‹ Histoire des classes ouvrieres et des classes bourgeoisesChapitre 31 sur 166 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

mercenaires aux époques d'esclavage pur, qui sont les époques primitives. 11 ne paraît pas que, dans les temps reculés, les affranchissements se soient fait rapidement et avec profusion. Les esclaves étaient affranchis un à on , selon leurs mérites, et quand il plaisait aux maîtres. Comme noos l’avons dit, on ne remarque nulle part, chez aucun peuple ancien, aucun encombrement de pauvres, aucun embarras de mercenaires, ou même, cequiestun symptôme de nature tout à fait identique , aucune société de voleurs dans les grandes villes. Les grandes villes en effet , et ceci sera expliqué et justifié en son lieu, ne sont jamais infestées de voleurs qu’à l’époque où le système de maisons en pâté, en masse, en îles, imulas, comme les appelle l’architecture romaine, succède au système des maisons isolées, des hôtels; et l’agrégation des maisons dans les villes n’arrivant jamais, comme nous le montrerons plus bas, qu’à la formation des bourgeoisies, trouver des voleurs formés en compagnies secrètes et nocturnes dans une ville , c’est constater qu’elle est bâtie dans le système des maisons en pâté , par conséquent que la population en est organisée en bourgeoisie, et qu’il s’est fait antérieurement à cette bourgeoisie un grand nombre d’affranchissements, puisque, ainsi que nous l’établirons, c’est avec les affranchis que les bourgeoisies se sont constituées. D’ailleurs, il est certain que les voleurs ont été produits primitivement par les mercenaires sans travail , et les mercenaires eux-méraes ont été produits par les émancipations; d’où il suit, comme nous disions, que l’existence

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des voleurs prouve encore le même fait que l’exislence des pauvres et des mercenaires. Les premiers voleui's qui se rencontrent dans l’histoire, ce sont, ainsi que nous l’avons expliqué plus haut, les pirates, parce que les bords des fleuves et les bords de la mer ont été les premiers lieux fréquentés; et il y a dans le sixième livre du traité des Lois de Platon , un endroit où il est dit positivement que les pirates qui couvraient les côtes de la grande Grèce étaient des esclaves fugitifs (i).

C’est donc d’une manière individuelle que les affranchissements se sont faits dans les temps anciens , et c’est là ce qui explique la venue tardive des bourgeoisies, et l’avantage qu’ont eu les peuples anciens de n’étre point encombrés de mendiants et de voleurs, deux plaies sociales que l'émancipation a ouvertes. Quand on se rapproche de l’ère vulgaire, on rencontre quelques exemples d’émancipations générales faites par des chefs de parti dans les guerres civiles, ou par quelque général d’armée aux abois. Mithridate employa un corpsde quinze mille esclaves contre les Romains (3); Marins, dans sa lutte avec Sylla, fît publier à son de

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/j.ivuv TzàXui, Sa» x«xit^\i/xS»lvet’ x«i ïti twv )iv/ofi.évoiv nspiâivuv, rüv nepl t/jv IrxXiav yiyvofiévav, TCKVToianic xXonCiv tpy» Ts xai n«dS/^«T». (Platon. De Ipçib., lib. VI.)

( 2 ) nporerxypiévovi y<xp iStpotv rüv noXe/xitav n\>plo\ji x»i ntvzxxiaXtXloMi âepxTiovz»i , 005 èx twv nôAeuv XY)pùyp.»af* iXsuOepovvzii oi ^xatXieoç azpXTTjyoi , xktiXôxiÇov sii zoùi

é^rXir»;. (Plulatch. Sylla, cap. xviii.)

lOi CHAPITRE V.

trompe qu’il donnerait la liberté aux esclaves qui voudraient s’enrôler, mais il ne s’en présenta que trois (i). Pendant la campagne de Sicile contre Sextus Pompée, Auguste alTranchit mille vingt esclaves pour en faire des matelots (i). Ce sont là quelques exemples d’émancipation par masses, auxquels on en pourrait ajouter quelque autre ; mais en déflnilive et en somme, lorsque le paganisme livra Tunivers ancien au christianisme, les affranchis n’y abondaient pas.

C'est principalement l’esprit du christianisme qui a multiplié les émancipations. Ajoutez à cela que le bouleversement que subit tout le monde connu par le démembrement de l’empire favorisa singulièrement les évasions des esclaves. Ce n’est pas néanmoins que le système des émancipations en masse prévalût; elles continuèrent à se faire unè à une , mais elles s’opérèrent d’une manière plus fréquente et plus continue. En quatre mille ans, la civilisation antique n’avait pas jeté assez d’affranchis dans la société, pour qu’elle en fût gênée et obstruée , tandis qu’en moins de trois siècles le christianisme les avait multipliés avec tant d’imprévoyance politique et tant de profusion charitable, que ces pauvres gens, livrés prématurément à

(1) lIoAAoù; St xai Mâ/Jtoj èv'Pà/tvj twv SuAAa kvYip-hxet, Kxi SoùXoïç èi.e\idsplxv ixYipuTTSV èni auix[iX-/Lx. Aéyovrxi Si rpsïi fMÔvot npoayeviadxt. (Plutarch. Marius, cap. xxxv.)

(2) ... Navil)us ex intCii;rofal)ricatij,ac viginti servorum milliorimi manuinissis, et ad remum dalis, porlum Julium apud Balas immisso in Lucrinum et Avernum lacum mari, effecil. (Suelon. Tranquill. Oclav. Cæs. August., cap. xvi.)

