‹ Histoire des chevaliers Romains considérée dans ses rapports avec les différentes constitutions de RomeChapitre 6 sur 36 · II · texte numérisé non relu

II

11IST0IKK

» nobles avaient élevées sur le chemin du consulat ;

» c’est moi qui l’ai de nouveau rendu accessible,

» comme du temps de nos ancêtres, au mérite aussi » bien qu’à la noblesse. Je ne m’attendais pas à ce » que, dans une cause où le consul désigné, sorti » d’une maison ancienne et illustre, a pour défenseur » un consul, fds d’un chevalier romain, les accusateurs » viendraient parler de familles nouvelles. »

L’illusion de Cicéron ne dura guère plus que son consulat ; il avait cru réconcilier tous les partis, le sénat avec les chevaliers, et la multitude avec les chefs de la République 1 * . Mais les partis politiques n’abdiquent jamais que devant la force. Il leur est plus facile de s’anéantir que de pardonner. L’aristocratie pouvaitelle oublier que le puissant orateur avait débuté par s’élever contre les proscriptions de Sylla, qu’il avait aidé Pompée, Lollius Palicanus, Aurelius Cotta, à renverser la constitution syllanienne, à restaurer la censure et le tribunat, à rendre les jugements à l’ordre équestre ? Ses avances inutiles au sénat et à la noblesse n’aboutirent qu’à le convaincre de leur impuissance à gouverner, et il retrouva, après son consulat, l’ordre équestre gagné par César, et Pompée engagé dans les liens du triumvirat. La déception fut d’autant plus , amère, que la situation que Cicéron avait perdue était plus grande ; car l’ordre équestre avait ses racines dans tous les municipes de l’Italie, et Cicéron avait été nommé consul, non- seulement par les chevaliers romains i , mais par le grand parti municipal 3 , dont ils étaient les chefs.

1 In Pisonem, 3. — * De petit, cotuttlalus, s : eiptesler urdo luit*

est. — 3 Ibid., i.

11 aimait à se reporter parle souvenir vers le inunicipe d’Arpinum sa vraie patrie : il se plaisait à lui faire honneur de toute la gloire qu’il s’était acquise, et ses déceptions politiques le ramenaient toujours au berceau de sa famille, aux montagnes de son pays natal 1 . On avait reproché à son client M. Cœlius, chevalier romain de Pouzzoles, d’être fils d’un chevalier et d’avoir scandalisé dans sa jeunesse les habitants de son municipe*. « Le premier reproche, disait Ci- » céron, est déplacé devant un tribunal composé <i comme celui-ci, où je parais comme défenseur. Le a second est injuste; car jamais les habitants de Pouz- » zoles n’ont décerné plus d’honneurs à un de leurs a compatriotes demeurant dans leur ville qu’à M.Creii lius absent. C’est en son absence qu’ils l’ont n adjoint à l’ordre des décurions'. Vous ne pourriez t avoir de sa jeunesse une idée favorable s’il avait pu > déplaire à un municipe aussi important et aussi » illustre. Pour moi, c’est mon municipe qui a été » la source d’où ma réputation est sortie pour se •• répandre plus loin, et l’estime de mon pays natal » m’a recommandé comme avocat et comme homme >i politique àl’tipinion du peuple tout entier. »

Du reste, si M. Tullius eut été tenté d'oublier Arpinum, la voix ironique et insultante de la noblesse de Home le lui eût à chaque instant rappelé. Pour les patriciens il ne fut jamais qu’un étranger, un Volsque d’Arpinum.

« N’allez pas croire, disait Catilina aux sénateurs, » que moi, un patricien, dont les ancêtres ont fait

1 Ep. ail Ml., n. 13. — 1 Pru M. Cœlio, 2. — 5 Cœlius, chevalier romain, déçu l'ion de la ville de Pouzzoles, dont il était originaire, devenait par là nohle de ce municipe.

JIISTOIKE

* tant de bien à la plèbe romaine 1 , j’aie besoin de » perdre la République, tandis qu’elle aurait pour > sauveur M. Tullius, un citoyen de passage qui vit » à loyer dans la ville de Rome 2 . >

Clodius, au sénat, dans la séance du 15 mai Cl, répéta la même raillerie : « Vous avez été à Baies.... » Est-ce qu’un homme d’Arpinum a besoin d’aller » aux eaux ? 3 »

Cicéron fut piqué au vif et il fit, du discours qu'il avait prononcé à celle occasion, un pamphlet virulent 4 , où s’accuse, avec presque autant de vigueur que dans les invectives de Marius et du vieux Caton, l’antipathie de l’homme des tribus rustiques pour les mœurs raffinées et corrompues des patriciens de la ville.

« Clodius demande ce que peut faire à Baies un » homme d’Arpinum, un paysan, un campagnard?... » R n’est pas bien étonnant que nous lui paraissions ■ des rustres, nous qui ne savons pas porter de tq-

* nique à manchettes, de bonnet orné de rubans » roses. Oui, Clodius, vous avez toutes les grâces, » toutes les élégances du vrai citadin. Il vous sied de » vous parfumer comme une femme, de marcher

• comme une danseuse, de minauder, d’adoucir le

• son de votre voix, de vous passer le corps à la

• pierre ponce. »

Pourtant, six ans après, Clodius revenait à la charge et demandait à Cicéron à quelle cité il appartenait 5 . Le vieux consulaire répliqua : * A la cité qui n’a pu se passer de moi ! » Réplique imprudente qui, en

1 Salluste, Conjuration de Cal., 37; Cio., Ep. ad Alt., i. 16. —

* Salluste, Conj. de Cal., 31. — 3 Ep. ad Alt., i, 16. — * Fragm.

oralionis in P. Clodium el Curionem. — " De llarusp., resp. 8.

provoquant les murmures approbateurs des chevaliers admis à la séance, irrita les nobles, pour qui celle vanité était intolérable. Ce point faible une fois trouvé, la malice patricienne ne cessa de harceler Cicéron du même reproche. «Votre parti, dites-vous, est celui des optimates? quelle est cette nation 1 ?» ou bien encore : « Je ne puis souffrir la tyrannie de ce troisième roi étranger. » A ce mot blessant de Manlius Torquatus, Cicéron répondait par une dissertation historique et politique, qui vaut bien qu’on la transcrive, parce qu’elle caractérise la situation des hommes des municipes et de famille équestre, en face de la noblesse de Rome 2 : « Laissons de côté un instant » ma royauté ; je me demande pourquoi vous m’avez » traité d’étranger. — J’entends par là, dites-vous, » que vous êtes d’un municipe. — Je l’avoue, et » j’ajoute même de ce municipe, qui déjà, pour la » seconde fois, a envoyé un sauveur à cette ville et à » l’empire. Mais je voudrais bien savoir pourquoi ceux » qui vienuent des municipes vous paraissent des » étrangers. Personne n’a fait ce reproche au vieux » Caton, quoiqu’il eut beaucoup d’ennemis, ni à Tib. » Coruncanius, ni à M’. Curius, ni môme à notre » compatriote C. Marius, malgré le nombre de ses » envieux. Pour moi, je suis très-heureux que, vou- » lant me dire une injure, vous n’ayez pu en trouver » aucune qui ne puisse s’adresser à une très-grande » partie des citoyens. Mais, pourtant, comme j’ai de » très-bonnes raisons de vous porter intérêt, je dois » vous donner un avis que je vous supplie d’écouter. » Tout le monde ne peut pas être patricien, et si vous

1 Pro Scxlio, 41. — * Pro P. Sulla, 6 7 et 8.

» voulez ([u’on vous en parle franchement, on ne s’en » inquiète même pas. Les hommes de votre âge ne » croient pasque votre patricial doive vous faire passer i avant eux, et si vous me prenez pour un étranger,

>• moi, dont la réputation et les magistratures ont déjà > enraciné la famille dans celle ville et mis le nom » dans toutes les bouches, combien ne doivent pas » vous paraître étrangers ces compétiteurs, ces hommes -> d’élite de toute l’Italie, qui vous disputent les ma- « gistratures et prétendent égaler vos mérites. Et pre- » nez garde d’en traiter un seul d’étranger, de peur •> que les votes des étrangers ne vous accablent. •

«i Si, pourtant, juges, tous les autres étaient des » patriciens et que vous et moi dussions passer ici » pour des étrangers, ce ne serait pas à Torquatus de » relever ce défaut de naissance ; car il est lui-méme, » du côté de sa mère, d’origine municipale, d’une » très-honorable et très-noble famille , mais, enfin,

>• d'Asculum; qu’il nous démontre donc que les hommes » du Piccnum seuls ne sont pas étrangers à Rome, » ou qu’il se tienne heureux que je ne préfère pas » mon origine à la sienne. >

