‹ Histoire des classes ouvrieres et des classes bourgeoisesChapitre 114 sur 166 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

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contient des données certaines et précieuses sur l’état du paupérisme en Italie vers la fin du quatrième siècle. Ainsi , on voit que la plupart des mendiants accourus à Rome étaient ou des esclaves fugitifs , ou des serfs que la culture des terres ne pouvait pas nourrir (i). Ils se précipitaient vers Rome, qui était alors la plus grande ville du monde , et dans laquelle ils pouvaient se dérober mieux que partout ailleurs à la poursuite de leurs maîtres. Valentinien excite les habitants de Rome à lui signaler ces mendiants, et ordonne d’examiner rigoureusement s’ils sont valides; il adjuge les esclaves à ceux qui les ont dénoncés, et quant à ceux qui étaient serfs de la glèbe, il les donne pareillement et au même titre à ceux qui les avaient découverts , sauf le recours de leur seigneur contre celui qui leur avait conseillé ou facilité la fuite ( 2 ). Justinien reproduisit à peu près la loi de Valentinien, dans la novelle 80, avec cette différence néanmoins , qu’il condamna aux travaux publics tous les mendiants valides (5).

Toute cette grande multiplication des mendiants se

(1) Eorum qtiidem, qiios tenet condilio servilis, prodilor .sludiosiis et diligens dominiiim conseqnalur . . . (Cod. Theod-, lib. XIV, til. xviii, leg. 1.)

(2) Salvâ duminis aclione in eos, qui vel latebram fortè fugilivis, vel mendicilalis subeundæconsiliumpræslileriiil. {Ibid.)

(3) ... Tradere ciliiis eos operum publicorum atlinel artificibus, ad niinisterium, et præposilis panificanlium stationum, et horlos operantibiis, aliisque diversis artibus. (Authent. collai., VI, lit. ix, noveli. 80.)

LES MENDI.VNTS. SOS

fil du U’oisième au cinquième siècle. Il semble qu’ils avaient pris à la lettre la qualité que saint Jérôme avait donnée aux chrétiens en les appelant , dans son épître vingt-sixième à Pammachius, les subordonnés et les candidats des pauvres (i). Le fait historique et social dominant , pendant le quatrième siècle, c’est donc la multiplication exagérée des prolétaires , et , après de nombreux tâtonnements faits sans profit , la création et l’organisation d’un grand système de charité publique pour subvenir aux besoins des pauvres , pour recueillir les vieillard.<v lesinfirmeset les enfants abandonnés. Ce système de prévoyance , qui n’a fait que se développer par la suite des siècles , et qui est encore le seul palliatif mis en usage par les sociétés modernes pour guérir, ou plutôt pour bander les plaies de la civilisation , fut créé par le christianisme.

En voyant qup l’antiquité , en quatre mille ans de durée , n’avait pas émancipé assez d’esclaves pour produire une masse considérable de prolétaires, et qu’en quatre siècles le christianisme les avait tellement multipliés , que la société régulière en était encombrée et inquiétée, on serait tenté de croire que le christianisme fit main basse sûr l’esclavage , et que, contrairement à ce que nous disions plus haut , il procéda par de grands essais d’affranchissement systématique ; ce serait pourtant là une erreur. En général , le christianisme ne toucha pas aux lois positives de la

(1) Paiipcrum munerarios , egenliuiu candidalos . . . (D. Hieron. epist. ad Pararaach. xxvi.)

CnAPITHE XV.

société au milieu de laquelle il se produisit ; il laissa à César ce qui appartenait à César. Saint Paul écrivit aux esclaves d’Éphèse que la religion nouvelle ne changeait rien à leurs devoirs (i) ; seulement , à côté du monde moral ancien, le christianisme produisit un monde moral nouveau, dans lequel il admit tous ceux qui voulurent en accepter les conditions. Ce fut par cette puissance attractive que le christianisme fit venir à lui successivement tous les membres de la société païenne , et la magnifique application qu’il donna à ses idées de fraternité , de charité et d’amour, fut la cause principale qui détermina indirectement tant d’émancU pations, et qui créa tant de prolétaires.

Dans la société païenne, peu d’esclaves désiraient devenir libres, et la raison en est assez simple : esclaves, ils avaient chez leurs maîtres les nécessités

(1) On dit généralement que le christianisme a aboli l’es clavage, et cela est vrai dans ce sens, qu’il a fait de la liberté un bien désiral)le pour les esclaves, et de la dignité bumaiiie un dogme respectable pour les maîtres; mais il serait tout à fait faux de penser que le christianisme eût jamais prêché contre la légitimité de l’esclavage, et excité les esclaves à s’en affrancliir violemment. Les passages suivants de saint Paul résument fidèlement la doctrine du christianisme sur cette matière.

« Servi, obedile dominis carnalibus cum timoré et tremore, in simplicitate cordis veslri, sicut Christo :

IC Non ad oculum servientes, quasi hominibus placentes , sed ut servi Christi facientes volunlatem Dei ex animo.

K Cum bonâ voluntate servientes, sicut Domino et non hominibus. »

(Epist. B. Pauli ad Ephes., cap. VI, v. 5,6,7.)

