LIVRE III-. DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE XIII. § i
Le dixième des habitants à la mendicité, la moitié du reste ayant à peine le nécessaire, dans Tautre moitié les trois quarts mal à Taise, du dernier quart un très-petit nombre même (l), gens d^ affaires, d'offices ou de cour, pouvant être dits riches, ce déplorable état économique que dépeignent avec tant de détail Boisguillebert et Vauban, dont ils expliquent en vain les causes à une administration sourde par impuissance, et dont la grande enquête des intendants réunit après eux officiellement, en chaque province, les preuves trop multipliées, il a été si peu produit par la guerre, par Tinterruption de commerce qu'elle amène ou Télévation que pour elle ou pour les autres nécessités d'Etat l'impôt a prise en soi; il est si bien la suite de Tinégalité^ de répartition et d'assiette des charges dans une société qui court la plus ambitieuse, la plus onéreuse carrière politique sous une constitution intérieure qui ajoute à cette iniquité le malheur de laisser le travail. avec les seuls ressorts qu'il avait à son premier âge, que des nations obligées alors à la même action exagérée aucune n'en connaît les détresses.^ Ni l'Angleterre, ni la Hollande, après des sacrifices très-supérieurs, n'ont une situation qui approche en rien de celle de la France. Là l'impôt pouvait doubler, s'élever du vingtième au huitième du revenu total ; ici, bien plus, monter au quart, du tiers qu'il était, sans que quoi que ce soit y rappelât la misère où se trouvait notre pays pour l'avoir accru du neuvième au cinquième seulement. On n'eût pas eu l'expérience des belles années de Colbert, et, en appliquant leurs enseignements à l'analyse des choses, des publicistes hardis n'eussent pas alors démontré ce qu'auraient de fécondité des contributions plus égales (2), que faire cette comparaison seulement eût dispensé de génie !
(1) Vauban dit dix mille personnes, Dime royale, préface.
(2) « La France serait trop puissante, si la répartition des impôts était également faite, » dit Boisguillebert, et on sait que la Dime de Vauban n'avait pas d'autre fin que de le montrer et d'en fournir un moyen.
S 2. — Comment la raine des classes moyennes aggrave encore pour les
campagnes les suites de l'inégalité.
De sentir ce que yalaient, en ce peuple politiquement infime de Hollande, rindiyidualité et Tégalité complètes qui étaient son fondement; devoir au moins combien de force économique s'était assurée la féodalité agricole d'Angleterre pour avoir pris les soins les plus attentifs à laisser au travail tout son ressort en ne frappant de l'impôt que la richesse produite, et le plus possible dans une limite qui ne compromit pas sa production par l'amoindrissement de la demande (1), aurait dû faire remettre là hache, et plus résolument encore, dans des rapports sociaux qui commandaient cette fiscalité malfaisante.
Mais ce gouvernement n'avait plus là ses regards. Il portait sans effet aux lois civiles, à celles de procédure, notamment, ou qui pouvaient rendre les intérêts de propriété plus confiants, les modifications les mieux conçues (2) ; il offrait inutilement à cette soif d'acquérir qu'on n'avait jamais éveillée en vain dans les classes rurales d'avantageuses concessions de territoire, et ses tailles décroissaient annuellement depuis quinze années, sans qu'il parût croire un jour que les causes s'en pussent trouver en lui-même. La personnalité qu*il sollicitait, il l'avait rendue incapable d'effort sinon totalement impossible, l'effort, en elle, au lieu d'être payé comme autrefois par une possession fructueuse, n'amenant plus que l'accroissement des charges en face d'une diminution parallèle des fruits. La culture s'était restreinte et d'étendue, et d'in-
(t) Le Mémoire de Davenant, auquel j'emprunte les estimations qui précèdent et ces détails, est une des pièces de nature à faire comprendre le mieux la grande différence que la tradition financière et l'état social ont établie entre la culture en Angleterre et chez nous. Il montre aussi combien cette différence était rendue visible par l'incroyable dégénération du gouvernement sous Louis XIV.
(2) Toute la législation de l'enregistrement surtout.