Ces préjugés locaux étaient aussi vivaces qu’universels chez le peuple romain ; ils étaient communs aux patriciens et aux plébéiens. Dans l’ensemble du territoire, une petite ville était d’autant plus considérée qu’elle était plus rapprochée de Rome et qu’elle jouissait plus anciennement du droit de cité romaine. De même que, dans chaque famille, la noblesse se prouvait par Je nombre des magistratures curules, chaque municipe comptait ses illustrations par les magistrats qu’il avait fait arriver aux honneurs de la grande ville. Le succès politique de Licinius Murrena

faisait époque à Lanuvium (<52 av. J. -C.), parce que, le premier, il avait apporté le consulat dans ce municipe. Son bisaïeul et son grand-père n’étaient arrivés qu’à la prélure, et son père avait obtenu le triomphe en sortant de cette charge ; mais, pour le patricien Servius Sulpicius, dont la famille, originaire de Rome, avait donné un consul avant la création du tribunat de la plèbe (498 av. J.-C.), celle noblesse des Muræna de Lanuvium était bien jeune, bien étrangère à la cité primitive. Cicéron lui disait enriant: « Si vous tenez pour établi , Sulpicius , qu’on n’est pas de bonne famille à moins d’être patricien, il n’y a plus qu’à convoquer de nouveau la plèbe séparément sur l’Aventin 1 , » Même dans le territoire rural qui entourait la ville du patriciat romain au premier siècle de la république, s’étaient formées de grandes familles plébéiennes qui, élevées aux honneurs de Rome depuis les lois de Licinius Stolon (360), partagèrent bientôt l’orgueil du patriciat. Antoine, qui appartenait à une de ces vieilles familles plébéiennes, reprochait à Octave de manquer de noblesse, parce qu’il avait pour mère une femme d’Aricie, Alla, fdle d’Atius Balbus... Or, le municipe d’Aricie avait reçu la cité romaine en même temps que Lanuvium, en 336 av. J.-C. 3 Cicéron se sentait indirectement atteint par ce reproche adressé à l’origine municipale de son jeune protégé : « Sa mère, dit Antoine, est d’Aricie. Ne semble- > rait-il pas qu’il parlât d’une femme de Traites ou » d’Ephèsc. Voyez, sénateurs, combien il nous méprise

• nous tous qui sommes sortis des municipes, c’esl-

• à-dire à peu près tout le monde ici. Combien y en

1 Pro Mitrwna, 7.

Titc-Livc,,viu, H.

HISTOIltE

« a-t-il en effet qui ne soient pas des municipes? Or » quel municipe ne méprise-t-il pas, puisqu’il dédaigne » tantccluid’Aricie,qui, parsadate,esttrés-ancien, par » son droit, fédéré, par sa situation, voisin de Rome, » par sa richesse, l’une des plus brillantes cités » municipales. De là sont venus les auteurs des lois » Voconia et Scanlinia ; de là, tant d’hommes qui ont » pris place sur la chaise curule,de notre temps ou du » temps de nos pères. Enfin 1 1’ Aride sont sortis un » grand nombre de chevaliers romains de la plus » .haute distinction. Mais si une femme d’Aricie ne » vous paraît pas un assez beau parti, pourquoi en » avez-vous pris une de Tusculum ? 1 »

A son tour, un plébéien d'une grande famille de Tusculum se croyait, au temps de Cicéron, bien au-dessus d’un citoyen romain de la petite ville d’Atina, placée derrière Arpinum, dans les montagnes des Volsques et dans un canton qui jouissait à peine depuis un siècle du droit de cité 2 . Juvcnlius Lalerensis, d’une maison de Tusculum qui se vantait d’avoir dans son «trium plusieurs images de consuls, s’indignait qu’un Cn. Plancius, simple chevalier romain d’Alina, arrivât avant lui à l’édilité. « S’il faut, disait Cicéron, que » l’échec politique de tout candidat à qui sa naissance » donnait de légitimes prétentions, entraîne la con- » damnation de celui qui l’aura emporté, il n’y a » plus aucune raison de rien solliciter du peuple; « compter les suffrages, demander par la voix des magistrats l’inspiration des Dieux, annoncer le ré- » sultat des votes, sont des formalités inutiles. Aussi- » tôt que nous aurons vu les noms des candidats qui

1 Philtppique, ni, C. — * Tite-Live, x, ch. a.

» so présentent, nous dirons : Celui-ci est d’une fa- » mille consulaire ; la famille de celui-là a donné des

• préteurs; les autres sont fils de simples chevaliers.

• Tous sont sans tache, tous sont également honora-

> blés ; mais il faut conserver les rangs ; que le fils

• des préteurs cède le pas à la race consulaire, et que » les familles des chevaliers n’entrent pas en coricur- » rence avec celles des préteurs. Dès lors, plus do par- » lis, plus de luttes, plus de liberté laissée au choix » des magistrats. Mais que serait-ce. Lalerensis, si je » plaidais ici la cause du peuple, si je vous démoni trais que Cn. Plancius n’est point arrivé à l’édilité » par des chemins tortueux, mais par la route qui a » toujours été ouverte aux hommes de famille éques-

• tre comme nous ? Pourrais-je par là ôter à votre dis- » cours ce qu’il contient d’agressif et d’injurieux, » pour vous ramener enfin au véritable point en ques- » lion et au fait que vous incriminez ? Car si Plancius » devait être au-dessous do vous, parco qu’il est fils

• d’un chevalier romain, tous vos autres compétiteurs

> étaient aussi fils de chevaliers romains. Je ne dis

• rien do plus, mais je m’étonne que votro courroux » se porte de préférence sur celui que les votes du

• peuple ont rangé le plus loin de vous. Vous oubliez » l’honorable Q. Pedius et un autre do vos rivaux

• les plus distingués que vous voyez ici, mon ami » A. Plotius 1 , et vous accusez celui qui l’a emporté

> sur eux comme si votre échec ne venait pas plutôt

> de ceux qui ont passé immédiatement avant vous.

» Mais enfin, c’est ici la première occasion que vous

' Les l’Iotii étaient des chevaliers romains de Nursia, dans la Sabine. Cie., Dr /iiiibua huit. e,l mut. u, 18. Quum scirel nemu eu m rogalum a C. Plotiu equita rvmatw nplcndulu Nurtino.

liO

» ayez eue de mettre en parallèle votre race et votre » famille avec celles de Plancius, et, il faut que je l’a- » voue, de ce côté vous avez sur lui l’avantage. Pour-

• tant cet avantage, mes compétiteurs l’avaient éga-

> lement sur moi, quand je demandai le consulat et » les autres magistratures. Prenez donc garde que cette

• origine même que vous méprisez, n’ait été pour » Plancius un titre à la faveur du peuple. Comparons » vos deux partis : Vous tenez par votre père et par » votre mère à des familles honorées du consulat.

» Doutez-vous que tous ceux qui favorisent lanoblesse,

» qui ne trouvent rien de plus beau, qui se laissent

• séduire par les images de vos ancêtres et par l’éclat » de vos noms, ne vous aient nommé édile? Pour

• moi je n’en doute pas ; mais s’il y a peu de gens qui » aiment la noblesse, est-ce notre faute? Revenons

• en effet à l’origine, à la source des deux familles.

* Vous êtes du municipe de Tusculum qui a pro-

> duit un si grand nombre de familles consulaires » (entre autres celle des Juventius), qu’on n’en trou- » verait pas autant dans tout le reste des municipes.

• Planciusestde lapréfectured’Atina, moins ancienne, «moins rapprochée de Rome que Tusculum, et dont

> les habitants ont obtenu à Rome bien moins de ma-

• gislratures. Quelle différence cela doit-il produire à » votre avis dans les candidatures? D’abord pensez-

• vous que ce soient les habitants d’Alina ou ceux de » Tusculum qui s’intéressent le plus vivement aux » succès de leurs compatriotes? Ceux d’Atina (je puis » facilement le savoir, étant leur voisin), quand ils vi- » rent le père d’un homme excellent et distingué qui » est ici, Cn. Saturninus, arriver à l’édililé et à la

• préture, témoignèrent une joie extraordinaire parce

» qu’il était le premier qui eût apporté la chaise cu- » rule, non-seulement dans sa famille, mais dans » cette préfecture. Pour les Tusculans, comme leur » municipe est rempli de consulaires (car je suis sûr » qu’ils n'y mettent aucune malveillance), je n’ai ja- » mais remarqué qu’ils fussent vivement touchés des « honneurs décernés à leurs compatriotes. C’est là « notre force, c’est le privilège de nos municipes. Que » dirai-je de mon frère et de moi? Nos succès politi- » ques ont été pour ainsi dire salués par les plaines » et les montagnes de notre pays. Entendez-vous ja- » mais un Tusculan parler avec orgueil du célèbre » M. Caton qui eut toutes les vertus à un degré émi- » nent, ou de Tib. Coruncanius, leur compatriote, ou » de tant de Fulvius? Personne n’en dit un mot; » mais dès que vous rencontrez un habitant d’Arpi- » num, il vous faut, bon gré mal gré, entendre dire » peut-être quelque chose du nous , mais certaine- » ment quelque chose de Caius Marius. Plancius a » donc eu d’abord pour lui les sympathies ardentes » des hommes de son pays. Pour vous ces sympathies » ont été ce qu’elles peuvent être dans un pays déjà » rassasié d’honneurs. Ensuite, les habitants de votre » municipe ont, il est vrai, de brillantes fortunes; mais » enfin ils sont peu nombreux, si on les compare aux » habitants d’Alina. La préfecture de Plancius est » remplie d’hommes très-respectables et l’on ne peut » citer dans toute l’Italie une préfecture plus popu- » leuse. Vous en avez la preuve, juges, dans ces -> nombreux suppliants que vous voyez ici partageant » la peine de Plancius et couverts d’habits de deuil. a Tous ces chevaliers romains, tous ces tribuns de la » solde (car nous n’avons pas voulu retenir pour ce

» procès la plèbe d’Atina qui toute entière a assisté » aux comices), n’ont-ils pas été pour la candidature » do Planciusun point d’appui et une recommanda- » tion ? Ce ne sont pas seulement les voix de la tribu # Tercntine 1 qu’ils lui apportaient, mais ils présen- » (aient autour du candidat l’aspect imposant d’une » population compacte, énergique, assidue. Puis les » rapports de bon voisinage ont dans nos municipes » une grande influence.

