‹ Histoire des classes rurales en France et de leurs progrès dans l'égalité civile et la propriétéChapitre 12 sur 145 · LIVRE I. — CHAPITRE II. — § 3. ±i · texte numérisé non relu

LIVRE I. — CHAPITRE II. — § 3. ±i

surtout (1), il eut le caraclère de possession arbitraire, de conquête absolue de la personne et d'état sans garantie ni fixité, c'est que dans ces civilisations compliquées il dut correspondre aux besoins d'individualités sociales qui étaient parvenues à un haut degré de développement*; mais qu'une constitution moins mobile, plus arrêtée, plus dépendante des choses ou des intérêts économiques que de la volonté humaine devait dicter sa forme dans l'Occident barbare, où la culture fut forcément sa cause essentielle, son but, et où, malaisée, pénible sous des climats rudes, d'utilité première en raison de l'absence de commerce et du défaut de fixité politique, il fallait qu'elle se créât des agents plus rétribués, autrement dit, jouissant de manières d'être plus attrayantes. Dans cet ordre d'idées, on cite l'exemple du colonat, naissant du sein de l'esclavage latin le jour où des exigences de ce genre s'y présentèrent.

En cherchant ainsi dans les nécessités de lieu ou d'époque les motifs de la différence qui se trouve entre les formes et la dépendance pour conclure à l'identité de leur principe et de leur origine, on ne fait que poser autrement, on ne résout point la question. 11 s'agit justement de voir si ces nécessités n'attestent pas, outre Ja diversité des lois sociales, la contrariété de leur fond ; et le colonat, par les circonstances do son institution comme par sa nature, est une des premières et des meilleures preuves qu'effectivement il en est ainsi. Si en soi le colonat ne présente pas l'inverse de l'esclavage, il en offre, à coup sûr, une contradiction positive. Quand il constitua l'ancien esclave en une personne approchant de la vie libre, possédant une partie des droits de famille et de propriété, il montra évidemment qu'une autre notion de la dignité humaine et de la société s'était produite et consolidée ;

(1) L'esclavage grec est infiniment plus prés de la condition serve du* moyen âge que de l'esclavage latin. Cf. Wallon, Histoire de l'esclavage, 1. 1;

qu^à la place de la négation de toute personnalité, autrefois de droit public et de fait universel, une doctrine qui l'affirme, qui Ta pour fondement et pour but, au contraire, a pris pied et va s'étendre dans le monde, bien que les choses y maintiennent encore la dépendance comme une nécessité. Ce n'est rien moins, en effet, que l'action de principes de sociabilité différents qui créa le servage et le fit prédominer sur Tesclavage et malgré lui. L'histoire, en ceci, est un témoin très-explicite. On sait par César, par Tacite, combien la condition des non libres dans la Gaule ou la Germanie, en leur temps, parut différente de ce que l'esprit romain comportait et avait établi partout. Si l'on rapproche de leurs leçons à ce sujet ce que les codes galliques attestent de respect, de sollicitude pour la personnalité à tous les degrés de l'état social, ce qu'ils enseignent quant à la position des asservis, le soin qu'ils prennent de leur faire monter les degrés sociaux génération par génération, afin que leur état ne fût jamais que transitoire, de leur conserver les intérêts de famille et de propriété dans la famille pour qu'en y prenant un continuel désir d'exhaussement ils donnassent à la société une garantie de vitalité permanente, on est conduit à concevoir que, par un genre particulier d'existence ou par des notions morales inconnues dans l'ancienne civilisation, il s'était formé, chez les peuples d'Occident, une tradition foncièrement exclusive de l'esclavage proprement dit ; que l'individualité, la personne morale y a paru un fonds essentiel et imperdable ; que limiter plus ou moins cette individualité dans ses manifestations civiles et sociales a pu y devenir utile et passer dans le droit, mais que la respecter comme l'attribut d'une créature active et responsable y a constitué un principe imprescriptible, en sorte que toujours la liberté restât latente sous la dépendance, et ne dût recevoir de limites que comme pour être fortifiée, préparée plus sûrement à son essor naturel en étant

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