‹ Histoire des classes ouvrieres et des classes bourgeoisesChapitre 133 sur 166 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

claves les plus célèbres qui aient cultivé la philosophie. Il était Grec , comme tous les esclaves lettrés , et appartenait à Épaphrodile, affranchi de Néron. Deux vers qu’il avait composés sur lui-même et qu’Âulu-Gelle a conservés , font connaître qu’il était d’un corps (Kfforme (<). Sous Doraiiien , un sénatus-consulte ayant chassé les rhéteurs et les philosophes de l’Italie, Épictète, qui était alors affranchi, quitta Rome et se retira à Nicopolis (2).

(1) ’ETrtzTTjTOs yîviywjjv, xai aii/xuri Tfyifàs,

K«l irsyi>jv Ipoç, xcd yiAos àOavxroes.

(Aiil. Gell. Noct. Allie., lib. II, cap. xviii.)

(2) ... Domiliano im|)eranle senaUisconsiilto ejecli (philosoplii), alque urbe el Ilalià inlerdicli sunt. Quâ lempeslale Epiclelus quoque philosophus propler id senalusconsullum Nicopolim Romadiscessil. (Aul. Gell. Nucl. Allie., lib. XV, cap. XI.)

CUAPITRE XVI i.

LES COUHTISANES.

Les courtisanes antiques dont nous allons esquisser riiistoire ne sont pas celles qui étaient exposées dans les maisons publiques ; celles-là n’offrent aucune leçon pour l’histoire. C’étaient de pauvres filles achetées au marché , nues , ou à peu près nues , sur de grandes tables appelées Cafosfes (i), afin que les acheteurs , qui étaient des gens difficiles, pussent voir de près la marchandise qu’on leur vendait (2).Ccscatastcs

(1) On disait vulgairement d'un esclave qu'il avait été acheté à la cataste :

Staberius £ros hero suo emplin de cataslà . . .

(Suet., de illustrib. grainmatic., cap. xiu.)

(2) Slace dit que la cataste tournait sur elle-même, afin que l'esclave pût être examiné par l'acheteur de tous les côtés :

Non te barbaricæ versabat lurbo calastæ.

(Sial. Sylv.,Ub. II, carra, i, v. 72.)

su CHAPirnE XVII.

étaient assez élevées , pour qu’à partir du sol jusqu'au plancher supérieur qui supportait les esclaves , on pût construire de grandes et de hautes armoires. Sur les calastesélaient étalés nus, comme nousdisions, les pieds frottés de craie blanche (i),et une couronne de feuilles de houx aux cheveux ( 2 ), les esclaves d’une valeur ordinaire ; dans les catastes étaient tenus les esclaves de grand prii^ , qu’on ne montrait qu'aux acheteurs de quelque importance ( 3 ).

En général, le métier de marchand d’esclaves s’alliait

(1) Oiiera sæjifï coëgit

Barbara gypsalos ferre catasta pecles.

(Tibull., lil). II, eleg. iii, v. 59. 60.)

Pline mentionne également (rois esclaves devenus plus lard célèbres : Slaboriiis Brus le grammairien, Publius le mimé, et Alanilius .\nliochus l'astrologue, qui furent vendus avec les pieds frottés de craie. Foir la note 4 de la page, 320.

(2) C’est cequisclitdans Aiilu-Gellp,quis’exprimeainsi :

■I Siculi antiquitus mancipia, jurebelli capta, coronis in-

dula venibanl, et idcircô dicebanlur sub corona venire. » (Aiil. Gell. Noct. Allie., lib. Vit, cap. iv.)

Un passage de Justin sur Philippe, roi de Macédoine . prouve que l’usage était général : « Conjuges liberosque omnium sub corona vendidil. » (Justin., lib. YII, cap. iii. )

(. 3 ) C'est Martial qui donne en ces termes ce curieux détail :

In septis Mamurra diu muKumque vagalus

Inspexil molles pueros, oculisque comedit :

Non bos qiios primæ proslitiiére casse ;

Sed quos arcanœ servant labiilata calasise,

Bt quos non populus , ncc mea lurba videt.

(Martial., lib. IX, e,‘igr. lx.)

LES COURTISANES

à la profession de maître de maison de débauche. En outre, ce métier supposait une expérience consommée en une certaine science de toilette dont nous ne pouvons avoir aujourd’hui qu’une idée fort incomplète. Ces marchands avaient l’art de faire paraître jeunes , élégantes , fraîches , les femmes les moins faites d’ailleurs pour charmer (i). Comme la blancheur du corps était une qualité peu prisée des anciens , les femmes exposées en vente étaient habilement peintes avec une teinture d’orseille (s), qui donnait aux chairs une con-

(1) Les marchands d’esclaves s’appelaient Mangones.Mw rtrand nombre d’an leurs donnent des détails sur leur métier; Pline les cite eu (|uelques endroits comme des {'eus qui excellaient dans la composition des parfums et des pommades :uA!ia est halsamodes, ab odore simili appellata, sed amàra, ideoque ulilior medicis , sicut nigra un^'uenlis . . . His addidere Manpones quam dapbnoldem vocant, isociniiamon coi;nominalain. (Plin., Hisl. nalur. , lih. XII, cap. XLiit.)