» Tout ce que je dis de Plancius, je lo sais par ex- » périence; nous sommes voisins d’Atina et la popu- » lation de ce voisinage est de celles que l’on estime » et que l’on aime. Elle garde les habitudes loyales de » l’ancien temps, un dévouement plein de candeur, » l’ignorance des mensonges, des faux semblants d’a- » mitié, du langage trompeur et de tout ce manège de » démonstrations perfides dont on apprend l’art à Rome » ou même dans les environs. Plancius a trouvé de » chauds partisans dans tous les hommes d’Arpinum, a dans tous ceux de Sora, deCasinuin, d’Aquinum. » Toute cette contrée si peuplée de Venafrum et d’A- « lifæ, tout notre pays d’âpres montagnes, si fidèle, a si franc, si prompt à soutenir les siens, voyait » dans le succès de Plancius un honneur pour lui- » même, un accroissement do son importance. Et » maintenant ces mêmes municipes envoient ici les » chevaliersque vous voyez, en qualité dedéputés, pour » témoigner en leur nom en faveur de Plancius. Son » danger d’aujourd’hui n’excito pas moins d’intérêt » que sa candidature d’alors; car il est plus grave

1 Coiiiji. Pru’l‘lanciv, ch. 19.

DES CHEVALIEItS ROMAINS

» d’ètre dépouillé de sa fortune que de no pas rece- » voir une dignité nouvelle.

« Si donc vos ancêtres, Laterensis, vous ont laissé » un plus brillant héritage de gloire domestique, » Flancius avait pour lui non seulement un muni-

> cipe, mais tout un pays plus zélé pour le soutenir.

• A moins que vous n’ayez trouvé de l’appui dans vos » voisins de Lavicuin, de Bovillœ ou de Gabies, mu- » nicipes où l’on trouve à peine, à présent, quelques

> personnes pour venir prendre leur part des victimes

• aux fériés latines. J’ajouterai, si vous voulez, puisque

* vous pensez que cela nuit à votre rival, que Flancius » eut pour père un publicain ; mais qui ne sait quel » puissant secours apporte à un candidat l’ordre des » publicains? C’est dans cet ordre que l’on trouve » l’élite des chevaliers romains, les citoyens qui sont

> l’ornement de la cité, le soutien de la répu-

* blique 1 * . »

Cicéron, le chef de l’aristocratie municipale des chevaliers, fut un des premiers à sentir le patriotisme italien. Pour lui, la terre natale, c’est l’Italie entière. Lorsqu’il nous raconte le supplice de Gavius, citoyen romain du municipe de Cosa J , avec quelle indignation il nous représente l’Italie qui voit mourir son enfant crucifié sur le rivage de Messine, et Gavius mesurant de ses derniers regards ce faible bras de mer qui sépare la province esclave de Verres du pays de la liberté' ! C’est sur l'Italie que Cicéron comptait pour faire condamner Verres 4 . « Je me garderai bien, dit- » il, de laisser remettre celte affaire à l’époque où

1 Pru Plaiicio, 6-9. — * Acl. il, lib. v, 06. — s Pro Cœcina, 33

et 3i ; cf. Tile-Live, xi.v, 15. — */» Ferma, aeliu priiiui, 18.

fît HISTOIRE

• cette réunion de toute. l'Italie aura quitté Home, » tandis qu’aujourd’hui elle s’y trouve rassemblée » pour les comices, pour les jeux et pour se faire ■ inscrire sur les registres des censeurs. »

C’est l’Italie dont il devait, selon l’avis de son frère Quintus, rechercher avant tout les suffrages pour arriver au consulat. Quintus lui recommande bien de ne pas négliger la faveur des hommes de la ville, des affranchis, de s’assurer des voix dans toutes les corporations urbaines, dans tous les quartiers de la cité et des faubourgs ; mais, à la brièveté de ce conseil, on voit que là n’est pas le véritable parti de Cicéron. Au contraire, il insiste sur les soins à prendre pour acquérir ou conserver la faveur de celte grande nation qui composait les tribus rustiques.

« Ayez soin d’embrasser dans votre esprit et de

• graver dans votre mémoire toute la carte politique

• de l’Italie divisée par tribus; de ne laisser de côté

• aucun municipe, aucune colonie, aucune préfec- « ture, enfin aucune localité de l’Italie 1 , et de vous

• assurer partout un appui suffisant. En^uérez-vous » aussi des hommes de chaque contrée que vous

• devez visiter, faites connaissance avec eux, recherr chez-les, encouragcz-les ; faites en sorte qu’ils vous

> secondent auprès des citoyens de leur voisinage et

• qu’ils se fassent, en quelque sorte, candidats dans

• votre intérêt. Ils désireront votre amitié s’ils voient » que vous recherchez la leur. C’est ce que vous ar-

> riverez sans peine à leur faire comprendre, en leur » tenant le langage approprié à votre objet. Les i hommes des municipes et des tribus rustiques 2 , dès

1 De petit. cuns. Cl. Philip., n, 24. — ’ Du llarusp. responsis, 26.

> que nous les connaissons de nom, se croient nos

• amis ; mais s’ils ont, de plus, l’espérance de s’as-

• surer une protection, ils ne perdent pas l’occasion •

• de la mériter. La plupart des -candidats, et surtout

• vos compétiteurs, ne les connaissent même pas 1 * .

» Vous, vous les connaissez ou vous les connaîtrez - parfaitement*. •

Devenu consul, Cicéron rencontra des ennemis dans la haute noblesse de Rome et dans la populace de la ville, conjurées avec les pâtres esclaves de l’Italie centrale elles vétérans de Sylla, sons les auspices du patricien Catilina 3 . Les amis du consul, c’étaient les chevaliers romains qui entouraient le temple de Jupiter, l’épée à la main, au moment où Cicéron prononçait la première Catilinaire, les propriétaires des colonies et des municipes qui défendaient leur fortune contre les patriciens, contre les lazzaroni de la ville, et contre les brigands de l’Apennin. La préfecture de Reate avait envoyé à Cicéron l’élite de sa jeunesse pour le défendre. Aux nones de décembre 63, les chevaliers romains qui se tinrent en armes sur la pente du Capitole pendant que le Sénat délibérait sur le sort des complices de Catilina, c’était l'élite des populations italiennes, réunie à Rome pour empêcher la populace des carrefours de délivrer les patriciens Lentulus et Céthégus. Aussi, ce grand nom de l’Italie, Cicéron le répète à chaque instant, et, dès la fin de l’an 59, lorsque Clodius se préparait à l’attaquer, Cicéron écrivait à son frère ‘ « Si Clodius me cite en

• justice, toute l’Italie accourra pour me soutenir, et

1 Ad. AU., i, 1. Cf. Plutarque, Vie de Cic., 11. — 1 De l’eliliuiie

coiixiUulus, 8 . — 1 Salluste, Cuiij. Catil., 17 et 37. — * l.eltre h, «

Quiiilux, tin.

