LIVRE III. DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE XII
geoisies contre le gouveraeinent. Ces populations avaient retrouvé les pires conditions dans ce peu d'années. Surchargées d'arrérages (1) avec une rigueur oubliée pour les droits de seigneurie, dépossédées impitoyablement aux termes de leurs coutumes, elles n'étaient pas sans fondement à ne point croire, ainsi que le duc de Chaulnes écrit qu'elles le disaient (2), qu'appliqué à la destruction de leur joug « le mot de révolte « fût un terme criminel » . Elles s'attaquent surtout aux rapports civils qui autorisaient les prélèvements, l'expropriation exercée sur elles, essayant d'accomplir de force et de régler définitivement, dans une loi nouvelle, un Code patsant^ la libération du travail et la consolidation des tenures où, en toute province, par Colbert après les autres grands ministres, le gouvernement n'avait cessé de tendre (3). — Les mêmes causes eussent pu produire des mouvements pareils dans le Poitou , et elles agitent le Bordelais au même moment. Par elles aussi le Dauphiné subit la plus affreuse misère (4), et dans le Sud comme dans l'Ouest, la campagne a repris par l'inculture l'aspect ancien de tristesse ; les baux y ont baissé d'un tiers depuis 1669 (5). Ce mal général s'accroît encore, aux approches de 1680, de la renaissance de la persécution religieuse. Ce que les raisons économiques n'avaient pas fait jusque-là, l'exil forcé des protestants l'opère, enlevant au sol ses cultivateurs les plus avancés, les mieux pourvus, des milliers de
(1) Lettre de Lavardin, da 5 juillet 1675.
(2) Lettre écrite de Henoebon le 9 juillet. Le duc ne voyait que la force qui pût triompher de leur résolution de « secouer le joug de la noblesse et de se libérer des droits que les gentilshommes levaient sur eux. »
(3) Lettre précitée de Lavardin. Il paraît assez peu préoccupé de leurs violences, et, à l'inversede De Chaulnes, qui juge en soldat, en noble peutêtre, il semble trouver assez naturel ce Code païsant» — Voir, du reste, les diverses dépêches sur ce soulèvement dans la Corresp. administ,, ubi suprày p. 262 et suiv.
(4) « Cet hiver, dit l'intendant, ils ont vécu de glands et de racines; maintenant (mai 1675) ils mangent l'herbe et les écorces. »
(5) Locke, dans la relation de son voyage en France, dit même moitié.
378 HISTOIRE DBS €LA8SES RURALES BN FRANGB»
bras industrieux, aux produits des consommations et des agents de consommation dont Fabsence devait être longtemps marquée partout. '
On redescend ainsi si profond dans les déficits par Faffaiblissement de la production, et, en retour, datis un affaiblissement si progressif par les exigences et les expédients où les déficits conduisent, que ni la sûreté de vue, ni la hardiesse plus grande avec lesquelles Golbert reprend trois ans, après la paix, son œuvre réformatrice, ne suffisent à remettre dans la culture les profits et l'activité qu'elle avait eus. En 1 680 il rentre au trésor trois millions de moins, que le chiffre assigné, et le travail qu'on voit aux champs ne laisse pas croire a^uré le service de Tannée suivante : « Ce sur quoi il y a le « plus de réflexions à faire », dit-il dans le projet de budget pour 1 681 , « c'est la misère très-grande des peuples. Toutes les « lettres qui viennent des provinces, en parlent, soit des rece- « veurs généraux ou d'autres personnes, même des évêques. » Il avait. fait alors, cependant, les abaissements de taille les plus audacieux ; âmtruit et animé par l'expérience qu'il venait de traverser, il avait achevé déterminément ses entreprises premières, la liquidation des dettes des communes, la transformation de l'impôt foncier (1), les grandes voies de transport ; remanié les taxes et les tarifs ; ^Uégé, en un inot, par tous lès moyens en son pouvoir, au delà de ses premières limites, les charges du cultivateur, voulant, avec une résolution que rien ne détournait, donner au travail agricole d'autant plus d'élasticité par l'organisation économique que la constitution sociale lui en laissait moins. Tout ce génie s'épuisait contre la radicale impossibilité pour l'État de sortir d'une certaine proportion d'activité, sous l'inégalité et le privilège qui étaient les
(1) En impôt réel; opération terminée en 1681 dans la généralité de Montauban, où, de 16G6 à 67, il l'avait entreprise, et qui fut commencée partout par l'étQde d'un nouveau cadastre.