CHAPITRE XVIU
pour son siècle une maxime téméraire et factieuse , en opposition avec toutes les croyances morales adoptées , qui dut révolter et qui révolta en effet les païens.
Les deux pliilosoplies et le poêle qui ont le plus puissamment agi sur le monde ancien, Homère, Platon et Aristote , furent unanimes pour considérer les hommes comme naturellement divisés en deux classes : ceux qui étaient faits pour commander, et ceux qui étaient faits pour obéir, les maîtres et les esclaves.
Homère dit formellement que Dieu n’avait donné aux esclaves que la moitié de l’àme (i) ; dans son Traité des lois , Platon cite le témoignage d’Homère et s’en autorise ; dans le dialogue intitulé Alcibiade, il fait faire cette question par Socrate : c Est-ce dans la race noble, ou dans la race roturière que se trouve la meilleure nature?» A quoi il fait répondre par Alcibiade : t II n’est pas douteux que ce soit dans la race noble (2). » Aristote, de son côté, fait la théorie de l’inégalité des races avec une netteté et une candeur remarquables : t Parmi tous les êtres créés, dit-il dans son Traité sur la politique, les uns sont nés pour obéir, les autres pour commander (3). » Un peu plus loin il
(1) Voir la noie 1 de la page 107.
(2) Socrat. ; Uôrspov «Îxôs à/ielvovç yr/vsoÔat f-fiasti èv ytv^aiotç yiveaiv, îj ; .Alcibiad. : SrilovoTi iv tO({ ygv»aio«s. Socrat» : oùxoüv roù( sZ fûvTuç, iàv xai eZ rpccfüacv, outm Tsiéoui ylyvitsBui np'oi ocperfiv ; Alcibiad. : àvxyxij ( Plat., Alcibiad., I.)
(3) Kat ïù0ùs cy. ygverfls îvta ÿdartjxs, T« p.iv ini rb àipxta- Ocu, rà J’Ittî tô ipxsi'j... (Arislol., Polilic., lib. I , cap. ii, S8.)
LES BANDITS
dit : t La nature elle même a marqué d’un caractère différent le corps des gentilshommes et le corps des esclaves (i). »
L'antiquité païenne n’eut jamais d’autres idées sur ces matières. Caton l’Ancien , qui fut toujours vanté comme un maître bon pour ses serviteurs, les vendait quand ils étaient vieux et cassés, ce qui fait dire à Plutarque que, pour lui, il ne porterait jamais la dureté jusqu’à abandonner le bœuf ou l’esclave qui avaient labouré et travaillé pour lui jusqu’à la fin de leursjours (2) . Il faut bien noter que Plutarque exagérait la bienfaisance et se courrouçait, quand il disait cela.
De leur côté, les esclaves de l’antiquité ne songèrent jamais, dans leurs révoltes, à invoquer aueune idée d’égalité humaine. Ils trouvaient l’esclavage fort juste et fort raisonnable en lui-même; seulement, ils essayèrent quelquefois s’ils ne pourraient pas l’imposer au lieu de le subir. Les faits qui viendront tout à l’beure justifieront complètement ceci; nous n’en citerons qu’un sur-le-champ, mais il suffira pour préparer à l’intelligence des autres.
(1) ... /ai râ aw/xara ottxfépovTOC noul r& t<ùv èieu-
6épuv /ai twv tcc /xkv ia)(})pct Ttpbÿ t'Jjv àvciyx.oUav
Xpi^atv, rà S'opBx /ai axp»)iiTa itpbs ’cà.a TOjaûras «pyao-ias, âÀAà xp’h’sifJLX Ttpbç 7toi(T«/î)v ^iov. (Arislot., Folitic., lib. 1 , cap. Il, S 14.)
(2) ’Eyôi fi.kv avv oùSè l5oij-j av epyâryjv âtx yf,pscçc( 7 :oâoi/xyiv, jJLrt Tl' yi TipSTêûrepôy av0pw:rov, èx xtüpoci auvrpôfou /ai âtocCrris vuvriôovî, ûanep ix îtarpUos... (PInlaroh. , Cal. Maj, , cap. V.)
CHAriTRE XVIII.
Douze cents citoyens romains, c’est-à dire douze cents hommes plus ou moins riches et instruits, ayant tous un patrimoine et une famille, furent faits prisonniers pendant la seconde guerre punique, transportés en Grèce par des marchands, vendus comme esclaves dans le Péloponèse, et appliqués par leurs maîtres aux travaux des champs. Si jamais esclaves durent avoir le sentiment de l’égalité humaine , c’étaient assurément ceux-là, qui n’étaient pas nés dans l’esclavage, et qui, en reprenant la liberté, n’auraient fait que reprendre ce qu’on leur avait violemment enlevé. Voici pourtant ce qu’ils firent.
Ils étaient esclaves depuis longtemps, lorsque la ligue des villes achéennes demanda un secours aux Romains contre les usurpations de Philippe roi de Macédoine. Ce fut T. Quintius Flaminius qui leur conduisit quelques légions. Arrivé en Grèce, il vainquit les Macédoniens. Il était maître du pays, lorsque ses troupes rencontrèrent un jour les douze cents citoyens romains qui bêchaient la terre. Les soldats et les esclaves se jetèrent dans les bras les uns des autres comme des compatriotes, des voisins, des amis, des parents, des frères. Cependant l’idée ne vint à personne, ni aux soldats, ni aux esclaves, que la servitude de douze cents citoyens romains fût une chose monstrueuse. Quand ils se furent bien embrassés et bien caressés, ils se quittèrent, les soldats reprenant leur pique et les esclaves leur hoyau ; et comme cette rencontre avait fait grand bruit dans la Grèce, les villes achéennes reconnaissantes réunirent une somme com-
Di (jOOsli
LES lUNDITS.
imine^ rachetèrent ces douze cents esclaves, et en firent un présent au général de l’armée romaine. Celui-ci, à qui iis appartenaient dès ce moment , et qui aurait pu les employer sur sesdomaines , voulut bien à son retour les émanciper, ce qui ne les réintégra point dans leur état primitif de citoyens romains , mais ce qui les rangea dans la classe des affranchis, et ce qui leur imposa les devoirs des patronés (i).