• nous sortirons do ce procès plus glorieux qu’au- » paravant » Mais ce ne fut pas aux tribunaux que Clodius eut recours. Ce tribun élégant de la populace urbaine 1 * * , entouré de bravi et de mercenaires comme un grand seigneur italien du XVI e siècle, fit fermer les boutiques de Rome 8 , et se mit à enrôler, auprès du tribunal d’Aurélius, les ouvriers, les affranchis et les esclaves que cette grève factice livrait à sa turbulence. En vain, tous les municipes, toutes les colonies, toutes les préfectures 11 , intercédèrent en faveur de Cicéron. Les chevaliers romains, chargés de lui apporter, devant l’assemblée des tribus, ces témoignages des sympathies italiennes, furent dispersés à coups de pierre et à coups d’épée par les spadassins de Clodius 4 . Cicéron s’exila. L’Italie pourtant prit bientôt sa revanche et s’arma pour prévenir un nouveau coup de main des bandits de la ville. Une lettre écrite par le consul Lentulus à toutes les cités italiennes, convoqua à Rome, pour le mois de juillet 57 av. J.-C., tous ceux qui voudraient sauver la République. Les hommes des tribus rustiques accoururent de toutes parts. Ce n’étaient plus les boutiques de Rome qui se fermaient, c'étaient les municipes 6 , et la voix du grand peuple romain étouflait les cris soldés do la populace urbaine. En trois occasions, les sentiments de la nation se manifestèrent pour désavouer les violences commises, contre Cicéron, parla faction des tribus de la ville: d’abord, dans une assemblée tenue par Pompée, et où l’Italie entière était debout 8 ; puis, au théâtre, où l’acteur Esope

i Pro domo, 19. Palatina tua (tribut). — * Pro domo, 14 i-t 33,

fin ; ef. P ru Sextio, 15. — *Pro Sextio, 14 et 17. — *Ibid., 12. —

6 Pru domo, 33. — “ Pru Sexlio, 50.

DES CHEVALIERS ROMAINS tî7

émut tout l’auditoire par des allusions, vivement applaudies, aux malheurs de Tullius exilé 1 * ; enfin aux comices ccnturiales 8 , qui prononcèrent son rappel. A son débarquement à Brindes, il fut accueilli par une famille de chevaliers romains de celte colonie, celle de Lænius 3 , et de Brindes jusqu’à Rome, l’Italie entière sembla lui faire cortège 4 . Des préfectures, des colonies, des municipes, des députations venaient au devant de lui pour le féliciter. L’encens fumait sur sa roule comme dans les fêles consacrées aux Dieux et il fut reporté jusqu’à la ville sur les épaules de l’Italie 5 . Que l'emphase de l’orateur ait exagéré l’importance de ces démonstrations politiques, que sa personnalité vaniteuse ait fatigué de la description toujours répétée de ce retour triomphal, l’attention du Sénat et la bienveillance même de ses amis, il n’en est pas moins remarquable qu’un homme ait pu devant tout un peuple, invoquer, sans être démenti, de pareils souvenirs. Qu’importe à l’histoire que Cicéron n’ait eu ni la discrétion d’un politique ni le caractère d’un chef de parti, ni peut-être l’intelligence claire des besoins de son pays et de son temps? Son succès d’un jour n’en garde pas moins la signification qu’il lui a donnée. Il y avait dès cette époque, en face de la vieille ville des patriciens, des Sylla, des Catilina, des Clodius, une Italie plébéienne conduite par les chevaliers romains, par la bourgeoisie riche des petites villes, rivale de la bourgeoisie noble de Rome.

Les parents ", les amis de Cicéron, tous ceux qui

1 Ihid,. 55-57. — ’ Pro Sexlio, SI. — * Ibid , 63 ; cf. Mine, H.

M.. x, 72- — * In Pisonem , 21. — 3 Pmi. ml. in nen. urnliu, 15,

fin. — “G. Aculeo, qui avait épousé une tante de Cicéron, était

HISTOIHE

dirigeaient avec lui les affaires de son municipe, étaient chevaliers romains, comme on le voit par une de ses lettres écrite de Cilicie, en l’an 50 av. J.-C. 1 II prie lirutus, envoyé par César pour conduire des colonies en Gaule, d’épargner les terres sur lesquelles les anciens colons paient des rentes à la ville d’Arpinum :

« Les ressources . qui permettent aux habitants » d’Arpinum de célébrer leurs fêtes religieuses , de » réparer leurs temples et leurs édifices communaux,

» consistent dans les renies qu’ils tirent de la province » de Gaule. Pour visiter ces domaines, pour exiger

• des colons les sommes qu’ils doivent... nous avons

• envoyé, comme fondés de pouvoirs, U- Fuûdius,

» Gis de Quintus, M. Faucius, fils de Marcus, et Q.

> Mamercus, fils de Quintus, qui sont des chevaliers

• romains 2 ... Habitué à défendre les intérêts de mes » compatriotes d’Arpinum, je suis tenu celle année à

> en prendre un soin particulier. J’ai voulu que mon

• fils et mon neveu fussent édiles à Arpinum 3 avec

• M. Cæsius qui est très-lié avec moi. • M. Cæsius, comme on le voit par la lettre suivante, était le beaupère du chevalier Q. Fufidius. Fermiers des terres publiques, et en même temps administrateurs de leurs municipes, les chevaliers romains plaçaient, dans les fermes qu’ils sous-louaient à des colons, les fonds de leurs villes natales, ou ils prêtaient ces fonds aux

chevalier romain, Ve orulore, i, 43 et n. 1. C’était le père «le M. Visellius Varro, qui devint tribun des soldats et édile, Ve pror . consulat'. 17, ln Verrem, i, 28; Brûlas, 76; F.pist. ad Ail., ni. 23. — 1 Cic., AU. IHr., xm. cp. xi ; cf. ep. lvhi. — * V. pour le niuniripc d'Atella, Cic., AU Oie., xm, ep. vif, AU Cluviuin, OCt. 43 av. J.-C., cl vm, ep. ix, Ep. Cœlii, sept., 51 av. J.-C. Cf. Lpt T horia, S xiv. Eal. servi, r et. reliquiœ, Kpger, p. 216. — *V. Le.r Julùi municipalis. g vi. Kjîfjer, Lui. senti, cri. re.U: p. 304.

colons, moyennant hypothèque sur des terres, dont les colons avaient la jouissance' 1 . Les municipes devenaient ainsi de véritables compagnies de publicains.

Les chevaliers romains, dans les petites villes italiennes, ne sont pas des étrangers qui y séjournent en passant pour leurs affaires. Ils y sont nés, ils y vivent, ils en forment les administrations électives ou les députations municipales. Cn. Plancius, qui fut édile en l’an 55 av. J.-C., était un chevalier romain de la préfecture d’Alina 2 . Son père, son aïeul, son bisaïeul, tous ses ancêtres avaient été chevaliers romains et avaient tenu un rang distingué dans la même préfecture 3 . Cicéron parle aussi d’un grand nombre de chevaliers romains d’Alina 4 , d’Arpinum, de Sora, deCasinum 5 , de Venafrum, d’Aquinum , d’Allifæ, envoyés à Rome par leurs municipes, pour témoigner en faveur de son client 6 .

La région campanienneavaitdonnéà l’ordre équestre M. Sacrativir, de la colonie de Capoue 7 , un des cava-

1 Lex Thoria, Loc. cil. ; cf. Appien, G. cfr., i, ch. 10 : Die nrmisclien Kaletularienbûcher von Dr Hecht in den. Rechtg eschichtlicben Abhandlungen von Dr Asher, llefl, i, Heidel-

berg, 1868. — *Cic., Pro Plancio. vm : Hic est e præfectura Ali- 7i ali. — * Ibid., ch. 13. Cicéron dit du père de son client : Quum ait Cn. Plancius is eques romanus, ea primum vctustate equestris ortlinis, ut paler, ut avus, ul majores ejus omnes équités romani fuerint, summum in pripfectura flurentissima gradum tenuerint. — 'Ibid., ch. 8 : llujus prœfectura est plena virorum fortissimo-

rum.... quam quidem nunc multiludinem videlis... Ibi tôt équités

romani, toi tribuni œrarii (nam plebem a judicio dimisimus). . . —

5 Les Kubrii étaient des chevaliers romains de Casinum. Cic.,"

Philippique, h, 16. Cf. Verrine, in, 57; Plutarque, Vie de Gracebus, 10. — * Pro Plancio, 9 : lisdem nunc a inunicipiis adsunt équités romani publiée. — ' Capoue lut longtemps une préfecture sans administration locale élective. Elle devint colonie en 87 av. J.-C. Sylla la réduisit de nouveau au rang de préfecture. En 63 av. J.-C., Rullus essava de lui rendre son sénat de décurions.

liers les plus connus dans les légions de César *, M. Orfius d’Alella *, A, Vitellius 3 , les Vinicii du municipe de Cales *, ancêtres de M. Vinicius, auquel Velleius dédia ses histoires 5 , M. Cælius, fils d’un chevalier romain de Puteoli et décurion de ce municipe 8 . A la chevalerie romaine appartenaient aussi les Cluvii 7 et les Granii de Puteoli 8 et les Titinnii de Minturnes 9 , enfin, dans le Brutium, C. Mueius de Rhegium 10 .

