‹ Histoire des classes ouvrieres et des classes bourgeoisesChapitre 9 sur 166 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

allait éclore , et encore compromettaient -ils le dogme de l'égalité humaine par d'autres dogmes qui devaient lui porter un grand coup dans l'opinion des Juifs ; par exemple , par le dogme du célibat.

Nous ne rapportons rapidement , et en nous réservant d'y revenir plus loin , les principales opinions des philosophes anciens sur l'esclavage, que pour expliquer comment l'opinion publique n'ayant jamais été passionnée par un enseignement ou par une doctrine quelconques en faveur des esclaves, il n'y a jamais eu dans l’antiquité des émancipations systématiques opérées en masse. Nous ne voulons pas donner en effet le nom d'émancipation systématique à des enrôlements d'esclaves faits dans l’empire romain à l’époque des troubles civils.

Le second fait dont nous avons parlé et qui est une conséquence du premier, consiste en ce qu’il ne s’est jamais présenté dans l’antiquité des crises dans la classe ouvrière comme dans nos grandes villes de manufactures, ou des encombrements de pauvres comme en de certaines localités de France à l’approche de l’hiver, et comme en Irlande en toute saison. 11 se conçoit sans peine que les émancipations individuelles ne versant en quelque sorte les prolétaires que goutte à goutte , le sol de l’ancienne société avait le temps de les absorber avant d’en être inondé et ravagé. La population ouvrière libre était fort peu nombreuse avant l’ère chrétienne ; et les trente- cinq corps de métiers qui sont énumérés dans la loi de Constantin, de l’année 557, contenue au livre XIII du code de

Tliéodose, faisaient exécuter leurs travaux par des esclaves (i).

Le nombre des prolétaires était donc fort restreint avant l’ère vulgaire, et même pendant les trois siècles qui la suivirent, à cause de la très-petite masse d’affranchis que les émancipations individuelles avaient jetés dans la société.

D’abord , en ce qui touche les ouvriers , ils étaient , comme nous avons dit, presque tous esclaves. Le fisc, ou comme nous dirions, le domaine, possédait des esclaves de toutes les professions, par lesquels il faisait exécuter les travaux publics; des entrepreneurs faisaient même de grosses fortunes par le louage journalier des ouvriers, et les jurandes elles-mêmes faisaient tourner au profit d’un petit nombre les privilèges qu'elles obtenaient, et avaient pour point d’appui des ateliers remplis d’ouvriers esclaves.

Pour ce qui est des mendiants, ils étaient fort rares, et si rares, qu’il n’y a pas d’exemple dans toute l’antiquité d’une ville qui ait fondé un hôpital pour nourrir les pauvres ou pour guérir les malades dans le besoin. Une constitution de l’empereur Justinien, de l’année 530, rapportéeau livre premierdu code, estundocument

. (1) C’est ce qui résulte d’un nombre considérable de textes sur les jurandes romaines , parmi lesquels il suffit de citer Je suivant : Po8t guinquennii tempus emensum , unus prier è patronis pistorum otio et quiete donetur, Ua ut et qui sequitur officinam cum animal i bus , servis, moliSj fundis dotalibus.>> tradat... (Cod. Tiieod., I. XIV. lit. II!, leg. 7.)

CUAPITHE H.

bien précieux sur ce point , en ce (|u’ellc fait l’énumération de toutes les dépenses publiques à la charge des municipalités, et qu’elle ne fait pas la plus petite mention d’un hôpital ou d’un refuge quelconques (i), soit pour les mendiants, soit pour les infirmes, soit pour les ouvriers blessés ou malades. Il ne faut pas perdre de vue que, dans l’organisation de l’ancienne société , tout propriétaire d’esclaves avait chez lui soit une infirmerie pour les soigner, soit une prison pour les punir ; or, de même que l’émancipation ne brisait pas tout lien entre l’esclave et le maître, et que celuici avait encore un droit sur la succession du patroné, de même le patroné pouvait dans l’occasion avoir recours à la munificence de l’ancien maître , et l’implorer avec certitude , soit dans un cas de maladie , soit dans un cas de dénûment.Tout ce qu’il pouvait y avoir de mendiants ou d’ouvriers infirmes dans l’ancienne société, provenant nécessairement d’esclaves émancipés, revenait donc à la charge des particuliers, et ne nécessitait pas le système de prévoyance publique des sociéiés modernes, dont nous aurons à indiquer plus loin la formation. On trouve que les prisons domestiques sont abolies dans l’empire d’Orient par une con-

