LIVRE III. — DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE XIII
coleSy tous ceux de production et de personne^ à la longue oppression où les avaient tenus Tin^alité et l'abus.
La destruction successive de toutes les conditions, en efiet« sous le libre jeu laissé aux injustices sociales, est le triste spectacle donné désormais par les choses. Combien l'action relativement si peu fructueuse de Colbert soutenait cependant ces conditions depuis dix années ; comme elles prenaient appui de l'esprit dont tout s'animait par lui quoique amoidri et mourant, il est trop tôt donné dé le voir. Ces conditions tombent l'une après l'autre, dans leur ordre de juxtaposition, devant une pauvreté croissante, qui s'engendre irrésistiblement. — Les intérêts agricoles d'abord, la masse toujours la première atteinte des taiilables ; on y épuise jusqu'aux derniers moyens, rendant pauvre au même degré à proportion, de la gentillèce ou de l'Eglise, tout ce qui vit du sol : — puis cette classe bourgeoise que des épargnes lentement accumulées, les offices et leurs pratiques abusives, le commerce avaient enrichie, qui s'était conservée riche par l'immunité derrière laquelle elle avait su abriter ses revenus, et en qui jcette fortune constante sinon bien morale toujours mettait le fond vraiment solide, et, depuis 1610 surtout, la force politique de la nation : — les derniers riches, enfin, cette classe de traitants et de joueurs publics, qui depi^is si longtemps tirait des emprunts et des impôts de toute sorte une opulence stérile.
Les trente-cinq années du gouvernement personnel de Louis XIV ne laissent à ses successeurs que cette dernière des sources de production à tarir. Quand la Régence l'a fait par les jeux improductifs de l'agiotage, toutes les conditions sont nivelées sous une impuissance économique complète, qui rend évidente à tous les yeux l'impuissance non moins absolue du plan de la société pour garantir à la personne ses droits, ^t à la civilisation le développement tju'elle poursuit.
C'est ainsi l'ordre de faits particulier à F histoire rurale qui permet surtout de comprendre qu'à la fin Tancien régime des personnes, des biens, des échanges , la hiérarchie' de situations et d'intérêts édifiée autrefois sur les débris du seignorat pour échapper à des yices identiques, aient été amenés à se détruire de leur propre main en quelque sorte. De ces faits aussi, mieux que de ceux purement politiques, on apprend de quelle manière ce pouvoir, si souvent initiateur, à l'apogée de son rôle se fit lui-même, par son incapacité, la cause de ce renversement social, et quelle légitimité en prirent les forces qui opérèrent ce renversement. On voit Louis XIV, en eflFet, une fois dirigeant seul le mouvement et l'économie de la société, la replacer, et despotiquement, dans ce chemin déplorable d'où Colbert et lui l'avaient retirée ; par un débordement d'inégalité, de désordre de finances, d'excès fiscaux pareil à celui qui avait anéanti l'œuvre de Sully et de Richelieu, finir de lui ôter tout ressort. Il porte l'administration si avant dans ces voies malheureuses, qu'il y laisse la royauté' engagée à jamais, destituée plus que de la volonté, des moyens d'en sortir, et comme moralement contrainte, après l'avoir timidement autant que tardivement tenté sous la pression d'idées surgies pour la première fois tout à fait hors de sa sphère, de s'y ensevelir dans les ruines de son propre édifice.
De cette dernière décadence de l'ancienne société je puis, maintenant, n'exposer que les faits très-généraux. D'abord, sous les différences de proportions et de mode, les détails y sont les mêmes, dont, avant, on a été témoin ; l'intérêt qu'ils prennent quand on remonte l'histoire, au lieu de la descendre comme ici, de ce que la révolution naît d'eux et que l'état moderne y a son berceau, s'amoindrit ainsi du spectacle des époques antérieures. Ce sont, de plus, des détails auxquels leur date récente donne encore un écho très-retentissant dans les études et les contestations économiques ou politiques. J'ai
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donc plutôt à synthétiser qu'à suivre dans leur génération quotidienne les faits très-multipliés de ce triste siècle. A eux seuls du reste, ils fourniraient la matière d'un livre et non la moins curieuse.