Le pays des Hirpins, des Samnites, des Apuliens, des Frentans fut aussi le berceau de beaucoup de familles équestres. L’historien C. Velleius était un chevalier romain né en l’an 18 av. J.-C.» à Æculanum, chez les Hirpins 11 . Son grand-père avait tenu un rang élevé dans l’ordre équestre, puisqu’il avait été un des 360 juges choisis par Pompée 12 . Chez les Frentans, Stalius Albius Oppianicus- avait été quatuorvir à Larinum, et Cicéron l’appelle un chevalier romain

César y parvint (59 av. J.-C.,) et les membres du conventus de la préfecture de Capoue devinrent colons et décurions de la colonie. Capoue était encore une colonie au temps de l'empire. Tite- Live, xxvi, 16; Cic., De lege agraria, h, 33 et sg. \Pro Sexliu, 4, Pline, If M, m, 9. — 1 César, De betlo civili, ni, Tl. — * Cic., Ep, ad Q. fratrem, n, 14. — 3 Suétone, VUellius, 1 et 2. — 4 Tacite, Annales, vi, 15: Vinicio oppidanum genu$ : Calibus or lus paire algue av o consularibus, calera egueslri fa milia. M. Vinicius fut consul en 18 av. J.-C., P. Vinicius en l’an 2 av. J.-C., un second Vinicius en 29 ap. J.-C. — 5 Velleius, il, 96-104. Cf. De leg. agraria, h, 31. — • Cic., Pro il, Cœlio.i. — ’ Cic., Ep. ad Div., xm, 7 et 56. Pro Q. Ruscio conuedo, 14. — 8 C.csar, De bcllo civili, m, 71. Cf. Sur les Granii, Plutarque, Vie de Sylla, 37 et Marias, 35,

37, 40. Le nom de C. Cranius C. F. est au bas de la /ex Puleolana parieti faciundo. Lat. scrmonis vet. rell. selecta', de H. Egger, n° xxxii, p. 249. — • Val. Maxime, vm, 3, n° 3. Plutarque, Marins,

38. Cic., Pro Cluentio, 56. terrines, i, 49. O. Cic., De pelilione consul. h. Epist. ad Alt. y, 21 et vu. 28. — 10 llirtius. De bcllo A j ricana, 68, lin. — 11 Velleius, u, 111. Cf. Guariui, Ricercbe sulla città di Eclano, p. 94. — 18 Velleius, n, 16 et 76.

noble dans son municipe 1 * . A. CluentiusÀvitus,fils de l’homme le plus marquant du même pays, avait reçu de ses ancêtres, comme un héritage, le rang équestre et la noblesse municipale*. Les Aurii, de Larinum, appartenaient aussi à cette aristocratie des petites villes, que les anciens opposaient par le litre de domi nobiles à l’aristocratie sénatoriale de Rome 3 .

Enfin, autour de Clueulius, on voit se ranger, dans son procès, les chefs des familles amies de la sienne, venus des municipes voisins de Larinum, et Cicéron distingue parmi eux un grand nombre de chevaliers romains 4 .

< Les hommes les plus honorables de notre con- » naissance ont voulu assister en grand nombre au >. procès de Cluentius et venir lui rendre de vive voix » témoignage. Devant vous sont les plus nobles des » Frentans, les Marrucins 5 du même raDg...Vous » voyez ici les chevaliers romains de Teanum d’A- » pulie et de Lucérie... Boviamim et tout le Sara- » nium ont envoyé les témoignages les plus favora- » blés pour Cluentius et les hommes les plus eon- » sidérables et les plus nobles pour l'appuyer. Enfin » ceux qui, dans le pays de Larinum, ont la ferme des » terres publiques ou des pâturages, ceux qui font la » banque, ces hommes distingués et d’une fortune » brillante, prennent le plus vif intérêt à sa cause®. «

1 Cic., Pro Cluentio , 39. — * Ibid.., 5, ST et 69. A. Cluentius Avitus pater hujusce homo fuit non solum municipii Larinatis ex quo erat, sed regionis illius nobilitate facile principe. A . Cluen .

tins eques romanus causant dicil... Habilitaient itlam inter suos

locuntque a majoribus traditum luetur. — *Ibid., 8. Cf. Salluste,

Conj. Cal., 17 ; Tite-Live, vfii, 19. — * Cic., Pro Cluentio, 69. —

5 Tcatc était la ville (les Marrucins. — • Les decumani, les pecuarii, les negotiatores étaient presque tous chevaliers romains.

G. Rabirius était aussi un chevalier romain du pays d’Apulie 1 , comme les Lænii établis dans la colonie de Brindes 8 .

Si nous remontons de la plaine vers les monts de l’Apennin, nous rencontrons à Sulmone, chez les Pélignes, l’ancienne famille du poète Ovide, fière de ses nombreuses générations de chevaliers 3 , et à Carseoli, chez les Eques, la brillante famille équestre de M. Anneius 4 . A Corfinium, sur l’Aternus, dans cette ville du plateau des Abruzzes, dont les alliés avaient voulu faire, sous le nom d’italica, la capitale de l'Italie révoltée contre Rome, César, après le passage du ilubicon, rencontra un grand nombre de chevaliers romains et de décurions que son ennemi Domitius avait fait venir de leurs municipes 8 .

Le territoire de Picenum avait donné naissance

1 Cic., Pro C. Rabirio , 3 et tt : Quod equili romano præmium dari par fuisse!? — a Pline, H. il., x, 72. Aviaria primas insliluil M. Lienius Strabo Brundusii equeslris ordinis. Cf. Varro, De re rustica, m, 5, 8. Cic., Pro Sexlio, 63 ; Pro Plancio, 41 ; Ep. ad Div., xni. 63; Ad Allie., v, 20 et 2t. — 5 Ovide, Tristes, liv. iv, l'ieg. 10 :

Sulmo mihi palria est gelidis uberrimus undis

■ Si quid id est usque a proavis velus ordinis /livres Non modo mililiœ munere fœtus eques.

Ex Ponlo, liv. iv, eleg. 8.

Seu genus exculias équités ab origine prima Usque per innumeros inveniemur avos.

Amours, liv. m, eleg. 15.

Peligni ruris alumnus

ilanlua Virgilio gaudel, Veronu Catullo Pclignœ dwar gloria genlis ego.

* Val. Max., vu, 7 n° 2. il. Anneii'Carseolani splendidissimt equilis romani fdius. — * Cæsar, De belto civili, i, 23.

aux familles équestres de Q. Sosius 1 , de Labienus 2 et des Pompées 3 . Q. Pompeius, consul en 141 av. J.-C., était encore de son temps un homme nouveau 4 . Le grand Pompée, dans toute la première partie de sa carrière, ne fut qu’un simple chevalier. La colonie 5 * de Spolète. en Ombrie, avait envoyé à Rome deux chevaliers romains célèbres par leur éloquence, les frères Cominii 0 , et la colonie de Pisaure, sur l’ancien territoire Sénon, le chevalier T. Attius, accusateur de Cluenlius 7 . Mevania ou Hispellum, au centre de l’Ombrie, avait vu naître le poète Properce, un des ancêtres de Passienus Paulus 8 . Interamna, sur le Nar, comptait au nombre de ses familles équestres, celle de C. Cassinius Schola 8 , et peut-être celle de l’historien Tacite 10 .

La Gaule Cisalpine ne faisait pas encore partie de l’Italie au temps de César. Elle peut être considérée comme la province le plus anciennement et le plus complètement assimilée à l’Italie par la concession du • droit de cité. Là vivait, à Ravenne, le chevalier romain

1 Cic., De Xnl. Deorum, ni, 30 : Q. Sosius splendidus eqties ro-

nianus ex agro Piceno. — * Cic., Pro C. Rabirio perduel. reo, 8 : Quid pafer (tu us, Labieue )? quicum ? qùid prupinqui vestri équités romani? Quid? Omnis prœfectura, regio, vicinitas vestra ? Quid ager Picenvs universus utrum tribunitium furorem an c onsulureui auctoritatem seculus est? — s Velleius, 11 , 21 et 29. — * Cic , Pro M. Fonteio, 10, et Pro Murœna, 7. — 1 Tacite, Ann.,

iv, 31. — 6 Cic., Pro Cluentio, 36; Brutus, 78; Or. prior in C.

Cornelium , IVagm. %. Asconius, Argum. in h, orationem. — ’ Cic.,

Brutus, 78 . — • Pline le jeune, vi, epist. 15. Cf. Properce, i, eleg.

21 et 22. iv, eleg. I. — 9 Cic., Pro Milone, 17 : Dix il C. Cassinius cognonwnto Schola Interarnnas. Aseon., Argum. or. pro Milone:

Eranl prælerea cum Clodio très comités ejus ex quibus eques

romanus unus C. Cassinius Schola. — 10 Pline, H. M., vu, 17.

Vopiscus, Vie de Florien, 2; Angeloui, Uisl. di Terni, Roma, 1616,

P. Cæsius, né chez un peuple gaulois fédéré, et dont le père du grand Pompée avait fait un citoyen de Rome 1 . On peut citer encore parmi les chevaliers romains de ce pays Cisalpin, qui conserva longtemps la simplicité et la rusticité de l’ancien temps 8 , Corellius, d’Este, qui laissa un nom célèbre parmi les agronomes 3 , C. Felginas, de Plaisance, qui fut tué devant Dyrrachium, dans la guerre de César contre Pompée 4 ; Arrianus, d’Altinum ; Minucius Acilianus, de Brescia, un des chefs de l’ordre équestre au temps .de Vespasien 5 ; Turpilius, né en Vénétie, et qui orna Vérone de peintures admirées encore au temps de Pline l’Ancien*. Enfin pour nous donner une idée de la richesse que possédait, au temps d’Auguste, Padoue, patrie de Tile-Live, ville qui appartenait à la tribu rustique Fabia 7 , Slrabon nous dit que Padoue était la seule ville italienne qui comptât sur les listes du cens, comme la ville espagnole de Gades, plus de cinq cents hommes dont la fortune était celle des chevaliers 8 . Ce mot nous fait comprendre que le cens équestre, ou des citoyens de la première classe, celui de 400,000 sesterces (86,000 francs), considéré déjà du temps de Cicéron comme représentant un bien assez médiocre 9 , était, au temps d’Auguste, possédé par des milliers de citoyens, soit en Italie, soit dans les provinces.

