‹ Histoire des classes ouvrieres et des classes bourgeoisesChapitre 152 sur 166 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

JURANDES MODERNES (l).

Nous voici arrivés à un point où ceux qui auroul suivi pas à pas le développement de ce livre soulèveront une grave objection contre la théorie historique qu’il propose. S’il est vrai , comme ce livre l’enseigne , que la commune et la jurande soient , l’une l’association administrative , l’autre l’association industrielle que forment les esclaves dès leur arrivée à la liberté ,

(1) Nous n’avons pas cru devoir appuyer de notes juslificalives les difTérenls aperçus contenus dans ce chapitre. Pour nous, l’érudition n’est point un luxe, mais une nécessité. Or. ce chapitre étant basé tout entier sur des témoijpiages tirés la plupart de livres fort connus , comme VHistoire de Paris, de Felibien, le Traité de la police et le Hegistre des métiers, nous n'avons pas cru indispensable de grossir le livre de citations surabondantes.

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de telle sorte que ces deux espèces d’associations se produisent simultanément et nécessairement dans tous les pays à esclaves , comment se fait-il qu’après la chute de l'empire romain les jurandes et les communes aient disparu , sans qu’il ait cessé d’y avoir des esclaves en Europe , et qu’il ait fallu attendre , en France , le règne de Philippe-Auguste pour retrouver des bourgeoisies et des corporations? iNe semhle-t-il pas, si la théorie de ce livre est juste , qu’avec le penchant général à l’émancipation que le christianisme avait introduit dans le vieux monde , qu’avec le trouble et le tumulte que l’invasion des Barbares avait causés en Occident , la niultitude des affranchis aurait dû être de plus en plus considérable , et qu’il aurait dû y avoir au contraire plus de communes et plus de jurandes que jamais?

L’objection est très-réelle et très-sérieuse; elle nous oblige à mettre en lumière une face de l’invasion des peuples du Nord qu’aucun historien que nous connaissions n’a encore ni expliquée ni signalée.

C’est, en histoire, une habitude séculaire d’appeler les peuples du Nord qui envahirent l’empire romain durant le cinquième siècle, des Barbares; néanmoins, nul ne s’est rendu compte nettement de ce qui constituait leur Barftane. Nous allons lâcher de préciser cette question, ce qui rendra, nous l’espérons, lumineux et arrêtés quelques points jusqu’ici fort indécis et fort obscurs.

Nous l’avons déjà dit; si l’on considère la famille dans les temps primitifs de l’hisloire, on la trouve tout entière constituée dans le père et absorbée en lui.

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La feinine est achetée, et par conséquent esclave; le fils peut être vendu, et par conséquent il est esclave ; le serviteur, lui, est complètement esclave. A cette époque de la famille, la femme, le fils'et le serviteur, étant possédés, ne possèdent rien ; ils n’ont à eux ni nom, ni personnalité, ni propriété ; ils n'existent que par le père et dans le père. Voilà, nous l'avons montré, l'état pri ~ mitif de la famille.

A proportion que les siècles s’écoulent, la constitution de la famille se modifie ; l’autorité du père diminue, et la personnalité de la femme, du fils et du serviteur se dégage. Les choses arrivent finalement à ce point, que la femme a sa dot à elle, dans la communauté, et qu’elle peut demander le divorce; que le fils est, à vingt et un ans, indépendant du père, et qu’il a dans la succession une part légitime; que le serviteur cesse d'être esclave pour devenir mercenaire, et qu’il discute dorénavant les conditions de son travail.

Cette révolution dans la famille est un fait humain, c'est-à-dire un fait qui s'est produit dans la famille juive, dans la famille grecque , dans la famille romaine, dans la famille germanique, dans l'Orient et dans l'Occident, c’est-à-dire dans l’humanité.

