CHAPITRE VI
tain mérite pour ramasser de vieilles traditions sans en altérer la signification ; mais nous sommes convaincu que M. de Sismondi a laissé pendantes toutes les grandes questions du moyen âge et de la formation des peuples modernes ; et s’il est vrai de dire qu’il n’a rien ôté à la science historique, il est vrai de dire qu’il ne lui a rien donné.
L’opinion de M. Raynouard est que les communes n’ont point, à vrai dire, d’existence propre, et qu’elles ne sont que le prolongement et le complément du système municipal des Romains appliqué à la Gaule. Partout où se forme une commune, M. Raynouard cherche à montrer qu’il y avait eu auparavant un municipe. Pour ce qui est des municipes eux-mêmes , il voit en eux des villes conquises politiquement ou militairement, et admises à jouir du droit romain. Ces notions sont tirées d’un chapitre des Nuits Âttiques d’Aulu-Gelle (i) ; nous montrerons plus bas qu’il n’a pas été entendu. Du reste, M. Raynouard ne trouve en définitive, dans les municipes, qu’un certain cadre administratif inventé par les Romains, appliqué par
(1) Voici ce {passage : « Municipes et inunicipia vnba simt diclu facilia et usa obvia ; et neutif(uam reperias, qui iiæc dicat,quin scire se plané piilct, quid dicat : .sed profeclù alind est, aliiid dicitur... Miiniciixjs ergô sont cives Romani ex municipiis, legigusscis et sco jure ctentes-, muneris tantum cum populo lomano lionorarii participes , à quo inunerc capossendo aiijieliati videnlur, millisaliis necessitalibiis, NEQUE i’u,\ popui.i romam i,ege astricti, cùm luinquam populus eoriim fuiidus facltis esse'. (Auli. Gell. Noct. Altic., lib. XVI, cap. xvui.)
DE LA COMMUNE
eux à toute l'Europe , particulièrement à la Gaule , dont les communes sont la continuation , et qui n'aurait jamais existé si Rome ne l’avait pas créé.
M. Thierry trouve de son côté que les communes sont un fait sui generis, spontané, propre à la France, même au centre et au nord de la France. 11 pense que ce fait est proprement la première forme qu’ait revêtue dans l'histoire moderne le principe démocratique et révolutionnaire , et il donne l’insurrection pour point de départ et peur principe à toute commune. L'importance qu’il attribue à l’insurrection, dans la formation des communes, est même si étendue et si radicale, qu’il va jusqu’à dire que la conjuration organisée ponrétablir les communes a faitdonner le nom dü jurés à ses membres et à ses magistrats , tandis que les magistrats des villes municipales se nommaient consuls. On voit déjà que les théories de M. Raynouard et de M. Augustin Thierry sont à peu près la négation l’une de l’autre, et l’on verra en son lieu que toutes deux sont repoussées par les faits.
M. Guizot , avec cette sagacité profonde qui caractérise son esprit, n’a pas manque de reconnaître que les communes n’étaient pas un fait simple et tout d’une pièce, mais qu’elles s’étaient formées en général et dans des proportions variables avec des éléments romains et avec des éléments indigènes. Il admet donc à la fois, dans l’organisation des villes du moyen âge, la municipalité romaine et la commune , dont il comprend du reste le mécanisme de la même manière que M. Raynouard et M. Thierry ; de plus, et ceci est le
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CHAPITUK VI.
plus important dans la question, il pénètre jusqu’au principe même de la commune, dont M. Raynouard n’a point parlé , et dont M. Thierry a dit seulement, d’une manière vague , que c'était l’élément démocratique et révolutionnaire ; et il pense que le principe de la commune, c’étaient les esclaves des seigneurs et des couvents amenés en masse à l’état libre par de nombreuses et de successives émancipations. Nous aurons l’occasion de montrer dans le cours de ce livre combien ce coup d’œil sur la fojmation des communes est pénétrant. Seulement, et ceci doit paraître étrange , après un premier aperçu si fécond , M. Guizot s’arrête tout court à la commune du moyen âge, et ne se demande pas si cette commune ne serait pas, pour le fond et pour la forme , la continuation d’un fait analogue dont Thisloire des peuples anciens offre mille preuves. C’est là peut-être tout ce qui manque à sa théorie , mais il faut avouer que ce manquement est énorme; et il y a plus encore, non-seulement M. Guizot ne dit point que la commune soit autre chose qu’un accident propre à l’histoire moderne; mais ce qu’il dit n’indique même pas qu'il ait eu celte pensée. Chose singulière ! lui qui a si nettement expliqué le système municipal des Romains, comment, étant à moitié chemin d’une grande idée, n’a-t-il pas été jusqu’au bout, et n’a-t-il pas remarqué que le système communal de la France n’avait ni une autre origine, ni une autre nature, ni une autre forme?