1 Cic., Pro Corn. Ralbo, 22. — * Pline le jeune, i, epist. 14 . — •Pline l'ancien, II. M., xvn, 26. — * Cæsar, De bello civili, in, 71. • Pline le jeune, ni. ep. 2. — • Pline l’ancien, U. M., xxxv, 7. — ’ Beauf'ort, Rep. romaine, n, p. 232. Cl. MalTei, Vcrona tl lustra ta, iv. — * Slrabon, ni, 5, Uispania, ville de Gades. Rome est exceptée. — 9 Cic., Ep. ad Dit'., ix, 13 , Ad Dolabellam. Cicéron dit de C. Suberintis et de l’ianius Heres, tous deux de Cales en Campanie : « Res familiaris alleri eorum valde exigua est, alleri vix tquestris. »

En faisant le tour des provinces des bords de la Méditerranée, nous allons rencontrer, dans chacune d’elles, des chevaliers romains qui en furent originai- , res. Cornélius Gailus, né à Fréjus, et qui devint préfet d’Egypte, Fabius Maximus, de la colonie de Narbonne, appartenaient à l’ordre équestre 1 . L’historien Trogue Pompée, qui descendait d’une famille gauloise delà tribu des Voconces, était aussi chevalier romain. Son aïeul avait reçu le droit de cité du grand Pompée pendant la guerre de Sertorius. Son oncle avait conduit des escadrons de cavalerie dans la guerre contre Mithridate. Son père avait servi dg même sous Jules César 4 . Pline cite un autre chevalier romain, Julius Viator, qui était, comme Trogue Pompée, sorti de la nation fédérée des Voconces 3 , et un Pompèius Paulinus, fils d'un chevalier romain d’Arles 4 .

En Espagne, nous avons déjà trouvé cinq cents chevaliers romains à Gades. Plusieurs Espagnols, membres de l’ordre équestre, sont nommés par Oppius dans le récit de la guerre d’Espagne. Ce sont : Q. Pompèius Niger, d’Ilalica (Séville la vieille), A. Boebius, C. Flavius, A. Trebcliius, d’Asla Regia (Xérès*). Enfin Tacite fait dire à Sénèque, originaire de Cordoue, qu’il était issu d’une famille de chevaliers de la province®.

* Porphyrion, Scholie sur Horace, 1 , sat. I, v. 14. — * Justin, xliii, 5, lin. — 5 Pline, H. vu, 18 : Scinius equitem romanum JuliitM Vialorem e Voconliorum ijenle ftederala in scneclule caruisse polit. — * Ibid., xwui, 50. — * Oppius, De bello llispatiiensi, 25 et 26. (J. Pompèius Niger eques romanus Ilalicensis... Hoc die A. Birhius et C. Flavius et A. Trebellius équités romani Astenses nrgento propc lecti équités ad Cwsarem transfugertint. — ” Tacite, Annales, xiv, 53. Ego equestri et prorinciali loco or lus.

En Afriqae, nous trouvons mentionné un chevalier romain de la colonie de Sabrata 1 * . « L'empereur 3rpm time Sévère, dit Spartien*, était originaire d’Afri- » que. Sa patrie fut Leptis, son père, Geta, ses ari- » cétres, des chevaliers romains avant que le droit de » cité fût donné à tous. » Ces dernières paroles font allusion â l’édit de Caracaila. de l’an 222 ap. J. C. Hiles prouvent qu’à Leptis, comme dans presque toutes les villes de l’empire romain, les familles riches qui avaient le cens équestre, obtinrent le droit de cité romaine plus tôt que les autres classes de la population. L’historien Josèphe parle de chevaliers romains de race juive 3 * , et Juvénal de chevaliers Bithyniens do race grecque*. La Grèce avait fourni des membres à l’ordre équestre dès le premier siècle de l’empire. Car l’empereur Claude raya de la liste des juges, un chevalier d’origine grecque, parce qu’il savait mal la langue latine 5 . Enfin la Germanie elle-même eut ses chevaliers romains. Arminius, fils de Sigimer, ce chef des Chérusques qui fit massacrer les trois légions de Varus, s’était fait nommer citoyen de Home, peut-être pour mieux la surprendre, et Velleius* nous dit que par le droit de cité, il avait aussi acquis celui de figurer au rang des chevaliers. C’est

1 Suétone, 1’*» de Yespasien. 3. — ’ Spartien, Vie de Seplime Se 1 ère. ■ : Secerus Africa oriuinlus imperium ablinuii: cui eicilas

Leptis, pater Gela, majores équités romani aille civilalem omni-

bus datant. — * Josèphe, De bello Judaïco, u, U, 9. Cf. Marquant). Historiir eq. rom., iv, I. — * Juvénal, Sal. vu, v. 16. C’est le scholiastc qui dit ; Chevaliers bitlivnieus. ce sont des Grecs devenus chevaliers romains. V. Rosini, Aniiquitalum rom.

eorp. t, 17, p. 73; édit. d'Amsterdam, 1713. — * Suétone, Vie de

Claude. 16. — * Velleius. u, US : Jure eiiam datons romaine jus squestru conséquent qradus.

que le droit de cité était seul l’objet d’une concession, et que la dignité équestre s'y ajoutait d’elle-méme comme une conséquence de la fortune du nouveau citoyen.

Celle énumération, nécessairement incomplète, met hors de doute deux faits, dont l’un avait été déjà établi par les textes des auteurs anciens, et par l’histoire économique de Rome : l’identité de l’ordre équestre, avec la première classe des citoyens romains, et l’origine municipale de la plupart des chevaliers. Un ordre composé de tant d’éléments divers, devait offrir entre ses différentes parties, des contrastes frappants et, dans sou ensemble, s’opposer nettement à la vieille aristocratie de la ville dominante. Pour bien saisir ces différences dans ce qu’elles eurent de plus original, revenons de la forêt de Teutberg, patrie du chevalier romain Arminius, dans les pays de l’Italie les plus voisins de Rome.

Deux peuples, séparés seulement par le Tibre, mais de mœurs bien différentes, les Etrusques etlesSabins, avaient fait entrer leur aristocratie dans la première classe des citoyens de Rome. Les fastueux descendants des Lucumons, et ceux des plus riches cultivateurs des environs de Cures et de Réale étaient devenus chevaliers romains. En Etrurie, nous trouvons des chevaliers romains à Fésules 1 , à Pérouse 2 , à Florence 3 . Le même rang appartenait aux Salvii de Ferenlinum 1 , ancêtres de l’empereur Othon, et aux familles de Cæcina 5 , et du poète A. Persius de Vola-

‘Gori, Inscriptions étrusques, ni, 161. T. Verrius Plaçais est le nom d’un chevalier de Fésules. — * Pline, II. M., xxvi, 3. — ’Orelli, Inscr. lat., n“ 37,13. — ‘Suétone, Vie d'Olhon, 1 et 2. — * Pline,//, il., x,31. Cœcina Volatcrrunus equeslris ordinis; cf.Cic.,

niSTOUlE

terra 1 . Le père d’Othon avait été proconsul, son grand-père préteur, son bisaïeul simple chevalier. Séjan s , delà famille équestre des Séii de Vulsinies 3 , Mécène 4 , dont les ancêtres, les Cilnii, avaient régné dans Arrelium, ne voulurent jamais porter d’autre titre que celui de chevaliers ronu.us 5 .

Non loin de l’Etrurie, mais dans les montagnes de l’Apennin, et dans la ville Sabine d’Amilernum, l’hislorien Salluste était né d'une famille équestre 8 . Mais quelle différence entre Mécène et Salluste pour la manière de parler et d’écrire! Auguste appelait en riant son élégant favorfla perle d’Etrurie, le joli saphir d’Arretium 7 , parce qu’il avait adopté une mise recherchée et un langage précieux. Au contraire, Sallusle croyait devoir à la réputation de sévérité des Sabins, ses ancêtres, de déclamer contre la corruption des mœurs et d’imiter les archaïsmes de Caton le censeur. Les ouvrages de Salluste sont écrits dans le style sabin. Si la vie du chevalier d’Amilernum n’était pas plus austère que celle du chevalier étrusque, tous deux ils restaient fidèles à leur origine, du moins dans leur langage, et se plaisaient à y marquer le caractère et l’empreinte de la^couleur locale de leur pays.