(1) De bis quæ singüiis annis ad civitales pertinent... , sîve ad opéra , sive ad rem frumentariara , sive ad publicos aqiiæductus, sive ad balneorum calefactionem , sive ad portûs , sive ad murorum aut lurriiim ædificationcm , sive ad ponliura atque viaruin refectionem , sive ad piiblicas denique causas perlineant.... (Cod. Just., lit). I, tit. iv, Icg. 26.)

stitution de Théodose et (l'Arcadius, derannéc 588 (i), et dans l'empire d’Occident par une loi de Justinien, de l’année 529 ( 2 ), ce qui autorise à croire que les infirmeries domestiques ont pu avoir la même durée.

Les voleurs étaient également fort rares dans l’ancienne société; sur quoi il faut distinguer. Les voleurs de grands chemins , les voleurs de caverne , les bandits, les hommes commandant des troupes plus ou moins considérables et tenant la campagne , étaient fort nombreux , de même que les corsaires et les écumeurs de mer; mais la profession de bandit et de corsaire, qui exigeait de l’adresse, du courage et une certaine fortune , n’a jamais passé pour infâme parmi les peuples anciens, bien au contraire ( 3 ) , quoiqu’au reste elle se recrutât parmi les esclaves évadés et aventureux de toutes les parties de l’Europe; mais les voleurs qui

(1) Si quis poslhac reum privato carcere destinârit, reus majestalis habealur (Cod. Thcod., lib. IX , ti(. xi , leg. unie.)

(^) Privâtos carceres modis omnibus in urbibus alque in vicis conslitui vetamus... (Cod. Justin., lib. I, Ut. xiv, leg. 23.)

(3) Thucydide donne les détails suivants sur l'honneur que les anciens Grecs, et même ceux de son temps, attachaient au métier de corsaire... Oùx üxovTis 7tw «laxÿ'/iri'j TOUTOU Toü Upyov, fépovros Si rt x«2 AnjAoüot Sk

TÛV TS ^nCCjOUTÜV Ttvts CT( Xat VÜV , Ot{ X0O/40S X«A«S TOUTO Spàv, xal 01 nxXouoi rüv 7tot>jTwv, t«s niareii xwv xaT«7tA£Ôv>- Twv TtavTaxoü 6/4oto)$ tptazümti, ei AjjoTat etotv. (Thucydid.,

lib. i , cap., S.)

Dans Polybe, Teula , reine d’Illyrie , répond aux ambas- ‘ sadeurs romains que les lois portées par les rois ses prédécesseurs n’ont jamais défendu la piraterie : Ko«v^ fiiv ,

«i CHAPITRE n.

étaient peu nombreux et presque inconnus, c’étaient Jes voleurs des villes , les filous , les chevaliers d’industrie, la haute et la basse pègre, pour employer l’ignoble vocabulaire de la police de sûreté , les croclieteurs de serrures, les faiseurs de mouchoirs, enfin tous ces lâches escrocs qui se cachent dans nos cités, au lieu de s’armer comme ces braves bandits qui attendaient de pied ferme une armée romaine commandée par Pompée.

Les filles publiques , qui sont le quatrième et le plus bas degré du prolétariat, n’avaient pas non plus dans la société ancienne l’elfroyable développement qu’elles ont pris dans les sociétés modernes. On le conçoit fiicilement, quand on songe que toute femme esclave pouvait être concubine, et que les passions du maître avaient abondamment autour d’elles de quoi se satisfaire. Du reste , il se voit dans les comédies de Piaule et de Térence , que les mauvais lieux étaient tenus par des marchands d’esclaves , ce , qui montre à quel point devait être borné le nombre des prostituées libres. Il y en avait néanmoins, mais c’étaient de belles affranchies, c’était la Flora de Pompée, c’était la Lesbie de Catulle, c’était la Délie de Tibulle, c’étaient la Corinne, la Lydie, la Chloé d’Horace, les unes et les autres sortes de Marion de l’Orme de leur temps, à la naissance près, et chez lesquelles se réunissaient les

èfr,, ntipxaBxt Ÿpovri^etv, ?v« (j.r)Siv xSixyjftx ytyvnjTat 'Pwjjixiotç è^ea yt/J-itv, où vôfttfiov etvxi roîç ^aùeùot

y.o>).ùetv Tÿ;Ç /.ar* Sà/atTav ùfsXeixç (Polj’b. UÎSl.,

lil). II , cap. viii.)

jeunes gentilshommes désœuvrés et les poètes bien en cour.