(2) ... Mangoniim, qui colorcm fuco et verum robur itiani sn('inâ menliuntur. (Qiiinlii., Inst. orat. , lib. II, cap. XV, S 25. )

Piaule dil, dans sa comédie des Revenants, que les vieilles femmes se frottaient elles-mêmes le corps de pommades, et se teignaient avec de l’orseille pour dissimuler leurs rides ; mais que, peu expertes dans l'art de la toilette , elles entassaient l'une sur l'autre une foule d'odeurs si confuses, qu'en définitive il résultait du mélange un parfum Irés-basurdé ;

Nam istæ veteres, quæ se unguenlis unctitanl interpoles,

'Vetiilæ, edentiilæ, quæ vitia corporis fuco occulunl;

Lbi sese sudor cum unguenlis consociavil, ilicô

3iC CHAPITRE XVII.

leur violacée fort estimée des connaisseurs. Pline raconte qu’on frottait le corps de celles qui étaient trop grêles avec de la résine , procédé qui avait pour but , assure-t-il , de leur donner une apparence de force et d’ampleur (t). Pline et Galien mentionnent encore d’autres détails que les curieux d’antiquitésdcce genre feront bien d’allerconsulter,mais au récit desquels la langue française refuse absolument de condescendre. En un mot, les marchands d’esclaves possédaient à fond l’art de la toilette selon les anciens, arcane inflni où se perdaient les plus habiles, et dont nous pouvons apprécier les dilTicultés , nous qui en éprouvons tant dans l’art de la toilette selon les modernes, toilette qui se borne néanmoins à l’habit, tandis que l’autre s’en prenait au corps lui-même.

Mais, nous le répétons, ce ne sont pas là les courtisanes dont nous voulons raconter la vie. Qu’en pourrions-nous dire d’ailleurs qui ne fût renfermé en quelques mots? Rester exposées, tant qu’elles étaient jeunes, à la porte de quelque maison infâme, revêtues du matin au soir de ce costume étrange des prostituées , qui heurte par sa splendide uniformité toutes

liidem oient, quasi quum lina raulla jura confuditcoquus.

Quid oleas, nescias; nisi idunum, ulmaleolere inlelligas.

(Plaiil., Moslellar., ad. I, sc. m, v. 117 - 121.)

(1) Illinitur et lotis corporibus (résina), mangonum maximè cura , ad gracililalem emendandam , spaliis ita laxantium culem per singula meinbra, capacioraque ciborum facienda corpora. (Plin., Hisl. nalur. , lib. XXIV, cap. XII.)

LES COURTISANES

les habitudes de la vie honnête , et attendre , toujours attendre, avec une grâce feinte, entre deux bougies qui brûlaient le jour comme la nuit (i) ; voilà leur vie, jusqu’à ce que, perdues et flétries, elles fussent vendues à vil prix pour quelque travail moins horrible, qui remplaçât par la fatigue du corps l’amertume du sentiment et l'ignominie de la pensée.

Les courtisanes dont l'histoire est curieuse et instructive à faire, ce sont les affranchies ; ce sont ces femmes que leur beauté faisait libres , et qui soumettaient les richeset les puissants par leurs grâces, comme les esclaves grammairiens ou les esclaves poètes se les soumettaient par leur esprit.

Il nous faut d’abord redresser une erreur fort vieille et fort répandue, au sujet des diverses femmes dont il est parlé dans les poètes anciens. Les faiseurs d’élégies du dix-huitième siècle, comme Dorai , Berlin , Darny et quelques autres, qui ont plus ou moins traduit ou imité les élégiaques anciens, leur ont emprunte les diverses galanteries que ceux-ci adressaient aux femmes grecques et latines, et en ont Aiit application aux femmes françaises. Or, ils ne remarquaient pas que toutes les femmes auxquelles s’adressaient les poètes anciens étaient des affranchies et des courtisanes (2).

( 1 ) C’est Terlullien qui nous apprend qu'on allumciil îles bougies en plein jour devant la porte des maisons de débaudie. it Cur die læto . . . non lucernis diera infringimus ? Honesta res est, solemnitale piiblicâ exigenlo, induceredo- «nui tuæ halntum alicujus novi lupanaris. » (Terluil., Apo- Idget., cap. XXXV.)

(2) Ce que nous disons lâ est prouve moralement par le

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