C’est dans la Sabine, non loin des fermes de Curius Dcnlalus et du municipe d’où il était sorti 8 , que

Pro A. Cirr.ina, 36 ; Episl. ad Dir.,\ I, 6, et xill, 66. 1 Suétone, Vie île Perse, i . — ‘Tacite, Annales, iv, t et 3. Il appelle Séjan mttnicipalis aduller; cl'. Vclleius, n, 127, — ' Cic., I)e llaruspic. responsis, 14; Pline, II. M., x. 27. — ‘Tacite, Annales, vi, tt. Tite-Live, x, 3. Silius Italiens, vu, 29. Cic., Pro Cluenlio , 56. — * Horace, Odes , t. Properce, ni ,eleg. 7. — " Kusébe, trad. par S. Jérôme, r* partie, an 668 de Borne. Leyde 1606, p. 40. Cf. Tacite, Annales, ni, 30. Cic.., Ep. ad Dit}., n, 17; Ad Ail., xi, 2. — 7 Macrobe, Saturnales, u. — 8 Cic. , Pro Muræna, 8 ; Pro Sulla,

les propriétaires, appartenant à Tordre équestre, conservèrent le plus longtemps les vieilles habitudes des tribus rustiques. Le grand chef plébéien C. Serlorius était un Sabin de Nursia, qui servit comme simple chevalier romain dans l’armée de Cæpion et perdit son cheval à la bataille des bords du Rhône, en 105 av. J.-C. Devenu tribun des soldats dans l’armée de Didius en Espagne, puis questeur dans la Gaule cispadane, il allait par le tribunal de la plèbe s’élever audessus du rang équestre, lorsque l’inimitié de Syila contre les hommes nouveaux le fil échouer dans celte candidature 1 . Ligarius était aussi Sabin et Cicéron, implorant pour lui la clémence de César, disait 7 * 9 :

« Je puis mettre devant vos yeux les plus honnêtes » gens de la Sabine. Voici le pays Sabin tout entier. » C’est l’élite de l’Italie, la force solide de la Républi- » que 3 . Voyez la tristesse de tant d’hommes considé- » râbles et les larmes de T. Brocchus. Regardez toute » la maison des Brocchi, L. Marcius, C. Cæselius 4 , » L. Corfidius 5 , tous ces chevaliers romains sont ici » en deuil. » Les Corfidii étaient alliés à la famille du polygraphe M. Terenlius Varron, né à Reatedans la

7 : Scire pervelim quamobrem qui ex tnunicipiis reniant peregrini libi esse videanlur. Nemo enim istuc M'. Curia objecit unquam; cf. De Senectule, 16; Ep. ad Atticum, iv, 15. — ‘ I’luinrque, Vie de Serlorius , 2 et 3. — * Cic., Pro Ligario, 11. — 5 Robur Italiæ. Cic., De Finibus, î, 3, cite les vers de Lucilius :

Grœcum te, Albuti, quam Romanum atque Sabinuin Municipal! Punti, Titii, Anni centurionum Maluisti dici,

— * Sur le chevalier romain C. Cæsetius, el sur son fils, qui fut tribun de la plèbe, Val. Maxime, v, 7, n°2; cf. Velleius, u, 68; Cic., Philippines, ni, 10, cl xm, 15. — ‘Sur les Corfidii, chevaliers romains, parents de Varron, Pline, vu, 53.

liO

nisTomi?

Sabine 1 et qui, sorti comme Caton du pays des laboureurs, avait comme lui écrit un traité d’agriculture. La préfecture de Réale avait envoyé à Cicéron l’élite de sa jeunesse pour le défendre contre Catilina 8 , et on les retrouve parmi ces chevaliers romains qui, pendant la délibération du sénat, le jour des Nones de décembre, occupèrent en armes la pente du Capitole 3 . De Réate sortit aussi Flavius Yespasien qui, au milieu de la corruption de l’empire, resta comme un témoin et un modèle des vertus des anciens Sabins. La famille des Flavii de Réate était déjà parvenue à la fortunées citoyens de la première classe, au temps de Sabinus qui fut publicain, fermier de l’impôt duqua rautième et banquier chez les Helvètes 4 . Sabinus fut assez riche pour épouser Yespasia Polla, fdle de Vespasius Pollion de Nursia, qui était chevalier romain, puisqu’il avait été tribun des soldats 5 . Les fils nés de ce mariage furent un second Sabinus et Yespasien. Ils n’échangèrent pas sans regret la bande étroite de pourpre dont se contentaient les simples chevaliers 6 , pour le laticlave réservé aux jeunes gens qui se destinaient à la carrière dangereuse des honneurs. Après les folles splendeurs -du règne de Néron, de ce dilettante sans cœur, qui poussa jusqu’à la démence la passion naturelle des patriciens pour le luxe et les arts’, on vit arriver à l’empire l’honnête plébéien du

'Sidoine Apollinaire, vi, epitl. 32; Syrainaquc, ix, epist, 32 ; cf. Schneider, Préface de l’édition des Scriplores rei agrarim. — • Caiitinaires, m, 2, fin. — s Cie., Pust redilum in Sen.oralio, 5. Cf. Pru Sextio, 12. Suétone, Vie de César, 14. — 4 Suétone, Vie de Vespasien, 1 et 2. — 1 Deux passages de César, Dr bello gallico, m, 7 et 10 et De bellu cicili, i, 77, montrent que les tribuns des soldais étaient chevaliers romains. — 6 Pline, //. 31., ix, 60: Purpura distingua ub équité curiam. — 1 Les Domitii, vieille

DES CHEVALIERS ROMAINS Ul

bourg de Pbalacrine, qui préférait l’odeur de l’ail à celui des parfums, le chevalier sabin, peu amateur de poésie, qui deux fois au théâtre avait osé s’endormir en face de Néron qui déclamait. Vespasien entra dans le palais des Césars avec le sans façon d’un ad* ministraleur et l’aplomb d’un robuste soldat 1 . A la fois rude et sensé, superstitieux et railleur, économe et brave comme Caton l’ancien, comme lui résolu à employer le pouvoir au bien public, et disposé à faire de sa vertu une épigramme contre ses prédécesseurs, ij était en tout l’image fidèle de la classe des publicains d’où il était sorti. Entre Néron et Vespasien, on retrouve le même contraste qu’entre Sylla et Marins, entre les Scipions et Caton. C'est un des derniers exemples qui manifestent la profonde dualité de l’ancienne Home, et l’opposition d’esprit et de mœurs entre la noblesse patricienne de la ville et la noblesse équestre des tribus rustiques.

Les mêmes distinctions que l’histoire politique traçait entre les diverses zones du territoire romain, le goût littéraire les retrouvait entre les différentes familles de mots et de locutions, dont se composait le vocabulaire. Asinius Pollion, peut-être pour faire oublier qu’il était d’abord un chevalier romain, originaire de Réate 2 , affectait le dédain pour tout ce qui portait la moindre trace du ton provincial 3 . Il s’était fait faire à l’imitation des Atii d’Aricie une généalogie troyenne, consacrée par un vers de l’auteur de l’Enéide 4

famille de noblesse plébéienne, fui élevée au patriciat par Claude. Tite-Live, vm, 17. Suétone, Vie de Néron, 1. — 1 Suétone, Vie de Vespasien, 20 : Slatura fuit quadrilla compactis firmisytte membris. — * Thorbecke, Vie d'Asinius Pollion, Leyde, 1820. — * Cic., Brulus, 69 : Oppidanuin gcnus dicendi. — ‘ Enéide, v, vers 562 et suivants.

us

et, fier de celte noblesse imaginaire, il se croyait en droit de décider que le style de Tite-Live sentait le Padouan 1 * ; il trouvait à redire aux phrases de l’orateur d’Arpinum. Il relevait des impropriétés d’expression dans l’historien d’Àmiterne*. Mais il daignait se plaire aux chants du poète de Mantoue, quoique sa muse lui parût un peu rustique 3 .

Un siècle après, le bon Quintilien cherche à s’expliquer les délicatesses littéraires du favori d’Auguste. Il ne comprend guère non plus pourquoi Lucilius avait reproché à Vectius de parler le patois des Sabins, des Toscans, et des Préneslins 4 . Il recommande à ses disciples de faire en sorte que tous leurs mots, que leur prononciation même rappellent l’homme élevé dans la ville de Rome, pour que leur style soit franchement romain et ne paraisse pas admis seulement par faveur au droit de bourgeoisie 5 . Mais ce précepte n’est plus pour celui qui le donne qu’une tradition de l’école. Quintilien avoue, qu’il ne saisit pas bien lui-même la valeur des nuances qu’il conseille d’observer et qu’à ses yeux, tout ce qui est Italien est Romain 6 .

Les Romains de la ville n’en conservaient pas moins, comme une dernière trace des distinctions effacées, l’urbanité 7 dans le parler et dans l’accent, et Cicéron félicitait le patricien Papirius Pœtus, d’avoir gardé le secret de cette grâce aimable, qui n’appartenait qu’aux

1 Quintilien, Inst, or., i, S, med. n° 56. — * Aulu-Oellc, x, 26.

s Virgile, ecloga, i, v. 83. — ‘Festus, s. v. Tongere, mot pré-

ncstin, synonyme de iwseere. — * Quintilien, Institut, or., vin,

1, n° 3. — ■ Ibid., i, 5, n° 56. — ’ On avait fait des traités sur

l'urbanité, üomitius Marsus en avait donné une définition très-

longue et probablement incomplète, accompagnée d’exemples.

