LIVRE I. CHAPITRE II
L'«ifreor, en ceci, est venue beaucoup de ce qu'on ne cherche dans la société gallo-romaine que la continuation de l'empire, au lieu d'une société procédant d'un fonds propre, de nature à avoir modifié autant que subi les institutions importées de Rome. Comme on voit toujours Rome au point de départ des nations modernes, et comme, dans l'histoire politique, on passe, en effet, de l'empire romain aux empires barbares, de ceux-ci à la royauté française, on a trouvé naturel de faire succéder le servage à l'esclavage latin par filiation directe , sous de simples conditions de dégénérescence. Les préoccupations économiques ont aussi contribué à fortifier et à répandre ces manières de voir. Mais s'il ne semble pas important que la vie sociale de l'Occident soit ou non destituée par elles de sa virtnalité propre, tant qu'on ne cherche qu'à résoudre en rapports d*intérêts l'état des personnes, et que, du plus rigoureux ou du plus dégradé au plus libre, on ne reconnaît qu'une simple modification de la nature de la quotité et de la forme du salaire, on ne saurait avoir la même indifférence dès qu'on prend pour étude les principes sociaux en eux-mêmes, et leur influence sur les faits sur les situations, conséquemment sur les formes de la société.
A cet égard, je n'entrerai pas dans les détails ; je ferai ressortir seulement les invraisemblances. — D'abord, longtemps après rinstitution du colonat, sous les derniers empereurs chrétiens, quand la condition rustique arrivait comme tacitement à la liberté, la législation ne se borne pas à maintenir un esclavage parfaitement délimité, très-rigoureux ; elle l'établit à nouveau. Comment expliquer l'existence de cette législation, s'il était vrai qu'alors il y eût dans la société une tendance générale à transformer l'esclavage pour l'accommoder aux besoins ou au temps en en faisant, comme on le dit, le servage? Où serait la cause pour que l'esclavage se modifiât de
cette manière, du moment où sa durée est ainsi fortifiée par des lois ; et où prendre la raison de ces lois, sinon en ce que de certaines habitudes sociales, dans ce vaste empire qui se désagrégeait, ne pouvaient se plier au servage dominant dans d'autres ? — Il y a plus. L'esclavage pouvait-il, en se modifiant, devenir le servage? Est-ce que ce dernier mode de la dépendance des personnes n'était pas contraire aux principes, aux tendances, au cours naturel de l'autre ? Les moyens termes, les états relatifs ne restaient-ils pas fermés à la servitude latine, absolue par essence ? Après s'être imposé le respect de la personne humaine sous l'influence de la morale stoïcienne et du christianisme, est-ce que, une fois reculant devant les faits, elle ne devait pas fatalement disparaître par l'afiranchissement, faire place à des rapports de pur vasselage, à une clientèle douée de plus ou moins d'indépendance sociale ? A supposer qu'il fût dans sa nature de se restreindre d'elle-même, d'affaiblir progressivement ses caractères par la recomiaissance d'attributs civils et sociaux à ses personnes, ne l'aurait-elle pas fait en donnant naissance à d'autres états que rétat serf? Est-ce qu'il y avait dans l'esclavage ancien un principe, une tradition, un élément d'où celui-là pût sortir? Du principe d'appropriation de l'homme qui créa l'esclave latin, à celui de dépendance réelle, foncière qui constitua le servage et, en partie, le colonat, n'existe-t-il pas une contrariété de fond et de conséquences qui exclut tout rapport de descendance du premier à ceux-ci, et qui révèle l'influence d'idées sociales tout autres ?
Si en agitant ces questions on ne doit guère espérer de les résoudre, dans l'état présent de l'érudition, du moins peut-on mettre en vue les doutes qu'elles soulèvent, et c'est faire beaucoup déjà pour la science. — On dit que les formes de l'asservissement se modèlent ou se proportionnent aux sociétés qui s'en servent; que si, dans la Grèce et à Rome, à Rome