Reste maintenant une question assez grande , assez neuve et assez difficile , la question de savoir quelle est l’origine de cet esclavage universel qui se rencontre invariablement dans les commencements de tous les peuples, et comment se trouvaient dans la servitude ces esclaves primitifs , qui sont les ancêtres des prolétaires. De cette question dépend, en effet, cette autre, à savoir: l'esclavage est-il d’origine violente ou pacifique , et les prolétaires auraient-ils été injustement dépouillés dans la personne des esclaves primitifs , leurs aïeux, des avantages sociaux que possèdent les riches ?

Sans vouloir donner, dans ce chapitre , à cette question toute l’importance et tous les développements qu’elle demanderait peut-être, nous pouvons dire que les témoignages abondent pour la résoudre négativement. Ainsi des preuves innombrables se réunissent pour établir que l’esclavage n’a pas été primitivement établi, institué , créé avec volonté et avec réfiexion, par exemple, comme ont été établies et instituées les communes au moyen âge ; enfin tout porte à croire de la manière la plus positive que l’esclavage n’a pas eu d’autre commencement que le commencement même des familles humaines, dont il faisait partie intégrante, dont il formait une loi naturelle, essentielle et constitutive. Cela étant, c’est-à-dire rcsclavage n'ayant jamais été établi tout d’une pièce , à plus forte raison n’a-t-il pas commencé violemment , et n’a-t-on

CUAPITAE II.

pas réduit en servitude des hommes primitivement libres et les égaux des autres hommes. Nous n'ignorons pas qu’il y a aujourd’hui parmi les peuples civilisés un axiome généralement reçu , qui dit que tous les hommes sont naturellement égaux : cela peut être vrai moralement , mais cela est faux historiquement ; et d’ailleurs, cet axiome, qui est d’origine chrétienne, prouve justement le contraire de ce qu’on veut lui faire prouver ; car lorsque saint Paul en mandait le sens développé aux Galates, dans l’épître qu’il leur adresse, en leur disant : e 11 n’y a ni Juif, ni Grec; ni esclave, ni libre; ni mâle, ni femelle; car vous êtes tous une même chose en Jésus-Christ (i), » il leur prêchait évidemment celte parole de leur divin maître pour leur montrer combien était noble , libérale , civilisatrice, cette doctrine qui appelait à elle indistinctement toutes les infirmités humaines ; qui relevait toutes les humilités; qui exaltait tous les abaissements, et devant laquelle il n’y avait plus ce qu’on avait vu jusqu’alors dans le inonde, c’est-à-dire des sociétés toutes remplies de contrastes ; des Juifs qui avaient la parole de Dieu , des Grecs qui ne l’avaient pas; des esclaves qui étaient vendus , des libres qui les achetaient ; des hommes qui avaient l’autorité dans la famille ; des femmes qui s’entassaient dans les harems, qui gémissaient, qui obéissaient et qui se taisaient.

(1) Non est Judæus, neque Græcus ; non est serviis , neque liber ; non est raasculus, neque Fœraina. Omnes cnini vos unum estis in Chrislo-Jesu. (Episl. B. Paul, ad Galat., cap. III, v. 28.)

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En définitive, le christianisme n’a précisément une signification sociale et une valeur progressive, que parce qu’il a apporté aux sociétés le dogme de l’égalité qui n’existait nulle part avant lui, ni chez les Juifs, ni chez les Gentils.

En étudiant avec soin les livres et les textes primitifs du point de vue de l’esclavage, on trouve bien vite qu’il a pris naissance dans la famille. Dans tous ces livres et dans tous ces textes, les pères de famille ont un droit absolu de vie et de mort sur leurs enfants. Ceci veut être longuement expliqué.

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