Eh bien ! les ]>euples barbares sont ceux qui , par rapport à d’autres peuples, n’ont point parcouru autant de phases de l’histoire de la famille. Comme les faits établissent invinciblement que la famille ne reste point stationnaire entre les deux points extrêmes de sa constitution que nous avons indiqués, il faut nécessairement que chaque peuple (qui n'est qu’une agrégation

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de i'amilies) en parcoure successivement tousies degrés, et dès lors le peuple le plus barbare est celui qui a fait le moins de ce chemin inévitable; le peuple le plus civilisé est celui qui en a fuit le plus.

Les nations du Nord qui envahirent l'empire romain au cinquième siècle étaient en effet barbares par rapport aux nations envahies, c'est-à-dire que les Goths. les Francs, lesBourguignons, les Saxons, les Vandales, les Quades , les Hérules n’étaient point arrivés , dans l'histoire de la famille, au point où se trouvaient déjà les peuples de la Gaule, de l'Espagne, de l’Italie et de la Grèce. Chez eux, l’autorité du père était plus entière et plus absolue ; par exemple , le serviteur , qui était presque généralement arrivé, dans l’empire romain, à l’état de mercenaire, était encore parmi eux dans l’esclavage, et ils ne connaissaient par conséquent ni les communes , ni les jurandes , ni aucune des associations auxquelles donnent naissance les affranchis.

Ainsi , les peuples du Nord qui inondèrent l'empire au cinquième siècle étaient, à proprement dire, plus primitifs que les vaincus. Pour rencontrer, dans l’histoire de l’Italie, une époque où ses institutions se. seraient trouvées analogues avec les institutions des Goths ou des Francs , il faudrait remonter au moins jusqu’à Tarquin le Superbe. Déjà, du temps de Marins, les relations féodales des grandes familles s’affaiblissaient à Rome; nous avons vu qu’il fallut un jugement pour forcer Marius à reconnaître la suzeraineté de la maison Hérennia; c])ez les Goths, chez les Saxons

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et cliez les Francs, au contraire, la hiérarchie féodale était encore, au cinquième siècle, dans toute son énergie.

Lorsque, après l'invasion, la société barbare du Nord s’infusa, dans une proportion exagérée, à la société civilisée du Midi, il résulta donc du mélange une troisième société beaucoup moins avancée que celle qui couvrait quelques années auparavant la face du monde romain ; la Grèce, l’Italie, l’Espagne, la Gaule furent obligées de recommencer , recommencer est le terme rigoureusement vrai, une foule de progrès successifs que ces pays avaient déjà réalisés; par exemple, ils recommencèrent les affranchissements des esclaves pour arriver, vers le douzième siècle, aux communes et aux corporations, deux choses qu’ils possédaient déjà depuis longtemps avant l’invasion des Barbares.

Ce recul subit et immense imprimé au monde romain par l’invasion est un phénbmène si clair et si saisissant, que le plus grand annaliste qu’ait jamais eu l’histoire , Vico , en fait la base de sa célèbre théorie âesRicorsi, c’est-à-dire des Retours de l’humanité sur elle-même, à des périodes données de la vie des peuples. Vico montre donc avec un art admirable comment tout l’Occident recommence, ainsi que nous disions , au cinquième siècle, ce qu’il avait déjà fait et parfait sept ou huit siècles auparavant. Cet aperçu de Vico est d’une vérité mathématique; seulement, si Vico a raison d’affirmer que l'Occident repasse, sous -les peuples de la conquête, par les mêmes lois, par les

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mêmes institutions, par les mêmes progrès que lui avait déjà donnés le peuple romain, il a tort de conclure que cela constitue une révolution circulaire de l’humanité sur elle-même ; car les Francs recommencent bien, il est vrai, les Romains ; mais après les avoir recommencés , ils les continuent. C’est ce que Vico n’a pas remarqué, et c’est ce qui ruine sa théorie.