S 1. — Réaction de l'inégalité par Louis XIV.
Quelques souvenirs des principes de Colbert retiennent d'abord le roi. Lorsqu'en deux années on voit (1685) qu'un onzième d'augmentation sur la taille, un pour cent ajouté au taux des emprunts et la vente de nouveaux offices ont assez amoindri les bénéfices de la culture, pour que les populations rurales reviennent à cette mendicité par bandes qui s'était produite sous Jeannin et sous Fouquet (1), on cherche de nouveau à la relever en protégeant le bétail contre les saisies, en ouvrant à ses. denrées des débouchés plus faciles, en arrêtant quelques abus d'immunité. D'excellentes mesures sont ainsi mêlées aux mauvaises pratiques ; par exemple, les vins reçoivent de la réduction des droits de péage et de consommation qui les grevaient un peu plus de chances de vente, et la renonciation qu'on fait aux droits seigneuriaux urbains du domaine allège utilement les charges d'un grand nombre de délenteurs (2). Mais, les dépenses toujours accrues, et non par la guerre ou par les frais réguliers de l'Etat seulement ; trop peu de suite, de décision, d'à-propos dans les mesures, trop peu de génie pour manier les principes du génie, comme Forbonnais le remarque ; les spoliations ou les pertes nées de la persécution religieuse, enfin, s'ajoutant aux causes ordinaires pour mettre les besoins publics de plus en plus audessus des facultés de production, soit que l'inefficacité de
(0 Voyez ord. dn 13 avril 1685, sur la police des ateliers de mendicité. (2) Voyez Forbonnais, sur les années 1684 à 1687.
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réformes dont l'effet depuis longtemps était si incomplet ôtât dans l'esprit du roi toute légitimité à la destruction des anciens privilèges ; soit que comme dans ses croyances ou ses passions morales la réaction se fût faite dans ses idées de la sociabilité, et qu'il se rattachât à la tradition qui tenait les classes productrices, les classes rurales surtout, pour vouées de droit au service des autres comme représentants des anciens serfs (1) ; soit aussi qu'il eût cette illusion de beaucoup de grands esprits où de grandes volontés, que les expédients où les autres s'étaient perdus lui s'en servirait heureusement, on se jette sans retour dans ce système trop facile, et défendu par des intérêts qui avaient trop d'accès près des gouvernants pour ne pas tenter toujours, où une génération continuelle de l'abus était toute la science d'Etat.
L'aggravation de l'inégalité redevient le principe. Les meilleurs mêmes des actes qui s'édicient l'ont pour fondement (2). Non-seulement par des ventes réitérées de noblesse, de fiefs, d'offices privilégiés, par la création d'un vaste personnel de courtisans ou d'agents publics elle est reconstituée à nouveau sous ses proportions anciennes ; le gouvernement de Louis XIV, plus tôt à bout de ressources qu'aucua ne l'avait été encore, parce qu'aucun n'avait eu à suffire 'aux frais d'une action politique comme la sienne, en portant dans les revenus et les fortunes par les mêmes opérations monétaires dont on avait tant souffert au moyen âge un désordre de plus, rend plus avides encore de Fimmunité qu'à aucune époque ceux qui savaient se la garantir quand ils ne voulaient pas ou ne pouvaient la payer.
(1) An milieu du dii-haitiéme siècle encore, Forbonnais se croit obligé de réfuter cette doctrine, en quelque sorte officielle, et même n'ose-t-il y opposer que des arguments économiques.
(2) Ainsi l'édit du contrôle, qui mit des droits plus élevés à Tenregistrement à proportion que la somme que l'acte concernait était moindre. Voyez Forbonnais, ann. 1693.