Nous espérons que nous viendrons à bout de montrer clairement , dans le courant de ce livre , ce qu’il y a
DE LA COMMUNE
d’erroné dans les deux premières de ces Ihéories, et ce qu’il y a d’incomplet dans la troisième. Nous pensons bien qu’on ne nous supposera [>as inspiré par le désir de trouver des erreurs dans les œuvres d’autrui; nous avons un but beaucoup moins personnel et beaucoup plus digne. Ce n’est pas notre faute si la science humaine est un champ partout ensemencé, et où il n’est guère possible de planter une idée sans en arracher une autre. Nous subissons cette nécessité. Peut-être arracherons-nous un pied de froment pour planter un pied de chardon ; c’est ce dont le lecteur jugera. Nous ne tenons sérieusement qu’à une chose; c’està montrer notre intention dans tout son désintéressement et dans toute sa pureté. Du reste nous ne combattrons les théories que nous venons d’exposer qu’au fur et à mesure que nous compléterons la nôtre. La meilleure et la plus sincère façon de critiquer une idée, c’est de la remplacer.
Nous sommes arrivé dans notre sujet à dire que la commune , chez tous les peuples , c’est l’association poli tique et administrative des esclaves. Nous avons toutefois beaucoup plus préparé et en quelque sorte annoncé ce fait que nous ne l’avons prouvé. Les choses que nous avons déduites le montrent comme possible et même comme probable; il nous reste à déduire celles qui le rendront certain.
Nous avons besoin, avant d’entrer dans le détail de la formation des communes, et pour résoudre à l’avance quelques difficultés qui naîtront d’elles-mêmes du développement de notre sujet, de dire qu’il y a dans
CUAPITRE VI.
riiistüire deux sortes de communes, dont la différence est peut-être plus apparente que réelle, mais qu’il est nécessaire de distinguer et de caractériser assez profondément, pour que leur voisinage n’engendre aucune méprise et ne crée gratuitement aucune confusion. Nous appellerons l’une d’elles Commune spontanée, et l’autre Commune artificielle. Voici du reste quelles idées nous attachons à ces deux désignations.
Nous appelons Commune spontanée la commune qui s’est primitivement formée , spontanément, naturellement, par le seul fait de l’agglomération sur un seul point d’un certain nombre d’affranchis, qui avaient obtenu ou qui avaient pris la faculté de se gouverner eux-mêmes. Nous appelons Commune artificielle la commune dont le mécanisme a été intentionnellement imité d’une autre, et qui ne s'est point produite, comme la première , sans modèle et sans dessein prémédité.
Il importe beaucoup de faire la distinction de ces deux communes, et en voici la raison. Toutes les fois qu'une commune s’est formée d’elle-même , sans obéir à aucune théorie et sans être l’œuvre d’aucun législateur, on peut être certain que ceux qui en ont fait partie étaient des affranchis , parce que , ainsi que nous l'établirons plus bas, la commune est le gouvernement auquel arrivent infailliblement les races esclaves. Mais lorsqu’une commune est au contraire importée en quelque lieu, de propos délibéré, par un conquérant ou par un législateur, il peut très-bien se faire que ceux auxquels on l'applique ou qui se l'appliquent ne
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soient pas des affranchis et soient même des gens de race noble. Par exemple, lorsque les Romains, vainqueurs de l’Europe, eurent appliqué dans les plus petites bourgades de la Gaule ou de la Grèce la forme de leur gouvernement à eux, qui était la forme communale ou municipale, il arrivait souvent que les familles qui acceptaient ou qui subissaient ce gouvernement étaient des familles riches , anciennes , puissantes, glorieuses; et c’est ainsi que, dans les premières années de l’empire, les décurions, c’est-à-dire les conseillers municipaux, étaient des personnages d’une très- grande distinction. Gela venait de ce que l’Europe s’emboîtait dans la forme du gouvernement romain, sans s’inquiéter de son origine, et de ce qu’elle le considérait dans son présent, sans se préoccuper de son passé; mais cela n’empêchait pas ce gouvernement, qui servait alors au peuple le plus grand, le plus fier et le plus illustre du monde , d’avoir commencé par une réunion d’esclaves fugitifs sur le mont Palatin.
Lors donc que nous disons que toute commune correspond infailliblement a une population de race esclave , nous entendons parler des communes qui se sont primitivement formées d’elles-mêmes, et non pas de celles qui , après avoir été longuement et péniblement modifiées , corrigées , améliorées pièce à pièce , révolution à révolution , se trouvèrent un beau jour appliquées, comme gouvernement modèle, à une population libre. Certainement la commune romaine n’était pas formée d’esclaves sous Jules-César, mais elle l’était sous Romulus.