AFFRANCHISSEMENT DES ESCLAVES. lU'i

eux -mêmes , au milieu d'un monde bouleversé et égoïste, dont ils n’avaient pas l’expérience, se trouvèrent, à leur insu, dans une eflfroyable misère. C’est en effet dès les trois premiers siècles de l’ère vulgaire que les mendiants abondèrent en Europe, phénomène ' jusqu’alors inaperçu et plein de menaces redoutables, qu’il n’a , hélas ! que trop rigoureusement tenues. Dès ce moment l’aumône individuelle fut reconnue insuffisante ; il fallut faire intervenir la société tout entière, et l’on trouve dans le code de Théodose deux rescrits de Constantin, des années 315 et 322, qui sont les premiers actes publics sur les pauvres qui se lisent dans les législations de l’Occident (i). Le second, qui est adressé à Ménandre, préfet du prétoire, témoigne, ainsi que nous l'avons dit, que les affranchissements ayant produit les pauvres, ce furent ceux-ci qui produisirent les voleurs ( 2 ).

D’ailleurs , quelles qu’aient été l’époque et l’abondance des émancipations dans les temps primitifs, leur histoire conduit à poser ce grand principe, que

(1) Nous nous bornons à mentionner ici le fait , réservant tous les développements pour le chapitre ultérieur où il sera expressément traité de rétablissement du paupérisme en Europe.

(2) Provinciales, egestale viciûs aique alimoniæ inopia laborantes, liberos suos vendere... cognovimus.. . Procousuies... universis quos adverlerint in egestale miserabili cotislitulos,slipem necessariam largiantur... Abliorret enim nostris moribus , ut quemquatn famé coiilici, vel ad indignum facinus prorumpere concedamus.

(Cod. Theod., lib. XI , lit xxvn, leg. 2.)

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CMAPlTaE V.

ce livre démontrera peu à peu , à savoir que c'est l'affranchissement des esclaves qui a enfanté le prolétariat. Cette masse d'hommes, avons-nous dit, est commune à tous les peuples, puisque tous les peuples ont eu des esclaves; mais elle a été enQée singulièrement par l'esprit du christianisme, et elle pèse de tout le poids d'un arriéré de six mille ans sur les sociétés modernes.

Les prolétaires sont donc les fils des anciens esclaves, des anciens fils de familles, donnés, troqués, vendus par les pères de la période héroïque. Cette grande, active, terrible, poétique et malheureuse race, chemine, depuis le commencement du monde, à la conquête du repos , comme Ahasvérus , et peutêtre, comme lui, n'y arrivera-t-elle jamais. Eilea aussi sur sa tête une vieille malédiction qui lui ordonne incessamment de marcher. Tout ce qu’elle a gagné à sa fatigue séculaire, c’est qu’Homère et Platon lui disaient: c Marche ! tu n’arriveras pas dans ce monde; i et que saint Paul lui a dit : < Marche! tu arriveras dans l’autre. » Elle marche donc, depuis soixante siècles, toute couverte de railleries et d’opprobres, et sans qu’on lui tienne compte de ses vertus ou de ses douleurs; elle n'est pas plus belle pour avoir produit Aspasie ; elle n’est pas plus illustre pour avoir produit Phédon ; elle n’est pas plus brave pour avoir produit Spartacus. Quelles qu’aient été sa patience, son intelligence et sa sagesse, on ne l'a jamais appelée fille des dieux , comme la race noble ; et Platon luiinéine,'qui avait été pourtant l'esclave du roi Denis,

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lui jetait les vers du poète , où il est dit que l’esclave n’a que la moitié de l’âme humaine (i). Fatalité singulière ! les affranchissements eurent beau venir et rompre la chaîne des esclaves ; le cou leur resta pelé , comme au chien de la fable; et un des leurs, un fils d’affranchi , Horace (2), au plus beau moment de la philosophie et de la civilisation antiques, leur lançait à la face leur éternelle souillure : L’argent ne change pas la race ! Qu’ils eussent gagné cet argent par les fatigues du corps ou par les fatigues de l'intelligence , avec la main ou avec la tête ; qu'ils eussent été marchands ou soldats, sénateurs ou philosophes, on leur criait également : f L’argent ne change pas la race ! > Celte malédiction du sang était implacable. Ventidius Bassus avait beau devenir consul , on lui disait : c Vous avez été décrolteur et palefrenier (5) ; » Galère, Dioclé'

(1) "ü/uijM yip t’ àpeTôs ànodlmircu tùpùoTta Zsùj

’Â.vipo(, ivr’ civ fiev x«t« ^oûAcov rtpatp IXrfaiv,

(Odyss., lil). XVII, v. 322, 323.)

Les deux vers cités par Platon ne sont pas exactement les mêmes dans les mots ; les voici :

yip ts vôou ùita.fttiptta.i eùpûoizoc Zfù$

’Avâpûv, oti Si) xarèc ^oûAtov rt/iap iXrjdt.

(Plato. de legib.. lib. VI.)

Soit que Platon ait cité ces deux vers de mémoire , soit qu'il y ait introduit à dessein la variante la plus importante, qui consiste dans la substitution du mot vôou au root à-pitf,i, il demeure toujours établi (|u'il professait sur les esclaves l'opinion que nous avons dite.

(2) ... Me libertino pâtre natum.

(Horat. Sermon., lib. I, satyr. vi, v. 6.)

(3) Scriptiimest... cumadoIevisset,viclumsibiægrequæ-

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