‹ Histoire des classes ouvrieres et des classes bourgeoisesChapitre 6 sur 166 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

et restera éternellement dans les termes où l’a posée Rousseau et au point où il l’a conduite , sans pouvoir , quoi qu’on fasse, ni avancer ni reculer; ce qui montre qu’elle a été mal à propos portée dans l’idéologie, qui est le terrain des idées pures, au lieu d’être portée dans l’histoire , qui est le terrain des faits positifs et complexes de la politique.

Il faut donc aujourdL’hui, pour être sage, profiter des fautes des idéologues, ne pas s’obstiner à prendre les hommes pour des triangles, ne pas mêler imprudemment la politique et la géométrie, distinguer les questions mathématiques des questions sociales , ce que pour notre compte nous aurons bien soin de faire. Ainsi, au lieu de dire qu’un ouvrier est un citoyen, un membre du souverain, ce qui est clair et commode, mais ce qui ne mène à rien d’utile, nous allons chercher dans l’histoire ce qu’est réellement l’ouvrier, quelle est son origine, quelles causes le produisent ici, l’excluent là-bas, le multiplient ailleurs, afin que sa nature sociale étant connue, sa pente étudiée, il devienne possible et facile de tirer de l’appréciation de son passé et de son présent la formule de son avenir.

Les classes ouvrières , quelque général et étendu que soit cet élément de la société , procèdent néanmoins d’un autre élément social beaucoup plus étendu et beaucoup plus général encore. Ce grand fait historique , simple , primordial , qui précède les classes ouvrières et dont elles sont une branche , une subdivision et un fragment , c’est le prolétariat.

Le prolétariat est ainsi , selon nous , un élémenti

I>U PHOLÉTAniAT. ÏU

pi'imitif et géiiérul des sociétés dans lequel les classes ouvrières prennent leur source.

Mous avons besoin , dans un travail aussi difficile et aussi scabreux que celui-ci, d'abord que le lecteuinous accorde toute sa bonne volonté ; secondement qu’il ait quelque patience dans sa logique et qu'il attende quelquefois une page, quelquefois deux, les preuves lentes et tardives qui auront souvent peutêtre de la peine à se dégager, à se trier, à se classer et à SC mettre en ligne; troisièmement qu’il nous permette d’avancer certaines affirmations générales dont nous aurons soin d’établir plus tard les éléments, mai^ qu’il nous sera plus commode d’émettre d’abord sans démonstration ; quatrièmement enfin , qu'il veuille bien ne pas discuter avec nous pied à pied toute chose, mais nous laisser un peu le champ libre et souffrir que nous ayons tout dit, q>our juger de ce que nous avons fait.

Nous ne nous- occupons pas du sens que le mot jprofetatVe emprunte à son étymologie \a\\ne,proletarius désignait une chose propre à la constitution de Rome ; le mot prolétaire désigne dans nus idées une chose commune à toutes les sociétés.

Ainsi, par exemple, il y a parmi tous les peuples de l'Europe moderne , et il y avait parmi les peuples de l'Europe ancienne une masse plus ou moins considérable de familles et d’individus, formant la position la plus infime , l’assise la plus basse de la société ; d’ordinaire, ces familles et ces individus vivent du

travail pénible et journalier de leurs mains ; le sa-

COAPITRE I.

luire de la veille est tout ce qu'ils possèdent le lendemain, et la propriété territoriale, quand ils y arrivent, est pour eux beaucoup moins la règle que l’exception. Ces hommes, qui ne sont pas propriétaires terriens , qui ne l'ont jamais été , auxquels on n’ose pas promettre qu’ils le seront un jour ; ces hommes pauvres, obscurs, sans fortune amassée de père en fils, et pour lesquels toutes les traditions domestiques se réduisent à la nécessité de gagner le pain de chaque jour , ces hommes , ce sont les prolétaires ; la condition à laquelle ils appartiennent , c’est le prolétariat.

Ceci étant posé, voici comment le prolétariat contient: 1° les ouvriers; 2° les mendiants ; 3'Mes voleurs; 4“ les tilles publiques; car :

Un ouvrier est un prolétaire, qui travaille et qui gagne un salaire pour vivre ;

Un mendiant est un prolétaire , qui ne veut pas ou qui ne peut pas travailler, et qui mendie pour vivre;

Un voleur est un prolétaire , qui ne veut ni travailler, ni mendier, et qui dérobe pour vivre;

Une fille publique est un prolétaire, qui ne veut ni travailler, ni mendier, ni dérober, et qui se prostitue pour vivre.

L’absence de toute propriété acquise, de toute fortune amassée, est donc, comme nous avons dit, ce qui constitue le prolétariat; et la nécessité qu’il y a, quand on n’a rien que son corps, ou de travailler, ou de mendier, ou de dérober, ou de se prostituer j^our vivre, divise naturellement les prolétaires en quatre grandes caté-

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gories qui sont celles que nous avons signalées , catégories dans lesquelles ils se rangent selon leur éducation , selon leur caractère , selon leur force physique et morale , selon les conditions particulières de la famille à laquelle ils appartiennent , selon les conditions générales de la société qui les environne ; quelquefois selon leurs défauts , quelquefois selon les défauts des autres, souvent selon le hasard.

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