2 son ouvrage après la mort d’Auguste, et termine son dernier livre 3 au lendemain de la mort

1 Tilo-Live, ix, 38, xxi, 59, xxiv, 18, «t xxx, 18, an 203 av.

J.-C. — * Val. Maxime, h, 6, n° 8. Cf. u, 2, n° 9. — * Val. Maxi-

me, ix, 2, extern i n“ i.

de Séjan (31 ap. J.-C.) appelle aussi equester ordo 1 les chevaliers qui recevaient leur cheval de l’Etat.

Mais Tibère, esprit sérieux, lourd, sans imagination, sinon pour soupçonner, s'aperçoit qu’on ne gouverne pas les hommes avec des ombres. La chevalerie des escadrons sacrés lui parait plus brillante qu'utile. Il veut demander à la première classe tout entière, à celle qui possède le cens équestre, des juges, des administrateurs. Pour cela, il faut épurer cette classe, qui commence à être envahie par les affranchis. La loi de l’an 23 ap. J.-C., donne aux chevaliers le privilège exclusif de porter l’anneau d’or. Elle ne reconnaît pour chevaliers que ceux qui descendent de deux générations d’hommes libres, ayant possédé le cens équestre. Après Tibère, Caligula, Claude, Vespasien, et même Domitien, essaient d’arrêter la marée montante de toutes les impuretés sociales, qui passait par dessus cette digue trop basse des 400,000 sesterces, et souillait la chevalerie. C’est au moment où l’on essayait de faire de la première classe des citoyens une classe honnête et utile à l’administration, que Pline composait son histoire naturelle. Aussi prend-il les mots equester ordo dans le sens large que leur avait donné autrefois Cicéron, et non dans le sens restreint que leur avaient attribué Tite-Live et Valère Maxime.

Mais la tentative faite pour épurer la première classe des citoyens échoue complètement au temps de Domitien et de Trajan. Les intrus, les indignes, les anciens esclaves ayant plus de 400,000 sesterces, y entrent malgré lgs lois. La chevalerie des citoyens

1 Liv. il, 9, n° 7.

de la première classe s’efface et se perd au milieu de la multitude mêlée de ceux qui usurpent l’anneau d’or. Adrien fait alors un choix dans celte masse confuse. 11 ne reconnaît plus pour chevaliers que ceux qu’il a décorés de Yequus publions, et répartis dans les six antiques centuries ou lurmœ, qui célébraient, le 15 juillet, la pompe religieuse de la transvectio. Suétone, qui appartient à l’époque de Pline et à celle d’Adrien, emploie le plus souvent les mots equester ordo pour désigner la première classe des citoyens. Mais, lorsqu’il parle des cérémonies religieuses, il commence déjà à restreindre l'application de ce terme aux six lurmœ. Depuis Adrien, les mots equester ordo, soit dans Gaius, soit dans les inscriptions, comme zû.og brrtxov, t ôr/fia Ir.my.ov dans llérodien et dans Dion Cassius, rappellent le bataillon sacré de la chevalerie equo publico *.

Ayant écarté toute cause do confusion entre les deux sens d’une même expression, nous pouvons revenir à l’histoire des chevaliers des dix-huit centuries equo publico, que nous avions conduite jusqu’à l’époque du tribunal des Grecques 1 2 .

M. Naudet, examinant un passage de la République de Cicéron 3 * , où il est question de ces chevaliers, dit * que la conséquence que l’on peut tirer » avec quelque assurance des paroles prêtées par Ci- » céron à Scipion Emilien, est que vers le commence- » ment du VII* siècle de Rome, il y avait 2,400 ca- » valiers d’ordonnance equo publico qui recevaient

1 Excepté quand ces auteurs lont un contre-sens sur l'histoire

du passé, mais l'idée qu’ils expriment, vraie ou fausse, est tou-

jours la même. — * V. Volume i* r ; L. i ,r ,ch. 1-4, p. 93-175; n, ch. 2,

p 192-231, et ch. 4, 5 4,n« 2 et 3, p.372-376.— 5 Cic.rferrp.,ti, 20.

• une double indemnité en argent 1 . » C’est aussi la conclusion où nous sommes arrivé en comparant ce passage à ceux de Tite-Live et de Caton qui en confirment l’exactitude*. Rappelons seulement ici que ces dix-huit centuries de chevaliers equo publico formaient deux groupes distincts. Les douze dernières centuries, qui n’étaient point consacrées par les augures, ne contenaient chacune que cent chevaliers. Les six premières, qui étaient les centuries sacrées, pour des raisons religieuses que nous avons expliquées, contenaient chacune deux cents chevaliers. Elles représentaient, comme les six vestales, les trois tribus des Rhamnes, des Tities et des Luceres de la Rome primitive. Elles représentaient aussi les trente curies, qui étaient les subdivisions de ces trois tribus, et les trois cents sénateurs, qui étaient répartis entre les trente curies. Les sénateurs avaient même pris l’habitude de garder, après la fin de leur service, le cheval donné par l’Etat, et ils votaient avec leurs fils dans ces six centuries, qu’on appelait pour cela suffrages du Sénat.

Celle organisation dura, comme nous l’apprend Cicéron, depuis le temps des Tarquins jusqu’à la mort de Scipion Emilicn. Ce grand homme vit avec douleur, dans la dernière année de sa vie, le Sénat, à peine vainqueur de Tibérius Gracchus, se diviser en deux partis, dont l’un, composé de ses ennemis. Des sénateurs imprudents, las de garder et de nourrir le cheval donné par l’Etat ( cquum puhlicum), deman-

1 Naudcl, De la noblesse et ries récompenses d'honneur chez tes Romains, p. 32. — * Vol i", liv. i* r , ch. 1 et 2, p. 101-1 0I>, Ct ch. 3, S 2. p. 142-143.

chient un plébiscite qui les autorisât à le rendre. Ils voulaient ainsi, par économie, sortir des six centuries equo publico, et perdre l’influence que leur présence dans ces centuries leur donnait sur les voles du Champ de Mars l .