Quiutil., Instit. or., vi, n° 104.

vieilles familles romaines do la ville *. « La grâce de » votre langage me ravit, parce que j’y sens cette

> politesse romaine, partout ailleurs obscurcie ou par

> la rouille latine ou par le flot troublé de tant » d’étrangers mêlés à notre ville, enfin par l’invasion

> des nations transalpines et portant les braies, qui • n’ont plus rien laissé à notre langue de son ancien » charme 2 . »

Les patriciens et même les plébéiens d’ancienne noblesse, dont les familles étaient depuis deux ou trois siècles établies dans Rome, possédaient l’urbanité naturelle, qui, semblable à un vin sans mélange, gardait chez eux comme le goût du terroir 3 . Ils n’admettaient guère que les nouveaux venus des municipes, les hôtes de la ville ( inquilini ), parvinssent à force d’esprit à imiter cette exquise simplicité. Si à Rome, le patricien se piquait d’urbanité, le plébéien de la campagne, le chevalier né dans un municipe, affectait souvent une sorte de rudesse qui était comme le fier aveu de son origine. Marius ne croyait pas, comme le patricien Paul-Emile 4 , que celui qui pouvait gagner une bataille dût aussi savoir ordonner un festin. Le luxe de l’esprit lui semblait d’ailleurs aussi indigne d’un Romain que le luxe de la table ou de la toilette. Caton pensait de même, ou peut-être, en homme avisé, avait-il calculé ce que ses façons de campagnard et sa verve de causticité villageoise pouvaient lui

' Cic., Ep. ad Oiv., ix, 15; Ad Pcelum, oct., 46 av. J.-C.; et. De oralurc, ui. Il et 12. — * Allusion à l'introiluclion des Gaulois dans le Sénat par César. — 3 Urbanilas *>r^8uv, Cic., Ad Allie., vu, ep. 2;cf. l'expression de Pline, Vinum indigena. — 4 Paul Emile visita la Grèce en touriste après l'avoir vaincue. Plutarque, Paul Emile, 28.

gagner de suffrages. Il était bon, aux jours des élections, d’avoir le parler âpre et rude des gens de la campagne. Tout candidat habile, s’il n’était pas patricien, se targuait alors de rusticité, pour plaire aux paysans de la plèbe, comme chez nous en 1848, on eût volontiers mis une blouse par-dessus son habit, pour être populaire parmi les ouvriers 1 * . Si le patricien Sulpicius Gallus avait, dès le temps de la bataille de Pydna, su annoncer et expliquer aux soldats une éclipse de lune 8 , les plébéiens n’en faisaient pas moins profession, un siècle et demi après lui, de mépriser l’astronomie et toutes les sciences de la Grèce vaincue 3 . Etre savant ou passionné pour les arts, leur semblait un goût frivole, peu convenable à la gravité d’un père de famille. Aussi comme Cicéron sait faire l ignorant, comme il couvre sa raillerie d’un faux air de prud’hommie plébéienne, lorsqu’il énumère les statues dérobées par Verrès I Eût-il été décent qu’un compatriote de Marius se donnât pour un connaisseur en ces sortes de choses 4 * * * ?

« Dans la maison d’Heius de Messine, il y avait » un sanctuaire où l’on voyait quatre statues très- » belles, chefs-d’œuvre très-célèbres et qui pouvaient » charmer, non-seulement un homme de goût, un » amateur comme Verrès, mais le premier venu d’cn- » tre nous, qu’il appelle des idiots. L’une était un

1 « Dans les premiers jours de la Révolution de 1848, le nom

» d’ouvrier avait été une soile de distinction aristocratique dont

» on se parait à l’envi. » E. Levasseur, Histoire des classes ou-

vrières en France, liv. v, 4, t. i, 248. — 1 Tite-Live, xliv, 47.—

* Virgile, Enéide, vi, vers 846 et suivants. Le poêle exprime dans

ces beaux vers un sentiment exclusivement plébéien. — * Cic.,

In Verrem, act. il, lib. iv, 60 : « Mirandum in inodum Grœci re-

bus istis quas nos contemnimus, delectanlur . »

DES CHEVALIEH9 ROMAINS

» Cupidon, un marbre de Praxitèle (car en faisant » l’enquête contre Verrès, j’ai appris aussi les noms » des artistes) ; en face s’élevait une statue d’IIercule, » un bronze admirable : on disait qu’il était de » Myron. C’est bien de Myron, n’est-ce pas ?... oui » de Myron. 11 y avait encore deux statues assez » petites, mais d’une grâce exquise. On les appelait » les Canéphores. Mais comment donc s’appelait l’ar- » liste? son nom m’échappe... Polyclète,dites-vous?.. » merci... c’est Polyclète qu'on le nommait l * . »

Quand Cicéron tournait en ridicule les prétentions de Verrès, il était sénateur et personne ne se serait avisé de croire à son dédain pour les arts de la Grèce ni àsa naïveté plébéienne. Mais dix ans auparavant, lorsqu’il était encore tout nouvellement arrivé de son village, il avait exprimé avec la vigueur d’une conviction juvénile, l’antipalbie qu’inspirait aux populations des tribus rustiques la brillante corruption de Rome :

« C’est dans la ville que naissent les goûts du luxe. » Le luxe engendre nécessairement la cupidité, et la « cupidité pousse l’homme à tout oser. Telle est la » cause de tous les crimes, de toutes les mauvaises » actions. Au contraire la vie de l’homme de la cam- » pagne, que vous trouvez grossière, est une école h d’économie, de travail, de probité 4 ... Les chefs de » maison qui ont des enfants, surtout ceux du même » ordre 3 que Roscius, qui sont des muuicipes de

1 Cic., Ibid., aet. u, lib. iv, 2 et S. — 1 l'ru Sex. ttuscio Ame-

rino, ch. 27. — 5 Ibid., 15. Pra-scrlim humilies il lins urdiuis ex

municipiis rus Hennis. Cicéron désigne par là l'ordre équestre auquel appartenait Roscius d'Aiuérie. Mais il omet volontairement

le mot equeslris, parce que le nom des chuvalicrs n'cùt pas été

» la campagne, s’estiment fort heureux que leurs fils » s’occupent de leurs intérêts domestiques et mettent » leurs soins à faire valoir leurs terres. 11 ne me » serait pas difficile de vous en citer par leurs noms » un grand nombre qui font le plus grand cas de leurs » enfants et qui désirent les voir s’appliquer à l’agri- » culture, et, sans chercher bien loin, je les trouve- » rais parmi les hommes de ma tribu et parmi mes » voisins '. »

Les chevaliers * romains des municipes de la campagne, comme Sex. Roscius d’Amérie, ou comme les voisins de Cicéron à Arpinum dans la tribu Cornelia, n’étaient pas du reste de lourds et pauvres campagnards réduits à vivre du travail de leurs mains. Roscius d’Amérie avait, sur les bords du Tibre, treize fermes estimées six millions de sesterces ( 1 ,290, 000 f. } c’est-à-dire quinze fois autant de bien qu’il en fallait pour être chevalier romain. On peut comparer celte noblesse équestre des tribus rustiques à la classe des francs tenanciers, à cette bourgeoisie de campagne des comtés orientaux de l’Angleterre où Cromwell leva ses escadrons de côtes de fer 2 . Les mêmes occupations agricoles avaient formé dans deux pays si différents du reste, et à des siècles d’intervalle, deux races d’hommes à peu près semblables. Les chevaliers des

favorablement accueilli par les juges dans un temps où l’ordre équestre venait d'élre exclu des tribunaux par Sylla. Amérie eut ses familles équestres. Itosin, dans ses Antii/uHés romaines (Amsterdam, !7i3), reproduit la description des xiv régions de Rome parOnuphre l’anvini, qui résume celles de Sextus Rufus et de P. Victor. A la tin de la vm 0 région (p. 39) il marque : Domtts M . Valerii Amenai et/uilis romani. — 1 Ibid., cb. 16. — ’ Guiiot, Histoire de Charles 1", 6° édition, i, p. 127, 131 et 4U9, et en tête de ce tome, Discours sur la Révolution d'Angleterre, 11-16.

municipes romains, comure les yeomen des comtés de Norfolk et de Cambridge, étaient attachés à la religion et à la loi, sévères dans leurs mœurs, durs à la fatigue, solides dans les combats, confiants dans leur droit et dans leur force, ûpres au gain, peu amis des arts, dédaigneux du luxe, mais admirateurs de la richesse qu’ils regardaient comme un gage d’indépendance et comme un signe d’énergie. Entre les chevaliers romains et les nobles de Rome, la querelle n’était nullement une lutte de races, puisque les hommes des deux partis étaient pour la plupart de sang latin ou italien. Elle était pourtant plus qu’un simple conflit d’intérêts politiques. Entre eux, comme entre les rigides Indépendants et les élégants compagnons de Charles 1" et de Monlrose, il y avait incompatibilité d’humeur, opposition de goûts et de caractères, hostilité naturelle. Les chevaliers des campagnes italiennes et les nobles de la ville de Rome différaient tant parles idées et par les sentiments, par les habitudes et par les manières, que, dès le premier abord, ils devaient 6e trouver mutuellement ridicules et odieux, et, bientôt après, s’attaquer comme ennemis.

HS

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