CHAPITRE XVI
Le travail est comme les champs, il rend selon ce qu’on lui donne. Celui qui apporte à son œuvre le plus d’activité et d’intelligence est aussi celui qui en retire le plus de profit. L’inégalité des facultés physiques , intellectuelles et morales, produisit donc, au milieu des affranchis devenus bourgeois et membres des jurandes, des inégalités de position ; les uns prospérèrent, les autres déchurent ; les uns engendrèrent des enfants qui se trouvèrent riches, les autres engendrèrent des enfants qui se trouvèrent mendiants. Nous avons vu que le nombre des mendiants s’accrut en raison de la multiplicité des affranchissements qui se firent ; car plus le travail manuel dut nourrir de personnes, plus il en laissa sans foyer et sans pain.
Néanmoins, soit que les affranchis trouvassent dans le travail assez de ressources pour vivre , soit que l’insuffisance du travail les contraignît à la mendicité, on peut dire que les races esclaves fournirent deux grandes classes d’hommes résignés à leur condition respective; les bourgeois travailleurs et les mendiants. Les uns et les autres, bornés à leur position d’hommes affranchis, heureux ou malheureux, ne songèrent pas à porter leurs yeux plus haut ou plus loin ; bien travailler ou bien mendier, voilà la principale tâche de chaque jour qu’ils s’imposèrent. Du reste, quant aux supériorités de toute nature que les races nobles faisaient peser sur eux, supériorité d’intelligence, de grâce ou de commandement, ils les virent sans les envier, tant elles étaient élevées, ou les acceptèrent sans les haïr, tant elles étaient redoutables.
LES ESCLAVES LETTHÉS. 513
Eh bien ! du sein de ces mêmes races esclaves il sortit des hommes au cœur noble ou audacieux, pour qui rien dans le monde ne parut trop haut ou trop grand ; qui trouvèrent leurs chaînes assez légères pour les porter sans fatigue ou pour les briser sans efforts ; qui se sentirent ou qui se crurent une nature au-dessus de la nature de leurs frères, et qui ne voulurent pas accepter le rang où Dieu les avait placés ; qui, en voyant l’autorité que donnaient dans l'univers l’intelligence, la grâce ou la force , se dirent qu’eux aussi ils deviendraient intelligents, gracieux ou forts, et qui, mettant en oubli l’humilité de leur origine , s’anoblirent d’euxniéraesparune croyance profonde en leurprédestination.
C’est ainsi qu’il sortit , parmi les anciens , du milieu des esclaves, des légions de poètes, de courtisanes et de bandits ; poètes illustres comme Térence, courtisanes belles comme Âspasie , bandits redoutables comme Spartacus ; les uns et les autres produits par cette fierté morale dont nous parlions tout à l'heure ; triple protestation d’âmes fortes ou orgueilleuses qui semblaient dire à Dieu qu’il s’était trompé, et qui, soumises aux races nobles par la fatalité de la naissance, se les soumettaient par l’esprit, par la beauté ou par la terreur.
La poésie, la prostitution et le brigandage, parmi les esclaves des anciens, se trouvent donc un fait de même nature historique et de même signification sociale.
La littérature des esclaves est un des recoins les plus curieux à étudier que renferme l’antiquité ; elle 1. 27