Maintenant, si l’on applique cet aperçu à l'histoire des races esclaves du moyen âge , on se rend compte avec précision et avec clarté de l’espèce d’interruption que les Barbares vinrent apporter dans leur marche vers la vie civile. Les peuples du Midi avaient parcouru presque toutes les phases successives de la famille ; les’ peuples du Nord n’en avaient parcouru que quelques-unes. Les Grecs , les Italiens, les Espagnols, les Gaulois en étaient au régime des affranchis ; les Francs , les Bourguignons, les Saxons, les Yisigoths en étaient encore au régime des esclaves, a Les premiers avaient produit autour d’eux une multitude de municipalités, où les races esclaves effaçaient entièrement par les privilèges de la bourgeoisie la souillure presque oubliée de leur origine ; les derniers vivaient encore dans la féodalité pure , sans mélange de commune ni de Jurande, tous maîtres, tous seigneurs; tous barons, tous rois.

On peut donc comparer les peuples du Midi et les peuples du Nord, vers le cinquième siècle, à deux li- • quides qui se trouvaient arrivés à deux degrés différents de saturation ; l’un au moment de cristalliser, l’autre plus limpide, plus corrosif, plus éloigné de la

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condensation de ses éléments ; et quand leur mélange s'opéra, celui des deux qui touchait de plus près à la cristallisation s’en trouva éloigné tout à coup, et vit fondre et s'évanouir en un instbnt tous les embryons de sédiment qui se déposaient déjà sur les parois de son vase.

Ainsi , l'arrivée des peuples du Nord arrêta véritablement dans leur marche progressive les peuples dp Midi ; elle suspendit les affranchissements, rendit impossibles les communes et les jurandes qui s'apprêtaient à naître, et tarit dans leur source, c'est-à-dire dans les émancipations , les communes et les jurandes qui existaient déjà. Alors, comme’ nous disions plus haut , tout recommença ; on se mit de nouveau et peu à peu à affranchir les esclaves, comme dans les siècles primitifs de l'histoire ancienne ; on rouvrit les asiles depuis si longtemps fermés, et, après sept siècles de ce nouveau travail préparatoire, les races conquérantes parvinrent à leur tour au même degré de civilisation où elles avaient trouvé les races vaincues. Elles eurent aussi les communes et les jurandes.

Sept cents ans, depuis le cinquième siècle jusqu'au douzième, depuis Clovis jusqu'à Philippe-Auguste, voilà ce qu'il fallut de temps et d'efforts pour remonter la France au niveau d'où l'invasion l'avait précipitée.

C’est en effet sous Philippe-Auguste , nous l’avons vu , qu’éclata le plus grand mouvement municipal du moyen âge. Alors finissait la gestation que la féodalité avait faite des races esclaves.

JURANDES MODERNES

Ce fut aussi sous Philippe-Auguste que se formèrent les jurandes, ces soeurs jumelles des communes. Déblayons , pour bien comprendre leur histoire, quelques faits qui encombrent leur abord.

Nous l’avons dit ; quand l’invasion se présenta sur les bords du Rhin, toute la Gaule était arrivée au régime de la commune. Le territoire se divisait en cent quinze cités , lesquelles avaient pour chefs-lieux cent quinze villes municipales, gouvernées par cent quinze hôtels de ville. L’effort des Barbares porta tout entier sur les villes ; en effet, là étaient les institutions , là était la vie. Toutes les villes furent prises, beaucoup furent ruinées.

L’abbé Dubos, Montesquieu, M. de Savigny, et quelques autres, ont fait des travaux plus ou moins curieux pour savoir jusqu’à quel point les Barbares détruisirent le gouvernemeat romain dans la Gaule. A notre avis , tous ces historiens se sont trompés , parce qu’ils ont posé la question sur une base fausse. En effet , par le gouvernement de la Gaule sous les Domains , ces historiens ont entendu quelque chose qui n’était qu’une partie, qu’une faible partie de ce gouvernement. Ils ont entendu l’action qu’exerçait , au nom des empereurs , le préfet du prétoire du diocèse des Gaules , par l'intermédiaire de son vicaire, de ses dix-sept gouverneurs, de ses cent quinze comtes, et de ses quatre trésoriers généraux pour les finances de la province. Or, nous le répétons, l'action de tous ces officiers ne constituait qu’une partie du gouvernement, une partie accessoire/; ils liaient la Gaule à Rome ou

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