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LES MENDIANTS

de toute leur vie ; ils étaient sûrs de n’avoir jamais à souffrir ni le froid , ni la faim , ni la soif , et d’être recueillis et bien traités, vieux comme jeunes, en maladie comme en santé. Libres, ils auraient eu à pourvoir non-seulement à leurs propres besoins , mais

encore à ceux de leurs femmes et de leurs enfants ;

non-seulement pendant la vigueur de l’âge , mais pendant la vieillesse et les infirmités, sans compter que, pauvres et faibles comme ils auraient été nécessairement au sortir de l’esclavage, il leur aurait fallu courir toutes les chances d’une lutte perpétuelle avec la société, lutte dans laquelle les riches et les forts succombent souvent eux-mêmes.

Mais, dans la société chrétienne, l’esclave se sen- ' tait bien autrement attiré vers la liberté. D’abord l’affranchi chrétien n’était pas repoussé par l’impitoyable préjugé de caste. Sans refuser de tenir aucun compte de la noblesse de race , le christianisme n’avait pour elle aucune préférence exagérée ; les apôtres et les pères avaient donné la main aux affranchis, et en général à tous les hommes de race roturière, que les Gentils, c’est-à-dire les nobles de l’antiquité, avaient dédaignés jusqu’alors. Saint Paul écrivait aux Romains c qu’il n’y a pas acception de personnes devant Dieu (i), > et saint Grégoire de Nazianze et saint Ambroise ont semé à pleines mains dans leurs ouvrages les railleries philosophiques du christianisme sur la

(1) Non est enira acceptio personarum apudDeum. (Episl.

B. Pauli ad Roman., cap. Il, v. II.}

CUAPITRE XV.

domination de la chair, lesquelles tombaient d’aplomb sur la noblesse, qui n’est autre chose que la tradition du pouvoir par le sang (i). Les affranchis et les fils d’affranchis, c’est-à-dire les roturiers, étaient donc bien venus parmi les chrétiens, ils pouvaient passer par tous les degrés de l’ordination cléricale , devenir diacres, prêtres, évêques, c’est -à-dire franchir l’intervalle, immense et infranchissable parmi les anciens , qui séparait l’extrême humilité de l’extrême gloire (2).

Ainsi , les esclaves chrétiens qui devenaient libres étaient sûrs de n’avoir contre eux aucune prévention morale, et d’avoir pour eux toutes les préventions religieuses; de n’être pas repoussés comme roturiers, et

(1) La guerre du christianisme contre la grentiV/ré, c’està-dire contre la noblesse parmi les païens, constitue une époque fort curieuse dans la polémique des Pères. Elle trouvera naturellement sa place dans le second volume de cet ouvrage. Nous nous hornerons à citer ici ce passage de saint Ambroise :

a Quid te jactas de nobililatis prosapia ? Soletis etcanum vestrorum origines, sicut divitum recensere; soletis et cquorum vestrorun nobilitatem, sicut consuluin prædicare. Ille ex illo paire generaliis est, et illà matre editus. Sed nihil istud currentem juvat. Non daturnobilitati palma,sed cursort. » (D. Ambros., in lib. de Nabuebè Izraelita, cap. lil.)

(2) Nous avons montré, en plusieurs endroits, quelle tache ineffaçable l’esclavage imprimait à un homme et à toute sa race, |>armi les anciens, et quel scandale ce fut dans Borne, ((uand Ventidius Bassus , qui avait été palefrenier, fut fait augure. Dans le christianisme, au contraire, la tache originelle' disparaissait complètement, et rien n’est plus ordinaire que de trouver des esclaves devenus évêques.

LES MENDIANTS

d’élre secourus comme chrétiens. Aussi se précipitèrent-ils vers la liberté , et si imprudemment , et en si grandes masses , que , devenus tout d’un coup maîtres d’eux-mêmes et responsables de leur propre bienêtre , le plus grand nombre ne tarda pas à être gagné par l’imprévoyance et par la misère , misère inouïe , misère effroyable, dont les souvenirs du quatrième siècle font une peinture pleine d'borreur.

Ce fut cette masse de prolétaires, créée par le christianisme, qui donna naissance aux établissements de charité. Le premier document relatif à leur histoire est (le l’année 315 (i). C’est une constitution de l’empereur Constantin, relative à l’Italie. Il y est dit que, pour soulager les familles pauvres , qui donnaient , qui engageaient, qui vendaient, qui exposaient ou qui tuaientles enfants, faute de pouvoir les nourrir, il leur serait accordé annuellement, sur le trésor public, des secours nécessaires pour subvenir à leur entretien. Une seconde constitution , de l’année 5!21 , facilite et favorise les legs et les donations aux églises , dont la fortune était la propriété des pauvres ( 2 ), et une troisième constitution, de l’année 522, renouvelle pour la

(1) Æreis labulis . . . scripta [>er omnes civilales llaliæ pi'oponatur lex, quæ parenlum manus à parricidio arccal... Si quis parens adferal subolem, ({uam pro pau|>eiTale educare non possil, nec in alimenlis, nec in veste iinperliendà lai'detur . . . (Cod. Theod., lib. XI, (it. xxvn, le];. 4.)

(2) Habeat unusquisque iiceutiam sanctissiinu caibolico , venerabilique concilio decedens bonorum quod optaverit relinquere. (Cod. Justin., lib. 1, til. 11 , le];. 1.)

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