‹ Histoire des classes ouvrieres et des classes bourgeoisesChapitre 7 sur 166 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Nous avons déjà montré comment on ne pouvait pas logiquement et efficacement traiter la question des classes ouvrières sans traiter en même temps la question des mendiants, la question des voleurs et la question des filles publiques , et nous avons expliqué en outre comment ces quatre grands faits sociaux qui encombrent à un moment donné toutes les nations civilisées, à savoir les ouvriers, les pauvres, les malfaiteurs et les prostituées , étaient les quatre branches d'un seul et même tronc, qui est le prolétariat. C’est donc nécessairement par l’Iiistoire du prolétariat qu’il faut commencer , pour arriver ensuite à l’histoire des classes ouvrières; et ce faisant , on a l’avantage d’expliquer les fins par les commencements et les effets par les causes.

Néanmoins , beaucoup de gens qui liront ceci sc

demanderont peut-être ]>ourquoi nous n'arrivons pas de suite à nos idées sur l’organisation des classes ouvrières, et pourquoi, étant maître de nos conclusion.s, comme nous devons l'étre, nous allons péniblement leur chercher des prémisses à deux ou trois mille ans d’ici , chez les Grecs et chez les Romains , au lieu de nous emparer immédiatement des faits que nous avons sous les yeux, de les classer et de les régler; car enfin c’est de ses propres ouvriers, de ses propres mendiants, de ses propres voleurs, de ses propres filles publiques que la France est en peine , et non des ouvriers, des mendiants, des voleurs, des filles publiques de Rome, d’Athènes ou d’Ârgos. L’histoire du prolétariat peut donc paraître à quelques-uns un hors-d’œuvre en celte occasion, et l’apparence serait jusqu’à uiu certain point du côté de ceux qui voudraient ajourner l’histoire des classes ouvrières, et aborder directement et à l’heure même les données qui conduisent à leur organisation.

Voici les raisons qui nous déterminent à faire ce quenous faisons. Il ne sulTit pas de vouloir organiser les classes ouvrières; il faut encore que les classes ouvrières veuillent elles-mêmes être organisées; il faut surtout qu’elles reconnaissent que la condition d’ouvrier est une condition naturelle et normale, et par conséquent une condition qu’il faut maintenir, améliorer , aimer, au lieu de la détruire; que s’il y a des pauvres et des riches , les riches n’ont pas amassé leur fortune aux dépens des pauvres, et que ceux qui ont cent raille livres de renies ne sont pour rien dans les-

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malheurs de ceux qui meurent de faim ;<que le peuple, qui consiste principalement dans les classes ouvrières, n’a jamais été réduit en l’état où il se trouve par l’avidité des grands; et que les crimes des prêtres et des rois , si les rois et les prêtres ont commis des crimes , n’ont jamais été de river les fers de qui que ce soit ; qu’il y a des causes simples, logiques, visibles, à tout ce qui est, au mal comme au bien, et que les pauvres n’ont jamais eu d’autres tyrans que les imbéciles qui leur ont rempli le cœur de haines injustes, et qui les ont ainsi détournés de tirer tout le parti possible du destin que Dieu leur a fait; que s’il est bon , moral et légitime que les ouvriers, en leur qualité d’hommes intelligents et perfectibles , aient aussi leur ambition, il faut veiller à ce que cette ambition ne se trompe pas d’objet , et à ce qu’elle ne se propose pas de reprendre violemment ou légalement , par l’émeute ou par le suifrage universel, la richesse, la considération, le commandement, que jamais personne ne leur a pris; que le bien-être des classes ouvrières doit donc être cherché dans l’amélioration de la condition qui leur est propre , et non point dans la poursuite stérile d’une condition qui leur est étrangère; enfin que le but de tout apprenti qui commence sa carrière doit être de devenir le premier ouvrier d’un atelier, et non pas le premier consul d’une république.