Ainsi, comme nous le disions, jamais dans l'antiquité païenne nos idées modernes sur l’égalilé et sur les droits de l’homme ne germèrent ni dans l’esprit des maîtres, ni dans l’esprit des esclaves; les trois hommes les plus éminents parmi les poètes et parmi les philosophes, Homère, Platon et Aristote, crurent profondément, naïvement, à la dualité de la nature humaine; personne, dans tout l’Occident, pas même parmi les esclaves, ne soutint, ne proposa une doctrine contraire; et c’est sous l’impression de ce sommeil général de la dignité humaine, réveillée, créée même plus tard par le christianisme, qu’il faut étudier la révolte des esclaves parmi les anciens, et leur organisation en groupes de pirates et en bandes de voleurs.
Si l’on se borne à l’histoire romaine , on trouve dix révoltes d’esclaves plus ou moins graves. Tite Live en mentionne six, sans les raconter en détail (2). La
(1) Ot yècp civSpîi ourot, xxQinep é'0o; iffrl xoîs ocxirac;, OT«v êXev9épù>0ü(Tiv, ^ùpsaOxl zs ràs xsfxXàf, x«t ntX(x fopeîv, .txOtx ^pxcxvns xùzol Optxju.ëevovzt zü Ttrw nxpsiizovzo.
(Plutarcli., Flamin., cai». xiii.)
(2) La première, lib. 111, cap. xv ; la deuxième, lit). IV,
CHAPlinE XVIU.
sixième est celle d’Eunus le Syrien, rapportée fort au long par Diodore de Sicile. La septième est celle d'Âthénion , que Fiorus fait très-bien connaître aussi. La huitième, qui fut la plus célèbre et la plus redoutable, est celle de Spartacus; Plutarque, Fiorus et Âppien en ont exposé toutes les circonstances. La neuvième, de peu d’importance , éclata en Sicile, pendant les guerres civiles de Pompée et de César. Appien, qui la mentionne , ajoute qu’elle donna lieu à la formation du corps de la gendarmerie ou des cohortes du guet, qui servirent plus tard à la garde et à la sûreté de Rome (i). La dixième, qui éclata en Italie sous Tibère, est rapportée par Tacite (a).
11 y avait principalement trois causes qui poussaient les esclaves à la révolte : l’embauchage des esclaves parles chefs de partis, dans les guerres civiles, la dureté excessive des maîtres , et l’inexécution des règlements relatifs au travail.
Dans ce gouvernement turbulent de l’ancienne Rome, il y avait toujours quelque conspiration qui se tramait ou qui échouait; et la pauvre patrie romaine avait besoin de tenir en permanence l’espion et le bourreau. La première idée des conspirateurs était, on
cap. Lxv ; la troisième, lib. XXXII, cap. xxvi ; la quatrième lib. XXXIII, cap. xxii; la cinquième, lib. XXXIX, cap. xxix; la sixième, dans le sommaire du livre LYll.
(1) ... K«t èf èxefvoü fccai ■napocjueïvact rà t^î arpetrelaç tûv voxToyiixwv é'ôos T£x«t etioç. (Appiaii., De bell. civil., lib.V, cap. cxxxii.)
(2) Tacil., Annal., lib. IV, cap. xxvii.
LES BANDITS
doit le penser, de soulever les esclaves. Les guerres continuelles avaient iini par épuiser la population de race libre, et par donner à la population de race esclave une redoutable prépondérance. Sénèque rapporte qu'une discussion ayant eu lieu au sénat sur les lois somptuaires , et quelqu'un ayant proposé qu’on forçât tous les esclaves à porter un vêlement uniforme, il fut répondu qu’il fallait bien se garder de donner aux esclaves un moyen de compter leurs maîtres (i). Pendant que le questeur Gurlius ljupus dispersait la dixième révolte des esclaves , qui éclata en Italie , l’an 24 de l’ère vulgaire, Rome tremblait, dit Tacite, à l’idée de l’effroyable multitude d’esclaves et du petit nombre d’hommes libres qu’elle renfermait ( 2 ).
Les chefs de parti essayèrent , comme nous disions, d’attirer les esclaves dans leurs rangs en leur offrant la liberté. 11 faut ajouter, à l’éloge du bon sens des esclaves, qu’ils n’écoutèrent pas toujours de pareilles propositions. Durant les guerres civiles, Marius ayant fait promettre la liberté, à son de trompe, à tous les esclaves qui voudraient s’enrôler sous ses drapeaux, il ne s’en présenta que trois (5). Appien fait connaître
()) In senatu dicta est aliqu uido senlcnlia, ut serves a liberiscuKusdislingueret. Deindôapparuil quantutn periculuin iinminerel, si servi noslri numerare nos cœpissent. (Senec., De clemenl., lib. I, cap. xxiv.)
(2) . . . ürbcm . . • , jain Irepidam , ob inuUiludinein familiarum, quæ {'liscebal iinmctisuin, minore in dies plebe itifîcnua. (Tacit., Annal., lib. IV, cap. xxvii.)