Scipion Emilien blâmait cette imprudence que, selon l’usage des stoïciens, il qualifiait de sottise ( siulic cupientibus). Mais Scipion mourut. On oublia ses avis. Les sénateurs sortirent des centuries des chevaliers equo publico, qui perdirent par là une grande partie de leur dignité et de leur autorité politique. Au temps de la candidature de M. T. Cicéron au consulat, il n’y avait plus, dans les 18 centuries des chevaliers equo publico, que des jeunes gens (adolescentulï). C’est pour cela qu’un peu plus lard, Horace, désignant par le nom de Rhamnes les chevaliers les plus nobles de ces centuries, les représente comme des jeunes gens dont le goût est tout opposé à celui des seniores *. Q. Cicéron, dans ses conseils à son frère sur les moyens à prendre pour obtenir le consulat, après lui avoir recommandé de s’assurer la faveur des citoyens de la ville de Rome, et surtout des municipes de l’Italie, parle ainsi des centuries de chevaliers :

« Quant aux centuries de chevaliers, il me semble » qu’on peut par quelques soins se les attacher beau- » coup plus facilement. D’abord il faut faire connais- » sance avec les chevaliers des centuries ; car ils sont

• Cic., de rep., iv, 2. Cf. Chevaliers romains, vol. i w , liv. il, ch. 2, S2.,p. 213-214. CI. Autu-Gelle, ni, 4. — * Horace, art poétique, v.' 341. Centuriæ seniorum agitant expertia / rugis, Celsi prœlercunt auslera poemata Rhamnes. Parmi les six centuries equo publico il y en avait deux qu’on appelait Rhamnes prions et Rhamnes posterions.

» peu nombreux : puis il faut les gagner. Car à ret » âge les jeunes gens forment beaucoup plus facile- » ment des liaisons d’amitié. Puis, vous vous ferez » accompagner des jeunes gens les meilleurs, qui ont » le plus de goût pour les belles lettres. Enfin, comme » l’ordre équestre vous est acquis, les chevaliers des » centuries suivront l’exemple de l’ordre entier, si » vous prenez soin de ne pas compter seulement sur » la bonne volonté générale de l’ordre, mais de vous » assurer ces centuries par des amitiés individuelles. » D’ailleurs la faveur des jeunes gens, le mouvement » qu’ils se donnent pour appuyer leur candidat, » pour lui faire cortège, courir de tous côtés, porter » des nouvelles, tout cela est à la fois utile et hono- » râble 1 .»)

Ainsi les chevaliers des centuries sont ici distingués de l’ensemble de l’ordre équestre, c’est-à-dire de la première classe des citoyens, dont Q. Cicéron espère qu’ils suivront l’exemple le jour du vote. Us forment, dans cette classe, un groupe d’hommes jeunes, passionnés, actifs, mais peu nombreux et peu influents par eux-mêmes. Quels moyens emplovait-on pour les gagner? Le discours pour Murcna nous on donne une idée 2 . Murena, nommé consul pour l’année G2 av. J.-C., était accusé d’avoir corrompu les suffrages. Sulpicius et Caton lui reprochaient, entr’autres moyens de corruption, un repas offert par son beau-fils L. Natta, aux centuries de chevaliers. * La volupté, di - » sait Caton, ne doit entrer pour rien dans les raisons

' Q. Cicero, de pelitionc coiisulalus, 8. — 1 Cic pro Murena, 26 et 35. Ce discours a été prononcé par Cicéron, consul, à peu près deux ans après que Q. Cicéron eût composé son traité sur la demande du consulat.

» qui nous fonl choisir nos magistrats. » Cicéron, dont la conscience politique était moins délicate, s’étonnait qu’un candidat put être condamné, pour avoir invité à dîner ses électeurs. Il avait tort. Dix-neuf ans après, il dut s’indigner que L. Anlonius, frère de son plus cruel ennemi, eût réussi à s’attacher ces mêmes centuries de chevaliers par des faveurs, il est vrai, plus solides que le souvenir d’un hou repas.

C. Flavius avait imaginé d’ouvrir une souscription parmi les chevaliers romains, en faveur des meurtriers de César, et l’on comptait sur les plus riches de l’ordre équestre, pour faire réussir ce projet'. On ne réussit qu’à s’aliéner les jeunes chevaliers des centuries ,/uo publico. L. Antonius fut plus adroit. Il fit voter une loi agraire, pour assurer à son frère qui, après une fausse réconciliation, se tournait contre le Sénat, la faveur du peuple et des vétérans (juin 44 av. J.-C.). Les centuries des chevaliers equo publico, appartenant en général à la noblesse, auraient pu faire quelque opposition à la loi. L. Antonius les intéressa au succès de son projet, en leur distribuant des terres. Il obtint tant de popularité qu’on lui éleva dos statues, dont l’une, offerte par les chevaliers romains equo publico *, portait celte inscription : « L. Antonius patronus centuriarum equitum 3 . » Cicéron se montre fort scandalisé de ce que l’ordre des chevaliers equo publico ait adopté un patron. « S’il devait en adopter un, dit-il, c’était moi. » Ce qui ne l’empêche pas, la même année, de solliciter l’appui de Brutus auprès des dix-huit centuries de chevaliers, pour faire

1 Corn. Nepos, vie cTAtiicus, 8 . — * Cie., Phill/ipiquê, vi, S.

— 1 * Cic., Philippique, vu, 6.

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