Ainsi , avant de nous adresser aux idées et à la sagesse des classes ouvrières , il nous a paru logique de nous adresser à leurs préjugés et à leurs passions. Le mal le plus redoutable, en effet, qui travaille depuis

quarante ans les ouvriers , c'est la répugnance qu’ils ont à n’être qu’ouvfiers , et l’espèce de persuasion que les raaüvais historiens, les mauvais publicistes, les mauvais orateurs révolutionnaires leur ont inspirée , que la condition de mercenaire est une situation dégradante et anormale , que la violence et la cupidité des grands ont à la longue imposée au peuple , et de laquelle la conscience des droits de l’homme exige qu’il sorte, coûte que coûte, loin qu’il puisse y avoir aucune moralité à l’accepter et aucun profit à la régler. L’exemple de l’assemblée constituante abolissant les livrées, celui de la Convention abolissant la domesticité , et tous ces souvenirs de la fraternité populaire, qui donnait indistinctement pour la première fois le nom de citoyen au riche comme au pauvre, au duc comme au laquais et qui ne faisait pourtant en définitive que dissimuler l’inégalité de la chose sous l’égalité du mot, ont laissé aux classes ouvrières ce mouvement d’inquiétude fébrile qui suit les espérances trompées et les ambitions déçues; et qui se complique du désir de ce qu’on n’est pas et du dégoût de ce qu’on est;

Nous voudrions donc, si cela se pouvait, faire comprendre aux classes ouvrières qu’elles n’ont aucune vengeance sociale à tirer de personne ; qu’il ne s’agit pour elles ni de briser des fers, ni de sortir d’esclayage, ni de punir des tyrans; que leur servitude et leur oppression n’ont jamais existé que dans les mélodrames , les opéras-comiques et les chansons à boire ; que l’histoire montre que les classes ouvrières se sont

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formées comme toutes les autres, librement et progressivement; qu’elles ont eu à travers les âges, comme tous les autres faits sociaux, leur heur et leur malheur, leurs bonnes et leurs mauvaises années; mais que leur condition, comme la condition de tous, a été en s’améliorant de siècle en siècle ; que les elasses ouvrières du moyen âge étaient incomparablement plus heureuses que les classes ouvrières de l’antiquité, et que celles d'aujourd’hui sont incomparablement plus heureuses que celles du moyen âge ; enfin , et comme nous l’avons déjà dit, que la condition d’ouvrier est une condition régulière , naturelle, morale, légitime ; une condition qui a pris naissance d’elle-même, spontanément, sans aucune contrainte , sans aucune violence; une condition qui s’est développée à travers l’histoire selon des lois qui lui sont propres, lesquelles n’ont rien de dur, de cruel, de tyrannique; une condition qui se montre, par son origine, par sa durée, par le témoignage de son état présent, par les indices de son état futur, comme faisant partie essentielle du système général des sociétés humaines, comme formant une note harmonique dans le grand concert des besoins, des douleurs, des plaisirss et des destins de tous.

Voilà avec quelle intention nous avons voulu écrire l’histoire des classes ouvrières. La difficulté de leur association est peut-être moins, à nos yeux, dans l’invention d'un mécanisme logique et applicable, que dans les obstacles qu’apporteront les idées politiques fausses , l’érudition ridicule , la fraternité pseudo-lacédémonienne dont les classes ouvrières sont

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infectées depuis quarante ans, à toute solution simple, naturelle et pacifique des grandes dilficultés sociales de notre temps. On ne résoudra jamais assez victorieusement toutes les objections de ceux qui se croiront intéressés à en faire , et l’on décidera malaisément, quoi qu’on dise, à devenir un jour contre-maître, un ouvrier qui aura mis dans ses plans d’étre triumvir. Ce n’est pas en peu d’années qu’on peut ^ promettre de réformer les préjugés politiques des classes ouvrières; mais l’histoire appliquée à leur condition sociale nous a paru l’une des voies les plus sûres et les plus courtes pour y parvenir.

Le prolétariat peut être comparé à un fleuve, lequel a toujours une source principale et originelle, et des aflluenls. La dilficullé de son liistoire consiste précisément à démêler ses causes accidentelles et relatives d’avec ses causes générales et absolues, ou, comme nous disions, ses aflluenls d'avec sa source.

La cause première, générale, universelle, absolue, la source originelle du prolétariat dans tous les pays, c’est l’ÉMANciDATiON DES ESCLAVES ; c’est là cc qui fait que le prolétariat et ses quatre subdivisions, les ouvriers ( c’est-à-dire les ouvriers mercenaires ) , les mendiants , les voleurs et les filles publiques n’existent pas dans les pays à esclaves, s’il n’y a eu déjà un commencement d’émancipation. 11 n’est pas diflicilc de comprendre , en eflet, que le besoin de se nourrir et de se vêtir, que le besoin de vivre, en un, mol, étant le mobile qui détermine le mercenaire à travailler, le pauvre à mendier, le voleur à dérober, la fille

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