IDÉE GÉNÉRALE DE LA COMMUNE. — SES DEUX ESPÈCES
La commune est donc l’association spéciale à laquelle ont abouti universellement, chez tous les peuples sans exception , les races affranchies. C’est en elle que • l’esclave s’est trouvé racheté de ce qu’on peut nommer sa damnation sociale ; c’est en elle qu’il est devenu complètement homme ; c’est par elle qu’il a pris rang parmi ces autres hommes qui n’ont jamais été déchus , que la poésie appelle divins et que l’histoire appelle nobles. Il n’y a ainsi , dans le fait de la commune, comme nous le montrerons plus au long, rien de contingent ni de local ; elle ne tient à aucun hasard de siècle ou de royaume ; elle n’affectionne avec prédilection ni l’Orient , ni l’Occident , ni la Judée , ni la Grèce, ni l’Italie, ni la Gaule ; elle est une phase de la vie et du développement des races esclaves. Or , d’un côté , comme il n’y a pas une seule nation che
laquelle l’esclavage ne se soit trouvé établi , elle est un fait universel ; de l’autre, comme il n’y a pas une nation chez laquelle l’esclavage n’ait disparu ou ne doive disparaître , elle est un fait nécessaire. Universelle et nécessaire , elle se trouve liée de cette façon aux destinées mêmes des sociétés dont elle est un élément , une forme , une loi inévitable , c’est-à-dire qu’elle est humaine.
Bien évidemment ce n’est pas le mot, le nom même de commune, dont nous disons qu’il est universel et nécessaire, mais bien le fait que ce nom désigne. En d’autres termes, nous espérons établir que cette association qui s’est produite en France, par exemple, au XII® siècle, et que nous appelons commune, est absolument de la môme nature que l’association des races affranchies de toute l'antiquité ; et réciproquement, que l’association des races affranchies de toute l’antiquité a eu absolument la même forme que la * commune. De cette manière, la commune du moyen âge serait, à la dénomination près, ce fait humain de l’association des races esclaves ; ce fait qui tout entier, pour la forme et pour le fond , se trouve dans la Bible, dans l’Odyssée, dans le code Papirieu et dans les chartes. On pourrait, selon nous , le suivre et l’étudier avec le même fruit dans toutes ses manifestations successives, et s’appuyer avec autant de raison pour le reconstruire sur un texte de Moïse que sur un texte de Dumoulin.
Peut-être est-ce le moment de dire à nos lecteurs que nous allons nous écarter d’une manière notable.
DE LA COMMUNE
dans le sujet que nous traitons en ce chapitre , du sentiment de quelques hommes d’une grande valeur historique, et au talent desquels, si peu que vaille notre avis , nous avons toujours été l’un des premiers à rendre toute justice. Aussi est-ce en raison même de l’estime et du respect que nous avons professés en toute occasion pour leurs lumières , que nous sentons le besoin de nous justifier en quelque sorte d’oser penser autrement qu’eux. Mais la liberté de la science est quelque chose de si inviolable , et ils ont eu à la réclamer eux-mêmes si hautement, si justement, de leurs devanciers, qu’ils trouveront tout simple et tout légitime que nous la revendiquions après eux. Néanmoins, et quoique nous trouvions leurs travaux sur la matière qui nous occupe ou incomplets ou erronés, nous y reconnaissons trop de patience, trop de mérite, trop de vraie sagacité, pour qu’il nous soit possible de passer outre à l’exposition de nos idées, sans donner aux leurs cette marque de déférence, de les mentionner et de les examiner.
Il y a donc principalement trois hommes qui ont traité avec plus ou moins de profondeur la matière des communes : M. Raynouard , M. Augustin Thierry et M. Guizot. Nous demandons bien pardon au lecteur de l’omission volontaire que nous faisons d’un quatrième nom ; mais nous ne pouvons pas regarder M. de Sismondi comme un historien critique d’une sérieuse valeur. Nous ne i)rélendons pas néanmoins frapper ses très-nombreux ouvrages d’une négation brutale et
absolue ; nous reconnaissons qu’il faut encore un cer-